‹ Correspondence 1819-1850Chapitre 37 sur 81 · XLVI. lu · texte numérisé non relu

XLVI. lu

j'ai fait à Naples, toujours allant, courant, regardant, examinant, observant et causant! En sorte que ces trois nuiis de malle-poste sans sommeil, ajoutées à ces douze jours de bateau et de courses à Naples, ont vaincu ma nature, quelque forte qu'elle soit. Je sors ce matin pour aller faire des courses à la Douane, à l'Entrepôt, et aller voir Emile de Girardin et, le soir, M. F... Je ne suis pas encore remis, j'ai encore de la courbature et de la fiùvrc, un bon sommeil fera passer tous ces malaises. A demain donc.

Les commissions de Georges lui seront remises, vers le 15 ou le 10 décembre, par le capitaine du Taïicrèc/t?. Sa canne est commandée et sera bientôt prête. Mes affaires vont bien, mais je n'aurai pas tout terminé avant la fin de l'année, et, tant que j'aurai un créancier, il serait imprudent de lever le masque à Tendroit de la propriété.

Chlendowski me donne les plus vives inquiétudes; il avait fait des tentatives de procès, et j'ai été bien inspiré en envoyant des épreuves par la poste à Lyon, car on a pu faire des offres réelles qui arrêtent tout procès. Chlendowski nous menace de déposer son bilan, si on ne l'aide pas. Mais je n'ai jamais vu mentir comme cet homme-là! Ce que vous avez fait pour amour de la France avec Laurent-Jan, je l'ai fait pour la Pologne avec Chlendowbki. Le sort nous a dit là, chère comtesse, de ne nous intéresser qu'à nous-mêmes; les honnêtes gens ont assez à faire, cru\L'/.-nu)i, avec cette besogiu^ sans sr. charger par-dessus le marché de faire celle d'aulrui. Si Chlendowski faisait faillite, je perdrais dix mille francs; c'est

à faire frémir. J'ai donné des instructions pour chercher dans Paris des maisons bâties et toutes prêtés; car, à cent cinquante mille francs que coûterait Salluon, il est impossible, vu la rareté de l'argent, qu*on ne trouve pas une belle maison dans les conditions Salluon à ce prix, et où il n'y aurait pas même de si grands frais à faire. Si Ton ne trouve rien, il sera toujours temps de revenir à M. Salluon. Les journaux annoncent que tout est arrangé au département et au conseil de la Seine pour faire la route qui va retrancher des terrains à M. Salluon ; j'aimerais à voir ce qui sera retranché, car, si Ton en ôte trop, c'est à réfléchir, et il faudrait avant tout connaître l'indemnité; personne n'achètera dans ces conditions d'incertitude. Ma liquidation me prend mon temps et mon argent, parce qu'il y a eu des oublis, comme le notaire de Sèvres qui arrive avec une note de quelques mille francs qui sont bien dus. Néanmoins, j'arriverai à tout terminer d'ici à fm décembre ou au 15 janvier au plus tard.

Mes fatigues sont passées; j'ai pris un bain qui m'a fait beaucoup de bien. J'ai dîné hier chez madame de Girardin, où Gautier s'est offert à m'arranger Richard Cœur-d' éponge, dont il n'existe encore que le titre., et à me le faire représenter au théâtre des Variétés, qui en ce moment a la meilleure troupe de Paris. Je vais ce matin commencer mes comptes avec la Presse et la succession Dujarier; je me mettrai à l'ouvrage à compter de demain, si toutefois je puis me réveiller et secouer mon engourdissement.

Ce paquet ne pourra pas partir par le bateau du 21, il ne pourra vous parvenir que par celui du 1" décembre. Ne m'écrivez, je vous en supplie, que par les bateaux français, en indiquant bien cette voie quand vous envoyez vos lettres, et vous informant bien des jours de départ, car la voie de terre est la plus longue. Oh! chère comtesse, combien je vous admire et comme je me suis régalé

de vous le dire à Marseille!

Levé à neuf heures, je suis une masse de plomb ; je reprends mes arriérés de sommeil. Hélas! mon bon génie npprendra avec peine que je suis forcé de m'imposer des travaux herculéens; il faut que je mette mes papiers en ordre, et voilà dix ans que je n'y ai touché; quel labeur! 11 faut faire une liasse pour chaque créancier et avoir mémoire et quittance bien en ordre, sous peine de payer deux fois ou de payer ce qui n'a jamais été dû. C'est à donner un accès de fièvre tous les jours jusqu'à ce que ce soit fini. J'ai tant hâte de repartir pour l'Italie et de me réunir à ma chère troupe pour ne plus la quitter, que je retrouverai du courage pour mener de front les affaires, les manuscrits et l'achèvement de tout, les livres, les éditeurs, les dettes, même l'acquisition d'une propriété digne de l'auteur de la Grrrrande Comédie humaine.

Je vous dis encore un brusque adieu ce matin, car il faut courir et se fatiguer pour pouvoir, demain, reprendre l'heure d'un lever fixe et travailleur. Je compte me lever à quatre heures tous les jours. Adieu donc, belle étoile lointaine qui scintillez toujours et sans cesse, comme souvenir et consolation.

Eh bien, me voici levé à quatre heures; hier, je me suis couché à sept heures et demie, après dîner; j'étais si fatigué de mes courses, que j'ai dormi à l'instant. Je suis un monstre ! car voilà trois jours que je veux vous remercier de votre lettre arriérée, que j'ai trouvée à la poste, empreinte, comme tout ce que vous faites, de bonté et do sagesse lumineuse.

Je suis en ce moment à corriger quatre feuilles de la

Comédie humaine, et je tombe précisément sur le passage

du duc de Nemours qui a subi votre correction historique.

Pour me reposer, je viens de relire votre lettre de Heidel-

berg et j'en suis demeuré reravi, je vous dirai un jour

pourquoi.

Levé à quatre heures, travaillé jusqu'à neuf, déjeuné. J'ai aujourd'hui F... à dîner, et je n'ai pas un moment à vous donner. Écoutez-moi maintenant, avec cet étonnement que vous manifestez parfois si gentiment à mes brusques changements de projets et de plans. J'ai tout à fait renoncé à l'acquisition Salluon, et voici pourquoi : j'ai pris des renseignements qui, d'après d'autres informations, se sont trouvés exacts. 1° Le dessous du terrain Salluon est composé de caves à une profondeur de cent cinquante pieds, dont Salluon n'est pas propriétaire, et qui mettent la montagne en l'air; il y a deux ou trois négociant!^ qui ont là leurs établissements. 2° Le jardin Salluon est soutenu par des murs, on ne sait pas ce qui pourrait arriver si l'on y touchait. 3° Quarante mille francs pour refaire la maison, c'est effrayant! sans compter que

174 CORRESPONnANCE.

je retomnerais ainsi dans les inconvénients d'une maison à construire. k° Enfin, on est à Passy, c'est-à-dire en province. Décidément, je comprends pourquoi c'est à vendre depuis cinq ans. C'est peut-être une bonne affaire comme terrain, mais cela peut se trouver dans Paris, et je suis devenu prudent autant que j'étais vif lors de ma triste affaire des Jardies. Donc, je me résigne à attendre et vais faire fouiller tout Paris. Vous pouvez donc regarder l'affaire Salluon comme ajournée, sinon définitivement abandonnée; avec ce qu'il en coûterait pour reconstruire la maison, sans le mobilier et les frais d'installation, on peut trouver un hôtel très-convenable dans Paris par le temps qui court.

J'ai beaucoup travaillé. Chlendowski a besoin d'être aidé; nous allons à coups d'exploits, et il faut lui signifier les Petites Misères par huissier. A demain le reste.

Je viens de faire vingt feuillets pour les Petites Misères,

et je vais ce matin chez Emile de Girardin pour les faire

insérer à la Presse. Je crois vous avoir dit que j'avais mon

compte à régler avec la succession Dujarier et avec la

Presse ;c* est donc un monde de courses et de rendez-vous.

Adieu pour aujourd'hui.

Hier, j'ai couru toute ta journée : vingt-cinq francs de voiture! Je suis allé chez ma sœur; chez Girardin, à la Presse; mon compte est arrêté. Girardin prend les Petites Misères; il faut donc les finir. Je suis allé à l'imprimerie Pion. J'ai vu A. de B... pour les renouvellements Chien-

dowski. J'attends ce matin le même Ghlendowski, qui vient pour m' exposer sa position ; après, il faut encore sortir, aller chez M. Gavault pour établir son compte et savoir ce qu'il a payé. Ce n'est pas faire preuve d'activité, c'est être devenu simplement une roue de machine.

Je reçois aujourd'hui votre première lettre de Naples ; oui, chère étoile mille fois bénie, oui, la mer a été atroce. Vous devez avoir à cette heure ma lettre de Marseille. Avec quelle douce ferveur j'ai contemplé cette chère écriture, c'est comme si je vous voyais vous-même. « Oh ! comment ne me mettrais-je pas en quatre pour une si charmante créature? me disais-je en lisant cette adorable lettre; n'est-elle pas pour moi sœur, amie et reine en même temps? »

Hier donc, Ghlendowski est venu ; je lui ai parlé sévèrement et dignement : je lui ai dit que, pour aider un homme qui m'assignait, il me fallait au moins des garanties, et que je voulais un acte bien en règle et le dépôt des bois qui forment Tillustration des Petites Misères, et qu'à cette condition je lui renouvelais pour trois mille huit cents francs de billets. Cet homme m'a pris le bras à la polonaise, et l'a humblement baisé. Je serai garanti par cette mesure contre sa faillite, et A. de B... consent à me servir de chapeau pour garder les bois. Si Ghlendowski faisait faillite, j'aurais, en ce cas, ma propre affaire à moi. Voyez que de diflicultés et que d'ennuis! Nous avons rendez-vous demain ; il faut que j'aille chez M. Gavault pour le consulter sur l'acte de garantie, et je dîneaujour-

d'hiii chez Emile de Girardin, qui veut savoir si les Petites Misères sont publicables; il faut donc y travailler.

Je n'ai pas de nouvelles de mes acquisitions d'Amsterdam; j'ai eu, en revanche, pendant mon absence, une lettre d'un armateur du Havre qui me demandait un rendez-vous. J'ai écrit à M. Périollas pour qu'il s'informe de mes colis et de l'armateur; je reçois en ce moment sa réponse, où il me dit qu'il ne sait rien de mes colis, et que l'armateur construit un vaisseau qu'il veut nommer le Balzac! Et il me demande de lui écrire une jolie lettre, attendu que cet armateur m'adore. Donc, chère comtesse, votre serviteur va être sculpté à la proue d'un navire, et montrera sa grosse face à toutes les nations ; qu'en ditesvous?

J'ai travaillé dix heures de suite aujourd'hui, de une heure du matin à dix heures, et, après déjeuner, je suis sorti pour des courses. Je vous écris ceci en dînant et je vais me coucher à six heures, bien fatigué; les distances me tuent. Je vois dans les journaux une maison à vendre, place Royale, de huit mille francs de revenu et où je pourrais me loger (la mise à prix est de cent vingt-cinq mille francs); je songe à cela. Ce serait à la fois le logement, du revenu et le cens! Mais la place Royale, c'est presque Passy! Paris est en marche et ne rétrogradera jamais.

Ou vient me dire d'étranges ei tristes nouw^lles : Harel est fou et Karr aussi! j'aime mieux ne pas y croire.

Je reçois une lettre de Lirette, qui m'invite à la cérémonie de ses vœux et de sa prise d'habit. Cette lettre m'a empêché de vous expédier mon paquet par le paquebot du l^'"; car, je veux que vous le sachiez, cela me fait vraiment mal de penser aux inquiétudes que ce relard pourra vous causer. Je vous assure que ma vie d'ici n'est plus supportable; je vis dans un tourbillon de courses, d'affaires, de consultations, de significations, de corrections, qui m'ôtent la réflexion ; pressé de tous côtés, n'ayant pas une âme pour m'aider, faisant tout moi-même ! Hier, j'ai travaillé sept heures de suite aux Petites Misères. La Presse finit demain une nouvelle, et il faut que je commence mardi mes Petites Misères... Concevez-vous que Chlendowski, au moment où je lui cherchais de l'argent pour sa fin de mois qui est demain, me fait assigner par son cessionnaire ! N'est-ce pas bien lâche et bien indigne? Je suis tellement pris par toutes ces misères, qu'il m'est impossible de finir cette lettre, de la plier, de la cacheter et de la mettre à la poste. C'est une impossibilité bien démontrée pour qui connaît Paris. J'ai eu pendant trois jours pour cinquante-cinq francs de voitures; jugez par là quelle est ma vie! les cinq heures de nuit que je prends ne suffisent pas à mes travaux. Il faut que, demain mardi, à quatre heures, je puisse signifier par huissier les Petites Misères finies à Chlendowski. Toute ma journée aujourd'hui va se passer à l'imprimerie, et, la journée de demain, je la passe chez M. Picard, le successeur de Gavaulti... Il est donc dit que, jusqu'à la fin, je serai tourmenté comme un pâtira de collège!

2 9, sept heures du soir.

J'ai pu arriver à temps! On a signifié les épreuves à

Chlondowski. Je suis mort do fatigue et n'ai que la force

de me jeter sur mon lit. Chlendowski a eu, en outre, huit

cents francs pour payer ses billets.

Ma foi, j'ai dormi, et à mon aise! il est dix heures et demie, je viens de déjeuner, et je me repose en vous écrivant.

Je n'ai plus qu'à reviser les Petites Misères, et Théophile Gautier s'est chargé de faire quelques lignes d'en-tête pour les introduire. Entre deux épreuves, Pion est venu me reparler de l'affaire du parc Monceau : je la ferai peutêtre comme placement, mais sans rien bâtir. Voici mon raisonnement : je cherche une maison peu chère, sur laquelle je puisse gagner après en avoir usé quelques années; si je la revends avec bénéfice, j'attendrai le moment d'avoir un terrain dans un des bons quartiers de Paris, où je pourrai faire bâtir à ma fantaisie, en y employant le gain du surplus de terrain qui sera vendu, pour ne me réserver que ce qui sera indispensable à mes bâtisses et constructions. Le roi a prolongé de six mois les délais à Pion. Comme vous voyez, il y a tout avantage pour ma situation financière d'attendre les circonstances sans trop me presser. 11 faut que j'aille aujourd'hui à la P7^esse, corriger mes épreuves, et voir Gautier pour l'entête des Petites Misères.

1" décembre.

J*ai votre lettre, votre seconde lettre, (jui est un chefd'œuvre de style, de pensée et d'érudition. C'est un vrai

trésor que votre récit de la partie de Pompéi. Ah! chère comtesse, quand vous me dites que vous avez buté, que vous vous êtes fait mal, vous me rendez furieux contre moi-même; ne devrais-je pas être toujours et partout votre bien-être, votre santé, votre petite providence enfin pour les infiniment petits détails de la vie ? J'ai dévoré votre lettre et je l'ai mise dans la cassette que vous savez, car il a fallu courir! Les actes de garantie de négociants ne signifient rien en cas de faillite sans enregistrement, et il faut que l'acte Chlendowski soit enregistré à la date d'aujourd'hui; c'est des avances d'argent et des courses à n'en pas finir. M. Picard m'a donné l'acte des offres réelles; les réponses de Chlendowski sont empreintes de la plus ignoble mauvaise foi. Dans dix jours d'ici, je ne lui devrai plus rien, et, quand j'aurai tout terminé, je ne le reverrai de ma vie, il a été mon cauchemar! il m'a privé de huit jours de bonheur et de liberté que j'aurais pu passer à Naples.

Ah ! comme je me sens reposé de mes fatigues ! elles sont plus que payées par la douceur que j'éprouve en lisant, dans votre lettre, ces passages où vous me parlez de ce que vous faites, de la place d'où vous m'écrivez ; je revois votre fauteuil à la fenêtre, et ces affreux portraits d'auberge, le tapis, la croisée, et la villa Reale... J'ai retardé ma lettre à cause de la canne de Georges. Froment Meurice me l'avait promise, et, comme c'est le capitaine du Tancrkle qui devait s'en charger, je me disais : « Il remettra sûrement la canne et mon paquet de lettres. » lais ne voilà-t-il pas que ce cruel Froment n'a pas (ini la • canne! il a eu une table de trente mille francs à faire pour

Son Altesse royale Mademoiselle, et, ce matin, je Tai trouvé en extase devant son œuvre, qui est fort belle; mais, en revanche, pas du tout de canne! Eh bien, j'aurai le plaisir de vous parler à cœur ouvert, de vous dire et de vous répéter combien je suis entièrement à vous, puisque c'est le brave commandant qui vous remettra ce paquet. Je suis au désespoir eu pensant à tout ce que ce retard, si facile à expliquer, peut vous causer de tristesse et de suppositions. Hélas ! Souverain se remue ; il veut aussi son dernier roman, et la Presse veut les Paysans pour la fin de janvier. Je ne sais à qui entendre ni à quel saint me vouer. Je vais me coucher avec la triste perspective d'une journée bien fatigante pour demain.

3 décembre.

Je n'ai pu vous écrire hier : j'avais des épreuves trèspressées pour la Presse, qui veut toutes les Petites Misères à la fois, et pour la Comédie humaine; en sorte que, levé à deux heures et demie du matin, j'ai travaillé jusqu'à midi. J'ai eu à peine le temps de déjeuner, et je suis arrivé au couvent à une heure. Ces bonnes religieuses croient vraiment que le monde ne tourne que pour elles! la tourière, à qui je demande combien de temps durera la cérémonie, me répond : « Une heure. » Je me dis : « Je pourrai voir Lirette après, et je serai à temps pour faire mes affaires à la Presse, à Timprimerie, etc. » Eh bien, tout a duré jusqu'à quatre heures! Il a fallu décemment voir la pauvre fille; je n'en suis sorti qu'à cinq heures et demie, et j'ai quitté la Presse à sept heures et demie. J'ai dîné à neuf heures, et me voilà levé à huit heures au lieu de deux. Je n'en veux pas à la pauvre Lirette : il fallait bien que

sa chère comtesse et son Anna fussent représentées à l'enterrement de leur amie; j'ai donc pris bravement mon parti. J'avais une belle place à côté de l'officiant. On a fait un sermon d'une heure environ, très-bien écrit, trèsbien dit, pas fort, mais plein de foi; l'officiant dormait (c'est un vieillard); Lirette n'a pas bougé. Elle était à genoux entre deux sœurs converses; elle seule était sœur du chœur. Toutes les petites filles étaient d'un côté de la chapelle; le chapitre était de l'autre, derrière des grilles qui pour cette cérémonie deviennent transparentes. Lirette, ainsi que les deux sœurs converses, a entendu le sermonexhortation à genoux, elle n'a pas levé les yeux. C'était un visage blanc, pur, empreint d'une exaltation de sainte. Comme je n'avais jamais vu de prise de voile, j'ai tout regardé, observé, étudié avec une attention qui m'a fait considérer sans doute comme un homme très-pieux. En arrivant, j'ai prié pour vous et pour vos enfants avec ferveur; car, toutes les fois que je vois un autel pour la première fois, je prends mon vol vers Dieu et j'ose humblement et ardemment me recommander à sa bonté, moi et les miens (qui sont vous et les vôtres). Cette chapelle, à autel blanc et or, est très-coquette ; elle est visitandine de Gresset. La cérémonie est, d'ailleurs, imposante et irèsdramatique. Je me suis senti très-ému quand les trois récipiendaires se sont jetées à terre, qu'on les a ensevelies sous un drap mortuaire, et qu'on a récité les prières des morts sur ces trois créatures vivantes, et qu'après cela, on les a vues se relever et paraître en mariées avec une couronne de roses blanches et qu'elles ont fait le vœu d'épouser Jésus-Christ.

Il y a eu un incident. La plus jeune des sœurs converses, jolie comme les Amours, a éprouvé une telle émotion quand il a fallu prononcer les vœux, qu'elle a été forcée de s'arrêter, précisément au vœu de chasteté. Cela a duré trente secondes à peu près; mais c'était affreux, on croyait à une incertitude. Quant à moi, j'avoue que j'étais remué jusqu'au fond de l'âme ; c'était vraiment trop d'émotion pour une cause étrangère. La pauvre petite revint bientôt à elle, et la cérémonie s'accomplit sans autre empêchement.

Quand on a vu une prise d'habit en France, on regarde en pitié les écrivains qui parlent de vœux forcés; rien n'est plus libre. Si quelque jeune fille était contrainte, qui l'empêcherait de tout arrêter? Le monde est là spectateur, et l'ofTiciant demande par deux fois si Ton a bien réfléchi aux vœux que Ton veut faire. J'ai vu Lirette après la cérémonie; elle était pjaie comme un pinson. « Vous voilà devenue madame, » lui ai-je dit en riant. Elle a bien prié pour nous tous, m'a-t-clle dit : elle se sent si heureuse, qu'elle demande à Dieu sans cesse que nous nous fassions tous religieux et religieuses! Nous avons fini par parler sérieusement de vous, de votre chère enfant, etc.

Chère comtesse, vous trouverez en ceci, j'espère, la preuve d'une affection infinie, car j'étais accablé de travail et d'affaires. D'ailleurs, Lirette m'avait écrit : « Je suis sûr que rien ne vous omprchora d'y assister. » Je savais trop quel sens elle y attachait, pour ne pas vouloir qu'elle eut raison. J'ai été heureux là, car j'y ai exclusivement pensé à vous, une fois mes prières faites. Penser à vous qui êtes ma religion et ma vie, c'est pour moi ado-

rer Dieu. Je sens trop bien que, si votre glorieuse amitié pouvait me faire défaut, je perdrais à l'instant conscience de moi-même, je deviendrais fou ou je mourrais.

Demain, je vais voir, rue des Petits-Hôtels, place Lafayette, vous savez, un petit hôtel à vendre; c'est tout à côté de cette église Saint- Vincent -de-Paul, de style byzantin, que nous sommes allés voir et où il y avait un enterrement; vous avez dit, en voyant un terrain près de l'église que je vous montrais : « Je ne me déplairais pas ici; on y est près de Dieu et loin du monde. » D'après ce qu'on vient de me dire, je puis en faire mon affaire et je conclurai même sans vous consulter; c'est à tirer au vol comme un faisan. iMa première lettre vous dira si c'est fait. La rue des Petits-Hôtels donne dans la rue Hauteville, — qui descend au boulevard à la hauteur du Gymnase et vient de la place Lafayette, — et, par la rue Montholon, elle enfile la rue Saint-Lazare et la rue de la Pépinière. On se trouve au centre de cette partie de Paris qu'on appelle la rive droite et où seront toujours les théâtres, les boulevards, etc. Ce sera toujours aussi le quartiof de la haute banque.

il faut que ma lettre parte demain, si je veux que le Tancrède vous la porte; je ne puis donc la retarder. Les Pclim Misères de la Vie conjugale sont finies; demain, je commence la feuille de la Comédie humaine qui me reste à faire (seize pages) pour avoir tout livré à Chlendowski. Dans mes prévisions, j'aurai fini le roman Souverain du 20 au 25 décembre. 11 me faudra trois mois pour faire sept

184 COKRESPONDAiNCE.

volumes des Paysans; cela me mènera bien au 15 mars. Les affaires de ma mère me preiidrojjt du temps, ainsi que l'apurement de mes comptes du liquidation. Je serai d'autant plus trois mois à faire sept volumes que j'aurai, outre mon emménagement, la surveillance des décors et changements à faire dans le petit hôtel en question. Je ne veux, voyez-vous, laisser aucune affaire derrière moi, en quittant Paris pour dix-huit mois peut-être, et il faut pouvoir, en y rentrant, y rentrer chez moi. Je vous l'ai promis, je ne veux plus me tromper moi-même en croyant que je puis l'impossible.

Je vois avec douleur que je sacrifierai vraisemblablement Florence et Rome au travail et aux affaires qui assureront, comme vous dites, le repos et la sécurité de mon avenir. Dépenser des sommes folles, aller vous voir pour huit jours et venir retrouver des procès et des ennuis de tout genre, c'est insensé! Il faut avoir, comme vous dites, le courage de s'épargner ces faux calculs et ces douleurs inutiles. Je tâcherai d'aller à Rome pour la semaine sainte, car je serai si fatigué, que j'aurai vraiment besoin d'une distraction; mais, si, en sacrifiant ce bonheur, j'acquérais votre satisfccil et ce que vous nommez une position digne de moi, je n'hésiterais pas. M'approuvez-vous enfin un peu?... Dites-le-moi alors, car j'ai bien besoin d'être soutenu par vous dans cette sage mais si dure et si cruelle résolution. Voyez, rien ne se fait dans le temps que j'assigne aux choses. Si la Coméaif uummne nVst fini'.' que le 2;") décembre, je n'en aurai pas l'argent avant le 15 janvier 18/i0, et, si je ne le louche qu'à celte époque, mes quittances sont retardées d'autant ; ainsi des Paysans, la

n'en serai guère payé qu'en mars. L'argent me domine entièrement quand il s'agit de payer des créanciers. Enfin, d'ici à un mois, tout sera fini; mais si vous saviez que de démarches! les créanciers de trois cents francs coijtent autant de recherches, de vérifications que ceux de trente mille; c'est un dédale, c'est une hydre!

Allons , adieu , chère étoile lointaine et toujours présente ; lumière douce et céleste, sans laquelle tout serait ténèbres en moi et autour de moi. Oh! je vous en supplie, soignez-vous bien. Je ne me suis pas trop inquiété de votre petite maladie; c'est l'effet du climat, on m'en avait prévenu sur le bateau, et les tempéraments forts sont justement les plus éprouvés. Mais, je vous le dis et vous le répète sans cesse sur tous les tons, soignez-vous! Songez que vous êtes la gloire, l'honneur, l'unique trésor d'un pauvre être qui vous aime exclusivement, uniquement, qui ne pense qu'à vous, dont tous les actes comme les pensées et les rêves sont des émanations de ce soleil moral d'affection qui est toute son âme dès qu'il s'agit de vous. Ne m'en voulez pas, de grâce, pour ce dernier retard, car je suis arrivé le 17, qui ne compte pas, et cette lettre part le 5 décembre. C'est dix-huit jours, et je ne puis vous envoyer mes paquets que tous les dix jours, c'est-à-dire trois lettres par mois. Il en partira une le 21 de Marseille; vous la recevrez d'autant plus sûrement que je vous y dirai l'affaire du petit hôtel. Soyez mille fois bénie de votre exactitude! dites-moi toujours bien tout ce qui vous arrive; écrivez -moi bien avec tous les détails possibles , il n'y en a pas d'insignifiants pour moi dès qu'il s'agit de vous. Faites comme moi enfin : au milieu des

IGn CORRESPONDANCE.

plus grands ennuis de ma vie, aussi troublée que la vôtre est calme et sereine, je n'ai jamais passé un jour sans vous écrire avec la fidélité d'un couimer(^,ai)t taisant S( n journal. Allons! encore quelques efTorts et un peu de patience, et j'espère bien avoir conquis le droit de ne plus vous qri!!f':\

GCXCIV.

h LA MÊME.

Paris, 1 3 dé*. .aiLre 1 «^ ^5.

Chère comtesse.

Je me sens repris par la mfme nostalgie que j'éprouvais avant d'aller àdhalon; il m'est excessivement diflicile d'écrire, ma pensée n'est pas libre, elle ne m'appartient plus, et je ne crois pas que je puisse recouvrer mes facultés avant dix-huit mois peut-être. 11 faut vous résigner à me supporter auprès de vous. Depuis Dresde, je n'ai rien fait. Le commencement des Paysans et la fin de Bèatrix ont été mes derniers efforts; depuis, rien n'a été possible. Hier, toute la journée, j'ai senti comme un deui' sombre et affreux en moi-même.

Il faut finir néanmoins les six feuilles de la CoMi^nn. HUMAINE. Furne est venu : il est dans d'excellentes dispositions; et, d'un autre côté, il faut terminer cette affaire, qui est tout mon avenir. Le cœur est aussi absolu que la cervelle, tout lui est indilTérent de ce qui n'est pas luimême; et des millions i^ gagner, une fortune de gloire on d'amour-propre satisfait seraient là, le cœur n'y regarde-

rait même pas. Je vais voir si la parure de corail est dans son écrin; je vais savoir si la canne de Georges est finie; je m'occupe d'un corps de bibliothèque qui puisse aller avec mes deux meubles florentins pour faire une magnifique chambre jaune d'or en soie, avec des ornements noirs, verts et or, et le bois noir sculpté; j'y vis, et voilà! De littérature, de travail, rien, ou peu de chose.

Aussi pourquoi me peindre un état semblable avec tant de vérité et d'éloquence? Cette lettre où l'angoisse était plus contagieuse que la peste, où j'ai pleuré de vos pleurs, où j'ai frémi de retrouver ce que j'éprouvais, cette lettre a mis le comble à ma maladie intérieure et cachée. Il n'y a que mes intérêts qui me tirent de cet ennui profond qui m'a saisi. Paris est un affreux désert, rien ne m'y plaît, rien ne m'en contente : enfin, je suis sous l'empire d'un envahissement passionné sans analogue dans ma vie. Je compare entre elles les vingt-trois villes que nous avons vues ensemble, je tâche de me rappeler vos observations, vos idées, vos conseils; le mouvement me fatigue et le repos m'accable. Je me lève , je marche, mais avec un corps absent, je le vois, je le sens; par moments enfin, je vous le dis, c'est une folie. Il est très-vraisemblable que, mes six feuilles faites de la Comédie humaine, j'irai à Naples; c'est la seule manière de me les faire faire. Que n'obtiendrai-je pas de moi-même avec l'espoir de cette joie immense, ne fût-ce que pour huit jours? Je me dis qu'il y a mille raisons pour vous voir, vous consulter; que je ne puis rien sans vous enfin, mon esprit est admirablement complice de mon cœur et de ma volonté... En attendant que cela se décide, je ne me plains pas, je reste

morne, jo suis comino nn conscrit breton regrettant sa chère galette et sa Bretagne. Comme Méry, je passerais ma vie à écrire à Elle, quand Elle n'est plus là. Vous devriez vous en apercevoir avec un peu de bonne volonté depuis plus d'un jour. Tout ce qui n'est pas vous m'était naguère indilîéreiit; aujourd'hui, ce qui n'est pas vous m'est positivement odieux.

4 4 décembre.

Hier, chère comtesse, je suis allé visiter en détail la Conciergerie, et j'ai vu le cachot de la reine, celui de ma- (iame Elisabeth; c'est affreux! J'ai tout vu bien à fond, cela m'a pris ma matinée et je n'ai pas eu le temps d'aller rue Dauphine pour les commissions de Georges. — Quand je suis remonté vers la cour d'assises, j'ai appris qu'on jugeait madame Colomès, nièce du maréchal Sébastiani, une femme de quarante-cinq ans, que j'ai voulu voir; or, j'ai trouvé sur le banc de la cour d'assises le vivant portrait de madame de Berny; c'était à effrayer. Elle était folle d'un jeune homme, et, pour lui donner de l'argent qu'il dépensait avec les actrices de la Porte-Saint-Martin, elle faisait des quasi-faux en négociant des billets souscrits par des souscripteurs imaginaires. Elle a tout voulu prendre sur elle (il est en fuite); elle n'a pas permis à son avocat de le charger. Je n'avais jamais entendu plaider et je suis resté pour entendre Crémieux, qui a fort bien parlé, ma foi! La malheureuse, pour avoir de l'argent h donner à ce jeune homme, s'abandonnait à des usuriers, à des vieux! Crémieux m'a conté (lu'elle disait à son amant: « Je ne te demande que de me tromper .issez bien pour

que je me croie aimée. » C'est la fille du frère du maréchal et la femme d'un ini^^énieur en chef des ponts et chaussées, député. Ça m'a si fort intéressé de trouver le roman assis sur ce banc, que je suis resté jusqu'à quatre heures et demie à côté de cette malheureuse, qui a été fort belle et qui pleurait comme une Madeleine; par moments, je l'entendais soupirer: Aye! aye! aye! sur trois tons déchirants.

M. Lebel, directeur de la Conciergerie, qui ferme les portes sur tous les crimes depuis quinze ans, est, m'a-t-on assuré, le petit-fils du Lebel qui ouvrait les portes de Louis XV à toutes les beautés du Parc-aux-Cerfs. Il y a de ces vicissitudes, de ces analogies frappantes dans les familles obscures comme dans les plus augustes; l'héritier du maître de Lebel , le successeur de tant de pompes royales n'avait à laisser, en allant à la mort, à un de ses fidèles, comme souvenir et comme récompense, qu'une cravate usée et un vieux livre de prières! Qi^iand vous viendrez à Paris, je vous ferai bien certainement voir le Palais, c'est curieux et saisissant, et c'est profondément inconnu. Maintenant, je puis faire mon ouvrage ^

A mon retour, il s'est trouvé que j'avais manqué Captier, l'ami de Claret; c'est fâcheux : j'aurais voulu lui parler au sujet d'une acquisition que j'ai en vue. Il y a possibilité d'avoir un terrain rue Jean-Goujon dans les meilleures conditions; c'est à une portée de fusil de la place de la Concorde. L'allée d'Antin est celle qui arrive au rond-point des Champs-Élsées à la hauteur du Cirque-

Page 1