A M. LE DOCTEUR J. MOREAU, A PARIS
Passy, décembre 1845.
Monsieur,
Tai reçu votre livre sur Taliénation mentale, et je suis en train de le lire; j'éprouve donc le besoin de vous remercier, et du plaisir que m'a fait le début, et de votre attention.
C*est une idée que j'ai eue aussi, que celle de rechercher les causes de la folie dans celles de nos aberrations ou exaltations momentanées. Vous savez ou vous ne savez pas que voici vingt-sept ans bientôt que je m'occupe de ces matières dites physiologiques ; mais je ne suis pas assez instruit en anatomie et surtout en myologie pour être de quelque utilité. Je ferai plus tard des études en ce genre. Voici pourquoi. Je crois que nous ne ferons rien de bon, tant que l'on n'aura pas déterminé la part que les organes de la pensée, en tant qu'organes, ont dans les cas de folie. En d'autres termes, les organes sont les gaines d'un fluide quelconque, inappréciable encore. Je tiens cela pour prouvé. Eh bien, il y a un quantum quelconque d'or-
ganes qui se vicient par leur faute même, par leur constitution, et d'autres qui se vicient par un trop grand afflux. Ainsi ceux qui (tels que Cuvier, Voltaire, etc.) ont de bonne heure exercé leurs organes, les ont faits si puissants, que rien ne peut les rendre fous; aucun excès ne les atteint; tandis que ceux qui s'en tiennent à certaines parties de Vencèphale idéal, que nous nous représenions comme le laboratoire de la pensée, les poètes qui laissent dans l'inaction la déduction, l'analyse, et qui font jouir le cœur et l'imagination exclusivement, peuvent devenir fous; mais on devient nécessairement fou quand on aLuse deVénus et d'Apollon à la fois.
Enfin, il y aurait une belle expérience à faire et à laquelle j'ai pensé depuis vingt ans : ce serait de refaire un cerveau à un crétin, de savoir si l'on peut créer un appareil à pensée, en en développant les rudiments. C'est en refaisant des cerveaux qu'on saura comment ils se défont.
En voilà assez. Mon remercîment pourrait vous paraître un cas pathologique; quoique, dans cette dernière idée réussie, il y ait toute une gloire pour un médecin. Nous sommes compatriotes, monsieur, et vous ne vous étonnerez pas de me voir étonné de trouver un Tourangeau de plus faisant des livres ; mais le vôtre est dans les bons, et les miens sont spéculatifs.
Vous savez que vous me devez une autre partie de hacbich, puisque je n'en ai pas eu pour mon argent la première fois. Ayez l'excessive bonté de m'avertir à l'avance du lieu et de l'heure; car je tiens à être le théâtre d'un phénomène complet, pour bien juger de votre œuvre.
Agréezrexpressiondemessentiments les pi us distingués.
CGXCXIX.