‹ Correspondence 1819-1850Chapitre 41 sur 81 · LVI · texte numérisé non relu

LVI

prendre du hachich avec lui à l'hôtel Pimodan ce soir. Je sors pour toute sorte d*ennuyeuses affaires...

Mardi 23, quatre heures.

J'ai résisté au hachich; du moins, je n'ai éprouvé aucun des phénomènes dont on m'avait parlé. Mon cerveau est si solide, qu'il fallait, à ce qu'on m'a dit, que la dose fût plus forte. Néanmoins, j'ai entendu des voix célestes et j'ai vu des peintures divines; puis j'ai descendu pendant vingt ans l'escalier de Lauzun ; j'ai vu ies dorures et les peintures du salon dans une splendeur féerique. Mais. 6o matin, depuis mon réveil, je dors toujours et je suis sans force et sans volonté ^

Jeudi 25.

Hier, j'ai dormi toute la journée, et, demain, j'irai à Rouen voir des panneaux en ébène qui sont, m'a-t-on dii, donnés pour rien. Ce matin, je vais voir, avec M. Captior, un terrain, rue du Rocher.

Il m*est impossible de me faire payer de la succession Dujarier. J'ai perdu ma journée hier en courses poui celle affaire et je n'arrive à rien. Je ne puis toujours pas travailler.

Samedi 2 7.

Je suis parti hier à six heures du matin de Passy ; i'ptais h sept heures au chemin de fer et h onze heures à Rouen. C'est la route que j\ii faite avec vous et Anna. N'est-ce pas vous dire que j'aî pensé toute la journée à vous deux?

1. Théopliilo Gautier a fait le récit de rctto soirt'c. (Voir Poriraiti H Souvenirs littéraires, notice sur Baudelaire, 1875.)

Je me transportais en idée à celte journée où nous avons vu Rouen; c'était une fête que je me donnais. J'ai été heureux, oh! bien heureux! J'ai revu le traître pâtissier, et, de Rouen à Mantes, je me suis rappelé mes atroces souffrances et comme je me croyais empoisonné. Ah ! vous avez été bien bonne et, comme toujours, mon ange gardien et mon étoile bienfaisante.

J*ai trouvé à Rouen les débris d'un meuble royal et je les ai eus pour quatre-vingts francs. Voilà des affaires ! Il coûtera cher à refaire et arranger à la vérité; cela m'épouvante, et néanmoins je vais le livrer à un ébéniste, pour que le remords soit complet.

Autre résultat moins satisfaisant: comme je n'avais rien pris du matin au soir, j'ai attrapé une affreuse migraine.

Dimanche 28.

Je reviens de la poste, et il n'y a pas ie lettres de Naples ; je commence à être très-inquiet, car je devais en avoir une du 18, qui est le jour de passage du paquebot; et six jours de navigation, trois jours de Marseille ici, cela fait neuf jours. — Je viens de voir l'annonce d'un hôtel, rue du Montparnasse : on en veut quatre-vingt-dix mille francs; avec les frais, cela irait à cent mille francs. Je pourrais à la rigueur m'en arranger, il y a trois quarts d'arpent dans la propriété. J'irai voir cela; c'est le quartier du Luxembourg.

Il faut vous dire adieu ; toutes les fois que je ferme une lettre et que je la porte à la poste, il me semble que je vais moi-même vous trouver. Ah! à propos, ne calomnions personne. M. le duc de S... est mort pour d'autres causes que

colles que Ton vous a dites. C'est (ine histoire à vous raconter qui est fort curieuse. Il allait se marier, et, quand il a vu que sa future ne serait jamais que sa future, moins philosophe que l.ouis XVIII, il s'est brûlé la cervelle.

M. Captier m'a apporté un croquis de maison; cela coûte toujours entre quarante et cinquante mille francs, et cinquante mille francs de terrain, c'est toujours cent mille francs. Or, tant que je conserverai l'espoir de trouver une maison toute prête pour ce prix-là, j'attendrai.

Mon incapacité de travail me rend bien malheureux. Mercredi, dernier jour de l'année, je dîne chez madame de Girardiii afin de prendre mes mesures avec Nestor Roquoplan pour les Variétés, et alors je commencerai sérieusement à m'occuper de Richard Cœur-d' éponge. Je vous dis cela pour que vous sachiez bien ce que je fais ou compte faire. Vous aurez cette lettre à votre l^'" janvier, c'est-àdire le 6, votie anniversaire. Dieu veuille que, dans cette année 18/|6, nous ne nous quittions jamais d'un instant, que vous déposiez le fardeau de vos responsabilités et que vous n'en ayez plus aucune-, voilà mes vœux ostensibles; il on est un autre que je garde pour moi seul. Je finis cette année en vous aimant plus que jamais, en vous bénissant pour toutes les immenses consolations que je vous ai dues et qui sont toute une vie déjà. Par moments, je me trouve ingrat en pensant à l'année 18/|5, et je me dis que je n'ai qu'à nie souvenir pour être heureux. Ce que j'ai au cœur, voilà mon hachich! Je n'ai qu'à m'y retirer pour être dans le ciel. Chère étoile lumineuse et toujours, hélas! si lointaine, surtout ne vous découragez pas, espérez, ayez foi en votre fervent serviteur; croyez que, quand vous lirez

ces lignes, je serai tout au travail, expédiant des feuillets de copie, et que je serai promptement libre d'aller vous trouver, si toutefois vous ne me le défendez pas trop rigoureusement. Mais non, vous n'aurez pas le courage, me sachant si malheureux, de me refuser la seule consolation qui me fasse supporter la vie.

CCXGVIII.

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