‹ Correspondence 1819-1850Chapitre 53 sur 81 · BILBOQUET · texte numérisé non relu

BILBOQUET

GCGXV.

A M. GEORGES MNISZCCH, A WIESBADEN.

Paris, août 1846.

Mon cher Gringalet,

Le vieux Bilboquet possède, grâce à vous, un de ces lumineux chefs-d'œuvre qui sont, comme le Joueur de violon, le soleil d'une galerie. Vous ne sauriez imaginer la beauté de ce Chevalier de Malte, choisi par vous, pas plus que l'ignare scélératesse des marchands de Rome. Minghetti avait enfumé de bistre le tableau, pour cacher quelque coup de balai donné sur le front, des coulures de cire sur. les mains qui l'ont effrayé, surtout avec la couche épaisse que la fumée des cierges et autres causes ecclésiastiques avaient imprimée sur cette sublime ardoise. Vous vous souvenez que Schnctz trouvait un désaccord entre les mains et la figure, et vous-même, mon cher Georges, vous aviez craint des repeints. Eh bien, non, tout est harmonieux comme dans un original bien con-

serve du Titien.^ Les mains reçoivent le jour beaucoup plus que la figure, voilà tout; mais ce qui excite le plus l'admiration, c'est le vêtement, que vous avez à peine regardé et qui, selon l'expression des connaisseurs, contient un homme. Quand le restaurateur qu'on m'avait recommandé vint chez moi (un bon petit vieillard qui aime la peinture comme Paganini aimait la musique), il dit; «Monsieur, c'est un chef-d'œuvre; mais que trouverons-nous là-dessous? »

Et il s'en alla inquiet.

Trois jours après, il revint, et, cette fois, avec ses drogues. Il étend le Chevalier sur une table, prend une composition puissante et me dit : « Allons, il le faut bien ! Commençons par un coin. »

La drogue, mise sur du coton, fait mousser la peinture et tout devient blanc. « Bien, dit-il, je vois que je puis marcher. »

Et il frotte toute l'ardoise, et en une heure il retire une livre de coton, par petites balles toutes noires, u Voilà, me dit-il, ce qu'a mis le marchand de Rome! (On ne voyait rien encore.) Mais pourquoi? pourquoi? il a eu une raison: le tableau peut se trouver gâté, plein de repeints, il n'existe peut-être plus, car voici une deuxième croûte! Ceci est plus grave, faut-il aller en avant ? »

On va en avant, et il prend trois autres drogues, et la peinture de mousser, de blanchir, de disparaître dans cette bataille de drogues. Il met ses doubles lunettes, et p^e dit : (( Maintenant, je réponds du tableau! »

Moi, je ne voyais que de la mousse de bière. Enfin, il demande, d'un air triomphant, une brosse fine à dents

et du savon. « Vous allez voir, ine dit-il, un vrai chefd'œuvre! ))

Je ne voyais toujours que de la mousse de bière. « Mais aussi, ajoute-t-il, nous allons savoir pourquoi le marchand de Rome a mis son bistre. »

Et alors, sous le lavage du bon vieux, brille comme un soleil le tableau dans toute sa splendeur. J'aperçois des tons de chair palpitante, des passages lumineux; les ors des chaînes, de l'épée, les mains, le costume, le tond, m'apparaissaient tout à coup comme le lever d'une aurore printanière.

Il passe de l'eau et il me dit : « Voyez! » En effet, c'était une résurrection; il sortait de dessous l'éponge un homme d'une vérité si frappante, qu'on croyait avoir une troisième personne dans le salon. On ne se figure pas ce modelé-là; je vous assure, mon cher Georges, qu'il sort de l'ardoise. Il l'a mis dehors au soleil pour le faire sécher dans le jardin; c'était un homme, un vrai chevalier de Malte vivant en chair et en osl et cette pauvre peinture qui renaissait sous mes yeux était, après trois cents ans, comme si elle venait d'être finie d'hier.

Alors, il a constaté, loupe en main, une éraillure qui part du front, vient mourir au-dessous de Toeil, composée de petits trous faits avec la pointe d'une aiguille; puis une tache de cire sur le front et une coulure sur les mains. Quand la peinture a été sèche, il a pris une aiguille et avec la pointe et une légèreté surprenante, il a enlevé. les taches, n'enlevant que la cire et ne touchant pas la couleur. Puis il a mis, avec la pointe du pinceau, de la couleur dans les petits trous. Enfin, il a fait boire à tout

le portrait une mixtion qui est son secret, et qui, sans traverser la peinture et sans l'altérer le moins du monde, lui rend du corps, la fond, la fait reparaître et la solidifie. Tout, en huit jours, est devenu frais, onctueux; c'est un miracle.

Bien des gens croient ici que je suis un mystificateur, et que c'est peint d'hier. Ce restaurateur déclare Sébastien del Piombo incapable d'avoir fait cela; il admet votre opinion et dit que ce doit être d'un Flamand, élève de Raphaël; moi, je me flatte que c'est d'Albert Durer dans son voyage à Rome. C'est, en tout cas, une des plus belles œuvres de la renaissance italienne; c'est de l'école de Raphaël, avec progrès dans la couleur. Enfin, mon petit vieillard regarde cela comme une des choses les plus précieuses de l'art, parce qu'il y trouve le dernier mot de trois écoles : Venise, Rome et la Flandre.

Je vous devais ce récit, mon cher Georges; mais j'aimerais bien mieux montrer l'ardoise à votre admiration. Ce bon petit vieux m'a cédé pour peu de chose (relativement), tant il m'aime, une magnifique trouvaille qu'il vient de faire, d'un portrait de la femme de Greuze, fait par Greuze et qui lui a servi de modèle pour sa fameuse Accordée de village. Tant que vous n'aurez pas vu cela, vous ne saurez pas, croyez-moi, ce que c'est que l'école française. Dans un certain sens, Rubens, Rembrandt, Raphaël et Titien ne sont pas plus forts. C'est de la chair palpitante, c'est la vie elle-même, et il n'y a pas de travail, c'est l'inspiration, c'est cette furia francese qui nous fait triompher même des fautes qu'elle nous fait commettre ; c'est troussé en deux heures, avec le reste de la

palette, dans un moment de passion et d'enthousiasme auquel a cédé l'artiste. Greuze avait donné cette esquisse à sa femme en lui défendant de jamais la vendre. Elle Ta léguée à sa sœur. Cette sœur vivait encore il y a vingt ans. Un accident a crevé la toile, elle Ta crue perdue et l'a donnée à une voisine qui, à son tour, s'en est débarrassée comme d'une chose inutile et encombrante dans son petit ménage.

Mon restaurateur a ressoudé ou, pour mieux dire, recousu la toile; il n'y paraît plus, et je vous assure que, dans son genre, c'est aussi beau que le Chevalier de Malle. Ma collection s'est enrichie dernièrement : 1° d'une Auroj^e du Guide, dans sa manière forte, quand il était tout Caravage, et 2^* d'un Enlèvement d'Europe que Lazard m'a affirmé être du Dominiquin, mais que je crois être plutôt d'Annibal Carrache.

Je voudrais vous voir devant ces deux tableaux, vous qui n'aimez pas l'école de Bologne; je vous assure que je les trouve dignes de ce que nous avons vu de plus beau à la galerie Borghèse. Ces deux tableaux de chevalet ont l'étendue de toiles de vingt pieds pour moi comme impression; c'est, dans un certain sens et toute proportion gardée, l'effet, comme immensité, produit par le petit et sublime tableau de la Vision d'Ézvchiel. Mon Aurore du Guide est une grande dame, habillée comme les habille Véronèse, bien campée sur un nuage à gauche du tableau. Le fond représente une villa magnifique, quelque chose comme la villa Pamphili: sur le devant, il y a un bassin garni de petites statues ou plutôt de figurines qui jettent de l'eau. Cette portion du tableau dans les demi-teintes

du jour et de la nuit est dans la manière de canaletLi, ou, du moins, le rappelle, mais c'est plils grandiose; l'eau est magnifique de fluidité. Du côté droit, l'Aurore; dans un coin, l'Amour aux ailes colorées regarde l'Aurore avec tristesse et s'enfuit, son arc sans corde, débandé, et les nymphes fuient dans les bosquets comme effrayées et surprises. Enfin, pour moi du moins, c'est incomparable, c'est splendide. A Rome, on demanderait deux mille Zw/sses de cette toile.

Récapitulons : avec mon Jugement de Paris, la Flamande, le Greuze, le Chevalier de Malte, la Vénitienne, le Van Dyck, l'Aurore, l* Enlèvement d'Europe, c'est déjà un bon petit commencement de galerie. — Quand arriveront les connaisseurs et dilettanti, je leur dirai : « C'est à un jeune professeur d'entomologie que je dois cette tête, ce tableau; charmant jeune homme, plein d'esprit et de cœur, qui est pour le moment enseveli dans le bonheur, la science et les steppes de l'Ukraine. Il se connaît en tableaux que c'est une bénédiction pour ses amis! oh! je vous en réponds, mieux à lui seul que tous les experts de Paris réunis. — Vous le nommez ? — Gringalet. — Pas possible ! — Aussi vrai que je me nomme Bilboquet. ))

A bientôt, mon cher Georges! je vous apporterai une boîte pleine d'insectes merveilleux, et je ne resterai, hélas! avec vous que cinq ou six jours, comme à Bade. Je vais chercher des regrets, voilà tout. Si vous voulez quelque chose de Paris, vous avez encore le temps de rue le demander.

Mille amitiés.

282 CORixESPONDANCE.

CGGXVI.

A M. FROMENT MEURICE, A PARIS

11 août 1846.

J'ai oublié, mon cher monsieur Maurice, un renseignement important pour la toilette, et qui regarde l'ornement. C'est qu'on y désire par-dessus tout des coléop- ', tères et des Amours. Enfin parmi les propriétés de la j jeune comtesse, elle possède un comté dont le nom veut j dire champ d'hei^mines; on y trouve, depuis des temps immémoriaux, de ces pauvres bétes, en sorte que vous j avez là un motif pour des émaux avec l'hermine en I nature.

J'espère que cette lettre arrivera à temps pour ne rien vous faire refaire ; et n'oubliez pas surtout le bracelet pompadour, avec les chiffres et dates que je vous ai indiqués dans le bel autographe qui était dû à un homme de talent comme vous.

Mille compliments.

A M. GEORGES MNISZECU, A VIESBADEN.

Paris, septembre 1846.

Mon cher et bon Georges,

Aussitôt que vous aurez reçu cette lettre, faites-moi le plaisir d'aller à Mayence et d'y acheter, chez le tapissier

qui organise des émeutes le soir par Texposition de ses riches meubels, un bon fauteuil à la Voltaire et une chauffeuse couverts en perse, et faites stipuler dans la facture qu'il reprendra les deux objets au bout d'un mois pour r.ae somme déterminée. Ainsi, par exemple, si cela coûte deux cents francs, qu'il les reprendra pour cent ; puis, après avoir conclu cet arrangement, vous ferez expédier aussitôt que possible ces objets, et vous les ferez placer dans le salon de notre chère Atala. Elle ne se plaint jamais, vous le savez ; mais, nous qui la voyons si mal assise, nous ne pouvons le souffrir plus longtemps. Faiteslui-en la surprise de la part de la troupe, je vous rendrai la somme que cela aura coûté. Votre Altesse coléoptérique profitera de ce confort par certains moments. J'ai fait pareille affaire à Stuttgart pour Carnstadt, où elle n'était pas mieux assise qu'à Wiesbaden, et je vous conjure de me remplacer cette fois. Votre lettre et le petit mot de la si gentille Zéphirine m'ont fait bien de la joie, et j'y ai répondu, sans que vous le sachiez, en allant retenir ma Dlace à la malle pour le 15.

Le 17 octobre, je souperai avec vous, ou je dînerai, car je ne sais à quelle heure j'arriverai. Dites à la comtesse de m'écrire l'heure des départs de Mayence pour Wiesbaden, le 15 octobre, afin que je sache si, en payant les postillons, je puis gagner assez de temps pour arriver juste pour un départ du chemin de fer.

Je vous apprends officiellement que le chef de votre troupe qui n'a jamais eu sa pareille, et qui en est l'humble serviteur, vft peut-être acheter la petite maison du célèbre financier Beaujon, et que la structure de la gla-

cière sur laquelle cette petite maison est bâtie, doit comporter l'existence de coléoptères inconnus. Si cette exploration peut décider Votre Seigneurie professoriale à y venir un jour, vous y serez reçu avec tous les honneurs dus à Sa Majesté le roi des coléoptères, et un certain Gaymard se recommande à vous pour diriger la garde nationale des insectes inconnus.

Que vous dirai-je ici de Zéphirine et pour Zéphirine? Rien qui puisse êli^e digne de cette charmante et adorable perfection, malgré les faibles valeurs littéraires qu'on m'accorde, car je ne fais que de la prose, et il faudrait pour eUe faire de la poésie sans le savoir. La seule chose que je puis me permettre, c'est de vous complimenter, car on doit être fier d'être aimé ainsi ; elle n'a plus une goutte de sang dans les veines à elle, elle est tout vousmême. Quand, plus tard, vous serez arrivé dans la vie à la pointe alpestre où je me trouve et où l'on s'aperçoit qu'il faudra descendre le revers qui mène à la boue d'où Ton était sorti, vous saurez combien les attachements vrais sont rares, combien ces diamants de l'âme sont précieux, et vous vous direz à vous-même que vous n'en sentiez pas aujourd'hui le mérite, malgré les qualités qui vous caractérisent, et au nombre desquelles je place l'observation, la finesse et la perspicacité.

A bientôt, mon cher Georges; en attendant, veuillez dire à Zéphirine que je mets à ses pieds mes amitiés et mes hommages; elle aimera mieux le savoir de vous que si je le lui écrivais directement.

Demain, notre grande et chère Atala recevra une lettre de moi; mais jo ne vous en charge pas moins de l'assurer

qu'il n'y a pas une fibre de mon cœur qui ne soit à elle, et que je me dis, comme depuis treize ans, le seul moujik de Pawlofka qui lui restera pour le temps et l'éternité. Ai-je besoin de me dire tout à vous?

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