‹ Correspondence 1819-1850Chapitre 54 sur 81 · CCCXVIII · texte numérisé non relu

CCCXVIII

AD MÊME

Paris, octobre 1 846.

Mon bien cher Georges,

Comme je ne doute pas que vous n'ayez fait ma commission du fauteuil pour notre chère, ^grande et bienaimée Atala, je vous en remercie vivement, tendrement, et, s'il faut vous aller chercher quelque affreux insecte au pôle ou sous la torride, j'irai!... J'ai la douleur de vous annoncer que je n'avais pris \ecatoxantha que sous la condition expresse qu'il serait sain, entier, pas recollé, vu le prix qu'on en demandait, et que, le vendeur n'ayant pas répondu affirmativement, je n'ai pas osé le prendre, votre chère belle-mère voulant que cet insecte fût l'orgueil de votre collection. Âi-je bien fait ? vous seriez-vous contenté d'un catoxanîha invalide?...

Je vous remercie mille et mille fois de vos attentions en fait de bric-à-brac; mais il faut songer désormais à ne plus tant amasser de porcelaines : l'hôtel Bilboquet en a vraiment à cette heure assez et trop.

Je ne vous en dis pas davantage, car je vous embrasserai le 17 au soir, à moins d'accident; ma place est rote-

nue à la malle, et je travaille à force à finir la Cousim Bette.

Baisez pour moi la petite main blanche du charmant colibri nommé Zéphirine, qui est si gentille do me rappeler avec une insistance si affectueuse la mi-octobre. J'ai vu bien des jeunes personnes, mais je n'en connais pas que je puisse placer à côté d'elle sans lui faire un tort immense. Avant-hier encore, je la comparais à ma nièce, qui est venue me consulter pour un mariage, et je trouvai ma pauvre nièce d'une infériorité humiliante. Anna possède ce qui fait le charme de la vie: elle a la grâce. Je la préfère de beaucoup à ma nièce, qui cependant a la fraîcheur d'une belle Normande. Pendant qu'elle me parlait, je plaçais involontairement Zéphirine à côté d'elle, et je ne sais si c'est l'effet d'une affection particulière pour une jeune fille qu'on a vue petite enfant et en qui on aimait sa mère, mais je préférais de beaucoup l'image absente à ma nièce qui était là en chair et en os. Il est vrai que ma nièce pleurait beaucoup, et que votre chère Anna ne connaît de la vie que ses sourires, ou, si une larme d'éuiotion vient parfois mouiller ses yeux, elle n'y reste jamais aesez de temps pour les enfler et les rougir.

Donc, pour finir par vos insectes, si vous voulez le catoxantha, quoique mutilé, écrivez-le-moi; vous en avez encore le temps, à moins qu'il n'ait été acheté par quelqu'un d'aussi goulu que vous en fait de petites bêtes. L'absence de ma chère troupe me rend dévot. Je me surprends à prier Dieu avec ferveur en lui demandant de protéger Madame mère, Anna et vous. Soignez-vous les

uns les autres, en attendant que je sois là pour vous soigner tous.

Mille gracieuses choses, mille pensées et fleurs d'affection à votre chère et gentille Anna, et mille amitiés à Votre Excellence, cher comte, duc de Gringalétie en Géorgie, de la part de votre vieil ami.

CCCXïX.

AU MÊME

Paris, 18 octobre 1846.

Mes excellents, adorables, amoureux, gentils, chers petits saltimbanques, le père Bilboquet donne sa démission : Gringalet a grandi, Zéphirine est émancipée ; elle épouse, dans la pièce, un affreux Ducantal ; mais nous avons changé tout cela, comme dit Molière ; elle est heureuse avec Gringalet, un Gringalet sphynx-lépidoptèrecoléoptère-antédiluvien, non fossile, je l'espère. La troupe, mes chers enrôlés, est si célèbre, qu'elle n'a pu donner sa dernière représentation mystérieusement, comme elle le voulait, vu le paletot de Gringalet.

Quelque journaliste qui jouait ses derniers feuilletons les a vus, et maintenant l'Europe sait qu'un second mariage Montpensier a eu lieu. Je vous envoie le fait-Paris publié par le Messager le jour où je me débottais de la malle-poste, et que les Débats, la Presse, le Constitutionnel, etc., ont répété, voyant là dedans sans doute un événement qui compromettait l'équilibre européen. Dès lors, Bilboquet a compris qu'il ne pouvait plus diriger des races

288 COHRESPONDANCE.

royales, quoiqu'il y ait chez elles de fameux saltimbanques, et il s'est replongé dans son travail.

Votre lettre collective m'a fait vraiment bien plaisir, ainsi que la carte; je vous vois si heureux (et pour jusqu'à la fin de vos jours), que c'en est attendrissant. La chère mère d'Anna est, vous le savez, la seule affection que j'aie eue dans toute ma vie; elle a été la seule consolation que j'aie eue à tous mes chagrins, mes travaux, mes malheurs, et elle suffisait à tout apaiser, à tout contre-balancer; c'est vous dire, mon cher Georges, combien je suis attaché à sa fille, et vous le dire, c'est vous exprimer toute la part que je prends à son bonheur. Non-seulement elle vous aime de toute la force de l'âme la plus pure et la plus fière que j'aie admirée chez une jeune fille, mais, je vous l'avoue sans la moindre envie de vous flatter, vous méritez cette affection de diamant, et c'est pendant ces deux années que j'ai vu combien elle avait raison de vous aimer. La chère comtesse est pour beaucoup dans les perfections d'Anna, qui ne Ta jamais quittée; elle vous réservait ce trésor, sachant que vous en étiez digne.

Ces trois ou quatre derniers jours passés avec vous m'ont rafraîchi l'âme et la cervelle, bien fatiguées par mes derniers travaux. Je vous écris pour la dernière fois pt*ut-être jusqu'au jour où vous m'aurez donné par un mot l'adresse à mettre et le lieu de votre séjour, soit en Autriche, soit en Russie; je veux donc vous dire combien je suis sensible à ce témoignage d'affection que me donne votre lettre dans des moments où deux charmants êtres comme vous n'ont pas assez de temps pour s'en donner

à eux-mêmes. Laissez-moi vous répéter que vous avez en Bilboquet une âme d'acier d'un dévouement absolu. Je vous prie, mon cher Georges, de bien me préciser où et comment il faudra diriger la collection des fossiles du bassin de Paris, si toutefois je l'obtiens.

Les richesses de Bilboquet commencent à faire du tapage, et tout va bien dans la petite maison de Beaujon; les ouvriers travaillent à force et vous allez rire, mais il y aura Tappartement des Mniszech. Si jamais ils viennent à Paris, Bilboquet mourrait de chagrin de les voir aller dans un hôtel. Cet appartement consiste en une belle chambre et un petit salon, ronds tout deux, sculptés en entier, ornés de peintures aux voûtes, et d'une recherche royale, digne de leurs ancêtres; tout cela n'est pas de mon fait, mais de celui de Beaujon. Ce digne financier, prévoyant qu'un Georges lépidoptérien y viendrait, y a fait peindre de beaux papillons exotiques sur des fleurs.

Quand vous lirez ce griffonnage, la Cousine Bette sera terminée, le Cousin Pons peut-être aussi, car la baisse est effrayante sur le Nord et il faut des capitaux pour l'hôtel Bilboquet. Adieu donc! vous êtes heureux, vous n'avez qu'à vous aimer, sans penser à travailler comme des mercenaires d'écrivains publics ; et vous êtes dignes de ce bonheur qui n'est pas un sujet d'envie, mais qui fait l'admiration d'un vieux Bilboquet de quarante-sept ans. Prenez bien garde à tout, portez-vous bien, soignezvous, mon bon et gentil Georges, et veillez sur Anna, qui est un peu étourdie et qui, pendant quelque temps, n'aura plus sa mère près d'elle.

Je prie Dieu rarement; je voudrais le prier plus sou-

Page 1