A M. THÉOPHILE THORÉ, DIRECTEUR DE L'ALLIANCE DES ARTS, A PARIS
Paris, 13 décembre 184G.
Mon cher monsieur Thoré,
Je vous remercie infiniment de votre obligeance; mais je n'en puis proûter, car, à aucun prix, je ne voudrais me défaire du groupe de la grosse Flamande et de son enfant. Les collectionneurs, qui achètent et qui gardent, vendent peu. Je ne vendrai pas ma têtedeGreuze : à dix mille francs, je la garde; à douze mille, je suis ébranlé, mais je ne la donnerais qifà regret. Aussi, ne pensez à moi que quand vous aurez l'occasion d'acquérir pour trois ou quatre cents francs une vraie belle chose. Je suis chasseur et voilà tout. J'aime à aller à la chasse des tableaux et des objets d'art, et à faire patiemment et péniblement un petit musée. Mais, malheureusement, je ne me connais pas en tableaux.
Depuis que nous nous sommes vus, j'ai reçu la fontaine de salle à m:inger que Bernard Palissy a faite pour Henri U ou pour Charles IX; c'est un de ses premiers
morceaux et l'un des plus curieux. 11 est digne du Musée. Voilà un objet que je puis céder, car je ne veux pas m'engager dans cette nature de collection. J'en veux quinze cents francs. Cela vaut trois mille francs, comme une médaille. Cette fontaine vient d'Écouen et porte encore des fleurs de lys dans les dessins.
Depuis que je ne vous ai vu, j'ai reçu d'Allemagne le reste de mon service VVatteau. J'ai le pot au lait, qui est magnifique, et les deux boîtes à thé; mais c'est un objet que je ne puis céder. Ainsi je n'ai que deux choses à vendre : l'esquisse de Madame Grcuze et ma fontaine (morceau hors de prix, car elle porte de quarante à cinquante centimètres de diamètre et soixante et dix centimètres de hauteur). Si vous trouvez chaland, l'argent qui en proviendra retournera en tableaux. J'attends donc l'effet de votre promesse et quelque belle chose.
Trouvez ici l'expression de mes sentiments distingués.
Arrangez la partie de venir avec Véron'; le jour de neige est excellent pour voir mon cabinet.