A M. LAURENT-JAN, A PARIS
Vierzschovnia, 1848.
Mon cher Laurent,
Si le Théâtre-Français refuse Mercadel, tu peux offrir la pièce, avec toutes les précautions d'usage, à Frederick Lemaître. Je jouis ici d'une tranquillité qui m'a permis de travailler; aussi recevras-tu, cet hiver, plusieurs scénarios qui pourront occuper tes loisirs, car je veux ta collaboration. Tu auras bientôt le Roi des Mendiants. Je voudrais bien savoir ce que devient notre pauvre France, que les républicains tiennent au lit, il me semble. Je suis trop patriote pour ne pas penser à la profonde misère qui doit étreindre chacun, les artistes et les gens de lettres surtout ! Quel gouffre que celui du Paris actuel ! Il a englouti L..., H... et bien d'autres sans doute. Et toi, mon ami, que deviens-tu ? La République te permet-elle encore de déjeuner au café Cardinal et de dîner chez Vachette?
Nous avons ici un homme qui travaille le fer d'une manière merveilleuse ; si tu voulais m'envoyer le dessin d'une coupe, si riche qu'elle soit, il saurait l'exécuter, soit en fer, soit en argent. C'est un Benvenuto Cellini poussé en pleine Ukraine, comme un champignon. Si tu pouvais enfui joindre à ce dessin quelques bonnes gravures qui se vendent souvent pour peu de chose et taire une petite collection d'ornements, je te rembourserais ces frais avec
plaisir; je te dirais comment tu peux me les faire parvenir, et nous aurions aidé ainsi un digne et grand artiste en lui donnant des modèles.
Mille amitiés, malgré ton laconisme. Tout à toi de cœur.
CCCXL'Jl.
A MADAME DE BALZAC, A TAUIS
Vierzschovnîa, C novembre 1848.
Ma chère mère,
Je t'envoie la somme que je t'avais annoncée. Depuis que je t'ai écrit, j'ai été attaqué si vigoureusement par une espèce de bronchite aiguë, que je suis resté dix jours sans pouvoir ni écrire ni sortir; et cette maladie n'a pas fait de bien au poumon en traitement. Donc, je ne pourrai pas être au jour de Tan à Paris, comme je le croyais; mais ce n'est pas une raison pour que j'oublie tes étrenues et celles de Franc^ois. Puisque tu es contente de ce garçon, remets-lui de ma part quarante francs. Toi, chère mère, tu prendras cent francs avec lesquels tu te feras le cadeau (lui le plaira. V.n outre, je crois qu'il y a pour vingt ou vingt-cinq francs d'étrennes indispensables, ce qui le rend compte du surplus ajouté à la somme que je devais t'envoyer; d'ailleurs, lu encaisseras le tout et tu m'enverras un arrêté de compte.
Nous avons ici un temps des plus doux, en sorte que le traînage ne pourra pas avoir lieu avant le mois de janvier, et je ne pourrai partir qu'alors. Dans cette exlré-
mité , comme madame Ilanska reçoit son fermafçe vers cette époque et qu'elle veut éteindre la dette faite pour la rue Fortunée, il est probable que je t'enverrai la somme nécessaire, avec des instructions à M. Gavault, pour que cette affaire soit terminée dans les premiers jours de janvier; à cet égard, je t'écrirai en temps et lieu.
J'ai été bien malade avant la bronchite; mais, au moment où je t'écris, il y a un tel mieux dans le cœur et dans le poumon, qu'il faut croire que ces deux maladies successives ont été des crises heureuses pour la grande affection chronique que traite le docteur. Maintenant, il n'y a plus que les mouvements de haut en bas et les mouvements des bras qui déterminent des étouffements. Je puis marcher et même monter sur des collines sans trop de peine. On va reprendre le traitement pour deux mois.
Aussitôt mon arrivée, je terminerai tous les comptes de maison et les reliquats des fournisseurs.
Je te remercie bien d'avoir fini avec Zanella, elle quittera le faubourg où elle n'a rien à faire; mais recommande bien à P'ranrois (à qui elle voulait jouer les plus mauvais tours) de finir par ne plus avoir aucune relalion avec elle; et surtout qu'elle ne mette jamais le pied à la maison ni même à la porte, car elle est trop dangereuse.
Recommande toujours à François la plus grande discrétion avec les personnes du faubourg, car il a bien par là quelques petites accointances.
Vous pouvez, toi et Laure, toujours m'écrire, jusqu'à ce que je vous avertisse de ne plus le faire; car je calculerai l'époque à laquelle la correspondance de Paris devra cesser.
Avant l'hiver, fais prier le cou\Teur de bien visiter les toits, les gouttières et surtout la terrasse des coupoles et les coupoles elles-mêmes . afin qu'il ne puisse arriver aucun accident par la neige et les pluies.
N'oublie pas de faire du feu dans toutes les cheminées par les temps humides; n'épargne rien là-dessus et fais régner, au moyen du calorifère, la même température dans toute la maison.
Enfin, ma chère mère, voilà une terrible année terminée! elle a coûté des efforts qu'il est impossible de recommencer. Et n'y a-t-il pas de quoi effrayer en pensant qu'il sera du encore tant d'argent pour cette maison?
Adieu; soigne -toi bien, attends -toi à me revoir pour la fin de janvier ou au plus tard les premiers jours de février, et fais bien des amitiés de ma part à mes nièces, à ma sœur et à Surville. Je ne sais rien de leurs affaires, j'attends des lettres. Mille tendresses de ton fils soumis et respectueux.
GCCXLIII.
A MADAME LALRE SURVILLE, A PARIS
Vierzschovnia, novembre 18 48.
Ma chère sœur,
J'ai renvoyé Zanella, car il m'était impossible de garder une femme qui me coûte des gages et de la nourriture, par le temps qui court; je conserve Franc^ois, qui est indispensable pour iiarder la mai-on.
Mes obligations remplies, il ne me reste pas deux cents
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francs, et, après cela, je n'aurai plus de ressources qu'au théâtre, où je prévois que, même avec des chefs-d'œuvre, on ne fera pas de recettes. Dans cette extrémité, puis-je, moyennant une pièce de quarante sous donnée à ta cuisinière, ravoir tous les lundis de grand matin? Elle ferait du bœuf à la mode pour huit jours, à moi et à François.
Mes amitiés à tout le monde.
Ce moment d'espérance qu'on a ne me trompe pas : la hausse est faite pour réaliser des bénéfices; je regarde les affaires comme plus mauvaises que jamais, et je ne sais ce que nous deviendrons.