CCCXXXIX
A M. FROMENT MEURICE, A PARIS
Vierz5chovnia, 18 48.
Mon cher monsieur Froment Meuriee,
Le jour de mon départ, j'ai été si affairé, que j'ai oublié de vous reparler de la coupe de cornaline que vous avez à monter depuis deux ans, et j'ai été très-chagrin pour vous d'avoir à dire ici que cette chose étnit à faire; car vous perdez ainsi le commerce français, dont les inexactitudes sont l'antipode des mœurs de ce pays-ci, qui vit d'obéissance et d'exactitude. Aussi les Français passentils, à juste litre, pour des fous, surtout depuis février 1848. Je suis très-humilié de voir les individus appuyer ces opinions-là.
Mais vous pouvez réparer cette omission en y mettant un peu de bonne volonté. Voici les détails de cette monture, que je vous répète, car vous les avez bien certainement oubliés.
Je désire que la coupe soit soutenue à ses deux extrémités par deux figures, Tune représentant TEspérance et l'autre la Foi. Vous trouverez des allégories dans le tombeau du duc de Bretagne ou dans quelques ouvrages de dessin. Au besoin, M. Laurent-Jan vous en dessinerait pour moi, si vous l'en priiez. L'Espérance doit tenir une page, sur laquelle sera gravé en émail bleu : Neuchatel, 1833, et la Foi une autre page, sur laquelle il y aura un Amour à genoux qui tiendra la coupe de ses deux mains. La terrasse sur laquelle le tout reposera doit représenter des cactus, des plantes épineuses et des ronces. Sur les champs de la terrasse, disposée ainsi, et qui aura deux côtés, il faut de petits bas-reliefs représentant des arabesques ou des guirlandes de fleurs et de fruits. Le tout en vermeil.
Comme je vous donne cinq à six mois pour exécuter ce petit travail, vous pouvez m'en faire faire un croquis et le remettre à ma mère, qui me l'enverra.
Agréez mille compliments, pour vous et madame Froment Meurice.
CGCXL.
A MADAME DE BALZAC, A SURESNES
Vierzschovnia, 26 octobre 1848,
Ma chère mère,
Je suis arrivé depuis un mois environ, en très-bonne santé; c'est une nouvelle que tu donneras toi-même à ma sœur, si elle est à Paris-, car j'espère qu'elle peut être dans le Midi, tant je désire que son mari ait eu l'affaire. J'espère aussi que ma lettre te trouvera heureuse et bien portante dans ton nouveau domicile, et que les complaisances que tu as eues pour moi n'auront pas trop dérangé tes habitudes.
Voici deux commissions que je te prie de faire :
1° Tu prieras Surville de t'indiquer le véritable et exact titre de l'ouvrage de Vicat sur les chaux hydrauliques et les bétons, et tu prieras Souverain de l'acheter pour mon compte et de l'envoyer par les messageries; il faut faire plomber cet ouvrage à la douane de Radzivilof, et le soumettre à la censure de Kiev; 2" tu m'enverras la mesure exacte d'une nappe et de son napperon pour la table de ma salle à manger.
Dis au tapissier et à Grohé que je reviens dans les premiers mois de l'année prochaine, et talonne M. Paillard pour qu'il apporte la garniture de la cheminée du salon.
Aie la bonté d'assortir les bobèches en cristal doré, de manière à garnir toutes les bougies qui en manquent;
mais tu ne t'occuperas de cela que lorsque les bras seront mis au salon blanc.
Enfin j'espère, ma chère mère, que nos affaires seront en assez bon état, malgré tous les malheurs, pour que je puisse, mes travaux aidant, te continuer, sans aucune chance de cessation, à Suresnes, la petite pension que je te fais actuellement, et c'est une nouvelle qui te fera autant de plaisir que j'en ai à te l'annoncer. Tous mes efforts tendront à pouvoir augmenter le chiffre le plus tôt possible.
Chère mère, dans ta première lettre, donne-moi la liste de tout ce qu'il y a de vaisselle plate à la maison, pour que je sache ce qu'il y a à commander à Froment Meurice, et que le service soit bien complet.
Enfin, lorsque M. Feuchère apportera les bras, je te recommande de les faire monter dans la chambre à coucher du premier étage et de le prier de prendre la mesure de deux consoles en cuivre doré à mettre de chaque côté de la porte des cabinets, dans le champ que fait le retrait de la boiserie; qu'il veuille bien me composer de très-jolies consoles dont la tablette soit en bois noir orné sur le champ de marqueterie de Boule. 11 faut que ces consoles soient faites pour le mois d'avril, et le prix de chacune d'elles ne doit pas dépasser quatre-vingts francs. Elles sont comprises dans mon inventaire et doivent supporter deux vases de Chine, Tun en céladon gris craquelé (qu'il faudra que tu prennes par le bas pour le mettre en place, car tu ferais casser le haut, dont la monture est trop lourde), et l'autre est plat, à médaillons et à reliefs de fleurs et d'animaux. M. Paillard m'a
tellement mécontenté que je ne lui ai pas commandé ces consoles et j'ai oublié de les demander à M. Feuchère.
J'espère que tout va bien, que tu es bien servie, que Zanella et François ont bien soin de toi. Tâche donc de trouver une jolie galerie en cuivre doré pour ta cheminée; c'est la seule chose qui manque dans ta chambre, et elle est ur^'ente à cause du tapis. Je te recommande surtout que personne ne vienne dans la maison, nous tenons à cela plus que jamais.
Adieu, ma chère mère; soigne-toi bien, ne te laisse manquer de rien, et, si tu as besoin de quoi que ce soit, dis-le-moi dans ta réponse pour que je voie à te contenter. Embrasse bien mes nièces et Laure pour moi si elles sont à Paris, et mille amitiés à Surville. Si Surville en avait le temps, il serait bien aimable de te donner une note sur la manière de fabriquer le béton pour faire des digues en attendant que nous ayons Vicat, et de tout y bien expliquer sur les caractères de la chaux hydraulique. Mes amis sont dévorés par l'entretien des digues des étangs, et une instruction sur la manière dont on peut faire des digues en béton leur rendrait grand service. Ils font leurs digues avec des fascines de paille et de la terre.
Adieu encore, ma chère mère; je t'envoie mille tendresses en me disant, comme toujours, ion fils affcctiunné et respectueux.
CGCXLI.