XLVI. 2J
cctlu circonstance. Connue je l'écrirai au reçu de ta lettre que j'attends, ce n'est que demi-mal. Donc, mille tendresses, et mes amitiés à Laure.
Ton fils soumis et respectueux.
CCCLXXIII.
k LA MÊME.
Vierzschovnia, 2(» janvier 1850,
Je reçois ce soir, ma bien bonne mèio, t:i loltre du 3 jau\icr; les vingt-trois jours qu'elle a mis à venir te peuvent expliquer dans quel état sont les chemins ; ils sont tout à fait impraticables à cause de la rigueur de la saison; nous avons 30 degrés avec du vent, ce qui équivaut à 60. Ce matin, la température a cédé, et dans deux jours, si le froid se maintient aussi rude, nous partons pour Kiev, où il faut rester environ quatorze ou quinze jours. Mon passe-port, qui expire dans deux mois, sera visé, et, si le temps le permet, vers le 15 février, je serai en route ; mais, comme il fait encore de terribles froids en fin février, il ne faut pas compter sur moi avant le 15 mars, car il faudra bien certainement aller par étapes, s'arrêtera Brody, puis en Galicie, à Cracovie, à Breslau, à Berlin, à Francfort, et séjourner quelques jours à Dits le, entre Berlin et Francfort. Tout cela fait environ vingt jours d'arrêt et sept jours de route ; en tout, vingt-sept jours. Dans mon état de maladie, aller autrement serait unj folie.
Connue cette lettre est la dernière à laquelle je puisse
avoir une réponse, et que, passé le lendemain du jour où tu la recevras, il ne faut plus rien m'adresser ici, faismoi le plaisir de me répondre le jour même de la réception, en m'envoyant un autre compte de caisse.
Tu recevras encore une lettre de moi pour te dire quand tu dois arranger la maison.
M'épargne le feu ni dans la bibliothèque ni dans la galerie.
Dans le cas oia vous auriez à m*écrire pour quelque chise de très-urgent, il y a deux endroits où vous pourriez m'adresser vos lettres:
1° A Berlin, hôtel de Russie; 2° à Francfort, chez MM. de Hosthchild frères.
Pendant les quinze ou vingt jours de la foire aux Contrais de Kiev, où l'on se rend de tous les points de la Russie, il y a tant de mouvement, d'affaires, de plaisirs, qu'il est impossible que je t'écrive, ni à personne autre,
Au retour de Kiev, je t'adresserai donc ma dernière lettre; car, à moins d'accident, celle-ci est l' avant-dernière. Dieu veuille que la dernière soit aussi une lettre de faire pari ! Tu es si bien avec le bon Dieu, que tu devrais le prier et faire quelque neuvaine.
Ma obère mère, si tu avais besoin de quelque chose pour toi, n'hésite pas à me le dire, car nous voulons que tu aies toutes tes aises. Le mot omnibus m'a fait la plus vive peine sur ton compte ; à ton âge, dans ta position de santé, quand tu vas dîner chez Laure ou que tu en reviens, et surtout quand tu sors pour mes affaires, prends des voitures. Je te le répète, tes omnibus m'ont fait saigner le cœur! J'espère bien, par mes travaux, faire eu
sorte que jamais lu ne montes en omnibus, et que tu puisses désormais toujours prendre une bonne petite voiture pour toute espèce de course qu'il ne te plaira pas de faire à pied.
Fais bien mes amitiés à Surville, embrasse Laure et ses petites pour moi, et trouve ici mille tendresses de ton fils affectionné et respectueux.
CGGLXXIV.
A LA MÊME
Vierzschovnia, 28 février 1850.
Ma chère bonne mère.
J'ai reçu ici, il y a deux jours, ta lettre du 11 de ce mois, et j'avais reçu la précédente à Kiev. Hélas ! le voyage de Kiev a été funeste à ma santé. Dès le second jour de mon arrivée, pendant que je faisais mes visites aux autorités, un terrible et délétère coup de vent, dit chasse-neige, venu par le cours du Dnieper et qui arrivait peut-être des côtes de la mer Noire, m'a saisi, quoique je fusse enveloppé de fourrures à ne pas laisser une place à frapper, et j'ai eu le plus atroce rhume que j'aie éprouvé de ma vie. J'ai eu quatre jours de fièvre et j'ai gardé vingt jours la chambre, sans sortir. Les bronches, les poumons, tout a été attaqué. Ce n'est pas encore fini. Décidément, ma nature se refuse à racclimatemont. Ce pays-ci est impossible pour les tempéraments nerveux. Te dire à quel point je suis maigre et faible est inutile. Dans l'état de sauté où je suis, il est impossible de voyager
sans un domestique; mon excursion à Kiev n'aura pas été absolument vaine, car j'y ai trouvé un jeune homme d'une vingtaine d'années, connu, très-probe, et à qui je puis me fier; qui sait l'allemand, le français (il est Français), le russe et le polonais. S'il peut devenir un bon valet de chambre, ce serait un sujet précieux pour moi. Maintenant, quand partirai-je? On n'en peut rien savoir. D'abord , la Galicie est pleine de bandes de brigands armés, qui, d'après des nouvelles sûres, font des expéditions en plein jour. Tu as dû voir dans les Débats qu'aux environs de Cracovie, la loi martiale est proclamée, et qu'il y a des troupes employées à réduire ces brigands. Il faut donc attendre que Tordre soit rétabli. Puis nous sommes à attendre encore le dégel. Quand il y a dégel, les routes sont impraticables et il faut que le terrain soit redevenu solide ; enfin , mes paquets doivent avoir dix jours d'avance sur moi, car il faut que je les trouve à Radzivilof pour les expédier, de douane autrichienne en douane française, par le roulage, comme j'ai fait à Paris. Or, nous sommes au 28 février, il est donc assez téméraire de croire que je serai en route pour le 15 mars; et, dans cette supposition, j'arriverai dans les premiers jours d'avril. Mais, si mes espérances tant caressées se réalisaient, il y aurait un retard de quelques jours, attendu qu'il faudrait aller à Kiev pour régulariser mes papiers. SoLis ce rapport, tout est probable ; car ces quatre ou cinq maladies successives, les souffrances de la période d'acclimatement que l'affection me fait prendre en riant, ont plus touché cette belle âme qu'elle n'est effrayée, comme femme raisonnable, des quelques petites dettes qui me
restent a payer, et je vois que tout ira bien. Dans cette heureuse hypothèse, il ne faudrait pas regretter le voyage de Kiev, car la comtesse m'a héroïquement gardé sans sortir, et il ne faudrait pas non plus s'alïliger du petit retard que cela causerait. Mais, même dans ce cas-là, mon ou notre arrivée aurait toujours lieu dans la première quinzaine d'avril.
Voilà tout ce que je puis te dire quant à mon retour, à ma santé et à ce qui m'intéresse le plus. D'ailleurs, un mois de traitement de la maladie chronique serait nécessaire pour me mettre en état de faire le voyage ; ce dernier rhume est cause d'une interruption de deux mois et demi dans le traitement de la maladie de cœur, et voilà mes étouffements à propos de rien revenus.
Parlons d'autres choses...
J'en suis bien fâché pour Marguerite, mais il est impossible d'admettre un chat dans une maison comme la mienne; puis madame Hanska exècre pariiculiôromeiit cet animal. Je suis sûr qu'avec toi, il ne pénétrera nullo part où sa pré^'once ferait des dégâts souvent irréparables. Mais où Marguerite peut-elle tenir son chat? Dans la cuisine? Est-elle sûre qu'il ne s'en échappera pas? Et l'odeur? C'est donc impossible, elle doit bien le voir.
Je tiens à cette femme parce qu'elle est très-probe, et que, n'ayant à faire chez moi que la cuisine, elle devra se trouver très-heureuse et bien servir ; mais, si elle ne sont pas son bonheur (ce que je verrai par moi-mômo), si ell(i a des caprices insoutenables, comme elle ne man- ([ue pas de places, je chercherai, nous chercherons quelque .Hitre trésor nuiins coûteux; mais je veux In voir moi-
même et lui parler. Je te supplie de lui faire comprendre qu'elle sera avec deux braves et honnêtes gens, François et Eugène, que j'ai déniché à Kiev; et j'espère que la femme de chambre que nous aurons sera aussi trèsprobe, travailleuse et supportable.
Je t'écrirai encore une fois d'ici , puis de Berlin ; de là, je pourrai t'indiquer, à un jour près, la date de mon arrivée, et tu auras encore cinq ou six jours au moins devant toi pour tout finir, approprier et arranger, en cas de double arrivée , car nous prendrions par Francfort et Strasbourg à cause des cinq douanes qui sont entre Berlin et Paris.
Ainsi, chère mère, quand tu recevras cette lettre, quoi qu'il arrive, il n'y aura plus qu'un mois à attendre pour que je sois de retour. J'espère que le voyage me remettra et que je n'arriverai pas aussi maigre que je le suis en ce moment ; mais, quant à la maladie de cœur, elle persiste, et il faudra revenir ici pour la faire guérir radicalement par celui qui Fa entreprise.
Mille tendresses, en attendant que je puisse i'eml)rasser, et trouve ici les respects et l'obéissance de ton fils soumis et affectionné.
A LA MÊME
Bcrditchcf, 11 mars 18 5 0.
Ma chère mère,
Me voici enfin à Bordilchef, où tout est préparé pour l'affaire que tu sais; mais je ne t'en écrirai qu'à Vierz-
schovnia, après la terminaison : ces clioses-Ià, ici comme partout, ne sont finies que quand on sort de hi cérémonie. Aussi ne t'écrivé-je aujourd'liui que pour te dire un .changement importani dans l'itiiiéraire. Au cas où je ne reviendrais pas seul , nous ne passerions plus par Berlin, et, si tu as à m'ccrire, adresse ta leltre « à M. de Balzac, liôLel de la ville de Rome, à Dresde (Saxe royale) » ; car ce sera notre premier séjour, et c'est même de là seulement que je te pourrai dire le jour probable de l'arrivée.
Je te recommande IDU jours la plus grande discrétion ; elle est aussi nécessaire à Paris qu'ici. Dans le cas de succès, ce serait le \l\ de ce mois, à sept heures du matin. iNous repartirons le jour même pour Vierzschovnia, où nous resterons une dizaine de jours pour terminer d'importantes affaires ; puis nous irons à Kiev, pour arranger les passe-ports; en sorte que nous ne s^Tons pas sur la route avant le 1-' avril, et il faut alors plus de dix-huit jours pour le voyage.
Maintenant, chère mère, fais bien attention à la recommandation suivante :
Je voudrais que madame Honoré trouvât la maison dans sa plus belle parure, et qu'il y eût de belles fleurs dans toutes les jardinières. Mais, comme il faut que les fleurs soient fraîches, je t'écrirai de Francfort pour t'indiquer le jour où tu devras faire placer les fleurs. C'est une surprise que je prépare, et je n'en dis rien. Je ne l'écrirai donc, dans cette lettre, que ceci : N'oublie pas, pour tel jour, (le faire arraïujcr 1rs jardins.
Tu trouveras, dans le grand bol de Chine qui est audessus de l'armoire brune de la première pièce d'en
haut, du côté du salon de marqueterie, l'adresse d'un jardinier des Champs-Elysées ; ce jardinier est déjà venu, en 18/^8, chez moi, pour voir ce qu'il fallait de fleurs par quinzaine, pour garnir la maison et faire un prix pour toute l'année. Il s'agissait de six à sept cents francs par an. Comme je devais partir, j'ai ajourné cette dépense, qui ne peut être faite que si les fonds suffisent, et si elle plaît à une personne qui, d'ailleurs, adore les fleurs. Donc, ce jardinier, ayant garni une fois la maison, aura des bases pour faire avec toi le marché. Tâche d'avoir de belles fleurs ; sois exigeante.
Voici ce qui doit être garni : 1° la jardinière de la première pièce; 2° celle du salon en japon ; 3° les deux de la chambre en coupole ; h° de petites bruyères du Gap dans les deux petitissimes jardinières de la cheminée de la pièce grise en coupole ; 5° les deux grandes jardinières des deux paliers de l'escalier ; 6° de petites bruyères dans les deux bols montés par Feuchères.
Je ne sais pas si Grohé a fini la jardinière en marqueterie du salon vert. Si elle est prête (elle se place entre le meuble à écrire et l'armoire en marqueterie), il faudra la garnir de belles, belles fleurs.
Adieu, ma chère mère. Dans quatre jours, je t'écrirai plus amplement. Je ne pouvais t'écrire que d'ici pour les fleurs.
Mille respectueuses tendresses.
iiS.