CCCLXXVI
A LA MÊME
Vierzschovnia, 15 mars 1850.
Ma bonne chère mère aimée,
Hier, à sept heures du matin, grâce à Dieu, mon mariago a été bénit et célébré dans l'église Sainte-Barbe de liorditchef, par un envoyé de l'évéque de Jitomir. Monseigneur aurait bien voulu me marier lui-même; mais, empûché qu'il éiait, il s'est fait représenter par un saint prêtre, le comte abbé Czaroiiski, l'aîné des gloires du clergé catholique polonais. Madame Eve de Balzac, ta belle-filk', a pris, pour lever tous les obstacles d'affaires, une résolution héroïque et d'une sublimité maternelle : c'est de donner toute sa fortune à ses enfants, en ne se réservant qu'une rente.
Ainsi, maintenant, l'époque de mon retour est assurée: elle dépend d'un autre voyage à faire à Kiev pour n'gularisor mon passe-port en y inscrivant le nom de ma femme. Or, nous avons pour dix jours à emballer ici, dans quatre ou cinq grandes caisses, tous les effets que nous expédions sur Paris, et qui doivent partir au moins quinze jours avant nous; car, autrement, nous serions obligés de les attendre à la frontière, où il faut les plomber poiir le transit. Donc, il est diflicile que nous soyons à Brody avant le 1" avril; et, de là, il nous faut quinze jours pour être à Paris, en supposant que tout aille comme sur
des roulettes. Au surplus, comme je te l'ai déjà écrit, tu recevras de Dresde une lettre dans laquelle je te donnerai les dernières instructions et t'indiquerai le jour précis de notre arrivée.
Nous sommes maintenant deux à te remercier des bons soins que tu as donnés à notre maison, comme nous serons deux à te témoigner notre tendresse respectueuse. J'espère que tu jouis d'une excellente santé. Je te réitère de ne pas épargner les voitures pour diminuer les peines que nous te donnons pour nos affaires.
A bientôt!
Trouve ici l'expression de mon respect et de mon attachement filial.
Ton fils soumis.
Ma femme avait l'intention d'écrire quelques lignes aii bas de cette lettre ; mais le courrier attend, et elle est au lit, les mains tellement enflées qu'elle ne peut écrire ; elle te, mettra ses soumissions dans ma première lettre.
CCCLXXVII.
A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS
Vierzschovnia, 15 mars 1850.
Ma chère sœur.
Hier, à Berditchef, dans l'église paroissiale de Sainte- Barbe, un délégué do révoque de Jitoniir, un saint et vertueux prêtre, en tout point semblable à notre abbé Ilinaux, le confesseur de la duchesse d'AngouIême, a béni
et célébré mon mariage. Il y a donc, depuis vingt-quatre heures, une madame Eve de Balzac, née comtesse Rzcvuska, ou une madame Honoré de Balzac, ou une madame de Balzac l'aînée. Ce n'est plus un secret, et; comme tu le vois, je te l'annonce dans le plus court délai , car, hier, nous sommes partis de Berditchef après les cérémonies, nous avons voyagé jusqu'à dix heures et demie , et la fatigue a exigé que nous nous couchions tous. Je viens de me réveiller et je t'écris, ainsi qu'à notre bonne mère.
Les témoins étaient le comte Georges Mniszech , le gendre de ma femme, le comte Gustave Olizar, beaufrère de Tabbé comte Czarouski , l'envoyé de monseigneur l'évêque, et le curé de la paroisse de Berditchef. La comtesse Anna accompagnait sa mère, toutes les deux au comble de la joie. C'est, comme tu le sais, avant tout, un mariage de cœur, car madame Eve de Balzac a donné toute sa fortune à ses enfants , le comte Georges étant peut-être meilleur pour elle que beaucoup de ûls ne le sont pour leur mère.
Malgré tous nos efforts, nous avons encore quelques dettes ; aussi, je vais être obligé de travailler encore d'arrache-pied; mais nous avons la certitude qu'en 1852, au plus tard, notre ménage aura du moins l'aisance. C'est les soixante mille francs versés au chemin de fer du iNord qui nous ont si fort obérés ; je dis nous, car nous étions fiancés dès 18^6, à Strasbourg. Mais enfin on voit le terme des sacrifices faits à l'idole moderne, le chemin de fer! Quant à madame de Balzac, que t'en dirai-je encore? elle peut être enviée; mais, à l'exception de sa fille, il n'y a
pas, dans ce pays, de femme qui lui soit comparable ; c'est bien le diamant de la Pologne et le joyau de cette vieille et illustre famille Rzevuski ; on peut, dans tous les pays, être fier d'elle, et j'espère que, d'ici à peu, tu la verras, car, avant le mois de mai, je te présenterai ta belle-sœur. Elle ne veut plus, d'ailleurs, vivre que pour ses enfants et pour moi ; elle a bravement tout retranché de sa vie , hors ces trois êtres , la prédilection de son cœur. Malheureusement, elle est, depuis plusieurs années, atteinte d'une affection des plus douloureuses, une goutte arthritique qui travaille la lymphe, maladie dont est morte sa mère, mais qui peut encore se guérir. Les pieds et les mains enflent au point de ne pas lui permettre de remuer les doigts et de marcher. Il y a certitude de guérison à Paris, car elle y pourra faire de l'exercice, — ce qui n'est pas possible ici pendant six mois de l'année, — et suivre un traitement déjà prescrit par Ghelius, de Heidelberg, et Hédénius, de Dresde, deux célèbres docteurs allemands. Il est plus que temps de se mettre à l'œuvre pour lui rendre la jeunesse réelle qui lui est due, car elle a la beauté extérieure de la jeunesse.
J'espère que nous serons en route dans quinze jours, et notre voyage durera à peu près autant ; ainsi je puis te dire : « A bientôt ! »
Ton frère Honoré, au comble du bonheur!
Mille amitiés à Sur/ille et à mes nièces. Sophie me doit un cadeau, prix de notre pari.
i¥\ CORRESPONDANCE.