II
adoption les armes à la main. Telle est l'espèce d'ultimatum par lequel s'est terminée une conférence tenue et rompue le 20 de ce mois, à Payerne, entre les députés de l'État de Berne et le général français Brune, muni, dit-on, de pleins pouvoirs.
La connaissance de cette Constitution que le Directoire a fait répandre en trois langues , a excité un bouleversement général dans les esprits, surtout parmi les peuples, et même parmi ceux qui désiraient une réforme quelconque dans le gouvernement. Il est très -douteux que les régences fussent maîtresses de faire consentir les peuples à admettre ce Code absurde et à soumettre le pays à l'influence des Français. La haine, la rage contre eux, contre leurs lois, contre leurs violences, sont au dernier degré d'irritation chez les troupes bernoises et chez le peuple. Les magistrats soupçonnés de collusion avec le Directoire, et dont l'opposition à la résistance a été le plus marquée, seraient les premières victimes de la fureur publique , s'ils faisaient décréter quelque résolution subversive de l'indépendance et de la Constitution fondamentale du pays.
Les Français ont 1 1,300 hommes dans le pays de Vaud, quelques pièces de campagne, ni magasins, ni munitions. Un corps de 25,000 à 28,000 homme§ est dans l'évéché de Bâle, et s'étend jusqu'aux frontières du canton de Berne. Celui-ci est sous les armes tout entier. Jusqu'aux femmes se sont armées. Le canton a 35,000 hommes de milices régulières sous le drapeau, et 15,000 confédérés du reste de la Suisse. Nul doute qu'ils ne regagnassent fort aisément le pays de Vaud, et qu'un premier choc ne rejetât les Français sur leur territoire ; mais quoiqu'ils aient envahi celui du canton de Berne, celui-ci attend une attaque pour entrer en guerre. C'est là tout ce que le Directoire peut désirer; il
amuse Berne par des conférences, des pourparlers, des négociations, jusqu'au moment où il aura réuni des forces plus décisives, qu'il aura fatigué leurs milices et amorti le premier feu du peuple. Berne perd tous ses avantages, et les Français gagnent tout à cet état de choses.
Les paysans du pays de Vaud résistent énergiquement à leurs nouveaux maîtres, refusent de combattre pour eux et passent à Berne par détachements. La révolution d'ailleurs est menée à outrance dans cette contrée ; les motions et les actes les plus atroces s'y multiplient : le plan du Directoire est de la réunir, ainsi que le Valais et Genève , à la grande République.
P. S. — Le canton de Bâle est en pleine révolution. Dans la nuit du 17 au 18, les paysans, ameutés et dirigés par les émissaires de la légation française et par les jacobins de la ville, ont incendié le château baillival de Wallenbourg sur la route de Bâle à Soleure. Le baillif s'est sauvé dans le canton de Berne. Les insurgents réclament la liberté, l'égalité, la souveraineté du peuple et la Constitution française; ils menaçaient hier de marcher en armes sur la ville, dont les tribus se sont assemblées pour délibérer le renversement de leurs lois. Les meilleurs magistrats ont donné leur démission.
Cet événement est le premier acte de l'histoire très-prochaine de la Suisse entière : la Révolution y fera promptement le tour du cadran et arrivera à la dernière période depuis Constance jusqu'à Genève, le jour où l'on aura commencé à fléchir sur les lois fondamentales et à décourager ainsi les sujets fidèles, sans satisfaire les séditieux et les novateurs. 15,000 hommes de l'armée d'Italie ont demandé passage à Genève la semaine dernière, pour se
rendre à la frontière méridionale de la Suisse. On craignait que ces troupes ne s'emparassent de Genève chemin faisant ' .
* Obligé de quitter la Suisse, Mallet du Pan, après avoir eu un moment la pensée de se retirer à Vienne, se décida à chercher un refuge en Angleterre, — (Voir Sayous, t. II, p. 326 et suiv.)
Il écrivait à l'abbé de Pradt :
« Votre continent me fait horreur, avec ses esclaves et ses bourreaux, ses bassesses et sa lâcheté. Il n'y a que l'Angleterre où l'on puisse écrire, parler, penser et agir. Voilà ma place. Il n'y en a plus d'autre pour quiconque veut continuer la lutte. »
L'article 1, p. 3, du traité d'annexion de Genève à la France devait, « attendu qu'il avait écrit et manœuvré ouvertement contre la République française, déclarer Mallet du Pan déchu du droit de prendre le titre de citoyen français » .
Il alla s'établir à Londres, où il fonda le Mercure britannù/ue.