‹ Correspondence inédite avec la cour de Vienne (1794-8) (volume 2)Chapitre 10 sur 65 · II · texte numérisé non relu

II

Une conspiration telle que celle qu'on avait tentée contre les Conseils, un assaut livré par des soldats et des terroristes aux 'représentants de la France , toutes ces mesures trop révolutionnaires offensaient ouvertement la Constitution; le Corps législatif était muni des forces légales pour leur résister.

Mais en lui faisant la guerre constûutionnellement , et en l'obligeant pour se défendre à quelque acte inconstitutionnel, on met les apparences de son côté; on légalise les moyens de violence et l'on en prépare le succès.

Telle est en ce moment la marche du triumvirat et des jacobins.

L'insolent et dérisoire message par lequel le Directoire ' vient de répondre aux plaintes des Conseils sur la marche des troupes, et sur les délibérations criminelles de celles d'Italie^, prouve que toute paix est impossible entre ces deux puissances , et que tous les efforts du Corps législatif pour retarder une rupture sont à pure perte.

On a fait dans les Cinq -Cents, et les journaux répètent à ce sujet, mille commentaires fastidieux qui ne vont point au fait. C'est une puérilité de chercher à démontrer que ce message est un manifeste hostile et un outrage médité. Qui en doute? Ce n'est sûrement ni le Directoire , ni les jacobins ; mais voici le but de ces outrages.

En fatiguant les Conseils de ces libelles remplis d'injures et de mensonges, le Directoire ne fait que copier les feuilles publiques les plus abandonnées; il y met le sceau de son

' 10 août. — Carnot et Barthélemi ne le signèrent pas.

^ Adresses des armées et des généraux Berthier, Augereau, etc., publiées par le Directoire, adressées par Berthier aux administrations départementales... « Parlez, citoyens directeurs, et aussitôt les scélérats qui souillent le sol de la liberté n'existeront plus. Le déluge universel fut nécessaire pour purger la terre. ]I faut que les armées puriHent la France. »

autorité et légalise cette diffamation de la représentation nationale. On espère l'irriter et la pousser à des opérations violentes; on se flatte de Tintimider par le mépris qu'on lui témoigne, et de décréditer tout à fait sa puissance et ses ressources.

Les Conseils dissimulent, non-seulement parce qu'ils ont besoin de temps, mais par l'effet d'une fausse sécurité. Persuadés sottement que le Directoire n'a pas plus envie de se battre qu'eux ( ce qui est vrai), ils en concluent qu ils n'ont rien à craindre (ce qui est faux); ces demandes éternelles d'explications qu'ils ne cessent de demander sur des affronts palpables , cette modération qui a le cachet de la peur et que fort peu de gens croient utile et systématique , enfin cette indifférence affectée sur des dangers qu'on n'a l'air ni de prévoir ni de vouloir prévenir, font perdre aux Conseils ces avantages moraux et politiques qui feraient triompher leur cause, sans aucun doute, s'ils osaient en faire usage.

De cette lutte inégale de patience et de temporisations d'une part, d'arrogance et d'audace offensive de l'autre, il résulte que chaque acte hostile du Directoire contre les Conseils encourage et fortifie les jacobins : ce sont eux qui excitent et qui pousseront si loin les triumvirs, qu'ils les mettront dans l'impossibilité de reculer, sans risquer leur place et leur tète. Barras est l'aiguillon de Rew^bell et 4e La Revellière. Les batteries morales du Directoire se démasquent et jouent contre les Conseils, sous la protection même de la Constitution et par suite de l'autorité qu'elle défère au pouvoir exécutif.

Il déplace tous les fonctionnaires publics qui ne sont pas jacobins ; il casse des administrations entières ; il excite et crée des armées délibérantes qui déclarent rebelle et contre-

révolutionnaire la première autorité de l'État; il rend méprisable le Corps législatif que sa timidité commence à décréditer dans l'opinion publique ; il expulse les magistrats, les ministres qui aiment l'ordre , pour mettre h la tête des affaires des hommes féroces et extrêmes ; il protège ouvertement les révoltes dans l'étranger; il travaille à s'entourer dépeuples révolutionnés, dont l'esprit et l'alliance réagiront sur la France même.

Si les Conseils continuent à s'aveugler sur l'avenir, comme ils se sont aveuglés sur le passé, il est aisé de tirer leur horoscope. Ils laissent la crainte s'emparer des esprits; on se défie de leur courage, et s'ils ne donnent l'exemple, peu de gens se hasarderont à défendre une autorité qui se livre elle-même. Avec beaucoup plus de moyens que n'en avait Louis XVI en 1792 , le Corps législatif se conduit comme ce prince, et en aura le sort, si très-promptement il ne prend une attitude de fermeté, s'il ne rend guerre pour guerre, s'il ne déclare traîtres à l'Etat les premiers généraux qui oseront expédier des délibérations de leurs armées, et s'il ne se hâte de se faire craindre et respecter.

lia recomposé sa propre garde de quinze cents hommes, qui peut servir de noyau utile; on enrégimente, on arme des divisions de volontaires, soit à Paris, soit dans les départements voisins; on projette de casser le ministre de la police et d'attribuer celle de Paris tout entière au Corps législatif; mais ces mesures s'exécuteront-elles, et quand?

Quoi qu'il en soit , une nouvelle révolution est moralement inévitable ; sa nature sera atroce si les jacobins l'emportent; ils finiront par sacrifier le Directoire lui-même, et par entretenir dans l'Europe entière un incendie inextinguible.

Par des états reçus qu'a livrés le ministre de la guerre, il

AVEC liA COUR DE VIENîSE (1794-1798). 325

constate que la République solde 500,000 hommes, dont 80,000 sont aux hôpitaux : l'armée de l'intérieur et les garnisons sont dans cet état pour 160,000 hommes.

L'anarchie se déploie de plus en plus avec impunité, par des assassinats, des batailles départi, des violences de toute espèce. La garnison de Metz, assure-t-on, vient de se soulever, de s'emparer de l'arsenal, d'enfermer la municipalité et de la forcer de lui payer les arrérages de ses appointements.

P. S. — A la date du 15, les divisions de troupes venues du Rhin pour s'approcher de Paris s'étaient seulement éloignées de quelques lieues et conservaient leurs cantonnements en Lorraine et en Champagne. Leur quartier général est à Ghâlons, où les généraux s'attendaient à recevoir bientôt l'ordre de marcher sur Paris.

Les Conseils ont envoyé sur-le-champ des courriers pour faire armer la garde nationale dans les principales villes; leur Commission des inspecteurs s'assemble tous les jours : de part et d'autre on se prépare à entrer en campagne, c'est-à-dire en guerre civile dans la capitale.

Berne, le 29 août 1797.

Plus le temps s'écoule à Paris, et plus la contention actuelle entre le Directoire et les Conseils prend un caractère énigmatique et indécis. Cela est au point que, sur les

lieux mêmes, les observateurs les plus exercés se perdent dans cet imbroglio et ne peuvent se rendre compte que de la journée qui court.

Si l'on en jugeait par les feuilles publiques, on se formerait les idées les plus fausses de la situation de Paris ; jamais ces feuilles ne durent inspirer plus de défiance. Tout ce fatras de conjurations , de coups montés dont on détaille le but, la date, les moyens d exécution , sont en plus grande partie l'ouvrage de l'artifice et de la peur. Les journaux et la tribune du parti législatif sont particulièrement empreints de ces exagérations de commande, par lesquelles on cherche à secouer l'inertie des Parisiens, à les effrayer pour les faire agir, à animer les départements, à accroître la haine pour les jacobins et le Directoire.

Ceux-ci , au contraire , après avoir vainement essayé de terroriser les esprits et les Conseils , ont pris la livrée de la tranquillité, pour contraster avec leurs adversaires , pour répandre une fausse sécurité et pour augmenter l'indifférence, déjà si grande, d'une partie du public sur les événements.

Ce qu'il y a de plus plausible et de moins incertain , c'est que cette guerre intestine prend tout à fait le caractère de la poltronnerie , et que l'incertitude des chances fait que personne ne veut hasarder l'engagement.

Les hostilités ouvertes qui paraissaient, il y a quinze jours, devoir amener des voies de fait immédiates , ont dégénéré en stratagèmes et en ruses. Chaque parti se tend des pièges et tâche de faire sortir l'autre de la ligne constitutionnelle, pour avoir un prétexte d'agression et l'entreprendre à jeu plus sûr.

C'est là surtout la politique dominante du Directoire, Marat ou Saint- Just eussent frappé le Corps législatif, sans

s'inquiéter de ce qu'on penserait de la validité de leurs motifs; mais les triumvirs et leur clique sont fort loin de cette audace. Ils savent que la masse générale du peuple leur est contraire, qu'un degré d'irritation de plus pourrait l'émouvoir subitement, qu'une invasion à force ouverte du Corps et du pouvoir législatif serait sans excuse tant que ce Corps demeure sur une défensive légale; enfin , le Directoire ne se dissimule pas que l'emploi violent soit des armées, soit des terroristes , renverse la Constitution , le renverse lui-même, le livre au hasard de combinaisons inappréciables , et à des hommes beaucoup plus impatients encore d'usurper son autorité que de la maintenir.

Ainsi s'explique la marche entortillée et quelquefois inconséquente que tiennent les chefs du parti jacobin dans le Directoire. Barras est le seul qui aille de franc jeu, et qui, au risque des événements , veuille faire triompher le jacobinisme per fas et nef as. Ses deux autres collègues sont partagés entre le caractère de jacobin et celui de membre directorial.

Ils voudraient rester les maîtres ; les jacobins aspirent à l'être seuls; le Directoire les considère comme des auxiliaires, sans leur permettre de devenir des supérieurs. Voilà la clef des ambiguïtés et la raison pour laquelle les jacobins sont à la fois contents et mécontents des triumvirs : contents de ce qu'ils ont engagé sérieusement la querelle avec les Conseils et poussé le Directoire à des premiers excès ; mécontents de ce qu'il ne s'en permet pas chaque jour de nouveaux, de ce qu'il temporise et ne pousse point encore les choses à outrance.

Cependant, triumvirs et jacobins sont d'accord dans plusieurs des points essentiels du nouveau système de campagne adopté contre les Conseils. C'est de concert qu'on

provoque les généraux et les armées au mépris et à l'attaque du Corps législatif; c'est de concert que l'on couvre deux fois par jour les murs de Paris d'affiches incendiaires et perfides, où se trouve tout ce que la licence et l'imposture peuvent se permettre pour égarer le peuple qui lit ces placards, comme les gens du monde lisent chaque matin la feuille du jour. C'est encore de concert qu'on a essayé la petite guerre individuelle aux collets noirs que portent les jeunes gens de Paris, et en général les ennemis du gouvernement des jacobins; c'est enfin de concert qu'on a tenté de ressaisir l'administration universelle, en destituant les membres des départements et des municipalités choisis dans les dernières élections et les plus dévoués au Corps législatif. Avec le temps, ce dernier moyen serait d'une efficacité réelle.

Quoique les voies de force et les conspirations aient été ajournées, les meneurs des Conseils ne se reposent point sur ce sommeil passager. Leurs inquiétudes ont été au comble pendant quelques jours. Si les triumvirs eussent osé passer le Rubicon et joindre les troupes aux terroristes, nulle résistance proportionnelle à l'attaque ne pouvait sauver les Conseils. Plus de cent de leurs principaux membres, menacés d'un enlèvement nocturne et personnel, découchaient de leur maison ; mais en reculant devant le moment décisif, en laissant ses auxiliaires à moitié chemin et en perdant de sa confiance, le Directoire a remonté celle de ses adversaires.

Il se trouve aujourd'hui par le répit qu'on leur a laissé que leurs mesures de résistance se sont consolidées, perfectionnées, agrandies, et qu'elles pourront bientôt devenir des moyens d'attaque.

La Commission des inspecteurs des salles est devenue un A'éritable comité de sûreté ; il a monté un ministère de

police publique à l'usage du Corps législatif : non-seulement ce ministère a éventé toutes les menées de la police du gouvernement, mais il a tenu le comité des Conseils instruit de tout ce qui se passait de plus secret à Paris et dans les départements ; pas une mesure des conspirateurs , pas une intrigue, pas un acteur essentiel qu'il n'ait dénoncé à temps.

On a enrôlé des divisions considérables de jeunes volontaires; on leur a distribué des armes et des munitions. Partout on a pressé l'organisation de la garde nationale et préparé le choix de ses officiers. On a rendu aux jacobins leur guerre de placards ; on a révélé leurs conciliabules ; on a enlevé au Directoire tout prétexte d'illégalité, en retenant les représentants les plus ardents dans les bornes de la modération; on a gagné du temps, c'était tout dans la circonstance.

Il est encore certain, et le Directoire ne l'a pas ignoré, qu'un grand nombre de départements étaient décidés à défendre le Corps législatif, et que la France presque entière eût été à subjuguer ou à comprimer.

Du recul du Directoire et de la permanence des Conseils dans leur résistance, il est résulté que ceux-ci ont regagné la confiance que le public et le peuple ont mise dans leur force, et qu'en contraignant la faction adverse à respecter leur indépendance, ils l'ont affermie.

Mais cet avantage sera vite perdu contre un ennemi aussi actif, si l'on ne profite pas de l'ascendant que l'on a pris sur lui. Deux cents membres des Conseils demandaient des mesures fortes ; les députés plus flexibles et qui , à toute force, voudraient faire marcher la Constitution actuelle, ont diminué cet essor. Ils ont représenté qu'on n'était pas encore assez puissant pour se dispenser des ménagements,

et qu'il importait de ne pas pousser le Directoire à bout. Tel est le sens et le but des deux rapports qu'ont faits dernièrement Tronçon du Goudray et Thibaudeau ' dans les deux Conseils, touchant la marche des troupes vers Paris et les insolentes adresses de l'armée d'Italie, Ces rapports sont de pures déclarations de censure, et d'un résultat assez insignifiant; mais ce n'est pas à la tribune qu'il convenait peut-être de réclamer plus audacieusement la guerre.

On peut remarquer dans tout ceci que l'esprit d'avocat prédomine ; on ménage les formes par-dessus tout ; on traite les affaires publiques dans le genre des procès.

Ce parti intermédiaire entre les royalistes et les directoriaux prolongera autant qu'il le pourra le système des tempéraments. Et comme ce système convient aux poltrons, aux égoïstes, à ceux qui ne demandent que repos, il se conservera jusqu'à ce que les circonstancs aient décidé la supériorité du Corps législatif et que les motifs de crainte aient diminué. Entre ces motifs, le plus fort est celui de la terreur qu'inspirent Bvionaparte, Hoche et leurs armées.

Jîerne, Je 10 septembre 1797.

Les papiers publics sont des guides tellement infidèles et si peu instructifs sur le vrai caractère des dissensions existantes entre les Conseils et le Directoire , que nous

Cinq-Cents et du 21 aux Anciens.

jugeons nécessaire de revenir sur ces événements pour éclairer le jugement sur les suites inévitables qu'ils entraîneront.

C'est le décret qui était au Directoire les négociations de la trésorerie et la motion de Dumolard sur les affaires d'Italie, qui découvrirent aux triumvirs la profondeur de leur danger et qui devinrent le signal d'un combat mortel. D'abord, le Directoire observa le silence; mais lorsqu'il eut réussi à faire rejeter ce décret par les Anciens, il se servit de l'argent qui restait à la trésorerie , pour appeler à Paris cinq à six mille jacobins, deux mille réformés, et faire approcher Hoche avec vingt-cinq mille hommes. Le ministère fut changé; l'exécution du complot allait suivre, lorsque des indiscrétions , des révélations avertirent les Conseils, et déroutèrent l'entreprise en la faisant éclater. Plusieurs corps de troupes refusèrent de marcher ; les capitaines et les lieutenants de divers bataillons déclarèrent qu'ils ne combattraient point le Corps législatif. Alors la peur gagna Rewbell et La Révellière ; la contenance ferme des Cinq- Cents acheva de les intimider, et ils congédièrent troupes et jacobins jusqu'à nouvel ordre. |

Pour entendre la conduite, les variations, les incertitudes du Corps législatif, il faut se rappeler que, depuis l'entrée du nouveau tiers, la majorité des deux Conseils se trouve divisée en trois partis. Le premier, à la tête duquel sont Pichegru, Willot, Boissy, Dumolard, Quatremère, Imbert- Golomès ', La Rivière, Boirot, Mersan, Pastoret, etc., veut saper à grands coups l'édifice révolutionnaire, diminuer

' Était un des correspondants les plus actifs de Malletdu Pan. Les papiers saisis chez lui ont été publiés sous le titre de u Papiers saisis à Bayreuth et à Mende ». Il devait être arrêté en 1801 à Bayreuth, sur la demande du premier consul.

l'autorité du Directoire, forcer la paix extérieure et ouvrir l'avenue à la monarchie. Le second, qui compose en grande partie la majorité des Anciens , veut aussi le bien , mais l'opérer lentement; il craintle Roi, les émigrés, toute contrerévolution brusque et complète. Le troisième, à la tète duquel sont Thibaudeau, Émery, Vaublanc, Bourdon, veut la Constitution dans toute sa pureté, affaiblir le Directoire et conserver l'État républicain ; il déteste le Roi et les émigrés marquants par leur réputation, leurs lumières et le crédit qu'ils pourraient reprendre.

Le premier de ces trois partis ayant de bons orateurs , de l'union et toute la faveur de l'opinion publique, a emporté plusieurs décrets par acclamation , a nommé les présidents et fait rentrer les prêtres. Le troisième parti a empêché qu'on ne s'occupât très -sérieusement de la conduite des Français en Italie, qu'on ne sauvât Saint-Domingue et a exigé des prêtres une déclaration de soumission. L'acte le plus marquant du second parti a été le refus des Anciens de la résolution sur la trésorerie.

Le premier et le troisième parti dans les Cinq-Cents avaient concouru à ce décret; d'accord sur la nécessité de resserrer les bornes de la puissance directoriale, ils songèrent peu aux conséquences de cette délibération. Le Conseil des Anciens la cassa, et fit une énorme sottise. Il était imprudent aux Cinq- Cents de l'avoir prise sans avoir des forces pour la soutenir; mais, le coup porté, il fallait la maintenir. Le Directoire sans argent n'eût pu prendre à la trésorerie les frais de son complot et la solde de ses bandits.

Le renvoi des ministres ayant tiré les Conseils de leur sécurité, on songea d'abord aux moyens dilatoires et de conciliation ; on suspendit toute agression, même de paroles, contre le Directoire; mais le triumvirat fut inflexible, et l'on

apprit l'arrivée des troupes à dix lieues de Paris. Pichegru et Willot se rendirent au Directoire , et eurent une conférence avec Garnot, qui ne leur laissa pas ignorer les dispositions de ses collègues. Citoyen directeur, dit Picliegru ,fai fait longtemps la guerre; je ne connais aucun poste que je ne puisse prendre avec deux mille hommes, et le Luxembourg n est au un poste.

Alors , tous les partis dans les Conseils se réunirent. Thibaudeau demanda de grandes mesures; Vaublanc fit casser les clubs. Deux cent cinquante députés formèrent entre eux un comité secret et choisi de vingt d'entre eux. Ce comité décida une attaque sur le Luxembourg, et publia qu'au premier coup de fusil les triumvirs seraient mis hors de la loi. Toute la force des Conseils à cette époque reposait cependant sur leurs décrets et sur la résolution de quatre à cinq mille jeunes gens.

Quoique le triumvirat intimidé eût reculé , les Conseils fermes et unis conservèrent leur comité, prirent à leur solde les officiers renvoyés par le Directoire , montèrent une contre-police , décrétèrent la garde nationale , recomposèrent celle du Corps législatif et refusèrent de l'argent.

Mais le danger devait se représenter; les jacobins menaçaient, les armées envoyaient leurs adresses séditieuses; celle d'Italie pouvait entrer en France au moment de la signature de la paix. Ces motifs décidèrent le premier parti à représenter avec force au Comité la nécessité d'écraser sans délai les trois directeurs. Pichegru, Willot, La Rivière, Quatremère, Royer-Collard , firent déterminer d'attaquer le Directoire de vive force. Thibaudeau devait entamer l'attaque en demandant la cassation de la division militaire de l'intérieur, commandée par Augereau. S'il eût obéi, le Directoire restait sans troupes; s'il eût désobéi, il se mettait

en révolte, et justifiait l'attaque des Conseils. Aussitôt le décret rendu, et à la suite d'un mouvement préparé, Pichegru et Willot marchaient au Luxembourg à la tète de quinze cents hommes qui forment la garde des Conseils, du 17* régiment de dragons qui leur est dévoué, et de quatre ou cinq mille Parisiens qui sont armés et enrégimentés. Nul doute que les trois directeurs rebelles n'eussent été massacrés.

Ce plan était arrêté et devait s'exécuter du 15 au 20 août, lorsqu'on le communiqua à Garnot, qui, pour prix de sa complicité, exigea qu'on lui laissât la nomination des trois nouveaux directeurs. Le refus fut positif, et le sien ébranla quelques membres du comité; il fournit à d'autres l'occasion de demander l'ajournement du plan jusqu'à de nouvelles hostilités directoriales. Cet avis prévalut, et le comité décida de suspendre. Telle était la situation des choses le 25 août.

Le Triumvirat, plus ou moins averti de ces desseins, hors d'état de résister à ce genre de guerre, s'il laisse à la garde nationale le temps de se former et aux Conseils celui de combler leurs mesures législatives, perdu d'ailleurs s'il laisse arriver les prochaines élections, a repris ses premiers desseins. La présidence de Carnot le gênait; celle de La Revellière le favorise. Ce directeur a débuté par un discours aux députés de Milan, encore plus ridicule qu'incendiaire, mais où Thibaudeau et son parti sont personnellement outragés. — On a repris au Luxembourg, non le plan d'une agression ouverte qui est impraticable, mais celui d'une épuration des Conseils et d'un 31 mai, par l'enlèvement nocturne des quatre-vingts députés les plus marquants et par un coup de main subit et imprévu.

Le 30 août, les députés menacés, instruits que le complot

devait se tenter Tune des premières nuits suivantes, découchaient et se tenaient réunis dans une maison particulière, prêts à monter à cheval et ayant donné le mot d'ordre à leurs partisans. — De son côté, le comité des inspecteurs passe les nuits debout dans la salle des Anciens, — On sent qu'un état de choses si violent ne peut se prolonger, et qu'un dénoûment quelconque est inévitable.

A l'instant où la garde nationale sera composée, la situation du Corps législatif deviendra superbe, s'il sait en profiter. Il a pour lui un complot perdu par ses adversaires, l'expérience récente de leurs hostilités sans succès, l'opinion universelle, le concours prononcé et actif, au besoin, des départements ; il a dans Paris sept à huit mille défenseurs, citoyens ou soldats, déterminés à suivre Pichegru; enfin, il a l'arme terrible des décrets, espèce de magie révolutionnaire devant laquelle tout a plié jusqu'à présent.

Mais les Conseils sauront-ils profiter de ces avantages? Leur conduite dernière, leurs variations, la médiocrité de leurs vues et de leurs acteurs, les entraves qu'éprouvent ceux de leurs membres dont 1 énergie et les avis salutaires n'ont pu prévaloir, autorisent à craindre de les voir désarmés, pris, dissous et proscrits à l'improviste, pendant qu'ils délibéreront contentieusement dans leurs comités.

Le Directoire, par la violence de ses discours, de ses menaces, de ses mesures, semblait devoir les pousser à bout, et démontrer aux plus aveugles la grandeur du danger ; mais il les a intimidés; la peur a augmenté la division et peut-être même la défection.

Le 4, la crise était au plus haut période. — Le Directoire venait de casser quinze à vingt administrations départementales, les plus populaires, les mieux composées, entre autres le département de Lyon. — Le commandant de cette

ville est destitué et remplacé par Pujet-Barbantane, lâche coquin, longtemps général des terroristes dans le Midi et bien connu par son infâme trahison contre le régiment suisse d'Ernest, en 1792. Un autre homme de la même trempe, Gherin, fils du généalogiste, passe du Bas-Rhin, où il pillait sans mesure, au commandement de la garde du Directoire. Moreau est appelé à Paris ; on a réuni l'armée du Rhin à celle de Sambre-et-Meuse, sous le commandement du seul général Hoche; enfin, on a attribué à l'armée d Italie et à son chef l'empire militaire sur la Provence, le Dauphiné, le Vivarais et le Lyonnais. — Toutes les lettres partantes et arrivantes à Paris étaient décachetées ; quatre-vingts députés menacés découchaient depuis le 30 août, et se tenaient réunis dans une maison particulière, crainte d'enlèvement nocturne dans leurs domiciles. — Tous les symptômes d'un dénoûment immédiat se déployaient sans obscurité. Les séances du 3 et du 4, dans les Cinq-Cents, doivent avoir été consacrées à des mesures tardives de fermeté; nécessairement orageuses, il est probable qu'elles auront décidé du sort de la République, du Directoire et des Conseils.

Si le Directoire triomphe, certainement il ne signera pas la paix avec l'Angleterre. S'il a, antérieurement, consenti à la cession de Mantoue et aux conditions exigées par Sa Majesté Impériale, il accomplira son premier plan sur la république Cisalpine ; il veut la rendre contiguë à la France même, et en faire un avant-poste militaire et révolutionnaire. Ainsi, on peut se préparer à l'avance à voir dans peu le roi de Sardaigne détrôné, Alexandrie et Tortone livrées aux Cisalpins, Gènes et Rome englouties, ainsi que le Piémont, dans la nouvelle République.

P. S. — Aujourd'hui, 10, toutes les lettres et papiers publics de Paris ont manqué. La situation des choses le 3, telle que nous venons de la dépeindre, ne permet pas de douter que Ton n'en soit venu aux mains du 3 au 6, et qu'une attaque à force ouverte n'ait été exécutée sur les Conseils. Le 3 ou 4, ils devaient se déclarer en permanence, mesure décisive et signal d'alarme qui, vraisemblablement, aura amené le dénoûment. — L'audace du Directoire les jours précédents avait été jusqu'à faire enlever un nombre d'agents attachés à la police des Conseils, et autorise à craindre que, fort du dissentiment qui régnait dans le Corps législatif, il se sera cru sûr de son fait.

A la fin d'août, M. Barthélémy a mandé à l'un des principaux magistrats de Berne : Ne vous Jiez ni aux dissensions intérieures, ni aux paix extérieures; votre danger n'a jamais été plus grand.

Il' P. S. — A l'instant, un exprès que j'attendais de Paris, et qui n'a pu dépasser Dijon, m'envoie le récit abrégé de la catastrophe du 3 et du 4. — Le 3, après la séance levée, Augereau, par ordre du Directoire, a cerné la salle des Conseils et arrêté le comité des inspecteurs qui siégeait encore. Pichegru, l'un d'eux, a été conduit au Temple et enfermé dans la chambre même de Louis XVL — Les autres députés, tout le comité dont il est parlé dans ce numéro, arrêtés de même et condamnés à être transportés à Cayenne. Barthélémy enfermé au Temple, et Carnot en fuite; on le cherche avec fureur. Soixante-quatre députations de départements cassées. Tous les décrets sur le culte, les prêtres, les émigrés, la garde nationale, cassés de même. Les montagnards et jacobins ont transféré la séance des Conseils à rOdéon, ancienne salle du Théâtre -Français, et siègent II. 22

338 CORRESPOî^DANCE DE MALLET DU PAN

SOUS la présidence du terroriste Lamarqué. — On y a lu un message du Directoire, contenant la découverte et les pièces d'une conspiration pour rétablir la Royauté. Les principales sont tirées du portefeuille de d'Entraigues', entre autres une lettre originale àe Pichegru au roi Louis XVIlï, et des observations du même général à Monsieur, à M. le prince de Gondé, pendant la campagne de 1795. — Le Roi, par sa confiance dans ce dangereux comte d'Entraignes, perd son trône, tous ses partisans, et envoie à l'échafaud ses meilleurs défenseurs.

Berne, le 26 septembre 1797.

Depuis les événements de Paris, que j'annonçais sommairement dans le dernier numéro de cette correspondance, les communications et les lettres ont été suspendues; mes correspondants se trouvaient et se trouvent encore ou en fuite, ou cachés, ou proscrits, ou intimidés. Peu d'avis authentiques et circonstanciés étaient parvenus, même dans les départements ; les papiers publics, tous vendus aujourd'hui à la faction triumvirale, ne renferment que des impostures. Au milieu d'une multitude de bruits incertains et de rapports obscurs, il a fallu attendre quelques lumières plus positives.

C'est la temporisation des Conseils législatifs, c'est ce funeste ajournement de l'attaque arrêtée sur le Luxembourg

1 Voir noGXVII in fine.

au milieu d'août, et sur laquelle insistaient Pichegru, Villot et le général Miranda et tous les députés clairvoyants, c'est l'influence pernicieuse et la politique d'avocats tels que Thibaudeau, Émery, Doulcet, Siméon, Vaublanc, c'est leur imbécile insistance à vouloir se renfermer dans une défense constitutionnelle, c'est ce mélange de faux républicanisme et de royalisme indécis qui les caractérise, c'est l'incurable sottise des demi-révolutionnaires, c est la consomption et la confiance qui distinguent les Français, c'est la nécessité où se trouvaient quatre-vingts députés fermes et actifs de se concilier avec trois cents autres désunis dans le but comme dans les moyens, qui ont décidé de la catastrophe des Conseils.

Forcé par l'évidence du danger, le comité qui dirigeait les Cinq-Cents était revenu le V de ce mois à des mesures viriles et offensives. Le jour même où le Directoire prit les devants, on devait délibérer dans les deux Conseils de se mettre en permanence et de prévenir les Triumvirs. Toute la France eût applaudi à leur chute et à leur mort; nul général, nulle armée n'eût osé se mettre en révolte contre un décret des représentants du peuple tout-puissant.

Le Directoire, ou plutôt les Triumvirs, balancèrent cependant jusqu'au vendredi. Barras, le plus furieux des trois, guidé par Benjamin Constant et par madame de Staël ', et maître d'Augereau, nouveau commandant de l'armée intérieure, entraîna ses deux collègues. L'un de mes correspondants, instruit le dimanche de l'entreprise préparée pour la nuit suivante, en avertit inutilement plusieurs députés en chef; ils refusèrent de croire et de craindre.

Ce fut de grand matin que le 4 Augereau à la tête des troupes se présenta aux Tuileries et à la porte du Conseil des

• Madame de Staël s'est défendue d'avoir joué ce rôle. (Voir Considérations sur la Révolulion française, III* partie, chap. xxv.)

340 CORRESPONDANCE DE MALLEï DU PAN

Cinq-Cents. Ramel, commandant de la garde du Corps législatif, sortit; on lui arracha ses épaulettes : sa troupe, épurée un mois auparavant, et choisie homme par homme, se rendit à Augereau et se mit sous ses ordres. La pluralité des inspecteurs des salles des Conseils, qui formaient leur comité de sûreté, et quelques députés rassemblés avec eux, furent arrêtés au nombre de dix-sept. Pichegru et Villot mirent Fépée à la main et furent désarmés. Dumas, l'un des inspecteurs, et des plus menacés, arrivait pour se joindre à ses collègues dans l'ignorance de l'événement, lorsque heureusement Pichegru l'aperçut de la fenêtre dans le jardin, et lui fit signe de s'éloigner.

M. Barthélémy avait été averti de même, et ne sut ou ne voulut pas s'enfuir. Carnot, mieux avisé et plus résolu, se sauva par le jardin. On a débité nombre de fables sur la blessure, la mort, la fuite de ce directeur, qui échappa sans accident, accompagné de son frère, et dont la retraite est encore inconnue.

Dix-neuf députés seulement furent arrêtés, soit aux Tuileries, soit dans leurs maisons. Six furent relâchés comme étrangers à la liste de proscription. Les treize autres ont subi la déportation, ainsi que Cochon, l'ancien ministre de la police, Barthélémy, Dassonville, chef des bureaux de Cochon, Ramel, commandant de la garde du Corps législatif, et les trois individus détenus au Temple depuis huit mois pour la dernière conspiration royaliste. Ce convoi, renfermé dans une charrette grillée de fer, a été conduit parla route d'Orléans sur les côtes, et probablement à Rochefort. On avait offert à M. Barthélémy le choix de sa rélégation, s'il voulait consentir à donner sa démission ; il a refusé. Un intrépide jeune homme, nommé le marquis de Bourmont, grand propriétaire en Poitou et l'un des anciens

chefs de la Vendée, a tenté de rassembler trois cents hommes pour enlever Pichegru du Temple, et ensuite sur la route; il n'a pu en réunir que vingt-six. — Tel est le dévouement, l'héroïsme et la reconnaissance de ce peuple le plus avili et le plus vil que nous ait offert l'histoire depuis la chute de l'Empire grec.

Quarante députés ayant échappé à l'arrestation et à la déportation, il a été fait des visites pour les retrouver, ainsi que quarante et un journalistes condamnés à la fois et avec les mêmes formes à la miême peine. Nul n'était encore saisi le 15, au moins de notoriété publique. Les presses de ces journalistes ont été brisées et pillées.

En général, le Directoire enveloppe ses incarcérations, ses coups de force, ses opérations despotiques du plus profond mystère. On a enlevé une foule de citoyens, émigrés, suspects, prêtres, prétendus complices de la conspiration. C'est le régime de Tibère, et un peuple pire que les Romains de ce temps-là. Son indifférence, sa poltronnerie, sa soumission ne peuvent se dépeindre. Lorsque le 4, en se réveillant, on vit les rues, les places, les quais et les ponts couverts de canons, de faisceaux d'armes, de cavalerie et de soldats, chacun se rendaità ses affaires ou à ses plaisirs, sans s'inquiéter de l'événement, sans montrer même une vive curiosité, et avec cette incurie stupide qu'on remarquait à Gonstantinople dans les derniers siècles de l'Empire romain, lorsque tous les trois mois on égorgeait ou l'on détrônait quelque empereur. — Depuis, un seul sentiment s'est élevé dans la capitale comme dans les départements, c'est celui d'une terreur et d'une consternation sans bornes. On n'ose ni se parler, ni se reconnaître, ni se regarder, ni se secourir; chacun s'isole, tremble et se cache. Tel est l'esprit delà France, de Bayonne à Bruxelles.

Nulle part, il ne s'est élevé aucune résistance; seulement, dans le bas Dauphiné, près d'Orange, on apprend que trois à quatre cents jeunes gens se sont rassemblés sous le nom d'armée des Conseils. On annonçait aussi quelques mouvements dans le bas Languedoc ; mais ces nouvelles n'ont aucun fondement. On m'informe, au contraire, qu'on arrête une infinité de personnes dans le Midi et qu'on le désarme.

Les faits contenus dans la déclaration de cet infâme Duverne de Presle, agent de Louis XVIII et renfermé au Temple, sont généralement vrais. J'ai vu ce misérable vivre, et somptueusement, à Berne, aux dépens de l'Angleterre, qui l'a fait subsister durant trois ans et qu'il accuse dans sa déclaration de prodiguer l'argent aux agents du Roi, pour nuire à la France. — Quant à la relation de Montgaillard ' , trouvée dans le portefeuille de d'Entraigues, j'observe qu'il serait difficile de trouver en Europe deux menteurs plus consommés que ces deux personnages , qu'en conséquence leurs rapports ne mériteraient aucune confiance ; mais il est certain que Montgaillard fut dans le temps chargé d'une négociation analogue par M. le prince de Condé, et j'ai eu, écrite de sa main en 1796, une relation de cette affaire, littéralement conforme à celle qu'on vient de publier. — On savait depuis deux mois l'usage que les Triumvirs préméditaient de faire du portefeuille de d'Entraigues, ainsi que le plan de la conspiration qu'ils ont exécutée contre la représentation nationale. Cette notoriété rend encore plus inexcusable la conduite des Conseils.

Il est indubitable qu'une partie considérable des Conseils allait à la Monarchie, mais par des voies légales et la Constitution à la main. On s'était borné à frayer la route par la

> Concernant les l'apporls de Pichegru avec le prince de Condé.

révocation des lois révolutionnaires, à garder strictement cette limite et à attendre, sur ces avant-postes, l'arrivée du nouveau tiers l'année suivante. Cette prétendue conspiration, imputée aux Conseils par les Triumvirs, est un roman semblable à ceux de Robespierre. Il est vrai que, dans le dessein et la nécessité de défendre leur inviolabilité contre les attentats de la faction jacobine, les Conseils prenaient des mesures de force; mais l'événement prouve qu'ils avaient eu la sottise de ne pas vouloir les rendre offensives.

Très- peu de députés proscrits sont encore sortis de France. — Quelques-uns sont en Suisse, incognito. — Camille Jordan de Lyon est à Lausanne, et a répandu une protestation très-forte au nom de ses collègues. — Les Triumvirs n'ont pas plus épargné les modérés et les ambidextres que les royalistes. — Thibaudeau a reçu l'exhortation impérative de prendre un passe-port et de sortir de France. Doulcet-Pontecoulant est dans le même cas; Vaublanc, Siméon, Tronçon du Coudray, sont déportés tout comme les royalistes les plus énergiques. Ainsi la proscription a frappé sur les constitutionnels de 1 791, sur les républicains modérés, comme sur les monarchistes.

Aussi, cette nouvelle révolution est-elle entièrement, et dans le sens le plus absolu, jacobine. Tribunaux, administrations de départements et de municipalités, bureaux, tout est cassé, renouvelé, repeuplé de jacobins. Quant aux Conseils, il en est sorti deux cent quatorze membres, soit par le décret de déportation, soit par l'annulation des élections de quarante-neuf départements, soit par démission forcée ou volontaire. Environ cent quatre-vingts membres ont cessé d'assister aux séances, et le Corps législatif actuel n'est plus que le rump du Parlement anglais sous Cromwell, dont les Triumvirs ont imité la conduite.

Cette dernière scène justifie l'observation que nous avions souvent présentée, que la Révolution tout entière est un composé de coups de main, que les mots de loi, de gouvernement et de constitution ne figurent en France que pour en imposer quelque temps au peuple et à l'étranger, et que la violence seule y décidera jusqu'au bout de l'autorité, de sa durée et de son instabilité.

Mais le dernier événement n'est qu'un acte de la pièce, le dénoûment est aussi loin que jamais; et loin d'affermir la République, c'est-à-dire leur puissance, les gouvernants n'ont fait que changer le sujet des troubles et qu'amasser les matériaux d'un nouvel et prochain incendie.

L'inquiétude, la crainte et la division se sont déjà emparées des vainqueurs. C'est Barras, je le répète, qui, conduit par Benjamin Constant, par l'abbé Sieyès, par madame de Staël, a déterminé ses deux collègues; mais il n'entend pas laisser la Révolution à moitié chemin. Rewbell et La Revellière, moins hardis et redoutant les jacobins autant que les royalistes, avaient fait décider qu'on les montrerait sans les faire agir, et que l'attaque des Conseils s'exécuterait par les troupes seules; mais ces mêmes jacobins n'en sont pas moins sortis du néant; ils composent les débris du Corps législatif; ils peuplent les administrations et les tribunaux; ils se sont rapprochés des terroristes; ils n'attendent que le moment pour reprendre leur domination entière. Les Triumvirs ne l'ignorent point; aussi, tandis que les jacobins s'apprêtent à ramener, avec leur régime, la personne même de leurs chefs dans les premières places, les Triumvirs s'effrayent du nouveau siège qu'ils vont avoir à soutenir. C'est d'après cela qu'ils ont arrêté l'ajournement du Corps législatif pour exercer librement une dictature absolue et militaire. Ce plan est entièrement l'ouvrage de

Constant; s'il s'exécute, nous reverrons la France gouvernée par un comité de salut public.

Mais une pareille entreprise va achever de soulever les esprits, d'éclairer les aveugles et d'armer les jacobins. Ceux-ci poussent les hauts cris, et le Corps législatif ne veut pas entendre parler de sa dissolution. S'il reste debout, si le Directoire ménage les jacobins, il sera promptement dévoré par eux; la discorde renaîtra immédiatement entre les Conseils et le Gouvernement, l'anarchie sera au comble, et le parti opprimé en profitera.

Si, au contraire, la dictature est prononcée, les dictateurs ne pourront régner que par les armées; mais pour cela, il faut la paix; car, si, suivant le plan de Constant et de Barras, on veut continuer la guerre et revenir à la violence du despotisme pour comprimer l'intérieur, on se retrouvera sans soldats, entre l'exécration du peuple et l'ambition des jacobins. Si, au contraire, la paix ramène en France les armées, imagine-t-on que leurs chefs restent tranquillement les capitaines des gardes des dictateurs? Tout autorise à croire qu'ils se diviseront immédiatement, que la France sera livrée à un choc d'ambitions désordonnées, et que l'intervention des armées dans le différend comblera les malheurs de la France, en écrasant ceux qui auront eu l'imprudence de les appeler.

Reste le troisième parti de poursuivre la guerre et de confier la tutelle des mesures dictatoriales aux jacobins, en les associant à l'autorité supérieure.

Telle est la position actuelle des choses ; on y découvre toutes les causes d'une explosion prochaine; telle est l'opinion unanime qui prévaut en ce moment à Paris parmi les observateurs éclairés.

La dernière secousse a porté un nouveau coup au crédit

public. La défiance a fait cesser toutes les affaires, et les bourses sont universellement fermées.

Herne, le 6 octobre 1797.

Les grands événements qui se sont passés à Paris le mois dernier ont été momentanément couverts de nuages : ces obscurités s'étant plus ou moins dissipées , on peut donner maintenant une idée moins imparfaite de leurs causes, de leurs résultats actuels, et des suites que l'opinion la plus généralement établie y attache pour l'avenir.

Il n'y a eu aucune conspiration proprement dite du Corps législatif contre le Directoire. Les décrets dont le gouvernement s'est plaint, et qui sont devenus le motif ou l'occasion de la lutte élevée entre les deux pouvoirs, n'étaient que l'effet de la force des choses et le résultat de ce principe, que toute constitution en France tue la révolution, si elle n'est à temps détruite par les chefs révolutionnaires. Et cela parce que les quatre cinquièmes de la France étant détachés de la Révolution, les élections ne doivent conduire aux places législatives et administratives que des hommes antiré volutionn aires .

Le Directoire voyait ce péril, et dès lors ses conseils l'ont mis en garde contre la marche rétrograde du Corps législatif. Celui-ci n'a eu ni plan, ni but fixe, ni ensemble, ni harmonie. Il a compté sur sa force législative, dont il a négligé même de se servir à propos, parce qu'il ne peut

exister quelque volonté fixe, quelque unité d'intention dans un corps collectif, composé d'hommes qui ne se voient que dans l'exercice de la parole.

Soixante ou quatre-vingts membres, il est vrai, se sont montrés à la tète non pas d'une faction, mais d'un parti, pour s'opposer par la force aux projets du Directoire. J'ai dit antérieurement que Thibaudeau dans les Cinq-Cents, et Tronçon du Coudraydans les Anciens, avaient constamment enrayé les mesures viriles. Ils dirigeaient cette section lâche, indécise et flottante qu'on nomme le ventre; Thibaudeau a reçu ordre de quitter le Conseil des Cinq-Cents et la République; Tronçon du Coudray a été pris et déporté; faible châtiment de leur sottise.

Le trône a été à vendre pendant deux mois. Quelques millions versés à propos entre les mains des chefs des conseils eussent donné la couronne à celui qui l'eût rétablie à prix d'argent. Une grande puissance a fait des sacrifices aussi généreux qu'étendus, mais plutôt pour des mesures de détail et pour un but trop limité.

Le sort de l'Europe et de la France a dépendu, pour un temps, du résultat des projets d'une trentaine de députés. La pluralité des conseils ne suivait dans ce mouvement que l'impulsion du sentiment personnel et l'empire des antécédents, sans être mue par des suggestions étrangères.

Il n'y a point encore d'opinion décidément formée sur ce qui s'est passé. Les royalistes regardent le dernier événement comme le procès fait à la souveraineté du peuple, dont il est clair qu'on se moque comme d'une ridicule et impuissante prétention; mais ils tremblent pour eux, pour leurs familles, pour leurs fortunes, et non sans raison.

Les républicains de bonne foi craignent les suites de cet

exemple d'un attentat contre la représentation nationale, et en présagent l'impossibilité d'éta'blir une constitution.

Les terroristes s'en réjouissent, parce que la constitution de l'an III est pour eux l'objet de l'aversion la plus prononcée; mais ces terroristes et les jacobins regardent la dernière crise comme imparfaite; elle n'a point encore rempli leur attente , leur ambition , leur rapacité , leur fureur de bouleversement total.

Ainsi tous les partis, par des motifs opposés, sont également mécontents.

Quant au gros du public, il ne se mêle de rien, parle des Conseils et du Directoire avec la même indifférence, a en horreur les jacobins et regarde ce qui s'est passé comme l'effet de la confusion de l'État, confusion dont il tâche d'être le moins possible la victime.

Généralement on prévoit des changements que la force des choses et la position des gouvernants amèneront nécessairement dans la forme actuelle du gouvernement.

Ce changement ne prendra point sa source dans l'opposition des opprimés, ni de la nation; il n'existe aucun point de résistance et d'appui d'où puisse partir de sitôt une attaque matérielle contre le Directoire. De Brest à Strasbourg, et de Perpignan à Bruxelles, tout est soumis de fait. Il s'est élevé quelques mouvements dans le bas Languedoc et la Provence, mais nullement de conséquence ; sans chefs, sans argent et presque sans armes, les mécontents ne peuvent en ce moment tenter que des escarmouches peu dangereuses. Cependant le Vivarais, le Gévaudan, les Cévennes et le Rouergue sont des foyers permanents de contre-révolution, et tôt ou tard seront embrasés si quelque homme habile sait tirer parti de l'indépendance où ces peuplades agrestes se sont maintenues.

Mais ce n'est point là le danger que court et que redoute le Directoire. Dans sa composition et dans sa position, il renferme les éléments de nouvelles secousses. Ce n'est point un corps indivisible dans sa volonté et dans son but. Il est formé de factions différentes et ennemies. Barras appartient au parti thermidorien; Rew^bell et La Revellière, au parti de la Gironde; Merlin, au parti d'Orléans'. L'un veut relever les terroristes ; l'autre, faire dominer le jacobinisme; le troisième, établir une nouvelle constitution. Tous voudraient retenir pour eux et leur cabale la plus grande autorité possible; mais ils y tendent par des voies différentes et souvent opposées.

Le Directoire, pour conserver la puissance civile, a besoin des conseils et des clubs; pour s'assurer de la force, il a besoin des armées. — Placé dans cette double dépendance, il a essayé de se défaire des Conseils en les ajournant; l'opposition unanime des jacobins et des terroristes l'a forcé d'abandonner ce projet. Les clubs ressuscitent partout ; ces pépinières de désordre, d'anarchie et d'instabilité vont créer au Directoire plus d'embarras que les plans de Blanckenbourg.

Une inquiétude encore plus sérieuse dérive des armées et des diverses impressions que les chances de la guerre et la marche des cours étrangères pourraient faire naître dans l'esprit des troupes et des généraux. Il n'y a pas jusqu'à Bonaparte qui, au premier moment, ne puisse recevoir son exeat, pour peu qu'il fasse naître quelque ombrage. Tous les partis se défient de lui.

Le gouvernement entretient une police de tyrannie, d'inquisition et de violence arbitraire qui lui répond pour le

1 Merlin (de Douai) et François de Neufcliâteau avaient été élus directeurs, en remplacement de Barthélémy et de Garnot.

moment de la tranquillité. Il Tétend même sur l'étranger, où ses agents sont chargés de découvrir les personnes qui, sous des noms supposés et dans des correspondances anonymes, pourraient compromettre la sûreté delà faction dominante. — Le corps de M. le prince de Gondé était rempli de ces agents; il y en a même à Blanckenbourg. — La nation tremble, gémit et se tait. La terreur règne comme au temps de Robespierre, et chacun redoute que le gouvernement ne lui redonne le même caractère.

P. S. — Quant aux projets extérieurs, la dernière révolution leur a rendu leur première intensité. Le gouvernement a besoin d'occuper hors de France les armées et les généraux ; il leur faut de nouvelles dévastations et de nouvelles mines à ouvrir à ses finances. — Jacobins, philosophes révolutionnaires, ne respirent également que la guerre ; tous s'en promettent la républicanisation universelle. Les réquisitions s'exercent avec la dernière rigueur et sans résistance.

Zurich *, le 14 octobre 1797.

Tandis que le Directoire et ses complices dans les conseils s'évertuent à publier et à faire croire, du moins à une partie de l'Europe, que leur expédition du 4 septembre a

1 Le gouvernement de Berne, intimidé, venait de décréter l'éloignement de Mallet du Pan. (Voir Sayous, t. II, p. 307 et suiv.)

sauvé la République et affermi pour l'avenir la constitution, les mécontents, les opprimés, les membres de l'opposition, les républicains sincères, le public, la France entière affirment que cet événement a détruit la République et la Constitution, en renversant le système fondamental de la souveraineté du peviple et de la représentation nationale.

Sous ce rapport, le Directoire a plus avancé le retour de la monarchie que toutes les marionnettes de Rlanckenbourg. Cette illusion de la souveraineté et de la représentation nationale sont coulées à fond; chacun est désabusé de ces chimères, et le sentiment public, beaucoup plus unanime qu'auparavant, tend au gouvernement d'un seul. — Il pourra s'élever dans peu une succession de dictateurs, de despotes, d'usurpateurs qui régneront chacun chaque semaine ; mais le principe de la République et de la révolution est anéanti.

Cette nouvelle scène du long drame qui se joue à Paris depuis huit ans a ressemblé, au reste, à celles de même espèce qui ont eu lieu auparavant. Elle n'est point le résultat d'un plan profondément combiné. Rewbell et Barras criaient depuis longtemps contre la réaction, la contrerévolution, la rentrée des émigrés. La Revellière, qui tenait encore pour Barthélémy et Carnot, maintenait la majorité dans le parti modéré. A la faveur de cette disposition du Directoire, la force des choses et la nature de l'opinion publique, livrée à son explosion, amenaient chaque jour soit des événements, soit des actes législatifs qui allaient spontanément à enterrer la République.

Barras et Rewbell, à force d'ébranler l'imagination de ce pauvre petit philosophailleur de La Revellière, parvinrent à le convertir; dès ce moment il y eut au Directoire un plan arrêté positivement et concerté avec les principaux conven-

tionnels, de faire cesser l'action contre-révolutionnaire des conseils et des écrivains.

Le Directoire a donc agi conséquemment pour sa conservation momentanée; mais il faut se garder d'en conclure, comme le font toujours la plupart des étrangers et même des gouvernements en pareille circonstance, qu'il résulte de ceci une puissance gouvernante en France plus solide, plus cimentée que la précédente. — Ceux qui se complaisent dans une erreur si grossière seront vite désabusés.

De nouveaux éléments de division se développent déjà très-sensiblement dans le gouvernement; le public les aperçoit avec une inquiétude mêlée d'effroi.

Le parti limitateur et constitutionnel — je dis parti, car il est loin d'être une faction — lutte contre le système militaire et contre le pouvoir révolutionnaire, et voudrait opposer des obstacles aux exagérateurs forcenés qui annoncent hautement leurs prétentions.

Un second parti, à la tête duquel est Barras, veut tout réduire à la force et à la puissance militaire. — Les autres membres du Directoire voient avec peine et jalousie ce Barras, entouré de ses officiers généraux, primer dans la conduite des affaires et dominer virtuellement la République par le commandement de toutes les forces militaires, réunies dans les mains de deux généraux à sa dévotion et nommés par lui.

Enfin les jacobins purs et les terroristes, près de se coaliser tout à fait, affichent leur mécontentement, se plaignent que la victoire du 4 septembre soit incomplète, que les conspirateurs ne sont point détruits, et que les patriotes ne reçoivent point assez le prix de leur attachement à la République.

AVEC LA COU II DE VIEINNE (1794-1798). :j5;i

Le Directoire est déterminé dans ce moment à ne point laisser prendre Télan aux terroristes de 1793, et les jacobins ne ri(jnorent pas. Cette opposition prépare un résultat plus prochain qu'aucun autre.

Le Directoire n'est pas moins embarrassé de Barras et de son système militaire qui transporterait promptement l'autorité civile et militaire dans les mains d'un usurpateur, et qui finirait le Directoire comme Gromwell finit le Parlement anglais, par la même cause et le même moyen.

Ce Barras joue le roi et le Gengis Kan : il se souvient de sa naissance et a fort à cœur d'être considéré et traité comme homme de qualité. 11 a recherché les Brancas qui sont ses parents, et les comble de prévenances. Sans mœurs, sans honneur, sans instruction, avec un esprit médiocre, il s'est fait une cour de roués et de femmes déshonorées ; il a le ton et le courage du soldat, il met dans sa conduite politique la même audace que dans sa débauche. Sans avoir le talent de Catilina, il en a le caractère et est entouré de la même clientèle. — Dans la progression du mouvement qui tend aujourd'hui à resserrer l'autorité au plus petit nombre de mains, Barras n'est point sans espoir de gouverner seul : son règne durerait trois mois, mais il régnerait, et comme cet homme n'a ni les opinions, ni les goûts d'un républicain, il ne serait pas impossible qu'un jour il ne fît servir son crédit passager au rétablissement de la monarchie légitime.

Les personnes sensées sont fatiguées, découragées, et cherchent à discerner dans les moindres nuances d'opinions dominantes le sort qu'elles doivent craindre pu espérer. — Elles s'inquiètent du retour des hostilités extérieures, et redoutent également les succès et les revers des armées.

Au reste, la continuité des événements révolutionnaires i^- 23

35V r,ORl\RSPOM:>A:SCE DK MAI.LET DU PAN

dans l'intérieur ne sont point, aux yeux de ces personnes, les seules conséquences, soit spontanées, soit provoquées, de la durée de la guerre. Le Piémont, la Toscane et la Suisse sont menacées positivement d'une subversion absolue et immédiate. Stat ductis sortibus urna.

Barras a fait lire à tout son cercle une lettre de Buonaparte, où ce général dit : Le Directoire ri a qu'à dire un mot, et tous les trônes crouleront dans la poussière . Augereau, que Barras a fait nommer commandant en chef de l'armée d'Allemagne, vient de répandre une proclamation où il dit à ses soldats : Redevenons terribles, et que l'Europe oublie que le peuple de Vienne eut jamais des maîtres.

Tous les bruits d'armées royalistes, de rassemblements organisés dans le Midi, sont des exagérations; pas un député, pas un homme qui mérite d'être nommé, n'a même essayé de préparer une résistance, quoiqu'il y eût quelque facilité dans le moment. Les mouvements de Marseille et d'Aix se sont assoupis, faute de chefs, de combinaisons et de courage.

Les Conseils ont définitivement décrété la banqueroute publique, en ordonnant le remboursement des créanciers de l'État en bons, valables pour l'acquisition des biens confisqués à Saint-Domingue, à la Guyane, dans la Belgique; — incessamment ils vont décréter la déportation de tous les nobles sans exception ' .

Le Directoire vient de faire un nouvel essai de son autorité sur le corps helvétique, en exigeant l'expulsion du ministre d'Angleterre. Le commissaire chargé de cet ordre, après l'avoir préalablement raconté sur toute sa route et dans toutes les auberges, l'a notifié au gouvernement de

* Cétnit le projet de SieytV'^.

Berne, dans les termes décents, fraternels, que voici : « Le « Directoire français, considérant que le sieur Wickham « n'exerce point auprès du corps helvétique la fonction de « ministre plénipotentiaire d'Angleterre, et qu'il n'est « occupé qu'à payer des agents en France et à y susciter « des divisions et des insurrections, requiert les cantons « suisses et particulièrement le canton de Berne de renvoyer « sans délai le sieur Wickham. »

Ce message a consterné les Suisses, qui essayeront quelques expédients dilatoires, et qui finiront par obéir, surtout si la paix est conclue. Ce n'est là, au reste, qu'un prélude du torrent de chicanes et d'exigences dont ils vont être les objets.

Le 16 novembre 1797 '.

Depuis les événements du 4 septembre dernier, Paris et la France ne sont pas sortis de l'état de terreur où cette dernière révolution les a plongés. Quelques mouvements passagers dans le Midi ont vite cédé à la force de la circonstance, et n'étant liés à aucun point d'appui, ils se sont assoupis, faute de chefs et de tout ce qui peut composer une résistance systématique. — La Vendée s'ébranlait; mais ses anciens chefs ont eu la sagesse de comprimer cette secousse.

On se tromperait néanmoins beaucoup, de prendre ce

' Sans inclination dp lien.

356 CORRESPONDANCE DE MALl.ET DU PAN

calme forcé pour une soumission. Jamais gouvernement ne fut plus universellement odieux. Le premier général, le premier chef accrédité qui, dans une province, lèverait Télendard de la révolte avec quelques ressources, entraînerait la moitié de la nation. Il ne reste au Directoire que luimême et ceux qu'il paye. Tout le reste de la France, quelle que soit sur d'autres points la diversité des opinions, a en horreur ce régime et les régisseurs.

Ce sont choses différentes qu'un gouvernement /or/ et un gouvernement violent. Celui de la France est absolument de cette dernière nature. Lois, constitutions, droit public et privé, tout a été brisé. L'opinion est garrottée dans des cliaînes de fer : plus de lien entre le peuple et le gouvernement; celui-ci a annulé son titre, il ne règne plue qu'à main armée; il est condamné à craindre tout le monde, parce que tout le monde le craint, et il n'administre plus qu'avec des châtiments arbitraires, des gendarmes et de prétendus représentants du peuple, justement flétris et détestés.

Il n'existe pas plus de République et de légalité qu'il n'en existait sous Robespierre; mais une grande multitude encore, sous cette époque de sang, n'était pas désabusée et tenait plus ou moins aux principes et aux actes de la révolution. Aujourd'hui, tout prestige a disparu, et le gouvernement est vu universellement tel qu'il est, composé du rebut des fripons, de la lie de l'Europe, dont l'autorité repose exclusivement sur une chaîne de violences et de crimes successifs.

L'expérience et la raison protestent contre la durée d'une semblable tyrannie. Un gouvernement tout nouveau, en contraste avec les habitudes et les besoins nationaux, usurpé sur le peuple après l'avoir été sur le prince, et exercé par

des hommes objets de la haine et du mépris publics, ce gouvernement ne mérite aucun nom; et son existence prolongée serait un phénomène encore sans exemple.

Il est donc indubitablement et prochainement condamné à de nouvelles vicissitudes, dont les causes se manifestent clairement au travers de l'appareil et des apparences formidables dont il est entouré.

Ce n'est point les opprimés, ni un soulèvement national qui le menace; mais il existe dans un pareil état de choses une force d'inertie, plus énergique, quoique d'un effet plus lent que les révoltes. Chaque acte de l'autorité aggravant le mécontentement public, il faut la soutenir par des mesures encore plus tyranniques; mais celles-ci n'affermissent que pour un jour la marche du gouvernement, et plus il frappe, plus il est obligé de frapper encore.

C'est ainsi qu'après les attentats du i septembre on s'est vu réduit aux expédients les plus atroces, et tellement atroces que la seule proposition qui en a été faite a soulevé d'horreur même une partie des gouvernants, et forcé les inventeurs à reculer. Là encore s'est trouvé un principe de division dans le sein même du Directoire et de son conseil privé.

On y proposa au commencement d'octobre de renouveler les visites domiciliaires, d'enlever de force tous les individus qui seraient suspects et de les déporter. Rewbell, Merlin, Sieyès opinèrent pour cette mesure; Barras, Tallien, La Revellière et François de Neuchâteau la firent ajourner. Peu après, le premier de ces deux partis proposa le fameux décret pour régulariser l'ostracisme, c'est-àdire pour chasser de France et spolier deux cent mille propriétaires, autrefois nobles ou employés en chef dans l'administration de la monarchie. Les avis s'étant divisés

dans le conseil directorial sur cette épouvantable opération, comme ils l'avaient été sur la précédente, Merlin et Sieyès voulurent l'emporter par le Corps législatif; mais quoique unanime à proposer ce décret, la commission éprouva une résistance invincible d'opinion. Les ouvriers et les marchands témoignèrent un mécontentement si extrême que le Cercle constitutionnel ' lui-même et une portion du Directoire se rangèrent parmi les antagonistes du décret et le firent échouer.

D'autres propositions analogues ont été produites sans entraîner une résolution. La cause de ce flottement mérite d'être expliquée.

La faction gouvernante n'est point une force, ainsi que nous l'avons fait observer plus d'une fois. Ses membres diffèrent en perversité, en intérêts, en vues personnelles d'opinion et de position. C'est un foyer de défiances, d'ambitions croisées et de haines respectives. Unis un moment, il y a deux mois, par le danger commun, ils se sont promptement séparés en deux partis fondamentaux.

L'un est celui des thermidoriens, dont Barras est le chef au Directoire. Ce sont des révolutionnaires blasés, aussi indifférents à la République qu'à la monarchie, n'ayant jamais considéré que l'intérêt de leur ambition, de leur cupidité, de leur sûreté et de leurs plaisirs, prêts à se détacher de la Révolution ou à la servir par de nouveaux crimes, suivant l'impulsion des circonstances et leur utilité personnelle. — Ils redoutent les terroristes et les jacobins purs, comme héritiers de Robespierre détruit par les thermidoriens, comme ennemis- nés de toute domination, comme conspirateurs éternels contre toute autorité qui

• Club fondé sous l'influence de Sieyès.

n'est pas exclusivement entre leurs mains. — Apercevant Tempire que la journée du 4 septembre devait rendre soit aux jacobins, soit aux républicains fanatiques, ils ont arrêté une partie des effets que cette journée devait entraîner.

Quoique ce parti thermidorien ait participé à plusieurs des grands forfaits des années antérieures et qu'il les ait même conduits, une fois sa sûreté établie et son ambition satisfaite, il ne se montre pas cruel gratuitement. Il désire même se faire pardonner ses excès, se rapprocher des honnêtes gens; et les royalistes en 1795 firent une faute énorme de les menacer tous indistinctement et de les aliéner, après avoir été relevés par eux.

Ces thermidoriens ne sont nullement intraitables : ils peuvent être séduits, ils le sont parles femmes, par l'amour des plaisirs, par l'argent, par tous les moyens qui ne compromettraient pas leur sûreté.

Le second parti qui divise la faction gouvernante est beaucoup plus dangereux. Révolutionnaire par principes, par goût, par système, à tout prix il voudrait consolider la Révolution, l'étendre même, et embrasser l'Europe entière dans ce bouleversement. Il n'y a aucune espèce de composition à espérer avec lui; sa marche est inflexible; elle n'a pas varié, elle ne variera pas ; Sieyès, Rewbell, Merlin, les philosophes, les fanatiques d'impiété et d'égalité, forment les éléments et les chefs de ce parti.

C'est à son influence que sont dues toutes les mesures violentes ; il ne pardonne à aucune classe d'opposants ; détruire compose toute sa politique. Les généraux victorieux, les révolutionnaires qui ne marchent pas sur sa ligne, les républicains modérés, tout ce qu'il soupçonne atteint d'une ambition personnelle, lui est aussi odieux que les royalistes.

Il n'a pas tardé h se défier de Barras, dont l'influence sur l'armée et les généraux avait préparé et assuré la chute du Corps léfjislntil". — D^jîi ils le regardent comme un nouveau Carnot ; il est dépopularisé parmi les jacobins.

Barras, de son côté, s'entoure d'officiers et a réuni les thermidoriens. Ils entravent l'exécution des décrets, ils ralentissent le mouvement de la dernière révolution, ils multiplient les exceptions aux dernières lois de tyrannie. Dernièrement il s'est élevé une querelle menaçante au Directoire entre Barras et Merlin; une nouvelle crise se prépare, et la scission a de profondes racines.

Quant à Buonaparte, les républicains le surveillent : toutes les passions sont éveillées et tendues contre lui. S'il rentre en France, il ne tardera pas à éprouver en quoi consiste la reconnaissance révolutionnaire. Trop heureux s'il n'est qu'oublié et annulé ; mais au premier soupçon, nous le verrons décrété d'accusation, et finir comme Lalayette, Dumouriez et Pichegru. Cette révolution est dans les choses, dans un mouvement imprimé et irrésistible ; les hommes n'y comptent point, et quel que soit l'éclat de leurs services ou de leur réputation, elle ne leur pardonne jamais cette supériorité momentanée.

Le Corps législatif pouvant et devant servir de théâtre aux jacobins, les thermidoriens ont repris le projet de le dissoudre, pour s'affermir, s'il est possible, par une dictature militaire; mais cette entreprise déjà rejetée hautement, promet peu de succès jusqu'à présent : elle ne sert qu'à enflammer toujours plus la défiance et la discorde.

C'est le parti de Rewbell et Merlin qui a fait nommer Buonaparte au Congrès de Rastadt ', pour le tenir éloigné

' Le traité de Campo-Formio avait été signé le 17 octobre; Bonaparte ne s'arrêta à RastaJt que le temps d'échanger avec Cobcntzel les ratifications

AVEC LA COUR DE VIENÎ^E (1794-1798). 3(}l

encore quelque temps et pour l'user dans sa propre armée.

Quant à la politique extérieure, ce même parti de Rewbell, Merlin et Sieyès, la dirige presque sans contradiction et sur le plan invariable qu'on s'est proposé dès l'origine. On veut faire sauter l'Europe entière, pièce par pièce. L'Angleterre est aujourd'hui le point central où se dirigent tous les efforts de destruction ; elle servira de prétexte à l'invasion de Hanovre et au pillage de Hambourg, qui sont de nouveau arrêtés l'un ot l'autre.

Carnot a passé quelques jours à Genève et se trouvait en Suisse ces jours derniers : il paraît rempli de sécurité, et reste tel qu'il a toujours été, c'est-à-dire jouant le républicain zélé et prêt de nouveau à tromper tous les partis. — Les députés déportés qui se sont réfugiés en Suisse, au nombre de quinze ou vingt, n'ont aucune espèce de confiance en lui.

Fribourgi, le 4 décembre 1797.

C'est une erreur trop commune dans l'étranger d'attribuer toujours les événements de l'intérieur de la France à des plans réfléchis, antérieurs et systématiques d'attaque ou de résistance. Les événements nécessaires ^ la force des choses, les passions individuelles, voilà les causes du passé et de l'avenir. — Ce qu'on remarque d'immuable,

du traité et s'assurer la remise de Mayence II laissa Bonnin et Treilliard à Rastadt et arriva le 3 décembre à Paris. * En Bris{{au.

362 CORRESPOiNDANCE DE MAl.LET DU PAiS

par exemple, dans la conduite et la tendance permanentes des jacobins, dérive de la position où la révolution les a placés; mais ils n'en sont pas moins, ainsi que les autres factions existantes, entraînés par le mouvement général à la place et au genre d'actions qu'on leur voit exercer.

Le gouvernement actuel n'est depuis longtemps qu'une oligarchie sans bases, flottante entre l'anarchie dudémocratisme ou la tyrannie illimitée de quelques chefs momentanés. C'est de l'une à l'autre de ces deux extrémités que se promène le régime de la Révolution, sans qu'il puisse atteindre une position fixe.

Cette position, on est loin de l'avoir obtenue par les événements du mois de septembre. On aurait beau anéantir jusqu'au dernier royaliste, la République n'en aurait ni plus de repos, ni ses institutions plus de durée, ni ses gouvernants une autorité plus solide. Tandis que leur unique but est de la perpétuer, de la concentrer et de l'augmenter dans leurs mains, — la loi fondamentale, l'esprit de la Révolution, le principe de la République, ses défenseurs-nés, les jacobins, travaillent sans cesse à déplacer cette autorité.

Nous voyons en ce moment ce double effet de forces contraires, et éternellement contraires, qui, après s'être balancées quelque temps, finissent par se subjuguer.

Les auteurs du 4 septembre voudraient étendre pour eux seuls les avantages de cette journée : les uns dans la vue d'affermir leur puissance personnelle, les autres dans l'espoir de la partager et de ramener dans leur entier les beaux jours de la Révolution.

Un des projets arrêtés par la partie du Directoire et des Conseils qui a le plus contribué aux actes de septembre, est de déclarer par une loi expresse qu'attendu la corruption de l'esprit public opérée par le royalisme, et le danger qu'il

Y aurait de livrer au hasard des élections le sort de la République, le tiers conventionnel qui devait sortir des Conseils au mois de mai prochain, ne sortira pas et siégera jusqu'à la fin de l'an VI ou jusqu'à la paix générale. Cette mesure étant contraire à la Constitution, ces messieurs se proposent de faire accepter cette loi, de gré ou de force, aux assemblées primaires.

Convaincus par les élections dernières que la nation ne veut point d'eux, ni de leur domination, ils feront tout ce qui est en leur pouvoir pour gêner et pour détruire l'action du parti national. — D'un autre côté, les patriotes modérés, craignant la haine et le retour des royalistes, laissent tout faire et applaudissent, pour la conservation de la République, qui n'est pas la même chose que la conservation de la Constitution.

Mais les républicains ardents et tenaces, mais les démocrates de nom et d'àme, mais les innombrables jaloux des gens en place, mais la foule des aspirants à un siège dans les Conseils, les terroristes, les mécontents sonnent le tocsin. — Cette division a éclaté à un si haut degré dans le Cercle constitutionnel, qu'il a fallu le fermer, crainte du scandale. On lui a substitué un club moins nombreux, composé uniquement de députés, qui discutent et disputent à la journée sur la question. — Bien entendu que ceux qui prêchent le renouvellement constitutionnel et la liberté des élections entendent qu'on s'y prendra comme on s'y prit après le 10 août 1792, qu'on écartera des assemblées primaires tous les gens suspects, les chouans, les modérés, qu'on n'ouvrira le champ des élections qu'à des patriotes expérimentés, et qu'on fera soutenir le scrutin par des corps de troupes.

Quant au Directoire, il fixe l'attention de tous les partis,

parce qu'il peut changer les destins de la France et la face des affaires, d'un moment à Tautre. L'action de ses cinq membres n'est point divisée, mais l'opinion et les vues ne sont plus les mêmes, l^arras et François de Neufchâteau sont très-opposés à Merlin, Rewbell, Sieyès et aux montagnards. Il est très-certain que si Barras et les siens ne prennent pas l'avance sur ceux-ci, ils iroint rejoindre Barthélémy ou pire encore.

Kn observant bien l'opinion des patriotes et des gens qui servent la Bévolution, on commence à remarquer, au milieu de la résignation générale, un léger mouvement rétrograde et de future réaction que l'avorise la division des dominants.

La surveillance de l'inquisition publique s'accroît et s'étend chaque jour : il est difficile d y échapper soit en Franco, soit à l'étranger. — Les dernières lois sur les passe-ports s exécutent rigoureusement; les agents des communes viennent chez les aubergistes exiger les passe-ports, même pendant la nuit. — Au milieu de ce régime néi'onien, le commerce est mort, nul crédit, nulles affaires et des impôts exorbitants, exigés avec une rigueur impitoyable. Un très-grand nombre de cultivateurs et de fermiers aux environs de Paris et à dix lieues à la ronde ont des garnisaires chez eux.

Le Directoire cache les nouvelles sinistres qu'il a reçues de Domingue, d'où ses exécrables agents ont été forcés de se sauver, à la suite d'une insurrection générale qui a renversé, dit-on, toutes les autorités abominables qui opprimaient cette colonie.

Paris, le public, les Conseils ne s'occupent aucunement des affaires extérieures. Ils regardent les traités, les congrès, les cessions, les échanges, comme des châteaux de cartes

qu'un mouvement, tôt ou tard inévitable à Paris, fera disparaître comme l'ombre de la nuit; mais, au milieu de cette indifférence publique, les grands maîtres, les zélateurs de révolutionnement, de pillage et de républicanisme universels, vont leur train et ne perdent pas de vue la consommation de leurs projets. Le Directoire a pour cela toute latitude, rien ne le contrarie. — L'évêque d'Autun, ministre de l'extérieur, est ébranlé et paraît voisin de sa chute, Si une nouvelle ligue ne se déploie pas dans le nord, le cercle de Basse-Saxe sera envahi et ravagé au printemps; on destine à Augereau cette expédition que devait exécuter Hoche ', justement surnommé par Barras le Biionaparte du Nord. — On veut exiger du roi de Danemark qu'il ferme le Sund aux Anglais. Quant au révolutionnement, celui de la Suisse est maintenant sur le bureau. Cette contrée est la première en date pour subir le joug et sera divisée en départements à la française. Le Directoire a demandé à Bàle l'envoi du tribun Ochs, dont il projette de faire un des principaux ouvriers de la Révolution en Suisse, par la Suisse même, sous les auspices et à l'aide de la grande nation,

P. S. — On ne doit pas s'y tromper : c'est Treil/iai-d et non Buonaparte qui, à Rasladt, aura le secret et les instructions particulières et la confiance de la majorité du Directoire.

* Mort h; 18 septemhrp.

Fribourg, le 11 dûcembie 1797.

Un journaliste qui a le secret du Directoire et qui écrit dans son antichambre, s'est avisé dernièrement d'avouer que les actes actuels du gouvernement étaient extraconstitutionnels, mais qu'il les exerçait du vœu et du consentement tacite des meilleurs républicains. Le pouvoir directorial, ajoute-t-il, est aujourd'hui mêlé de pouvoir dictatorial. Cette subtile définition est, au fond, d'une grande justesse. — Il y a quelque mérite dans les secrétaires du Directoire, non d'avoir aperçu une vérité aussi triviale, mais de l'avouer; — mais le consentement tacite des meilleurs républicains n'empêchera pas la dictature directoriale de subir le sort de toute dictature, établie sur la ruine des lois et exercée au milieu d'une révolution populaire par des mdividus à qui le défaut de toute espèce de capacité politique et de moyens personnels d'influence ou de considération impose la nécessité de recourir sans cesse, pour se maintenir, à la violence.

C'est la violence, ce sont les châtiments, les proscriptions, les mesures illégales, les soldats, les geôliers et les bourreaux qui, seuls, maintiennent cette ridicule république, où vingt-cinq millions de citoyens tremblent pour le moment sous la tyrannie d'une centaine de dominateurs absolus.

Le peu d'administration, d'ordre, de justice et d'obéissance volontaire que les anciens Conseils législatifs commençaient à introduire, a disparu. Tous les vices et tous les

AVEC T-A COUR DE VlEîsïSE (iTDVlTOSj. :567

crimes ont repris leur cours : chaque jour le Directoire et ses ministres fatiguent inutilement les administrations d'arrêtés dont la préface forme un volume. Toutes les parties du gouvernement ne cheminent plus que par une action coactive, insuffisante, etqui, voulant chaque jour contraindre la soumission à des choses contradictoires ou impossibles, rencontre bientôt les difficultés qui tiennent à la nature même de la situation publique.

Plongé dans le plus affreux et le plus juste avilissement, le Corps législatif ne présente plus que le galimatias d'un café public. Il se promène sur toutes les questions, n'en résout aucune, révoque le lendemain ce qu'il a déterminé la veille, et montre le spectacle de la plus infâme ignorance et de l'incapacité réunies à la bassesse et à la perversité.

Le Directoire ne le conserve que comme un simulacre et dans la seule crainte d'effaroucher les jacobins et les républicains rigoristes; mais cette marotte entravant encore l'action despotique du gouvernement, elle ne tardera pas, ou à être subjuguée tout à fait, ou à disparaître, ou à revêtir une forme factieuse et un caractère d'indépendance.

Les comités de meneurs et les députés confidentiels réunis en club pour arriver aux moyens d'asservir les nouvelles élections ou de s'en passer, n'ont pu encore se concilier. L'opposition d'avis a été très-animée dans quelques-uns de ses conciliabules; quelque coup hardi et imprévu tranchera probablement la question. Elle est purement de parti; car dans l'état d'inexprimable terreur où la tyrannie a plongé la France, on y trouverait à peine un citoven de quelque sens et de quelque probité qui fût tenté d'assister à une assemblée primaire.

Déjà les conseils ont exclu tous les nobles sans distinction de l'exercice des droits de citoyen : l'universalité des pro-

368 COKllESPONDAISGE DE MAJ.LET DU FAN

priétnires est sons-entendue dans ce décret. — Au reste, il n'est que préparatoire de l'anéantissement total de tout ce qui fut noble, qualifié, jouissant d'une ancienne fortune, ayant des mœurs, un état, et des habitudes antérieures à la révolution. — Je dis anéantir; le Directoire poursuivra au dehors comme au dedans de la France tout ce qu'il soupçonne donner des regrets à un autre régime que le sien et pouvant lui causer de l'ombrage, jusqu'à ce qu'il ait détruit les races entières.

Il étend même sa fureur sur les enfants. Tous ceux que des émigrés, ou soi-disant tels, ont laissés en France, vont être enlevés à leurs parents et confiés à des tuteurs républicains, et la République s(î chargera d'administrer leurs biens.

C'est de cet esprit de proscription implacable qu'est émané l'ordre signifié, il y a quinze jours, au Corps helvétique, d'avoir à chasser sans délai tous les réfugiés sans exception, tous les prêtres déportés ou autres, et tous ceux que les attentats du mois de septembre derrner ont forcés de choisir un asile dans l'étranger.

Le projet d'anéantir la religion chrétienne a repris toute l'activité qu il eut sous Robespierre. Partout les prêtres enlevés, enfermés, poursuivis comme des bétes fauves, déportés clandestinement. Sous les auspices et la protection du Directoire, on multiplie les assemblées d'une espèce d'athées dont Xa Revellière-Lepnux est le pontife', et qui, sous le masque d'une feinte reconnaissance de l'existence dun Dieu, s'emparent des églises, les profanent par le culte le plus dérisoire, publient des catéchismes, des symboles, des prédications imprimés aux frais du gouvernement, et

' I.ps théopliilanthropi's. Chemin piil)Ii,i un « lîitiiel tlci* lliéopliilnnihropcs 11. (Voir le Mmiilcur du 5) tloit'iil an V.)

AVEC LA COUll DE VIENNE (1794-1798). 369

dont on inonde même l'étranger. Les catholiques sont chassés de leurs temples par ces nouveaux déistes hypocrites, dont le plus grossier matérialisme forme le dogme fondamental. — Le Directoire vient récemment de faire ce que n'avait pas tenté Robespierre, de contraindre le peuple à chômer le décadi. — Enfin, une corporation d'athées solennels vient de s'ouvrir publiquement à Paris, avec l'attache de la police, et a affiché sur les murailles de la capitale sa profession de foi, qui commence par ces mots : Les hommes sans Dieu professent un culte; la vertu seule en sera F objet.

Voilà le gouvernement et la nation avec lesquels l'Europe chrétienne et civilisée signe des traités et espère de conserver quelque rapport de tranquillité.

Il existait dans les consulats du Levant un seul honnête homme, M. L'Homond, consul général à Smyrne; il est destitué comme chouan, et remplacé par Jean Don-Saint- André, terroriste fameux, autrefois ministre protestant dans le Languedoc, et membre du comité de salut public sous Robespierre. Ce choix couvre des intentions qui ne tarderont pas à se développer.

On ne sait si l'ivresse de Buonaparte donnera de l'activité aux armements projetés contre l'Angleterre, et qui sont loin encore de répondre aux formidables annonces du Directoire. — Cette guerre se dépopularise de plus en plus, accable les ports, le commerce, les provinces maritimes, et devient plus odieuse que ne le fut celle du continent.

370 COHllESPOJNDANGE DE MALLEÏ DU PAN

Friboui'i^;, le 22 décembre 1797.

On peut supposer que ce même peuple de Paris, qui courait en foule chaque jour sur les pas de Ramponeau et de Scaramouche, a honoré d'une pareille curiosité ce Buonaparte', que les grimauds de la capitale et des antichambres directoriales comparent à Platon, à César et à Épaminondas. Cependant, dans ce parallèle d'empressement public, Ramponeau reste vainqueur. Les gouvernants et leurs valets, les gazetiers et les rhéteurs ont eu beau sonner du cor, pour appeler l'allégresse et l'admiration des Parisiens, ces sentiments, restés muets, se sont renfermés avec tous les crimes dans les murs' du Luxembourg. Le département de Paris et le bureau de police avaient cependant ordonné au peuple de se réjouir. Paris a été illuminé par arrêt, mais pour éclairer seulement une indifférence morne aux célébrations, aux hymnes, aux immortelles harangues de la fête .

Celle du directeur Barras a mérité la palme ; nul Démosthène de cabaret, nul forcené des Petites-Maisons dans un accès de démence, nul barbouilleur de phrases dans un collège, n'offrirent un pareil modèle d'éloquence.

Après avoir dit avec élégance que Buonaparte avait secoué le joug des parallèles, qu'il vengeait la Prance de la fortune de César, que sa sagesse réconciliait l'homme avec la

* Tléreption de Bonaparte après le traité de CaiTipo-Formio. — Fcto du Luxembourg, 10 déceml)rc.

AVEC LA COUll DE VIENNE (1794-1798). 371

guérie, et qu'il avait médité ses conquêtes avec la pensée de Socrate, il a invité le héros à conquérir sur le champ V insolente Angleterre si constante dans sa haine pour l'ordre social, qui ne sait pas se battre et qui excelle dans l'art des poisons et des poignards . — Allez châtier Londres avec le puissant génie qui vous embrase, l Océan Jîer de vous porter est un tyran indompté qui invoque en mugissant le courroux de la terre. — Allez enchaîner ce gigantesque forban qui pèse sur les mers, etc.

Les auditeurs ont eu à soutenir six mortelles pages de cet épouvantable galimatias, dérobé à Barrère parlant eu 1794. — Tel est le génie, l'éducation, le bon sens, la beauté d'expression et la force d'esprit d'un des premiers magistrats de cette République de bourreaux et de victimes, d'un de ces potentats auxquels l'Europe a la bonté d'attribuer des talents supérieurs et dont elle encense la fortune,

Buonaparte a été plus simple et moins bavard. A l'exception des ministres étrangers, l'audience directoriale à cette magnifique solennité n'était peuplée que de courtisans, de députés montagnards, de voleurs, de mouchards et de la pospolite ' pillarde et assassine qui représente à Paris la nation française.

On a démêlé des ombres dans lajoie simulée d'une partie des auditeurs et de leur clique. Buonaparte peut se tenir assuré que la moitié de ses acclamateurs l'eussent volontiers étouffé sous ses couronnes triomphales. Soit que son caractère sombre s'y oppose, soit que sa profonde dissimulation lui eût dicté un effort de plus, soit qu'il ait eu la sagacité déjuger juste le théâtre et les figurants, il a voilé sa gloire , sa reconnaissance et son orgueil : il cherche à

' Nom donné à la noblesse de Pologne asocniblée eu corpi d'inince,

;}72 COllIlESPOîsDAiNCE DE MALLET DU 1»AN

s'éclipser, se rend invisible, dédaigne la popularité et a partout déposé son faste et ces airs de sultan qu'il réserve pour le congrès. Il est clair qu'il craint beaucoup plus sa grande nation que les princes, les républicains et les généraux européens. La retenue de sa naarche à cet égard prouve combien cette conduite est nécessaire pour retarder l'inévitable dénoûment de cette pompe et de cet enthousiasme accidentel.

Les jacobins et les terroristes observent chaque pas, chaque visite, chaque propos de cet homme, devenu l'objet de leur défiance, qui sera bientôt celui de leur haine et qui n'a jamais été celui de leur amour; car des républicains de cette espèce n'ont jamais aimé ni n'aimeront jamais personne.

Buonaparte parle à Paris de son expédition d'Angleterre, comme il en a parlé dans tous les cabarets de la Suisse, et répète qu'avant six mois, il démocratisera l'Angleterre et brisera les fers d'un peuple esclave.

Pénétré plus qu'aucun de ses prédécesseurs de l'ambition de renverser tous les Gouvernements actuels et de refondre la société civile, ne connaissant en politique que la violence et la duplicité, et ayant en ce genre pour fond de génie le magasin des systèmes révolutionnaires, fermentes dans sa tête sulfureuse, il travaille d'enthousiasme à cette subversioti générale ; c'est là son but le plus prochain, et malgré toutes les vues personnelles qu'on lui prête, j'ai des raisons suffisantes de croire qu'il est encore moins satisfait du présent qu'embarrassé de l'avenir.

Ce qui augmente sa fureur et celle du Directoire contre l'Angleterre, c'est d'observer qu'elle témoigne beaucoup plus de résolution que de crainte, et qu'elle méprise ce torrent d'infâmes atrocités dont elle est journellement le

sujet dans les discours et les actes publics du gouvernementi-

Ces parades civiques, ces dîners solennels, ces chorus, ces applaudissements dont s'enivre une troupe de conjurés qui ont asservi leur pays et leurs concitoyens sous la plus abjecte tyrannie, n'empêchent pas que la France ne dépérisse à Yue d'œil. A la masse exorbitante des impôts directs, les Conseils, par ordre du Directoire, ajoutent la résurrection de divers impôts indirects, autrefois odieux au peuple. Depuis la banqueroute à la dette publique, remboursée pour les trois quarts en bons qui perdent 97 pour 100 sur la place, la circulation est arrêtée, les effets publics n'ont plus de cours, l'industrie est morte, les capitaux ont disparu, les changes se dégradent de jour en jour, l'agriculture écrasée à son tour commence à gémir comme le commerce. Rien, au reste, n'est plus indifférent au Gouvernement. Il a consommé dans l'année qui expire douze cents millions en numéraire, les contributions perçues dans l'étranger, la dette de la Hollande, connue sous le nom de rescriptions bataves, une masse de domaines nationaux aliénés et une valeur incalculable, connue de lui seul, en recettes extraordinaires, telle que les restes de l'emprunt forcé, en anticipations, bons, ordonnances sur la trésorerie; il a suspendu une moitié des pavements publics, soit aux rentiers, soit aux pensionnaires, soit aux fonctionnaires publics; — après avoir spolié les hôpitaux, il les laisse dans la plus horrible misère, ne pourvoit pas même aux besoins des prisonniers, laisse souffrir toutes les dépenses d'administration publique et dicte des tableaux d'opulence, de prospérité, de bonheur publics à Lecoulteux et autres gredins des Conseils, tableaux que trop de gens dans l'étranger ont la simplicité de prendre au pied de la lettre.

Maintenant qu'il n'est plus gêné que par la nature physique des choses, le Directoire vide, sans compter, le Trésor public, sauf à dévorer chaque semestre quelque État étranger et quelque portion nouvelle du capital de la France.

On se promet le pillage de Londres et de l'Angleterre, Une fois maîtres des ressources de cette île, les administrateurs de la Révolution apprendront bientôt au reste de l'Europe l'usage qu'ils entendent faire de ce nouvel accroissement de forces irrésistibles. Si cette entreprise réussit, ses suites sont prêtes, calculées, organisées à Paris. Elles ne sont un mystère que pour les États qui veulent s'aveugler volontairement, nonobstant l'épouvantable expérience qu'ils ont sous les yeux.

Le Directoire, non content d'avoir usurpé, depuis ses attentats du mois de septembre, le pouvoir législatif exercé par ses stipendiaires et ses créatures dans les Conseils, le pouvoir judiciaire, en nommant et destituant les juges à volonté, le pouvoir de vie et de mort, en créant dans chaque départementdes tribunaux révolutionnaires, composés de soldats, sous le nom de commissions militaires, et qui d'un bout à l'autre de la France fusillent chaque jour qui leur plaît sous prétexte d'émigration ou de prêtrise; non content de s'être affranchi de toute responsabilité en nommant lui-même les juges, auxquels la loi attribue la connaissance des accusations portées contre le pouvoir exécutif, le Directoire, disje, vient encore de demander un pouvoir absolu sur la gendarmerie, la destitution arbitraire par lui des accusateurs publics et le droit de punir de mort, prévôtalemeut, quiconque sera par lui qualifié de brigand.

Ce torrent de despotisme qui ne sait plus se mesurer, l'usage effréné que l'on en fait, ce besoin d'un pouvoir im-

modéré, cette foule d'exécutions sanglantes qui se répètent dans les départements, cette multitude de citoyens journellement enlevés, arrêtés, déportés sans forme de procès, la conviction de la France sur les nouvelles calamités qu'on lui prépare, amèneront le dénoûment qui suivit le régime de Robespierre, et peut-être plus prochainement qu'on ne le croit.

Il est certain qu'il n'existe plus d'autre Constitution que la volonté absolue du Directoire; plus d'autres lois que l'enregistrement de cette volonté par une bande de misérables qui ont l'absurde insolence de se nommer encore députés de la nation; plus d'autre moyen de gouvernement que les baïonnettes, plus de revenus que des vols et des exactions. Voilà ce que c'est que la République française en ce moment.

Mais l'instant inévitable approche où cette tyrannie sans titre et sans frein tombera devant le retour des institutions démocratiques et anarchiques, selon le vœu des jacobins et des terroristes, ou sera consacrée, sous des formes moins ambiguës et à force de violences, de supplices et de terreur, dans les mains d'un petit nombre de gouvernants. Cet événement prévu est en ce moment le sujet de l'inquiétude générale à Paris.

Plus de trois cents personnes ont été arrêtées à Paris et dans les départements voisins depuis quinze jours, pour une prétendue et nouvelle conspiration royaliste. Le Directoire a besoin de ce roman pour légitimer ses mesures, tranquilliser les constitutionnels et rafraîchir les alarmes publiques. C'est le directeur Merlin qui est chargé de la fabrication des pièces, comme il l'a été de celles qui ont servi à la proscription des Cinq-Cents. Un des secrétaires de ce Merlin s'étant refusé à rédiger une de ces fables sur les

dépouillements apocryphes et les fictions que lui remettait Merlin, ce directeur Ta fait empoisonner. C'est un fait positif.

Fribourp, le 29 décembre 1797.

Le séjour de Buonaparte à Paris paraît avoir eu pour objet tout autant des intrigues intérieures au Luxembourg que la descente en Angleterre, la dissolution de l'Empire germanique et la conquête philosophique du monde. — Ce général passe pour avoir fait consentir les deux sections directoriales, qui se trouvaient en conflit, à ajourner leur querelle et à se rapprocher'. — C'est en conséquence de cette trêve qu'on est convenu d'un plan pour l'épuration et les choix des prochaines assemblées primaires. On s'est décidé à les convoquer pour conserver au moins l'apparence d'un masque républicain, mais on a efficacement pourvu à les faire mouvoir comme ces oracles qui ne rendaient jamais que les décisions qu'on leur avait dictées.

Les bons républicains, connus par des actes de vertu, c'est-à-dire par une longue épreuve dans la carrière de l'assassinat, du vol, de l'impiété, de l'immoralité, de l'imposture et de la violence, les jacobins, les clubistes, les gagistes de l'autorité seront seuls admis aux élections. Comme

' Dans cet arrangement. Barras a eu le dessous; Sieyès, Bewbell et Merlin ont conservé tout l'avantage. Toute espèce de modération a été proscrite, et le plan des mesures extrêmes, soit au dedans, soit au debors, adopté.

{Note de Mallet du Pan.)

en 1792, on en écartera la nation par l'ouverture d'un registre où nul n'osera s'inscrire, s'il n'a, comme on le dit dans les comités, donné des gages à la République, On a transféré le lieu des séances d'un grand nombre de ces assemblées futures, en dépouillant de ce droit toutes les villes qui ont marqué de l'opposition et en leur substituant des bourgs dominés parles jacobins, ou des cités dans lesquelles on a posté de bons généraux révolutionnaires. Des détachements de troupes seront chargés de maintenir la liberté des élections, c'est-à-dire que le champ sera exclusivement réservé aux jacobins et aux créatures du gouvernement, — On a de même pourvu aux expéditions de terreur et arrangé les choses de manière que sûrement aucun propriétaire paisible, aucun père de famille prudent, aucun citoyen doué de quelque honnêteté, ne sera tenté d'aller se présenter aux assemblées.

Les choix sont déjà déterminés ; dans chaque département, on a prévenu les clubs, nommés constitutionnels, de réunir leurs suffrages sur tels ou tels individus ; ces clubs seuls nommeront réellement les députés, sur la présentation du Directoire et des comités dirigeants à Paris : ils renouvelleront ce qu'on vit en 1792, une Convention choisie dans la lie de la France, et partout où le peuple, le public, une masse de citoyens indépendants menaceraient de quelque résistance légitime à ces combinaisons, en voulant user de leur privilège, la baïonnette, les supplices et la déportation en feront justice,

La plupart des anciens conventionnels montagnards sont désignés pour entrer dans le nouveau Corps législatif.

On s'aperçoit que^ depuis quelque temps, par une suite inévitable de l'exercice de la tyrannie, le Directoire force toutes les mesures et ne garde plus de ménagements. — Il

ne restait plus ni liberté d'opinion, ni liberté de la presse; mais le Gouvernement tourmenté de l'exécration dont il est l'objet et ne pouvant plus supporter que des adulations, vient de proscrire encore seize journaux, dont la platitude, la soumission, les réticences, semblaient garantir l'innocence, mais qui ont fait suspecter leur civisme par quelques réserves dans les éloges que commande le Directoire pour tous ses actes, toutes ses opinions et même toutes ses pensées.

Par ce moyen, il ne reste plus en France d'autres feuilles publiques que des libelles officiels révolutionnaires, où la religion, la morale, les mœurs, les conventions humaines, le droit naturel, les souverains étrangers, leur personne, leur autorité, les fondements de leur autorité, sont journellement insultés avec une effronterie dont la perversité et le cynisme n'ont pas encore eu de modèle. Ces feuilles, leurs doctrines, leurs blasphèmes, leurs outrages sont soigneusement copiés par les gazetiers en Allemagne, en Italie, dans le Nord, et excepté en Angleterre, cet évangile du crime et du chaos n'est contredit par aucun écrivain. — Bientôt, les Gouvernements auront le temps d'apercevoir les effets de cette propagation et de se repentir de l'indifférence avec laquelle ils laissent ces levains et ces narrations se dissémiminer dans toute l'Europe, tandis que par ménagement pour le Directoire, on n'ose leur opposer aucun contrepoison.

Le Gouvernement a fait arrêter deux à trois cents personnes pour une prétendue conspiration royaliste, dont il a gardé le secret par-devant lui, sans en donner connaissance aux tribunaux et aux Conseils, sans donner cours à aucune accusation légale, ni à aucune procédure. — Sous cent prétextes journaliers, il dispose de cette manière de la

liberté, de la propriété, de la vie des citoyens, qu'on continue à enlever, à déporter, à fusiller, en détail et sans bruit'. — Personne en se couchant n'est sûr de se réveiller libre le lendemain. Ces horreurs s'exécutent avec moins de solennité et plus de prudence que sous Robespierre; mais si le régime actuel subsiste, le nombre des victimes sera aussi grand.

Les chouans, auxquels se joignent nombre de mécontents désespérés, ont recommencé leurs rassemblements dans le Perche, l'Anjou, le Maine; ces provinces viennent d'être garnies de troupes.

A mesure que la République s'étend soit par les conquêtes, soit par les traités de paix, soit par des invasions imprévues, le projet de généraliser la Révolution et de bouleverser l'Europe entière , sans distinction de puissances, se fortifie et s'affermit dans les Comités gouvernants. Ce n'est plus un, deux, trois États , ce ne sont plus seulement des puissances ennemies qu'embrasse cette vaste entreprise. Son exécution s'avance chaque jour avec une telle rapidité , qu'il n'y a pas un enfant dans 1 étendue de la France qui n'adjuge à la République ou à ses lois , à la Révolution et à son régime la souveraineté du continent. Tel fut en 1792 le système du parti girondin, conduit par Brissot, Gondorcet, Sieyès, et que Robespierre, préoccupé de l'intérieur, avait oublié. La facilité avec laquelle l'Europe semble se prêter à cette catastrophe, et l'étendue des premiers succès, ontfait revivre

* « ...Arrestation d'un grand nombre d'individus, ou prévenus d'émigration, ou prêtres insoumis, ou fuyards de la première réquisition, ou enfin, dont les papiers n'étaient pas en règle... Nous avons écarté des fonctions municipales... quelques citoyens qui, par une conduite peu morale ou par des opinions politiques peu conformes à la Constitution de l'an III, pouvaient égarer le peuple, perpétuer les préjugés de l'ancienne servitude... » (^Compte rendu par les administrât, du départ, de la Seine. — Scfimidt, t. IIl, p. 290.)

380 r.ORRESPONDAîSCE DE MALLET DU PAN

ce vaste dessein, dont l'accomplissement et les moyens sont concertés et déterminés. La République cisalpine est chargée d'envahir et de subvertir le reste de l'Italie; on ne s'en tiendra pas là : les expédients, les machines et les acteurs sont déjà lancés pour opérer une révolution totale dans l'Archipel et dans les provinces de l'Empire ottoman qui l'avoisinent. La Suisse est en ce moment dans l'alambic et ne tardera pas à être dissoute. Pendant qu'on s'empare, au mépris des conventions et des droits les plus sacrés, de districts qui couvrent le canton de Berne à l'occident, pendant qu'on entoure de troupes cet État qui ne se laissera sûrement pas anéantir aussi paisiblement que l'ont fait Gènes et Venise, on va travailler à brouiller les cantons entre eux, à diviser les régences, à provoquer par toutes les pratiques d'usage quelque noyau d'insurgents, de rebelles, de malfaiteurs , que le Directoire appellera le peuple suisse et qu'il prendra sous sa protection armée. Berne et les cantons fidèles auront alors à défendre en même temps leur indépendance et leur autorité. Des milliers de libelles, de placards, d'écrits incendiaires, sont répandus par les agents français, pour persuader au peuple de la Suisse qu'on n'a aucun dessein de l'incorporer à la France, mais que la grande nation se borne à l'aider à recouvrer la plénitude de ses droits, c'est-à-dire à renverser le gouvernement, la religion, les propriétés, pour adopter la raunicipalisation et le régime révolutionnaires. Le Directoire lui-même, dans ses proclamations et ses arrêtés, avoue hautement ce but, et certes nous n'avons pas besoin de cet aveu pour être complètement certains de ses projets. Lorsqu'il aura disloqué et dissous le Corps helvétique, il en formera une république démocratique sous sa tutèle et sa direction , et qui , sous la bannière et la vassalité de la France, lui servira, ainsi que la Gisal-

AVEC l.A COUR DE VIEISNE (1794-1798). 381

pine, d'avant-poste pour conquérir k la Révolution le midi de l'Allemagne. Quant à l'occident et au nord de l'Empire germanique, ils ne tarderont pas à subir la même destinée, par les mêmes causes et les mêmes moyens. On emploiera à leur républicanisation les mêmes mesures que l'on prend en Italie et en Suisse; alors les puissances qui auront cru se maintenir debout par des traités, des arrangements, des pactes avec le Directoire, se verront très- incessamment ou obligées d'en subir la loi, ou attaquées par les forces colossales de la République, qui y joindra deux cent mille Italiens, Suisses ou Allemands révolutionnés et républicanisés par elle, pour en faire les premières colonnes de son armée. Ce n'est pas une conjecture, c'est un plan positif et certain que je raconte : on ne tardera pas à en voir l'entier développement.

Fribourg, le 4 janvier 1798.

L'état intérieur de la France empire avec une telle rapidité et présente un spectacle si effrayant, qu'en le peignant avec fidélité , on serait probablement accusé d'exagération. Les papiers publics ne fournissent plus aucune espèce de lumière aux étrangers. La narration des faits les plus simples et les plus notoires leur est interdite. Sous Robespierre , du moins , on laissa aux journalistes la liberté de publier les crimes de l'autorité, qui, bien loin d'en redouter la manifestation , s'en servait comme d'un moyen de terreur;

le sang coulait à flots, et chaque jour les journalistes nommaient les victimes de la veille.

Une tyrannie plus raffinée , sans être moins atroce , a succédé à celle-là. Moins aguerri que l'ancien Comité de salut public, le gouvernement frappe et défend, sous peine de proscription, de dire qu'il a frappé. L'inquiétude, la défiance et l'effroi sont dans chaque famille; à Marseille, presque tout ce qui restait de gens honnêtes et riches sont emprisonnés. Les mêmes arrestations ont lieu à Lyon , à Rennes, à Bordeaux, dans la plupart des grandes villes; les villages mêmes sont infestés de délateurs , d'mquisiteurs et de sbires. Les enlèvements clandestins se multiplient à un point effravant. Paris et la France voient chaque jour disparaître des citoyens, arrachés de leurs foyers sans aucune forme et soustraits à leurs juges légitimes. Les commissions militaires établies dans les départements continuent à fusiller un grand nombre d'individus prévenus ou suspects d'émigration, de royalisme, etc., etc. Les agents du gouvernement veulent-ils perdre un citoyen et ravir sa fortune , ils l'inscrivent sur les listes d'émigrés. On n'en sort plus, toute réclamation est devenue inadmissible. On n'outrera point la description en affirmant que , dans cet état de désolation où le citoyen se trouve enveloppé à la fois par les expédients du machiavélisme et par les violences de la force, on donne des regrets à Robespierre.

Personne n'ose ni se plaindre, ni se communiquer, ni aborder un tribunal. Plus de lois protectrices , plus d'administrations tutélaires ; les gens de bien dont les dernières Assemblées les avaient composées sont tous écartés, et remplacés par des jacobins forcenés. Opprimant l'Empire par ses soldats, par ses arrêtés et par cette foule d'hommes indignes dont il a peuplé les autorités administratives et les

AVEC l.A COUll DE VIENISE (1794-1798). 383

tribunaux, le gouvernement craint tout le monde; mais il craint ses complices et ses coadjuteurs beaucoup plus encore que ses ennemis.

Le régime actuel est révolutionnairement constitutionnel ou constitutionnellement révolutionnaire; mais ces formes méprisées et méprisables d'une apparente légalité ne suffisent plus, et le besoin de recourir à de nouvelles tricheries politiques se manifeste de plus en plus.

Les formes dont je parle servent trop puissamment les jacobins et les anarchistes. Leur menaçante opposition a forcé les gouvernants , leur comité secret et leurs affidés du Cercle constitutionnel, de renoncer au projet d'écarter les prochaines élections et de proroger les débris subsistants du Corps législatif.

Or, cette convocation des Assemblées primaires engendre l'un ou l'autre des dangers suivants : ou les élections seront libres, et alors les mécontents, les opprimés, les adversaires du régime actuel qui forment au moins les deux tiers , les trois quarts même de la France, feront des choix semblables à ceux de l'année dernière, choix qui arracheront le Corps législatif à la dépendance du Gouvernement; ou les élections seront comprimées, asservies, composées exclusivement de républicains , et alors les jacobins les plus exaltés seront infailliblement portés à la législature, ou, s' établissant rivaux du pouvoir exécutif, ils travailleront à s'en emparer, à déplacer les gouvernants actuels et à donner à la France une Constitution à leur manière.

Le Directoire prévoit cette alternative, sans avoir encore trouvé un moyen d'en prévenir l'effet. En attendant, ceux de ses membres qui tiennent le plus au système jacobin prévalent absolument, et la majorité des Conseils est de mémo absolument jacobine.

384 COKUESPONDANCE DE MAELET DU PAN

L'ascendant de Barras a baissé devant celui de Rewbell, de Merlin et de Sieyès. Buonaparte s'est ressenti de ce chan- {jement. On était persuadé à Paris qu il ne reviendrait pas à Rastadt, Rewbell désirant confier exclusivement la négociation aux deux autres plénipotentiaires , dont l'un , Bonnier d'Arco , ancien président de la Chambre des comptes de Montpellier, autrefois gentilhomme, jacobin et conventionnel forcené, a été le secrétaire confidentiel de Rewbell, depuis l'avènement de ce dernier au Directoire.

Il est visible que l'étoile de Buonaparte a pâli de jour en jour. Objet d'indifférence pour le peuple et le public, de défiance pour les jacobins, de jalousie pour tous, les festins, les hymnes, les santés, n'ont pu réchauffer une admiration vite lassée; on ose prédire avec assez de confiance qu'à moins qu'on ne rende à ce général un théâtre, qu'une nouvelle guerre ne le remette en scène , et que quelques succès éclatants dans l'expédition d'Angleterre ne viennent soutenir son existence, c'est un homme décidément fini. Telle est la loi immuable de la Révolution , et le génie indestructible de la République française.

Les préparatifs de l'expédition d'Angleterre avancent très-peu. Cette guerre est tellement dépopularisée , et le Directoire si embarrassé dans ses finances, qu'il vient d'avoir recours à une grossière et insignifiante charlatanerie pour réchauffer le zèle. Il a fait arriver à sa barre une députation postiche du commerce de Paris , pour lui offrir un prêt de 25 millions, hypothéqué sur la conquête de l'Angleterre; Trois banqueroutiers et quatre marchands sans crédit formaient cette députation, qui ne prête pas elle-même aU gouvernement, mais qui offre son intervention pour lui trouver des préteurs.

P. S. — Le Directoire vient de rompre la glace en jetant le gant au canton de Berne. Par un arrêté du 27 décembre, il avait ordonné au ministre des relations extérieures de lui faire sans délai le rapport d'une pétition de plusieurs habitants du pays de Vaud, tendant à obtenir, en exécution d'anciens traités, la garantie de la République française pour le rétablissement de leurs droits.

Par un second arrêté du 29 décembre, il a ordonné h son ministre près le Corps helvétique « de déclarer aux « gouvernements de Berne et de Fribourg que les membres «< de ces gouvernements répondront personnellement de la n sûreté individuelle et des propriétés des habitants du pays « de Vaud qui se seraient adressés , et pourraient s'adresser « encore à la République française , pour réclamer, en vertu K d'anciens traités, sa médiation à l'effet d'être maintenus ou « réintégrés dans leurs droits » .

L'auteur de cette correspondance avait annoncé antérieurement cette marche inévitable du Directoire, par laquelle, s' érigeant en arbitre des lois et des droits d'un État souverain et étranger, il excite à la rébellion les sujets, pour en prendre occasion de les soutenir à main armée. Tel est le droit des gens de la République française; elle n'en aura jamais d'autre envers les puissances quelconques de l'Europe, et, aussitôt qu'elle aura achevé de les isoler, de les désunir et de les affaiblir, elle se propose d'employer pour les perdre la même tactique qu'elle déploie contre la Suisse, comme elle l'a fait contre Venise, Gênes, etc., etc.

La baronne de Staël, accusée d'avoir remis au ministre

des affaires étrangères, à Paris, un mémoire en faveur des

Suisses, a reçu ordre de sortir de France dans trois jours.

Le gouvernement et l'universalité du peuple dans le canton

386 CORIIESPOINDAINCE J)K MALJ.KT DU PAN

de Berne sont déterminés à périr les armes à la main, plutôt que de livrer leur indépendance.

Fribourg, le 13 janvier 1798.

La Révolution en France n'appartenant plus au peuple et au public, elle a pris le caractère d'une conspiration continue , tramée dans les ténèbres par les chefs divers d'une faction usurpatrice et concentrée. Ses projets, ses actes et sa marche ont perdu cette notoriété hardie que les clubs, l'enthousiasme populaire, l'anarchie des partis, leur avaient imprimée. La Révolution est, au pied de la lettre, devenue un tripot, où un certain nombre de joueurs jouent en secret la destinée de l'Europe à coups de dés, combinent les moyens de s'en assurer les dépouilles, préméditent sans relâche, non pas seulement de conserver leur pouvoir, mais de l'étendre, de le concentrer dans le plus petit nombre des acteurs, et de se sacrifier mutuellement à leur ambition personnelle.

Ce travail infernal est l'origine d'une multitude d'intrigues secrètes , de cabales diverses , de projets , de conciliabules couverts où se traite le présent, où se décide l'avenir. La République française offre l'image de l'intérieur d un sérail d'Asie où la vie et la mort, l'existence de l'Empire et celle des citoyens , dépendent de calculs et d intrigues domestiques.

Il est donc détenu infiniment plus difficile de pénétrer ce

AVEC I.A COU H DE VIEMNE (1794-1798). ;iS7

dédale qu'il ne Tétait autrefois d'observer le mouvement libre et patent de la scène , et , à l'aide de faits généraux, d'augurer les événements prochains. Tout se passe derrière la toile ; les acteurs sont sous le masque ; ce n'est que par la connaissance de leur caractère , de leur position , de leurs vues dominantes , qu'on peut apprendre ce qu'ils s'étudient à dissimuler et ce dont, sous peine de déportation, ils ont mterdit à la parole et à la plume de s'occuper.

Dans cette obscurité , il est cependant un point visible et permanent. C'est un fait qu'il n'existe aucune cohésion, qu'il n'y en a même aucune de possible entre les conducteurs , momentanément réunis , de ce char rapide qui les entraîne beaucoup plus qu'ils ne le dirigent.

Gela est absolument vrai de la politique intérieure. L'impulsion n'appartient ni au gouvernement, ni à aucun de ses chefs. L'étranger qui ne voit que des noms , qui attache le pouvoir et les causes à des noms , l'étranger est encore à l'alphabet de l'histoire du temps présent, et les événements qui se succèdent depuis six ans l'ont malheureusement trop bien démontré.

Ce n'est ni Rewbell, ni Buonaparte, ni Sieyès, ni Merliû qui régnent; c'est la Révolution, c'est le mouvement irré^ sistible qu'elle a imprimé aux hommes et aux affaires ; c'est la force de gravité journalière qu'elle exerce sur eux; c'est la dépendance où elle retient quiconque est, pour un moment , appelé à l'administrer.

Quand on parle sans cesse de la force du gouvernement^ de la puissance de la République, du crédit de tels ou tels meneurs, on fait un véritable solécisme. — ■- Puissance, crédit, force, tout cela appartient à la Révolution seule, à ses principes, à ses crimes passés, à l'enchaînement d'intérêts qu'elle a fait naître, à ce foyer de passions volcaniques qui,

388 CORllESPOJsDAINCE DE MALLET DU PAN

faute d'avoir été éteint à temps, menace de consumer le monde entier sans distinction de gouvernements, d'amis, d'ennemis, sans que les traités, les pactes, les transactions, ni la signature d'un Treilhard, d'un Barras ou d'un Talleyrand, puissent le moins du monde prévenir cette catastrophe.

Si les chefs actuels l'accélèrent, s'ils y travaillent avec • impétuosité, c'est moins spontanément, c'est moins par le Vœu personnel de la plupart d'entre eux, que par la nécessité où ils se trouvent de pousser la révolution qu'ils ne peuvent arrêter, et qui finirait par les perdre bien vite, s'ils ne lui donnaient au dehors des aliments à dévorer.

Guerre ou paix, les effets terribles seront les mêmes, par- Ce que les causes en sont aujourd'hui indépendantes de la guerre ou de la paix, — La journée du 4 septembre dernier a été pour l'Europe comme pour la France le coup de grâce à toute espèce de tranquillité, à toute résurrection prochaine de justice et de bonne foi publiques.

Les avis les plus récents de Paris confirment l'opinion générale d'un nouveau coup de théâtre prochain qui, encore une fois, changera la formé et les instruments suprêmes de la puissance révolutionnaire. Ces crises ne se préparent plus en plein air, à la clameur publique, à la tribune comme autrefois; mais leur cause irrésistible est évidente.

Les directeurs n'ont qu'un but, celui d'étendre, de perpétuer leur pouvoir; mais ils ont aussi celui de le concentrer, de le limiter à leur personne et au système de quelques uns d'entre eux et non de tous, de le réserver à leurs complices et d'exclure les amis de leurs ennemis. — Le disseil'timent sur les moyens est le même que sur le but. Ces deux cent cinquante valets qui font des lois à la journée, et qui s'intitulent représentants de la nation, renferment des

AVEC LA COail r)E VIENNE (1794-1798). 389

hommes ardents ou dévorés du besoin des grandes places, ou liés à quelqu'un des partis directoriaux. Les premiers, piliers éternels du jacobinisme, voient dans son triomphe complet celui de leur ambition et de leur rapacité. Ces deux sentiments, ambition et rapacité, âme de T esprit révolutionnaire, appartiennent à la foule ^ombreuse des jacobins, des novateurs, des républicains qui ne peuvent souffrir longtemps les mêmes individus dans les emplois supérieurs.

Il ne faut que des lumières très-communes pour apercevoir les explosions auxquelles ces ferments aboutiront incessamment.

Le Directoire n'étant pas assez riche d'un milliard et quatre cents millions qu'il a reçus en numéraire dans le cours de l'année, a appelé à son secours les emprunts volon^ taires et les offrandes patriotiques, sans lesquels il lui deviendrait, dit-il, moins aisé, nonobstant le génie de Buonaparte, de piller la banque de Londres, d'envoyer les pairs de la Grande-Bretagne à la Guyane, ainsi que la famille royale, d'envoyer à réchafaud le Roi et ses ministres, et d'ajouter à sa puissance les flottes, les magasins, les métaux, les richesses mobilières de la Grande-Bretagne. Les injures à cette puissance ne réussissent pas mieux que les invitations amicales aux Français de montrer leur libéralité civique. — L'expédition projetée traîne dans tous les détails d'exécution, et la rage que manifeste le gouvernement dans ses imprimés a sa principale cause dans l'opposition que montre l'Angleterre à passer sous le joug et à solliciter la paix sans conditions, à genoux.

P. S. — Les jacobins gagnent rapidement du terrain. Ils viennent de faire confirmer les décrets atroces de 1792 et de 1 793 contre les prêtres. Le génie du directeur Merlin ^xcXç

toutes les résolutions. Par l'organe d'un bandit terroriste, nommé Pons, une commission des Cinq-Cents vient de proposer une mesure qui caractérise l'état où la France va être réduite. Pour assurer le triomphe des sans-culottes aux prochaines élections, la commission a décidé de vendre le droit d'y assister, à tous les misérables, à tous les coquins indigents qui payeront une contribution de cinquante sols; contribution qui servira, a dit le rapporteur, aux frais delà descente en Angleterre. Voilà le droit de nommer les représentants du peuple mis à l'encan par une loi, dans une prétendue République qui est à sa cinquième année d'existence.

Pour venger efficacement et protéger la liberté des mers, le Directoire a dicté aux Corps législatifs de consacrer la confiscation de tous les vaisseaux neutres qui porteraient des marchandises anglaises, quel que Jût le propriétaire, et d'interdire l'entrée de tout port français à tout vaisseau neutre qui aurait relâché en Angleterre.

Toutes les violences, tous les excès, le mépris de toute pudeur, de toute bonne foi, de tout traité, de tout droit naturel, sont à l'ordre du jour. C'est tête levée qu'on professe, qu'on prépare, qu'on exécute le dessein de renverser l'Europe entière sur ses fondements, soit par des invasions, soit par des révolutions ; aucun État ne sera excepté. L'événement justifiera dans peu de mois cette affirmation solennelle, qu'une trompeuse sécurité prendra peut-être, comme ci-devant, pour une pure déclamation.

Fribourg, le 19 janvier 1798.

Catherine de Me'dicis, exposant sans cesse le salut de la France pour conserver son autorité, y réussit quelques moments en armant le parti catholique contre le parti protestant et les Guises contre les Bourbons,, pour les accabler les uns par les autres. Cette politique amena la Saint-Barthélémy, le meurtre de Henri III et enfin le triomphe de la Ligue. Le Directoire, depuis deux ans, a voulu imiter Catherine de Médicis ; sa pitoyable et tyrannique habileté n'aura de même d'autre résultat que de ressusciter le triomphe de la secte et des principes révolutionnaires les plus exagérés.

Barras et les thermidoriens, provocateurs de la journée du 4 septembre, se repentent aujourd'hui de cette expédition, qui en leur rendant nécessaire le secours d'une classe active, énergique et expérimentée de républicains ennemis de toute autorité, les livre à des ennemis bien plus implacables, bien plus dangereux que ceux dont ils se sont défaits.

Le Directoire se trouve en l'air entre ses usurpations et une constitution qu'il a ruinée et dont il a perdu l'appui, entre une masse innombrable d'opprimés et une faction insatiable qu'il n'a satisfaite qu'à moitié et qui exige une rétribution complète.

Entraîné par le torrent dont il a ouvert le cours et par la majorité de ses membres, il est forcé de redonner, malgré

lui, aux jacobins l'influence, les places, le crédit et cet empire des doctrines incendiaires qui minent. sa propre puissance encore plus qu'elles ne servent à prévenir la contre-révolution; mais, depuis le 4 septembre, le Directoire n'a plus le choix des moyens et des personnes ; il faut puiser les uns et les autres dans la fange de la révolution et des révolutionnaires, et prendre ses serviteurs parmi des hommes qui ne serviront jamais que leur délire, leur passion d'anarchie sanguinaire et leur intraitable dépendance. A mesure que les élections approchent ' et que les embarras du gouvernement se multiplient, le Conseil des Cinq-Cents devient moins maniable et plus emporté dans ses propositions. Aucune, il est vrai, ne menace encore l'autorité du Directoire; mais la plupart sont des batteries d'attente pour renverser définitivement la constitution actuelle, et y substituer le régime de 1793. On aperçoit de loin en loin quelque velléité de résistance dans le Conseil des Anciens ; mais le caractère de ses membres et l'expérience dernière suffisent à prouver combien ridicule et impuissante est cette faible opposition.

Tous les indices annoncent d'effroyables élections. Livrées à ce que la France renferme d'hommes les plus infâmes, les plus embrasés de la soif du désordre, des places et de rapine, elles offriront le même spectacle qu'en 1792 et auront probablement des effets non moins sinistres.

Le Directoire le prévoit ; jusqu'ici il n'a pas osé supprimer ces élections; il le peut encore moins aujourd'hui qu'il ne le pouvait il y a trois mois. Cependant, sous peine de son existence, il doit prévenir ce moment, où l'autorité législa-

' Elles devaient avoir lieu en prairial.

AVEC LA COUI\ DE VIE>s>'E (1794-1798 . 393

ive, lui échappant tout à fait et maniée par des hommes ardents et audacieux, tendra immédiatement à concentrer en elle-même les pouvoirs.

Mais le gouvernement n'est point uni. Nul de ses membres, quelle que soit d'ailleurs la violence de ses opinions, ne peut désirer ni seconder un triomphe qui les écrasera tous; mais les uns s'en voient les victimes nécessaires, tandis que les autres espèrent en demeurer les coadjuteurs; Barras et les siens relèveraient volontiers le parti opprimé en septembre dernier : Merlin, llewbell et La Revellière préfèrent les risques du jacobinisme transcendant, à celui de ressus' citer un parti qu'ils ont en horreur.

Quoi qu'il en soit, on doit se convaincre que le mode actuel d'exister chancelle, n'est plus soutenable et qu'il fera place à un despotisme atroce, concentré et sanglant, soit dans les mains du Directoire s'il peut, s'il veut anéantir la constitution et les jacobins, ou dans celles des chefs de ce dernier parti si l'impulsion courante n'est pas arrêtée par quelque force supérieure.

En attendant, le Directoire jette des hochets à la frénésie révolutionnaire, en l'occupant de ses conquêtes extérieures, en lui montrant partout des gouvernements à renverser, des extensions du démocratisme, des pillages à exécuter. Il est, à cet égard, esclave absolu de l'esprit révolutionnaire; ce n'est ni par goût ni par choix que Barras, que son collègue François de Neufchâteau, que les thermidoriens, que l'évêque d'Autun et d'autres fondent partout des républiques désorganisatrices, créent chaos sur chaos, outragent une puissance après l'autre, préméditent une guerre en se levant, en dressent le plan à leur coucher, et de jour à jour enterrent l'Europe sous les ruines de la France. Ce système n'est point celui de tel ou tel gouvernant; il appartient à leur

position, ù l'empire du génie révolutionnaire qui ne permet plus au mouvement de s'arrêter, et au besoin qu'a le gouver» nement d'en occuper l'incendiaire activité.

Ce serait une erreur, par exemple, que de présumer au Directoire aucun dessein sérieux d'une descente en Angleterre ; il n'a pas plus de confiance en sa marine que dans l'inventeur qui lui a proposé de pousser des armées sous l'Océan, ou dans la chimère d'un autre fou de les transporter en ballons. Les arsenaux et les magasins de la marine sont dans un état déplorable. Les manœuvres les plus simples sur les vaisseaux deviennent très-difficiles , parce que les cordages sont d'une qualité défectueuse ; les officiers actuels n'entendent rien aux grandes manœuvres, les équipages sont fort mal nourris et presque nus. On ne les retient dans la subordination qu'à force de coups de bâton , et il est indubitable qu'en cas de rencontre ils resteraient bien en arrière des Hollandais. — Le ministre actuel de la marine est un homme borné qui ne doit son élévation qu'à son jacobinisme. Depuis plus de quatre mois il ne lui a été assigné pour les dépenses extraordinaires de son département que vingt-cinq mille livres par mois.

Mais le Directoire fait parade de cette descente, pour avoir un prétexte de ne licencier aucune partie de l'armée, pour arracher de l'argent à la nation et dans l'espoir que ses menaces, ses forfanteries, ses emprunts simulés, ou ranimeront à Londres le parti de l'opposition, ou forceront le ministère aux conditions qu'il entend lui prescrire.

Mais il sera peut-être la dupe de cette exaltation de commande qui, des écrits du Directoire, passe plus sérieusement dans la tête des jacobins et des fanatiques qui ne voient qu'avec horreur dans la constitution anglaise un roi, des nobles, des évêques, etc. Tous les pillfirds de

rarmée espèrent s'enrichir par le sac de Londres, et le gouvernement s'est trop avancé pour pouvoir reculer, s'il vient à être poussé par les flots de l'opinion; mais, quoi qu'il arrive, loin de la craindre, les Anglais doivent désirer la descente, car il y a peu de doute raisonnable à former sur la catastrophe qui en serait la suite.

La Suisse occupe fortement les pensées du Directoire; il a encore été poussé à ce projet de subversion par l'esprit du temps et par l'ascendant des révolutionnaires universels. Plusieurs de ses membres y ont inutilement résisté ; mais le gant est jeté. Les Suisses ont à choisir entre le duel et le poison, c'est-à-dire la révolution intestine, la plus complète, qui ne laissera plus de ressources, ou une résistance qui laissera quelques chances et surtout celle du temps. Quant aux esprits chimériques qui chercheraient des milieux, des concessions, des changements, pour prévenir la ruine totale des gouvernements helvétiques, ils ne connaissent guère le temps présent, les novateurs du jour et le caractère immuable de cette révolution toute d'une pièce, qui ne souffre aucune modification, et qui ne s'arrête pas même lorsqu'elle a atteint le terme le plus extrême.

Frihoury, le 28 janvier 1798.

Ce qu'on a la courtoisie d'appeler Gouvernement de la République française n'a été, n'est et ne sera jamais qu'un mode passager d'existence politique, une pure transition

d'une révolution à l'autre. Ceux qui établissent leurs plans et leur conduite sur la nature momentanée de ce régime ne font autre chose que de bâtir leur demeure sur les nuages.

Nous avons annoncé sans interruption qu'incessamment la forme actuelle de la tyrannie irrégulière qui opprime la France et qui subjugue l'Europe sans combattre, ferait place à un autre ordre révolutionnaire ; nous avons indiqué les causes et les symptômes de cet événement, dont les indices se manifestent et dont les mobiles se développent de jour en jour.

La force du gouvernement et son autorité ne s'exerçant absolument que par violence et se trouvant concentrées soit dans l'exécution de ses projets contre l'Europe entière, soit à prévenir dans l'intérieur les complots des factions et à comprimer la haine publique, le pouvoir exécutif est nul pour tout le reste : une désorganisation visible et manifeste de la société se développe rapidement, parce que les tribunaux sont sans action, les lois civiles et domestiques anéanties, les freins et les liens moraux dissous, l'énergie et la nécessité du crime excitées par l'exemple du gouvernement, par la misère et la dépravation publiques. Il n'existe plus du tout d'administration : les autorités contituées sont hors d'état de suivre, de connaître, de faire exécuter cette multitude de règlements de circonstance qui changent toutes les semaines, qui ne sont autre chose que des édits de proscription, et dans lesquels consiste la seule et unique police qui existe encore en France.

Le Corps législatif, tombé dans le mépris et frappé d'ignominie, attend les nouvelles élections pour sortir de l'opprobre et de la dépendance; le Directoire, ne recevant d'autre secours de cette Assemblée que les ordonnances

AVEC LA CODll DE VIEISNE (1794-1798). 397

imparfaites et insuffisantes qu'il lui commande, aspire à envahir la législation.

De là les idées de dictature, autour desquelles les chefs dominants à toutes les époques ont déjà circulé, qui se reproduisirent au mois de septembre dernier, qui furent hautement rejetées, et qu'on tente de reproduire à l'approche et par la crainte des nouvelles élections.

Barras et sa cabale, principaux promoteurs de cette mesure, voudraient porter Buonaparte à la dignité de dictateur, en faisant consentir le Directoire à se réduire au rang de ses ministres.

On a vu des dictateurs, comme à Rome, nommés en vertu de la loi qui autorisait cette nouveauté, pour un temps momentané. On a vu des chefs de parti, tels que Sylla, César, Cromwell, devenus tout-puissants, s'élire dictateurs les armes à la main ; mais un dictateur nommé par ses supérieurs, par ses collègues en autorité, par des révolutionnaires jacobins, par des hommes à qui n'a coûté aucun forfait pour atteindre le pouvoir et pour le conserver, par des misérables qui, connaissant à fond leur scélératesse mutuelle, se craignent l'un et l'autre bien plus qu'ils ne craignent leurs ennemis! Qu'un semblable projet s'exécute au sein du fanatisme de l'égalité, dans une Répubique qui n'a d'autres partisans, d'autre appui que les jacobins, les ambitieux désespérés, les enthousiastes de l'indépendance! qu'il s'exécute en France, chez la nation la plus vaine et que la Révolution a rendue ennemie de toute espèce de supériorité! Si ce phénomène a lieu, on peut demeurer certain qu'il ne durera pas longtemps. Malheur à l'imprudent qui osera recevoir cette couronne funeste !

Buonaparte joue le modeste et le désintéressé, paraît rejeter les projets de sa cabale et, dévoré d'une ambition

sans bornes, est réduit à la dissimuler, pour écarter encore quelque temps l'épée de Damoclès suspendue sur sa tète. Un homme qui n'a pas même eu le crédit de se faire conserver plénipotentiaire à Rastadt ne paraît guère en posture de dictateur.

Pendant ces intrigues, Merlin, le plus fourbe, le plus astucieux, le plus pervers sans aucune comparaison, de tous les membres du Directoire, prend un ascendant marqué sur ses collègues, décide la balance de leurs décisions et cherche à les perdre tous en servant alternativement les passions de chacun d'entre eux.

Les montagnards des Cinq-Cents, les républicains intraitables, les anarchistes de profession, guettent ces intrigues, surveillent ces projets et se préparent à les déjouer. Les Cinq-Cents, qui entraînent la majorité des Anciens, sont las du joug directorial et commencent à se mutiner sérieusement. Ils affectent de reprendre un ton de dignité et d'indépendance, et aussitôt qu'ils auront été joints par les députés qu'on doit élire dans deux mois, la scène changera et le duel commencera.

Si le Directoire n'est pas parvenu à empêcher ces élections, ou à concentrer soit dans ses mains, soit sur la tête d'un dictateur, la totalité de l'autorité publique la plus illimitée, le sceptre rentrera parmi la cohue des jacobins, et le Corps législatif redeviendra une Convention toute-puissante.

L'opération de la saisie des marchandises anglaises en France a été essentiellement une mesure de brigandage contre les négociants. Le gouvernement, après s'être emparé de leurs magasins, fait revendre les mêmes marchandises à son profit, et aussitôt qu'elles seront écoulées, il revendra au commerce la permission d'importer des articles d'Angle-

AVEC l..\ cour. DE VIENNE (l7i>V-17«>«;. VM)

terre, comme il l'a fait précédemment, puis les confisquera une seconde fois.

Douze mille hommes de Tarmée d'Italie, division de Masséna, sont arrivés du 18 au 2 4 aux frontières méridionales du canton de Berne, sous les ordres des généraux Ménard et Rampon. On en attendait encore six mille les jours suivants. Comme cette division n'a point de magasins, il est évident qu'on la destine à entrer immédiatement en Suisse ; le pays de Vaud qu'elle menace est dans une fermentation qu'excitent cent libelles incendiaires, l'argent, les pratiques des émissaires français et l'audace qu'ils ont inspirée aux factieux du pays, en intimidant les sujets fidèles. Berne a envoyé quinze mille hommes dans cette province, mais il a perdu tous ses avantages, en gardant la défensive et abandonnant le parti de virilité qu'il avait adopté. Ce changement de conduite qui a précipité le dénoûment, et gâté les affaires, est dû à la funeste influence de la diète et à celle de Zurich, qui ont voulu substituer aux moyens de fermeté et de justice ceux de persuasion, de négociations, de députations pendant lesquels la rebelhon s'est enhardie et, soutenue parles armes de la France, a compliqué les difficultés. — On peut regarder de ce jour le pays de Vaud comme perdu; le Valais et la principauté de Neufchâtel ne tarderont pas à avoir le même sort. Le nord de la Suisse tombe dans une révolution complète ; le centre seul, c'est-à-dire une partie du canton de Fribourg, toute la partie allemande du canton de Berne, dont la fidélité et le dévouement vont jusqu'au fanatisme, le canton de Lucerne, et les trois petits cantons d'Underwald, TJri et Schwyz, résisteront encore quelque temps.

400 COIlUESl'OiNDANCE DE MALLET DU PAN

OXXXllI

Fribourg, le 5 février 1798.

La révolution de la Suisse est à peu près consommée généralement et plus complète qu'à Gênes et en Hollande dans plusieurs de ses parties. — Voilà encore une nation belliqueuse et trois millions de plus de républicains démocratiques, révolutionnaires, destructeurs des rois, des nobles, du clergé, de la religion chrétienne, de la propriété, de la société civilité, ajoutés aux quarante-quatre millions de républicains pareils que la Révolution de France avait déjà rangés sous ses étendards.

Le pays de Vaud, province méridionale du canton de Berne et limitrophe de la France, a dépassé l'exemple de Bàle par la rapidité et par l'étendue de sa régénération : Berne, forcé de céder au système absurde et pernicieux de Zurich et de la diète, de renoncer aux moyens de fermeté et de justice pour adopter ceux qu'on nomme de persuasion, Berne avait suspendu l'envoi de ses troupes au pays de Vaud. Ces troupes étaient attendues par la grande majorité des sujets demeurés fidèles, comme une protection nécessaire contre les traîtres vendus au Directoire et contre les brigands armés qu'il venait d'envoyer à la frontière. — Pas un motif excusable ne pouvait légitimer la révolte, puisque le gouvernement lui-même avait invité les communes à dresser leurs pétitions de griefs, qu'il les avait reçues avec bonté, qu'il délibérait sur les concessions à faire, et qu'il était connu qu'elles

S étendraient à tout ce qui ne portait pas atteinte aux lois fondamentales.

C'est précisément cette conduite de douceur et de paternité non soutenue par une force légale et virile, capable de maintenir l'ordre public, qui a perdu la régence de Berne et paralysé les immenses ressources qui lui restaient.

Ni le Directoire, ni ses créatures en Suisse, ni les novateurs ne voulaient une réforme, un accommodement sans ressources, un traité entre le souverain et les sujets. Leur but tendait à une subversion totale qui jetât les Suisses dans la dépendance de la France, qui ne laissât subsister aucune trace de l'ancien ordre politique et social, et qui permît de fonder sur les ruines politiques de celui-ci une république anarchique, révolutionnaire, dirigée par les agents du Directoire et destinée à servir dans peu ses entreprises militaires et politiques.

Aussitôt que la division de Masséna eut pris poste à la frontière méridionale du pays de Vaud, le général Ménard, qui la commande, adressa aux sujets de Berne une proclamation dans laquelle il leur annonçait quil venait accomplir les hautes destinées que leur assignait le Directoire, quils eussent à se lever contre leurs tyrans et à lui prêter main^forte. Aussitôt les comités formés dans le pays levèrent le masque, en imposèrent à la circonspection et à l'incertitude du grand nombre abattu par l'espèce d'abandon où le gouvernement laissait la province. L'incendie se déclara le 24, et le 25 avait embrasé toute la contrée. Les instructions envoyées de Paris par le Directoire et rendues publiques furent exécutées ponctuellement. L'arbre de la liberté planté partout, la cocarde de l'État foulée aux pieds, les baillifs arrêtés ou mis en fuite, leurs châteaux envahis, les caisses publiques saisies, les propriétés particulières des Bernois séquestrées, l'égalité proclamée II. 2!;

402 r.ORKESPOlNDAîNCE DE MALLET DU PAÎS^

ainsi que la république dite Lémanique, les autorités révolutionnaires, civiles et militaires, organisées à l'instant, les officiers quelconques de l'État incarcérés, les sujets fidèles, nombre de gentilshommes et de propriétaires obligés de fuir.

Pour soutenir l'explosion, Ménard inonda le pays de Vaud de ses troupes et vint s'installer le 26 au château de Lausanne, où les révolutionnaires lui jurèrent fraternité.

Pendant ces événements, on délibérait à Berne, au lieu d'agir; enfin, le 29, les troupes restées dans l'extrémité du pays de Vaud la plus voisine de la capitale eurent ordre de se replier et de se concentrer sur la frontière allemande; elles y étaient encore le 2 et le 3. — Cinquante-deux députés des communes allemandes demeurées fidèles avaient été convoqués pour assister ce jour-là au conseil souverain, qui devait prendre un parti définitif. — Des corps armés du pays de Vaud, mélangés de Français, sont arrivés et se sont postés presque à la frontière du canton allemand.

Pris en front par le corps du général Saint-Cyr, à l'occident sur le flanc droit par le corps de Ménard, et menacé sur le flanc gauche par Augereau, posté à Huningue avec quinze mille hommes et prêt à s'emparer de Bâle et du Hanstein, telle est la position de Berne. Les mouvements de Bàle se sont communiqués à l'État de Soleure. Les campagnes de celui de Zurich, ce gouvernement qui a précipité la perte de la Suisse par le système de servilité à la France qu'il a fait adopter depuis sept ans à ses associés, ce gouvernement-là résistera bien moins encore que celui de Berne.

La partie allemande de ce dernier, ses braves montagnards, Lucerne et les quatre cantons démocratiques au midi, sont encore intacts, sans esprit révolutionnaire, et

AVEn LA COUR DE VIE^^NE (1794-1798). 403

n'ont manifesté qu'une unanimité de loyauté et de courage.

Les gouvernements de la Suisse, en général, sont renversés par leur propre fait et non par celui de leurs peuples, dont les quatre cinquièmes avaient en horreur les Français, leurs dogmes et toute innovation.

Ce sont les gouvernements qui, là comme ailleurs, se sont égorgés eux-mêmes, en abandonnant des sujets fidèles au lieu de les soutenir, en ayant persévéré dans cet étourdissement de sécurité qui enivre l'Europe, en manquant de toute prévoyance sur les dangers, en repoussant obstinément les avis qui tendaient à les tirer d'illusion, en se renfermant dans le même cercle que les autres États déjà anéantis, en imaginant que des procédés de justice et de condescendance, une observation rigoureuse des engagements publics, des ménagements illimités, des flatteries et une attitude pacifique désarment ce Directoire dont les actes, les promesses, les discours, les traités, les propositions ne sont autre chose que des pièges tendus à la crédulité des souverains qui ont la simplicité d'y prendre confiance.

On ne remarque pas sans effroi que, de tous les États de l'Europe, la Suisse paraissait devoir être le plus à l'abri d'une révolution pareille. Des peuples sensés, froids, attachés à leurs coutumes et à leurs magistrats par une affection héréditaire, gouvernés avec paternité et justice, contents de leur sort, propriétaires, jouissant de toute sorte de prospérités, bien convaincus qu'ils avaient tout à perdre à un changement, enfin armés, enrégimentés, disciplinés, dans un pays qui est une vaste caserne et où la nature doublait les ressources de résistance; c'est cette nation-là qui, subitement, en six semaines, à la voix du

2fi.

Directoire, par ses intrigues et ses violences, se trouve tout à coup plongée dans l'anarchie et le crime, et obéissante à l'impulsion d'une petite minorité de traîtres soudoyés par la France et de factieux entraînés par ses promesses !

Mieux valait cent fois une guerre à mort, et depuis longtemps, avec ces exécrables ennemis du genre humain, pour lesquels il n'y a, ni n'y aura jamais rien de sacré, et qui ont arrêté dans les conseils de faire de la paix un instrument de ruine beaucoup plus sûr et plus dangereux que l'état de guerre. — Les pertes d'argent, le sacrifice des fortunes peut se réparer ; mais on ne répare jamais la perte de sa religion, de ses lois, de sa probité publique, des liens sociaux et de l'honneur national.

Le Directoire a déterminé de former sans délai une armée de quarante mille hommes suisses. On l'entretiendra avec le pillage des biens de l'État et des particuliers ; mais comme la Révolution française en Suisse réduira bientôt cette contrée à sa première barbarie et à son ancienne pauvreté, le plan est d'employer cette armée à des invasions, des dévastations et des pillages, sous les auspices et les ordres de la grande République.

P. S. — Le 2 , cinq mille Français s'étaient avancés jusqu'à douze lieues de Berne, où ce jour-là on a dû délibérer de se rendre ou de résister. Berne, à cette date, avait quarantesept bataillons sous les armes et qui ne demandaient qu'à marcher sur l'ennemi. Les Français ont fait entrer neuf mille hommes au pays de Vaud, dont ils ont exigé une première contribution de sept cent mille livres en trois jours, pour premier gage de /r«?erAjîVe.

AVEC LA GOUn DE VlEiNNE (l794-iî98). 405

Fribourg, le 13 février 1798.

Les intrigues et le mouvement des partis régnants à Paris sont à peu près stationnaires. La cabale qui voudrait élever une nouvelle usurpation sur les ruines de l'usurpation actuelle, en réduisant le Corps législatif à cent valets qui formeraient le Conseil privé du pouvoir exéciitif, et le Directoire à un ou deux dictateurs, protecteurs, présidents, rois électifs, cette cabale est obligée de cacher son jeu, et même ses intentions secrètes. Trop de défaveur et d'obstacles attendent une pareille entreprise; elle exigerait du temps, et l'on touche aux élections qui amèneront une nouvelle révolution tout opposée, — des hommes puissants et considérés, — et il n'existe pas un individu en place ou hors de place qui ait aucune popularité.

Ceux qui désirent le maintien de la Constitution actuelle et ceux qui désirent la renverser tiennent plus fortement que jamais au maintien des futures élections : le Directoire ni aucune faction ne sont plus en puissance de les empêcher. On s'occupe donc généralement de les rendre aussi exécrables que possible et à porter l'écume de la République h la représentation nationale ; toute la politique se borne là en ce moment. — Comme le sentiment public et général de haine pour le régime actuel et les régisseurs a pu se manifester de nouveau dans plusieurs départements, ainsi que le dessein de faire nommer quelques honnêtes gens

406 CORllESPOî^DANCE DE MALLET DU PAN

pour députés, on s'occupe par tous les moyens à conir primer ce vœu et à l'étouffer*. On aura peu de peine à y réussir.

Lés faibles restes d'administration intérieure qui pouvaient subsister encore s'affaiblissent journellement. Personne ne peut exécuter des lois inexécutables, faire marcher une machine dont les ressorts se croisent et s'usent par tant de frottements, ni se livrer même à l'exécution de cette foule successive d'ordonnances impitoyables, dans la crainte d'une réaction plus ou moins éloignée; nulle confiance n'existant dans la durée de l'ordre actuel des choses, on évite de se rendre responsable devant l'ordre quelconque qui pourrait succéder à celui d'aujourd'hui.

Telles sont les causes de l'inactivité où demeure plongée la police publique, impuissante d'ailleurs contre le débordement effroyable des mœurs, contre l'exemple qu'en donne le gouvernement, contre l'impunité et la faveur même qu'il leur accorde. La corruption est au comble et sans remèdes, lorsque l'autorité même en est venue à ennoblir ce qui est infâme.

L'esprit d'insensibilité, de crime et de brigandage est infusé dans tous les cœurs, sans distinction de rang et d'opinions. Les dernières traces de la religion et de la morale s'effacent, le despotisme le plus tyrannique aurait beaucoup de peine aujourd'hui à arrêter les progrès de l'impudence et de l'immoralité publiques, et à en empêcher les effets sur la dissolution de l'état social.

La rapine, toutes les énormités pour acquérir de l'argent sont le seul point de vue du Gouvernement et des particu-

1 Troubles dans le Midi : Lyon, Montpellier, Limoges, etc., furent mis en état de siège.

AVEC l.A COUR DE VIENISE (1794-1798). 407

liers forcés d'imiter les friponneries de ce gouvernement sous peine de mourir de faim. — Entre nombre d'exemples de ceci, nous en rapporterons un seul, qui suffira à caractériser Taudace, Timpudeur et le brigandage de l'autorité.

Jusqu'au mois d'octobre dernier, le Directoire a fait commerce des permissions d'importer en France des marchandises anglaises : ses agents vendaient en son nom et pour son compte, à Paris et dans toutes les grandes villes, de ces permissions qui se négociaient et s'agiotaient sur la place, publiquement, suivant les besoins qu'en avaient les marchands. J'ai vu et tenu de ces permissions l'été dernier : plus de deux cents négociants de Genève et de Lausanne en avaient acheté.

Aussitôt que sur la foi publique et celle de ces patentes, les marchands ont eu rempli leurs magasins, le Directoire ena ordonné la confiscation. — Aujourd'hui qu'il est nanti de cette dépouille, il la fait revendre en détail, et de nouveau il recommence le trafic de ces permissions ! C'est un fait de notoriété publique.

L'été dernier, le chevalier d'Aranjo, envoyé de Portugal pour traiter de la paix entre sa souveraine et la France, prit sur lui, sans instruction de sa Cour, de consentir à un sacrifice de six millions, pour lesquels il employa le crédit des banquiers de Paris, qui furent livrés au Directoire et qui furent le prix du traité signé à cette époque. — Mais le Directoire, débarrassé depuis des entraves et de la probité de l'ancien Corps législatif, a saisi le prétexte d'un prétendu retard des ratifications à Lisbonne, pour annuler le premier traité qui lui avait été payé. — Le chevalier d'Aranjo étant revenu de la Haye à Paris, on lui a insinué de recommencer un traité semblable au précédent pour éloi-

408 GOllllESPONDANCE DE iMALLET DU l'AN

gner l'orage ; il a témoigné de la surprise; il a rappelé avec humeur la fourberie dont il avait été la dupe, et le Directoire, pour prévenir l'éclat de ses plaintes et l'en punir, a confiné dans une des tours du Temple, depuis six semaines, ce ministre d'une puissance souveraine, traitant de la paix sur la foi du droit des gens.

L'opinion d'une crise prochaine est universelle en France, mais purement conjecturale; elle repose sur ce fait déjà énoncé, du dessein formé par celui-ci de se mettre hors de page après les élections et d'envahir l'autorité entière.

La descente en Angleterre est l'objet de la raillerie populaire; cependant, il est probable qu'elle sera tentée avec les misérables moyens maritimes que l'on prépare, mais uniquement pour jouer la comédie jusqu'au bout. Quelques milliers d hommes et quelques navires ensevelis sous les eaux touchent fort peu le Directoire. On ne le verra plus s' entêtera des expéditions qui présentent de grands obstacles , tandis que la moitié au moins du continent de l'Europe se livre sans résistance à ses prétentions, à ses invasions, à son prosélytisme et à ses rapines.

Augereau va commander aux Pyrénées une petite armée, qu'on destine à l'invasion du Portugal, à s'établir en Espagne chemin faisant et à y perfectionuer l'anarchie révolutionnaire.

Quant à la Suisse, on entend la bouleverser non à sa manière, mais à celle du Directoire. Le commandement général de cette armée est dévolu à un nommé Brune, jadis imprimeur et général terroriste, employé sous Robespierre dans l'armée révolutionnaire, et ensuite dans celle d'Itahe. Les gouvernants de la Suisse ont beau abdiquer leur souveraineté, dissoudre le pacte social et proclamer l'anarchie à

AVEC LA COUll DE VIENNE (1794-1708). 409

la veille d'une invasion, cette demi-soumission ne satisfera point le Directoire, qui a son thème de subversion complète tout prêt, qui veut faire de la Suisse une république une et indivisible, à l'image et dans l'esprit de la Cisalpine, en tirer des tributs et une armée qui serve d'avant-garde à ses projets ultérieurs. — Les Suisses, déjà cernés sur leur flanc droit et en front, vont l'être sur leur flanc gauche, et délibèrent, délibèrent sans fin pendant que l'ennemi s'approche de leur centre.

Fiibourg, le 19 février 1798.

Plus les élections approchent en France, plus les symptômes d'une nouvelle commotion et les intentions des partis se manifestent. Quatre cent cinquante députés sortiront à cette époque du Corps législatif : il n'est pas difficile d'apercevoir le mouvement que leurs successeurs, choisis la plupart parmi les individus les plus volcaniques, imprimeront à cette Assemblée ainsi rajeunie, qui remplacera le squelette décharné qui subsiste aujourd'hui sous le bon plaisir du Directoire. — Ce concours met en jeu toutes les passions.

Mais l'ascendant que les circonstances semblent promettre aux jacobins les rend aussi plus redoutables à ceux des membres du Gouvernement qui veulent l'autorité sans partage; aussi emploient-ils en ce moment la plume servile des philosophes et des gens de lettres à démontrer la

410 CORllESPONDANGE DE MALLET DU PAN

nécessité de la dictature. — Geprojet se poursuit sans interruption, quoique secrètement; et tel est le résultat de la Révolution, qu'on en est réduit à désirer le despotisme de quelques usurpateurs obscurs et abhorrés, plutôt que la durée de l'état de liberté, plutôtque le maintien du principe fondamental et constitutionnel de la représentation nationale.

Cette dictature peut convenir à ceux qui la briguent, à leur clientèle, aux littérateurs pensionnés, aux égoïstes et aux gens timides qui, par -dessus tout, appréhendent la prédominance personnelle des jacobins, en applaudissant tous les jours à leurs principes.

Mais la dictature enflamme de fureur tous les vrais révolutionnaires, les républicains fanatiques, les dévots à la Constitution de 1795, la foule des prétendants aux honneurs législatifs. C'est avec timidité que l'on préconise la nécessité de ce changement; c'est avec violence et par cris redoublés qu'on la combat.

Jusqu'ici, ce projet semble donc chimérique et prématuré. Ses obstacles exigeraient tous les efforts du Directoire réuni; or, il ne l'est point, ni ne peut l'être sur une mesure de cette espèce.

Il est donc raisonnable de s'attendre à une secousse avant deux mois : le mode actuel ne peut plus se soutenir; il fautune nouvelle autorité à la République, tiraillée, flottante entre l'usurpation violente du Directoire et l'usurpation violente des jacobins ne formant plus qu'une oligarchie irrégulière et mobile, depuis ce 4 septembre dernier qui a tué toute la force légale et morale du gouvernement, et qui aura son inévitable réaction.

Celle-ci a son principe dans les passions, la position et les divisions des gouvernants. Ils seront frappés par eux-

mêmes, ainsi qu'à toutes les époques antérieures, et non par des conspirations royalistes ou des révoltes de mécontents, conspirations et révoltes qui ne serviraient absolument qu'à rapprocher les divers partis auxquels la République est assujettie.

Ce qui empire avec le plus de rapidité, c'est l'administration, la police, la sûreté, les finances; rien ne se fait en ce genre que par violence et par terreur. La crainte des vicissitudes, justifiée par tant d'exemples antécédents, détruit toute confiance dans le gouvernement, et empêche celui-ci de pouvoir placer la sienne sans danger. — Le brigandage couvre la France du nord au midi ; les impositions se perçoivent avec une lenteur, une imperfection et des difficultés proportionnelles à leur gravité et à la misère des contribuables; les hôpitaux restent sans secours; pas une route publique n'est réparée; nulle justice; le crédit, le commerce, l'industrie sont au même point de dépérissement- Cette situation intérieure est la cause principale des entreprises extérieures du Directoire. Il ne veut désarmer aucune partie de ses troupes; ses rapines en France ne peuvent suffire à la monstrueuse dissipation, au désordre inexprimable des finances; il a besoin d'occuper la nation par des invasions, des conquêtes, des événements; il a besoin d'amortir la féroce turbulence des jacobins, en satisfaisant leur rage de renverser trônes, républiques, institutions, hiérarchie, propriété, religion dans le reste de l'Europe. — Il vit lui-même de ces expéditions qui donnent à son administration le seul éclat dont elle soit susceptible, un prétexte à l'arbitraire de son autorité et un appui pour l'avenir contre les révolutions de l'intérieur.

Entourée de la Cisalpine, de la Hollande et de la Suisse,

soumises toutes trois à la vassalité de la France et à la similitude de son n-gime, la République française est une citadelle, flanquée de bastions, d'où elle projette de battre en brèche le reste de l'Europe, menaçantsuccessivement toutes ses parties, extorquant des tributs par des menaces ou des hostilités, et formant des révolutions de proche en proche, comme on met le feu aune maison pour en chasser les propriétaires et les dépouiller.

Ceux qui , au dehors , ont si aveuglement nié l'existence de ce système, qui s'obstinent dans leur délire à le méconnaître au moment où son exécution se développe à chaque heure avec la plus effrayante rapidité, ces incrédules, dis-je, sont les véritables, les meilleurs alliés des jacobins, les conducteurs involontaires de la dissolution universelle. Jamais le Directoire n'eût osé concevoir la moitié de ce qui s'exécute, si d'une part la fausse sécurité et l'égoïsme, de l'autre une terreur méprisable, ne lui eussent ouvert les chemins; il voit qu'il n'a affaire qu'à des ennemis divisés , désarmés, absorbés dans leurs défiances, leurs jalousies, leurs prétentions opposées; quand il menace, on prend avec lui l'attitude du suppliant; quand il outrage, on lui demande grâce; lorsqu'il frappe, on se réfugie dans des négociations et des traités qui ne servent qu'à enhardir sa duplicité et son ambition. Cet état de choses le conduira au bout du monde; l'Europe lui a révélé le secret de ses terreurs, de sa discorde et de sa faiblesse ; il la poussera dans ses derniers retranchements et s'en regarde déjà comme le dominateur.

Ainsi que j'ai persisté à l'annoncer plusieurs fois antérieurement, Buonaparte ne reviendra certainement pas à Rastadt. Il est parti pour la Normandie et la Bretagne , et a fixé à Rouen son quartier général . Le Directoire songe même

Irès-décidcment à rappeler ses plénipotentiaires du Congrès, et à laisser l'Empire faire ce qui lui plaira sur la rive droite du Rhin qu'il continuera à molester, à rançonner, à révolutionner à discrétion, en s'emparant des tètes de pont et d'Erebrenstein. Le Congrès est livré au ridicule de tous les commis des bureaux du gouvernement.

Les choix les plus odieux continuent d'avoir lieu pour les différentes ambassades ; mais le plus étrange est celui de Garât, nommé ambassadeur de Naples. Ce Garât est un garçon ivre de la philosophie moderne , athée forcené et possédé de la rage du révolutionnement universel. Ministre de la justice en 1793, il vint défendre à la barre de la Convention, excuser les massacres des 2 et 3 septembre 1792; il empêcha qu'on en poursuivit les auteurs; il se chargea d'aller lire au Roi son arrêt de mort , et fut depuis le plus humble valet de Robespierre. Il était tombé dans une telle horreur publique que, l'année dernière, ayant osé se présenter aux élections de Versailles, l'assemblée le chassa par un mouvement unanime d'indignation.

L'Espagne a son tour aujourd'hui d'expier sa fraternité avec la République française. Les conversations et les journaux confidentiels du gouvernement sont maintenant remplis de griefs, d'injures et de menaces contre cette puissance, à laquelle le général Augereau et son armée sont chargés de mettre le feu en entrant sur son territoire pour attaquer le Portugal.

J'ai l'honneur de confirmer l'opinion que j'ai présentée antérieurement sur la Suisse. Le détestable système qu'on lui a fait suivre a consommé sa perte ; la demi-révolution par laquelle elle a cru échapper aux griffes du Directoire et à une subversion complète ne pouvait satisfaire qui que ce fut. Le général Brune, qui commande les troupes françaises

au pays de Vaud, a sommé Berne de dissoudre son attroupe' ment armé. Le même parti qui a préparé la ruine de l'État s'est réfugié dans une négociation avec Mengaud ', à Bàle; négociation dont le résultat inévitable sera de recevoir la Constitution toute faite, envoyée de Paris et disséminée en Suisse par les agents français. Les paysans désespérés et furieux ont vainement demandé à défendre leurs lois, et tout annonce que, se regardant comme livrés par le gouvernement lui-même, ils massacreront ceux des chefs de la régence auxquels ils imputent cette trahison.

Fribourg en Brisgau, le 26 février 1798.

De jour en jour il devient plus manifeste que la France approche d'une nouvelle vicissitude révolutionnaire ; il n'y a d'immuable dans cette République qu'un changement perpétuel.

Ce changement tient à la nature même des choses, aux antédédents, à la position forcée de ceux qui y ont concouru et aux passions inséparables de leur position. Quiconque gouverne craint la plupart de ses associés, n'aspire qu'à gouverner longtemps et qu'à resserrer l'autorité dans un petit nombre de complices , en dépit des Constitutions , de la souveraineté du peuple et de toutes les comédies législatives.

' Menjjand avait été envoyé comme remplaçant de Barthélémy.

AVEC LA COITU DE VIENNE (l7 9V-l7i>8). VIS

Quiconque ne gouverne pas aspire à gouverner; et s'il trouve des obstacles dans les personnes, il travaille à renverser les institutions. Ainsi , les uns poussent au despotisme et les autres à l'anarchie. Ce mouvement intestin est également favorisé par les lois qui existent et par les lois qui manquent, par l'impossibilité de fixer aucun principe et par l'impulsion donnée que nul ne peut comprimer, dont tous cherchent à profiter et dont la rapidité se proportionne aux moindres circonstances qui la favorisent.

Comme il n'existe dans la République ni respect, ni considération pour l'autorité, ni amour quelconque des lois, ni attachement à l'État, le gouvernement, détesté dans son mode et dans ses individus, n'ignore point qu'aucun ressort légal ou moral ne peut suffire à assurer l'obéissance j)ublique. La crainte y supplée; une violence continue entretient la crainte; on n'administre pas, on frappe; la faction dominante redoute des surprises au plus léger relâchement de tyrannie; les actions lui sont soumises, mais les intentions ne le sont point ; elle le sait, et cette révolte morale, la fatiguant d'une inquiétude continuelle toujours exagérée, la met en conspiration permanente contre la nation, qui secouerait bientôt le joug si on lui rendait la liberté.

Le bénéfice de l'institution républicaine est donc exclusivement réservé au gouvernement et aux jacobins ; mais cette institution produit entre eux-mêmes les effets qu'elle aurait entre le peuple libre et le gouvernement. Ainsi , tandis qu'il existe tyrannie de l'autorité envers le public, il existe au sein de l'autorité même une anarchie et un principe de dissolution très-actif.

De là un effort dans les plus ambitieux ou les plus hardis du gouvernement, pour étendre, pour concentrer, pour

41G COllRESPOINDANCE DE MALLET DU PAIS

perpétuer leur pouvoir, et un effort dans les autres pour introduire dans les places, dans les institutions, dans les pouvoirs, une mobilité continue.

C'est au premier de ces deux mobiles qu'a été dû le projet de dictature, enfanté par la cabale de Barras et des thermidoriens, favorisé par ceux que terrifient les jacobins, préconisé par des gens de lettres mercenaires et applaudi de cette portion de républicains, très -convaincus que la France ne peut subsister en république, et qui croiraient trouver un préservatif contre le retour de la Monai*chie dans le pouvoir absolu de quelques usurpateurs, dont ils partagèrent les crimes et dont ils partagent les intérêts.

Nous avons développé antérieurement les obstacles de tout genre que rencontrait cette entreprise, qui n'est plus maintenant qu'une conspiration tacite entre quelques individus, quelques femmes perdues et un certain nombre d intrigants.

En désignant Buonaparte comme l'un des dictateurs à venir, dans l'espoir que sa célébrité rendrait l'opinion plus accessible à cette nouveauté, ils n'ont fait que le décrier et le discréditer. Ce général décline rapidement; Merlin et Rewbell vont achever de l'enterrer dans l'expédition d'Angleterre * .

Ce Rewbell et ce Merlin , joints à La Revellière, forment le triumvirat dominant dans le Directoire. Merlin , en particulier, est aujourd'hui l'homme de France le plus puissant, comme il en est le plus exécré et le plus exécrable. Il vient de nommer un de ses amis au ministère de la police; il destine la place qui va vaquer au Directoire à son coadju-

1 On allait commoncer le^ préparatifs de l'expédition (rÉfjyptP.

teur et confident Treilhard , en ce moment plénipotentiaire à Rastadt.

Nonobstant toutes les apparences , l'expédition d'Angleterre est encore un problème. En attendant, le Directoire dévore jour par jour les offrandes généreuses de bouts de chandelle que la magnanimité républicaine vient présenter pour écraser la Grande-Bretagne. Augereau est chargé de forcer l'Espagne à livrer sa flotte aux Français ; sans ce concours, aucun gouvernement sensé ne hasarderait un corps de troupes sous la protection des misérables vaisseaux et des misérables équipages de la République.

Mais on doit considérer, d'un autre côté , que le Directoire s'est engagé trop avant avec les jacobins pour reculer sur la descente sans un prétexte plausible. D'ailleurs, la plus légère chance de succès, même partiel, est mille fois plus attrayante pour le Directoire qu'il n'est épouvanté de l'idée d'engloutir trente mille hommes dans l'Océan et de perdre les débris de sa marine. Si l'on pouvait faire un pont de cadavres français entre Calais et Douvres, le Directoire le construirait sans hésiter. Il subsiste cependant encore quelques négociations de paix indirectes entre les deux États.

Nullement satisfait, ainsi qu'il était aisé de le prévoir, de la révolution spontanée, mais incomplète et indépendante, que les régences de la Suisse avaient introduite dans leur gouvernement politique, le Directoire n'entend point les laisser dans ce retranchement. Fixe dans le dessein de bouleverser de fond en comble l'organisation civile de la Suisse, de lui donner un gouvernement semblable à celui de la France, d'écarter des emplois les patriciens et de mettre absolument cette contrée sous sa dépendance , il exige l'adoption pure et simple d'une Constitution fabriquée à Paris pour la Suisse entière, ou menace de forcer cette

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