Correspondence intime de Marceline Desbordes-Valmore
Les Poésies et les Lettres de Marceline Desbordes reflètent sa vie presque tout entière.
Sts Vers, dont certains atteignent au sublime, et oii se traîne une inconsolable douleur, sont les fidèles échos de toutes les infortunes qu'elle connut, comme femme, comme mère et comme épouse.
Dans les œuvres dont c'est le destin d'être livrées au public, d'être exposées à des regards indifférents , parfois même sans pitié ^
la souffrance^ qui a sa pudeur, se voile, et les blesstn-es se devinent à peine sous la robe d'or de la Poésie.
Mais, dans les Lettres écrites au jour le jour, d'abondance de cœur, et sous l'impression du moment, rien ne dissimule le sentiment qui les dicte, et n'altère leur naturelle sincérité. Ainsi en est-il des Lettres intimes de Marceline Desbordes-Valmore.
C'est là surtout que Von peut suivre la voie douloureuse oii Marceline passa, hurde de désillusions et de misère, se meurtrissant à tous les angles de la vie, ne s' arrêtant que pour soulager d'autres malheureux , exilés comme elle du bonheur.
On a cru devoir faire un choix dans cette volumineuse correspondance (dont la publication complète exigerait sept ou huit volumes), pour éviter la répétition des ennuis monotones ou tristes, qui ne cessèrent d'éveiller les mêmes angoisses et les mêmes plaintes ; mais on s'est fait un scrupîdc de présenter intactes, sinon entières, et telles qa elles sojit sorties de la plume de Marceline Desbordes , ces lettres choisies, en respectant une orthographe parfois spéciale et des tournures de phrase qui relèvent plus directement de son cœur que de la syntaxe. Cette correspondance se compose de lettres écrites par Marceline à son mari, à ses enfants, à son frère, et à ses amies : Caroline Branchu et Pauline Ducliambge.
Elles sont complétées par d'autres lettres,
d'îcne forme moins abandonnée, adressées à M^" Mars, à M"'" Mêlante Waldjr, à M. de Chàtillon, à Sainte-Beuve, au Docteur Veyne^ Celui qui a rassemblé les feuillets de cette Correspondance Intime, remercie les personnes qui ont bien voulu l'aider de leurs recherches, de leurs onseils, et celles qui, avant lui, ont retracé la vie de Marceline Desbordes.
Marceline Desbordes naquit dans ime maison d'humble apparence, rue de Valenciennes, à Douai] une plaque cjmmémorative, placée près d'une niche vide de sa statue, perpétue ce souvenir (a).
Toute sa vie, Marceline errante aima et regretta son toit natal :
« Maison de la naissance, ô nid, doux coin du monde ! »
Elle y pensait dans ses heures de joie qui furent si brèves, dans ses heures de tristesse qui se succédèrent ininterrompues : l'église Notre-Dame était proche, entourée du vieux cimetière oii les enfants du voisinage prenaient leurs ébats, couraient et riaient dans les grandes herbes, car les fleurs poussent et les oiseaux chantent , même sur les tombes. Du cimetière, on voyait la porte Notre-Dame, flanquée de ses deux tours, dont l'une servait de prison.
« ... le vieux piisonnier de la h.uile tourelle « Respire-t-il encoie à travers les barreaux. »
Et s'étendaient , autour de la ville, les promenades vertes et fraîches des fortifications, d'oii l'on revenait les bras chargés d'une jnoisson odorante de fleurs sauvages, destinées à la Vierge.
La famille Deshordes (b) vivait du labeur du père, peintre d' armoiries et d'ornements d'église, lorsque la Révolution, peu propice à ce genre de métier, apporta la ruine au modeste foyer. Heureusement, l'âge de Marceline la protégeait contre les soucis et les terreurs. Ses parents, ses sœurs, ses amies, Marie-Rose et Albertine surtout, suffisaient à son cœur.
« Mon jeune âge m'a fait deux amies, « Dont Tune est partie avant moi, « Parfum de mes fleu'"s endormies ; « L'autre fleur vivante, c'est toi !
« Nous allions, comme trois colombes.
« Effleurant à peine le blé ; « El vers le doux sentier des lombes « Le triple essor s'est envolé.
C'est en ce moment que se lève dans sa vie, comme une aube première de l'amour. Etait-ce de l'amour ? On voudrait se servir d'une expression plus idéale pour désigner le sentiment qui parfume cette pure idylle , racontée par elle-mêm2 dans une page exquise, baignée de mélancolique douceur :
<s. fêtais sur la porte de ma mère, quand « il ne faisait plus ni jjur ni nuit. Je l'entre- « voyais dans ce voile doux qui couvre les « rues à l'heure du soir. Ses pas se pres- « saient, sa tête blonde et bouclée se diri- « geait comme une tète d'ange vers notre « maison. Il sortait du cimetière qui bordait
« notre vieux rempart, il venait. Nous nous « regardions sérieusement , nous parlions bas « et peu. Bonsoir, disait-il, et je recevais de « ses mains qu'il avançait vers moi de larges «feuilles qu'il avait été prendre sur les « arbres du rempart pour me les apporter. « Je les prenais avec joie ; je les regardais « longtemps , et Je ne sais quel embarras « attirait enfin mes yeux à terre. Je les « tenais alors fixés sur ses pieds nus, et « l'idée que l'écorce des arbres les avait bles- ■« ses me rendait triste. Il le devinait, car s« il disait : « Ce n'est rien! » Nous nous •« regardions encore, et, par un mouvement •« soudain du cœur, en forçant ma voix faible « de prononcer sans trembler : Adieu, Henry! « // avait dix ans et fen avais sept.
« Mon Dieu ! quel charme demeure attaché « à ces amitiés innocentes ! Il est imprégné « de la même fraîcheur que je sentais à ses « feuilles vertes que m' apportait Henry quand « elles touchaient 7nes mains.
« Qu'est devenu Henry? A quels yeux a- « t-il redemandé ce qu'il avait entrevu dans « mes regards étonnés et confiants ? Je ne me « souviens pas s'il était beau. Sa bouche et « une partie de ses traits ne se représentent « plus à ma mémoire ; ses yeux seuls me par- « lent encore. C'est que son âme s' y peignait « sans le savoir. Les paroles brèves qu'il « jetait à voix basse, ont laissé leur bruit « dans mon oreille, et c'est à présent que je
« reconnais que j'en étais émue. Alo?'s, je ne « m'en rendais pas compte. Seulement, j'atten- « liais Henry sans bouger déplace, sans détour- « ner la tête du chemin oii j'étais sure de le « voir paraître... et il paraissait. Il paraissait « toujours sans m' avoir dit de l'attendre. Que « le bonheur le plus pur l'en récompense ! »
Cette époque lui rappelait un autre, souvenir, pénible, celui-là. Un jour, son père avait reçu une lettre de deux grands-oncles^ libraires en Hollande. Tous deux « célibataires, centenaires ^> et riches s'étaient souvenus de leur famille de Douai et lui offraient leur succession ; ils y mettaient iine condition : le retour à la religion protestante (c). « On fit « une assemblée dans la maison, dit Marce- « Une. Ma mère pleura beaucoup. Mon père « était indécis et notis embrassait. — Enfin, « on refusa la succession, dans la peur de « vendre notre âme , et nous restâmes dans « ujie misère qui s'accrut de mois en mois, «jusqu'à causer iin déchirement d'intérieur « oîi j'ai puisé toutes les tristesses de mon « caractère. » Cette noble résolution ne fut pas récompensée, il semble, au contraire, que l'aventure ne laissa au foyer que des germes de révoltes et de désunion. Moins résigné à vivre pauvre., on songeait sans cesse à cette fortune, à ce bien-être dont on n'avait pas voulu ; la misère aug?nentait, les temps devenaient plus difficiles. Enfin , à la suite de difficultés intimes, sur lesquelles la piété
filiale de Marceline étend un voile, la nijre, Catherine Desbordes, prit un parti extrême. Elle s'était ressouvenue d'un parevd riche qui habitait la Guadeloupe et qui, plusieurs fois, avait offert aux Desbordes de les recueillir. Sans prendre le temps de lui écrire, sans 7nême songer aux obstacles que présenterait à deux femmes, dénuées de ressources, un si long voyage, il fut décide que la mère et Marceline, la plus jeune des filles, partiraient.
« Ce vo] âge avait pour but, dit une note, « de retrouver un parent qui plusieurs fois « avait appelé quelqu'un des siens pour lui « rendre quelque chose de la patrie perdue. « La plus jeune enfant du peintre et doreur, en « suivant sa mère pour aller au bout du monde, « sentit vivement l'effort qui l'enlevait à sa « famille. On lui disait que sa mission était « de relever le sort de son père, qu'elle aimait i. profondément, et de ses sœurs qui l'avaient « comblée de soins. Elle obéissait à l'espoir « pieux de sa mère, mais elle pleiirait, et, « dès ce înoment la teinte triste fut mêlée en « elle à tous ses étonnements, à ses travaux « et à ses jeux. L obéissance l'entraînait, le « pressentiment l'enveloppait et les joies vives « étaient tombées comme des fleurs sur /# seuil « déserté de son père.
« Déchirée en quittant son père et ses sœurs « pour la première fois, elle suivit une mère « adorée qui, « plus grande que folle », sui-
« vant l'exp7'ession de La Fontaine, et déçue «par la nohl^.sse même de son propre cœur, « s'en allait au-delà de la m^r cherclvr un « appui si longtemps et si inutilement attendu « dans son pays. »
« E71 partant, elles passèrent par Lille où « elles descendirent ehez une dame qui avait « joué la comédie et qui apprenant la situation « malheureuse de la famille Desbordes con- « seilla à Catherine de mettre sa fille au « théâtre. Marceline avait une figure intelli- « g ente, touchante, et la voix juste et sympa- « thique. J/™° Desbord-'s, toute en pleurs, se « rendit à ce conseil, la somme qu'elle avait « pu distraire de ce qui restait au- ménage, « ruiné par la Révolution, se trouvant d'ail- « leurs insufiïsante pour couvrir les frais d'un « si long voyage. Marceline joua d'abord à « Lille, puis à Rochefort et à Bordeaux. La « directrice fit banqueroute, et, lorsque la « jeune actrice osa lui demander un léger à- « compte sur ce qui lui était du, cette misé- « rable femme lui donna un sou filet , en lui « disant qu'il son âge on n'avait pas besoin « d'à -compte. Deux jours se passèrent sans « que le pain entra dans leur humble refuge, « et quand Marceline voulut en sortir pour « s en procurer , elle tomba évanouie. Une jeune « actrice, M'^° Tige, sa voisine, lui offrit tout « ce dont elle pouvait disposer, et la sauva « ainsi que sa mère, ^i/'"" Desbordes et sa fille « partirent alors pour Pau, oh Marceline joua
« dL;s rôles d'adolescents. A Baronne^ une « dam-j, ch?z qui ell.'s logeaient, s'intéressa « aux deux femmes et leur avança l'argent « nécessaire au voyage projeté (d). »
Les deux femm^'s, à leur arrivée, trouvèrent Vile en pleine révolte, les plantations incendiées par les noirs, les demeures des colons dévastées; le cousin avait disparu. Catherine Desbordes ne put résister li tant de déceptions, la fièvre jaune la saisit et l'enleva en quelques j.mrs.
Après une traversée oh sa vie et son honneur furent en péril, Marceline revint par^ tager les misères de la famille. Son frère Félix s'était engagé, mais son père et s. s deux sœurs manquaient de tout. Elle résolut de leur venir en aide en rentrant au théâtre, sacrifice d'autant plus pénible qu'elle ne ressentait que de l'éloignejnent pour cette vie aventîireuse, oh tant de choses froissaient sa nature délicate et impressionnable.
La troupe de Lille donnait alors des repré' sentations à Douai, Marceline s'y engagea , et ce fut sur la scène douaisienne (e) qu'elle fit ses véritables débuts (21 novembre 1802). Accompagnée de ses deux sœurs, elle partit Vannée suivante pour Rouen, oh elle figure au tableati de la troupe, en qualité de jeune première, forte seconde ingémiité, seconde et troisième amoureuse d opéra (ly mai 180 j). Elleviou et Martin, fous deux chanteurs au théâtre Feydeau ( Opéra -Comique ), l'ayant vue jouer,
furent frappés du talent de la jeune artiste et lui offrirent dj venir à Paris. Cependant, elle resta attachée encore à la troupe de Rouen pour la saison théâtrale qui commençait le / mai 1S04, et la qiùtta vers la fin de l'année pour débuter à Paris, au théâtre Fevdeau, le 2Ç décembre. Les critiques du Journal des Débats et du Journal de Paris ne ménagèrent pas leurs éloges à cette nouvelle étoile. Grétry la remarqua, éprouva pour elle une affection toute paternelle et se chargea de compléter son éducation musicale. Mais le théâtre ferma en juin iSo^ pour des travaux de réparation, et Marceline profitant de ce repos forcé se fit entendre à Lille ^ du 22 au jo juillet. Quand le théâtre Feydeau rouvrit, elle y rentra, pour le quitter au commencement de l'année 1806. En mai, Marceline fait partie de la troupe de jfolly qui desservait le théâtre de Lille. De Lille, elle passa au théâtre de Rouen. Le 4 mai i8oy, elle était à Bruxelles comme jeune première, aux appointements de 4,800 fr. « C'est dans la « Femme jalouse, comédie de Desfcrges , et « dans Une Heure de Mariage, opéra-comique « d'Etiemie, musique de Dalayrac, dit M. « Fétis, que la jeune artiste fit , le même « soir, son apparition dans les deux emplois « de jeune première et de du gazon quelle de- « vait cumuler, suivant les usages du te?nps. » Elle avait, comme à Paris, gagné la faveur du public, quand, par malheur.^ la troupe se
trouva désorganisée à la fin de Vannée théâtrale (avril iSoS).
Marceline D:shordcs quitta Bruxelles et revint à Paris.
Marceline Desbordes atteignait sa vingtdeuxième année. Jusque-là^ elle n'avait pasaimé ; d'un sentiment tendre qui avait pu l'émouvoir un vionieni , il ne restait qu'un souvenir indécis.
« A quinze ans, j'enlrevis un enfant désarmé ; « C'était l'Amour ; plus folâtre que tendre, « D'un trait sans force il effleura mon cœur ; « Il fut léger comme un riant mensonge : « Il ofîiait le plai<ir, sans parler du bonheur. « 11 s'envola... Je ne perdis qu'un songe.
C'est auprès de Délie (e), l'une des femmes-
de théâtre qu'elle était obligée de fréquentery
qu'elle rencontra celui à qui elle devait sedonner :
<( J'étais à toi peut-être avant de l'avoir vu.
« Ma vie, en se formant, fut promise à la tienne ;
« Ton nom m'en avertit par un trouble imprévu :
<( Ton âme s'y cachait pour éveiller la mienne.
« Je l'entendis un jour et je perdis la voix ;
<( Je l'écoutai longtemps, j'oubliai de répondre ;
« Mon être avec le tien venait de se confondre ;
« Je crus qu'on m'appelait pour la première foii.
Par complaisance, ou dans un but qu'il serait trop délicat de préciser. Délie se fit la complice de l'amant : « Ces attentions « qu'on me témoigne, prétendait-elle, s'adres- « sent à vous. » Marceline se défendit, mais quelle jeune fille peut rester insensible à l'émoi qu'elle fait naître, au pre?nier encens qui monte vers son cœur. Tout en s'amusant de ce s< badinage » elle voidiit s'arrêter sur cette voie oie l'entraînait une séduction savante :
« Par un badinage enchanteur
« Vous aussi, vous m'avez trompée !
« Je l'ai vu cet amant si discret, si tendre. « J'ai suivi son maintien, son talent, sa voix. « Ai-je pu m'abuser sur l'objet de son choix ? « Ses regards me [larlaient, et j'ai su le.-i entendre.
« Mon cœur est éclairé, mais il n'est point jaloux. « J'ai lu ces vers charmants où son âme respire ;
« C'est l'Amour qui l'inspire, « Et l'inspire pour vous
« Laissez moi ma mélanc('iie ;
« Je la préfère à l'ivresse d'un jour :
« On peut rire avec la Folie, « Mais il n'est pas prudent de rire avec l'Amour. « Laissez-moi fuir un danger plein de charmes, « Ne m'offrez plus un cœur qui n'est qu'à vous.
« Je renonce à l'amant, et je garde une amie.
Plus prudente, ou plus expérimentée, Marceline aurait du fuir une amitié si dangereuse, le pouvait-elle encore ? Elle comptait sur sa fierté pour se défendre. Elle écouta les aveux, elle crut aux serments et se laissa prendre au charm? d'une voix pé7iétrante et voilée, elle s'enivra de protestations passionnées, puis elle voulut fuir, mais elle était vaincue :
«.v Contre un penchant si vrai, si longtemps combattu, « Ma fœur, je n'avais plus d'appui que sa vertu.
Bientôt Marceline n'eut plus qu'à pleurer son désespoir.
Son nom ! Qu'importe de connaître le passant à qui nous devons les plus beaux cris d'amour que notre siècle ait entendus? Plus heureuse, Marceline aurait-elle trouvé de tels accents et, d ailleurs, pour les Poètes, les larmes ne sont-elles pas la rosée du génie ? Son nom! Il revient sur les lèvres de Marceline, il est au bout de sa plume ; sa b:>uche le murmure sans cesse, nmis sa voix ne le prononce, sa main ne l'écrit jamais.
« Ton nom ! partout tout nom console mon orci!l3, « FlaTime invisiblo, il vient saluer ma douleur, « Il traverse pour moi le monde elle malheur, « Et la nuit, si mon àme est triste, il la réveille. «
« Tu sais que dans le mien leCiel daigfia l'écrire ; « On ne peut m'cppeler sans l'annoncer à moi, « Car depuis mon baptême il m'enlace avec loi.
Que son secret reste inviolé !
La douleur avait brisé la voix de Marceline, et elle dut renoncer au chant lorsqu'elle rentra au théâtre, pour faire vivre son père et son enfant. Elle nous l'apprend elle-même dans une lettre qu'elle écrivait à son frère, alors prisonnier de guerre en Ecosse.
Paris, o tnars 1815.
« Ta dernière lettre, mon cher Félix, m'a « fait tout autant de bien que les attires. « Elles me parvieitnent toutes, et je réponds « il toutes. C'est un bonheur pour moi comme « pour toi-mérne, et si mon amitié charme « les ennuis de ta longue captivité, ton sou- « venir adoucit également la tristese de ma « position. Qu'elle ne t'occupe pas trop, elle « ne peut durer, et j'ai tout autant de cou- « rage qu'il en faut pour supporter un mal- « heur qui ne peut être que passager. Mais « ayant quitté Parts depuis plusieurs années, « c'est avec bien de la peine que je parviens « à y retrouver une place. Enfin, ce moni'nt
« approche, je l'espbrc, oh ma persévérance « sera récompensée. J'en ai besoin, je te « l'avoue, mais en ce monde, n avons-nous pas « tous besoin d'un peu de philosophie? jfe te « la recommande, mon cher Félix, et cette « recommandation accompagnée de l'assurance « de mon éternelle amitié doit te trouver « docile.
« Ah çà, mon ami, je te défends sérieuse- « ment d'être en colère contre tes deux sœurs. « Je veux bien que tu m'aimes iin peu plus « que les autres, mais je ne veux pas te voir « injuste. Elles sont enterrées dans deux « villages fort tristes. Leurs petits ménages « ne sont pas trop heureux, mais quand elles « m' écrivent j c'est toujours pour me demander « si j'ai de tes nouvelles, ou se réjouir de « celles que je leur donne de toi.
« Je t'envoie vingt francs par la voie que « tu m'indiques, et qui est, je le sais, la « voie la plus sure. C'est bien peu, cher « Félix, mais je n'ai pas besoin de te faire « des sermons pour te faire croire que c'est « tout ce que je puis. Quand je pourrai « renouveler cette petite douceur, je m'en fer ii « une fête. Cela fait du bien à un prison- « nier qui la reçoit et à une sœur qui l'offre. « Mais ce napoléon que je t'envoie aujour- « d'hui, tu ne m'en dois nulle reconnaissance. « C'est un enfant, beau comme le jour, qui a « deux ans, et qui se nomme Eugène, qui me <N l'a remis pour toi. N'oublie pas ce nom-là. »
Ce fut au Théâtre de l' Impératrice (Odéon) que Marceline débuta au mois d'avril i8ij, et qu'elle s'y fit applaudir pendant deux années. Puis, elle quitta Paris pour Bruxelles cil elle fut engagée le 75 aoiU iSi^. Elle trouva, à son arrivée, Albertine Gantier, son a^nie d'enfance, Albertine mariée, Albertine qu'elle devait voir mourir bientôt.
Le seul bonheur de sa vie, à cette époque, c'était son fils, « gage adoré » d'un amour qu'elle avait maudit sans pouvoir l'oublier, et ce bonheur devait lui échapper bientôt. L'enfant tomba malade ; pendant deux mois, elle le disputa vainement à la Mort.
« J'ai tout perdu ! mon enfant par la mort,
« Et.,, dans quel temps! mon ami par l'absence
« Je n'ose dire hélas ! par l'iiiconslance
« Ce doute est le seul bien que m'ait laissé le sort !
Ce coup terrible terrassa Marceline. Privée du faible appui qui la soutenait encore, elle tomba « prosternée ».
« Mon ami, écrivait-elle à son frère quel- « que temps après fi'/ juin 18 16), mon ami, « tu te plains de mon silence, il est pourtant « bien vrai que je t'ai écrit dans le moment « le plus cruel!... mais non, non, pas le plus « cruel , puisque f avais encore une ombre « d'espérance, et maintenant, tout est fini, je « n'en ai plus.
« Je suis si anéantie de larmes, ma tcte et « mon cœur sont si en désordre que je ne
« sais même pas me plaindre d'un maHiJur « qui me tue. J'avais tout supporté avec cou- « rage, mais, mon cher ami, ce dernier coup « m'a frappée au cœur!... J'ai perdu ce que « j'ai le mieux aimé au monde, et comment « l'ai-je perdu! Cette image s'attache à moi... « N'est-ce pas un ange qui me suit ? Oui, « cher Félix, j'ai beaucoup souffert. Ce petit « ami , cet adorable enfant était l'unique « charme et le S2ul espoir de ma vie. Ma « triste existence se traîne à présent. Oh! je « suis bien malheureuse !
« Papa se porte mieux. J ai augmenté sa « pension, et ferai davantage encore par la « suite, si j'ai un avenir... »
Bruxelles, le S septembre iSiG.
«... Papa se porte mieux, J/'"° Gantier l'a « vu dans un voyage qu'elle vient de faire à « Douay. Si je reste à Bruxelles l'année « prochaine., comme tout le fait croire, j'irai « le voir, comme je iw:: le suis promis, fai « besoin de l'embrasser. Il est si vrai que « c'est pour lui seul que fai pu ?}te résoudre « à continuer le théâtre ! C'est le plus grand « sacrifice que j'aie jamais fait... Mais son « bonheur m'est plus cher que tout au monde. « Si tu savais, mon cher Félix, comme j'aime « mon pauvre père ! Hélas ! comme faime « tous mes parents. Crois-moi, sans d'aussi « chers liens, il y a six mois que je n'exis- « terais plus. Mais, 7ion, fai tort de te dire
« cela, car je ne me serais tuée moi-même, « je tiens trop à l'espoir d'une autre vie pour « la hasarder par un acte semblable, et je « sens bien que la douleur portée au dernier « excès ne tue pas encore ceux qui p.irais- « sent les plus faibles. Je t'assure, m)n cher « Félix, qu'il faut qu'il y ait tvz moi une « obstination de la vie... »
Bruxelles, 2 janvier 1816 (sic : 1817).
« Quelle année vient de s'écmler pour « votre pauvre Marceline .'... et ce qu'elle « m'a ravi ne me sera jamais rendu, mon « ami, non jamais dans ce monde! Il faut « attendre la fin d'un vo) âge pour moi bien « bien long ! Mon cher fils ! mon aimable « enfant m'en résidait toutes les peines plus « légères. Jamais un enfant adoré, pleuré à « chaque heure par s-i malheureuse mère, n'a « mieux mérité de l'être. T'en soiiviens-tu ? « Qu'il était beau! qu'il était bon ! ... »
Au mois d'avril iSiy, le personnel de la troupe de Bruxelles avait été modifié. Parmi les nouveaux venus se trouvait Prosper Lanchantin, qui avait pris comme nom de théâtre
celui de Valmore. Il avait vingt-quatre ans. Grand, bien fait, beau garçon, de tournure distinguée , il avait une voix qui, bien que voilée par un grasseyement assez sensible, ne manquait pas de charme. Malgré de brillants débuts, il n'avait pu rester au Théâtre-Français. Du théâtre de Nantes, oh Valmore était en 1816, il passa à celui de Bruxelles. Vannée suivante. C'est là que Marceline Desbordes et lui se rencontrèrent, lui qu'elle avait vu tout enfant à Bordeaux, vingt ans auparavant, qu'elle avait fait sauter sur ses genoux. Toutefois, ce ne fut pas seulement cet ancien souvenir qui les rapprocha. La nature pleine de poésie, de délicatesse et de mélancolie de Marceline fit sur Valmore une telle i?7zpression que les déclarations d'amour, qu'il lui adressait chaque soir sur la scène, devinrent l'expression d'un sentiment véritable ; il s'aperçut bientôt qu'il aimait sa grande amie d'autrefois. Marceline ne crut pas à cet amour , qu'elle pouvait jnettre sur le compte de la jeunesse. A une lettre pleine de passion elle répondit : «... // « n y a rien de si sincère que mon cœur. Je « ne pu.! s plus le donner qu'en donnant ma « vie, et ce n'est pas à votre âge, entouré de « mille séductions, que Ton promet un amour
« sans bornes, sans terme que le tombeau!
« Ne cherchez donc pas à l'inspirer, à moi, — « fai tant souffert. » (Lettre I). A d'autres protestations, elle opposa les mêmes refus. Puis, cet amour sincère d'un homme beau,
distingué, plus jeune qu'elle, la toucha^ elle, abandonnée ^ privée de toute affection, et, à son tour, par reconnaissance, par besoin d'aimer et d'être aimée, elle donna tout ce qui lui restait de son cœur, (h)
Avait-elle donc oublié celui qui l'avait trahie ?
« Inconstance ! affreux sentiment « Je t'implore, je te déteste.
« Tu flattes mon orgueil, tu séduis ma raison ;
« Mais mon cœur est plus tendre, il échappe à ta ruse.
« Oui, prête à m'engager en de nouveaux liens,
« Je tremble d'être heureuse, et je verse des larmes.
Non^ elle n'avait pas oublié, et elle n'oubliera jamais. Mais le recul du temps obscurcit peu à peu l'image de l'aimé, qui s'efface et disparait dans les brumes du passé ; il ne reste plus dans le souvenir, qu'une grande lueur d'amour^ pareille à un de ces feux solitaires, qui brûlent longtemps encore, après le départ du pâtre qui les avait allumés : l'homme a passé, l'amour, l'amour idéal et impersonnel demeure. Aussi, Marceline, quoique se souvenant, pouvait-elle regarder son mari en face et lui dire : « Tout mon cœur « t'appartient, je ne suis qu'à toi, et cet amour « que je chante dans mes vers ne m apprend « qu'à mieux t' aimer. » C'est peut être ce qu'aurait dû mieux comprendre celui auprès duquel elle vécut, épouse^ mère irréprochable.
Allait - elle enfin trouver le calme dont elle avait tant besoin et fixer le bonheur qui, une fois seulement, avait traversé sa vie comme un éclair ? Hélas ! non. Les jours qui précéderait le mariage furent attristés par la mort de son père. L'année suivante (1818), elle perdit Junie, sa première fille, âgée d'un mois.
Ce fut cette même année que pirut son premier Recueil de Poésies dans lequel, en dépit de quelques incorrections , et de certaines pièces qui se ressentent trop du goût de l'époque, on découvre déjà, dans leur forme définitive, des strophes^ des pages entières, dignes d'être admirées. Bientôt, après avoir résilié leur engagement, les époux quittèrent Bruxelles pour venir à Paris , oîi Valmore eut toujours, et pour leur malheur, r intention de s'installer. C'est là que naquit Hippolyte, dont Marceline salua la naissance en ces vers :
« Bien venu, mon enfant, mon jeune, mon doux hôte !
« Depuis une heure au monde ! Oh ! que je t'attendais !
« Que j'achetais ta vie ! Hélas ! Est-ce ta faute ?
« Oh ! non, ce n'est pas toi qu'en pleurant je grondais.
Cependant Valmore n'obtenait pas la place qu'il croyait due à son talent, il ne voulait pas moins que rentrer au Théâtre-Français, et dans les premiers rôles. Ce fut le rêve ir réalisé de toute sa carrière et la cause principale des misères inévitables contre lesquelles Marceline courageusement se débattait.
Alors commença cette vie errante, « hale- « tante », à travers la France et l'étranger, « Au refus de la fière Lutèce » écrivait Marceline, mais on peut dire plus sévèrement et plus justement : au refus de Prosper Valmore qui, dans son amour-propre d'artiste déçu et ne voulant pas être le second dans Rome, refusait les engagements qui ne lui ouvraient pas la première scène de Paris, les époux allèrent à Lyon, puis à Bordeaux. Leur famille, en ce tejnps s'accrut de deux filles : Hyacinthe, surnommée Ondine (1821) et Inès leur dernier enfant (182^.)
Toujours inquiets, toujours incertains de l'avenir^ ils continuèrent leur odyssée, sans jamais trouver le port désiré. Pendant trente années, Valmore est perpétuellement en quête d'engagement, et comme si la France et la Belgique, qui est une province artistique de la France, n'étaient pas assez grandes, il va , en 18 j8, s'échouer à Mil an ^ à la suite d'un imprésario qui tombe en faillite, et qui l'abandonne^ sans ressources, lui, sa femme et ses deux filles.
Le voyage en Italie, au pays des citronniers en fleurs, des roses et de l'amour, l'air si si doux , si voluptueux qu'elle y respire, ravive en Marceline le feu des souvenirs. « Je t'envoie comme un sourire, 7non pre- « mier chant d'Italie, écrit-elle à son amie Pau- « Une Duchambge. Leurs voiles, leurs balcons, « leurs fleurs m'ont soif flé cela, et c'est à toi « que je les dédie. Venir en Italie pour gué-
« rir un cœur blessé à mort d'amour (le mot « a été effacé), c'est étrange et fatal. » Et plus loin : « Et moi, sais-tu ce que je regrette « de cette belle Rome ? La trace rêvée , « qu'il y a laissée de ses pas, de sa voix si « jeune alors, si douce toujours, si éternelle- « ment puissante sur moi. Je ne demande- « rais à Rome que cette illusion; je ne l'au- « rai pas. »
Qui donc oserait lui reprocher cette heure profonde d'é?notion, non de défaillance , ni de regret. Est-on maître de l'oubli? Mais aucun réveil de désir ne troubla l'épouse fidèle et scrupuleuse ; même tout bas dans son cœur , jamais elle n'appela le retour de l'absent ; jamais elle ne regretta de s'être unie à Vahnore. Les soins, les attentions infatiguées et délicates, que seule peut commander une affection vraie, les longues épreuves acceptées et partagées sans une plainte, l'obéissance infinie, l'abandon et comme la confusion de soi-même avec le maître de sa vie, les protestations dont elle remplit les lettres qu'elle lui adresse et dont l'accent ne peut laisser aucun doute, en sont d'irrécusables témoignages.
Honnête, affectueux , dévoué, mais d'une nature moins fine, Valmore douta parfois cruellement de cette sincérité. Sa mère, qui l'avait suivi pendant les premières années du mariage, laissa, avant de mourir, à ce fils que pourtant elle aimait, les semences et les tor-
tures du doute. Aussi, vingt ans plus tard, le mari inquiet encore du passé, avait-il de ces accès de jalousie posthume qui arrachaient à ses lèvres des paroles am,ères, des reproches auxquels l'épouse, injustemeiit accusée, répondait avec une si affectueuse humilité : « Oui, le sort nous a fait bien du mal en « nous séparant , mais je jne sens aussi pé- « nétrée de l'espoir que ce n'est qu'une grande « et sévère épreuve, après quoi je serai réunie « à toi, Valmore, pour qui je donnerais vingt « fois ma vie. Si ce serment , vrai devant « Dieu, ne suffit pas à la tendre exigence de « ton affection pour jnoi , je suis alors bien « malheureuse, et si tu vas chercher dans le « peu de talent , dont j'abhorre l'usage à « présent, des recherches pour égarer ta rai- « son, oîi sera le refuge oie j'abriterai mon « cœur. La poésie n'est donc qu'un monstre, « si elle altère ma seule félicité , Jiotre « union... »
Entre deux engagements , Valmore s'empressait d'ordinaire d'accourir à Paris, obsédé par son idée fixe de rentrer à la Comédie- Française. En i8jp, l'année qui suivit le voyage en Italie, il revient au théâtre de Lyon, laissant à Paris sa femme et ses enfants; il ne semble pas entendre, dans les lettres qu'il reçoit chaque jour , la plainte de celle qui ne voudrait plus le quitter. Marceline a une mission à remplir, de nouveaux efforts à tenter, toujours dans le même but à atteindre, il faut que
le Théâtre- Français reçoive son mari... Et l'épouse, timide et fière, qui n'aimait ni demander ni se montrer, ?nultiplie ses démarches, passe ses journées en courses, gravit ces interminables escaliers de Paris, frappe à des portes inconnues, se morfond dans les antichambres, pénètre dans les bureaux des directeurs, et même, tout émue, dans les ministères. Sans doute, le m,onde de Paris avait oublié la jeune comédienne, dont en 180^, au théâtre Feydeau, on admirait la grâce ingénue et la voix touchante, mais beaucoup connaissaient ses romances chantées dans les salons, et tous ceux qui s'occupaient de littérature, les esprits délicats , les amants de poésie , avaient lu ses vers. Bien des fois , elle fut surprise de voir éclore tant de sympathies autour d'elle ; et certes , elle devait avoir un charme bien grand, pour, plus tard, trouver grâce devant Barbey d'Aurevilly, si avare pourtant d'admiration et d'indulgence, surtout envers les femmes.
C'est pour elle, qui va mendier une place dans un théâtre, qui est phis que modestement vêtue , qui n'a rien de ce qui séduit, ni l'attrait de la jeunesse, ni l'éclat de la beauté, ni la richesse, que Lamartine compose une de ses plus belles harmonies , que Victor Hugo s'oublie lui-même un instant, et que Sainte-Beuve, sous sa plume de critique, trouve l'émotion... Tant est grande encore — disons-le pour l'honneur de notre siècle, si souvent accusé d'indifférence, — la puissance qu'exerce la poésie.
Tout en continuant les démarches en faveur de son mari, Marceline restait à Paris pour s'assurer le maintien de la modique pension qu'elle touchait, en q^ialité de poète, sur la cassette du roi. Elle cherchait aussi à publier ses romans, qui, par suite des exigences de certains libraires, ne lui rapportaient presque rien. Cette existence séparée des époux, les jeta dans cet état de pauvreté, parfois extrême , qui pesa sur eux jusqu'au dernier jour. Il fallait que la misère fût à son comble pour que Marceline écrivît à leur ami , M. Félix Delhasse, cet appel si poignant, dans sa brièveté, mais si sûr d'être entendu.
3 décembre 18S1.
« Si vous pouvez nous envoyer quelque « argent, que votre cœur s'empresse. — Le « moins sera beaucoup au milieii des choses « formidables qui se pressent. Tout est para- « lysé dans U7ie terreur mortelle. »
Elle s'adressait à bon escient, et, aussi simplement qu'elle avait demandé, aussi simplement elle remercia :
« Ecrivez-nous, cher et bon ami, afin que « nous soyons du moins sûrs de votre santé, « comme nous le sommes de votre amitié... « Qu'il vous soit doux, pour le moment, « d' apprendre que vous avez épargné une « grande angoisse à notre cœur. Que pou- « vons-nous écrire que vous ne deviniez. »