XXVIII
Ce dénuement pût naître d'une autre cause,
que seraient tentées d'appeler un vice les âmes
bien tenues de caissières , et qu'Hippolyte « le
fils le plus tendre, l'ami le plus dévoué », re-
trace dans le si affectueux reproche : « Amas-
« ser, conserver même, lui était impossible.
« Le superflu, tu vois, c'est pour l'être sensible « Tout ce que les autres n'ont pas. »
« En effet, elle me disait parjois qu'un ob- « jet quelconque, précieux ou non, ne lui sem- « blait plus être sien aussitôt qu'il avait été « désiré par quelqu'un. » Que de fois revenant de toucher le trimestre de la pension, qu'il lui était si pénible d'accepter au début et dont elle était si heureuse m.aintenant, elle rentrait pourtant à la inaison les mains vides : elle était allée voir Pauline Duchambge, et l'ayant trouvée si 7nisérable, sans feu, sans pain, lui avait laissé ce qu'elle venait de recevoir , certaine de l' approbation du mari et du fils. Aussi est-elle réduite souvent à des extrémités pénibles : « J'avais un franc dans 7non tiroir pour comm.encer mon mois...y>; elle suspend l'envoi de lettres écrites aux siens, faute de pouvoir les affranchir. Elle est le pauvre qui fait l'aurnône.
Elle ne s'en tient pas à l'aumône du peu d'or dont elle a tant b?soin, elle fait aussi l'aumône de son cœur. Il n'est pas une détresse qui ne l'émeuve : pauvres de bonheur, persécutés , fnalades , sur tous , Marceline étend son inépuisable charité, — sans pré-
férences politiques (quoique on en ait dit), ayant l'esprit trop large et le cœur trop grand , pour obéir à ces étroites idées de parti que lui ont prêtées ceux qui l'en blâmaient, ou ceux qui l'en admiraient. Et si' presque toujours, son affectueuse pitié se penche vers le peuple^ c'est que le peuple souffre davantage. Toute infortune, juste ou imméritée, éclatante ou obscure, trouve en elle un écho : le retour des cendres de V Empereur ,^ « de l'Empereur volé par l'Angleterre, » la captivité à Ham de celui qui, plus tard, s'appellera Napoléon III, la condamnation à mort de Barbes, l'exil de Raspail, l'insurrection de 1834, à Lyon, pendant laquelle elle va, par les rues ensanglantées, soigner les blessés et consoler les veuves, — toutes les soiffrances en un mot lui arrachent des larmes, des cris de compassion, des appels vers la clémence et vers la bonté...
Quelle m,ère devait-elle être avec une telle âme ? Ses poésies et sa correspondance nous le révèlent. Mais il faut tout dire : si elle fut aimée pieusement , sans réserve, par son fils Hippolyte, celui qui ne fit pas même passer sur elle l'ombre d'un chagrin, Ondine et Inès mirent souvent sa tendresse à V épreuve. On eut dit que ces deux édifiants, conçus dans la tristesse et la pauvreté, en avaient dans le sang une inoubliable amertume. A mesure qu'elles sortaient de l'insouciance du jeune âge, leur caractère se modifiait sous l'action
latente d'un état maladif que leur apparence de santé ne pouvait laisser soupçonner . Ondine surtout, vive, spirituelle et gaie, mais d'une gaîté nerveuse, plutôt extérieure, n'avait pas cet abando7i confiant si doux aux mères. Cependant, à la suite d'un de ces voyages en Angleterre entrepris pour fortifier sa santé, elle ouvre son cœur à sa mère. Et celle-ci répond à un de ces épanchements : « Dans une vie « aussi haletante que la nôtre, oii prendre le « temps d'un récit, d'une confidence. Tout s'y « jette par larmes , par sanglots , par une « étreinte passionnée qui n'a rien dit, mais qui « a empêché de mourir. Avec toi surtout, « fai vécu de silences forcés. Je croyais les « devoir à ton repos, à ta santé. J'ai fait ce « que j'ai pu p3ur tourner toujours du côté « du soleil ; la nuit même, en t'appuyant à « mon cœur, et te cherchant : « Cachons-nous! « Cachons-nous pour avoir bien chaud! » Ce « qui doit apaiser ta charmante colère contre « M. Alex. Dumas, (cette colère qui m'a fait « entrevoir un momejit le ciel d'une mère, le « cœur de son enfa^it soulevé en sa faveur), « c'est que ce n'est pas ici dans ce monde comme « il est fait, qu'il faut prétendre être ju- « gée suivant ses vertus et ses fautes.... » (Lettre CLXXIV).
Moins froide qu' Ondine, mais plus fantasque , Inès avait de longs silences, suivis d'une agitation fébrile, inquiétante, que la mère attribuait à une croissance dijïcile. La
maladie se déclara, étrange comme sa nature, faisant naître chez elle tine jalousie excessive contre sa sœur, lui enlevant la voix ; « La voix « d'Inès était d'une douceur pénétrante et, « comme celle de sa mère, faisait pleurer. « S' éteignant de plus en plus sous le progrès « de la maladie, cette voix déchirait le cœur « de la mère lorsque l'enfant faisait de vains « effoi'ts pour moduler certains airs flottant « dans sa mémoire ; ils ne sortaient plus qu'épi touffes de cette gorge brillante et sèche. Celle « qui la veillait, en l'écoutant, pleurait dans « la chambre à côté. — La Voix perdue est « un des souvenirs de ces veilles poignantes » (Œuvres II f p. 2^1).
Inès mourut. Sa mère lui adressa cet adieu poignant, oîi pleure comme l'affection de Rachel qui ne voulut pas être consolée :
« Je ne dis rien de loi, toi, la plus enfermée ! « Toi, la plus douloureuse, et non la moins aimée ' « Toi, rentrée en mon sein ! Je ne dis rien de toi « Qui souffres, qui te plains, et qui meurs avec moi.
« Le sais-tu maintenant, ô jalouse adorée, « Ce que je te vouais de tendresse ignorée ! « Connais-tu maintenant, me l'ayant emporté, « Mon cœur qui bat si triste et pleure à ton côté ?
Elle reprit dans son cœur , un sentier de souvenirs, connu d'elle seule depuis trente ans, et, à côté de son premier enfant, coucha pieusement sa dernière fille.
Valmore était à Bruxelles. Ce malheur, pressenti pourtant, le brisa. Fatigué de la
scène, aigri, usé de déceptions et de chagrins, il revint à Paris, et ne quitta plus sa femme et son fis. Quant à Marceline, elle a descendu l'abîme de douleur , si bas que , par moment, elle, si pieuse, ne voit plus le ciel. Puis , son âme se relève vers les divines espérances :
« « Une âme
« Prend ses ailes longtemps avant de s'envoler. »
Soudainement, le bonheur paraît leur sourire. Ondine se marie. Valmore trouve enfin une place, place bien humble, à la Bibliothèque Impériale. Ce ne fut qu'un temps de répit, trop court hélas ! Le soir de la tne de Marceline est attristé par la înort de ceux qu'elle aime: son frère, ses sœurs, Caroline Branchu, Ondine... Elle veut mourir. « Ecoute, écrit-elle « à Pauline, je suis allée à l'église oie f ai fait « allumer huit cierges humbles comme moi. C'é- « tait huit âmes de mon âme ; père, mère, frère, « sœurs. . . ejîfants ! Je les ai regardé brûler, « et j'ai cru mourir. Ne dis cela qu'à toi, « c'était une visite à Dieu. » Pauline ellemême , la meilleure compagne de son cœur, s'en va avant elle.
Le chapelet des affections s'est rompu sous ses doigts de malade.
Elle se cache , pour pleurer et souffrir , dans l'attente de la grande libératrice. Deux ans, la maladie la plus cruelle la torture sur un lit qu'elle ne peut plus quitter. Enfin, (i) elle attendrit la Mort quelle appelait depuis
SI longtemps^ et la Mort l'e^nporte où elle voulait aller:
« J'irai, j'irai porter ma couronne effeuillée « Au jardin de mon père où revit toute fleur ; « J'y répandrai longtemps mon âme agenouillée ; « Mon père a des secrets pour vaincre la douleur.
Il dira : « C'est donc vous, chère âme désolée. « La terre manque-t-elle à vos pas égarés ? « Chère âme, je suis Dieu : ne soyez plus troublée. « Voici voire maison, voici mon cœur, entrez ! »