X-iIII
A MÉLANIE WALDOR
(Lyon). 1" avril 1836.
Je vous ai écrit par M . Jules Favre , Mélanie. Ma lettre était une prière et un remerciement . L'avez-vous reçue ? Il me semble que non, puisque je n'ai pas entendu parler de vous.
Le remerciement, c'était du livre, si doux à mes enfants, si touchant pour leur mère qui sait par son expérience tout ce qu "elles ont dû coûter à votre courage, toutes ces pages écrites à travers une santé faible et de graves préoccupations, portant leur cachet de résignation qui me les rend si chères.. Nos enfants ignorent encore que nous les faisons quelquefois danser en leur cachant des larmes... C'est ainsi de même de beaucoup de mères qui n'écrivent pas ! La prière , c'était d'accueillir avec toute la grâce de vos beaux et bons yeux ce jeune avocat dont le talent grandissait trop depuis trois ans pour rester à étouffer ici. C'est le défenseur de nos insurgés d'avril. N'avezvous pas entendu sa voix, libre, sensible et forte, du fond du Luxembourg dont elle a tant ému les affreuses murailles ? L'avezvous vu enfin ? Vous a-t-il donné ma lettre et un ruban? Je ne l'ai vu, m.oi, que deux fois, mais je connais des pauvres qui le pleurent, et des prisonniers qu'il a rendus à leurs mères.
Je ne vous parle pas des tristesses secondaires que m'ont causées des trafics de librairie. Oh! c'est mal. Mais cela s'oublie au moins au bout de peu d'heures. Ce bon M. Dumont est, je crois, plus vrai. Mais je n'ai pas le goût de parler de moi.
Écoutez. Voici une lettre de M. Antony Raynal. Vous y verrez toute l'ingénuité de
sa passion heureuse et malheureuse pour écrire. Je dis malheureuse, parce qu'il est parfois malade et fatigué. Pensez à sa lettre et à sa proposition toute sincère et gardezlui le secret, que vous puissiez ou non vous en charger. Ses livres ont eu le succès qu'il en espère. Ce petit travail ne vous coûterait pas plus que ceux où votre cœur n'est pour rien, ainsi j'ai pensé que vous en feriez peut-être un acte de vertu , car vous êtes mère, excellente mère, et pas plus riche que moi, je le crains! Vous êtes au centre de ces choses où je suis si bête, même quand j'en suis tout près, voyez donc si vous avez le moyen et le vouloir de ce petit gain si pur qui restera entre vous et Dieu. Et puis, M. Claudius — nouvellement marié — n'oubliera pas, levant une belle robe pour sa jeune et douce femme, d'en faire couper une pour vous l'envoyer. Je dirai noblement oui pour vous.
Adieu, je vous aime, je voudrais que vous fussiez heureuse, contente du moins. Moi, j'ai mon cher fils près de moi, il est grand et bon ! Répondez-moi , gardez-moi votre amitié.
A SON FILS
Lyon, le 19 mai 1S36.
Je pressentais en t'écrivant, mon cher fils, que ma santé allait s'abattre, et c'était
— givrai. Je suis dans une grande faiblesse des efforts inouïs quej'ai faits durant la maladie de notre bonne petite Inès. Les nuits, les veilles, mais plus que tout l'effroi d'un mal si long et si grave, ont renouvelé en moi la fièvre et l'irritabilité nerveuse qui me fait bondir le cœur au milieu d'un calme appa.rent. Je suis cependant bien heureuse de voir cette petite fille en pleine convalescence réparer toutes ses forces et jouir de sa vie avec une gaîté qu'elle n'avait jamais eue. Mais de telles secousses ne se réparent pas vite sur moi, car je les éprouve jusqu'au fond de moi-même. Je vous aime tant, mes chers enfants!
Je t'embrasse pour le bulletin que j'ai reçu. Tout ira bien. Dieu t'a jeté dans mon sein pour ma consolation à toutes douleurs, car tu es bon. Je ne t'en demanderai jamais davantage, le reste viendra en surplus.
S'il te faut de l'argent pour ta communion, informe-t'en et dis-le moi, je te l'enverrai. Tu m'en écriras les détails et le jour, afin que j'aille me mettre à genoux dans quelque chapelle où il n'y aura que Dieu et mon cœur de mère.
Au revoir! Je te regarde dans mon cœur.
3LiV
A SON FILS
Lyon, le 6 juin «830,
Si le cœur s'envoyait, mon cher enfant, autrement que dans des lettres, tu n'aurais pas attendu si longtemps celle-ci en réponse à la tienne. Ma santé est détestable et quand j'en ai deux ou trois jours de suite, elle s'use en travaux intérieurs pour ton père qui a eu besoin de moi. Nous sommes à vrai dire tous plus ou moins malades par l'inexplicable atmosphère qui nous envoie l'hiver après le plus pâle des printemps !
Pourquoi, mon cher fils, ne m'écris-tu pas davantage de ton côté ? J'espère que ce n'est pas ta santé qui me rend ce bonheur plus rare qu'à l'ordinaire, et nous sommes bien convenus que tu n'attendais pas mes réponses pour me parler, m'envoyer tes bonjour ! qui jettent toujours de la joie et du soleil sur tous nos jours de pluie et de mélancolie. Je t'ai dit : <\ Ne compte pas nies lettres pour savoir que j'ai toujours besoin des tiennes.» Toi. tu es plus fort; tu peux me dire plus souvent ce que je pense toujours.
Que vas-tu dire quand tu sauras que j'ai obtenu pour toi une ceinture au Gymnase par la protection d'un petit militaire, fils d'une de mes amies de Flandre. L'amitié !
c'est comme du soleil, on retrouve ses rayons partout. J'accueille et je reçois ce pauvre enfant déjà soldat avec la tendresse que je demande à Dieu pour toi des mères qui se trouvent sur tonpassage.il me semble ainsi, mon bon Hippolyte, qu'en lui donnant tout ce qui est en mon pouvoir pour l'égayer de sa mère, je te l'offre par la main d'un autre, et cela me fait pleurer de tendresse et de tristesse. Que veux-tu ? On sent son âme par la douleur plus que par la joie en ce monde , c'est notre lien profond avec Jésus-Christ. C'est ce qui me rend impossible de comprendre un autre Dieu que cet homme en croix et bénissant encore. C'est mon cœur qui a versé dans le tien cette foi sacrée et indestructible, enferme -la pour tout ton avenir, cher! Je ne t'aurai rien donné de si précieux.
A CAROLINE BRAXCHU
Lyon, 1" juillet 183C.
Il faut bien t'aimer pour oser t'écrire, Caroline, après plusieurs mois coulés sans l'avoir répondu. C'est de cette façon que les amitiés du monde s'éteignent. Celle que j'ai pour toi est de tous les temps
et se renouera partout , malgré les longs silences qui en interrompent l'expression écrite. J'ai ton souvenir dans le cœur depuis tant d'années, qu'il se mêle à tout ce qui m'arrive, et que je te dis : bonjour, Caroline ! au milieu quelquefois de bien des préoccupations qui paraissent t'être étrangères, et comme si je t'avais vue hier. Cela fait, mon bon ange, que sans avoir peur d'être oubliée jamais de toi, je m'offre quand je peux devant tes yeux doux et reprochants . Je te laisse dire d'abord tout ce que tu as dans l'àme contre ce silence en apparence si froid, et je te raconte que, comme toi , je marche souvent à genoux sous mon sort dans ce monde qui nous a été rude! malgré quelques illuminations qui n'ont fait que rendre plus sombre le fond immobile du tableau.
Tu m'écrivais, convalescente d'une affreuse maladie, ta lettre m'avait beaucoup troublée. Je baissais ma tête sous des souvenirs bien amers pour nous deux, quand j'ai été frappée moi-même d'un effroi terrible pour ma chère petite Inès. Elle a lutté un mois contre la plus grave des maladies de son âge, une croissance extraordinaire et une fièvre muqueuse dont plusieurs petits enfants mouraient en même temps à sa pension et dans ma maison même. C'était horrible, Caroline. Tu penses bien, chère, qu'après l'avoir sauvée par
mes soins, mes prières à Dieu, mes veilles si tristes avec ce cher ange en délire, j"ai partagé la faiblesse de sa convalescence, car j'étais à demi tuée de frayeur et de fatigues. Ajoute que j'ai (été) une partie de l'hiver la garde-malade de mon bon Valmore qui souffrait pour la première fois de sa vie et que jç portais dans mes bras, de son lit auprès du feu, comme un enfant aussi, mais souffrant d'atroces douleurs que l'on croit et être rhumatisme. Voilà mon hiver, aussi triste que ta lettre qui me demandait deux heures d'épanchement d'âme que je ne pouvais m'accorder à moi-même. J'étais ivre de lassitude et de chagrin.
Réponds-moi, mon amie, je t'en prie, dismoi tout ce que tu peux dire de ton sort qui m'intéressera toujours ! Le nôtre ne tient qu'à un fil à Lyon où la comédie est entièrement sacrifiée aux immenses frais de l'opéra et de la danse. Cette saison nous fait trembler. Je n'ose me plaindre. La plainte ne fait qu'aigrir ou attrister les esprits imployables dans leurs aversions, et je vois qu'il y a de l'aversion, ^o;«;;z^ artiste^ contre Paris que je n'espère plus revoir, sinon en passant pour de nouveaux /t'/t'r/na^es.
A PAULINE DUCHAMBGE
Lyon. 17 oclobic 183G.
Je vais te confesser une faiblesse, c'est que, pour la première fois de ma vie, un succès de femme vient de m'attrister. J'ai repoussé le journal qui loue, vrai ou non, le talent de cette femme. Elle t'a fait du mal, c'est plus que m'en avoir fait. M"*^ Loysa Puget, voilà son nom qui m'a serré le cœur d'une façon si nouvelle. Valmore a compris cela, et tu peux n'en pas rougir pour moi. Valmore aussi m'attriste sérieusement. Il fixe l'avenir avec effroi. Nous n'y voyons plus à six mois de distance. C'est horrible. Je ne peux aller à Paris dans l'état de santé où je suis et sans l'argent du voyage, car je partirais dans huit jours pour déchirer ce voile qui devient étouffant. Pas d'espoir à Bordeaux, ni à Marseille, ni à Montpellier. Nulle part, nulle part. Que faut-il inventer ? Une maison d'éducation à Paris ou auprès ? Mais il faut de l'argent. Une place dans quelque administration, mais qui nous la donnera ? Pour moi, je suis décidée à me retirer dans un village de la Normandie avec mes filles, mais Valmore et son fils, que vont-ils devenir ? Je te demande cela, à toi ! qui n'as plus d'horizon
que moi-même. Je deviens honteuse de me plaindre si souvent quand je devrais ne m'essayer qu'à te consoler, Pauline !
Valmore a rêvé, en ?'êvant A'aples, de solliciter l'Odèon, s'il se rouvre. Mais où frapper ? Ce serait comme administrateur qu'il voudrait ce théâtre, et je t'avoue que j'aimerais mieux présentement pour lui cette carrière que celle d'acteur, car son genre est perdu en province. Inspire-moi donc qui pourrait me servir ? Peux-tu voir M, Bayard qui ne me répond pas, après nous avoir comblé de promesses et tiré Valmore à quatre chevaux vers Paris ?
D'abord réponds-moi sur toi-même, sur nous deîix, à part de toute cette agitation de vie réelle. La nôtre se passe et s'use entre ciel et terre, Pauline; je ne peux croire que ce soit long pour moi, car je tombe souvent en défaillance et mon cœur m'étouffe !
A revoir encore pourtant, ma chère et seule moitié ! Je t'aime les larmes aux yeux.
A CAROLINE BRAXCHU
Lyon, le 24 octobre 1836.
Ton écriture m'a fait du bien, Caroline, car ce long silence n'était pas fait pour me calmer sur ta santé que je savais si défaite : merci donc, mon bon ange, d'avoir vaincu
pour moi cette langueur attachée encore pour longtemps à toutes les actions de ta chère vie. Si j'avais encore la force de me soulever contre le sort, ce serait en te voyant, toi , ma brillante idole , que je n'ai pas approchée dans ces temps de gloire sans un tremblement d'admiration, car tu me paparaissais toute étoilée, Caroline, ce serait, dis-je, en te voyant abattue et tes belles ailes tombées sur toi-même. Oh ! génie ! qu'êtes-vous donc sur la terre ! Que de fois mes yeux se couvrent de larmes en plongeant jusqu'au fond des douleurs qui ont déchiré ton âme! J'irai te voir, plus tôt peut-être que je ne peux le dire. Nous parlerons doucement, n'est-ce pas, chère, de ces blessures que l'amitié seule peut toucher, même sans l'espoir de les guérir. C'est Dieu qui fera ce miracle, car il sera un jour touché de nos résignations. Quoi! voilà ta fille en Angleterre! Courageuse femme, comme ton pauvre cœur de mère a dû s'ouvrir dans ce nouveau sacrifice ! Je comprends tout, va! J'ai le vertige aussi de toutes ces terreurs profondes , mais elles me font croire au ciel plus encore que le bonheur, toujours fuyant comme de l'eau. Oui , nous passons à travers cette route pour lutter et souffrir, et l'on nous regarde d'en haut marcher sous toutes nos flèches. Tout sera bien , Caroline , sois sûre , nous bénirons nos peines.
Mon cher mari ne reste pas à Lyon l'an prochain. Si tout demeure dans ce vague atterrant pour nous, j'irai moi-mêm.e chercher pour lui quelque engagement, quelque moyen d'occuper son intelligence et son talent. On a toujours du courage et de la santé pour servir son mari et ses enfants. Valm.ore est tout à fait réveillé de ses beaux rêves d'artiste. En province, vois-tu, tout ce prestige est anéanti : la danse et le vaudeville, des chevaux sur les théâtres, et une petite comédie accessoire. Il faut donc tourner ses regards vers une autre carrière. Il veut aussi nous emm.ener dans quelque cour étrangère .ou essayer une direction théâtrale à Paris; rOdéon, qu'il connaît bien, lui paraîtrait un port de salut. J'irai voir, Caroline, si tant de promesses, tant d'offres de protection et d'appui ne seront pas encore un mirage pour ta pauvre Marceline. Et j irai chez toi, bonne et vraie ! Je te dirai tout cela, mes peines, mes espérances ou mes déceptions nouvelles. En ce moment je ne peux rien t'écrire, sinon que je t'aime et te rem.ercie de m'aimer. Cette mala.Jie si longue et cette convalescence pire encore me laissent une grande faiblesse. Ma petite fille est bien rétablie. Pour moi, il semble qu'un ressort se soit brisé dans ma vie. Ah ! que je suis lasse !
Ma lettre n'était point partie, quand on m'a apporté la nouvelle que l'Odéon se rou- A're, et que cette espérance nous échappe. On
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dit que Dumas s'est mêlé de faire donner ce privilège; lui qui nous aime, il nous a donc oubliés ?
C'est à la volonté de Dieu, pour moi, je n'y vois plus clair.
A SON FILS
Lyon, le 9 décenilire 183C.
... Il y a ici un prédicateur qui fait grande émotion. Ton petit papa l'a entendu et s'afflige de ce qu'il ne fait pas usage de sa belle et grande voix pour prêcher la charité, ô charité ! qui fait les doux entretiens et les relations innocentes ! Apprends bien ce mot dans toutes les langues, mon ange, et écrisle moi, je t'en prie. Je ne le sais bien que dans la langue de l'âme. Pourquoi sommesnous pauvres, et pourquoi y a-t-il des pauvres !
A PAULINE UUCHAMBGE
Lyon, le 21 décembre 1836.
Tu es triste ! ne sois pas triste, mon bon ange, ou du moins lève-toi sous ce fardeau de douleurs que je comprends, qtie je partage. Toutes les humiliations tombées sur
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la terre à l'adresse de la femme, je les ai reçues. Mes genoux ployent encore, et ma tête est souvent courbée comme la tienne sous des larmes encore bien amères ! Mais, Pauline, écoute : il y a pourtant en nous quelque chose d'indépendant de toutes ces blessures. D'abord le pardon. C'est d'un soulagement immense pour un cœur qui éclate d'amertume, et puis Véternelle espérance qui vole incessamment du ciel à nous, de nous au ciel. Prends-toi en pitié, toi la pitié même pour tout ce qui vit, pour tout ce qui souffre, et pour tout ce qui a mal fait. Descends en toi avec une joie innocente, et rafraîchis tes regards, si beaux pour les miens. Pauline, au milieu de toutes tes indulgences, de toutes tes charités, de tous tes dévouements. Je crois que, sous quelques rapports, tu m'as rendue meilleure par la tendresse infatigable de notre amitié. Laisse-moi penser que je te soufflerai un peu de ma foi vive et du courage qui m'aide à vivre avec une apparence de contentement. Pardonnetoi quelquefois, puisque Dieu t'a devancée. Laisse aller le cours inévitable de Yinconstance. C'est horrible, mais c'est au fond de l'amour comme la mort est au fond delà vie; pour renaître encore et ailleurs ces deux belles choses ne nous sont montrées que pour nous dire : voilà ce que vous aurez ! Ici je vais te parler positif, si c'est possible. M'"" Dupasquier t'a envoyé à ma prière
l'adresse de M. Sauzet, quelle m aime point du tout. Tu t'es trompée de nom, tu ne connais pas l'autre. Ne t'étonne pas d'avoir senti un peu de courroux de la part réclamée par M™° D. dans ton action d'ange sauveur. Mais qu'est-ce que cela te fait à la réflexion ? Est-ce que tout ne remonte pas vers Dieu ?Je voudrais l'entraîner, elle, dans toutes sortes de bonnes actions. Il y aura tant d'abandon et de misère dans son avenir qu'elle me devient chère à force de malheur. Oh ! si tu pouvais lui ôter, à ce malheur, ce qu'il aura d'abject ! ce serait à consoler tes tendres larmes, et tes larmes me font bien du mal !
Ce que nous allons devenir est toujours impossible à deviner. Je n'ose plus quelquefois me coucher, car j'ai peur de la pensée sans travail. Le jour, je la tue ou je l'étourdis à force de soins de ménage, d'enfants, d'écritures et de rangement dans notre étroite maison. La nuit, tu sais qu'on ne fuit plus. Je suis triste alors et livrée à tous les battements violents du cœur. Je ne reçois rien, je ne sais rien. Je n'espère guère et je redoute cette époque ruineuse du i'^'' janvier. C'est un abîme pour nous qui défait toutes mes ruses pour tromper ma misère. Et puis, devines-tu Lyon dans l'eau et la neige ! Lyon sans travail, et trente mille ouvriers sans pain et sans feu, à qui l'on envoie avec grands cris de trompette 50,000 francs d'aumône, du
— I03 — haut du trône, c'est-à-dire du haut de leur providence, à ces pauvres ! — Hélas ! ce n'est pas deux francs versés sur leur hideuse misère. Aussi la mendicité monte jusque sous nos toits sombres. Et il faut donner, Pauline, donner ou mourir de pitié. — Va, je souffre de bien des choses ensemble, et comme toi, chère, je ne dis rien du soulèvement qu'il y a en moi contre ta vision que j'aimais. Ah! c'est indigne, c'est donc toi toute seule qui a fait cela beau et bon! A\ï\ Pauline! C'est un coup pour moi-même. J'ai tant besoin de te savoir moins malheureuse. Et comment fais-tu d'une autre part dans ton intérieur si coûteux, et ta sœur!... Ecrismoi, plains-toi contre mon cœur, dans tes lettres, car je ne peux aller te voir, je n'ai pas d'argent. Je n'en veux demander à personne. M"^"... veut que j'aille chez elle... Tout cela me gêne et m'entrave. J'irai à Paris pour courir et je veux ma triste liberté. M"'° Nairac me boude de la refuser aussi. Personne ne comprend la sauvagerie de 7non sort. C'est notre sort qui habille notre caractère de toutes sortes de nuances bizarres. Je voudrais à Paris ne demeurer que dans le cheval d'Henry quatre et courir à la volonté de mon cœur.
Est-ce possible ce que tu me dis de M. de Vigny et de ce qu'il pense de ces vers tout flamands. Je ne sais comme je suis faite, mais ces surprises me font pleurer et penser
à ce que je ne voudrais pas. La seule âme que j'eusse demandée à Dieu n'a pas voulu de la mienne. Quel horrible serrement de cœur à porter jusqu'à la mort ! — Tu sais cela, toi?
A MADEMOISELLE MARS
(Lyon), 4 février 1837
Je n'aurais pas voulu que le retour de Valmore à Paris dépendît jamais d'une cause affligeante pour personne; vous avez toujours jugé la probité de mon cœur par le vôtre, n'est-ce pas? Vous comprendrez que j'aie hésité à rappeler votre aniitié pour moi, quand vous souffrez dans ce sentiment pour l'homme dont le malheur semblerait hâter la fin du nôtre, et l'effroi de vous blesser dans une de vos peines m'a fait prendre d'abord la résolution du silence. Mais tout le monde me blâme, parce que je me comprends toute seule. On croit que c'est bien facile d'écrire, dans de certaines circonstances, à ceux qu'on a le plus aimés. Je vous fais juge du contraire. Si je vous demande, comme amie, de servir le rappel de mon mari à la Comédie Française, je sens que votre empressement à contribuer au remplacement , môme partiel , de M. Jouslin sera comme une espèce de reproche con-
— I05 — tre vous - même et l'affection dont vous venez d'honorer son infortune. Si je vous le demande comme mère, je sais que je vous déchire le cœur et je suis très à plaindre de vaincre, en vous écrivant, ce que l'on appelle mon entêtement, à ne pas vous mêler dans cette affaire. Valmore me décide pourtant tout d'un coup en me disant que vous pourriez être blessée d'apprendre par d'autres que par moi les démarches que l'on fait en sa faveur, et je vous en instruis, sans pouvoir vous demander de les appuyer. Je n'ai besoin que de mon souvenir qui vous aime toujours avec la même tendresse et la même adoration, pour être sûre que vous n'y serez pas contraire.
A MÊLANIE VALDOR
Lyon, le 9 mars 1837.
Avez-vous souffert du fléau , ma chère Mélanie ? Avez-vous vu souffrir quelqu'un d'aimé ? Je vous plains, car vous avez tout au moins été bien triste au milieu de cette vaste infirmerie qui s'étend jusqu'à nous. Tout Lyon est courbé sous des ailes sombres. Les théâtres ont été fermés, les collèges aussi. Mon fils a été renvoyé avant-hier soir du sien, car l'épidémie vient aussi d'é-
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dater à Grenoble. Ce cher fils est arrivé bien portant et joyeux comme un écolier qui ouvre sa cage, n'importe à quel prix. Mon Dieu ! que son âge est beau, et qu'il fait du bien à ceux qui sont à côté ! 11 m'a relevée de terre où j'étais tombée après avoir guéri toute ma chère famille. Quelle année ! trente mille ouvriers sans pain, errant dans le givre et la boue, le soir, le visage caché d'un lambeau et chmtant la f lim !... Je ne peux pas vous dire ce qui m'arrache l'àme, — jugez. Non, non, jamais Paris n'a de ces aspects, de ces attitudes, de ces longs désastres tout nus. — Ah ! les puissants n'oseraient pas laisser arriver la faim si au fond de tant de familles ouvrières. — Allez ! le peuple de Lyon, que l'on peint orageux et mauvais, est un peuple sublime ! un peuple croyant. C'est vraiment ici , et seulement ici , qu'une pauvre madone, surmontant un rocher, arrête trente mille lions qui ont faim, froid, et haine dans le cœur... et ils chantent comme des enfants soumis. C'est là le miracle. — Moi, je deviendrai folle ou sainte dans cette vàlle. — Et ils n'ont pas peur du feu pourtant, ceux-là, mais ils ont peur de la Vierge de Fourvières. — Mélanie, on n'ose plus manger, ni avoir chaud, contre de telles intunes. On a versé quelques secours — quelques seaux d'eau dans la mer. — Ce n'était pourtant pas pour cela que je voulais vous écrire, — mais j'ai le cœur ouvert, et puis,
je connais le vôtre ; je vois vos grands yeux regarder ces choses et je leur rends la justice de les voir en pleurs.
Mon Dieu ! je demande pardon à !M. Raynal de l'avoir oublié et mis au bout de ce terrible cortège. Tout riche qu'il est, il est bon, et c'est aussi un souffrant, car il est toujours malade et dévoré de l'amour littéraire. C'est avec cette lettre, je crois, qu'il vous envoie un livre, ou des livres, qu'il avait l'espoir de vous orfrir lui-même, mais la grippe a barré sa route. Soyez vous pour ce jeune auteur qui vous aime et qui l'a si bien chanté . Si vous pouvez être encore un doux appui pour ces petits enfants, soyez-le.
Nous avons eu l'espoir de retourner à Paris, il s'est défait, renoué et défait encore. Dans quarante jours nous quittons Lyon et nous ne savons ni pour où, ni pourquoi. — Je vous épargne les détails d'une position semblable. Ne l'apprenez jamais. Et puis, moi aussi, j'ai foi dans la Vierge de Fourvières, ou du ciel. Je fais nombre dans ses pauvres enfants que j'ai tant aimés. Certes, je ne suis pas heureuse, mais j'ai un espoir immense et tous mes enfants bien portants, jusqu'à cette petite guérie, plus vive présentement et plus énergique que les autres.
3Li2CIII
A CAROLINE BRANCHU
Lyon, lo 20 mars 1837.
Ici tout chancelle. On m'a dit hier que ces deux derniers mois ne seraient pas payés. L'épidémie, la misère profonde du peuple, ont par le fait ruiné le malheureux directeur. Ecoute, chère, et si tu peux, réponds-moi sans retard. Dis si tu as bien songé aux embarras que ton cœur veut braver pour moi, et si ce n'est pas aux dépens de ta santé, si faible en ce moment, que tu recevrais tout-à-V heure moi et mes deux petites filles que j'emmène afin d'éviter à mon mari la surveillance minutieuse qu'exige leur âge. Je m'arrache à mon fils qui est venu nous voir et que nous renverrons à Grenoble le jour où je partirai, moi, pour Paris avec ses sœurs. Ta chère fille à toi sera-t-elle encore à Paris vers le cinq ou 8 avril? La reverrai-je? Je le voudrais bien. Je l'aime et c'est un grand serrement de cœur pour moi de penser qu'elle n'est pas heureuse. Eh! quoi! après avoir donné asile à nos meubles, elle offre encore de le donner à nous-mêmes ! Tu sais bien ce qu'il y a dans mon cœur pour répondre à tout cela ? J'irai, je calculerai avec toi tous les moyens à prendre pour sortir de cette époque difficile dont tous mes amis ne comprennent pas comme toi la gra-
vite. Toi, tu es comme le génie de toutes les douleurs, tu les recèles dans toi, et moi aussi. Que ta charité serait mise au vif ici, où trente mille ouvriers honnêtes, pieux, meurent de misère, de froid, et cherchent, jour par jour, du pain jusqu'aux derniers étages de nos maisons, qui ressemblent à de sombres tours gothiques. Quel spectacle depuis deux mois ! Je n'ai plus la force ni les m.oyens de consoler cette pauvreté qui augmente et fait frémir, entends-tu? malgré leurs vertus sublimes, car il y en a de sublimes dans ce peuple. Quelques-uns tombent morts de faim dans les rues. Ceci est vrai comme toi. — Dieu le veut-il ? Réponds-moi une ligne.
Mon mari qui t'aime de toujours incline jusqu'à tes genoux toutes ses fiertés d'homme. Fiertés douloureuses, mon pauvre ange, et soumises en ce monde à d'étranges épreuves. Mais cette Semaine Sainte rouvre le livre des orrandes et salutaires leçons, et toutes les croix tombent au pied d'une seule qui ne tombera jamais.
iL.s::iv
A SON MARI
Pari?, 10 avril 1837.
Hier dimanche, mon cher enfant, j'ai reçu à la fois ta première lettre et celle de ton fils, qui sont venues vers moi de compagnie.
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Charmante combinaison de quelque esprit qui surveille notre séparation. Comment ne sentirais-je pas en moi-même une impérissable confiance en Dieu quand il me soutient de tous côtés dans ces violentes secousses qui, sans cela, me détacheraient le cœur, car je ne t'ai pas encore dit qu'en me sentant emportée lom de toi, de m.on cher garçon que je ne reverrai bien plus tard que toi, cher Valmore ! j'ai cru qu'on m'arrachait la tête. Voit-on jam.ais jusqu'au fond ? Ce serait triste et l'on ne se quitterait pas.
Une lettre de M. Jars, reçue avant-hier, m'a prévenue que j'étais attendue hier à dix heures du matin au ministère du commerce. Je m'y suis rendue et M. Martin du N. (Nord) m'a fait l'acccueil le plus encourageant. Il y a de la bonté dans la figure de ce juge d'avril, — horreur de souvenir !.. Il m'a raconté tout ce qu'il avait fait et raconté à M. Jars, et se frappait le front pour chercher à réduire l'inexplicable M. Vedel. Enfin, il m'a recommandé d'attendre l'issue d'un dernier entretien qui a dû avoir lieu ce ma,tin, pour faire aucune autre nouvelle démarche dans ton intérêt, voulant auparavant frapper directement à cette porte d'entrée. Il me paraît, au reste, persuadé (peut être à tort, comme M. Jars), que ce M. \'edel ne sera pas là dans six mois. Je n'ai pas perdu une si bonne occasion pour parler de Lyon, de ses horribles malheurs
et des pauvres prisonniers de Doullens. Il m'a répondu qu'il fallait s'occuper de moi dans le seul jour qui lui restait peut-être à être ministre : « après-demain m'a-t-il dit, je ne serai vraisemblablement rien. ^^
Je crois pouvoir t'assurer que ce serait une satisfaction très grande pour M. Jars s'il pouvait réussir à nous voir heureux. A travers ses formes froides, je vois une persévérance qui ne peut venir que du cœur.
J'ai bien du mal à m'isoler avec le tien et toi, au milieu du tapage où j'écris. Ondine chante faux de compagnie avec la fille de jyjmo Branchu qui chante aussi faux qu'elle sur un piano plus faux encore. Branchu <lonne une leçon de solfège à Inès, et deux chats me sautent constamment sur la tête. Je ne sais où je suis, mais il fait si sévèrement froid que je ne peux me retirer dans ma petite chambre. Fais la part de tout cela, mon cher enfant, et juge du moins du besoin que j'ai de m'entretenir avec toi, puisque je brave tous ces marteaux.
A SON MARI
Charlevyl, 19 juin 1837.
Arrivée hier matin à sept heures, cher ami, par un froid presque piquant, et toute la journée en courses par prés et ruisseaux, fabriques et rouages, je ne t'écris que ce matin, jour mémorable du baptême. Je ne
peux te dire ce que j'éprouve de regret tendre de ne t'avoir pas auprès de moi dans l'enchantement de verdure, d'eau bouillonnante et de frais souvenir de St-Remi que je retrouve ici à chaque pas. Il me semble que Caroline n'aurait qu'à étendre les bras pour ressaisir la santé qui court dans l'air et qui se lit sur tous les visages. Ses bons yeux que j'ai vus si tristes dans nos adieux de tout à l'heure brillaient de tout leur éclat, et les tiens, mon bon ange, ne se rassassieraient pas du charmant spectacle qui appelle les miens de tous les côtés. Je vous envoie des tendresses trempées de rosée et de parfums des bois. Je suis comme ivre de ces bonheurs sans nom, mais comme j'étais navrée en te quittant, je pleure à travers ces bonheurs là, parce que rien n'est complet, même au sein de l'excellente famille qui m'étouffe de caresses. Je pars mercredi, jour de tes adieux à Caroline, et je te plains, car ils vont peser sur ton cœur. On s'attache plus encore qu'on ne croit, et cela m'a fait aussi comprendre que la bonté est une chaîne qui devient bien solide sans avoir l'air d'y toucher.
A CAROLINE BRANCHU
Paris, 27 dccenibre (.1837).
Que fais-tu donc, mon doux sauveur ? Comment me laisses-tu sans aucune nou-
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velle de toi ? Oublies-tu que faire le bien impose bien des obligations et que tu ne peux plus nous traiter sans tendresse à présent que tu nous a reçus dans tes bras, comme la charité, quand nous étions au bord de l'abîme. Ne sais-tu pas qu'un tel souvenir se réveille à tous moments dans le cœur avec une grande puissance, Caroline, et un besoin plus vif de te revoir, ou de sentir tes mains nous chercher dans dans cette foule froide où nous voilà. Est-ce que tu ne veux plus m'attirer à toi dans les premiers jours tolérables qui vont venir, dis ? Moi, ce vœu me tourmente comme un pèlerinage sacré.
J'irai te voir pour devenir paisible en dedans de moi-même et pour vivre d'amitié pure au milieu des déceptions de l'âme.
Le tourbillon noir où j'ai tourné depuis mon retour, surtout depuis ton départ, a lié toutes mes démarches et toutes mes volontés. Mais il y a en moi quelque chose d'immuable, c'est mon affection passionnée pour toi et la reconnaissance qui s'y est jointe. Prends pitié de ces deux choses que je te prouve si mal jusqu'ici, et n'ajoute rien au désespoir de mon impuissance à te prouver que tu n'a pas un cœur plus fidèle et plus tendre, à toi !
Ton grand Dumas vient d'avoir un succès immense dans Calij^ula. J'ai eu ce moment de vraie joie depuis ton départ. Sa pièce est Rome entière avec sa République déchirée
en lambeaux parla courtisane Messaline.
M"'° Duchambge vient de dédier un charmant album à Nourrit absent, avec trois romances de moi. Il y manque ta voix d'en haut.
Je t'aime !