LjIV A CAROLINE BRAXCHU
Lyon, le iG novembre 1S34
Ta première lettre, mon bon ange, m'a tellement surprise, que je croyais rêver en
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la lisant. Celle de M""^ Favier qui l'enfermait ne me donnait pas un mot d'explication sur tes craintes, relativement à mon fils dans son éducation. Tu connais assez la promptitude de mon cœur pour te figurer que, libre de mes actions, je n'aurais pu rester en place et que j'aurais pris mes ailes vers Paris ou vers Grenoble où mon cher enfant est retourné depuis le 4 de ce mois. Mais, je te répète, ce dont il faut bien te persuader, chère Caroline, c'est que je suis enchaînée autant qu'une femme peut l'être, et que mon mari ne comprend pas du tout que je puisse quitter trois heures ma maison. Jamais, à cet égard, tes offres généreuses et charmantes ne pourront même effleurer sa résolution. Il en est touché jusqu'aux larmes, il t'en aime comme la seule femme au m.onde qui soit capable envers moi de cette naïve et profonde amitié, mais pour me laisseraller un mois sans lui quelque part que ce soit, il m'a fait jurer de ne jamais lui en parler. Tes bons yeux d'ange pénètrent facilement jusqu'à mon cœur pour y voir un renoncement absolu à toutes choses, plutôt que de troubler le peu de bonheur qu'il est en mon pouvoir d'offrir à \'almore. Je le suivrai où il voudra comme tu ferais à ma place, et comme je pense, au fond de l'âme. que c'est le devoir que Dieu m'impose, comme femme, je crois que Dieu ne se plaira pas à m'en punir. Du reste, Caroline, que sa
volonté soit faite sur moi. Il y a déjà trois ans que mon âme si ardente, si remplie d'illusions (puisque ies espérances du bonheur ne sont pas, dit-on, autre chose ) se ploie à ne plus rien vouloir pour elle-même ; non parce que je vaux mieux que toi, qui peut valoir mieux que toi ! mais parce que j'éprouve une lassitude de désirer l'impossible, et que je remets à une autre vie tout ce que celle-ci me refuse. Voilà pour la situation de mon cœur, sauf quelques orages muets que j'apaise avec des larmes et des larmes et des prières. Je n'ai du reste personne à envier, car je vois beaucoup souffrir, et celui ou celle que nous trouvons favorisé par le sort, a été malheureux ou le deviendra.
Mais sois tranquille déjà pour cet hiver. Depuis le dix de ce mois, le théâtre est rouvert et les appointements de Valmore datent de ce jour. La saison n'offre que des chances d'argent au directeur que l'on a enfin rendu aux artistes ruinés, et nous sommes, du moins pour plusieurs mois, à l'abri du besoin et du froid. Dieu m'a fait l'aumône en père, mon amie. Je n'ai plus, de cette longue épreuve amère, qu'un souvenir plein de reconnaissance pour les mille ressources imprévues qui nous ont aidés à en sortir. La providence est admirable ! Les deux ans de la pension de mon fils sont acquittés. Son professeur, qui attache un prix si modique à l'éducation parfaite et aux soins paternels qu'il lui
donne, en est content et mecrit tout ce qu'il y a au monde de rassurant relativement à l'avenir.
A MÉLAME VVALDOR
Lyon, le 6 décembre 1834.
Vous êtes meilleure que moi, chère Mélanie, puisque vous me pardonnez mon silence qui m'a fait comme un tendre remords. Vos doux et beaux vers ont touché ma tristesse d'une reconnaissance bien sincère, et M'"" Niboyet m'en a fait une surprise charmante en me les envoyant tout imprimés sans m'en avoir parlé d'avance. J'ai maintenant oublié les mille entraves qui m'ont empêchée de céder à l'élan de mon cœur qui voulait vous en rendre grâce ; ces entraves étaient sans doute bien impérieuses alors, mais je ne me souviens plus aujourd'hui que de votre élégie et du chagrin de n'y avoir pas encore répondu. Au reste, tout ce qu'une situation menaçante et misérable peut avoir d'étouffant, je l'ai ressenti depuis mon arrivée à Lyon. Nos peines d'intérêt, sans pouvoir se réparer jamais, sont fort adoucies depuis un mois, c'est une satisfaction pour vous de l'apprendre, j'en suis sûre, et je paye avec cette nouvelle votre excellent cœur de tout le bien qu'il me souhaite.
J'étais persuadée aussi du soin élégant que vous apporteriez au volume de vos poésies.
Le spécimen me paraît charmant et mériterait tous les souscripteurs que nous cherchons, j'en suis toujours à huit, je crois, pour mon compte. Je ne connais et ne vois personne dans cette ville, dont je ne peux vous donner aucune idée réelle. // ('A. Dumas) en était lui-même dans un froid étonnement durant les trois jours qu'il a passés à Lyon. Ses grandes ailes ne savaient où se poser dans l'humidité de cette presqu'île où tout est encombré de boue et de marchandise. Oui, Mélanie, il m'a parlé de vous, toujours en mots voilés, mais tendres et bienveillants. Vous y pensez toujours, n'est-ce pas ?... Vous avez trop souffert pour l'oublier. Chère femme ! que vous êtes femme ! // paraît tout rempli de l'amour des voyages. Il a l'air, en effet, d'avoir en tout des bottes de sept lieues. Vous savez le bien qu'il m'a fait, et toutes les raisons que j'ai de m'en louer. C'est encore une des sympathies qui reste entre vous deux, sans compter celles qui vous rapprocheront dans l'avenir, quand tout sera calme, quand tout sera.... j'allais dire oublié. Oublie-t-on ?
Si vous revoyez mon cher cousin Bra ou sa femme, serrez leurs mains pour moi. Dites que je comprends son silence. Les artistes ont-ils le temps de s'écrire ? Ils n'ont que celui de s'aimer entre eux, et de se crier : au revoir !
A MÈLAXIE WALDOR
Lyoïi; le 15 avril 1835.
C'est encore moi, bonne Mélanie. Vous avez reçu peut-être déjà mon petit ange voyageur, M"- Baune, qui a voulu vous aller embrasser pour moi, pour vos tendres poésies. Aimez - la , c'est vraiment un ange. Amour, dévouement, courage, tout est là... près de la maison de son mari, à la porte, et sur son grabat, quand elle peut! Je l'y ai vue depuis un an, je l'avoue !
Et voilà un jeune homme qui brûle d'écrire, qui vient de faire un drame joué ici. Valmore me demande pour lui le bonheur de vous connaître, de vous le présenter comme un pur enthousiaste de tous les arts. Recevez-le avec votre gracieux accueil. Il veut connaître des hommes de lettres, il veut voir le talent de près. Je vous l'adresse. Soyez bonne pour moi dans votre accueil pour lui. Je suis trop malade pour vous écrire plus. J'ai besoin de savoir si vous l'êtes moins, vous! qui avez tant souffert. J'ai aussi le désir d'apprendre si vous êtes rentrée dans vos envois de volumes. Je crois pourtant que M""" Niboyet doit être à Paris.
Ai -je besoin de vous recommander de m'inscrire pour M"° Mercœur partout où
vous mettez votre nom? Mais écrivez-moi ce que vous aurez fait, afin que je vous envoie l'arasent. — C'est donc vrai ! elle n'est plus!... Quelle douleur irréparable pour les riches qui la savaient si pauvre et qui disaient l'aimer ! et qui lui faisaient lire ses vers à lui enflammer la poitrine. — Lire des vers... Ah! mon Dieu. Une fois je l'ai entendue, j'ai pleuré de tristesse de lui entendre lire ses vers. — Qui est-ce qui la comprenait dans tout cela? Moi, qui pleurais de son avenir. Sa mort m'a fait un mal affreux, (c)
Ecrivez-moi, si vous pouvez écrire à ceux qui vous aiment avec une grande sincérité.
A MÉLAXIK WALDOR
Lyon, le 5 mai 1835,
C'est à mon retour d'un petit voyage que j'ai trouvé votre lettre, ma chère Mélanie. Je n'ai pas vu les jeunes artistes que vous recommandiez à mon zèle. Mais comme votre lettre était ouverte, mon mari, sur sa lecture, a parlé d'eux dès ie jour même aux directeurs et a jeté ses instances dans la balance de leurs intérêts. Comme leurs intérêts (aux directeurs) s'accordaient parfaitement avec le désir de ces jeunes hommes , ils les ont
accueillis comme tout le public avec beaucoup d'empressement, et ils ont été couverts d'applaudissements dans trois ou quatre soirées dont ils ont fait le charme et la r^a'//^. Valmore est de plus l'ami du gérant du Papillon^ auquel il a chaudement recommandé ces trois talents. Mais l'article était fait d'avance sur le plaisir très réel qu'ont fait ces trois charmantes voix. Les journaux du théâtre s'en sont donc emparé comme de l'événement en saillie du moment, et ces trois MM. doivent être satisfaits de la justice qu'on leur a rendue dans ce pays assez froid, d'ailleurs pour tous les arts et ceux qui les professent. C'est un comptoir que cette ville, dont l'atmosphère par dessus le marché tue, à force de les détendre ou de les irriter, toutes les organisations nerveuses. Je suis fort malade.
M'"^ Niboyet, dont vous ne mç parlez pas, ni de la lettre dont je crois l'avoir chargée pour vous, a dû vous dire que ma position ne ressemble plus à rien. Est-ce là vivre? Je ne suis revenue d'un petit voyage que pour retomber malade.
Vous m'avez donné encore votre livre. J'en suis triste et contente, parce que je l'aime et que je suis toujours pauvre pour acheter ce que j'aime. Celui-là ne sortira plus de mes mains. Merci, chère Mélanie! Vous êtes très bonne, et je le sais trop pour ne pas vous souhaiter bien heureuse! Mais quoi! Vous
ne l'êtes pas, vous ne le serez pas. L'amour a été tué chez vous par l'amour. Oh ! c'est triste et inguérissable !
Ce que vous aimez le plus au monde est, dit-on, à Aix. Dans l'intérêt de sa gloire, il s'est retiré un moment de la foule pour aller écrire une belle pièce de plus. Je n'ose vous en parler que parce que je sais que vous y pensez toujours, et que ce n'est pas éveiller une douleur, mais y répondre. Tout à l'heure encore mes yeux se sont mouillés de vos vers : Une Promenade à Moiiss. Ce sera donc toujours ainsi le même cri dans les vôtres : J'aimais^ on m'a aimée ; j'aime, on ne m'aime plus. Voilà pour remplirune vie si active, mon Dieu ! si ardente, si longue, séparée du bonheur. Je vous plains beaucoup.
Avez-vous mis mon nom comme une triste fleur à la tombe promise d'Elisa, chère fille ! Je vous enverrai l'argent. Répondez-moi làdessus.
A CAROLINE BRANCHU
Lyon, le 7 juin 1835.
Que penses-tu, Caroline, de ce repos apparent dans mon inquiétude sur toi ? Tu sais pourtant mieux que personne , ma tendre Alceste, qu'il n'y a guère de repos pour les
affections vives. La mienne pour toi est assurément de ce nombre et pourtant que de jours s'écoulent sans que je t'en donne le moindre signe.
Le 14 juin.
Je laisse subsister ce paragraphe d'une troisième lettre interrompue par ma troisième maladie depuis six semaines, chère amie. Tu ne souriras pas à cette triste excuse, mais tu sauras que c'est la seule excuse qui ait pu arrêter l'élan qui me porte vers tes souffrances à toi, qui me font bien du mal. Ta dernière lettre en était si remplie, que je ne peux en détourner ma mémoire, d'autant que je vois bien, Caroline, qu'il y a écrit sur ton cœur comme sur beaucoup de cœurs de femmes : <& ici plus d'espérance. » Ma dernière douloureuse et rapide maladie dont je suis encore si faible est un coup de soleil. Ma tête est devenue prodigieuse avec une lourdeur et des souffrances inexprimables. Je jetais des cris involontaires et tout mon corps m'élançait comme des blessures. C'est fini une fois encore depuis avant-hier. J'attends de nouveaux tourments, puisque nous vivons à ce compte.
Je n'ai pu vendre encore qu'un lit de tous mes meubles laissés à Paris. Si tu nous voyais ici, toujours dans notre grenier, depuis la faillite dévorante! Cent vins[t marches à escalader, comme c'est encourageant pour sortir.
Va, Caroline, nous sortons par lambeaux de ce monde , et nous n'avons jamais raconté nos dernières larmes à ceux qui pleurent comme nous. Le bûcher sur lequel je t'ai vue t'étendre qui ne s'effacera jamais de ma mémoire à force que tu y étais triste et belle , ah ! Caroline ! c'est là qu'il fallait mourir, toutes deux peut-être, pour n'emporter que la poésie des douleurs qu'il nous était imposé de subir plus tard. Que de pressentiments dans tes cris sublimes et dans mes sanglots en te regardant!
A MÊLANIE WALDOR
Lyon, le 20 novembre 1835.
Votre silence est bien long et m'inquiète, bonne Mélanie. Il faut me rassurer sur une lettre confiée à un voyageur dont je n'ai plus entendu parler. Je crois pourtant à sa loyale exactitude. Ma lettre à vous contenait celle que vous désiriez pour hd^ et une souscription pour un de vos volumes : (yî/'"" Clara Francia Mollard).Av&z-\o\is reçu tout? Un mot, chère, et sur votre santé qui peut avoir été cruellement troublée d'un bruit effrayant démenti par bonheur , mais qui a dû vous frapper à l'âme. J'écris ce mot à la hâte et je vous embrasse.
Je ne conçois rien à ces biographies que l'on veut faire comme des contrats, et vous? Moi, personne ne me connaît, que peut-on dire sur moi ? Cela me semble bien inutile dans des temps si graves.
Mon mari vient de se lier encore pour 1836 à Lyon. Il ne nous manque que d'y voir régner le choléra. Ah! mon Dieu! Soyez mieux suivant vos vœux que votre affectionnée et sincère
Marceline Valmore.
A MÉLANIE WALDOR
Lyon, le 21 décembre fl835).
J'ai VU M. Dumas lui-même hier, Mélanie. Il descendait de l'Italie, en santé parfaite. Il nous a donné tout ce jour de repos passé dans notre modeste grenier. J'étouffe de joie d'avoir à vous dire qu'il fera votre biographie. Un vœu de votre cœur malade sera donc rempli ! J'ai mieux parlé que ma froide lettre. Faites-la lui remettre toutefois tandis que sa promesse est encore sur ses lèvres. Voici l'adresse : Passage Saulnier, n° 12, chez M. Fontaine, (d)
Dites-moi si vous en êtes aussi heureuse que moi... Non! vous pleurez, vous! Je vous en conjure de ne parler de la mienne
à personne. Qu'ai-je de biographie, moi qui vis dans une armoire.
Ma chère et bien bonne amie, soyez heureuse et bénie en 1836 !
XjI
A SON FILS
Lyon, le 6 février 1830.
M. Maffey t'attend pour te faire traduire de belles stances en italien, qu'un de ses compatriotes lui a envoyées pour moi. J'ai Silvio Pellico, italien et français, magnifiquement relié. J'ai le beau, l'adorable livre de M. Victor Hugo, cette immense poésie qui vient du ciel ou qui y va et sa Notre- Dame de Paris, chef-d'œuvre à' architecture, si j'ose dire cela de cette œuvre oîi brûle tant d'âme, de génie et de larmes. J'ai V Imitation de Jésus, ornée, comme si elle en avait besoin, et le beau livre des Saintes, plein d'images et de pages irrésistibles. Tu verras tout cela, mon cher enfant! Oui, mon ami, ces cent écus sont tout ce que j'ai retiré de notre nouveau désastre. Je t'expliquerai tout ce que la mauvaise foi a tiré à vue sur notre loyauté. Mais
« En gémissant d'ôtre colombe,
« Je rends grâces aux dieux de n'être pas vautour. »
Ces beaux vers sont d'un homme d'église.
Pourquoi vas-tu au temple ? Est-ce par
entraînement et conviction ?
A MÉLANIE WALDOR
Lyon, mars (183G).
Je ne peux mieux vous prouver, bonne Mélanie, tout le prix que j'attache à votre amitié et la foi que j'ai en elle, qu'en vous donnant le bonheur de connaître M. Jules Favre, l'éloquent et pur défenseur de nos malheureux accusés dinvril. Cette jeune gloire du barreau Lyonnais, dont la voix a ému les tristes échos du Luxembourg, s'en va où vont toiites choses, toutes les belles choses, Mélanie, à Paris ^ au foyer des gloires durables. Recevez bien la sienne , et montrez-lui les vôtres qu'il ne connaît encore que de loin et par l'amour qu'il leur porte. Vous avez, avec votre cœur parfait, l'heureux moyen d'être utile à ceux qui aiment les lettres, les arts, et les cherchent. Faites donc voir à ce nouvel habitant de votre monde tout ce qu'après vous y est à aimer, beau et bon à connaître, et faites pour lui comme vous feriez pour moi si j'allais vous demander tout ce que vous pouvez en bienveillance de l'àme.
J'ai vu M. Janez, tout ému encore de votre bonté. Il m'a remis le charmant livre, et, à part ce qu'il renferme de votre talent
de mère, devinez ce qui m'a fait venir les larmes aux yeux?.... Vous ne bégayez pas votre affection pour moi, merci, Mélanie ! Un jour peut-être, je vous prouverai la mienne.
Je remets à M. Jules Favre une lettre pour lui. Ce serait bien plutôt à vous de la lui présenter. Quel monde renversé ! — Moi, je n'en entends plus parler, mais c'est tout simple. Ce M. Montferrand a fait une impiété. Il m'écrit, me demande et j'envoie une fleur pour ce livre destiné à la pauvre mère d'Elisa. Il en détourne l'emploi et jette ce triste don dans un journal à lui. C'est du beau.
Vous mettrez des gants pareils aux miens, Mélanie, et cette ceinture sous votre excellent cœur qui a fait le Roi de Thiilé, premier bonjour de votre âme à la mienne, qui vous est sincèrement dévouée pour toujours.
Faites connaître David à M. Jules Favre.