PARIS
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188Î) l'nns lirait S réserves
COIiRESPONDANCE INTIME
DU
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Indécision de l'Eaipereur. — Départ de Breteuil pour Bnixelles. — Bruit d'une grande m Jsititelligence entre le comte d'Artois <;l le prince de Coude. — Las C.isas à Padouc. — Gnstave IIL — Lcopol 1 et La F.iyettt'. — Insurrection en Savoie. — Le Béarn, le Roiissilloi. et le Vivarais vont éclater.
(Viccncc) ce 26 juin 1791.
Nous sommes ici dans une ignorance de nouvelles qui nous déplaît mortellemenl. Depuis votre départ d'I'lin. nous n'avons pas un mot de vous, xAIonseigneur; et Calonne, depuis son départ de Vérone, m'a écrit une seule fois quatre ou cinq lignes. Cependant j'écris des volumes, sans avoir rien de bien nouvvviu ni do bien saillant à mander.
La marche de l'Empereur est toujours d'une incertitude insupportable. Il dit au duc de Poligiuic à Milan (ju'il n'avait plus rien à y faire et (|u'il en partirait sous jxmi de jours pour aller à Padoue. oi'i il le tcn errait, (l'étail à pou près une audience decong<' (piil donnail au diu'. (jui parlit u. 1
2 COUilESPONDANGE LXTIME
en effet et revint ici. Il est tlepuis deux jours à Padoue à attendre l'Empereur qui n'arrive pas. Je viens d'envoyer à la poste, d'où on m'a fait dire que les ordres sont donnés à Montebello et ici pour son passage aujourd'hui. Ld. avait promis au duc qu'il lui écrirait s'il y avait quelque chose de nouveau à lui mander : apparemment qu'il n'y a rien eu, car il n'a point écrit.
On me mande de Suisse que M. le baron de Breteuil va partir de Soleure pour Bruxelles, et qu'il presse beaucoup les préparatifs de son départ. Vous êtes à portée d'être instruit de ce fait, qui, réuni à toutes les autres données, n'est pas indifférent, d'autant qu'il est très lié avec M. de
Mercy.
On répand et on fait répandre en Suisse que vous êtes fort mal avec M. le prince de Condé; qu'il y a beaucoup de division parmi les gentilshommes réunis sous vos drapeaux ; que certainement les puissances ne vous donneront aucun secours. M"^* la duchesse de Brancas (1) l'a dit à plusieurs reprises à Lausanne, oii elle a été passer quelques jours. Tout part de la même boutique. Patience et toujours patience, mon prince; car la précipitation gâterait tout, et il faut de grands moyens pour épargner le sang et empêcher de nouveaux crimes.
Las Casas est à Padoue, bien décidé à parler au nom de l'Espagne.
On dit toujours que le roi de Suède va à Spa; j'espère, si ce voyage a lieu, que vous le verrez, que vous le consulterez. Je sais qu'il est plein d'ardeur pour le rétablissement de notre monarchie et d'estime et d'intérêt pour vous.
Vous avez sûrement reçu de gros paquets que je vous ai envoyés par M""* de Polastron et ensuite par mon cou-
(1) Gatherine-Frédérique-Wilhelmine de Nyvenheim de Neukirchen, troisième femme du duc Louis do Brancas, né en 1714, moi'L en décembre 1793. Elle était, au dire du marquis de Raigecourt, dans des relations intimes avec M. de Breteuil iLa Rocheterie, Marie-Antoinette et l'Émigration, dans le Correspondant, an. 1873) ; ce qui explique l'amertume du propos de M. de Vaudreuil.
sin. J'en attends les réponses avec bien de l'impatience; car, vu les réticences de l'Empereur, nous sommes moins à portée de savoir que vous, qui avez tous les jours des nouvelles et qui pouvez correspondre avec Bruxelles. N'épargnez pas les courriers, s'il y avait des choses importantes à mander, car les postes sont peu sûres, je vous en avertis.
J'ai l'honneur de vous envoyer une lettre de Flavigny, qui me mande une chose bien extraordinaire. Un homme d'esprit, qui arrive de Vienne, l'a assuré que, depuis le commencement de la révolution, Léopold correspond avec La Fayette. Cet homme dit qu'il en est sûr, et l'a appris par les valets de chambre de Léopold. Je ne crois pas à pareille chose; mais, comme on me dit de vous le mander, j'obéis.
Le môme Flavigny me conlirme les bruits d'insurrection en Savoie et à Turin. Ce sont de grands avertissements pour tous les rois de la terre; mais ils paraissent frappés d'aveuglement. Il est sûr, d'après toutes les nouvelles, que la propagande redouble ses efforts, et réussira si on lui laisse du temps. Une partie de la Suisse, et principalement le pays de Yaud, est gangrenée, et on me mande de Bruxelles que tous les jours il y a du train. Les troupes y font encore leur devoir; mais il ne faut (ju'un moment pour tout perdre, et nous savons que le régiment qui est à Inspriick n'est pas sûr. C'est par un voyageur sûr qui a fait le démagogue avec un Français qu'il a vu à Insprûck, et qui en a tiré que ce Français est à Inspriick pour corrompre ce régiment et qu'il a parfaitement réussi, que nous avons appris ce fait. Nous en instruisons l'Empereur, mais le ci"oira-t-il? En tout, je suis <hins ma ([uinzaine de noir, et, à moins que (juehjue cliose de positif et d'important ne me vienne tirer de ma tristesse, j'y resterai opiniâtrement.
Instruisez-nous par une occasion dt^ ce qu'auront rapporté Christin, Alexis; de ce (ju'aura produit le message de Boiiuières, du baron de Goguelat ri du
comte Alphonse. Tout me paraît encore bien embrouillé et cependant le Béarn, le Roussillon et le Yivarais vont éclater sans attendre les appuis. Gela me paraît inévitable. Que Dieu nous aide, car il n'y a que lui d'honnête et de sûr! Je n'en puis plus.
La comtesse Diane est un peu mieux, et je commence à espérer. Les eaux continuent défaire grand bien à M"® de Polignac. L'une et l'autre me chargent de vous parler de leurs vœux et de leur tendresse pour le plus loyal et le plus intéressant des princes.
Je me mets à ses pieds et dans ses bras.
LXXXVIII M. DE YAUDREUIL AU CO'SITE D'ARTOIS
Nouvelle du départ de la famille royale de Paris. — La Reine justifiée. — Rétlexions sur ce qu'il y a à faire pour garantir le trône. — Les Poliirnac.
(Vicence) ce mercredi 29 juin 1791.
Nous venons de recevoir un courrier de Turin, qui nous est envoyé par Sérent et qui s'était arrêté à Milan pour remettre à l'Empereur une dépêche de Sérent.
La nouvelle qu'il nous apporte paraît appuyée de tant de vraisemblances sur le départ du Roi, de la Reine et de M. le Dauphin, que nous nous livrons à cet espoir. Le bulletin disait que le Roi était parti depuis sept heures, quand l'Assemblée a appris cet important événement. Une aussi grande avance nous fait espérer que rien n'aura pu empêcher la marche du Roi, qui d'ailleurs doit avoir été combinée avec vous, avec l'Empereur et avec Ester-
hazy, puisque Leurs Majestés (suivant la nouvelle) se dirigeaient vers Tournay. Sept heures d'avance doivent suffire pour assurer la sortie du royaume, et, quand même Leurs Majestés ne seraient pas sorties, le Roi sera libre et maître hors les fers des enragés de Paris.
L'Empereur nous a fait dire par le courrier qu'il partirait aujourd'hui, mercredi, de Milan pour Yicence et Padoue, et que, si cette nouvelle se confirmait, il nous verrait ici à son passage.
Jugez combien le cœur nous bat ! Il est impossible d'exprimer tous les mouvements de joie, de crainte, d'espérance, qui se succèdent dans nos âmes.
J'ai envoyé sur-le-champ mon fidèle Schmit à Padoue pour instruire M. de Las Casas de nos espérances. Je viens de recevoir sa réponse, digne de l'ambassadeur d'un Bourbon. La moitié de sa lettre est pour vous et il gémit en ce moment des devoirs qui le retiennent.
Vous saviez sans doute ce projet. Monseigneur, et vous n'en avez pas fait part à votre fidèle serviteur, à votre ami 1 Vous m'avez privé d'être le témoin du plus beau des moments. Mon extrême sensibilité en souffre, je l'avoue ; mais en même temps la raison me dit qu'un aussi important secret ne devait pas être confié à la poste, ni même à un courrier, et mon cœur se plaît à excuser le vôtre. J'attendrai l'Empereur pour apprendre la confirmation de ce départ, et je me flatte aussi que nous recevrons un courrier de vous ; et pendant ce temps je vais faire les arrangements de mon départ, avoir une voiture, car la mienne n'est pas en état de me conduire, et je partirai avec Armand, aussi empressé que moi de vous porter son cœur et son bras. Il ne fallait pas me confier un secret aussi important, parce qu'une lettre peut être égarée, parce qu'un courrier peut être infidèle; mais comment ne m'avez-vous pas fait dire, sans autre explication : « Pars à l'instant ; j'ai besoin de toi.' » Ah I mon cher prince, voilà le seul tort que vous ayez jamais eu avec moi I Je ne suis pas tout à fait heureux, parce que ce poids m'est
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bien lourd, et parce (}ue j'ai encore des craintes sur le succès de l'événement.
Vous avez dû, si vous étiez inslruit, trouver les lettres que je vous ai fait parvenir bien folles ; mais tout nous faisait croire que vous étiez trompé, alors que nous ignorions le motif des tromperies. Tout est à présent expliqué de la plus belle manière, et voilà nos souverains réhabilités dans l'opinion de l'univers. C'est une de mes plus grandes jouissances. Toutes les lettres de Paris disaient que la Reine intriguait pour parvenir à de détestables accommodements : qu'elle voulait une seconde législature ; enfin qu'elle trompait tout le monde, tandis qu'elle ne trompait que les véritables ennemis du trône et de la religion. Ah! la voilà bien justifiée par cette grande démarche, et vous serez le premier sans doute à leur rendre hommage, à donner l'exemple de cet amour, de cette fidélité, do cette pureté qui ont toujours guidé vos démarches et votre belle conduite.
Le plus important est fait, si le Roiest libre ; mais tout n'est pas fait encore, et il faut, en rétablissant le trône, lui donner des soutiens que rien ne puisse plus détruire. Qu'allez-vous faire de toute cette belle noblesse qui vous entoure? Je crois que le plus pressé est de rétablir des compagnies d'hommes d'armes pour l'honneur et la défense de la monarchie. Ce rempart inexpugnable s'élèvera contre toutes les nouvelles attaques des conjurés, et rien ne pourra plus menacer le trône quand il sera entouré par de pareils défenseurs. Un article bien important, c'est que les propriétés du clergé soient rétablies; car si, le Roi devenu libre, il y avait une seule propriété violée, il n'y en aurait plus aucune de sacrée, pas même celle de l'Empire. Et d'ailleurs la conduite du clergé a été si belle, si courageuse, qu'il faut lui en donner la récompense, et sa cause est réunie à celle de la noblesse et du trône. Mais vos idées sur ces grands objets sont pures comme votre cœur et il est inutile que je vous en parle. Je viens à mes amis, et je mets leurs intérêts dans vos
mains. Quelque dosir qu'ils aient de porter aux pieds de leurs souverains et de leurs bienfaiteurs leur joie, leurs respects et leur tendresse, ils doivent attendre: et, dans cette circonstance, ce que votre amitié avait imaginé pour eux est ce qu'il y a de mieux et de plus sage et de plus décent. Achevez votre ouvrage, etque, de l'aveu du Roi et de la Reine, ils aillent à Vienne. Ne perdez pas cet objet de vue. Je pense que leur bonheur y est attaché, et que vous ne serez pas parfaitement heureux, si vous n'avez assuré le bonheur de vos amis.
Quant à moi, combattre, s'il le faut, à côté de vous, parer les coups qu'on voudrait vous porter, voilà mon ambition et ma fortune.
Daignez porter mes hommages et ma fidélité aux pieds de mes souverains. ïls savent que je les ai bien servis, en étant le compagnon de votre retraite qui les a sauvés tous. J'en ai la récompense, puisque vous m'aimez, et je n'en veux pas d'autre.
Et Galonné? Se servira-t-on de ses sublimes talents ? Reconnaîtra-t-on enfin la pureté de son zèle, de son courage ? Je le souhaite pour la gloire de mon pays plus encore que pour celle de mon ami.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
La famille royale sauvée par Bouille. — Départ de l'auieur. — Fin ilc la mission du duc de Poligriac- — Nécessilé d'une étroite unio;i entre le comte d'Artois et le Roi et la llcine. — Vœux pour le sort à venir des Polignac et de Culonnc.
A raclouo. ce 3 juillol (179J).
Ah ! Monseigneur, quelles trente-six heures nous venons de passer 1 Et par combien d'alarmes, <le douleurs cl d'agitations nous avons acheté le bonheur ! Mais enfin, de-
puis lalottre que j'ai ou l'honneur de vous écrire par Denis, un courrier, venu de Verdun à l'avoyer Sleiger, puis à Turin, puis à Padoue, nous apprend que le Roi, la Reine el leur auguste famille a été sauvée par les manœuvres et la valeur de liouillc. Notre désespoir s'est changé en transports de joie et je dois dire que l'Empereur, qui avait été consterné par l'arrestation du Roi, a éprouvé par sa délivrance un bonheur aussi vif que le mien même. J'avoue que je jouis d'avoir dit à l'Empereur et à tous les Vénitiens, que l'arrestation du Roi avait accablés : « Je « réponds que, si M. de Bouille ri a pas été tué, il sau- « verale Foi ; et comme les nouvelles ne disent pas que « M. de Bouille a été tué, j'ose répondre que le Roi est « sauvé. » Mes paroles se sont répandues dans tous les états Vénitiens et y ont porté la consolation et l'espoir, jusqu'à la nouvelle et l'heureux dénouement qui me fait passer pour prophète. Ah I il ne faut pas l'être pour prédire que Bouille se sera fait tuer plutôt que de laisser prendre son Roi; il ne faut que le connaître. J'espère bien qu'il est déjà maréchal de France.
L'Empereur a été parfait dans cette circonstance, et tout le monde a été frappé de la vérité des divers sentiments qu'il a éprouvés. Il est venu lui-même frapper, à quatre heures du matin, à la porte du duc de Polignac qui était couché et qui, en chemise, a appris de la bouche même de l'Empereur la délivrance du Roi, de la Reine et de sa famille.
Mais ce qui est inconcevable, c'est que l'Empereur n'ait reçu aucun courrier ni de vous, ni du Roi, ni de M. de Mercy, ni de M"'® l'archiduchesse.
Je suis resté à attendre jusqu'à ce matin; mais enfin je ne tiens plus à mon impatience, et je pars. L'Empereur m'a donné une lettre de compliments pour la Reine; mais, afin qu'elle arrive plus vite, j'ai prévenu S. M. L que je la donnerai à Armand, dont les forces, malgré mon ardeur, sont supérieures aux miennes. J'ai été si remué par toutes ces vicissitudes que j'ai été trois nuits entières sans fer-
mer l'œil et je craindrais de rester en chemin, si je forçais trop ma marche. J'irai cependant le plus vite que je pourrai, vous en êtes bien sûr.
Armand va partir à l'instant. Je partirai demain, à la pointe du jour ; mais, comme le courrier de Flachslanden ira plus vite que nous tous, le duc de Polignac lui remet ses dépêches et moi ma lettre.
Le duc de Polignac a fini sa mission auprès de l'Empereur, puisqu'il n'y en peut plus avoir que donnée par le Roi, devenu libre ; mais, Monseigneur, vous ne négligerez rien pour qu'il en ait une nouvelle, j'en suis bien sûr. Jusque-là, mes amis resteront à Yicence. Ils écrivent l'un et l'autre au Roi et à la Reine, et c'est Armand qui portera leurs lettres ; mais dans leurs lettres ils ne parlent que de l'excès de leur joie, de leur bonheur qui n'est troublé que par le regret de n'être pas à portée de les leur exprimer eux-mêmes, et ils expliquent les motifs qui les déterminent à attendre les ordres de Leurs Majestés, qui y verront une nouvelle preuve de leur délicatesse et de leur dévouement.
Ah 1 Monseigneur, quels transports awront été lesvôtres, en revoyant tous les objets chers à votre excellent cœur, et surtout après tous les dangers qu'ils ont courus! Le ciel m'aurait dû, pour récompense de mon attachement et do ma fidélité^ de me rendre le témoin de cette belle et touchante scène.
Il ne doit plus rester dans un cœur comme le vôtre de traces de tous les torts réels ou apparents qui ont croisé vos projets. La dernière action du Roi, ses fers rompus réparent tout, et font tout ce que vous vouliez faire. Puisqu'il avait le projet de fuir ses bourreaux, il a dû arrêter tous vos mouvements, qui pouvaient nuire à son plan, et tout est expliqué. Une union parfaite entre vous et le Roi et la Reine est plus nécessaire que jamais au rétablissement et à raffermissement du trône. N'écoutez que cela. Toute autre chose serait funeste lot ou tard. Je suis bien sûr que Galonné et que votre cœurne vous donneront pas
(l'autre conseil. Réunissez la considération juste que vous avez acquise à tous les moyens que le Roi a conquis par son évasion, pour régénérer la monarchie et la religion. Vous pouviez, vous deviez donner des ordres, quand le Roi était dans les fers, quand il ne pouvait avoir que des résolutions dictées par lacontrainte, quand il pouvait être à chaque instant victime de mille embûches ; mais à présent il a repris son pouvoir, et vous n'avez plus que le droit de l'éclairer, de lui parler avec la loyauté et la franchise qui vous caractérisent ; mais il faut surtout donner l'exemple de l'obéissance. Dans les premiers moments, les yeux de l'univers sont fixés sur vous, et vous allez être jugé. Mille troubles nouveaux, plus dangereux peutêtre que les premiers, naîtraient d'une division entre vous, et on ne remet l'ordre qu'en sesoumettarità l'ordre; c'est à vous particulièrement à en donner l'exemple. Donnez au Roi tous les cœurs que votre conduite a conquis. Ah! mon prince, vous mettrez ainsi, et non autrement, le comble à votre gloire.
Il me paraît clair qu'il n'y a pas eu d'accommodement contraire aux droits indestructibles de la monarchie et du monarque ; ainsi vous n'avez plus à pro lester, mais à jouir, aider et obéir. Mais pourquoi dire à mon prince ce qu'il voit, ce qu'il sent comme moi ? C'est pour qu'il connaisse que celui qu'il honore de son amitié en est digne.
Toutes les prétendues intrigues de la Reine no sont plus à présent que des démarches nécessaires et bien combinées, puisqu'elle avait un plan, et que le plan a réussi. Tout autre raisonnement porterait à faux. Je n'aime pas M. le baron de Breteuil; mais si, dans cette occasion, il a guidé ce plan, la France entière lui doit son salut. Je lui fais hommage de ma reconnaissance ; mais je ne le verrai jamais, parce qu'il a été l'ennemi de mes amis, et mon cœur ne peut écouter rien que cela.
En finissant sa mission, le duc de Polignac a décidé l'Empereur à envoyer cent mille francs à Seront pour les
besoins urgents, à fournir les armes aux catholiques du Languedoc, à indiquer à l'Espagne qu'il est peut-être urgent — le Roi de France ne pouvant pas dans les premiers moments disposer de ses escadres — d'envoyer des avisos dans nos colonies pour avertir de la délivrance du Roi et prévenir, s'il est possible, les mauvaises manœuvres des scélérats. L'ambassadeur d'Espagne a envoyé un courrier en conséquence, tant il a été frappé de cette importance. Le duc de Polignac vous rend compte de tout cela et de quelques autres objets ; puis il prendra congé de l'Empereur , sa mission étant finie jusqu'à de nouveaux pouvoirs. Le duc pense qu'il serait peut-être plus avantageux pour lui, si on place M. de Vérac ailleurs, de prendre sa place en Suisse. De toute manière, c'est ce qu'il y aurait de mieux, de plus décent pour sa position, et il laisse en vos mains le soin du bonheur de vos amis.
M"^ de Polignac m'a montré la lettre qu'elle écrit à la Reine, et en vérité je ne crois pas qu'on puisse mieux penser et mieux dire, vu sa position.
Je forme les vœux les plus ardents (et j'en ai l'espoir) pour que les préventions qu'on avait contre Galonné aient été efïacées par les preuves multipliées de son zèle infatigable, de son courage, de sa fidélité et de ses talents; mais, si les préventions subsistent encore, faites votre possible pour les détruire; et, après cela, si vous n'y réussissiez pas, restez-en là, et qu'il retourne au lieu qu'il avait quitté pour servir son pays et son maître, mais que du moins il y retourne avec la décoration qu'il n'a jamais mérité de perdre. Cet objet ne peut pas, ce me semble, être douteux. Mais, Monseigneur, on ne force pas la confiance; vous l'entreprendriez en vain, et, dans une telle circonstance, il faut, pour produire un bien si difficile à faire, une confiance absolue. Ce n'est qu'ainsi qu'il pourrait travailler utilement. Toute autre chose est indigue de lui et de vous qui l'aimez.
Je vous ai dit tout ce que mon cœur, ma raison, ma
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conscience m'ont dicté. Il ne me reste plus qu'à vous rejoindre, à vous presser dans mes bras, et à combattre sous vos yeux. J'y cours.
P. iS. — Leduc de Polig-nac vous mande, Monseigneur, qu'il vous renvoie votre lettre à l'Empereur qu'il a jugé inutile de lui remettre, les circonstances étant absolument changées. Comme vous en avez copie, il est inutile de vous la renvoyer, et je la brûle.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Arrestation de la famille royale à Varennes. — L'Empereur décidé à déployer toutes ses forces pour rendre au Roi sou trône et l'y affermir.
Sans date (Padoue, juillet 1791).
Ah ! Monseigneur, quel passage subit et effroyable de la joie à l'horreur, à la rage! Se peut-il que des Français marchent de crime en crime et aient mis le comble à leur infamie par le plus grand des attentats? Nous venons d'apprendre de la bouche même de l'Empereur, instruit par un courrier de M. le prince de Condé, que le Roi, la Reine, M. le Dauphin, Madame et Madame Elisabeth ont été arrêtés à Varennes, à six lieues des frontières de France. Jugez, par ce que vous éprouvez, de notre accablement, car vous ne vous tromperez jamais en jugeant nos sentiments d'après les vôtres. Voilà donc les projets, les plans de ce barone. qui croit qu'on ne peut rien sans lui et qu'on peut tout par lui!
Mais laissons là les reproches, les imprécations, les regrets, et parlons du remède. Je puis à présent vous répondre qu'il sera sûr et prompt. Nous venons de passer trois heures avec l'Empereur, et voici les résultats. Sa parole nous en est donnée, et il nous permet de vous la faire passer. Il va attendre les détails du funeste événement qui nous est annoncé, parce qu'il espère encore, et nous espérons aussi, que sur la route le Roi trouvera des défenseurs, des libérateurs, et que les indignes Français ne se couvriront pas impunément du crime d'avoir une seconde fois emprisonné leur Roi; voilà une hypothèse, et en voici une autre : c'est celle dans laquelle 'les malheureux auraient consommé leur crime et reconduit le Roi à Paris. Dans les deux cas, l'Empereur est absolument décidé.
Si le Roi a été délivré, il va déployer toutes ses forces pour lui rendre et affermir son trône ; il fait en même temps partir un courrier pour l'Espagne, un pour Turin, un pour la Suisse, et, réuni aux princes de l'Empire, il aura bientôt rétabli son beau-frère, son allié, et servi la cause de tous les rois. Ses pleins pouvoirs seront sur-lechamp envoyés à M. de Mercy et au général Bender, tant pour agir que pour faire précéder l'action par un manifeste.
Si le Roi est retombé dans les cliaînes, il n'est plus question que de vengeance, sans plus délibérer. Alors ce sera à Monsieur et à vous à faire le premier manifeste en vos noms, au nom de tous les Français fidèles, et il sera appuyé par celui de l'Espagne et par le sien, et soutenu par des forces imposantes.
L'Empereur ne veut plus de délai que celui nécessaire pour être bien instruit des détails <le l'un ou l'aulre événement, et le temps nécessaire pour la combinaison des mouvements.
L'Empereur a déployé dans cette occcasion toute la tendresse d'un frère, la grandeur d'àme d'un vrai monarque, et la décision des grands hommes dans les grandes circonstances. Je lui ai demandé la permission de vous
faire part sur-le-champ de ses projets, et il me l'a accordée. Certes, il n'a pas besoin de témoins de ses engagemonts; mais c'est on présence de ses deux enfants et du prince de Liclitenstcin qu'il les a pris avec toute la force, toute la loyauté dignes de Léopold. Ne vous laissez donc point abattre par la douleur, ni douiincr par la rage. Un frère, une sœur on danger et dans les fers ! Des Français déshonorés ! Quel coup pour l'âme de mon prince ! Mais nous les délivrerons, et nous les vengerons; mais nous réparerons l'honneur français. Arrêtez donc, contenez encore l'ardeur de tous ces braves croisés qui vous entourent, pour mieux assurer les coups qu'ils vont porter. Le temps n'est pas encore tout à fait arrivé, dés que je ne suis pas à vos côtés: car qui doute que je ne m'y trouve?
Je reste, et je crois devoir rester, pour aider le duc de Polignac, saisir tous les moments, et être sûr, avant de partir, que tous les courriers sont partis, que tous les ordres sont donnés. L'Empereur lui-même approuve, désire, veut que j'attende, et j'obéis, parce que c'est pour peu et que j'arriverai à temps.
Mon prince éprouvera une vraie consolation dans ses peines, en apprenant que le temps des vengeances est arrivé et que les intrigues même ne peuvent plus y mettre obstacle. En effet, le Roi, arrêté à six lieues des frontières, a dit à l'univers : « J'étais prisonnier; j'ai voulu rompre mes 1ers ; » à tous les bons Français : « Délivrez-moi; » à tous les rois : « Yengez-moi. » On ne peut rien opposer à cola et la force de ces motifs doit retentir dans toutes les âmes. Ah! comme la mienne est émue! Je vais ménager toutes mes forces pour les employer à servir mon prince, mon Roi, mon pays, et à réparer avec vous et tout ce qui vous entoure la taclie imprimée au nom français.
Je n'écris pas à Galonné ; cette lettre est pour lui, pour tous ceux ralliés au panache blanc.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ANTRAIGUES
Nouvelles du comte d'Artois. — Les Suisses. — Désir d'un nouvel ouvr;!ge de d'Antraigiies.
A Coblence, le 23 juillet (1791;.
J'aurais voulu avoir plus de temps pour vous écrire, mon cher comte, mais je n'ai qu'un moment pour vous embrasser. Sérent vous rendra compte de notre position, qui est bonne et ne peut plus manquer de s'améliorer chaque jour. Je jouis ici de l'amour et de la vénération qu'on a pour notre charmant prince, auquel nous devrons le rétablissement du trône et l'existence et l'honneur. J'espérais recevoir ici de vos nouvelles, et je n'en ai pas encore eu. J'ig-nore si vous êtes encore à Turin ou si vous êtes allé dans vos montagnes. Mandez-moi vos projets et oii je pourrai vous écrire en sûreté.
Les Suisses viennent de se prononcer comme des gens qui sentent de grandes forces à leur appui. La diète de Ratisbonnc marche bien, et le roi de Prusse se prononce. Cela ira, cela ira. 11 faut bien que cette sacrilège chanson soit enfin sanctifiée. On désirerait que M. Audainel (1) fit un second volume à son excellent ouvrage. Si vous avez pouvoir sur lui, engagez-le à travailler; mais surtout qu'il garde du temps pour écrire à ses meilleurs amis.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
(1) Audainel, pseudonyme de d'Antraigues. L'ouvrage auquel il est lait allusion ici est sans doute celui inliluié : Dénoncialion aux Français calholif/ue:f des' moyens employés par V Assemblée nationale pour dclruirc en France la religion catholique, Londres (à Paris, chez l'auteur), 179L
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