MÉMOIRE DE M. DE YAUDREUIL
Ne pas admettre le baron de Breleuil au conseil des Princes.
Coblence, fin juillet (1791).
La proposition d'admettre M. le baron de Breteuil au conseil des Princes est aussi astucieuse qu'embarrassante. Une foule de raisons se présentent pour et contre cette proposition; je vais essayer de les déduire et je commence par èlre avocat du diable, en parlant pour l'admission de cet éternel baron que l'on trouve partout.
Il est certain que les Princes n'ont eu, n'ont et n'auront jamais d'autre but que la délivrance du Roi et le rétablissement de la monarchie; qu'il n'entre dans leur conduite et leurs démarches aucun calcul personnel, et qu'ils consentiraient tous à n'être pour rien dans ce grand œuvre, pourvu qu'il fût bien opéré.
Il est clair que la confiance de la Reine, et conséquemment celle du Roi, est donnée exclusivement à M. de Breleuil; qu'il faut que cette confiance soit bien forte, puisqu'elle a survécu à la non-réussite d'un plan dirigé par lui, dun plan qui a croisé, suspendu, annulé jusqu'à ce moment les négociations des Princes; qui a mis les jours du Roi, de la Reine et de la famille royale dans le plus imminent danger, et beaucoup reculé l'époque de nos espérances. Il estencore certain que M. do Mercy a la principale confiance de l'Empereur; que ses liaisons avec M. le baron de Breteuil sont très connues; qu'il était dans la confidence parfaite du plan d'évasion du Roi et de tout ce qui devait suivre ce grand événement, s'il avait été couronné par le succès. On ne peut conclure que, si le
non-succès faisait absolument tomber M. de Breleuil, M. (le Mercy aurait sa part de la disgrâce , ayant été de moitié dans ces plans; qu'il est donc de l'intérêt immédiat do M. de Mercy de soutenir, de relever M. de Breteuil. Il paraît encore évident que le roi de Suède est entré dans cette coalition, puisqu'il a pris M. de Bouille à son service, puisqu'il envoie à Vienne M. de Fersen, ami intime et obligé do M. le baron de Breteuil. puisque M. de Bouille, lié anciennement avec le baron, et plus encore depuis le dernier événement dans lequel ils font cause commune, suivra de près à Vienne 31. de Fersen. On ne peut douter que, quelle que soit l'estime de l'Empereur pour les Princes, la Reine sera toujours écoutée par lui do préférence à eux. La conséquence de toutes ces rélloxions est que, si les Princes refusent d'admettre à leur conseil 31. le baron de Breteuil, celui-ci, dont l'audace est connue et qui se sent appuyé et par la Reine, et par le roi de Suède et par 31. de 31ercy, croisera toutes les démarclies des Princes, arrêtera toutes les mesures hostiles de l'Empereur, toujours sous le rapport du danger où seraient exposés les jours du Roi et de la Reine par une attaque faite par l'Empereur, et qu'il peut résulter de ce refus des inconvénients et des obstacles insurmontables. D'un autre côté, les Princes peuvent-ils admettre à leur confiance un homme sans autres moyens que ceux de l'intrigue, un bonmie qui a trompé, insolente 31. le comte d'Artois, un homme odieux au clergé et à la plupart des parlements, un homme mal famé parmi toute la noblesse réunie sous la bannière des Princes, un honmie dont l'adniissioQ au conseil des Princes inspirera de la défiance et n'y portera aucune lumière? J'appuierai fortement sur une grande considération : c'est <jue, lorscpio la faiblesse du Roi a tout perdu eu France, il est bien essonliol (juo h's Princes no laissent pas de doute sur leur forrnoté, ipii peut seule tout sauver. Or celte admission, quel (ju'en fût le motif, serait regardée comme un acte de faiblesse. 31. le cardinal de Rouan a, par sa position et toute la franchise de sa n. 2
18 CORRKSPONDA.NCE INTIME
conduite depuis le conimencenient de la rcvolulion, une véritable influence dans les résolutions de l'Empire. De (juel œil verrait-il son ennemi personnel admis à la confiance apparente des Princes? Peut-on admettre M. de Breteuil au conseil et lui dérober les secrets du conseil privé? Cela est impossible, car ce qui caractérise tous ceux qui participent à la confiance des Princes est la franchise et la droiture; et dans le genre de l'astuce, le petit et médiocre Breteuil a beaucoup d'avantages sur eux tous. Les secrets seront donc connus de lui, déjoués par lui, et cette guerre, qu'on voudrait éviter en l'admettant^ ne fera que clianger de genre. Au lieu d'une guerre ouverte, dans laquelle le plus habile ou le plus brave a toujours l'avantage, on aura à soutenir une guerre de trahisons, dans laquelle il est un grand général.
Ma conclusion est dans un refus et d'instruire la cour de Vienne et les Tuileries des motifs du refus, sans rien dissimuler. 11 est donc important de bien informer l'Empereur des véritables dispositions des Princes à cet égard, de lui confier toutes les raisons qui fondent leur répugnance, de l'instruire qu'on va rapprocher du conseil des Princes tous les hommes dont la réputation et les lumières, soit pour le militaire, la politique ou l'administration et la législation, peuvent être utiles, comme MM. le maréclial de Broglie, le maréchal de Castries, M. le cardinal de Bernis, et terminer la lettre par le sacrifice de leur répugnance, si l'Empereur désire que M. le baron de Breteuil soit admis.
Une des choses qui me paraissent le plus importantes, c'est d'annuler un homme qui ne peut rien fournir à la masse de lumières désirables dans une aussi grave circonstance, mais en qui le talent de l'intrigue a placé les moyens de nuire, d'arrêter, de croiser les projets des Princes. C'est ce qu'il a fait depuis que les négociations des Princes sont entamées avec les grandes puissances, et c'est ce qu'il cherche encore à faire pour parvenir à son but^ (jui est d'avoir exclusivement la gloire et surtout les
profits de cette grande entreprise. Venant d'échouer dans un plan hasardé^ mal conçu et encore plus mal exécuté, il se raccroche au roi de Suède, place auprès de lui son compagnon de malheur M. de Bouille, et persuade au roi de Suède, qui les accueille, qu'il doit être exclusivement le chef de la contre-révolution.
Ces deux messieurs ne sont pas arrêtés un moment par la considération que l'Empereur, comme première puissance et comme frère d'une Reine outragée, et que le roi d'Espagne, à son litre de Bourbon, doivent jouer les premiers rôles dans cette coalition. Il suffit que Gustave se livre à eux pour qu'en dépit de toutes les convenances politiques, ils fondent les bases de leur orgueilleuse et stupide ambition sur l'exaltation et les idées chevaleresques d'un roi, qui, par la distance de ses états, la médiocrité de ses forces, ne peut au plus jouer qu'un rôle secondaire, d'un roi que l'Empereur déteste, et auquel il n'a pas même fait part de la déclaration envoyée par Sa Majesté Impériale à tous les autres souverains. Il me paraît clair que dans le conseil d'Aix-la-Chapelle, on n'a pas balancé à prendre des compliments, des politesses faites par les Princes, pour un eng'agement sacré de choisir le roi de Suède pour l'unique chef d'une eutreprise à laquelle il paraît peu prouvé qu'il puisse même fourni]- uii contingent ; en conséquence M. de Fersen, envoyé à Vienne, y fera part de cette prétendue délibération, (jui n'y aura aucun succès. Vraisemblablement quelques petits agents, des Bombelles, des Bressac, des évêques de Pamiers (1) seront cliargés de porter les mêmes vœux elles mêmes prétentions en Espagne et en Pru.sse et en Russie.
Si on ne fait, dans ces différents cabinets, que rire de cette absurdité et si (die ne tombe que sur le comité d'Aix- 1 a-Chapelle, j'y consens. Mais, si ou jiarviont à persuader
(1) Éoéques de Pamiers. Allusion ii César d'Agoiilt <lo Bonncval. no on ]li'J, mort en 18:24. 11 aurait suggéré, d'après l(3s Mémoires de Bouille {p. 17), le projet de fuite qui aboutit à l'arrestation de Varennes.
que les Princes ont donné leur assent-imenl à ce ridicule écliafaudage, ils seront déjoués, la confiance des grandes puissances se resserrera, et voilà ce qu'il est essentiel d'empêcher plus tôt que plus tard, en instruisant principalement la cour de Vienne et celle de Madrid, que, loin d'avoir part à ce projet, les Princes en sentent l'absurdité et reconnaissent même à cet égard leur impuissance pour une pareille décision. Tout naturellement ensuite, on dénonce le lireteuil comme auteur de cette absurdité, et le voilà tout à coup mis à sa vérital)le place.
M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ANTRAIGUES
Le comte d'Artois en Allemagne. — Nouvelles de Calonne. — Arrivée de France de l'abbé Louis. — Défense de Louis XVI et de Marie-Antoinette. — Opinion sur un opuscule de d'Antraigues. — Le duc d'Havre en ^Espagne.
Ce 19 aoùl (1791), à Coblence.
J'ai envoyé, mon cher comte, votre lettre à votre abbé et je vous l'expédierai pour Turin dès qu'il aura touché barre ici. Notre jeune prince est absent; son zèle et son bon esprit lui avaient suggéré ce que Sérent et vous aviez cru nécessaire. 11 est allé à Vienne et à Berlin, non pour assurer les secours qui nous sont pro^nis, mais pour en hâter l'époque. Les peines, les fatigues, le travail et même les dégoûts ne sont pas capables d'arrêter le zèle infatigable de notre jeune héros. Aussi l'aimé-je bien; aussi sera-t-il la gloire et le restaurateur des lis. Il e^t parti le 13, s'est arrêté chez l'électeur de Mayence, et sera aujourd'hui à Vienne. Peut-être ira-t-il à l'entrevue des
deux monarques à Pillnitz; mais du moins il verra sûrement le roi de Prusse avant de revenir ici. Je n'ai donc pas pu lui communiquer tout ce que vous me mandez pour lui; mais je lui en rendrai compte à son retour, et vous pouvez être sûr qu'il prise bien et votre zèle et votre talent. Votre travail avec Las Casas est d'une utilité importante; continuez-le avec la même ardeur et le même succès.
Vous vous plaignez de n'avoir pas de réponse de notre prince ni de Galonné. Le premier est, en vérité, plus accablé do travail que je ne puis vous le dire, et je ne conçois pas comment il y tient. Le seconda été à Londres, a été jeté avec sa voiture dans le Rbin près d'Andernacli, et s'en est sauvé par miracle ; il vient de partir avec notre prince pour Vienne et Berlin ou Pillnitz, et, dans l'intervalle, a écrit des volumes aux dépens de son sonmieil et de sa santé. Voilà sa vie. Ainsi vous le trouverez excusable de ne pouvoir suffire à tout. 11 serait même impossible à la longue qu'il pût y résister, si on ne lui donne pas de bons aides.
Le cbevalier de RoU vient d'arriver de Berlin. Fort fàcbéde s'être croisé avec notre prince qu'il venait cbercber, il repart sui"-le-cliamj) pour courir après lui, ei espère le joindre à Dresde. Il nous a apporté d'excellentes nouvelles, et je crois endn que nos mallieurs inléressont et arment l'Europe. Nous saurons du moins d'ici à liuit jours à quoi nous en tenir et si les époques de nos espérances seront prochaines ou reculées. Si les mouvements sont promp(s, ils seront sûrs; si on retarde, la besogne deviendra diilicile et incertaine.
On vient de nous envoyer un second ambassadeur des". Tuileries ou do l'Assemblée. M. l'abbé Louis(l),(|ui nous' était annoncé. Mais il a su à iiruxelles (jue sa mission serait au moins inutile et qu'elle pourrait même êlie dan-
(1) Uahbé Louix (Louis-l)niiiiiii(|iio), plus Innl lo baioii Louis, nù îl Toul le VA novembro 17od, conseiller-clerc au Puilenienl de Paris avant 1789, ministre dos finances on 1814, en 1818 et en 1819, mort le 26 aoi'it 1837.
gereuso pour lui, et il est sur-le-ciiamp retourné à Paris après avoir passé quelques heures avec M. de Mercy, que l'on croit disgracié et qui est parti pour l'Angleterre.
Le chevalier de Coigny a remis deux lettres du Roi, une à Monsieur, et l'autre à M. le comte d'Artois, et puis il est allé à Spa. Son objet en se chargeant d'une mission était, je crois, uniquement de se tirer du repaire des brigands et de n'y plus rentrer qu'en bonne compagnie.
Ce 22.
J'avais suspendu malettre, espérant que votre abbé arriverait ici et que, partant pour Turin, il vous la porterait. Mais, comme il n'arrive pas, je ne veux pas retarder ma réponse. Je viens de recevoir votre lettre du 11, et j'y réponds en même temps qu'à la dernière.
Je veux vous gronder de trop croire les bruits qu'on se plaît à répandre relativement à la Reine. On ne veut pas assez calculer quelle est sa position affreuse, et, si elle a l'air d'écouter les enragés, c'est à coup sûr pour les tromper et les endormir. Ne mandait-on pas les mêmes ciioses avant son évasion? Elle les trompaitalors; elle les trompe à présent, soyez-en sûr et très sur. Elle est mère et femme; serons-nous assez barbares pour ne lui pas pardonner des terreurs que ses infâmes ennemis n'ont que trop justifiées? Mais je vous garantis qu'elle est bien loin de s'opposer aux secours que nous implorons. Vous dites qu'on se dégoûte d'attendre, et je suis loin de blâmer une impatience que je partage; mais ne soyons pas injustes en décriant une princesse malheureuse, qui a bien prouvé, par l'effort qu'elle a fait pour rompre ses fers, qu'elle en sent toute la pesanteur. D'ailleurs c'est Louis XVI et Antoinette que nous voulons replacer sur le trône; il faut donc dissimuler leurs torts, et non les exagérer. Mandez cela à ceux qui vous donnent des nouvelles très contraires à celles que nous
avons. Les nôtres sont positives, palpables; il ne faut pourtant pas les ébruiter, de peur de compromettre leur sûreté. Le temps découvrira la vérité.
J'ai lu avec transport votre ouvrage ayant pour titre : Point d'accommodement. Il est de la plus parfaite logique; il démontre en style de feu le danger et l'impossibilité des accommodements, et il en peint la honte de manière à en préserver. Il me tarde bien qu'il soit imprimé et fort répandu. Il y a un article que vous ne traitez qu'en passant et qui ferait, à lui seul, l'objet d'un ouvrage bien important. Vous devriez travailler à démontrer jusqu'à l'évidence que les créanciers de l'Etat sont perdus, si l'anarchie actuelle subsiste encore six mois, que la banqueroute est comme faite et sera sûrement faite, et qu'il n'y a que le rétablissement de l'ordre qui puisse sauver une grande partie au moins de leurs créances."
Voilà nos colonies indépendantes jusqu'à l'époque où le Roi reprendra son autorité. Quelle perte, en attendant, pour le commerce et pour le numéraire que les échanges résultant de nos sucres, cafés et indigos produisaient à la France! Traitez cette importante matière, et ouvrez les yeux de cette classe avide, qui ne cessera d'être révolutionnaire que quand son intérêt la rendra anti-révolutionnaire.
Votre mémoire adressé à M. de Las Casas est parfaitement bien fait et combat victorieusement le plus dilatoire, le plus absurde de tous les plans; mais no le faites pas imprimer, parce qu'il renferme des vérités politiques qu'il ne faut pas publier.
J'ose espérer enfin que nous touchons à la grande époque des vengeances et de la punition des brigands (jui ont ensanglanté et, qui pis est, déshonoré notre malheureuse patrie. L'Angleterre, que nous redoutions, a fait une excellente réponse officielle àla Prusse et à l'Empereur qui sont parfaitement d'accord. On verra que Galonné ne s'était pas trompé et n'avait pas trompé dans ce qu'il a toujours dit avec assertion de l'Angeterre.
24 CUUIlESFO-NDAiNCE INTIME
Vous savez à présent que le (iuc dilavré (1) est allé en Espagne, et, {'omme il y est connu et considéré, ce choix était encore préférable sons ce rapport à celui du niar(|uis do Glioiseul, dont je connais d'ailleurs les excellents principes et le talent; mais je ferai connaître aux Princes le prix de son zèle et de son travail.
Quant au baron de Choiseul, la présence de M. le comte d'Artois et des Français contenait le déraisonnenr. Réduit à lui seul, il redevient ce que la nature l'a fait.
Les nouvelles de Trevor sont rarement bonnes, et j'ai de la peine à croire que M. Mounier se moutre à Aix-la- Cliapelle. Il faudrait, pour y arriver, traverser bien des villes remplies de Français, auxquels le pair |Mounier pourrait avoir affaire. Les chemins sont peu surs pour ces pairs futurs. On ne retient pas aisément la rage de deux mille Français, victimes d'une révolution, dont le vertueux Mounier et compag-nie ont été les premiers auteurs.
Rien n'est plus suspect que l'accident qu'a éprouvé M. de Galonné. Je pense, comme vous, (jue sa chute dans le Rhin n'est pas l'effet d'un malheureux hasard. Il y a beaucoup d'indices qui font soupçonner que c'est un assassinat prémédité; mais à (jui s'en prendre, quand il y a autant de scélérats soupçonnables?
Je vous préviens, mon cher comte, de n'écrire en toute franchise que par des occasions; les lettres de Turin ici sont ouvertes en route, j'en suis sûr.
Ma santé n'est pas bonne depuis (pielques jours. Cependant les plus qu'espérances que nous avons me feront du bien.
Ecri\^ez-moi souvent et aimez-moi toujours comme je vous aime.
(1) Le duc d7/ar>-é. Joseph-Anne-Auguste-MuximiIiendeCroy,duc d'IIavi'é et deCroy, né en 1744, maréchal do carap le l" janvier 1784, chevalier des ordres du roi le 2 février 1783, député de la noblesse d'Amiens aux États généraux, émigré en 1791, ministre des Princes prés la cour de Madrid. II ne rentra en France qu'en 1814, fut créé pair de France et lieutenant-général en 1814. Mort en 1839. La .marquise (plus tard duchesse) de Tourzel était sa sœur.
Di] COMTE DE V AU DREUIL. — 179 1 25
XCIY M. DE VAUDREUIL AU COMTE DANTRAIGLES
Envoi (le la déclaration de Pillnitz. — Procédés de l'Espagne. — Progrès de l'émigration.
Ce 1:2 septembre (1791).
Je VOUS envoie, mon clier comte, de quoi vous consoler dos procédés de l'Espagne. C'est, la déclaration imprimée qui a été signée à Pillnitz par l'Empereur et le roi de Prusse. Les Princes n'ont pu se refuser à la nécessité de faire paraître cet acte au moment oiî la charte vient d'être présentée au Roi. Ils y ont joint une lettre d'envoi au Roi ; elle précède la déclaration et servira de confortatif au Roi pour refuser la charte, ou l'excuser s'il l'accepte, parce (jue les Princes déclarent qu'ils ne peuvent regarder cette acceptation que comme arrachée par violence et nulle de droit. Vous serez, je crois, content de cette lettre, forte en droit, du plus heau style, vigoureuse en principe et touchante par la tendresse qu'elle exprime pour un monarque infortuné qu'on trouve le moyen d'excuser et même de faire valoir aux yeux de ses peuples et de TEurope attentive à tous ses mouvements.
Mais, grands dieux! qu(dle est la conduite de l'Espagne? Quoi ! nous trouverons donc partout trahison et corruption?
Quel tort le renvoi de M. de Pannetier (1) et de M. Froment va faire dans nos provinces méridionales! Quel découragement cela va causer d'une jiart . et (pieUe au-
(1) Pannelifr. Il était l'ii^ii-nt du (■ointe dWrtois en Espagne avant l'arrivée du duc irilavir, En mai 17'Ji, il fut chaif^'é de solliciter la cour do Madrid d'urinei' les royalistes des provinces liiintro])lies des Pyrénées. V. Froment, lieeueil de divers écrils relatif.'! à la Révolufion. oct. 181o, p. 41, 43,44.
dace (le l'antre! 11 faut donc absolnnient nons passer de l'Espagne, qnandelle a un si grand intérêtà nous soutenir! Et partout les c... détruiront les empires! Ma rage est poussée au dernier degré, et je ne sais comment j'y survis. Je viens d'écrire à M. de Las Casas une lettre tracée avec le fiel mêlé à l'encre. Il me paraît tout aussi en colère que moi et honteux des procédés de sa cour. No nous laissons point abattre, mon cher comte. Il sera peut-être heureux d'avoir peu d'obligations aux puissances, et nous saurons faire nous-mêmes, par de grands efforts, ce qui aurait coûté si peu avec les secours de nos alliés. Au reste j'espère toujours que les promesses de l'Empereur se réaliseront. Nous attendons avec impatience un courrier du duc de Polignac.
Nous espérons beaucoup de l'effet intérieur (pie produiront la lettre et la déclaration. Nous étions excités de partout à faire paraître quelque chose en ce moment, et voilàle premier signal (jue nous aurons donné. J'en attends un grand succès.
Galonné doit nous écrire et répondre lui-même à la grande lettre que j'ai reçue de vous et qu'il a gardée pour cela; mais il a tant travaillé depuis quelques jours que vous ne devez pas lui en vouloir de ce retard.
Écrivez-moi moins librement par la poste, parce (jue je m'aperçois ({ue toutes vos lettres sont décachetées, et surtout point d'injures pour tous ceux qui en méritent. Ces choses-là aigrissent et font souvent du mal. Notre preux est enchanté de votre zèle et de vos travaux. Ah ! ((u'il mérite bien d'être ainsi servi! Quelle pureté d'âme que la sienne, quelle activité, ([uelle patience et quel courage!
Ma santé est encore bonne; mais je sens qu'elle succombera à un travail forcé et à la rage (|ui m'agite. Les coups de canon ne sont rien en comparaison de ce danger.
L'émigration ne fait qu'augmenter d'une manière prodigieuse. Nous avons près de six mille gentilshommes depuis la Suisse jusqu'à Bruxelles et Luxembourg; des compagnies do bourgeois bien montés s'offrent tant du Dauphiné
que de la Flandre et de l'Alsace. Vous croyez bien qu'elles seront reçues avec reconnaissance. Et nos lâches alliés croient se compromettre en se montrant! Tant mieux : nous en aurons la gloire, et eux la honte éternelle. Nos malheurs reflueront chez eux, et nous les secourerons.
Bonjour, mon ami. Je crois que j'irais seul attaquer nos ennemis, tant je les méprise.
Je vous embrasse du plus tendre de mon cœur.
XGY M. DE .VAUDREUIL AU COMTE D'ANTRAÏGUES
Accès de découragement. — Lenteur des puissances, fautes des
émigrés .
(Goblonc(3), ce 28 septembre 1791.
J'attends toujours pour vous dire des ciioses positives, mon cher comte ; mais je nage encore dans l'incertitude et le vague. Je n'ai pas assez de sagacité pour pénétrer la [)olitique des puissances et leur accord avec les Tuileries. Je vois bien qu'on nous tromp-^. sans cesse; mais je ne vois pas l'intérêt que les unes et les autres ont à nous tromper, quand je les vois au contraire intéressées à nous aider, puisque nous ne voulons que les servir. Quelques grandes et criminelles intrigues frappent ma vue; mais je no suis pas assez positivement éclairé sur leur but et leur nature, et pas assez habile pour découvrir les remèdes. En conséquence je me suis préparé, résigné à tout, sans faiblesse, sans terreur, et prescjue sans regrets. Voulezvous que je vous dise pourquoi ? C'est que la fin de tout est la mort, et que je la vois sans crainte et même avec joie. Ces temps cruels ont appris et invitent à mourir. Je
sens que ma santé succoinbo à un travail fort au-dessus (le mes forces; ma tète n'est pas assez vigoureuse pour le supporter.
Il y a bien long-temps que nous n'entendons plus parler de l'Espagne, et j'en conclus que tout ce que vous m'avez mandé n'a que trop de fondement. Auri sacra famés! Nous avons peu d'or, et ce siècle n'est pas celui de l'énergie ; il est celui de la corruption. Nous avons peu d'or, et nous ne sommes que purs et fidèles; nous devons succomber. Toutes les lenteurs de la cour de Vienne entraînent celles des autres puissances, et réduits à nos movens qu'obtiendrons-nous'? quelque gloire et la lin de nos maux. C'est quelque chose, et notre lot vaudra mieux que celui des lâches qui nous survivront.
Concevez-vous par quelle intrigue on a fait revenir de votre pays le marquis d'Apcher, M. de Roqueteuille et tous les gentilshommes dont la présence y était le plus nécessaire? Cette émigration est irréparable. M. l'abbé de La Bastide m'écrit de Cliambéry qu'il s'en désole, et nous avons par écritsignéde lui(juec"estlui-mème qui l'aopérée. Il y a là dessous quelque mystère que jene pénètre'pas ; aidez-nous à y voir clair, si vous pouvez. Le monde est plein de ceux qui veulent servir exclusivement et qui ne permettent pas le bien qu'on ferait sans eux. Il faudrait cependant avoir un lit avant de tirer à soi la couverture.
Cette acceptation du Roi(I) ! Oh! dieux, quelle honte, quel malheur ! La lettre des Princes a, dit-on, fait un grand elïet; on se l'arrache; mais on a répandu qu'elle est supposée, et personne ne bouge. La terreur est dans tous les esprits, et les moins poltrons Uniront par être les maîtres.
Parlez-moi donc de M. de Las Casas. 11 y a longtemps que son silence et le vôtre nous étonnent; il faut qu'on in tercepte les le-ttres.
Calonne est épuisé; il est malade dans ce moment. Cela
(1) Le 13 septembre d791, le Roi avait accepté la Coiislitvition présentée par l'Assemblée Nationale.
nous tourmente beaucoup. Il n'y a point de force humaine qui puisse résister à tout ce qu'il fait. Quelle en sera la récompense ? la persécution des intrigants, l'ingratitufle de ses maîtres, et l'abrègement de ses jours: voilà la vie.
Bonjour, mon cher comte ; je vous embrasse comme je vous aime.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
liinuence probaljle de Timpératrice Catherine sur l'Espagne. — Avec 6,000 Espagnols et le camp de Jalès, le prince sera maître des provinces méridionales. — Projet d'une nouvelle évasion attribué au Roi et à la Reine. — Le rassemblement d'Ath. — Gustave III furieux contre l'Empereur. — M'"* de Polignac et sa famille.
A Vienne, ce jeudi 20 octobre 1791.
Me voilà en présence de mes bons, de mes cliers amis, et votre cœur jugera (car il sait bien aimer) de ce que mon cœur éprouve. Oh! j'en avais, ils en avaient bien besoin !
Je viens de lire la dépéclie que vous envoie le duc de Polignac. Malgré les cociionneries impériales qu'elle contient, comme réception du marquis de Noailles, etc., etc., nous ne sommes pas ici sans espoir que les choses ne prennent bientôt une meilleure tournure. Je crois que riullucnce de Catherine s'y fait déjà sentir; on est déjà honteux d'avoir reçu le marquis de Noailles, et nous espérons (|uo la réponse de l'Empereur à l'acceptation du Roi ne plaira pas à l'Assemblée!.
M. de Lucchesini (1), homme de beaucoup d'esprit,
{\) Lucchesini (3 rrï^me, imxvqnïs de), diplomate prussien, né à Lucques en 1752, mort à Florence en lS2o.
que je connais beaucoup, qui était favori du feu roi do Prusse et qui est fort bien traité par le roi actuel, est parti d'ici détestant la cour de Vienne, très décidé à engager son maître à agir, à soutenir vigoureusement les droits de l'Empire manifestement lésés, et il espère obtenir une mission près des Princes. L'exemple donné par Catherine (1) peut produire cette imitation, qui, quoique tardive, serait d'un grand effet.
Je suis arrivé ici l'àme pleine d'idées noires ; et, après avoir causé à fond, mes pensées se sont dénoircies. M. de Kaunitz paraît ramené à la bonne route ; il est éclairé sur Spielmann (2); il a de l'honneur et de l'élévation, et c'est sur lui qu'il faut fonder nos espérances. Il me paraît important que Galonné lui écrive par tous les courriers extraordinaires qui seront envoyés par vous à Vienne.
Je ne sais pas si je verrai l'Empereur, et je crois même que non. Rien ne pourrait me déterminer à être présenté par le marquis de Noailles, et, depuis qu'il a repris ses fonctions, l'ambassadeur d'Espagne ne présente plus les Français; par qui serais-je donc présenté?
J'ai regret de ne pas voir l'Impératrice (3) et l'archiduchesse Marianne (4), qui sont parfaites relativement aux affaires de France. Pour Léopold, il s'est amouraché, à Prague, d'une dame qu'il a fait venir ici, et il ne songe qu'à cela. Gaudeant bene nati. C'est ainsi qu'on perd un royaume, et tout est en bon train pour cela. On le déteste; la démagogie est aussi forte à Vienne qu'à Paris, et pour peu qu'il s'endorme dans les bras de l'amour, il se réveillera détrôné.
(1) L'impératrice Catherine avait nommé le comte Nicolas Roumiantzov son ministre auprès des Princes français.
(2) Spielmann (Antoine, baron de), né en 1738, mort en 1813. Il était conseiller au ministère des affaires étrangères et rapporteur delà «Conférence des ministres » (V. T. I", p. lOG, note 2). Sous l'empereur Léopold II, il exerça une grande influence sur les affaires.
(3) Marie-Louise, fdle de Charles III, roi d'Espagne, morte le 13 mai 1792.
(4) Marianne, archiduchesse, fille aînée de l'empereur Léopold II, morte le 1" octobre 1809. .
DU COMTE DE VAUDREUIL. — 179i 31
Notre sort dépendra de la tenue des dispositions de Catherine, et je vous conseille fort de vous livrer entièrement et exclusivement à elle, de ne rien faire sans son attache et son appui. Elle entraînera l'Espagne, et alors par le midi de la France vous aurez un plein succès. Attaquer par le Nord, avec une puissance mal intentionnée derrière vous, me paraît très dangereux; c'est attaquer le bœuf par les cornes. Au lieu que, l'Espagne une fois décidée par les conseils de l'impératrice de Russie, avec six mille Espagnols et le camp de Jalès, vous serez maître en peu de temps des provinces méridionales, et par conséquent du royaume. Causez, je vous prie, avec d'Albignac sur les moyens de décider son cousin (1) à embrasser la bonne cause. C'est un homme important à avoir, et rien n'est plus facile par l'entremise de son beau-frère, qui est à Coblence et qui offre de partir et de le déterminer. Je crois qu'il serait bien fait d'envoyer plus tôt que plus tard le comte de Lautrec (2) sur les frontières d'Espagne, près du Roussillon, pour s'assurer de Perpignan et deBellegarde.
M'"® de Poligirac croit toujours que le Roi et la Reine
(1) Son cousin. Le baron Louis-Alexandre d'Albignac, né en 1739, mort en 1820, commandait en 1791 dans le département du Gard, et c'est lui qui réprima les tentatives royalistes d'Uzés et de Jalés.
(2) Lautrec (Joseph-Pierre, comte de Toulouse), né en 1727, niarécha de camp le l°'mars 1780, député de Castres (Languedoc) aux États généraux. Au mois de juin 1790, il avait été arrêté à Toulouse et envoyé au comité des recherches, sous l'inculpation de vouloir susciter une contrerévolution ; mandé à la barre de l'.Assemblée Nationale, il s'y justifia complètement (16 juillet 1790). Il semblerait que le conseil que M. de Vaudreuil donne dans cette lettre a été suivi; car en 1792 1e comte de Lautrec se trouvait en Espagne, et entretenait une correspondance contre-révolutionnaire avec un ancien garde du corps nommé Vigier; cette correspondance fut saisie et communiquée par le département du Tarn à l'Assemblée législative (séance du 27 mai 1792). Il se rendit alors en Russie et y entra au service militaire avec le grade de général-major; le 16/27 jan vicr 1793, il fut promu au grade de lieutenant-général. Le 19 janvier 1795" le Moniteur annonce, sous la rubrique de Hambourg, le suicide du comte de Toulouse-Lautrec, ex-constituant, qui avait refusé de servir contre sa patrie. Nous ne trouvons pas la conlirmalion de cette nouvelle dans les Sourenirs du comte de Neuilly, qui pourtant habitait Hambourg à cette époque. Tout ce (jue nous pouvons affirmer, c'est que la descendance du comte de Lautrec subsiste encore en Russie.
32 CORRESPONDAXCK INTIME
songent à parlir, et elle a (jii('l(|ii(,'S raisons pour le penser. Vous devriez conseiller au Roi de se servir exclusivement pour son évasion de Bron (1), l'inspecteur des chasses. Cet homme, plein d'intelligence, de courage et de fidélité, a des moyens sûrs, si on veut s'en fier à lui. Il va toutes les semaines voir le Roi, et n'est suspect à personne. 11 a à sa disposition un nomhre de gardes, bien montés et aussi sûrs que braves, et il répond sur sa tète de la réussite. Qu'il nous le mène à Coblence, et le reste ira tout seul. Proposez-le du moins; ce lui sera une preuve qu'on s'occupe avant tout de lui. Cet avis m'est venu de lieu sûr.
Aucun Français ne voit ici M. Noailles. Le bruit a couru qu'il voulait forcer son hls à porter la cocarde nationale, et nos jeunes gens étaient décidés à la lui arracher. Ce jeune homme est fort malheureux, car on dit qu'il pense à merveille, est dans le cceur aristocrate et prêt à fuir la maison de sou père. Qno ne le fait-il? On aurait du moins un Xoailles dans le bon camp. Son père a quitté l'ordre de Saint-Lazare, et, par une inconséquence étrange, le lils porte l'uniforme des gardes du corps. Il serait assez plaisant que MM. les gardes du corps lui mandassent ou de rejoindre à Coblence, ou de quitter l'uniforme ; on rendrait un vrai service à ce jeune homme, qui se déciderait à suivre son corps et la route de l'honneur.
Le duc de Polignac me prie d'appuyer beaucoup sur l'article de l'abbé Sabatier (2), qui peut vous être ici de la plus grande utilité. Il va tous les jours chez M. de Kaunitz, est bien instruit, écouté, parfaitement intentionné. Comme les émoluments peuvent cesser à volonté, on ne risijue rien de les donner, parce qu'on les arrête, si cela
(1) Brou (François), né en 17:28, inspecleur des chasses de la capitainerie de St-Germain-en-Laye.
(2) L'abhé Sabatier (Antoine), né en 1742, mort en 1817, fécond littérateur, rédacteur du Journal politique national en 1789. Au début de sa oeirrière littéraire, il avait été protégé par Ilelvétius. Plus tard, gagné par M. de Vergennes, il se fit le défenseur de lu religion et des bonnes mœurs. Après la prise de la Bastille, il émigra en Allemagne, et séjourna assez longtemps à Vienne.
n'est bon à rien ; et, si cela est utile, on est plus que dédommagé de ce qu'il en coûte.
Je crois que vous feriez bien d'écrire à l'Empereur relativement à la réadmission de M. Noailles ; mais il faut une lettre raisonnée, et point une lettre d'humeur. Causez-en à fond avec Galonné, avant d'en parler au conseil.
Revenons à nous et à nos amis. J'ai rendu compte de la parfaite conduite et du pleiu succès de votre amie. Ses parents en étaient déjà à peu près instruits et enchantés. Ce que je leur ai dit a ajouté à leur satisfaction et à leur confiance ; ainsi la voilà près de vous sans inconvénients jusqu'aux grandes aventures.
Parlons à présent de moi. J'ai été malade en route, et, sans exagération, j'étais mort, si je n'étais pas venu ici. Ma tête était trop surchargée de combinaisons et de projets, et mon cœur était trop souffrant de la privation de mes amis. D'après cela, réglez ma marche à votre volonté; un mot, et je pars à l'instant. Mais, si les instants ne pressent pas, si vos moyens ne sont pas prêts, si vous n'agissez pas promptement, laissez-moi un peu respirer, car mes forces morales et physiques sont épuisées. Laissez croire que je a'ous serai utile ici autant et plus qu'au conseil, et je crois que c'est une vérité. Je me sens éteint au conseil par la supériorité de Calonne et par la vôtre, et je pense que je vaux mieux par lettres qu'en paroles. Vous devez avoir reçu une lettre bien pressante de M"' de Polignac relativement à moi. Ah! qu'elle avait besoin de me voir! Mais déjà l'idée de mon départ prochain trouble sa joie. Je m'en fie absolument à votre amitié pour elle et pour moi; alliez son bonheur et mes devoirs et en même temps mon utilité. Je ne peux mieux faire que de vous en laisser être l'arbitre; mais, si vous me donnez (juolque temps de plus, il faut dire que je vous suis utile ici.
Je crois que la Russie va donner le mouvement à tout,
et il me parait impossible que vous entrepreniez sans son
appui et son conseil que vous lui avez demandés. J'ai vu
tout le long de ma roule les Irouyies de lEmporcur ; j'ai fait
34 C011UESP0-\DA.\CE LNTI.ME
parler aux soldats pour savoir leurs dispositions et coniiailrc s'ils étaient bien ardents pour entrer en France. Parfont ils ont répondu qu'ils sont si fatigués de la guerre des Turcs que le repos est tout leur vœu et leur est nécessaire; et en effet ils paraissent harassés. Il est donc indispensable qu'ils se reposent jusqu'aux premiers jours de mars ; alors ils iront avec ardeur. Les mieux intentionnés des généraux autrichiens disent de même. Cela n'empêchera pas, si vous avez les Hessois et les troupes de Darmstadt, que vous ne commenciez avec vos seules forces, surtout si les Espagnols veulent en même temps faire diversion vers les frontières du Roussillon (ce qui se peut même l'hiver). Mais si vous n'avez pas les Hessois, que pourrez-vous faire dans le Nord, avec les seules promesses très hasardées de l'abbé d'Eymar (1)? Ayons de l'ardeur, mais point de témérité, car il ne faut pas croire à tous les rapports; il faut les examiner beaucoup avant de s'y livrer.
D'ailleurs, quand vos gardes du corps et vos gentilshommes seront-ils montés et armés? Cela ne se fait pas vile, quand les moyens d'argent manquent. A votre place, je formerais beaucoup de compagnies de gentilshommes, à pied, armés defusils à deux coups, qui s'exerceraient à parfaitement tirer. Je ferais usage, pour ces compagnies à pied, des remparts de cordes proposés par M. de Guibert (2) et qui mettent à l'abri de l'attaque de la cavalerie. Sur les ailes de ces compagnies à pied j'aurais des escadrons de gentilshommes, qui chargeraient lorsque la cavalerie nationale aurait été ébranlée par le feu de cette bonne infanterie. Cela est moins cher et plus prati-
(1) D'Eymar, abbé-prévôt de Neuwiller (Alsace), ancien vicaire général du grand chapitre de Strasbourg sur la rive droite du Rhin, député du clergé du bailliage de Haguenau et Wissembourg aux États généraux. Le 30 novembre 1790. il avait envoyé sa démission à l'Assemblée Nationale et était passé en Allemagne. En 1804, il fut arrêté à Offenbourg, en même temps que le duc d'Enghien à Ettenheim, mais relâché peu de temps après..
(2; Guihert (Jacques-Antoinc-Ilippolj'te, comte do), né en d743, mort en 1790. Maréchal de camp en 1788, auteur de plusieurs ouvrages très estimés sur l'art militaire. C'est le même dont il est question dans le Secret du Hoi, par le duc de Broglie, t. 11, p. 431.
cable que de monter toute cette noblesse, où les marins, les artilleurs, les officiers d'infanterie et les g-entilshommes qui n'ont pas servi se trouveraient bien embarrassés de mener leurs chevaux. Les gardes du corps, les compagnies rouges et quelque gendarmerie, les escadrons auvergnats et quelques autres, voilà à quoi je réduirais ma cavalerie. On pourrait faire un corps de tous les bourgeois qui veulent passer, et en donner le commandement au brave Malseigne (1), dont le ton militaire et franc leur plairait à coup sûr et qui en tirerait un très bon parti. Je pense encore que vous devriez prendre un jour tous les quinze jours pour aller visiter les gardes du corps, les escadrons auvergnats, et consacrer quelques jours à aller voir l'établissement d'Ath, si intéressant par le bon esprit qui y règne. Là gît l'honneur dans toute sa pureté, et l'âme de mon prince doit s'y montrer sensible. Cela sera du meilleur effet.
On dit que M. d'Hénin vous envoie sa démission. Il est important de le bien remplacer. Pauline m'avait persécuté pour vous proposer mon cousin; mais j'y ai résisté, sans lui en dire les raisons. C'est un M. de Saint-Simon (2) ou M. de Vassé qu'il faut préférer à tout. Un homme qui aurait fait la guerre, qui aurait de la fermeté (et elle est plus nécessaire que jamais pour vos gardes), me paraîtrait devoir décider votre choix, et cela plairait à la noblesse, qu'il faut contenter. Ceci est pour vous seul.
(1) Malseigne (Le chevalier Guyot do), né en Franche-Comté, maréchal de camp (9 mars 1788), émigré à la suite des troubles île Nancy (août 1790), où il s'était fait remarquer par une résistance courageuse. Il fut quelque temps aide de camp du roi de Prusse, et rejoignit l'armée de Gondé en 1795. V. sur lui Dugas de Bois Saint-Jost, Paris, Vei-saUfes et les provinces, t. II, p. 324, et Aperçu sur l'ordre de Saint-Georf/e du Comté de Bourgogne, p. 210-211.
(2) Saint-Si7non (Claude-Anne, marquis, puis duc do), né en 1743. Kntré en 1780 au service de l'Kspiigno, il n'en fut pns moins député de la noblesse de l'Angoumois aux Etats généraux. Hotourné en Espagne, il y forma un corps d'émigrés sous le nom de Légion royale des Pyrénées. Fait prisonnier au siège de Madrid en 1808, il fut interné dans la citadelle de Besançon jusqu'en 1814. Il mourut en 1819 dans sa patrie d'adoption, dui\ capitaine-général et grand d'Espagne de 1" classe.
36 COUUHSI'ONDANCK IMIMK
Je crois liés essculiel que Je Iruileiiieul, de vos gardes ne soit pas plus lorl que celui des gardes du corps, et déjà on uuumurait des préféi'euces dounées aux premiers.
Tâchez de décider Monsi<'ur à donner à dîner, à présent que la saison devient rude; car ce geure dévie n'est pas ])ralicable et dégoûte tout le monde. Monsieur peut avoir un fort bon souper pour lui et huit ou dix personnes qu'il y admettra.
J'ai rêvé tout le cliemin à tous ces petits détails, et je profite du départ de Cliahannes (1) pour vous les marquer avec toute la franciiise que donne un vif et tondre intérêt.
Le haron d'Escars (2) marque à Polignac que si le roi de Suède a de l'argent, il s'embarquera, fùl-ce en novembre, et il espère que l'Espagne et la Russie lui en donneront. 11 est furieux contre l'Empereur, et ce sentiment gagne tout le monde ; malgré cela, il ne faut pas rompre, car c'est la première puissance encore.
On est étonné à Vienne et partout que votre protestation n'ait pas encore paru. En France, tout le monde l'attend. Je désire bien de toute manière que notre ami soit en état de la faire proinptement. Pressez pour cet objet; beaucoup de gens indécis n'attendent que cela.
jyjme jg Polignac vous mande une chose très positive sur un projet d'évasion prochain ; cela vient de lieu sûr. Mais parlez du petit Brou; on vous en saura gré. Envoyez un homme exprès pour cela.
(i) Chabannes (Jean-Frédéric de), né en 1762. Il était le fils de Marie- Elisabeth de Talleyrand, née en 1733, mariée en 17o9 au comte de Chabannes. dame pour accompagner de Madame Adélaïde et amie de M. de Galonné. En 1789, elle avait reçu ordre de ne plus paraître à la Cour pour être allée voir M. de Galonné à Londres. Lescuke, Corresp. secr'ele, t.n,p 220.
(2) Escars (Jean-Frani;ois de Pérusse, chevalier, comte, puis duc d'), né en 1747. Maréchal de camp en 1788. Enûgré en 1790. Envoyé par les Princes en 1791 auprès de Gustave III, ensuite à Berlin, où il prit du service. Lieutenant-général le 22 juin 1814. Premier maître d'hôtel du roi le 23 août 1814. Mort le 9 septembre 1822, à la suite d'un des dîners de Louis XVIII, ce qui lit dire aux plaisants ; « Hier, Sa Majesté a eu une indigestion, dont M. le duc d'Escars est mort. »
DU COMTE DE VAUDllEUIL. — 1791 37
Le duc de Polignac a ici une inacliine bien montée pour être désormais instruit de tout ce qui se passera; mais il ne peut vous confier ses moyens par écrit, parce qu'une seule indiscrétion les lui ôterait tous. Il vous supplie de lui envoyer deux fois par semaine un bulletin bien fait et bien arrawpe des nouvelles de France et de tous les pays, et de le tenir au courant des instructions données à Roll, à d'Escars, à Esterliazy et au duc d'Havre, avec lequel on ne communique pas en Espagne. L'intrigue de Godoï y prévaut, et il est bien essentiel d'éclairer sur ce fait important, car il est à la propagande, et l'Espagne y court de grands dangers.
De grâce, écrivez un mot, ou engagez Galonné à écrire au comte d'Antraigues. Il se tue pour vous servir, et il ne reçoit pas la plus légère marque de satisfaction.
On néglige trop aussi Las Casas. Vous me direz que c'était ma faute. Eli bien! j'en conviens; mais c'est que j'en avais au-dessus de mes forces, et si cela avait continué, je devenais fol ou imbécile, et j'en suis encore tout près.
J'ai trouvé M""® de Polignac plus jolie que jamais, la comtesse Diane engraissée et bien portante. Idalie vient d'accoucber avant terme ; son enfant est mort, et Armand en est désespéré; mais la mère se porte bien, et il aura le temps de réparer, si cela n'est pas déjà fait.
Ou'on n'oublie pas dans la protestation de rendre les municipalités, départements et gardes nationales répondants des propriétés et de la sûreté de la noblesse et du clergé. Cet article est bien nécessaire. [1 faut aussi appuyer davantage sur l'intérêt de la religion.
Cbabannes va partir, et je suis obligé de finir en suppliant Monseigneur de recevoir avec sa bonté ordinaire l'hommage de ma tendresse et de mon respect.
3d GÛRRESPOiNDA.NCE IMIME
XGVII M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'AUTOIS
Conversation avec l'Emperear. — Pas de leltre de Coblence. — Prochain départ de l'auteur.
A Vienne, ce 28 octobre 1791.
Nous n'avons pas une lettre de Coblence depuis mon arrivée ici, et il serait cependant important que le duc de Polignac fût plus au courant des nouvelles. On les lui apprend ici, et il devrait au contraire les apprendre aux autres. Cette incertitude, cette ignorance de ce qui se passe rendent sa conduite embarrassante.
Hier j'ai été admis à l'honneur de faire ma cour à l'Empereur, et certes il faudrait que je fusse bien habile pour le prendre par ses paroles. T(d quel, voici le résultat de l'audience que j'ai obtenue. Il eut la bonté de m'apprendre lui-même que la Russie persistait dans ses bonnes intentions, et que l'Espagne aussi était fort animée ; que l'acceptation du Roi n'avait rien changé aux dispositions de ces deux cours. Voilà de l'obligeance et de l'empressement à annoncer de bonnes nouvelles ; mais, en sortant de chez l'Empereur, j'allai chez M. de Kaunitz, oii j'appris que, depuis avant-hier, l'Empereur avait donné l'ordre de recevoir dans tous ses ports le pavillon national. Ainsi donc les propos sont bons et les procédés diamétralement opposés aux discours. Concluez comme vous voudrez.
Ma conversation avec l'Enjpereur n'a pas été longue ; mais j'ai eu le temps de lui dire que dix mille gentilshommes expatriés, manquant de secours, seraient nécessairement forcés de se faire jour l'épée à la main, et qu'il serait impossible de taxer d'imprudence ce qui aurait été inspiré par le désespoir et l'indispensable nécessité ; que certainement les Princes partageraient le sort et les dangers de toute cette noblesse fidèle ; qu'ils avaient du reste prouvé
à l'univers leur patience et leur prudence, et qu il y aurait bientôt une époque à laquelle ils prouveraient leur courage ; et que tous les malheurs qui en pouvaient résulter ne leur seraient pas attribués. J'ai ensuite parlé des bruits qui se répandent d'une prochaine évasion et d'une lettre venant de bon lieu qui l'annonce pour le 27 de ce mois.
L'Empereur m'a paru étonné de cette époque du 27, et ensuite il m'a dit qu'il n'en avait aucune nouvelle directe €t qu'il ne savait que les bruits vagues qui s'en répandent. Il m'a parlé de la prodigieuse émigration depuis l'acceptation du Roi, et m'a demandé s'il était vrai que beaucoup de bourgeois voulaient aussi émigrer.
J'ai répondu que rien n'était plus vrai, et qu'il ne manquait aux Princes qu'un territoire et de l'argent pour les recevoir ainsi que plusieurs régiments fidèles.
On ne m'a rien répondu.
J'ai dit que la réponse des Princes à tous ceux qui voulaient émigrer était que, s'ils étaient en sûreté dans l'intérieur et s'ils pouvaientyêtreutiles, qu'ils y restassent; mais que, s'ils étaient en danger et sans moyens de servir le Roi dans l'intérieur, ils n'avaient qu'à sortir et se réunir aux Princes.
L'Empereur est convenu que cette réponse est juste et sage. Il m'a paru persuadé que l'opinion revient, et que la nouvelle législature est fort méprisée. Il m'a appris que le Roi a écrit au roi de Naples par M. Sacco, chargé d'affaires, pour engager S. M. Napolitaine à quitter le cordon bleu ; le roi de Naples n'a pas cru devoir céder à cette invitation.
Ensuite l'Empereur m'a congédié.
Comme ma le! Ire sera sùremeiit lue, je dois être et je suis de la plus gramle exactitude. Vous en tirerez les conclusions.
J'ai la lièvre depuis quelques jours; je l'avais hier quand j'ai été chez l'Empereur, et j'y souffrais cruellement. J'ai ensuite été un moment chez M. ih' Kaunilz, et
40 GORRESPOx\DANGE LNTIME
je suis venu me coucher. J'ai eu une assez forte transpiration, qui m'a soulagé; mais je crains que cette lièvre ne devienne intermittente, et alors le désespoir s'emparera de moi.
J'avais prié bien du monde do m'écrire, et vos bontés faisaient que je comptais principalement sur vous; mais je n'ai pas reçu un mot de personne. Rivière, Armand, le duc de Laval, Achille (1), M. de Richelieu, M. de Lang-eron, M. de Pracontal, M. de Juig-né, et plusieurs autres attendent le signal pour partir; mais que puis-je leur dire? Quant à moi, je partirai dès que ma santé m'en laissera la possibilité. Quel que soit mon bonheur de voir mes chers et malheureux amis, je saurai m'arracher à ce bien si doux pour me rendre à mon devoir, dès que je pourrai soutenir la route. J'espère être en état de partir le 4 ou le 5 novembre. Je dois croire que vous, qui connaissez si bien le ^orix de V amitié, vous m'auriez mandé de rester quelques jours de plus, si vous aviez pu me les donner. Puisque vous ne m'en dites rien, je résisterai à toutes les instances qu'on me fait ici, et on va en effet bien besoin de moi. La comtesse Diane est retombée malade; M'"^ de Polignac a de fortes douleurs au foie et va commencer de nouveaux remèdes. N'importe, je partirai; mais j'en mourrai. Il y a longtemps que je suis décidé à mourir pour vous.
Daignez faire agréer à Monsieur l'hommage de mon profond respect.
(1) ,^c/<(7/e-Jean-Louis de Montmorency-Laval, huitième fils du duc de- Laval, né le 25 juin 1772, mort le 20 septembre 1793, d'une blessure qu'il avait reçue à la défense du camp retranché de Bodenlhal. à l'avant-garde de l'armée de Goadé. V. (Romain], Souvenirs d'un officier royaliste, t. II, p. 459, note.
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