‹ Correspondence intime du Comte de Vaudreuil et du Comte d'Artois pendant l'émigration (1789-1815); (volume 2)Chapitre 20 sur 49 · RÉFLEXIONS DE M. DE VAUDREUIL · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS DE M. DE VAUDREUIL

Sur les causes morales qui ont amené la chute de l'Empire Français

(inachevé).

Non seulement la révolution qui a plongé dans l'anarchie le royaume le plus florissant doit exciter l'intérêt et la crainte de tous les î^ouvernements, les réunir tous pour défendre et affermir leur autorité, et leur faire abandonner pour le moment tout autre intérêt politique ; mais ils doivent examiner quels ont été les étranges moyens que les perturbateurs du repos public ont employés pour parvenir à leur coupable but, et les causes qui ont amené une aussi effrayante catastrophe.

Je commencerai par en établir les causes: ensuite je parlerai des moyens, et, dans les unes comme dans les autres, peut-être tous les gouvernements en général trouverontils (juobjues leçons utiles; mais sûrement chaque roi, ciia- (jue ministère y en découvrira qui lui seront plus particulièrement propres.

L'esprit phihjsopliique, qui a succédé au beau siècle de la littérature et des arts, brillante par le style et les grâces do M. de Voltaire, par les systèmes et les paradoxes de J.-.I. Rousseau, d'autant plus dangereux qu'il a été mal entendu et mal interprété, me paraît une des principales causes des troubles qui ont détruit la France et qui menacent toute l'Europe. Les progrès des faux systèmes ont été et ont du être pkis rapides cliez un peuple qui a plus d'échU que de solidité, plus d'esprit (juc de bon sens, plus d'élan que de suite; qui, mobile et variable, doit sans cesse changer de modes; qui saisit les objets avec une étonnante sagacité, mais n'en approfondit jamais aucun, et qui porte la prétention et la fatuité jus(|ue sur les sujets les plus sérieux.

Une des principales fautes du règne de Louis XV a éléla

32i CORRESPONDANCE INTIME

destruction des Jésuites, qui pouvaient avoir quelques dangers pour tel ou tel monarque, mais qui étaient moralement les plus fermes appuis de la monarcliie, puisqu'ils étaient les apôtres et les soutiens d'une religion toute monarcliique. Ils pouvaient donc (si on en croit leurs ennemis) nous faire clianger de rois, mais non jamais de constitution. Ils étaient chargés dans toutes les villes du royaume des éducations publiques, qui toutes étaient, d'après leurs principes et leurs intérêts, chrétiennes et monarchiques. Au moment de la destruction des Jésuites, toutes les éducations publiques ont été détruites comme eux, et l'imprévoyance de M. de Choiseul, qui gouvernait alors le royaume, n'a pas su remédier à cet important objet. Les éducations particulières ont succédé aux collèges, et elles ont été p!iilosophi(|ues. De petits abbés et des gouverneurs à gages, tous admirateurs de M. de Voltaire, tous prétendant au bel-esprit, à l'athéisme et au siège académique, se sont, à leur tour, emparés des éducations et ont formé des Ségur, des Noailles, des Custine, des Narbonne, des Périgord, des Castellane, des Lauzun, qu'on citait dans leur enfance et leur première jeunesse comme des pro diges, parcequ'ils faisaientde petits vers, déclamaient tout haut contre la religion et le gouvernement, se moquaient de leurs parents, et croyaient se mettre glo.rieusement audessus des préjugés, parce qu'ils n'avaient dès lors aucuns principes; aussi les vices de ces jolis enfants, grandissant avec eux, en ont fait de vrais scélérats et les plus zélés partisans de la révolution.

Il existait chez M. le baron d'Holbach, homme riche et instruit, une société de philosopiiistes, dirigée par M. de Voltaire et nourrie par le baron d'Holbach, où les Diderot, les d'Alembert, les d'Argental, les Damilaville se réunissaientpour composer des ouvrages qui sapaient les fondements de la religion catholique et ceux de la monarchie. M. Le Roy, lieutenant des chasses du Roi, était le secrétaire de ce tripot littéraire, d'où sont sortis les ouvrages les plus impies et les plus incendiaires, qu'on faisait pa-

raître sous les noms de Fréret, Je Boulanger, et souvent comme ouvrages posthumes de ces prétendus philosophes. C'est par M. Le Roy lui-môme que j'ai appris ces détails, peu de temps avant sa mort, que ses remords ont produite et expiée.

Je ne prétends pas entrer dans les détails des fautes de l'administration : je veux seulement fixer l'attention sur les causes morales qui, dès le règne môme de Louis XV, préparaient insensiblement la cimte de l'Empire français.

Je mets au nombre de ces causes l'insolence et l'ingratitude de M. le duc de Choiseul envers son maître et son bienfaiteur, et les insultes publiques que lui et les siens avaient faites à M'"^ du Barry. C'est à cette époque seulement qu'on a vu commencer l'esprit de parti et d'opposition contre la Cour, qui produisit dans la société et môme dans les familles une division très marquée et (jui depuis a toujours été en augmentant. Que M'"^ de Grammont, ]\jme (i(j Beauvau et surtout M'"" de Choiseul se retirassent sans éclat des cabinets lorsque M"»® du Barry y fut admise et y régnait, personne ne pouvait désapprouver celte conduite, pourvu (juc les formes du respect envers le Roi fussent observées. Mais les propos et la fière contenance de ces héroïnes furent un sujet de s(;andale, plus dangereux (jue l'élévation même de M'°° du Barry. Elles formèrent dès lors une ligue contre la Cour, quoique M. de Clioiseul fût toujours ministre du Roi; l'hùtel de Choiseul et Chanteloup étaient en rivalité connue contre Versailles, et ceux qu'on y admettait étaient de petits conjurés (contre la Cour), (|ui donnaient les noms les plus odieux à ceux qui continuaient de faire leur cour au Roi et à la maîtresse régnante.

Maître encore d'une partie des grâces, M. de Choiseul s'empara des gens de lettres, race mercenaire et méchante, qui obéit avec transport, (juand il faut fronder et calomnier. Nul n'avait de l'esprit, du courage, de la probité, du caractère (grand mot dont on a tant abusé) que ceux qui déchiraient M'"* du iJarry et ses partisans. C'est

dans la société do MM™*^* de Grammont, de Beaiivaii, de Tessé, de Clioiseul, que j'ai vu faire des réputations qui depuis ont cruellement déchu. C'est là où j'ai entendu dire à M™* de Beauvau que M. de Liancourt était le plus distingué de tous les jeunes gens par l'esprit, les connaissances, le ton, la iigure et le courage.

M. de Choiseul fut enfin renvoyé et exilé à Clianteloup, et la mode y entraîna tous les mécontents de la Cour. Un monument de vanité et d'insolence plutôt que de reconnaissance y consacra en lettres d'or les noms de ceux qui visitèrent M. de Choiseul dans son exil.

Je ne prétends pas ùter à M. de Clioiseul des qualités brillantes et de grands talents, qui auraient pu être utiles, si laflatterie ne l'avait pas tant gâté et si la légèreté ne les avait pas annulés. Mais, comme ministre de la guerre, je ne peux m'empêcher de lui reprocher d'avoir ôté les compagnies aux capitaines et donné au choix , et non à l'ancienneté, les lieutenances-colonelles, d'avoir protégé exclusivement des marquis de Boufflers et autres faiseurs de ce genre, qui ont dégoûté tout le militaire et absolument changé l'esprit de l'armée. On conviendra facilement de l'influence que ces fautes ont dû avoir au moment de la révolution qu'elles ont préparée. La défection de l'armée entière n'aurait jamais eu lieu dans l'ancien régime militaire. Comme ministre des affaires étrangères qui lui ont valu une sorte de réputation usurpée, ses fautes me paraissent innombrables, et, sans les détailler, je crois qu'on peut dire avec assertion qu'il étaittrop esclave de la Cour de Vienne, qu'il a donné au traité de Versailles une extension que jamais M. le cardinal deBernis, premier auteur de ce funeste traité, n'avait compté lui donner, et que c'est à M. de Choiseul seul qu'on peut justement reprocher les malheurs qui ont résulté pour la France de cette alliance contre nature. Avoir souffert le partage de la Pologne est encore une faute, impolitiquo à la fois et immorale, dont ses plus zélés partisans ne pourront jamais le laver. Tandis que par un ton d'insolence habituelle

M. de Choiseul choquait et offensait tous les ambassadeurs et ministres étraag>îrs, sa conduite, lâche relativement à la Pologne, fit perdre à la France une partie de son influence dans les affaires politiques de l'Europe. La marine de France fut extrêmement négligée pendant son règne et pendant le ministère de son cousin, M. le duc de Praslin; et c'était à M. de Sartines seul qu'on avait dû le rétablissement delà marine de France, actuellement détruite de manière à ne jamais se relever.

Je passe rapidement au règne désastreux de Louis XVL Tous les malheurs dans lesquels la France est plongée ont pour première cause le choix que le jeune Roi fit. à la prière de ses tantes, d'un vieux ministre usé, léger, insouciant, né impuissant et jaloux, et qui rata, à sa manière ordinaire, les prémices d'un règne conunencé sons les plus heureux auspices.

La première école de ce vieux minisire fut de rappeler les parlements, sans leur imposer des lois qu'ils auraient alors acceptées et qui auraient assuré pour toujours la tranquillité du royaume. 3L de Maurepas avait trop d'esprit et de prévoyance pour ne pas sentir que les parlements, rentrés dans la plénitude de leurs prétentions, finiraient par saper les fondements de l'autorité royale ; mais il sentit en même temps que l'influence qu'il conserverait sur eux jusqu'à sa mort empêcherait les troubles d'éclater de son vivant ; et, peu inquiet de ce qui arriverait après lui, assez vicieux pour en jouir peut-être, il digéra paisiblement jusqu'à la fin de sa trop longue vie.

Habile seulement dans l'art de l'intrigue, il sacrifia lous les ministres qui paraissaient prendre quelque crédit près du jeune Roi, et accoutuma ce prince à des changements continuels, (|ui oui poi-du la France. Quels choix, grands dieux, indi(|ua-t-il au Hoi ! Un Turg()l, chef de la secte économiste, philosophe ennemi de l'aulorité royale ; un Necker, étranger, républicain, protestant, bantjuier, agioteur, etc

{Im siii'e manqui'.)

328 CORRKSPONDANGE INTIME

CCXXXIÏÏ M. DE YAUDREUIL AU COxMTE D'ANTRAIGUES

(fragment)

Sur la guerre d'Espagne.

2 juin 1808 (1).

L'Espagne présente de bonnes cliancos; en saura-

t-on profiter? Une aussi grande et favorable diversion ne déterminera-t-elle pas la Cour de Vienne, toute l'Allemagne et même la Russie à secouer le joug du monstre ? Laissera-t-on encore sortir Bonaparte du mauvais pas où sa fougueuse et inaltérable ambition l'a engagé? Si on ne saisit pas une aussi belle occasion pour délivrer le monde de l'esclavage, les gouvernements actuels et les individus auront mérité cet esclavage lionteux.

M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit Ceci est mon scid et unique testament

Londres, ce 22 juilletl815.

Monseigneur,

Persuadé que je suis que je mourrai de mort subite, d'après les accidents graves et très rapprochés que j'éprouve depuis un an, je veux profiter des moments où j'ai encore

(1) Cette appréciation sur les événements d'Espagne, qui se trouve dans un billet d'invitation à déjeuner, a été écrite à un moment où on connaissait en Angleterre l'abdication forcée de Charles IV et de Ferdinand VII, mais où on ignorait encore le soulèvement général de leurs sujets.

toutes les facultés de ma tête et de mon cœur pour chercher avant tout à être prêt à paraître devant mon Juge suprême et pour remplir un devoir sacré, celui de m'occuper du sort de ma femme et de mes enfants, que je laisse dans cette vallée de larmes dénués de toute espèce de fortune et condamnés à la misère absolue, si l'excellent prince qui depuis trente-cinq ans m'iionore de son estime, et j'ose dire de son amitié, ne s'occupe pas de leur sort. Ceci est donc mon testament, qui ne lui sera remis que quand il aura perdu le plus ancien de ses serviteurs, et, permettez-moi de le dire, le plus tendre de ses amis.

Soyez donc, prince adoré, la seconde Providence des trois êtres chéris que je remets avec confiance dans vos mains. Ils portent un nom qui mérite vos bontés et celles du Roi: jamais il n'y eut une race plus fidèle, {)lus dévouée à ses maîtres et qui les ait servis avec plus de zèle, de courage et d'honneur. Je ne parle pas do mes propres services; quel mérite y a-t-il à vous avoir servi et à vous avoir aimé? mais j'ose réclamer en faveur de ma femme et de mes enfants les services, les vertus de leur père et grand-père le manjuis de Vaudreuil, et, remontant plus haut, de toute ma famille en droite ligne et en collatéraux, qui tous, sans exception, ont bien servi leur Dieu et leur Roi, et sans qu'on puisse y trouver une seule tache. Il n'y a point de vanité dans ce que je prends la liberté de mettre sous vos yeux. Le monde a disparu à mes yeux, et je vais en disparaître. Ce n'est plus le moment de l'orgueil; c'est le moment de ressentir d'en avoir eu. J'ai, de mon vivant, supplié Monsieur de m'obtenir delà bonté du Roi un brevet de duc héréditaire, et Monsieur avait daigné me promettre de le demander. Si je l'avais obtenu, mon fils en jouirait à présent et pourrait par là faire un bon mariage qui réparerait la perte absolue de ma fortune, Je lui fais la même supplique en faveur de mon fils aîné. Quant à mon second Mis, que je crois propre à la carrière politique, ainsi (|uc j'avais en Thon-

neiir d'en écrire à Monsieur, à Gand et à son retour à Paris, je supplie Monsieur de daigner s'en occuper et de lui accorder sa protection. J'avais épousé ma femme dans un temps oijje croyais ma fortune sauvée, puisque Saint- Domingue était à cette époque sous la puissance de l'Angleterre. Au lieu du sort heureux dont je me flattais de la faire jouir, elle n'a éprouvé que tous les dégoûts de la misère. Elle n'a rien reçu, sa légitime n'étant rien moins qu'assurée, puisque les biens de son père ont été envahis par les acquéreurs de biens nationaux. Je demande à Monsieur de la faire bien traiter pour son mérite personnel, pour son ardent royalisme qu'elle a toujours eu et qu'elle a fait passer dans l'àme de ses enfants, et comme veuve enfin d'un homme que Monsieur a honoré pendant plus de trente-cinq ans du nom de son ami.

Mon cœur s'est soulagé par ce testament de confiance. J'attends plus tranquillement l'heure de ma mort.

Le comte de Yaldreuil.

Tablean généalogique de la famille de Vaudreuil, à partir du Xllh degré (1).

Ne sont indiquées que les personnes citées dans cet ouvrage.

XlII. — Philippe de Rigaud, marquis de Vaudreuil, gouverneur du Canada, mort en 1725, ancêtre commun des trois branches décrites dans ce tableau. 11 laissait huit fîls et trois filles, parmi lesquels:

1. Louis-Philippe, marquis de Vaudreuil, qui suit ; 2. Jean, vicomte de Vaudreuil, rapporté après la postérité

de son aîné ; 3. Josepli-Bijacinthe, rapporté après la postérité de ses deux aines.

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