LE COMTE D'ARTOIS A LA COMTESSE DIANE DE POLIGNAG
Procès de Georges Cadoudal. — M'"*^ de Polastron.
Londres, le 18 mai 1804.
J'ai reçu hier, ma pauvre mère, votre lettre du 23 avril. Mon silence vis-à-vis de vous et de votre frère avait deux motifs : d'une part, je craignais d'être le premier à vous
(1) Il n'y avait pas un mois que M""» de Polastron était morte (le 27 mars 1804), à Londres, dans Brompton Grove. UAnnuai Retjister pour l'année 1804 (p. 479) nous apprend que l'enterrement se fit avec une grande magnificence. Le corps avait été embaumé et placé dans un cercueil de idomb, lequel était contenu dans ime caisse en chêne recouverte de velours cramoisi et d'ornements « du meilleur goût ». Le transport du corps jusqu'au cimetière de Saint-Pancrace (où il a été déposé provisoirement jusqu'au moment où il sera possible de l'inhumer à Paris) s'est effectué dans l'ordre suivant: 1" deux employés des pompes funèbres ouvraient le cortège; 2" ensuite venaient quatre prêtres en habits sacerdotaux; 3° puis deux hommes portant l'urne qui renfermait le cœur de la défunte; 4° le cercueil, recouvert d'un drap mortuaire, était porté par les amis de la défunte; S° enfin derrièi-e le cercueil, marchaient dix-huit personnes en deuil.
instruire des dangers auxquels sont exposés des hommes aussi intrépides que dévoués, et, de l'autre, quelle consolation peut vous offrir celui qui n'en a plus aucune à recevoir en ce monde?
Le sort de nos malheureux amis (1) n'est point encore décidé. Ce retard me laisse un peu d'espoir, et peut-être notre cruel ennemi pensera-t-il qu'il est de son intérêt de montrer une sorte de clémence, surtout d'après ses nouveaux projets. Je n'ai pas besoin de vous dire que je le désire aussi ardemment que je puis souhaiter quelque chose.
Vous me demandez de vous ouvrir mon crrur. J'y suis porté par ma confiance en vous: mais, hélas! que puis-je vous dire, sinon que tout est fini pour moi, et que depuis le 27 mars (2) je n'ai plus sur la terre ni but, ni désir, ni espoir, ni même aucun sentiment. Elle réunissait tout; elle animait tout pour moi, et sa mort a rompu tous les liens de mon cœur, de mon âme et de mon esprit. Ah! ma pauvre mère ! personne, non, personne au monde ne peut avoir une idée, (jue moi seul, de ce que cette créature angélique était pour moi.
Vous serez étonnée d'après cela quej'existe, que je puisse vivre avec des humains, que ma santé se soutienne, et que je me sente même encore la force de remplir les devoirs de mon état. Eh bien! apprenez que c'est elle, et toujours elle qui m'inspire; c'est son exemple que je m'efforce de suivre ; ce sont les grandes leçons qu'elle m'a données qui font ma règle ; c'est enfin la ferme confiance de la retrouver un jour qui me fait supporter tout ce que l'anéantissement de mon existence a de pénible et de déchirant. Sans cela, — c'est-à-dire sans la Providence qui m'a parlé par sa voix. — soyez certaine (jue mon supplice serait déjà fini.
Malgré l'excès de mon maliieur, croyez bien, ma pauvre
(1) Il est question du procès de Georges C.Tdoudal, dnns Ic(]uol étaieut impliqués doux des fds du duc de Polignac.
(2) Date de la mort de M"" de Polaslron. V. page précédente.
316 CORRESPOxXDANCE INTIME
mèro, que mon cœur n'est pas fermé aux peines de mes amis, et que je pense sans cesse à l'état cruel de votre frère. Je reconnais bien son âme à la manière dont il nous parle du danger affreux de ses enfants ; excellent homme! Je sens que je pourrais avoir encore un moment de satisfaction, si j'apprenais qu'ils ont échappé à la rage du tigre.
Coiiimejene doute pas que votre frère ne vous ait déjà rejoint, et ({ue cette lettre est pour lui autant que pour vous, je ne lui en écris pas d'autre aujourd'hui, et je vous prie de lui remettre ou de lui envoyer celle-ci.
Oui, ma pauvre mère, nous sonmies bien cruellement malheureux, bien barbaroment déchirés : mais croyez qu'il est possible de se soumettre à la Providence et de s'abandonner à la résignation, puisque j'existe encore.
Parlez de moi à cette pauvre petite Aglaé (J). Corisande (2) est bien gentille , mais je voudrais qu'elle soit avec la Reine ou avec vous. Quelles pertes elles ont faites!
Adieu, ma pauvre mère; aimez-moi: plaignez l'être le plus malheureux, et croyez que ma bien tendre et bien constante amitié ne finira qu'avec moi.
Je ne sais pas oii nous en sommes pour les cent ducats que vous devez recevoir par an. Mandez-le moi, je vous en prie, afin que je puisse donner des ordres en conséquence.
M. DE VAUDREUÏL AU COMTE D'ARTOIS
hisiste pour l'accompagner dans son voyage en Suède.
Twiclcenliam, juillet 1804 (3).
Non, 3Ionseigneur, je ne peux pas me regarder comme refusé pour la demande que je vous ai faite de vous sui-
(1 et 2) Aglaé et Corisande, deux fdles du duc de Guiche. La première fut successivement la femme du général russe Davidov et du maréchal Sébastiani; la seconde épousa lord Tankerville.
(3) Cette lettre est publiée d'après un brouillon de l'écriture de M. de Vaudreuil.
vre dans votre voyage à Varsovie (1), s'il a lieu. Je vous avouerai même avec franchise que j'ai été affecté de la froideur avec laquelle vous m'avez répondu sur ce sujet. Moins que jamais je ne veux m'enorgueillir sur le peu que je vaux; mais, en fait de sentiment, de dévouement, je ne puis le céder à personne au monde, et, quant aux moyens d'utilité, je ne veux pas non plus me classer audessous do ce que je me sens. De tous ceux que vous pouvez mener avec vous (je ne parle pas de vos capitaines des gardes), je suis peut-être le seul contre lequel le Roi n'a point d'injustes préventions, et je ne crois pas pouvoir nuire par mes maniènis et par mes principes à ce parfait ensemble, qu'il est si désirable d'établir entre le Roi et vous. On ne craint pas mon ambition, eton rend justice (j'en suis sûr) à la pureté de mon attachement. Il suflit (jue ce voyage ait quelques dangers pour me donner le (h'sir et, j'oserais dire, le droit de les partager avec vous. Quant à ma santé, elle n'est point un obstacle. La mer ne m'incommode point, et je soulfrirais plus de votre absence, de mes inquiétudes et du chagrin d'avoir été refusé, (jue je ne pourrais souffrir de quelques fatigues que je suis plus (|ue jamais en étal de supporter. C'est donc avec toute la ciialeur possible (jue je prends la liberté d'insister en cette occasion, la dernière peul-ètre qui se présentera à mon zèle. Consolez un serviteur, et daignez rassui'er un ami, que vous avez, je l'avoue, sensiblement aflligé. Me regardez- vous donc comme un homme fini et devenu tout à fait inutile? Ah! Monseigneur, mon amour pour
(1) Les différents événements qui avaient iii;in|iii' la prcmiore nioilio de l'année 1804 (en février le procès de .Aloroiiu, l'iclic^Tu et G. Cidoudul, le •il mars la mort du duc d'Kri^'iiien, le 18 mai la proclamation de rKmpire) aviiieut fait désirer à Louis XVIll une eiilrevue avec sou frère. Elle n'eut lieu qu'iiu mois d'octobre de cette année, et non pas à Varsovie, mais à Calmar eu Suéde.
A Cidmar, furent arrêtés, d'un comnmn accoid entre les deux frères, les principes (jui devaient j)rèsider à une restatwalion de la nmnarcliie des ijourbuns. Ils furent rendus puhlics par la déclarati(m de Louis XVIll, dalée (\u'2 décendire 1804, sans indication de lieu. Dès le ."i juin 1804, Louis XVllI avait prjtcslè auprès de toutes les cours contre la proclaniutiou de l'Kmpire. (T. E. Uauukt, Lts liourbuns en Husfie.)
vous est un feu sacré, qui ne s'éteindra qu'avec ma vie et qui me donnera toujours des facultés pour vous bien servir lant que j'existerai. Je ne peux me ranger dans la classe où peut-être quelques personnes voudraient me ranger ; et j'ose croire que la voix publique m'en dédommage. Mais c'est surtout près de vous que je désire conserver mes anciens droits, et j'ose en appeler à votre cœur et à vos souvenirs. Je ne crois pas qu'il me soit nécessaire de vous renouveler l'assurance que mon premier sentiment est pour vous par devoir, par tendresse et par reconnaissance.
CCXXVIII LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL
Le voyage est encore incertain. — Exécution de Georges et de ses
co-accusés.
Londres, Sjuillel 1804.
Tu es un drôle d'homme; mais sois sûr, mon ami, que ta lettre est loin de m'avoir fait de la peine. A présent, je te dirai: 1° que mon voyage est encore très indécis; 2° que, si je le fais, il sera très court: 3'^ enfin que mon projet, si je fais le voyage, est d'aller tout seul avec mon fils et une ou deux personnes insignifiantes pour les affaires. Je pense que je n'ai besoin que de moi dans cette occasion, et que j'en serai plus fort. Voilà, mon ami, pourquoi je t'en ai parlé légèrement; mais crois que je n'en suis pas moins sensible à ce qui me prouve que tu m'aimes bien.
On a répandu hier que le malheureux Georges avait péri avec onze autres, et que ceux qui ont eu leur grâce étaient condamnés à quatre ans de prison. Cela ne s'est
point confirmé aujourd'hui; mais je crains bien que la chose ne soit que trop vraie.
Adieu, cher ami: je te ferai dire quand j'irai te demander à déjeuner; mais ce ne sera pas de quelques jours.
GCXXIX M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Insiste de uouveau pour accompagner le prince dans son voyage.
Twickenliam, juillet 1804 (1).
C'est ce que M. le duc d'Orléans m'a communiqué, Monseigneur (et il m'a dit vous en avoir parlé), qui m'a décidé à insister vivement pour avoir l'honneur de vous suivre dans votre voyage, s'il a lieu. Il paraît que c'est de bon lieu qu'il a reçu l'avis des [dangers qu'il allait courir dans sa course, dont Buonaparte est instruit, et vous voulez que je renonce à vous accompagner, lorsque les dangers sont encore plus grands pour vous que pour lui ! Il faudra bien me soumettre à votre volonté; mais j'en serai bien malheureux, et j'appelle encore de cette détermination et de ce refus.
Vous m'auriez bien mal entendu, Monseigneur, si vous m'aviez cru la prétention de vouloir être de quelque chose dans votre entrevue et dans vos conversations avec le Roi. Je sais parfaitement que pour cet objet vous n'avez besoin de personne, et que, seul (connue vous me le dites), vous n'en serez que plus fort ; mais je dis (|ue ma présence ne déplaira pas, parce que j'ai la certitude que les injustes préventions (jue le Roi a contre d'antres n'existent pas pour moi. 11 n'en résultera donc <jue le très grand avan-
(d) Imiirinié d'après un brouillon de récriture de M. de Vaudrcuil.
tage pour moi do vous suivre, do voillor sur vous, de pouvoir vous être de quehjue utilité pour les écritures, pour les rédactions, s'il y en a à faire.
En outre, il se peut, si le Roi cliang:eait de place et si vous le suiviez dans les premiers moments de son établissement soit en Suède, soit en Russie, il se peut, dis-je, qu'alors il vous fût agréable d'avoir près de v(jus un homme décoré, honoré de votre amitié, capable de parler avec ciialeur, pour l'envoyer d'avance dans une de ces deux cours. Je crois, sans trop me priser, pouvoir être utile dans ce cas plus que des personnes insignifiantes pour les affaires, comme celles (jue vous comptez mener avec vous. Non, je ne résisterais pas à mes justes inquiétudes pendant un voyage si dangereux pour vous, si j'en attendais à Londres le résultat; au lieu qu'en vous suivant, je n'en aurais point, puisque j'en partagerais les périls.
A qui pourrez-vous parler mieux qu'à moi du passé, du présent et de l'avenir? Qui vous entendra mieux? Qui sentira comme moi tout ce que vous sentez? Oui, mon cher prince, j'ai l'orgueil de croire que je vous serai agréable, et moi, je sens le besoin d'être avec vous.
J'attache aussi du prix à faire ma cour au Roi , et à M. le duc et M'^Ma duchesse d'Angouléme sous vos yeux, d'y paraître comme le plus ancien, le plus dévoué de vos serviteurs, oserai-je dire, de vos amis.
Je me crois propre à toute autre chose qu'à faire votre partie de whist; c'est là surtout que je ne vaux rien, et je suis forcé d'en convenir; partout ailleurs je vaudrai quelque chose, parce que je vous aime, pour vous-même, autant qu'on peut aimer.
Je vous supplie de croire, ^lonseigneur, que je n'ai pas dit un mot àM. le duc d'Orléans de votre projet de voyage; je sens trop la nécessité du secret; mais c'est la communication qu'il m'a faite de la lettre qu'il a rof'ue, qui a redoublé mon désir de vous suivre. Soyez tranquille à cet égard : je vous donne ma parole de n'en avoir pas parlé. Les papiers ne disent encore rien de la déplorable nou-
velle qui s'est répandue, et j'espère (ju'elle n'est pas fondée. Cependant je suis bien loin d'être sans alarmes. Tant que nos braves amis seront sous la griffe du tigre altéré de sang-, je frémirai pour eux. Ah ! que j'envierai leur morti Ils auront péri pour vous et pour l'honneur.
Il paraît que la Russie se prononce. Elle doit entraîner le reste, et alors ou vous resterez pour mieux faire, ou vous partirez avec moins de danger; mais, mon cher prince, n'abandonnez pas au chagrin votre vieux serviteur, qui est encore assez jeune pour vous bienservir.
CGXXX LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUÏL
Lettre de crédit pour les amis condamnés. — Persiste dans sou Ojtiniou quant au voyage.
Londres, mercredi 11 juillet (1804).
Je joins ici, mon ami, la lettre de crédit pour M. O'Donnell ; vous la lui enverrez , en le prévenant de l'usaoe qu'il en doit faire; mais, coinnio nos malheureux amis sont condamnés à quatre et à deux ans de prison, je crains qu'ils n'en lassent pas usage d'ici à longtemps. La mort du brave Georges et de onze autres n'est que trop confirmée : il est mort en héros fidèle et chrétien, et il n'en est que plus regrettable.
Tout ce que M. le duc d'Orléans t'a dit ne peut avoir aucun rapport (juelconque à mon voyage. S'il a lieu, je persiste dans mou o{)ini()n, et je crois que j'ai raison; mais je t'en écrirai un peu plus.
S'il fait beau samedi, j'irai déjeuner chez toi vers onze heures ; je ne mènerai que le chevalier et Louis.
J'embrasse mon ami de tout mon cœur.
H. fl
Embrasse tes cnfanls pour moi. et dis bien des choses à M"-^ de Yaudreuil.
CGXXXI
LE COMTE DARTOIS A M. DE YAUDREUIL
Lettre à O'Doanell avec l'argent pour les amis condamnés. — Anniversaire du départ de Versailles. — Persiste à faire seul le voyage.
Londres, ce 17 juillet 1804.
J'ai reçu hier au son-, mon ami, tes deux lettres de lundi. Celle que tu écris au comte O'Donnell est parfaitement bien, et, comme nous ne pouvons pas calculer les événements, je ne vois que de l'avantage à ce que tu la fasses partir par le premier courrier du comte de Wurtemberg.
Oui, certes, mon cœur a joui de pouvoir te rendre un petit service: tu as pu deviner l'efïet que cela a produit. D'ailleurs il est hors de mon caractère de vouloir faire pitié, et, quand je prends assez sur moi pour me trouver avec du monde, je renferme dans mon cœur ce (jui le ronge chaque jour davantage. Hélas ! mon ami, il y a aujourd'hui quinze ans que nous nous éloignions de notre pays pour éviter une mort inutile. La vie m'était bien chère alors; maintenant je n'existe plus (jue pour demander à Dieu d'abréger mon supplice et de me pardonner le bonlieur dont j'ai joui.
Sois sur que je ne calcule en rien ; passe encore la fatisTue. mais, si le voyage a lieu, j'ai toujours la ferme conviction qu'il vaut mieux que je sois entièrement seul de mon bord.
Il n'v a pas la moindre nouvelle.
Adit'U, mon ami : à vous revoir bientôt; je t'embrasse de tout mon cœur.