‹ Correspondence intime du Comte de Vaudreuil et du Comte d'Artois pendant l'émigration (1789-1815);Chapitre 1 sur 25 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La Révolution française, qui a décrété l'égalité, n'a détruit ni les flatteurs, ni l'esprit de flatterie ; le peuple souverain en sait quelque chose. Ce qui a péri avec l'ancien régime, c'est le courtisan, cet être souple et tenace, important et inutile, qui mettait son amour-propre à être un reflet d'autrui, et se croyait plus chez lui à Versailles que le Roi lui-même. Son histoire morale, écrite par La Bruyère, est de tous les temps et tient en quelques pages, mais sa pliysionomiea varié suivant les pays et les règnes. En France, il porte, un peu comme l'iiomme de lettres, la marque des temps où il a vécu. Sous Louis XIY, il a été ou hien un glorieux élevé à des fonctions au-dessus de ses mérites, ou un dévot de l'étiquette, attentif à noter le moindre pas de son maître, Villeroi ou Dangeau; sous Louis XV, il est devenu ce roué sans cœur, cet académicien sans orthographe, contemporain et complice des vices de trois générations, qui se nomme le maréchal de Richelieu; enfin au temps de Louis XVI, ou plutôt de Marie-Antoinette, il se transforme en liomme sensible, il devient le beau Vaudreuil, protecteur des beaux-arts, faiseur de petits vers et de grands compliments, ami fidèle du comte d'Artois, chevalier non moins fidèle de la duchesse de Polignac, et c'est celui-ci que nous allons voir se montrer, non sans originalité, entre les deux grandes p issions de sa vie, à plus d"une page de ce livre.

VI INTRODLCTIO-N

Joseph-IIyacinlhc-FrançoisdcPaule deRigaud.comlc de Vaudrcuil, ligure à peine, à la dérobée, dans l'histoire, au troisième ])lan; dans la chronique deson époque, il fut plusieurs années sur le premier, ou peu s'en faut. Sa famille élait une des plusanciennes duLang-uedoc. Son grand-père, mort gouverneur du Canada en 172.j, avait eu huit lils, qui s'étaient presque tous distingués au service du Roi, principalement sur mer et aux colonies. Un d'eux commandant en chef des Iles sous le Vent, épousa la fille d'un (les plus riches colons de Saint-Domingue, et c'est de cette union que naquit notre héros, le 2 mars 1740.

A l'âge de dix-neuf ans, le jeune Yaudreuil prit rangdans l'armée, plutôt, ce semble, parrespect pour ses traditions de famille que par véritable esprit militaire (1). Durant la guerre de Sept ans, il lit ^campagne dans l'étatma;or du prince de Soubise, le vaincu de Rosbach. Ce nélait pas prendre le plus rapide chemin pour arriver à la gloire, c était du moins combattre en haute et brillante compagnie.

La paix faite, il oublia vite le métier des armes : on ne le verra ni en Amérique ni en Russie, parmi les brillants vohtniaires d Vorktown ou d'Ismaïl. Sa vocation, son ambition étaient ailleurs, et, jusqu'à près de quarante ans^ il vécut autour de Veisailles, confondu dans la foule des genlilsho;nmes. La mort de son père en 1764, suivie bientùLde celle de sa mère, lui avait valu la jouissance d'une grande fortune; les revenus considérables qu'il tira de sesplantatiois dj Saint-Domingue lui permirent d'être obli-

(1) V. au t. 11 l'Appen-liielL

géant toujours, magnifique à l'occasion. Il n'était pas jusqu'à son origine créole qui ne concourût à le mettre en évidence : nesuflisail-il pas alors d'être Américain de c(rur ou de naissance pour plaire à ceux qui avaient applaudi Alzire ou qui lisaient les Incas?

X ces avantages, le jeune Yaudreuil joig'naitles qualités extérieures (pie le monde recherche dans ses favoris : un visage agréable, des manières nobles et attrayantes, une conversation variée, l'art de donner au badinage et à la galanterie les formes les plus respectueuses. Il n'y a que deux hommes, disaitla princesse d'Ilénin, qui sachent parler aux femmes, Lekain sur le théâtre et M. de Yaudreuil à la ville (i). Il lisait bien les vers, contait à merveille, et chaulait avec goût les ariettes à la mode. La chronique d'alors le fait bien débuter, comme virtuose de salon, cliez lainaréchale de Luxembourg, par une chansondont le choix semble fort invraisemblable, mais elle le montre aussi figurant dans les quadrilles costumés de la Cour, et montant en rival de Mole, sur les scènes de société, chez le duc d'Orléans à Bagnolet, chez la duchesse de Bourbon à Petit-Bourg, chez le comte de Clermont à Bernv. Grimni le proclamera un jour le meilleur acteur de société qu'il y ait peut-être à Paris (2). Sa politesse semblait à tous partir du cœur, et sa bienveillance ne se refusait à personne. Il mettait assidûment en pratique ce conseil d'un ^ieux courtisan d'alors : Dites du bien de tout le monde, en attendant l'occasion d'appliquer cet autre : Demandez tout ce qui vaquera.

Celte occasion finit par s'offrir naturellement à lui. On sait quel rôle les Polignac ont joué autour de Louis XVI pendant la plus grande'^'parlie de son règne. Une jeune femme sortie de la noblesse de province, Yolande de Polastron, comtesse de Polignac. conquit sans y penser la

(1) M°° de Gexlis, Souvenirs de F cl ici e.

{i) l'APiLLox DE LA^^EnTii, Jow'iiul , 19 jaiivici' et2févrior 176.''. — Colm% Journal historique, t. II, p. 303. — D'Ouekkiucii, Mémoires, t. 1', p. 199. J. Grimm, Correspondance {Ed. Tourneu.x, i. Xll, p. 4:27),

Vm INTRODUCTION

fiixciii't't l'amilic Je la reine Mario-Antoinette; ile\enue suc'cessiveinoiil ducliessc, ^ouvei-iiante des Enfants de France, elle siinposa au couple royal avec tout un cortège de parents et d amis. A sa suite, les femmes se monti'cnt dahoi'd : ce sont sa helle-so'ur, la comtesse Diane, laideron plein d'esprit, devenue, en dépit de ses mœurs, chanoinesse et dame d'honneur de Madame Elisabeth ; puis son aulre belle-sœur, la languissante et sentimentale M'"*^ de Polastron. bientôt objet des hommages assidus du comte d'Artois; puis sa (ille. la duchesse de Guiche. ({ui atl'ra aussi un moment, dit-on. les regards du prince. Auprès (Telles, les hommes. — je mels à part lecausti(|ue et sournois baron de B(!senval, — font moins brillante hgure. M. de Polignac, homme plein de droiture et d'honneur, disent les contemporains, laisse venir la fortune à lui sans prendre la peine de la justifier; et, s'il joue quelque rôle, c'est sur le théâtre de ïrianon, oii on l'habille en jeune preniièi'c; dans les pièces trop lestes pour qu'aucune femme ose y parjiilre (1). M. de Polastron est une « nullité (jui joue du violon (2) ». M. d'Adhémar, raimable chanleur, disparaîtra bientôt dans les honneurs lointains d'une grande ambassade. Le seul avec lequel il fallait compter, c était le brillant cousin qui était a\ant tous dans le cœur de la favorite, c'était Vaudreuil.

Depuis plusieurs années, M^^ de Polignac exerçait suison jeune parent le pouvoir discret et pourtant souverain de ses charmes. La mode était à ces liaisons, amitiés passionnées ou mariages de la main gauche, qui prétendaient corriger, au nom de laphilosoj)hieet de la nature, les unions nées des convenances et des intérêts de famille et vainement consacrées par la religion. Un sentiment indécis, flottant, selon les tempéraments et les caractères, de la chevalerie au libertinage, les avait créées, et le temps en légitima quelques-unes aux yeux du monde. En fut-

(li Corrjspondaice, etc., publiée par M. de Lcscure, t. I, p. 336. (-2) TiLLY, Mémjlres. Gl'. la leUre dj Vuudreuil du 13 mars 1790 (t. I" p. 141).

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