‹ Correspondence intime du Comte de Vaudreuil et du Comte d'Artois pendant l'émigration (1789-1815);Chapitre 2 sur 25 · L E COMTE DE V A U D R E U I L IX · texte numérisé non relu

L E COMTE DE V A U D R E U I L IX

il (le {)lal(uii(ju;'s? On l'a affirmé; mais nul no croii-a (ju'il V en ait eu une seule exempte, comme disait Cliaminrt. de jouissance, de mémoire ou de désir. L'auteur de la Xokvelle //t'Yoi'^e commandait alors aux intelligences; on suivait volontiers son exemple et celui de l'imag-inaire Saint- Preux, sans croire manquer au devoir, dont la notion avait bien cliango depuis qu'on se piquait de ne plus croire au fruit défendu. Entre la vertu et le vice, la sensibilité servait de trait d'union; elle tint liés, pendant de longues années, sans que personne fût scandalisé ou même étonné, la ducbesse de Bouillon et le prince Emmanuel de Salm, 3j[me Je Rocbefort et le duc de Nivernais, M'"^ de La Reynière et le bailli de Breteuil, M'"* de Sabran et le cbevalirr de Boufflers. M™^ de Coisrnv et le duc de Lauzun. Tout eu laissant g-loser sur ses g-alanteries passagères auprès de M"^^ deCliàlons et ses tendres assiduités auprès de M""- Vigée- Lebrun, Yaudreuil prit et garda auprès de l'amie de Marie-Antoinette une place qui ne lui était contestée par personne, parle mari moins que par tout autre.

Une tradition de famille, dont je ne garantis point l'exactitude, a entouré de circonstances assez romanesques l'origine de cette liaison. Yaudreuil, dit-on, était vivement sollicité par sa sœur. M'"' de Duras, de sousciàre à un projet do mariage entre lui et une de ses parentes éloignées, M"" de Polastron, encore enfant. 11 se laissa conduire au couvent où la jeune personne était élevée; mais celle-ci ne promettait point, à ce qu'il paraît, de devenir ce qu'elle fut plus tard, une fournie séduisante entre toutes. Yaudreuil, en la quittant, s'exprima sur son compte en termes j)ou tlatteurs, et assez baut pour que la petite pensionnaire l'entendit. C'en fut fait bien entendu de tout espoir d'alliance. Quebpies années plus tard, Yaudreuil rencontra à Yersailles une dame dont la beauté le cbarma; il ne reconnut point en elle la cousine dédaignée, et n'en fut que plus étonné en apprenant son nom. Dès ce jour, il en devint éperdurnent amoureux, et sa passion, bientôt partagée, devait durer jusqu'à la mort de celle qui en fut l'i^bjct. Le liancé

X lnt;u)dl:gtio.\

malgré lui dn M'" do Polastron no so maria point pour roslor invariablomoni fidèlo àM'"^ do Polignac, et, emporté par l'exaltation d'une âme aimante, porta sa chaîne non seulement avec docilité, mais avec orgueil.

(juoi qu'il en soit de cette anecdote, il est certain que Vaudreuil enlra dans l'intimité de sa cliarmante cousine avant que celle-ci devînt la toute puissante favorite de la reine do Franco. Lourliaison avait déjà un passé lorsqu'il lui adressait dos vers, faible imitation dos Vous et des Tu de Voltaire, datés de 177o. et où il regrette pour l'un et pour l'autre, au nn'lieu du tumulte do la Cour, les charmes d'une vie solitaire et retirée (l). Quant à lui, sa véritable entrée en scène à Versailles, l'heure à laquelle il devint un personnage important, est signalée par les contemporains vers la fin de 1779. Le 10 oclobro, Mercy, qui a semblé l'ignorer jusque-là, mande à Timpératrico Marie-Thérèse l'importante libéralité dont Vaudreuil vient d'être l'objet, par rentremise de la comtesse Jules. L'adroit créole, sous prétexte qu'à cause de la guerre, il ne tirait rien de ses propriétés d'Amérique, venait do se faire attribuer trente mille livres do pension jusqu'à la paix. Pour en perpétuer le profit, il aurait échangé à temps cette pension, de l'aveu do la Reine, contre un domaine obtenu par le crédit du comte d'Artois (2). Ce no fut pas tout : peu de temps après, il se faisait comprendre dans une promotion do maréchaux do camp, et, ce qui no le touchait pas moins, il était investi d'une charge de cour bien rétribuée, celle de grand fauconnier. Ses fonctions se bornaient, la chasse au vol n'étant plus en usage, à recevoir solennellement les gerfauts d'Islande offerts par le roi de Danemark, ou les faucons envoyés de Malte.

Enfin, en mai 1780, tout Versailles venait en quelque sorte au devant do lui. Écoutez plutôt Grimm : « M^e la comtesse do Polignac vient d'accoucher, à Paris, dans la

(1) Y. au t. II rApp(îndiceIV.

(2) Mercy à Miirio-TluTùse. 16 octobro 1770. Marie- Antoinette à Marie- Thérèse, 1G avril 1780. (Recueil cI'Arveth et Gei'fhov, t. UI, p. 3Gl> et 418.)

maison de son meilleur ami, le comte de Vaudreuil. sa propre maison n'étant pas encore propre à la recevoir. Aussitôt que la Reine l'a su, elle ne s'est pas contentée de l'aller voir, de passer une journée tout entière au pied de son lit, elle a engagé le Roi et toute la Cour à venir s'établir à la Muette, uniquement pour s'en rapprocher le puisqu'il était possible.... Le Roi abien voulu partager les empressements de la Reine; il a été voir luimême M"!^ la comtesse Jules le troisième ou le quatrième jour de ses couches (1)... » L'iiùte de la favorite bénéficia sans doute pour lui et les siens de ces visites inattendues; on le verra bientôt décoré du cordon bleu, et nommé gouverneur ad honores de la citadelle de Lille, aux appointements annuels de six mille livres.

L'amitié d'un prince du sang couronna et assura cette série de faveurs. Le brillant étourdi qu'on appelait alors le comte d'Artois se laissait attirer chez les nouveaux amis delà Reine par sa passion naissante pour la comtesse de Polastron. Vaudreuil, qui sentait parfois M"!" de Polignac rebelle à ses vues d'ambition ou d'intérêt, trouvait à propos près d'elle un prince pour plaider au besoin sa cause : d'ailleurs, habitué cà regarder comme siens tous les parents de son amie, il ressentait pour M™" de Polastron la tendresse inquiète et sérieuse d'un frère aîné (2). Grâce à elle, ses relations avec le comte d'Artois gagnèrent en intimité et en familiarité, En 1782. il se fit désigner pour le suivre en Espagne, au siège de Gibraltar, visita avec lui les tranchées sous le feu de l'ennemi, et le souvenir des dangers courus côte à côte comme celui des affections communes consacra entre eux une amitié à toute épreuve.

(I)Grimm. Correspondance (mai 1780), t. XII. p. 401. L'enfant qui servit de prétexte à cette faveur sans exemple devait être le trop fameux ministre de Charles X en 1830.

« J« partis en juin 1780 pour Vienne... C'est de Paris et de la rue Bourbon, de chez la duchesse de Polignac, qui venait d'accoucher et chez qui j'avais diné avec la Reine, que je partis. » (Prince de Ligne, Mémoires.)

(2) Lettre du 2 octobre 1790 (t. I", p. 315).

XU INTRODUCTION

Abrité ainsi derrièro l'ami de la lleiiio ct'.lo frère (lu Roi, Vaudi-euil linit par régenler sans Lruit et animer de sa vie propre la société intime, restreinte, qui servait de refuge à Marie-Antoinette contre les ennuis de la royauté. Il était à peu près le maître du logis dans l'appartement où la gouvernante des Enfants de France recevait presque chaque soirsasouvoraine. et où le Uni, un peu dépaysé etmal à l'aise, était parfois traité en importun. Enfin il tenait, au sens strict du mot, le premier rùlé sur le petit théâtre de Trianon ; il était le compère Colas dans Les deux Chasseurs et la Laitière^ Richard dans Le Roi et le Fermier, le devin àa^ns Le Devin de Village; il jouait au naturel, d'après le Roi, le personnage du jaloux Dnrmilly dans T<es Fausses Infidélités de Barthe; enfin, le 19 août 178u, déguisé en comte Almaviva, il devenait pour quelques heures l'amoureux de Rosine sous les traits de Marie-Antoinette. Les ennemis de V Autrichienne voulurent voir là autre chose (ju'une comédie. Vaudreuil figurait dans leur pensée sur cette liste d'amants apocryphes illustrée déjà des noms de Lauzun et de Coigny. Or, s'il en est un à écarter, c'est assurément l'Almaviva de Trianon. Non seulement il ne fut jamais aimé, mais de fait il fut toujours suspect. Marie-Antoinette sentaitinstinctivement que Vaudreuil remplissait un cœur où elle n'eût jamais trouvé sa place trop grande, et les froissements réciproques entre elle et son impérieux sujet aboutiront un jour, la politique aidant, à une réelle mésintelligence (1).

Pour n'être pas un favori, Vaudreuil jouit néanmoins, à certains moments, d'un crédit sans bornes. Tl aimait trop ses aises et ce qu'un de ses amis a appelé la douceur de vivre, pour se donner le souci des affaires, et n'avait point d'idées à offrir aux gouvernants; mais sa main se faisait

(1) n Faut-il répéter, dit Tilly dans ses Mémoires, qu'il y a eu des personne? graves qu'on n'a pudissuiider del'existeneed'un commerce intime?.. La Reine ne rendait pas même justice à M. de Vaudreuil; elle sentait pour lui, ainsi que je peux l'aflirmer, une espèce d'éloignoment, pour ne pas me servir de l'expression plus forte de répugnance: elle était prête de faire plus que de ne pas l'aimer. »

LE COMTE DE VACDREUIL XIIl

sentir partout et son pouvoir était occulte, mal défini, sans responsabilité comme sans limites. Indifïérent à l'administration et à la politique générale, Vaudreuil se passionnait pour les questions de personnes et les « trigauderies de Cour » ; il entendait être, entre un clavecin et une table de quinze, l'arbitre des grâces et, dans les cbangenients ministériels, le nom qu'il avait soufflé à la Reine, par l'intermédiaire de la favorite, finissait par se trouver dans la bouche du souverain. Il eût donné, s'il eût pu, le portefeuille de la marine au chef de sa maison, le marquis de Yaudreuil; il réussit en revanche à faire disgracier le prince de Montbarey, ministre de la guerre, qui avait refusé à lui et aux siens de lucratives survivances, et Ségur et Castries, quand ils arrivèrent au pouvoir, durent un peu se considérer comme ses obligés (1).

Son influence est encore plus sensible dans les intrigues qui portèrent Calonne au contrôle général des finances, et l'y soutinrent pendant plusieurs années. Avec le garde des sceaux, le lieutenant de police et la moitié de la Cour, il dirigea la faction favorable à ce ministre contre les débris du parti Clioiseul, favorable à Necker. Lorsque le marquis de Yaudreuil fut injustement menacé de passer en jugement pour sa conduite à la bataille navale des Saintes, il crut pouvoir intervenir avec autorité en sa faveur. On racontait même alors qu'il était allé trouver le maréchal de Castries, et qu'il l'avait pressé si vivement que celui-ci aurait fini par dire: « Mais vous oubliez, Monsieur, que vous parlez à un maréchal de France et à un ministre du Roi. — Je ne puis l'oublier, aurait répliqué Yaudreuil, puisque c'est moi qui les ai faits : ce serait à vous à vous en souvenir (2). »

A Calonne. qui tenait les clefs du trésor, il paraît avoir demandé surtout des services en rapport avec la situation

(1) Correipondance, clc, publiée par M. de Lescuro, t. I, pp. 324,371. — Montbarey, Mémoires, t. III, p. 269. Cf. p. 8-11.

(2) Mémoires de Bachawnont, 16 janvier 1784.

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