XL VIII INTRODUCTION
eût suffi, relui qui résume l'élégie consacrée par le poète Brifaut à sa mémoire (1) :
Vaudreuil se fit^aircer ; ce fut là sa science.
Lui-même avait souhaité pour son nom dans l'histoire, et tracé d'avance cette simple mention : « Le digne fils d'Henri IV avait pour ami Vaudreuil (2). » Son vœu est exaucé, et son souvenir, réveillé par la puhlicalion de sa correspondance, ne saurait plus être séparé de celui du prince en qui l'ancien régime expirant eut sa plus complète imaffe.
(1) V. au t. II l'Appendico V.
(!') Leltro du 17 juin 1791 (t. I, p. 392).
DU
C031TE DE A AUDREUIL
M. DE VAUDREUIL A LADY ELISABETH POSTER (1
Regrets de n'avoir pu allerà Spa. — M. de Vaudreiiil et le comte d'Artois vont rejoindre la ducliesse de Poligaac.
A >'amur, ce 1" août 1789.
Je suis Lieu fâché, aimable mylady. que les circonstauces aient positivement empêché mou compagnon de vovage (2) d'aller à Spa. J'aurais goûté une véritable consolation en vous vovant et en parlant de mes peines à deux personnes (3) qui, j'en suis sur, y prennent un vif et tendre intérêt ; j'aurais eu un grand plaisir à vous entretenir de notre respectable et mallieureuse amie (4;. qui soutient ses revers avec un courage plus qu'humain et avec la force que donne la bonne conscience.
(1) Une notice détaillée sur lady Elisabeth Foster se trouve dans les Lettres de la marquise de Coigny publiées en lSî^4 (Paris, Jouaust). {'1) Mon compagnon de voyage. Le comte d'Artois.
(3) Deux personnes. Lady Elisabeth Foster et la duchesse de De\ onshire.
(4) Notre respectable et malheureuse amie. La duchesse de Polignac. Elle avait quitté Versailles dans Li nui: du 1(J au 17 juillet, avec son mari, leur lille la duchesse de Guiche, et la comtesse Diane de Polignac, sœur du duc.
U CORRIiSPONDAxNCH LN'TIME
r>()us allons la rcjoiiidn'. Comment ai-je pu m'en séparer? Quelle marque (rjttlachemont j'ai domiée à mou compagnon do voyage en le suivant par une route opposée à celle que tenaient mes amis! Nous en avons eu des nouvelles fraîches ; ils sont tous en bonne santé; dans douze jours, je serai avec eux, et j'oublierai une partie de mes maux. Ma santé se soutient en dépit de mes chagrins, et mon âme, plus sensible que jamais, me donne des forces.
Recevez et faites agréer à votre aimable amie les tendres assurances de mon attachement et de mon respect.
Vous pourrez m'écrire, si vous avez cette bonté, à Bâle, en Suisse, poste restante.
Nous partons demain.
M. DE YAUDREUÏL A LADY ELISABETH POSTER
Il a trouvé tous ses amis en bonne santé, — Sacrifice fait au comte d'Artois. — La famille Polignac.
A Borne, ce IG août -J789.
j'ai reçu, en arrivant ici, aimable mylady, votre lettre pleine de bonté et de sensibilité. Mes amis (1) en ont partagé avec moi la reconnaissance, et me chargent de vous la témoigner. Je les ai trouvés tous bien portants, bien courageux, supportant leurs revers avec la force et le calme que donne la bonne conscience. Me voilà réuni à eux, et rien au monde ne peut plus m'en séparer; on n'est pas deux fois en sa vie capable d'un sacrifice tel que
(1) 3/e.ç amis. La famille Polignac. Elle était composée à ce moment du duc et de la duchesse, de leurs trois fils Armand, Jules et Melchior, de liHU" fille la duchesse de Gmclie, de la comtesse Diane de Polignac, sœur du duc, et de M'"" do Polastron, femme du frore de la duchesse. Tout ce monde s'était établi àGunmiclingon, à une lieue de Berne. Le comte d'Artois y avait également loué une maison : il y resta jusqu'au 31 août. V. Choulot, Mémoires et voyages du duc d'Enghien, pp. lo.3, l.iil et IG4.
DU COMTE DE VAUDREUIL.-i789 3
«elui que j'ai fait en les quittant à Versailles , pour suivre M. le comte d'Artois. Ce qui m'y avait déterminé, c'estque je croyais les dangers de M. le comte d'Artois sur la route plus grands que les leurs; je ne pouvais pas croire que la fureur populaire pût se diriger contre des femmes, dont la beauté et la bonté devaient être la sauvegarde. J'ai frémi en apprenant leurs périls, et je me suis bien reproché de les avoir quittées. Cela ne m'arrivera plus.
M. le comte d'Artois va aller à Turin , et moi je reste ici à partager, à adoucir le sort de mes dignes et tendres amis. Nous attendrons ici avec résignation la suite des événements, sûrs de l'estime des honnêtes gens et méprisant les cris et les calomnies de la canaille, ameutée contre tous ceux qui sont restés fidèles à l'honneur et à leurs devoirs.
Nous sommes à une lieue de Berne, dans une fort jolie campagne que mes amis ont louée; l'air y est pur, la vue admirable ; nous voyons de nos fenêtres des prairies riantes, des bois variés, et, pour le fond du tableau, les glaciers. Les habitants du pays sont bons et hospitaliers. Nous y serions heureux, si nous pouvions oublier les maux de notre patrie et l'injustice des hommes ; mais je vous avoue que ces cruelles pensées nous poursuivent. Le temps seul peut réparer les malheurs dont nous gémissons ; et la philosophie, le courage et l'amitié nous donneront la force nécessaire pour attendre cette heureuse époque.
M™^ de Polignac a ici ses quatre enfants, son mari, ses (Jeux belles-sœurs et son ami, et le calme d'une àme pure ; voilà notre position et nos ressources précieuses.
Donnez-nous de vos nouvelles et de celles de la duchesse (1), à Berne, en Suisse, poste restante. Vous ajouterez à nos consolations.
Recevez l'hommage de mon respect et de ma tendre amitié, et faites-le agréer à votre aimable amie.
(1) La duchesse. La duchesse de Dcvoiishirc.
4 CORRESPOiNDANCE INTIME
M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Lettre (le la Reine à la duchesse de Polignac. — La Fayette empêche le peuple d'aller à Versailles. — L'Assemhlée nationale a peur de Paris. — La comtesse d'Artois. — Libelles contre les princes. — Défection générale des troupes.
A Berne, ce 8 septembre 1789. N"!.
J'ai reçu avec une extrême sensibilité, Monseigneur, votre aimable lettre datée de Scliaffuuse ; mais elle m'a fait plaisir et peine. Les lettres sont les conversations des absents, et je ne m'accoutume pas à votre absence. Je vous jure que la preuve d'attachement que je donne à mes amis en restant avec eux sans vous est aussi forte que celle que je vous ai donnée en partant avec vous sans eux: miiis vous savez nos conventions, et je vous les rappelle : au moindre mot, je vole auprès de mon cher prince.
M'"" d'Aumont (1) est arrivée hier et a apporté àM™^ de Polignae une très aimable lettre de la Reine (2). Quant aux nouvelles, il est difficile de les savoir dans l'exacte vérité de la bouche d'une démagogue, et M"® d'Aumont en tient. Elle convient cependant que tout ne va pas au mieux possible. Il avait pris une forte envie au Palais- Royal d'aller chercher le Roi à Versailles pour le mener à Paris, et M. de La Favette a eu beaucoup de peine à empè-
(1) .V"« d'Aumont. Mélanie-Cliarlotte de Rochechouart-Faudoas , née le 14 octobre ITO.d, mariée le 6 août 1781 à Louis-Marie-Céleste d'Aumont, fluc (le IMennes (devenu plus tard duc d'Aumont), morte le 23 avril 1790. C'était une sœur de la duchesse de Richelieu et de la princesse de Carency; la plus tendre amitié l'unissait à la duchesse de Guiche, fille de M"° de l'olignac. Devenu veuf, le duc de Piennes ne tarda pas à épouser en secondes noces Françoise-Fortunée-Fauline Blot de Chauvigny, veuve du romte de Reuilly et dame pour accompagner la duchesse d'Orléans; mais, bien que la liaison des deu.x époux datât d'avant leur mariage, ils vécurent bientôt sépai'és. Cette seconde duchesse de Piennes est morte le 27 août 18:27. Elle est l'auteur de deux romans (Qcér.^rd, art. Aumont). V. aussi la Biographie Michaud, et la Biographie des damex de la Cour et du
-/■a«63«r9 SfZ)/(/-Ge('mfliri, par un valet de cliambre congédié, Paris, 1826, p. 25.
(2) Une lettre de la Reine. Ce doit être la lettre du 12 août 1789 publiée par FF,riLi,ET de Coxches, t. III, p. 18a. Cf. Mémoires de M"" la duchesse de Polignae, p. 79.
DU COMTE DE VAUDREUIL.— 1789 îi
cher l'exécution de ce projet ; il en est cependant venu à bout pour cette fois; mais il est fort à craindre que cette tentative ne se renouvelle ; cela fait frémir. Ce qui a donné lieu à cette insurrection, c'est que le clergé et la noblesse à l'Assemblée nationale se sont réunis, et ont entraîné une partie du tiers pour que la sanction royale fût nécessaire à la validité des lois, et pour donner au Roi tout le pouvoir exécutif. Paris, qui depuis longtemps s'est emparé do ce pouvoir exécutif et exécuteur, puisque le peuple s'y est fait bourreau, ne veut pas consentir au rétablissement de l'autorité royale. On craint, ou que l'Assemblée nationale ne cède à la peur qu'elle a de Paris, ou qu'il n'y ait beaucoup de sang répandu, si elle tient bon.
Parlons à présent de vos amis. L'harmonie la plus parfaite règne ici, et je n'ai pas eu besoin de m'en mêler. J'ose vous répondre que cette harmonie durera toujours, et j'en ferai ma principale et douce affaire; soyez parfaitement tranquille à cet égard.
Nous avons depuis deux jours un temps horrible, et nous en concluons qu'il serait absolument impossible de rester ici l'hiver. Les mêmes projets pour l'Italie subsistent, et ils sont raisonnables. Vous serez instruit exactement de tout.
M"'^ la comtesse d'Artois a dû partir avant-hier de Paris pour vous aller rejoindre. Si cela est, elle arrivera à Turin en môme temps que vous.
On dit beaucoup de mal à présent de 3Ionsieur; on l'accable de libelles abominables; on publie que ses affaires sont bien plus mauvaises que les vôtres ; on dit que vous êtes un loyal étourdi, et qu'il est un lâche hypocrite. Voilà les gentillesses dont s'occupent les folliculaires, libellistes, écrivailleurs. Oh, l'abominable race! On disait que Monsieur allait partir et vous rejoindre à Turin ; mais M™® d'Aumont nous assure que cette nouvelle n'est pas vraie. Ah! que je plains le Roi, la Reine et 31""* Elisabeth dans cette affreuse position 1 La défection tk's troupes est générale dans le royaume. On dit qu'à Lille
co sont Ions les officiers de la garnison qui se sont assemblés pour demander à l'Assemblée Nationale, et non au Roi, une augmentation de paie pour les soldats, que les compagnies fussent aux capitaines, et qu'on montât aux grades par ancienneté.
Je pleure nuit et jour de la dégradation de ma folle patrie et dos malheurs de la Maison royale,. pour la gloire de laquelle je donnerais tout mon sang; vous croirez aisément à mon dévouement pour elle, puisque c'est me dévouer pour vous.
J'espère que vous nous écrirez encore en route, et que nous aurons exactement de vos nouvelles.
Si mon corps ne vous a pas suivi, mon âme et mes vœux vous accompagnent et vous accompagneront partout et en tout temps.
M. DE VAUDREUIL A LADY ELISABETH POSTER
Vague effrayant de ravenir. — Crainte pour la santé de ses amis. Départ prochain pour Rome.
A Berne, ce 15 septembre 1789.
M. le marquis de Rivière (1) m'a remis hier votre lettre. Les marques d'intérêt et d'amitié dont elle est remplie m'ont été bien sensibles; mais j'ai appris avec une grande peine que vous alliez partir pour l'iingleterre. Je me flattais que vous viendriez en Suisse, ou que vous iriez en Italie, et j'ai de la peine à renoncer à ce doux espoir.
Notre courage nous soutient toujours, ma chère mylady; mais nous sommes cruellement affectés des maux de notre pays; ils s'aggravent chaque jour, et il est impossible d'en prévoir le terme. Il y a un vague effrayant dans notre avenir, et, à la longue, on s'aigrit et on s'indigne contre la méchanceté et l'ingratitude des hommes. Le sort du
(1) Rivière (Charles-Franrois, marquis de). Né en 1763, mort en 1828.
Roi et de la Reine, celui de M. le comte d'Artois nous occupent douloureusement. Renoncer à son pays, à son état, à des amis qu'on laisse au milieu des liorreui'S de l'anarchie, drcouvrir beaucoup d'ingrats, perdre sa fortune, la trancjuillité de sa vie à l'âge où on a besoin de repos sont des sacrifices bien coûteux; et voilà notre sort, sans prévoir ([uand il pourra changer !
Je crains toujours que l'extrême sensibilité et les faibles santés demes amis ne les fassent succombera leurs peines. Ce n'est pas pour moi que je suis inquiet : je n'ai jamais calculé pour moi, et je sais mourir: mais je frémis pour eux. La calomnie les poursuitjusque dans leur retraite ; et plus ils sont purs, plus les méchants sont intéressés à les attaquer.
Plaignez-nous, aimez-nous, et ce sera un grand dédommagement. Nous partons le 1" d'octobre pour Rome. La présence et la philosophie du cardinal (1) nous seront d'une grande ressource, et le climat fera du bien à' mes amis. J'espère que vous nous y donnerez de vos nouvelles; et, si notre pavs ne s'amende pas, il y a à parier que nous passerons le printemps et l'été prochain en Angleterre, et peut-être le reste de notre vie.
Dites mille choses tendres pour moi à la duchesse, et recevez avec bonté l'hommage de mon tendr*' et respectueux attachement.
M. DE YAUDRELIL AU COMTE D'ARTOIS
Nouvelles de Versailles. — Le roi de Prusse s'inquiète de l'abolition des dîmes en Alsace et en Lorraine. — Libelles contre la Reine et le comte d'Artois. — M"^'' de Polastron. — Nouvelles diverses. — La princesse de Piémont. — On diminue l'effeclif de Tarmée pour se servir des gardes nationales. — Le cardinal de Bernis.
A Borne, ce 16 septembre 1789. A'" i.
Je vous avais écrit une longue lettre^, Monseigneur, que
(1) Le cardinal. Le cardinal de Bernis, ambassadeur de France à Rome, alliù jiar sa mûre aux Poli;,Miac, et designi!' sous le nom de bonhomme à partir du la lettre XIL
8 COHRi:: PONDANCE IMIME
j'espérais vous faire reinellre par La Grèze (Ij; mais nous apprenons (ju'il y a peu de sûreté par les montagnes de la Savoie, et qu'elles sont infestées de brigands venus des frontières ; en conséquence mes amis ont fait rebrousser chemin à leurs enfants, (jui iront en Italie par le Tyrol. Je vais donc jeter ma lettre au feu, et j'y ai regret; je n'oserais vous l'envoyc.'r par la poste.
Quelqu'un de nous a enfin re(;u de vos nouvelles d'Insprûck,et cela ma soulagé d'un grand poids. J'étais inquiet, je ne sais pourquoi; mais, quand on aime bien, un songe, un rien, tout novs fail peur. Ce vers est du bon La Fontaine, et je l'aurais fait pour vous, s'il ne m'avait pasprévenu.
Les nouvelles que nous recevons aujourd'hui de Versailles sont affreuses. La séance de l'Assemblée Nationale du 10 a été très orageuse, et elle s'est terminée par la décision que les Etats-Généraux seront permanents, et que le Roi n'aura pas même le Veto suspensif. L'état actuel du Roi est l'équivalent d'une abdication. Voilà ce qu'ont produit sur l'Assemblée Nationale les menaces de Paris.
Voici l'extrait d'une lettre de Montbéliard : « Noire « prince vient de recevoir par un courrier de Berlin « la nouvelle que le roi de Prusse avait chargé son mi- « nislre à la Cour de France de s'informer près des « Etats-Généraux sous quelle rue ils prétendaient abolir « les dunes et autres di-oits seigneuriaux dans les pro- « vinces d'Alsace et de Lorraine, et de déclarer que lui, « roi de Prusse, comme garant du traité de Westphàlie, « ne pouvait voir cela d'un œil indifférent; qu'ainsi il « prétendaic que les princes étrangers y jjossessionnés a seraient maintenus dans leurs droits et franchises que « le traité acco)-de. » Ceci est un autre genre de nouvelles qui peut donner à penser. Il paraît certain que la
(I) La Grczp. Il éluit au service de M'" do Polignac. Y. le Journal de Clcry {ùd. de l'aiis, ISlJl), p. 3.
ligue g-ermanique est fort en mouvement relativement aux troubles de la France, et que tous les souverains de l'Europe sont intéressés à se réunir pour empêcher que la fermentation ne se propage.
Je suis bien impatient d'apprendre comment vous avez été reçu à Turin, et quelles sont les pensées de cette Cour sur ce qui arrive en France; mais c'est surtout l'Espagne qui doit avoir les yeux bien ouverts sur ces étranges événements. J'apprends ((ue Roger Damas (1) va incessamment revenir. J'en conclus que Nassau (2) reviendra aussi, et je ne doute pas que son attachement pour vous ne le mène où vous êtes, dès qu'il en sera instruit. Il s'agit donc do l'instruire le plus promptement possible. 11 ne pourra rester longtemps avec vous, puisque son service le ramène en Espagne. Méditez sur cela.
Je n'ai pas encore reçu de nouvelles de Rome, et je les attends avec impatience.
On continue plus que jamais à Paris le noble moyen des libelles. Il nous en est parvenu un, épouvantable pour le style et les horreurs qu'il contient; la Reine et vous, vous n'y êtes pas épargnés, ni nous non plus.
M'"^ de Polastron (3) a été un peu incommodée pour
(1) Roger Datnas. Roger, comte de Damas (né en 1TG5, mort en 1S23), alors volontaire dans l'armée russe. V. mon étude : « Un chevalier errant au xvni« siècle. » {Correspondant, mai-juin 1883.)
(2) Nassau. Othon, prince de >'assau-Siegen, vice-amiral au service de Russie, né en 1745, mort vers 1809. Il ne rejoignit le comte d'Artois que le 2o août 1791, à Pilnitz.
(Z) M°'de Pulasfroii. Marie-Louise-Françoise d'Esparbez de Lussan était née le 19 octobre 1764. Sa mère, fille du fermier général Rougeot, était morte le 2~ décembre 1764, deux mois après sa naissance. Mariée fort jeune au comte de Polastron, frère de la duchesse de Polignac, elle fut présentée par celle-ci à la Cour, le 3 décembre 1780, et, en 1782, elle fut nommée dame du palais (surnuméraire). Elle èmigra en 1789, aussitôt après la prise de la Bastille et eu même temps que les Polignac qu'elle rejoignit à Berne. Elle mourut à Londres (Brompton grove), le 27 mars 1804.
M. Ch. Nauroy, dans Les derniers Bourbons (Paris, Charavay, s. d., pp. 161-184), a donné sur M""» de Polastron une assez longue notice empruntée aux mémoires manuscrits de la duchesse de Gontaut. Malheureusement ces mémoires, écrits longtemps api'és les événements qui y sont racontés, contiennent, en ce qui concerne du moins M'»' de Polastron, des erreurs manifestes. Nous en relèverons quelques-unes.
Il y est dit que le père de M'" d'Esparbez songea à la marier lorsqu'elle
10 COUHESPOiNDAiNCE INTIMbl
avoir pris mal àproposuiio médecine; cllo acu deux jours <le fièvro; mais elle on est quille, et elle a pris aujourd'hui un doux remède qui lui a fait prand bien.
Nos amis vous avaient tous écrit par La Grèze; mais ils jettent leurs lettres au feu, et peut-être n'auront-ils pas le temps d'écrire par ce courrier.
J'ai reçu une lettre de Sérent (1), datée de Schafïouse, du 12 septembre; il arrivera à Turin presque aussitôt que ma lettre. Vos enfants jouissaient de la meilleure santé. Je suis enchanté qu'il soit bientôt avec vous; celui-là vous est bien attaché, et n'est capable que de bons conseils.
Nous apprenons que M™'' de Balbi (2) va passer l'hiver
ont aUeint dix-sept ans. Cola reporterait son mariage au plus lût à la fin de l'année 1781; or, le 3 décembre 1780, elle était déjà présentée à la Cour sous le nom de comtesse de Polastron.
D'après la duchesse de Gontaut, M""^ de Polastron aurait émigré après le (i octobre 178"J, tandis que, dans les lettres de M. de Vaudreuil, nous la voyons, dés le mois d'août 1789, installée aux environs de Berne avec les Polignac, et il est plus que probable qu'elle avait quitté la Franco immédiattinent après leur départ et celui du comte d'Artois.
La scène de M™« de Polastron rejoignant le comte d'Artois au milieu de l'armée de Condé et lui oflrant l'or qu'elle avait emporté de France nous semble de pure invention. Le comte d'Artois n'a jamais été à l'armée de Condé, et, en 1789, cette armée n'existait pas.
M""' de Polastron, selon la duchesse de Gontaut, aurait retrouvé sa bellesœur à Turin; elles auraient voyagé ensemble en Allemagne, où elles se seraient séparées, et, lorsque la duchesse de Polignac serait partie pour la t{ussie. M'"" de Polastron aurait gagné Coblence. Autant de mots, autant d'erreurs. Les lettres de M. de Vaudreuil nous montrent en 1789 et 1790 M"'" de Polastron avec les Polignac, en Suisse et en Italie. Quant au prétendu voyage de la duchesse de Polignac en Russie, il n'a jamais eu lieu; ce n'est qu'après la mort de sa femme que M. de Polignac alla s'établir en Russie.
En général, tout le récit de la duchesse de Gontaut nous semble tenir du roman plus que de l'histoire.
(i) Sérent. Le manjuis, puis duc de Seront, gouverneur dos enfants du comte d'Artois.
(2) M'"" de Balbi. Née de Caumont-Laforce, dame d'atours de Madame et maîtresse de luxe de Monsieur. Née en 17o3, morte le 3 avril 184:2. Elle quitta Paris à la même époque que Monsieur (juin 1791), et, lorsque Monsieur fixa sa résidence à Coblence, elle l'y suivit; mais, pendant ce séjour,, son intluence sur lui diminua sensiblement, et elle quitta Coblence pour se rendre en Hollande, où sa liaison avec Archambaud de Périgord eut beaucoup d'éclat. A la lin de l'été 1794, elle accoucha à Rotterdam de deux jumeaux. (Grille, L'Émigration angevine, p. 13.) Le comte Woronzov, qui la vit beaucoup à Londres et à Richmond, l'aiipelle une « impertinente intrigante. » {Archives W'oronzov, t. IX, p. 3J0.)
en Angleterre, à Richmontl, avec M"'''^ de Boiil'flers. et que le duc de Luxembourg en revient pour aller passer l'hiver en Italie.
On vient de nous dire que le roi de Prusse fait marclier des troupes à Liège pour corriger les mutins: c'est bien près de nos frontières.
Ah ! Monseigneur, que ne puis-je être double ! Je serais tout entier à Turin et ici î Mais souvenez-vous qu'un mot me suffit, et que je suis le plus tendre, le plus fidèle et le ])lus dévoué de vos serviteurs.
Le 17.
Nous venons de recevoir une lettre d'Edouard Dillon (1); il nous mande que le roi de Sardaigne (2) vous attend avec une impatience vraiment paternelle, et que tous ses enfants et M'"* la princesse de Piémont (3) vous attendent avec un amour fraternel. Je reconnais bien à ces nobles et tendres mouvements les vertus de cette Cour. Vous y serez aimé, consolé; et le plus cher de tous mes vœux sera rempli. Je n'ose vous supplier, Monseigneur, de mettre mes hommages et mon profond respect aux pieds de Madame la princesse de Piémont qui, à mon passage à Turin,
(1) Edouard Dilîon. Le beau Dillon, comme on l'appelait, né en 17ol, mort en 1839. Frère d'Artliur et de Théobald Dillon, qui embrassèrent les idées de la Révolution. Il était un des gentilshommes d'iionneur du comte d'Artois, et le rejoignit à Turin. Il fit la campagne de 1792 en qualité de colonel propriétaire du régiment de Dillon. Sous la Restauration, il fut de 1816 à 1818 ministre de France à Dresde.
(±) Le roi de Sardaigne. Victor-.\médèe III, né en 172C, mort en 1796, beau-pére du comte d'.\rtois.
lo) La princesse de Piémont. Marie-Clotilde de France, sœur du comte d'.\rtois, née en 1739, morte en 1802. ^Son époux, le prince de Piémont, fils aiué du roi de Sardaigne, devint roi à la mort de son père, sous le nom de Charles-Emmanuel IV. La princesse Clotilde était très forte, et, quand elle était encore à Versailles, on l'appelait le gros Madame. Lors de son départ pour Turin, Marie-Antoinette écrivait à l'impératrice Marie- Thérèse : « Ma so'ur Clotilde est ravie de partir... Je n'imagine pas qu'elle « ait très grand succès à Turin; mais du reste, on en fera tout ce qu'on « voudra. Elle est bonne enfant, mais ne s'alTectionne vivement pour « rien. » Et un peu plus tard : « Elle a été médiocrement aflligée de la sépa- « ration. Cela est assez naturel; elle vivait peu avec nous. » Rvaset, Lettres inédites de Marie-Antoinette, pp. 372, 373.) Vaudreuil avait été présenté à cette princesse lors de son premier voyage en Italie, en 1787.
daigna me recevoir avec cette bonté qui la caractérise; mais, présenté par vous, cet hommage sera reçu, et ce me sera une faveur honorable. Vous avez de bien adorables sœurs, et sûrement vous en sentez bien le prix. C'est un genre de sentiment bien doux que celui de la fraternité, quand on s'y livre avec abandon. C'est une ressource assurée pour toutes les circonstances de la vie, et les épanchements du cœur entre frères et sœurs sont d'un charme inexprimable; les intérêts sont presque toujours les mêmes, la gloire des uns fait la gloire des autres; même sang les anime, et une tendre union entre frères et sœurs les honore tous. Voyez toutes les marques de tendresse que vous avez reçues de M™® Elisabeth, depuis vos malheurs ; on voit que la vertu approuve toutes les impulsions de son âme, quand elle s'abandonne à sa tendresse pour vous; et que cette âme aimante est enchantée de trouver à la fois son devoir réuni au charme d'aimer son frère. Telle sera pour vous ]\J™^ la princesse de Piémont; ses vertus et sa sensibilité vous en sont garants. Rappelez-vous, Monseigneur, ce que ma tendre amitié pour vous m'a inspiré cent fois de vous dire; que je vous répétais sans cesse, que vous ne saviez pas assez jouir du bonheur d'avoir une sœur comme M™^ Elisabeth. Le malheur a été pour vous une leçon plus sûre que les conseils d'un ami, et j'ai été témoin combien vous jouissiez depuis votre départ de Versailles des procédés touchants et de la tendresse de cette sœur adorable. Je voudrais bien qu'elle vous rejoignît, et qu'elle fût dehors de cette horrible bagarre. Méditez sur mon éloge de l'amitié fraternelle, et votre cœur en saisira les précieux avantages, et en goûtera les divines ressources. Le jeune Châlons (1) vient d'arriver; il a traversé toute la Lorraine allemande et toute l'Alsace; il nous assure que les milices bourgeoises y sont très-bien composées et ont réduit les brigands qui voulaient y porter le désordre. Il
(1) Le Jeune Chdlo7ïs. Fils de M""^ de Clialoiis qui épousa en secondes noces le duc de Coi'niv.
ajoute que les deux provinces sont très-mécontentes de l'Assemblée Nationale et des prétentions de la ville de Paris; qu'elles attendent avec impatience la dissolution de l'Assemblée, et qu'elles sauront bien arrêter l'ambition de la municipalité de la capitale.
Il est arrivé dans toutes les garnisons un ordre du Roi (le donner des semestres cette année et les congés absolus de tous soldats qui ont fait leur engagement, et, pour les régiments d'infanterie, de ne recruter que des hommes de cinq pieds six à sept pouces: quant aux régiments de cavalerie, l'ordre leur est donné de ne point faire de remontes cette année. Défense est faite aux régiments étrangers d'engager des déserteurs. Quel est le but de cette ordonnance? Vraisemblablement de diminuer de beaucoup le nombre des troupes pour tirer parti des troupes et milices nationales et bourgeoises. D'où part cet ordre? Est-ce réellement de la volonté du Roi et du plan de son ministre de la guerre, ou un décret instigué par la ville de Paris et prononcé par l'Assemblée Nationale? Voilà ce que j'ignore, et ce que le temps nous apprendra.
Je viens de recevoir une lettre du cardinal de Bernis ; il me mande que, ruiné par la suppression des dîmes et des annates, il allait fermer sa porte, quand il a appris que vous et M. le prince de Condé vous comptiez aller à Rome. En conséquence, il se prépare à recevoir avec amour, respect et magnificence le frère de son Roi et les princes de son sang, surtout monseigneur le comte d'Artois, qui lui a marqué bonté et qu'il honore et chérit. Voilà parler en noble et digne Français. Oh! il en reste encore de cette trempe; du moins je l'espère, ou je mourrai de douleur, en formant des vœux pour mon cher prince.
14 CORRKSPONDANCE INTIME
M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Le roi de Sardaigne doit guider les démarches de son gendre. — Sonder par son entremise les dispositions de l'Espagne et, au besoin, y envoyer le prince de Condé ou le prince de Nassau. — Le Veto suspensif. — S'appuyer sur les provinces et non sur des troupes étrangères. — Brûler ses lettres. — Ne pas venir à Venise. — M">'= de Pelas tron.
(Berne), ce 19 septembre (1780). N» 3.
Joie générale ùGumnielingen, Monseigneur, d'apprendre que vous êtes arrivé bien portant, ayant reçu partout les bénédictions dont les ingrats et aveugles Français devraient vous combler 1 Joie plus vive encore pour moi que pour personne, parce qu'on ne peut vous aimer plus vivement que je ne le fais ! Oui, dussiez-vous le trouver fort, je ne le cède à personne, à personne, entendez-vous ?... et cependant j'en ai vu [une] de bien contente.
Je suis fâché que Pichard (1) ne soit pas arrivé un jour plus tôt, parce que je lui aurais remis une lettre de sept à huit pages que j'ai mise ce matin à la poste pour vous, toujours sous l'enveloppe de M. le chevalier de Grailly (2).
Vous me demandez conseil, Monseigneur, et je mérite plus cette précieuse confiance par mon pur zèle que par mes lumières; mais commentivous conseiller relativement à l'homme dont vous voulez faire choix, puisque je ne le connais sous aucun rapport ? Ce que je vous recommande par-dessus tout, c'est de ne pas vous presser, de tout sonder, examiner avant de prendre un parti. Le roi (3) passe pour un homme extrêmement prudent et loyal. Puisque vous vous ouvrez à lui, ne vous y livrez pas à moitié. La Cour de Turin est très-politique; les ministres en sont fins et habiles; le seul moyen d'agir sûrement, c'est d'être à
(1) Pichard. Valet de chambre du comte d'Artois.
(2) Le chevalier de Grailly. Ecuyer-commandant du comte d'Artois.
(3) Le roi. G'est-à-dire le roi de Sardaigne.
découvert vis-à-vis du roi seul et qu'il guide vos démarches. N'est-il pas plus aisé de souder les dispositions de l'Espagne par les moyens du Cabinet de Turin, que prudent d'y envoyer un homme à vous, dont la marche serait impossible à cacher ? Et d'ailleurs, si les circonstances vous forçaient enfin à des démarches ostensibles, n'est-ce pas M. le prince de Coudé lui-même qui devrait aller en Espagne ? Je vous parlais, dans ma dernière lettre, du retour vraisemblable de M. de Nassau, de la persuasion où j'étais qu^il ira vous chercher partout oij vous serez, dès qu'il en sera instruit, et de la nécessité de l'en instruire. Il est au service d'Espagne, et par cette raison un vovage qu'il ferait à cette Cour serait naturel.
Sérent va vous rejoindre; il est prudent et sage; son dévouement et son honnêteté vous sont connus; il est suT les lieux, et plus à portée de bien juger que moi.
Malgré ses liaisons avec le baron de Choiseul (1), que j'aime aussi depuis mon enfance, je ne crains pas de vous prévenir qu'il est imbu de tous les principes prétendus pliilosophiques, et très démagogue ; ainsi tenez-vous en réserve vis-à-vis de cet ambassadeur.
Il me paraît que tout va de mal en pis à l'Assemblée Nationale; les menaces de Paris ont forcé cette Assemblée à ne donner au Roi que le Veto suspensif, ce qui est l'équivalent de rien. On a refusé d'y lire une lettre de M. Necker, qui parle de quitter sa place et d'abandonner les affaires. ïl me paraît qu'il n'est plus le maître de rien dans la capitale et dans l'Assemblée Nationale, mais que les provinces sont encore pour lui, et très-mécontentes de la lenteur et des décrets de l'Assemblée et des prétentions de Paris.
Dans cette position des affaires, il faut écouter les mouvements des provinces, et s'assurer de l'argent de l'Es-
(l)Le baron de C/io/.'eu/ (Louis-Marie-Gabiiel-César). Néon 1734, brigadier des armées du Roi, son ambassadeur à Turiu depuis 1705 et le uégociateur des mariages des comtes de Provence et d'Artois, il n'eut que doux fdles, mariées lune au comte de Choiseul-Praslin, l'autre au comte Armand de Surent, qui périt eu Vendée eu 1796.
pagne. Des troupes étrangères effraieraient le royaume, au lieu de le rallier à la bonne cause; et tous les bons Français auraient une répugnance fondée à se rallier à des étrangers. Il faut qu'un manifeste bien fait rassure tous les bons citoyens, consolide toutes les promesses et les cessions que le Roi a faites volontairement, et tous les articles de la déclaration du Roi ; voir quelles sont les provinces les plus fidèles au Roi, à l'ancienne constitution ; vous y rendre vous-même , dès que vous serez sûr des moyens d'argent et de la fidélité de ces provinces. Tous les gens bien intentionnés de tous les ordres se rallieront à leur devoir, et vous éviteriez par cette conduite la subversion du royaume et une guerre civile, inévitable si cette cruelle anarchie continue. Ne rien faire pour vous, mais tout pour le Roi, la gloire de votre auguste maison, et le bonheur des peuples , voilà le seul rôle qui vous convienne, etle seul que je puisse vous conseiller. Quant aux moyens de lejouer, je vous le répète encore, mes lumières sont trop faibles pour vous en rapporter à elles, et vous êtes près d'un roi sage, prudent et d'une loyauté connue. Son cabinet politique a de la réputation, et là vous trouverez une machine toute montée, si le Roi approuve et favorise vos nobles projets.
C'est plutôt à la sagesse et à la persuasion qu'à la force et à la rigueur qu'il faut avoir recours pour ramener un peuple égaré par de mauvais livres et quelques factieux. Plus delà moitié des Français sentent déjà combien on les a trompés. Il s'agit donc de bien prendre ses mesures, et par la force de la vérité et la clémence de devenir le vainqueur et le père des sujets de votre malheureux frère. Oh ! puissé-je voir le jour heureux, puissé-je voir mon cher prince devenir l'idole de ce peuple , qui à présent le méconnaît; puissé-je voir le trône et la gloire de mes maîtres bien consolidés, et en mourir de joie!
Promettez-moi de brûler mes lettres, après les avoir lues et communiquées au roi seul, si vous le jugez à propos. Tout ce qui vous entoure n'est pai d'une égale
D[: COMTE DE VAUDREL'IL. — 1789 i"
sûreté, et vous me compromettriez d'une manière dangereuse et pour vous et pour moi. (Juelcjue purs que soient mes sentiments, il serait si facile de les interpréter, de les dénaturer ! On est habile pour ce genre dans ce siècle maudit.
Parlons à présent de vos amis. Il me paraît, ainsi qu'à eux, impossible que vous veniez nous rejoindre à Venise après un si court espace passé à la Cour de Turin avec votre femme et vos enfants. Cela serait tout-à-fait déplacé. Mais M'"^ de Polastron partira avant nous , et nous attendra avec Pauline à Turin : elles pourront en partir quelques jours après nous. Puisque les chemins de la Savoie sont sûrs, nous passerons vraisemblablement aussi par Turin afin d'y voir notre cher prince; mais ne le dites absolument à personne ; sans cela, et pour cause, nou.s serions obligés de prendre l'autre route, car nous sommes plus observés que vous-même. Mon cousin accompagnera sa femme et M'^^^ de ..., et ensuite il profitera de vos bontés pour rester avec vous. Ce sera toujours dans les premiers jours d'octobre que nous ({uitterons le paisible Gummelingen. séjour heureux et calme, mais trop froid, et qui a perdu la plus grande partie de ses charmes depuis que (jue vous n'y venez plus. Je verrai donc dans peu mon cher prince, et je lui renouvellerai l'iiommage du plus pur et du plus tendre attachement.
VU M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Prochaine arrivée à Turin . — La brandie espagnole des Bourbons exclue de la succession au trône de France. — Troubles en Franche- Comté. — Les trardes françaises font la loi à Paris. — Baillv et La l-'ayette. — Atrocités à Troyes. — Necker. — Fausses nouvelles.
(B:rne), ce 24 septembre 1789. N" 4.
Vous vous plaignez. Monseigneur, d'avoir été une poste I. 2
18 CORRESPO^'DANCE INTIME
sans recevoir de nos nouvelles, et j'en suis surpris, car je suis absolument sûr que quelqu'un de notre colonie vous a écrit exactement toutes les postes. Quant à moi, vous aurez reçu presque à la fois deux lettres de moi, une parla poste, et l'autre par Picliard. et j'espère que vous ne vous plaindrez pas de leur brièveté, car elles sont de huit pages chacune. ?se vous plaignez pas non plus de leur longueur. Oh! sur ce point j'ai la fatuité d'être fort tranquille.
Le temps s'avance qui va nous rapprocher de vous, et mon cœur en tressaille d'impatience. C'est toujours par Turin (^mais n'en dites rien) que nous dirigerons notre roule. Ainsi nous y serons vers le 8 ou le 9 d'octobre. M'"'' de Polastrou nous précédera de quelques jours avec l'abbé et mon cousin et ma cousine, et elles partiront de Turin quelques jours après nous. Cela est nécessaire, car nous n'aurions pas trouvé suffisamment de chevaux sur la route. i
Les nouvelles que nous recevons sont toujours de plus folles en plus folles. On met à présent en délibération à l'AssfmJjlée la succession au trône, et on en exclut positivement la branche espagnole. M. Target a proposé d'annuler momentanément tous les pouvoirs quelconques, même la royauté, et ensuite de les recréer à la volonté de la nation. Cette motion a été mal reçue ; mais je suis persuadé qu'on y reviendra.
Nous apprenons que les troubles sont plus forts que jamais en Franche-Comté, et que toutes les communautés sont eu guerre les unes contre les autres.
Les dernières lettres de Paris annonçaient qu'on doul)lait toutes les gardes, qu'on y est toujours au moment d'y manquer de pain, et que le régiment des gardes veut y faire la loi. Les soldats ont demandé qu'on leur payât le montant des finances de leurs officiers ; on leur a représenté que ces finances allaient à 7 millions, et que cela était difficile à payer; ils ont bien voulu permettre qu'on ne les payât pas comptant, pourvu qu'on leur en payât l'intérêt, et cela leur avant été refusé, ils menacent de mettre
DU COMTE DE VAUDUEllL. — 1 789 19
tout à feu ot à sang et de se réunir à tous les déserteurs qui sont à Paris. Les restaurateurs de la liberté publique font trembler les héros Bailly et La Fayette, dont la gloire pourra se terminer avec la vie à un réverbère. Voilà les nouvelles qu'a reçues un officier aux gardes, qui est venu passer quelques jours à Berne. Tout cela fait frémir d"horreur.
Vous avez sûrement appris les atrocités de la ville de Troyes (1), qui a mis à mort son maire, après lui avoir crevé les yeux et lui avoir fait souffrir mille tourments; ensuite ses membres ont été grillés et mangés par ces antropopbages. Voilà le résultat des lumières et de la jjhilosophie du dix-huitième siècle!
C'est demain le jour des lettres, et je m'atlends à apprendre de nouvelles horreurs. M""" de Piennes (2) commence à convenir que tout n'est pas pour le mieux, et que les démagogues se sont un peu écartés de la bonne voie.
On mande aussi que MM. de Tonnerre, de Lally-Tollendal, Mounieret Bergasse se sont retirés du Ctmiité national, et que les décisions de ce Comité font horreur à euxmêmes Il faut que cela soit terriblement fort !
Il me paraît que M. Necker a bien perdu la faveur publique, et c'est un grand malheur, car l'opinion seule pouvait arrêter les désordres. Son dernier discours imprimé sur l'objet du Veto absolu ou siisjjensif ne vaut pas celui qu'il avait fait pour proposer l'emprunt de 80 millions. J'avais été fort content de celui-ci, et il n'en est pas de même de ce qu'il dit sur le Veto. Comment ose-t-il dire qu'en Angleterre le roi ne fait jamais usage du Veto absolu, quand nous en connaissons vingt exemples? Cela m'a confondu. Il me paraît que toutes les têtes sont tournées, et que tous ont perdu terre.
(1) Les atrocités de la ville de Troi/es. Le 9 septembre 1789, Iliiez, maire de Ti'oyes, avait été massacré par la populace. Deux des assassins lurent condamnés à être rompus et quatre autres à être pendus. (Moniteur du 14 décembre 1789. —U.ynEAV, Histoi7'e de Troyes pendant luR(volulion,l. 1" p. 227-242.)
(2) M""- de Piennes. V. plus haut la note 1 de la leltre III.
20 COURESPONDANCE INTIME
Ne nous écrivez plus ici ; nous no recevrions pas vos lettres. Nous irons nous-mêmes en recevoir les réponses et vous renouveler l'hommage Je nos respects et de notre dévouement.
Ce 25.
J'ouvre ma lettre pour y ajouter l'article d'une lettre que notre hôte vient de recevoir de son père, et cette nouvelle (à laquelle je ne crois pourtant pas) lui est conlirmée par une lettre, que M. Sturler a reçue en même temps de sa sœur. Cette dernière lettre est datée du 23, de Lausanne. Yoici l'article, tel que je l'ai transcrit :
« Les provinces ont désapprouvé leurs députés aux « États-Généraux, comme ayant dépassé leurs pouvoirs. « Les résolutions du 4 août et depuis le 4 août sont a annulées. L'autorité du Roi est réservée, ainsi que la « comptabilité des ministres, et Végalité des impots du « royaume. Les villes de Paris et de Lyon ont accordé « un pour cent de leurs revenus, ce qui produit cent a millions. Monseigneur comte d'Artois et la famille des « Polignac rappelés dans le royaume. Les lettres disent « que ces nouvelles sont arrivées à Genève par des « courriers envoyés exp)rès. »
Je ne crois pas entièrement ces nouvelles; mais je crois qu'en effet plusieurs provinces auront ouvert les yeux sur l'extravagance des décisions de l'Assemblée Nationale, et auront témoigné leur mécontentement.
La poste va partir, et je ne puis attendre l'arrivée des lettres de Paris, qui peuvent être aujourd'hui très intéressantes d'après ces avant-coureurs. Si elles nous apportaient des nouvelles décisives , nous vous enverrions un courrier; mais je suis bien loin de croire qu'on en soit encore là. Si les provinces s'étaient prononcées, méditez. Monseigneur, la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire par Pichard; je me croirais un peu sorcier.
Ces nouvelles souliguées que je vous envoie sont ré-
pandues à Genève, à Lausanne et à Berne: et la joie y est extrême. On s'empresse de nous témoigner relativement à vous, et un peu à nous, des transports obligeants et touchants. Quels que soient les partis que vous prendrez, ne vous pressez sur rien , et consultez le roi votre beaupère. J'en reviens toujours là, et je vous renouvelle tendresse, dévouement à la vie et à la mort.
P. S. — Si ces mouvements des provinces sont vrais, je suis persuadé qu'on les devra à M. Xecker, qui a perdu son influence sur Paris et sur l'Assemblée Nationale, mais qui l'a conservée dans les provinces. Si cela est, il a joiœ^ et bien joue son jeu, et on lui devra le rétablissement de l'ordre et de l'autorité. Alors j'oublierai de bon cœur le mal qu'il a fait sans le vouloir, en faveur du bien qu'il aura produit. Celui qui répare a un mérite bien grand et bien rare, et, à ce prix, j'abjure pour jamais mes préventions, et je poserai la première pierre du piédestal de sa statue.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Espère être à Turin le II. — On rentlra justice au comte d'Artois. — rs'ecker est l'homme nécessaire.
AChambéry, le mardi 6 octobre 1789. N° -l.
Je reçois votre lettre en arrivant ici, Monseigneur, et je m'empresse d'y répondre. Elle vous arrivera vendredi, et nous n'arriverons que dimanche à Turin. C'est samedi que nous passerons le mont Cenis. M. de Maligny, chargé des affaires à Genève en l'absence du baron, a dû lui écrire pour l'instruire de notre marche. Nous avons pris des voiturins, qui nous quitteront à Lanslcbourg, et nous espérons que le baron nous aura fait trouver des chevaux à la Novalaise, d'oii nous irons en poste jusqu'à Turin, si
nous trouvons suffisament de chevaux, ou par les voiturins que le baron nous aura envoyés, s'il le décide ainsi. Nous espérons aussi qu'il nous aura fait préparer nos logements pour dimanche à Turin.
Revenons à votre lettre, qui m'a attendri jusqu'aux larmes. Il y règne un ton de sensibilité et de raison aussi aimable (ju'estimable; mais la mélancolie y perce aussi, et mon cœur en est attristé. Je conçois, connaissant votre âme, qu'elle ait été déchirée en prononçant des réformes, et que vous vous soyez livré à de vifs regrets sur le passé. Ce que vous apptdez vos fautes sont celles des bons cœurs, et vous pouvez vous en repentir, mais non en rougir. Le maliieur est une grande leçon pour les princes, et vous en tirerez un grand parti pour le reste de votre vie. Je ne sais pourquoi, mais j'ose espérer que vous serez heureux, qu'on rendra justice à la loyauté, à la pureté de vos intentions, et que de beaux jours succéderont à ces jours d'orage.
Il me paraît par les dernières nouvelles que l'Assemblée Nationale est à bout de voix, et qu'elle prend enlin le sage parti de laisser faire M. Necker. Malgré les raisons que j'ai de ne pas aimer ce ministre, puisqu'il est l'ennemi de mon ami (1), je fais des vœux bien ardents et bien sincères pour son plein succès. Toutes les préventions personnelles doivent disparaître devant le grand intérêt de la gloire du Roi et du bonheur public; la position de M. Necker est telle que sa réputation et sa siirelé personnelle sont plus que compromises, s'il ne rétablit pas l'ordre et l'autorité légitime. Il ne peut donc pas ne pas vouloir le bien de bonne foi; il est donc en ce moment l'homme nécessaire.
Quel plaisir j'aurai de vous serrer dans mes bras! Mes amis partagent bien mon impatience. Ils vous présentent tous leurs bien tendres et bien respectueux hommages. Nos dames soutiennent bien les petites fatigues du voyage.
(1) Mon ami. M. tlo (jaloniio.
Que de choses nous aurons à nous dire, et que nous aurons peu de temps pour nous tout dire ! Mais nous nous reverrons encore, et vous savez que partout je suis à vous entièrement et à toujours.
{Ce qui suit est de récriture de il/"'° de Polignac.) Je ne veux pas laisser partir la lettre sans dire à mon cher prince combien je Taime. et combien je serai aise de le revoir et de l'embrasser. Nous espérons arriver pour dîner, je ne sais oiî; mais nous nous flattons bien de vous voir beaucoup le temps que nous resterons à Turin, d'autant qu'en vérité nous n'y serons que pour vous y voir. Remerciez pour nous le baron de la magnifique réception qu'il nous a faite à Carouge; son chargé d'affaires est fort aimable et a fort bien rempli ses intentions.
M. DE VAUDRELIL AU COMTE D'ARTOIS
Prise de Belgrade par les Impériaux.' — L'Espagne ne fera rien à iVaples. — Attendre des provinces le salut de la monarchie. — Le concours des puissances étrangères serait nuisible.
A Panne, ce 2J octobre 1789. ^'» 6.
J'apprends en arrivant ici, Monseigneur, d'une manière positive que la victoire remportée par l'armée de l'Empereur sur les Turcs a été suivie de la prise de Belgrade (1). C'est l'Infante (2) qui en a reçu hier la nouvelle et qui l'a mandée à M. de Flavigny (3). Sûrement la Cour de Turin en est à présent instruite; mais j"ai
Cl) BelgracU'.. Cette ville avait été prise le 8 octobre 1789 par le général Laudon.
(2) L'Infante. Marie-Auîélie, duchesse de Parme, sœur de Marie-Antoinette. V. sur elle M'"* Vigée-Lebru.v, Souvenirs t. II, p. 7, et Massox, Le cardinal de Bemis, p. 400.
(3) Flavigny Louis-Agiithon, comte de). Né en 1722, maréchal de camp, rainistr.; plénipotentiaire de France près le duc de Parme. Dans la guerre de Sept ans, il s'était distingué aux batailles de Gréfeld (23 juin 1758) et de Minden (1" août 1739).
toujours cru devoir vous mander ce grand événement.
On est très-froid ici sur les événements de France. L'Infant (1) convient que gli Francesi sono onatti; mais il garde un maintien polilique, parce qu'il a de la France (rois cent cinquante mille livres de subsides qu'il craint de perdre. On dit ici qu'il y a du train à Naples, et que l'Espagne ne prendra point de part à ces événements, étant sui'fisament occupée d'empêcher que la contagion ne la gagne.
C'est de la part des provinces principalement qu'il faut attendre un remède lent, mais plus sûr que tout, aux maux actuels de notre patrie; et je crains beaucoup que le concours plus qu'incertain des puissances étrangères ne nuise plus au rétablissement de l'ordre qu'une sage attente. C'est ce que j'ai eu l'honneur de vous mander de Berne, et j'ai toujours la même opinion.
Au reste, la sag-esse du roi de Sardaigne est connue ; M. d'Hauteville(2), sonministre,passe pour habile. Voilà, ce me semble, les véritables conseils que vous devez prendre dans votre position.
Quant à moi, Monseigneur, je trouve la circonstance beaucoup trop forte pour mes faibles lumières ; mais je tremble que trop de précipitation n'empêche les bonnes dispositions des provinces, et c'est d'elles seules que la monarchie doit attendre son salut. Tout ce qui viendra de ce côte sera légitime: tout ce qui viendra du dehors sera dangereux, et paraîtra condamnable, ([uelque pures que soient les intentions. Voilà ce que je pense dans le
{l) L'Infant. Don Ferdinand, duc de Parme, « le sot mari de ma fdle, » comme l'uppelait Marie-Tliérùse. V. Reiset, Lettres inédites de Marie-Antoinetle, p. 100.
(2) M. d'IIauteville. Joseph-François- Jérôme Perret, comte dUautcville, né à Rundlly (Savoie) le 17 octobre 1731. Intendant de Vogiiera le 25 août 1759, puis de Novare le 1" mars 1775. Intendant général des gabelles et conseiller des finances le 12 octobre 1779. Conseiller d"Etat à la secrétairerie des atfaires étrangères, remplissant leslonctions de prenner employé, le 12 décembre 1780. Dirigeant la secrétairerie d'État pour les atfaires étrangères le 2n septembre 1789, jusqu'au 7 juin 179(5, époque à laquelle il quitta le service. Il eut pour successeur le chevalier Clément-Damien de Priocra.
fond de mon cœur, et je réflécliis à tous les moments du jour et de la nuit aux intérêts de mon pays, aux vôtres et à la position du Roi et de la Reine qui me fait trembler et exige de la sagesse et de la prudence de votre part. Au reste, je vous ai dit tout ce que mon cœur et mon esprit me présentent; mais je conviens de bonne foi que la circonstance est absolument au-dessus de mes forces et de mes lumières.
Toute notre colonie est en bonne santé et vous présente rbommago de son attachement et de son respect. Il me sera impossible d'aller en avant, parce qu'une de nos voitures a cassé et pourra à peine aller jusqu'à Rome.
Daignez recevoir, Monseigneur, tous les vœux et les hommages de l'attachement le plus tendre et lo plus respectueux.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Arrivée à Rome. — Joiiruée du 6 octobre. — Le remède aux maux de la France doit venir des provinces. — La Gourde Madrid recevra bien les avances du Roi, moins bien celles des Princes. — Adresse de la ville de Lyon. — Rome imbue de principes révolutionnaires. — Le duc d'Orléans.
A Rome, ce 7 novembre 1789. N» 7.
Je n'ai pas pu avoir l'honneur de vous écrire plus tôt depuis mon arrivée à Rome, Monseigneur, parce que la poste ne part pour Turin que le samedi, et nous sommes arrivés ici le samedi au soir, après le départ du courrier. Nous avons eu un temps infernal pendant toute notre route, ce qui a augmenté la fatigue du voyage. M™*^ de Polignac a, dès le lendemain de son arrivée, été prise d'un très gros rhume, qui l'a forcée de garder sa chambre; mais elle a pu recevoir des visites, et déjà la figure et la douceur de la mère et de la fille ont charmé tous ceux et
i6 CORRESPONDANCE INTIME
toutes celles qui les ont vues. Leurs succès me paraissent déjà assures.
Les dernières nouvelles de France commencent à dossillor les yeux prévenus et à inspirer de l'horreur contre les conspirateurs du repos public. Yoilà un nouvel ordre de choses, Monseigneur, et je suis plus d'avis que jamais que c'est de l'indignation même des provinces que peuvent et doivent dériver les remèdes aux maux de la France. En se pressant trop, on mettrait en danger le salut du Roi et de l'État. Tout ce qui viendra de l'intérieur sera légitime; tout ce qui viendrait de l'extérieur paraîtrait criminel, quelque pures que fussent les intentions.
J'ai en vain tenté de sonder les idées du cardinal. Il est de la plus grande réserve; mais il me paraît qu'il n'attend que du temps le retour de l'ordre et de l'autorité légitime. Il me paraît aussi qu'il n'approuverait pas que vous vinssiez en Italie vous montrer dans ces circonstances, et que vous ne pouvez être décemment qu'en Espagne ou à la Cour du roi votre beau-père. Sur cela, je suis pleinement de son avis.
J'ai encore démêlé que tout ce qui viendrait à la Cour d'Espagne , d'après l'autorisation du Roi votre frère, y serait bien reçu; mais ce qui n'y viendrait que de la part des Princes n'y aurait pas le même succès.
Vous me mandez que vous aurez peut-être une commis" sion à me donner pour Naples, et je suis obligé de vous prévenir que je n'aurais pas de moyens pour la remplir, autrement que par l'ambassadeur lui-même. D'ailleurs Naples et Madrid ne marchent pas du même pied, et il suffirait d'avoir fait des ouvertures à la Cour de Naples pour prévenir défavorablement celle de Madrid. Voilà ce qu'il était important que vous sussiez.
Quant à la Cour de Parme, elle n'a point de moyens, et de plus cette Cour, ainsi que celle de Naples, sont livrées à l'influence de l'Empereur.
Nous avons reçu hier par Gênes l'adresse de la ville de Lyon, et on mande qu'elle a été envoyée par cette ville à
plusieurs provinces. C«'lle pièce a été jugée ici un chefd'œuvre fie sagesse et de patriotisme éclairé. Voilà, selon mes faibles lumières, les vrais remèdes à nos maux: les moyens étrangers me paraissent à présent bien dangereux et peu légitimes; et l'incident de M. le duc d'Orléans me confirme encore dans ce sentiment.
J'ai eu l'honneur de vous écrire de Parme, et je n'ai re(;u depuis mon départ do Turin qu'une seule lettre de vous, à Florence. A commencer de cette lettre, je les numéroterai toutes à l'aAenir. pour savoir si elles vous parviennent. Je vous supplie d'en faire de même.
Nous savons, par une lettre que M"^'' de Guiche (i) a reçue de Turin, que le départ de M"i*^ de Polastron et de M""^ do Yaudreuil (2) a été retardé, et qu'elles ne peuvent être ici que dans huit jours. Vous nous aviez annoncé UTi courrier qui n'est pas venu, et qui, je pense, ne viendra qu'après l'arrivée des deux voyageuses. Voilà le calcul que j'ai fait sur cela, et je ne crois pas m'ètre trompé.
Rome est bien imbue des principes répandus dans tous les écrits qui ont inondé l'Europe, et je serais très-fàché que vous y vinssiez, pour bien des raisons. Croyez-en le plus fidèle de vos serviteurs, à qui cette privation sera bien sensible; mais il faut savoir se soumettre aux circonstances.
J'attends de vos nouvelles et le premier courrier de France avec une bien vive impatience. Qu'aura produit le départ de M. le duc d'Orléans? Un grand bien, ou de nouvelles horreurs; et cette alternative est bien cruelle.
{{) M""' de Giiiche . Louise-Gobrielle-Aglaû de Polignac, fille de la duchesse de Polignac, née vers 1768, avait épousé, le 11 juillet 17iS0, le duc de Guiche (devenu duc de Granioul à la mort de son père). M°' de Guiche mourut le 30 mars 1803, viclime d'un affreux accident. Voyageant avec sa fille, âgée de douze ans, elle s'était arrêtée à Edimbourg dans une auberge; le l'eu ayant pris aux vêlements de sa fille, elle se précipita pour l'éteindre, fut elle-même enveloppée par les flammes, et toutes deux moururent, à quelques jours de là, des suites de cet événement. {Procès de Georges, Pichegru et autres, t. VII, p. 84.)
(2) M'^" de Vnudreuil. Victoire de Caraman, fenuiie du vicomte Jean- Louis de Yaudreuil.
28 CORRESPO.NDANGE INTIME
Le cardinal fail le plus grand cas de M. l'abbé Marie (1), je vous en préviens.
Adieu, Monseif^neur; vous savez si mon âme est franche, sensible cl lidèle, et qu'elle vous sera dévouée jusqu'au terme de ma vie.
M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Dangers d'une intervenlion élrangère dans les affaires de France. — Bernis pense de même. — Être prêt à tout, mais ne rien précipiter. — Le duc d'Orléans. ~ Ne pas venir à Rome. — Bruits malveillants ; éviter d'y donner le moindre prétexte.
A Rome, le 12 novembre 1789. N» 8.
Je reçois, Monseigneur, aujourd'hui 12 novembre, votre lettre datée du 28 octobre, le courrier ayant été, ainsi que celui de France, retardé par les torrents. Les lettres de Paris et celles de Turin sont par cette raison arrivées en même temps.
Vous avez vu par ma lettre écrite de Parme, dont vous m'accusez la réception, et par celle que j'ai eu l'honneur de vous écrire samedi 7 novembre, que le résultat de mes réflexions sur la position des alFaires est que c'est du lemps seul et des provinces qu'il faut attendre du remède à nos maux. Toute influence étrangère ne ferait que réunir la nation entière et augmenter encore cette opinion de liberté, ce goût d'indépendance qui ne sont que trop généralement établis d'un bout à l'autre du royaume. Il peut y avoir eu des conspirateurs payant et excitant la multitude; mais il faut convenir en même temps que bien des gens
(1) L'ahbé Marie (Joseph-Franoois), savant ecclésiastique, sous-précepteur des enl'auts du comte d'Artois, ensuite premier aumônier du duc dAngoulème, né en 1738. Le 2o février 1801, à Memcl, il fut trouvé mort dans son lit, un couteau enfoncé dans le cccur; il s'était suicidé, en allant de Mitlau rejoindre la famille royale à Varsovie. On trouve des détails sur sa mort dans Bealchamp, Mémoires secrets et inédits, t. II, p. 206-208.
lion payés ont adopté ce système, et que la philosophie moderne ne prêche pas d'autre morale depuis vingt ans. Les fautes du Gouvernement ont accrédité ces principes en augmentant les murmures, et il faut beaucoup de temps et de nouveaux malheurs pour ramener des fous égarés à l'autorité légitime. D'ailleurs je suis épouvanté des dangers que courraient le Roi et la famille royale, prisonniers dans la capitale, si les puissances étrangères, à votre insti2:ation, se mêlaient de nos affaires intérieures. En outre, je ne crois pas que nos alliés s'y déterminassent sans y être invités par le Roi lui-même. Quant aux puissances rivales ou ennemies de la France, il serait bien dangereux, <'t il paraîtrait criminel de s'adresser à elles.
Voilà ce que j'ai eu l'honneur de vous mander de Gummelingen, de Parme et d'ici. Quoique j'aie été ébranlé à Turin par la réunion de plusieurs avis contraires à ce plan <le sagesse et de patience, j'y suis revenu dès que j'ai été livré à mes seules pensées, et je me suis hâté de vous écrire en conséquence dès que j'ai été à Parme. Sans m'ouvrir entièrement ici à une personne dont l'esprit, la connaissance des hommes, l'expérience et la droiture sont connus, j'ai vu clairement qu'elle pense comme moi, et cela m'a confirmé dans mon opinion. Cet homme connaît à fond ce qui peut mouvoir nos alliés, et il est bien convaincu que toute démarche qui ne serait pas avouée parle Roi t't concertée avec le Roi serait inutile et dangereuse. Ne vous jetez donc pas, je vous en supplie, Monseigneur, à travers des périls bien grands pour vous, pour tout ce qui tient à vous, et plus grands encore pour le Roi votre frère, et sa famille prisonnière dans Paris ! Soyez prêt à tout, mais ne précipitez rien. Laissez l'expérience du malheur ramener aux vrais principes, et ne confirmez pas par une conduite imprudente ce que la calomnie a inventé et débité contre vous.
Le départ de M. le duc d'Orléans, les soupçons qu'on a contre lui, les réclamations de plusieurs provinces commencent à dessiller les yeux et à montrer le précipice
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ouv«'rt sous les pas des nialhcureux Français. Vous arrêteriez ce premier et sahilain; efiet, si vous vouliez former un parti, et, quoique assurément vos intentions soient bien pures, vous seriez pour la seconde fois accusé d'une conspiration, et on ne penserait plus aux véritables conspirateurs et perturbateurs du repos public; c'est contre vous seul que toutes les opinions se réuniraient.
Vous mandez à M'"^ de Polig-nac que vous viendrez à Rome vers Noël. Au nom de Dieu, Monseigneur, no suivez pas ce détestable projet. J'ai eu l'honneur de vous mander, et je vous répète encore que Rome est le lieu que vous devez le plus éviter. Vous y seriez indécemment et peu sûrement. Tous les écrits ont infesté cette ancienne capitale du monde, et l'ont très- défavorablement prévenue contre vous. On y est entouré d'espions et d'écrivains. Croyez-en votre plus fidèle serviteur, et soumettez-vous aux circonstances, puisque vous avez le malheur d'être né prince. Je vous dois franchise et vérité, et je m'acquitte de ce devoir pour prévenir et conjurer les dangers qui vous menacent; mais, s'ils arrivent, soyez bien sûr que je saurai m'y précipiter avec vous.
Les brochures en faveur de la bonne cause commencent à circuler. J'en ai vu une intitulée : Discours d'un membre de r Assemblée Ncdionale à ses codépidés (1). Cet ouvrage est bien écrit et dans les vrais principes. J'ai lu aussi le discours des ministres du Roi à l'Assemblée Nationale relativement à la responsabilité qu'elle exigeait d'eux sur l'objet des subsistances de Paris: j'ai été très-satisfait de ce discours, plein d'énergie, de noblesse, de raison, et de sarcasmes contre les décisions et les décrets de cet aréopage. J'ai été étonné que les ministres osassent parler d'un ton aussi ferme, et cela me fait croire que l'Assemblée perd enfin de son crédit, puisqu'on commence à se rallier à l'autorité légitime. Il ne faut pas arrêter cette bonne disposition par des démarches, dont les conspira-
(1) Cette brochure (par lo comte d'AxTRAiciEs, in-S de 38 pages) fit alors qu.'lque bruit.
leurs sauraient habilement profiter. Ils feraient tounieicontre vous, contre le plus pur et le plus loyal des princes, cctle haine qui commence à s'allumer contre eux. Déjà on répand dans Paris et dans les provinces de fausses nouvelles pour irriter contre vous. On nous mande quelebruit court que vous allez entrer en France avec une armée ([ue vdus fournit le roi de Sardaigne ; d'autres disent que c'esl avec une armée espagnole ({ue vous allez arriver en Béarn; el ces bruits seraient bientôt accrédités, si vous y donniez le moindre prétexte. Ne venez donc point à Rome, et n'allez point à Maples, je vous en conjure. Restez où vous èli'S. et attendez des événements qui, avec de la sagesse él (le la patience, naîtront du désordre môme. Croyez qu'il Il Cst aucun lieu sur la terre où vous seriez plus mal qu'ici ; j'en ai la conviction positive, depuis que j'y suis arrivé.
Adressez-moi, je vous en supplie, vos lettres désormais sous l'enveloppe du cardinal, et numérotez-les. Dès que I\r"" de Yaudreuil m'aura remis la lettre dont vous l'avez chargée pour moi, j'aurai l'honneur d'y répondre avec ma conscience.
Le temps a été horrible pour nos voyageuses; mais il est plus beau depuis deux jours, et j'espère qu'il se soutiendra.
Adieu, Monseigneur, croyez autant à ma tendresse et à mon dévouement qu'à mon respect pour vous.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Beriiis. — Les « Conseils il'un ami à son ami i. — Une anlon'salion du Roi est nécessaire pour guider le prince. — McoL.ï. — ^'yvenlieim. — Les démarches du prince, pour être utiles el légilinies, doivent être approuvées par le lloi. — Lettre révoltante de TEmpereur Joseph 11. — M"^^ de Polastron, — Union entre toutes les personnes de la famille.
A Rome, ce 21 novembre 1789. N" 9.
J'ai recueilli de plusieurs conversations intéressantes que j'ai eues avec celui que j'appellerai désormais le
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bonhomme, et que je vous prie d'appeler de même dans nos lettres, quelques maximes relatives à votre position actuelle. Je les ai écrites à mesure, et j'en ai fait un ensemble sous le titre de « Conseils d'un ami àsonami. » Je vous prie de les méditer. Je les ai divisés en 18 articles, <•{ il y en a plusieurs auxquels je donnerai extension et explication dans cette lettre.
Je commence par l'article 5. J'ai eu beau demander des conseils; on m'a toujours répondu : Un ministre du Roi lie peut en donner que de l'aveu du chef. Et en effet, à moins qu'il ne soit autorisé par le Roi lui-même à vous guider dans cette circonstance délicate, peut-il se hasarder à donner des avis? Et, sans cette disposition, peut-il y avoir direction et ensemble dans les démarches? Ne pouvez-vous donc pas envoyer quelqu'un de sûr et d'adroit près du Roi et obtenir une autorisation qui rendrait légitime tout ce que vous feriez pour sa liberté, pour sa gloire, et pour le bonheur réel de ses peuples? Sans cette première disposition, vos démarches en Espagne n'auront, soyez-en sur, aucun succès; et. si elles étaient faites d'après l'aveu duRoi, et si elles passaient parle bonhomme, alors le succès en serait assuré; et voilà par où il aurait fallu commencer. Je no vois aucun ensemble dans ce que vous entreprenez, ni aucune autorisation; et il en résulte qu'il vaudrait mieux attendre du temps et des circonstances des occasions légitimes. En vous pressant trop, vous risquerez l'existence du Roi, de la Reine et de la famille royale, prisonniers dans Paris et exposés à la fureur d'une populace encore aveuglée et toujours excitée par les véritables conjurateurs.
Je passe à l'article 12, qui est une répétition de l'article o.mais encore mieux exprimé. Suivez donc exactement cette ligne du devoir et de la prudence.
Méditez beaucoup sur l'arLicle 14. Préparer les choses, ce n'est pas agir et risquer.
L'article 15 est relalit à votre position et au lieu où vous êtes décemment placé : il faut donc y rester, puisque
vous seriez dangoreiiseinent et indécemment partout iiilleurs. Vous ne pourriez pas venir à Rome sans aller à Florence et à Naples, et vous jugerez aisément, par la lettre que vous avez reçue d'Allemag-ne, combien vous seriez pompé et déjoué dans ces deux Cours, absolument livrées à l'influence de celui qui vous a écrit. Votre séjour à Rome compromettrait sans aucun avantage vos amis, ainsi que l'exprime l'article 16, et ce voyage vous déjouerait, ainsi qu'eux, dans toutes les acceptions. Sont-ce les curiosités de Rome qui doivent vous y attirer? Non sans doute, et dans votre position ce prétexte serait frivole et ridicule ; vous avez autre chose à penser. Est-ce l'amitié ou l'amour? Jugez des conséquences qui en résulteraient pour l'opinion et de tout ce que les espions et les écrivains de ce pays-ci en répandraient dans l'Europe entière ! Vous perdriez sans ressource tous ceux et celles que vous aimez, et en même temps votre bonheur et votre gloire. Pardon, Monseigneur, si je vous afllige ; mais la vérité est toujours sévère dans des temps de malheurs, et l'amitié ne peut, ne doit parler que son langage.
Je reviens à présent à la lettre que vous avez reçue (1), el do7it je voudrais bien avoir la copie, ainsi que de la votre, car il m'est impossible de bien juger sans cela. Je ne suis pas du tout surpris de la réponse ; mais je suis très étonné que vous l'ayez eue par écrit. Quant aux principes qu'elle renferme, ils ne m'étonnent pas. Ce sont ceux que cette Cour a adoptés pour elle-même, et elle finira par en être aussi la victime. La destruction du cleroé et l'abaissement de la noblesse sont depuis longtemps son système comme en France; et je suis bien convaincu que cette erreur (la plus grande que puisse adopter une monarchie) nous a été soufflée, communiquée par cette Cour, et que l' affaiblissement de la monarchie française a toujours été son système suivi.
Ce mémoire qui vous a été demandé relativement à la
(1) Il s'agit d'une lettre de rcinpercur Joseph II.
Prusse est-il de voire main? En ce cas, retirez-Je quand il aura été lu et médité; la prudence l'exige, et souvenezvous toujours de l'importance de ce conseil.
M. de Nicolaï (1) part mardi ou mercredi pour Turin; il s'y arrêtera quelques jours avec M. le baron de Nyvenheim (2). Ils vont en France, et vous pouvez tirer parti de leur zèle. Ils sont tous deux dans d'excellents principes et pleins de courage et de fidélité. Vous pourriez par ce canal obtenir peut-être l'autorisation si nécessaire avant tout, établir par eux, par le moyen des courriers, une correspondance avec la Cour de France, et ensuite en établir uneici,qui serait utile et légitime dès qu'elle serait approuvée du Roi, mais qui ne peut avoir lieu sans cela.
Ce que je vous mande, relativement au honhomme^ n'est-il pas aussi la mesure des devoirs de mes amis ? Leur intérêt pour Leurs Majestés, pour leur sûreté, ne doiventils pas commander toutes leurs actions, toutes leurs pensées ? Soyez-en vous-même le juge, Monseigneur, avec cette loyauté qui vous caractérise. Tout ce qui pourrait compromettre la sûreté du Roi, de la Reine, de M. le Daupbin doit être ignoré ou repoussé par mes amis. Yoilà leur loi, leur religion, leur devoir, et ce sont aussi les miens. A ces motifs se joignent celui de notre attachement pour vous et les vœux que nous formons pour que tout ce que vous entreprendrez soit légitime aux yeux de la France et de l'Europe entière. Avec de la patience, le mécontentement des provinces et une conduite prudente de votre part ain.^'uoront l'époque de vous montrer et d'agir. Mais vous gâteriez tout par la précipitation et si vous n'obtenez pas, avant tout, l'aveu qui légitimera vos démarches et donnera du poids, de la force à tout ce que vous ferez.
(1) Nicolaï (Ayraar-Charles-François de), ancien premier Président du Grauil Conseil, né en IToT, guillotiné en 1794. Il habitait au Marais, rue des Eafaats-Rougcs, l'ancien hôtel du maréchal de Tallard. Sou frère cadet, Ayniar-Cliarles-Marin de Nicolaï, ancien Président de la Cour des comptes, ué en 1747, lut également guillotiné en 1794.
(2) Le baron de Ni/venheim.lWche Hollandais des Indes Orientales, dont la fille épousa Armand de Polignac.
La lettre que vous avez reçue, toute révoltante qu'elle esL renferme cependant une chose séduisante pour beaucoup de gens prévenus. C'est cette assertion que le Roi est d'accord avec l" Assemblée de tout ce qui s'y fait. Voilà ce qu'on débite encore malgré la détention du Roi, et voilà sur quoi la lettre que vous avez reçue est principalement appuyée. Ne montrez pas trop d'humeur contre cette lettre; cela serait imprudent et nuisible, et retirez-en l'avantage d'être éclairé sur les dispositions de cette Cour: mais dissimulez prudemment.
Je vais répondre à présent relativement aux personnes que vous aimez, et au désir, à la douce charge que vous me donnezd'entretenir l'union entre les sœurs et toute la famille. Sur cet objet, soyez parfaitement tranquille, et laissezmoile soin de prévenir tout ce qui pourrait y porter atteinte. Je ne peux mieux aous prouver mon amitié qu'en contribuant au bonheur de ce que vous aimez, et en cela mon devoir est d'accord avec mon cœur, etje vous réponds de tout.
Voilà une longue épître. Méditez beaucoup, je vous en conjure, sur tout ce qu'elle contient. Ilfaudraitdes volumes pour en bien développer tous les principes; mais votre bon esprit suppléera à ce qui y manque. Vous v verrez du moins le langage de l'honneur, de la vérité, du dévouement et de la tendresse d'un cœur tout à vous.
Adressez-moi désormais vos lettres sous l'enveloppe de M- le chevalier de Priocca (1), ministre plénipotentiaire de Sardaigne à la Cour de Rome. Je lui remettrai aussi mes lettres, pour être sûr que noLre correspondance ne sera pas lue à Florence.
Nos jeunes voyageuses n'arriveront que lundi.
CONSEILS d'l.N Am A SON AMI