faut beaucoup réfléchir avant de rien hasarder
8. Les Cours les plus amies et les mieux disposées ont des intérêts différents, et souvent des préjugés qui les rendent déliantes entre elles.
9. Une liaison trop marquée avec une d'elles peut les refroidir et quelquefois les éloigner.
10. Chacune s'occupe de son intérêt et se méfie presque toujours, quand elle seule ne conduit pas la barque.
11. Comment donc se passer du conseil de l'expérience pour éviter les fausses démarches et inspirer la confiance?
12. Un conseil doit être nécessairement connu et approuvé du chef, sans quoi on s'égarerait et Ton s'écarterait de la ligne du devoir et de la prudence.
13. Un homme sage, un ministre fidèle ne doivent jamais dire leur avis sans ce préalable.
14. Quand la force manque, il faut savoir être prudent, patient, méditer beaucoup, préparer les choses, agir lentement et presque à coup sûr; l'impatience est le plus dangereux des écueils.
15. Quand on est assez heureux pour se trouver placé décemment à l'ombre d'une puissance respectable, sage dans sa conduite, honnête dans ses procédés, voisine du centre des affaires et des mouvements, on ne doit pas
changer de position, ni se faire soupçonner d'une curiosité déplacée, ou de quelque intrigue incohérente qui ne peut jamais être approuvée des gens sages et des esprits réfléchis.
10. Il faut aussi ne pas compromettre ses vrais amis, en renouvelant l'idée d'intrigues fausses, controuvées, mais qu'on s'acharme à faire passer pour vraies.
17. Il faut surtout ne pas s'approcher des Cours oii il ne serait pas décent de ne pas se présenter et très-imprudent de paraître.
18. Quand on sait qui dirige les dites Cours, on ne doit pas s'exposer à l'inconvénient de déplaire par son silence, ni au danger de se laisser pénétrer.
M. DE VAUDRELIL AU COMTE D'ARTOIS
Rester près des frontières, se préparer à loiit sans rien risquer, travailler ramener l'opinion pubilipie. — Xe pas venir à Rome, pour ne pascomproraellreM™" de Polaslron ; elle-mêmedccidée à se sacrifier. — Ne pas aller à Naples. — Une autorisation du Roi nécessaire pour les démarches en Espagne. — Ne pas prendre pour guide Calonne, détesté par la Reine et saciifié par le Roi. — Du côté de la Prusse, laisser agir le roi de Sardaigue. — Le Parlement île l\ouen. — Eiïacement nécessaire des Polignac. — Modestie et dévoueuicnt.
A Rome, ce 2S novembre 1789. N» 10.
J'ai lu et relu avec toute l'attention et tout l'intérêt dont je suis capahle la lettre que j'ai reçue de vous par ma cousine, et celle que je viens de recevoir, n^ 4, datée du 18.
Vous paraissez dans votre dernière me reprocher un peu d'inconséquence, parce que je vous mande qu'il ne faut rien presser et que le temps seul (1) et l'épreuve des maux
(I) .\ la même époque (le 19 novembre 1789), Marie-.\ntoinette écrivait à la duchesse de Polignac : « J'espère que le temps ramcnera les esprits, et qu'ils reprendront conliance dans la j-'ureté de nos intentions. C'est le seul moyen que nous ayons; tousles autres seraient inuliles et daiu/ereux. ■» Reiset, Lettres inédites de Marie-Anto.nette, p. 101.
(fu'eniraîne l'anarcliio actuelle rétabliront, la monarchie, et qu'en même temps je vous conseille de rester à portée des nouvelles et au lieu d'où, suivant les circonstances, vous pouvez prendre un parti. Préparer n'est pas agir ; rester près des frontières, y recevoir à temps tous les avis venant des provinces, y guetter tous les événements, être prêt à tout sans rien risquer d'inutile ou de dangereux, travailler surtout à ramener l'opinion par une conduite sage et prudente, sacrifier momentanément l'amitié et même l'amour à des intérêts aussi majeurs, voilà le sens de ma lettre, et cela ne me paraît pas inconséquent. Il est possible que je m'abuse dans ma manière de voir; mais il est bien certain que je vous dis tout ce que mon cœur et mon esprit me dictent pour votre sûreté et votre gloire.
Il est certain encore que vous ne pouvez être décemment et sûrement qu'où vous êtes, en attendant les événements; qu'on ne pourra croire que, dans la position où vous êtes, les curiosités de Rome vous attirent; que tout le monde verra, jugera le vrai motif de votre voyage; que vous passerez pour léger et qn il faut ne pas l'être et ne le pas paraître dans les graves circonstances où vous vous trouvez ; que vous compromettrez absolument celle que vous aimez, et avec elle tous vos amis ; que vous serez indécemment et peu sûrement à Rome, où il n'y a ni police, ni force, ni punition des crimes; que cette ville est remplie d'espions et de coquins prêts à tout ; que la letttre que vous avez reçue à Turin, où vous êtes bien gardé, vous annonce ce qu'on pourrait entreprendre ici. Voilà ce que j'ai dit à votre amie. Elle a commencé par me traiter bien mal ; je me suis aussi un peu fâché; elle a fini par'pleurer, et moi aussi; nous nous sommes embrassés comme frère et sœur, et en effet c'est ainsi que je l'aime. Enfin elle a été de mon avis, et s'est décidée au sacrifice. Aurez-vous moins de force et de raison qu'elle, Monseigneur? Il faut que l'amour soit la récompense et le dédommagement des* grandes peines; mais il ne faut pas que quelques jours de bonheur et de jouissance l'emportent sur les devoirs les
plus importants. Voilà le langage de la franchise et de l'amitié. Je suis trop tendre pour n'être pas disposé à condescendre aux faiblesses de mes amis; mais je suis trop honnête pour les tromper et les égarer, quand je suis frappé par d'aussi solides raisons.
Quant aux invitations qui vous sont faites d'aller à Naples, ne croyez pas à leur franchise. Je vous répéterai ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous mander : si vdus voulez ménager l'Espagne (ce qui doit être v®tre objet essentiel), gardez-vous bien de vous ouvrir à la Cour de Naples, qui est en opposition marquée avec celle d'Espagne. C'est 31. Acton qui conduit la Cour de Naples, et ce M. Acton est la créature de l'Empereur et du grand duc. On vous y caressera, on vous y pompera, on vous y trompera. La lettre que vous avez reçue de Vienne doit suffisamment vous éclairer. Votre loyauté, votre franchise, et, j'ose le dire, votre inexpérience des astuces politiques vous feront donner dans les pièges qu'on vous y tendra.
Vous me mandez. Monseigneur, que vous avez toute confiance en moi. Certes je suis bien sûr (et je mourrais de douleur, si je n'avais pas cette certitude), je suis bien sûr, dis-je, que vous m'aimez, que vous m'estimez, et que vous ne me cachez rien ; mais je suis bien sûr en même temps que ce ne sont pas mes conseils qui vous décident, et je ne m'en plains pas, car, de bonne foi, je ne me sens pas l'étoffe qu'il faudrait pour de pareilles circonstances. Plus je me sonde, plus je me trouve insuffisant en d'aussi graves conjonctures. Déplus, mes opinions sont trop croisé es par mes sentiments, et il en résulte une sorte d'incertitude, de vacillation dont je 77ia2)erçois et dont Je vous avertis.
Un objet cependant sur lequel je n'ai pas varié, et sur lequel vous avez pris un parti contraire à mon avis, c'est relativement à M. de Calonne. Personne au monde ne l'aime plus que moi, personne n'est plus convaincu de la supériorité de ses talents, de ses ressources, de son génie et de sa loyauté; mais ici il faut considérer que l'opinion a
l lulfait, et qu'on no peut avoir de succès qu'en ramenant l'opinion et les esprits égarés, en suivant un plan sage, mais lent. Est-ce donc l'homme que la calomnie a attaqué ainsi que vous qu'il faut mettre en avant, lorsqu'il s'agit de parler à l'opinion? Les préventions du Roi et de la Reine ne seront-elles pas un obstacle éternel à ce qu'ils approuvent tout ce qui viendrait de lui?
Vous vous abusez, si vous croyez) pouvoir déterminer r Espagne à se montrer, si vous n'êtes pas autorisé dans vos démarches d'une manière quelconque par votre frère. M. de La Vauguyon répondra ce qu'on répond ici : « Un ministre du Roi ne peut rien faire sans une autorisation légitime. » Croyez-vous que >L de La Vauguyon devienne plus ardent, quand il saura le guide que vous avez choisi? Croyez-vous que le bonhomme, qui a en Espagne la plus grande influence, ne sera pas aussi arrêté par ces motifs, lui qui sait que rien ne peut réussir à cette Cour sans M. de Florida-Blanca (l),à qui vous n'avez seulement pas écrit? Prendre précisément pour guide celui que la Reine hait, que le Roi a sacrifié, n'est-ce pas donner l'occasion à vos ennemis de publier, d'accréditer que vous prenez parti contre le Roi ? Quoique assurément vos intentions soient bien pures, quoique vous ne vouliez travailler que pour la liberté du Roi et pour le salut de la monarchie, quel vaste champ ne donnez-vous pas à la calomnie, et que d'obstacles vous apportez à la réussite de ce que vous voulez entreprendre? Voilà ce que je vous ai dit en partie, lorsqu'on a parlé de M. de Calonne, et voilà ce que son meilleur ami se croit, en honneur, obligé de vous répéter en ce moment. J'en conclus, Monseigneur, que vous m'aimez, m'estimez, ne me cachez rien ; mais que ce ne sont pas mes conseils qui vous décident. Ne
{{)Florida-Blancn. Joseph Monino, comte de Florida-Blanca (né en 17i8, mort en 1809), un des plus grands ministres que l'Espagne ait eus. Il avait été, de 1772 à 1776, ministre d'Espagne à Rome et avait contracté durant cette époque une étroite liaison avec son collègue de France, le cardinal de Bernis. V. Massox, Le cardinal de Bernis, pp. 334, 373, 374. Cf. Bolillé,. Mémoires, p. 299.
DU COMTE DE VAUDREUIL. — 17 89 4i
croyez pas que je m'en plaigne, car je sens l'insuffisance df mes lumières; mais je réponds ainsi à cet article de votre lettre. Au reste, vous pouvez vous servir de M. de Calonne pour des mémoires, des manifestes, et personne au monde ne les fera commelui ; mais, s'il arrive à Turin, je crains que l'effet n'en soit funeste pour lui et pour vous.
Un autre objet encore très majeur. Vous étiez convenu que vous n'aviez rien à faire personnellement vis-à-vis de la Prusse, et que c'était à la politique d'agir en son propre nom et par ses moyens. Et cependant il me paraît que cette disposition sage n'a pas été suivie, puisque vous avez donné vous-même un mémoire au Roi, et que vous me mandez que vous agirez vis-à-vis de la Prusse, si le roi de S ardaigne V approuve , comme vous avez lieu de V espérer. Voilà un grand changement aux premiers projets et qui peut être dangereux. Vous devez vous souvenir que cet article fut bien débattu à Turin, et que la conclusion fut que c'était au roi de Sardaigne seul à agir vis-àvis de cette puissance.
J'ai lu avec beaucoup d'attention l'arrêté de la Chambre des vacations du Parlement de Rouen (1), et je l'ai trouvé aussi sage que vigoureux. Remarquez combien ces magistrats sont occupés du soin de ne pas renouveler par une résistance anticipée les scènes ^d'horreur que la captivité du Roi rend encore plus à craindre. Ils cèdent en protestant, mais ils cèdent pour le moment, afin d'éviter de plus grands maux, et se préparent des moyens dans l'avenir pour reprendre toutes leurs forces. Voilà, ce me semble, le modèle parfait de votre conduite : préparer et ne pas risquer !
Parlons à présent de mes amis, et examinons ce que
(1) Cette Chambre avait protesté contre le décret de prorogation des vacances des Parlements, par un arrêté secret (6 novembre), adressé au Roi. Louis XVI ayant dénoncé cet arrêté à l'Assemblée Nationale, otcelle-ci ayant renvoyé devant le Chàtelet les auteurs de cette manifestation, la Chambre des vacations fit parvenir au Roi un nouvel arrêté (10 novembre), par lequel elle se justifiait, sans désavouer son premier arrêté. C'est de cette seconde pièce qu'il est ici question. (Floquet, Histoire du Parlement de Normandie, t. YII, p. 392 et 603.)
vous me mandez relativement à eux. Vous voulez toujours assimiler leur position à la vôtre, et, en quelque façon, eux à vous; et cependant la distance d'eux à vous est immense, et la différence de leur position est sensible. Vous êtes le frère d'un grand Roi, tout près du trône, fixant sur vous tous les regards, occupé en même temps du salut de votre frère et de celui de la monarchie, pouvant beaucoup influer sur les événements, et par conséquent obligé de tout calculer et de tout sacrifier, l'amitié, l'amour même aux grands intérêts qui vous commandent. ]\|me (Je Polignac, quelque rôle qu'elle ^ait joué, n'est plus qu'une particulière, amie de la Reine, ne pouvant, ne devant former de vœux que pour le bonheur et la sûreté de sa bienfaitrice; mais il faut qu'elle s'efface entièrement de la scène du monde ; voilà ce qu'elle est décidée à faire, et rien ne peut la tirer de ce qu'elle croit pour elle raison et devoir. J'entreprendrais en vain de chang-er ses opinions, vous le savez; mais j'en appelle à vous-même, à votre loyauté : prononcez si elle peut agir, penser autrement. J'espère que vous me connaissez trop pour n'être pas bien sûr que. pour mon compte personnel, je ne fais aucun calcul, que je ne sais que suivre les mouvements de mon âme, lorsqu'ils ne compromettent que moi, et que je vous aime trop pour ne pas donner mille fois ma vie pour vous ; mais je ne peux disposer des sentiments, des devoirs et des intérêts de ma plus tendre amie, lorsqu'elle se trouve l'amie de la Reine sa bienfaitrice, et lorsque le Roi et la Reine sont dans un danger si imminent. Réfléchissez bien à ce que je vous exprime là, et faites-en la règle de votre conduite et du plus ou moins d'ouvertures avec mes amis.
Je communiquerai ma lettre à votre amie ; je la lui lirai tout entière, et j'espère qu'elle l'approuvera pour tout ce qui ne tient pas aux affaires politiques. Sur ce dernier point je peux me tromper, et j'ai si peu de confiance en mes faibles lumières que je suis loin d'insister pour la prépondérance de mes avis : mais j'ai dû vous dire tout ce
que je sais, tout ce que je pense, sans exi2:er, sans altondre même que vous en fassiez la règle de votre conduite. Je vous répète encore que je suis trop tendre pour être assez fort, trop pur peut-être p)Our n'être pas effrayé outre mesure de tout ce qui 'peut occasionner de grands malheurs ; que f ai trop d'imagination pour ne pas voir trop de contraires à la fois; je vous répète que mes opinions sont trop croisées par mes sentiments pour qu'il n'en résidte pas' une sorte d'incertitude et de vacilla^ tion, dont je m'aperçois et dont j'ai la bonne foi de vous avertir. C'est d'après cette connaissance que j'ai de moimême, que je n"ai jamais eu d'aulre ambition que celle de vivre pour mes amis, et que je me suis senti incapable des grandes affaires pour lesquelles il faut plus de sagacité et de force que de sensibilité. Voilà ce que peu de gens savent dire d'eux-mêmes et ce que je rougirais de ne vous pas dire de moi ; mais sûreté, dévouement, tendresse inépuisable, voilà ce que vous ne trouverez nulle part comme dans mon cœur et jusqu'au terme de ma vie. Quant à l'adoucissement des peines de celle que vous aimez, aux soins de faire régnerl'union que vous désirez, à mon occupation de tout ce qui peut lui être agréable, rapportez-vous-en à ma tendresse sans bornes pour vous et pour elle.
P. S. — J'ai lu ma lettre ; on n'a point combattu ce qu'elle renferme ; mais on n'était pas en état de l'approuver sur l'article du non-voyage. J'y reviens encore, parce que je crois bien important pour votre gloire et pour vos succès que vous détruisiez l'idée injuste, mais existante, qu'on a de votre légèreté. Quand on verra que vous ne savez pas être de suite sédentaire dans le lieu que la dé- <îence vous a indiqué, où vous êtes à portée des nouvelles et des atlaires ; que vous vous en éloignez avec la certitude d'être plus tardivement instruit de tout ce que vous avez tant d'intérêt d'apprendre promptement, on trouvera votre conduite inconséquente et légère; on en devinera
44 CORRESPOxNDANCE INTIME
les motifs, et on les déjouera, ainsi que vous et celle qu'on jugera l'objet de votre déplacement. Entre nous, Monseigneur, pouvez-vous, dans la situation critique, cruelle où vous êtes, traîner à Rome votre existence, avoir partout un maintien embarrassé? Abîj'en souffrirais trop pour mon prince, pour mon ami ! Sauvez votre frère et volro pays, réchauffez tous^ les cœurs français, inspirezleur confiance dans votre sagesse et votre courage, rétablissez la gloire et le repos de la France, et allez après recevoir partout le tribut d'hommages qui vous seront dus; mais jusque-là restez où vous êtes, à portée d'être instruit, de guetter tous [les événements et d'agir à propos. Calculez qu'on ne reçoit ici les lettres de France qu'au bout de quatorze jours et une fois par semaine, à Naples au bout de dix-huit; que le courrier est souvent arrêté par des torrents impossibles à passer, que souvent, en hiver, les courriers sont retardés de quinze jours et même plus. Le cardinal a quelquefois reçu trois courriers à la fois. D'un de ces retards peuvent dépendre le destin de la France et la perte de votre gloire. Pouvez-vous balancer encore? Si cela était, vous ne seriez pas appelé à de grandes destinées. L'Europe, le monde (vous le dites vous-même) ont les yeux ouverts sur vous.
Au reste, les événements se succèdent de manière, l'état des choses devient chaque jour si urgent que vous n'aurez pas la possibilité d'entreprendre ce voyage déplacé. Vous direz : mon ami m'a dit la vérité, il lui en a coûté pour me la dire autant qu'à moi pour l'entendre, et vous rendrez justice à mon cœur, au plus vrai, au plus tendre de vos amis.
On m'a fait voir la lettre de l'abbé Marie, qui s'est beaucoup plus ouvert que je n'avais osé le faire, n'ayant pas votre sanction pour cela; j'ai vu aussi la réponse qu'on y a faite. On m'a dit : « Si f avais des occasions sûres, je « répondrais avec plus cV ouverture ; mais je n'aipiCLS de confiance aux courriers de poste. » Ainsi profitez des occasions sûres, ou faites-en naître, si vous voulez des
DU COMTE DE VAUDREUIL. — 1789 4o
lettres franches. Songez que pour l'Espagne M. de Florida Blanca a tout le crédit, qu'il est haut et susceptible, et que, si vous ne vous êtes pas adressé à lui, votre affaire est manquée, et vous aurez une réponse dilatoire, et peutêtre même sèche.
On a répandu ici le bruit et mis dans la Gazelle de Florence que vous vous êtes embarqué sur un vaisseau danois pour l'Espagne, après avoir passé peu de jours à Gênes.
Ah ! qu'il serait intéressant qu'en Dauphiné M. Mounier fût ramené à la bonne cause ! Voilà ce qu'il ne faut pas né2:li2rer.
Je m'aperçois que j'ai laissé une feuille blanche par étourderie. Je numérote les pages pour que cela ne vous trompe pas. Je finis, parce que depuis deux jours j'ai la fièvre pendant la nuit, et un grand mal de tête et de gorge. Mon cœur est si malade que ma santé s'en ressent beaucoup.
xM. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Nicolaï. — Le Parlement de Metz. — Le duc d'Orléans méprisé. — Les Lameth, Lally-Tollendal, Mounier. — Discours du roi d'Angleterre au duc d'Orléans. — La Cour doit avoir un plan. — Sérent grand d'Espagne. — A Paris, les yeux commencent à se dessiller.
(Rome), ce 1" décembre 17S9. X» 11.
Le comte de Nicolaï part demain et passera quchjues jours à Turin; il se charge de ma lettre. J'espérais que la poste de Turin serait arrivée avant son départ, et que je pourrais répondre en détail par occasion à la lettre que j'attends de vous ; mais point de nouvelles encore du courrier de Turin.
Les lettres de France ne me paraissent pas changer la position des choses, ni par conséquent les principes que
jo vous ai développés dans ma dernière lettre. Tout m'affermit encore dans le système d'attendre, d'être prêt à tout, mais de ne rien précipiter et de ne rien risquer.
Le Parlement de Metz vient d'agir encore plus fortement que celui de Rouen (1). Si cet exemple est suivi par les autres provinces, il en peut résulter de grands avantages pour le retour de l'ordre. On commence, à Paris môme, à se moquer hautement des décrets de l'Assemblée Nationale. M. le duc d'Orléans me paraît tout- à -fait à découvert et tombé dans le mépris ; le clergé des provinces reprend quelque vigueur ; les gardes du corps sont rappelés auprès du Roi ; les Lameth sont devenus l'horreur du public; il y a une lettre de M. de Lally à un de ses amis, qui a été imprimée et qui fait une grande sensation: l'ouvrage de. M. Mounier (2) met dans le plus grand jour les manœuvres des scélérats ; la peinture de feu qu'il fait de la journée du o et du 6 fera une impression générale, et ouvrira tous les yeux ; la réception et le discours du roi d'Angleterre à M. le duc d'Orléans produit le plus grand effet. Toutes ces choses réunies préparent une contre-révolution, désirée par tous les bons Français. L'extravagance de l'Assemblée Nationale l'a conduite à lancer des décrets dont l'exécution est mathématiquement impossible, et je vois que peu à peu l'ordre renaîtra du désordre, et le bien de l'excès du mal. Mais des démarches précipitées arrêteraient ce premier et salutaire effet: il faut s'en tenir aux démarches préparatoires. Je suis convaincu que la Cour elle-même prépare avec lenteur, mais avec sagesse; j'ai plusieurs raisons pour le penser. Il serait bien dangereux de croiser et par conséquent d'annuler ses mesures. Tout ceci est consé-
(1) Le Parlement do Metz avait protesté le 12 novembre contre le décret iiiaiatenant les Parlements en vacances indéfinies, n'y reconnaissant pas « le caractère de liberté nécessaire pour renih'c les lois obligatoires ». Michel, Histoire du Parlement de Metz, p. .531.
(i) Exposé de la conduite de M. Mounier dans l' Assemblée Nationale et des vvilifs de son retourenDauphiné.8. 1., 17 novembre 1789, in-8. Il en parut l)lus:cm's éditions la même année.
quent avec ce que je vous ai mandé dans mes deux dernières lettres, n°^ 3 et 4 : préparer, guetter, être prêt à tout, et ne rien précipiter, ne rie?i risquer.
Je vous aurai affligé, dcplu peut-être par tout ce que je vous ai mande relativement à votre voyage à Rome. Il m'en coûte autant qu'à vous. Monseigneur, de contrarier vos projets et de m'opposer au penchant de votre cœur; mais j'ai fait mon devoir, celui d'un ami tendre, mais éclairé sur ce qui intéresse votre réputation, votre gloire, et la réputation de celle que vous aimez.
Je ne suis pas du tout content de ma santé; j'ai depuis huit jours la fièvre toutes les nuits, et un mal de tète continuel. Mon cœur est tellement froissé par des sentiments contraires, par toutes les combinaisons de mon esprit, par tous les rêves de mon imagination, que ma force physique y succombe.
J'apprends que Sérent est grand d'Espagne ; je lui écrirai par le premier courrier pour lui en faire de tout mon cœur mon compliment; mais en attendant daignez lui dire combien j'en suis aise. Ne l'oubliez pas, je vous en prie.
Le comte de Nicolaï est un galant homme, dont vous pouvez vous servir; il vous parlera de plusieurs objets intéressants, et de son compagnon de voyage, homme actif, intelligent et sûr.
Mon mal de tête m'oblige de terminer ma lettre. Je souffre comme un damné.
Rendez justice, Monseigneur, au plus tendre, au plus respectueux, au plus fidèle de vos amis.
P. S. — La poste de Turin vient d'arriver et m'apporte une petite lettre de vous, Monseigneur; je me hâte d'y répondre quelques mots, car j'ai le frisson en ce moment et un tel mal de tête qu'à peine je vois ce que j'écris. Oui. vous avez bien raison de compter sur moi et d'être sûr que vous me trouverez près de vous et vous couvrant de mon corps partout où vous pourrez courir quelque
48 CORRESPOx\DANCE INTIME
(langer; mais quand ce danger est inutile, je dois vous l'éviter et le redouter pour vous. Loin de servir à votre gloire, cette espèce de danger la ternirait et y mettrait peutêtre un entier obstacle. Votre amie, que j'aime comme vous me dites de l'aimer, comme ma fille, comme ma sœur, est raisonnable sur tous les points, excepté sur l'article de l'absence. Je l'en aime encore plus, mais je ne la combattrai pas moins sur cet objet, en dépit des mouvements de colère que jai excités en elle contre moi.
Les détails que j'apprends de Paris me prouvent que le tableau se nettoie, que les yeux commencent à se dessiller. L'arrêté du Parlement de Metz est encore plus fort que celui de Rouen. Soyez donc aux aguets de tous les événements, mais ne précipitez, n'anticipez rien. Cela gâterait tout. La lettre de 3L de Lally fera beaucoup d'effet; l'ouvrage de M. Mounier dénonce les perturbateurs du repos public, et, quoique cet ouvrage tienne encore aux principes erronés, la peinture qu'il fait des crimes de la capitale et de l'Assemblée ramènera bien des gens égarés. Les Lametb, l'évèque d'Autun sont en exécration dans la capitale même, et on commence à oser écrire et parler. J'ai des raisons pour croire que la Cour a un plan qu'il ne faut pas croiser par des démarches qui effraieraient et causeraient peut-être de nouvelles insurrections et les plus redoutables malheurs. Cela n'empêche pas de préparer avec sagesse et prudence.
Je suis très-étonné du départ de mon cousin ; sa fenmie me l'avait appris. C'est un fils de vieillard; il sera toujours un enfant. Il veut montrer son uniforme nouveau à Rome, et ce sont des niaiseries de ce genre qui le mènent toujours.
Causez avec Nicolaï; il a beaucoup plus causé que moi avec le bonhomme ; il passera quelques jours avec vous. Je vais lui remettre ma lettre et un gros paquet dont on m'a chargé pour lui.
Je vous quitte pour cela, et ensuite me mettre au lit, car je soufire horriblement.
M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Deux nouveaux libelles contre le prince. — Il ne doit pas venir à Rome. — Nécessilé pour lui de préparer un manifeste et d'effacer toute idée de légèreté sur son compte. — (Conseil de correspondre avec Bouille. — Regrets de l'envoi fait à Berlin. — Nouvelles de sanlé. — Fausse nouvelle du départ du Roi. — Le baron de Choiseul. — Mauvaises nouvelles du Brabant.
(Rome), ce o décembre 178'J. j\'° 12.
Je n'ai pu répondre en détail à vos dernières lettres, Monseigneur, par l'occasion du comte de Nicolaï, parce qu'elles sont arrivées trop tard; et d'ailleurs je ne puis (}ue vous répéter tout ce que ma franchise et mon vif et tendre attachement pour vous m'ont dicté dans mes précédentes lettres. J'ai même cru m'aperce voir qu'une partie de mes raisons contre votre projet de voyage à Rome a déjà fait impression sur vous, et que vous rendez justice au sentiment qui m'a animé en vous écrivant. Nous avons à présent la certitude que l'Assemblée Nationale a ici quatre correspondances suivies, courrier par courrier, et que c'est le lieu de l'univers que vous devez le plus éviter. Il parait à Rome deux nouveaux libelles infâmes envoyés de Paris contre vous; un des deux a pour titre : « Judas Iscarioie, ou le Comte d'A. en France. » Nous y sommes tous très maltraités; c'est ainsi qu'on veut préparer ici les esprits pour votre arrivée. Ah! de grâce, ne faites pas une pareille faute ! Je ne saurais trop vous le répéter.
Vous me dites de tout préparer pour le succès de votre voyage. Que puis-je faire que je n'aie déjà fait? Parler do vous comme j'en pense, combattre les calomnies, vous peindre tel que je vous porte dans man cœur, vous ne douiez sûrement pas que je m'y sois livré avec la chaleur que vous me connaissez. J'ai besoin de parler de vous, et je n'en I. 4
oO CORRESPO.NDAINCE INTIME
luMix parler qu'avec mon âme! Ainsi j'ai suivi mon penclianl et bien rempli mon devoir. Aussi ce n'est pas la bonne compajinie de Rome que je crains; ce sont les scélérats (jue je redoute, et ils sont ici en grand nombre. Songez que vous êtes la sauvegarde du Roi, de la famille rovale et de la monarcliie. Ces mots contiennent tous vos devoirs. Votre voyage serait déplacé, imprudent, indécent dans les circonstances sérieuses où vous êtes; il faut avoir le maintien grave de votre position et éviter Florence et Naples, où vous ne pourriez vous dispenser d'aller si vous veniez ici. Montrez, si vous le voulez, ma lettre, mesleltres au Roi, et qu'il prononce !
Au surplus vous n'aurez ni la volonté ni la faculté de venir ici; les événements se préparent et vous retiendront. Le bruit se répand que Paris vous réclame, et attend le retour des Princes. C'est à cette époque qu'il sera indispensable de faire un manifeste qui contienne les motifs de votre refus, vos principes, et l'explication de votre conduite passée, présente et à venir. Il faut que ce manifeste soit fait avec la dignité qui vous convient, et avec l'àme et la lovauté qui vous caractérisent; il faut y parler à toutes les classes de citoyens, prouver au peuple que vous voulez son bonheur, y montrer un grand respect pour la religion, le Roi et les lois; il faut y penser d'avance, le préparer; il faut que M. l'abbé Marie le fasse, le digère, et le communique par une occasion sûre, ou par un exprès au bonhomme. Le premier pas est peut être le plus important de tous, puisqu'il pourra avoir beaucoup d'influence sur les opinions. Effacez toute idée de légèreté sur votre compte. Tout injuste que soit cette réputation, je dois vous dire que vos ennemis vous l'ont donnée, et qu'il faut par votre maintien, par vos démarches, par vos écrits la détruire. Il faut inspirer la coniiance par une contenance noble, courageuse et grave.
N'avez-vous aucune correspondance avec Bouille? Il serait bien important d'en établir une. C'est un de ceux dont la fidélité, la fermeté se sont les mieux démontrées.
DU COMTE DE VAUDREUIL. — 1789 ol
Il est ami d'Esterhazy (1) et fort lié avec le maréchal do Broglie, dont le nom est imposant; voilà ce qu'il ne faut pas négliger. Mais contentez-vous de tout préparer, d'être instruit de tout, d'être prêt à tout, et ne précipitez rien, ne risquez rien. Les positions personnelles du Roi et de la Reine vous en imposent la loi et doivent diriger toute votre conduite. Tout serait mal interprété, si vous faisiez une imprudence qui fit redouter un nouveau malheur et le plus affreux de tous. Vous êtes hien pur, vos intentions sont pures; mais cola ne suffit pas : il faut que la mécliauceté ne puisse pas mordre sur vos motifs et vos démarches.
Je suis facile que vous ayez envoyé vous-même où le roi de Sardaigne seul aurait dû agir en son nom; mais, quand les choses sont faites, il faut enfoncer son chapeau.
Armand est encore malade comme il l'a été en Suisse. Il est mieux aujourd'hui, et j'espère que cela n'aura pas de suite. En tout, le climat ne réussit pas à notre colonie, et j'en suis le plus incommodé de tous. J'ai hien de la peine à me ravoir. Ah! c'est que ma tête et mon cœur travaillent trop! Mes nuits sont agitées, et mes digestions laborieuses. Depuis quinze jours surtout, mon imagination fait un terrible chemin, et je crois que c'est de chagrin de vous avoir contrarié. Je compte pour me distraire faire une course à Naples. J'aurai l'honneur de vous prévenir à temps, afin que vous ne m'écriviez, pendant que j'y serai, que ce que vous voudrez bien qu'on lise, car les lettres sont toutes lues et copiées à la poste et mises sous les yeux de la reine de Naples.
L'arrivée du courrier do Gènes fait ici courir la nouvelle que le Roi et la Reine et M. le Dauphin sont partis de Paris, et que M. La Fayette a été grièvement blessé. Je ne crois pas à ce bruit; mais il redouble cependant mon impatience pour l'arrivée du courrier de France.
(1) Esterhazy. Le comte Valentin-Ladislas Esterhazy, né en 1740, colonel de hussards en 1764, maréchal de camp en 1780, envoyé par les Princes, «n septembre 17"J1, à Saiat-Pétersboiirg eu qualité de leur agent auprès de l'impératrice Catherine II, mort eu 180G.
Le duc de Guiche et mon cousin viennent d'arriver. Ils ont pressé leur marche à cause de l'accident qui était arrivé à Pauline et qui inquiétait mon cousin. Je n'ai pas encore pu causer avec celui-ci ; mais je vous remercie bien, Monseigneur, de votre honte et de votre indulgence pour lui ; il est et sera toujours un enfant.
Le départ du haron de Choiseul fait ici hien du hruit, et est interprété de vingt manières. Les affaires du Brahant prennent une tournure hien grave ; les patriotes sont maîtres de Gand et de Bruges, et une partie des troupes a été massacrée. Est-il vrai que Nassau va vous rejoindre?
Adieu, Monseigneur, recevez avec votre honte ordinaire tous les vœux, les respects et la tendresse de votre fidèle serviteur.
P. S. — Envoyez-moi, je vous prie, vos lettres par le courrier de la Cour, sousdouhle enveloppe, àl'adresse de M. le chevalier de Priocca, ministre de Sardaigne à Rome.
Je joins ici une lettre de compliments pour Sérent.
XYI
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D ARTOIS
L'existence du prince est la sauvegarde de la monarchie. — Tout séjour liors de Turin dangereux pour lui. — M™* de Polignac. — Ouvertures verbales à faire au Roi ; nécessité d'une autorisation, même tacite. — Pas de faux calcul! S'il arrivait un malheur, le prince en serait rtîndu responsable. — L'auteur justifie sa conduite, et la réserve de Remis.
(Rome), ce 13 décembre 1TS9. N° 13.
Ah! Monseigneur, que je suis malheureux depuis trois semaines! J'ai toujours eu mon cœur en opposition avec ma raison dans tous les conseils que je vous ai donnés. II y a même dans les lettres que je vous ai écrites un ton sec et sévère auquel je m'étais condamné avec projet ; car, si je m'étais laissé attendrir un moment, si je m'étais per-
mis une seule phrase trop sensible, j'aurais été vite gagné par mon cœur, et ma trop faible raison aurait disparu. Qu'il m'en a donc coûté pour vous contrarier! Ah! c'est le plus grand effort dont j'aie jamais été capable ! Mais mon devoir, mon attachement même m'en faisaient la loi. J'aurais trop gémi de vous voir un autre maintien que celui des circonstances, de vous voir dans un autre lieu que celui que la décence vous a indiqué, et d'avoir des alarmes continuelles qui n'eussent été que trop fondées. Crovcz que vos ennemis vous attendaient hors de Turin, et qu'ils sentent trop combien votre existence déjoue leurs infâmes projets pour que vous puissiez vous livrer, sans un but utile et glorieux, à leur criminelle fureur. Je vous répète que votre existence est la sauvegarde delà famille roycde et de la monarchie (1), et que ces mots renferment tous vos devoirs.
Votre trop sensible amie est bien affligée; mais sovoz sûr que votre traversée de l'Italie entière, que les dangers de votre séjour hors de Turin l'auraient tellement tourmentée qu'elle aurait mal joui du bonheur de vous voir, et que ses craintes auraient surpassé et empoisonné ses jouissances. Le parti sage que vous prenez déconcertera vos ennemis et ceux de la France. Vous y gagnerez de redoubler la confiance et l'intérêt que votre imprudent voyage aurait refroidis ; et c'est le moment de parler surtout à l'opinion qui, depuis ces temps malheureux, est plus que jamais la reine du monde. Mais c'est à l'amour
(1) Cette même idée a été reproduite par les Princes frères du Roi, dans leur déclaration du 8 août 1792 : « Lorsque nous prîmes, y est-il dit, la résolution de sortir du royaume, ce fut moins pour mettre nos jours en sûreté que pour préserver ceux du Roi, en rendant infructueuse la scélératesse qui les menaçait... Notre expatriation est devenue la sauvegarde de Sa Majesté! » {Astoise, Histoire des émigrés, t. I,p. IGT.) C'était l'opinion de tous les royalistes ou plutôt le motif dont ils se servaient pour justilier l'émigration des Princes. L'auteur des Mémoires historiques de 37"" Adélaïde et Victoire (Paris, 1802, t. L P- 71) dit que « l'on pouvait regarder le comte d'Artois comme le sauveur du Roi son frère et de toute sa maison, car le massacre de la famille royale semblait ne présenter dés lors qu'un crime inutile, puisque, Louis XVI, le Dauphin et Monsieur n'existant plus, leurs droits revivaient en lui. »
el à l'amitié à vous dédommager des sacrifices que vous leur faites, ainsi, qu'à Flionneur. Croyez que vous êtes bien tendrement aimé. A présent que je ne risque rien à me livrer aux tendres mouvements de mon cœur, j'ai besoin de me soulager, en vous disant combien je vous aime, combien j'ai été malheureux en vous contrariant, et combien ma santé a été altérée par ces rudes combats.
Nous nous occuperons des moyens de vous payer de vos sacrifices, et vous verrez par ma dernière lettre, partie deux heures avant l'arrivée de votre courrier, que j'avais de moi-même songé aux moyens ultérieurs de rapprocher de vous, au printemps, une partie de vos amis, si les circonstances ne changent pas. Pour M™^ de Polignac, son mari et ses enfants, je crois qu'il sera impossible qu'ils se déplacent; elle est obligée de se conformer à ce qu'on lui a 'prescrit et aussi au calcul de sa fortune incertaine, ayant une famille aussi nombreuse, et tout déplacement étant ruineux. Mais pour les autres, les prétextes de santé sont suffisants, et Rome est très malsaine quand les chaleurs arrivent. Il sera parfait que M'"'' du Poulpry (1) vienne à Turin. Pour M""® de Piennes, je crois qu'elle viendra par Marseille droit à Rome ; mais elle n'y viendra pas pour nous raccommoder (comme la comtesse Diane nous a dit qu'on vous l'avait mandé) avec M. Necker et M. de La Fayette ; nous ne pouvons être amis que des vrais serviteurs du Roi, et jusqu'à présent ils en ont été les plus dangereux ennemis.
Ycus avez mal interprété ce que je vous ai mandé relativement à mes amis. Je vous ai peint leur position, leurs devoirs, la différence qu'il y avait de votre position et de vos devoirs avec les leurs; et j'ai résumé en vous disant
(1) 3/'"» du Poulpry (Anne-Nicolas), née Le Féron, morte à Paris le 9 octobre 18o4, à l'âge de 91 ans. Elle était la sœur de M''"= Le Féron, dont il sera question plus loin. La famille du Poulpi-y, dont une branche avait passé à Saint-Domingue, était originaire de Bretagne. (Borel d'IIauteri\e, Annuaire de la noblesse, an. 1865, p. 368, et an. 1869, p. 40û.) Quant au.\ Le Féron, c'était une famille de robe assez récente, provenant d'un maitre des comptes, fils d'un bourgeois de la ville d'Amicus.
qiio cela devait même vous servir de mesure dans les ouvertures que vous leur feriez. Nous en concluez qu'ils se refusent donc à votre confiance. Ce n'est pas cela que j'ai voulu dire, ni ce qu'ils entendent. Us vous aiment trop pour ne pas attacher le plus g-rand prix à votre confiance, et ils la méritent; mais j'ai dû vous faire faire avec franchise une réflexion qui vous marque le point où vous devez vous arrêter et pour vous et pour eux. Soyez convaincu qu'ils vous aiment de tout leur cœur, et qu'ils ne cesseront jamais de vous aimer; mais ils ont une position puhlique qui commande leur conduite.
Je viens à présent à un article bien essentiel de votre lettre dernière. On m'a communiqué l'extrait dont vous me parlez, et il est très-bon ; mais je ne crois pas que vous puissiez risquer des écritures, qui produiraientun terrible effet et amèneraient bien des dangers, si elles étaient interceptées, ou si la taiblesse ou les circonstances forçaient à en faire un mauvais usage et à les communiquer à tel ou tel ministre. Vous compromettriez tous ceux qui se sont attachés de bonne foi à votre sort et à celui de la monarchie, et vous perdriez tous les moyens de servir la bonne cause; mais je crois en même temps que vous ne pouvez vous dispenser d'obtenir ou de chercher à obtenir un aveu, qui cependant ne peut être que tacite, et que pour cela il faut charger quelqu'un de bien intelligent et bien sûr de rendre verbalement compte de ce que vous lui confierez, et qui ensuite viendra vous rapporter une réponse verbale, ou vous la fera passer écrite d'une manière sûre et convenue. Je vous ai même déjà indiqué le comte de Nicolaï, qui n'est point suspect à vos ennemis; il me paraît propre à cette importante commission. Mais, soit par lui, soit par un autre, il me paraît que ce n'est que verbalement et avec mesure que vous devez vous ouvrir.
On peut dire de votre part que les provinces commencent à s'adresser à vous ; que vous êtes très-décidé à ne rien précipiter, à ne rien risquer, mais à profiter avec sagesse et prudence des dispositions de tous les sujets fidèles, dont
:r. COIIRKSPONDAXCE L\'TIME
le nombre s'accroît tous les jours ; que voire intention est de faire, lorsque le temps en sera venu, un manifeste (le votre conduite passée, présente et à venir. On peut dire de votre part que vous avez voulu sonder les dispositions de l'Empereur et de l'Espagne sans rien compromettre; que le roi de Sardaigne est votre guide dans vos démarches, que c'est la Cour de Turin qui, par sa position et ses dispositions et sa sagesse, doit être le centre où toutes les démarches intérieures et extérieures doivent aboutir; que vous désirez être tacitement autorisé, mais que vous sentez en même temps que la position du Roi le force à avoir l'air de désapprouver tout haut ce que vous pourriez entreprendre, et qu'il vous suffit de savoir qu'intérieurement il vous approuve et rend justice à la pureté de vos intentions et à la sagesse de vos moyens. On peut dire de votre part que vous désireriez pouvoir trouver dans les ministres du Roi 2irès les Cours étrangères des moyens et des conseils dans ces délicates circonstances ; mais que, sans l'aveu du Roi, ils se tiendront dans les règles strictes du devoir et d'un silence absolu.
Ne nommez personne de ceux que vous employez, parce que l'honneur et leur sûreté vous en prescrivent la loi.
Voilà en gros l'instruclion que vous pouvez donner à celui que vous chargerez de parler. C'est à lui à suppléer au reste par la chaleur et les moyens de persuasion, mais point d'écrit, cela serait trop dangereux.
Il est possible que le Roi et surtout la Reine aient un plan, et il ne faut pas le croiser. Il faut au contraire tâcher d'en être instruit et le seconder. Voilà ce que mes très faibles lumières me fournissent; votre bon esprit vous donnera ce qui me manque de moyens.
Avec une autorisation, même tacite, vous marcherez à votre aise, tranquille au fond de votre cœur, et vos moyens doubleront. Sans cela, votre intérieur sera agité, inquiet, mobile, et vos pas seront incertains. Le Roi, la Reine paraissent craindre votre vivacité, et que les princes, compagnons inséparables de votre destinée, ne vous
Dl' COMTE DE VAUDUEUIL. — 1 789 o7
animent trop et ne vous poussent à des démarches imprudentes et dangereuses pour la famille royale qui est en otag-e. Voilà l'opinion (|u"il faut détruire, et il faut leur inspirer confiance en votre sagesse et, en même temps, leur faire sentir que vous êtes la sauvegarde de Leurs Majestés, étant absent, en liberté et en sûreté.
Mais, malgré l'opinion que vous avez qu'on respectera les jours du Roi et de la Reine, de M. le Dauphin et enfin de toute votre auguste famille, par la crainte qu'on aurait de votre vengeance, prenez garde de faire un faux calcul. Qui peut prévoir oii la fureur et l'aveuglement peuvent conduire des scélérats? Songez que, s'il arrivait un aussi épouvantable malheur, on en jetterait sur vous toute la faute, et que, quelque pures que soient vos intentions, on répandrait, on persuaderait que l'ambition vous a rendu criminel; et dès lors l'opinion exercerait contre vous tout son despotique empire, et le plus loyal, le plus pur des princes serait dénoncé à son siècle et aux siècles à venir comme un coupable ambitieux. Ce tableau est effrayant et vrai dans toutes ses parties, je ne puis vous le cacher. Dans le premier moment où nous apprîmes la captivité du Roi, les projets de vengeance ont dû être les premiers, les seuls à se présenter ; mais la réflexion amène d'autres opinions, et voilà ce que j'ai éprouvé dès que j'ai été livré à mes seules pensées. Je me suis liàté de vous en faire part avec ma franchise ordinaire, et depuis je n'ai pas varié dans ce que je me suis permis de vous mander.
Je vous ai parlé avec la même franchise de l'insuffisance de mes lumières dans d'aussi graves circonstances et de la position particulière de mes amis, pour lesquels je dois calculer, et que ropinion ne sépare jamais de moi. Si j'étais isolé, Dieu m'est témoin que je ne ferais pour mon compte personnel aucun calcul; je serais où vous êtes, et point ailleurs; tout ce qu'il y aurait de difficile et de dangereux, je voudrais l'entreprendre, en courir tous les risques; j'irais, déguisé, voir moi-même la position des choses au milieu de Paris, sonder les intentions du Roi,
58 CORIIKSPO-NDA.NCE hMIME
de ceux qui lui sont fidèles, et je reviendrais ensuite vers vous, à mon unique but. Mais puis-je oublier la position particulière de mon amie, qui doit être tout entière au Roi, à la Reine, sa bienfaitrice et son amie? Dois-je oublier que l'opinion ne sépare jamais mes pensées, mes démarclies de celles de mes amis? Je m'en rapporte à votre loyauté.
J'ai remis au bonhomme la lettre de M. l'abbé Marie. Il y répond en ministre, et, dans le fait, il ne peutrépondre autrement. 11 ne s'ouvre pas à moi ; mais je suis convaincu qu'on lui a fait des ouvertures; au reste ce que j'en dis est absolument par conjecture.
Revenons à votre amie. Croyez que je m'en occuperai à tous les moments, et de son bonbeur et de sa santé, et d'entretenir l'union. Je l'aime comme ma sœur: et je l'aime pour elle, et pour vous, et pour moi. Rapportez-vous-en à mon cœur et à mes soins. Il m'est si doux de vous prouver combien je vous suis dévoué, et que je vivrai et mourrai le plus fidèle de vos serviteurs et le plus tendre de vos amis.
Je joins ici une lettre pour M. l'abbé Marie et une pour vous deM°*^ de Polignac, et une autre du duc de Polignac.
M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Inconvénient d'un voj-age du prince à Rome ^'ecessilé d'une entente
avec le Roi et la Reine. — ^'ouvelles de M"*" de Polignac, de Vaudreuil et de Polastrou.
(Rome), ce 12 décembre 1789. N^IS bis.
II m'est impossible, Monseig-neur, de cbanger de principes. C'est encore une suite du malheur qui me poursuit depuis trop longtemps, que d'être obligé de contrarier vos désirs et vos sentiments, moi qui donnerais ma vie pour
assurer votre bonheur. Mais je no poux cesser de penser que vous ne pouvez être décemment qu'où vous êtes ; que votre maintien serait embarrassant et déplacé partout ailleurs, et surtout ici ; que votre voyage compromettrait vous, vos amis, et surtout celle que vous aimez ; que les invitations qui vous ont été faites d'aller à Naples sont insidieuses; que, loin de pouvoir par cette Cour intéresser l'Espag-ne, c'est un moyen sûr pour prévenir défavorablement et sans retour la Cour d'Espagne; qu'il serait impossible que vous ne vous arrêtassiez pas à Parme, à Florence, et que c'est encore un autre inconvénient majeur : qu'alors c'est un long voyage qui vous laisserait peu de temps pour Rome, qui vous coûterait infiniment cher, parce que votre prétendu incognito n'empêcherait pas que vous ne fissiez partout les présents indispensables pour vous.
Le prétexte de la curiosité n'en peut être un valable dans la position où vous êtes ; vous seriez déjoué, soyez en sûr, et plus ici que dans aucun lieu du monde. Vous ne pouvez croire combien il y a ici de Français envoyés de Paris tout exprès pour l'époque de votre voyage, et je ne serais pas étonné que votre présence n'y apportât le trouble. Je vous répète qu'il n'y a ici ni troupes, ni police, ni parade contre les crimes: je vous répète que votre existence est la sauvegarde de la famille royale et de la monarchie, et que ces mots renferment vos devoirs. Vous seriez ici à quinze jours des nouvelles de Paris, éloigné des frontières; l'arrivée des courriers est souvent retardée par les torrents de huit, quinze jours, et quelquefois de trois semaines. Je vous ai déjà à plusieurs reprises détaillé toutes ces raisons, et chaque jour la réflexion me confirme encore plus dans mon opinion que vous devez rester où vous êtes, avoir le maintien de votre position, détruire toute idée de légèreté, inspirer la confiance et l'intérêt, et ne pas prêter au ridicule.
Vous dites qu'il faut que vous soyez sûr qu'au moins au printemps vos amis se rapprocheront de vous. AliîMonsei-
60 CORRESPOxXDANCE INTIME
gnciir, clans les circonstances où nous sommes, qui peut prévoir au juste pour une époque de quatre mois ! Si votre position n'a pas changé d'ici là, il est très-possible qu'une partie de vos amis ne s'accommode pas du climat de Rome, quand les chaleurs viendront, et que cette raison serve de prétexte à un changement de lieu ; alors celui où vous êtes sera préféré ; mais M™^ de Polignac et ses enfants resteront ici jusqu'à des temps plus heureux.
Vous me mandez que vos parents sont inquiets, désirent savoir vos projets; que vous avez préparé un mémoire pour les en instruire, et que vous balancez à le leur envoyer. J'avais prévu cela, et j'ai eu l'honneur de vous écrire que le comte de Nicolaï va en France; que par lui ou par un autre vous pourriez les instruire. Ce moyen vaudrait mieux que des écritures, qui sont à présent bien dangereuses. Mais je pense toujours qu'il est possible et vraisemblable que le Roi et la Reine aient un plan; vos mouvements, s'ils n'en sont pas instruits, pourraient contrarier, faire manquer la réussite de leurs projets. Votre conscience ne peut être en sûreté qu'autant que vous vous entendrez avec eux; son aveu, même tacite, augmentera tous vos moyens, et vous ne pouvez rien sans eux , quoi qu'on vous dise. Au reste, je vous répéterai que je me trouve fort au-dessous des circonstances ; que je vous ai fait une peinture fidèle de mon caractère dans deux de mes lettres, et que, d'après ce sentiment de mon insuffisance, j'ose à peine risquer une réflexion et encore moins tenir à mon avis.
Le cardinal s'en tient toujours à me dire que, quelle que soit la vivacité de son inclination pour vous, il ne peut écouter que son devoir strict, et qu'il est ministre du Roi. Il ne sort pas de cette ligne, et il m'est impossible d'en tirer autre chose. Tout changerait, si vous aviez une autorisation. 3Iais il s'explique clairement avec moi sur l'objet de votre voyage, qu'il désapprouve absolument et qu'il regarde par tous les côtés comme la plus fausse démarche et la plus grande faute que vous puissiez faire.
Je vais à présent vous parler de mes amis. 31"'^ de Poli-
gnac a eu une violente attaque de coliques avec de la fièvre, qui m'a fort inquiété pendant deux jours. Elle en est quitte, à la faiblesse près. Elle a été si fort évacuée qu'elle est comme en sortant d'une grande maladie. Armand est entièrement rétabli, et le plus incommodé de tous, c'est moi. J'ai continuellement des douleurs d'estomac et d'entrailles , qui me font cruellement soufTrir et m'affaiblissent beaucoup. Je compte aller sous un mois à Naples; le changement d'air et le mouvement me feront peut-être du bien. Mais le diable est que mes pensées me suivront partout ; je ne sais quoi me dit que les premières nouvelles seront fort intéressantes, et mes pressentiments ne sont pas de couleur de rose. J'attends l'arrivée du courrier avec une impatience et une agitation extrêmes.
La comtesse Diane est ici depuis avant-hier; elle est aussi un peu souffrante. M'"'' de Yaudreuil et M""^ de Polastron, les plus délicates de notre colonie, sont celles qui se trouvent le mieux de l'air de Rome. Je suis celui qui s'en trouve le plus mal ; je ne dors ni ne digère ; je souffre, et les vapeurs s'en mêlent; c'est de tous les maux le plus dangereux pour moi.
Adieu, Monseigneur, je m'y suis pris un peu tard pour le courrier, et l'heure m'oblige de finir, en vous renouvelant tendresse, dévouement et respect jusqu'au terme de ma vie.
Qi CORRESPONDAiNCE INTIME
XYIII M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Bruit d'une brouille entre le prince et son ami. — M™'= de Polaslron. Le cardinal Hersan; se défier de ses conseils. — Mauvaises nouvelles de France. — La Pologne. — Le Brabant. — Les colonies g,j feu. — 4 Écrasons Tinfàme. d — La stagnation de la famille royale glace tous les cœurs. — Sérent grand d'Espagne. — Armements de l'Angleterre. — Pitt et Fox.
(Rome), ce 19 décembre 1789. N» 14.
Que votre lettre m'a affligé et attenrlri, Monseigneur! La peinture de ce que vous souffrez a déchiré mon ànie, et les expressions de votre amitié m'ont pénétré d'un sentiment de reconnaissance, de tendresse impossible à exprimer aussi vivement que je l'éprouve. Ne soyez pas injuste envers mes amis, en croyant un seul moment qu'ils puissent jamais consentir à s'éloigner de vous, à rompre des liens auxquels ils attachent tant de prix, et à renoncer à un sentiment qai est devenu un devoir et un besoin pour leurs cœurs. Mon cœur vous est garant des leurs, et je me flatte que cette garantie est la plus sûre pour vous.
N'a-t-on pas aussi publié à Paris que j'étais brouillé avec vous? Le chevalier de Coigny (1) me l'a mandé, mais qu'il rompait tous les jours des lances pour soutenir le contraire, et qu'il attendait avec impatience ma réponse. Je vous envoie la copie de la lettre que je lui ai écrite par le dernier courrier: c'est une profession de foi que je le prie de répandre, et que je signerais de mon sang. Ah! (jue les bourreaux qui prononcent de pareilles impiétés sont indignes de juger votre âme et la mienne ! C'est à la
(1) Coiqny (Jean-Philippe de Franquetot, chevalier de), né en 1743, maréchal de camp en 1784, arrêté et détenu au Temple comme agent royaliste en septembre 1800, mort à Dûsseldorf vers 1806. Au dire de Barruel- Beacvert [Lettres, t. II, p. lb\ il ressemblait à Louis XYI comme s'il eût été son frère. C'était le beau-frère de la spirituelle marquise de Coigny.
DU COMTE DE VAUDREUIL. — i789 63
vie et à la mort que nous nous aimons. Si le sentiment de mon insuffisance en dos conjonctures aussi délicates m'empêche de vous conseiller, je saurai toujours vous suivre.
Je suis bien aise que votre courrier soit parti de bon matin lundi ; sans cela, vous auriez eu des inquiétudes qu'il est heureux de vous avoir épargnées. Votre amie a eu un mouvement de bile, avec un grand mal de tête et de la fièvre, qui, dans le premier moment, m'avait fort troublé; mais tout cela a cédé à de légers remèdes; elle a été bien purgée, et toutes ces évacuations lui ont évité une maladie et assureront pour longtemps sa santé. Vous me recommandez de la soutenir, de l'encourager; et sûrement j'y emploierai soins, tendresse et zèle; mais il faut que vous me secondiez. Si vos lettres sont aussi déchirantes que celle que j'ai reçue de vous, vous la ferez succombera l'impression qu'elle en éprouvera. Tenez votre âme à deux mains en lui écrivant; dites-lui que vous aurez un jour le prix de vos sacrifices, et que vous ne les faites que pour assurer votre gloire et votre mutuel bonheur. Demandezlui des forces, au lieu d'affaiblir les siennes.
Ce que vous me mandez du conseil qui vous a été donné d'aller voyager en Italie m'a confondu. Vous êtes libre à Turin et en sûreté, Monseigneur ; vous cesseriez d'être libre à Naples, et voilà ce que surtout vous devez éviter. Le cardinal Hersan (1), qui est ici ministre de l'Empereur, est venu voir mes amis exprès pour les engager à vous conseiller d'aller à Naples. 11 désirait même que vous vous embarquassiez et que vous allassiez à Naples sans passer par Rome. Timeo Danaos et dona ferentes. Mes amis ont répondu que vous étiez décidé à rester à Turin par mille raisons, qu'ils avaient été obligés d'ap-
(1) Le cardinal Hersan. François, comte de Herzan et de Ilarras (dune famille de Bohème actuellement éteinte), né à Prague le o avril 1735, cai*dinal le 12 juillet 1779, succéda au cardinal Alexandre Albani dans les fonctions de ministre de l'Empereur à Rome. Mort à Vienne le l"juin 1804. Sébastien Brunner a publié sur Herzan une monographie fort étendue sous le titre assez bizarre de Die theolagische Dienerschaft am Ilofe Joseph II, Wien, 1868, 1 vol. in-S».
64 CORRESPOxNDANCE LMIME
prouver; mais que, si vous alliez à Naples, ils auraient trop (le plaisir à vous voir pour ne pas vous engager à venir et à vous arrêter à Rome. Ce cardinal est un homme qui fait le fin et l'habile; il a été cependant facile de voir que cette réponse et le parti que vous avez pris l'ont fort déconcerté. Tout cela m'a confirmé dans l'opinion que vous avez pris un parti sage et nécessaire, et tous ceux qui ici s'intéressent franchement à vous, à votre gloire, à votre sûreté, pensent de même.
Je ne suis pas content du dernier courrier de France, et votre lettre m'a cependant un peu ranimé. On nous mandait que Metzs'était absolument rétracté ; que le Parlement de Dauphiné a, simplement et sans balancer, enregistré; que tous les conseillers aux Parlements du royaume avaient peur de n'être pas remboursés de leurs charges, et par cette raison n'osaient faire aucune résistance; que le découragement était dans les provinces, et que l'opinion et la crainte arrêtaient tous les Français fidèles.
L'opinionest encore bien forte, et je crains bien qu'il ne soit pas encore temps de l'attaquer. Elle s'étend même partout. Nous avons appris d'une manière positive qu'en Pologne toutes les villes, se fondant sur les droits de r/iomme, ont député des bourgeois pour entrer à la diète qui avait été prolongée. C'est le cardinal Antici (1), ministre de Pologne ici, qui a reçu cette nouvelle ministérielle. Dès que tous les souverains de l'Europe ne se coalisent pas pour conserver leurs couronnes, cet incendie, allumé chez nous, s'étendra partout. Les affaires du Brabant s'empirent de jour en jour. Nos colonies sont en feu (2) ; votre malheureux ami va être ruiné sans ressources, et
(1) Antici (Thomas), né en 1731, cardinal le 30 mars 1789, d'abord ministre de Pologne à Rome, ensuite (1790) ministre de Bavière dans cette même ville, mort vers 1800.
(2) Nos colonies sont en feu. C'est dans la séance du 1" décembre 1789 que l'insurrection des noirs à la Martinique, à la Guadeloupe et à Saint- Domingue fut annpncée à l'Assemblée Nationale. On comprendra l'intérêt que ces nouvelles devaient avoir pour M. de Vaudreuil, lorsqu'on se rappellera que toute sa fortune consistait en propriétés situées à Saint-Domingue.
mourra de la douleur d'eutraîner ses créanciers dans sa ruine; mais qu'importe mon sort au milieu de si grands intérêts !
Voilà cependant ce qu'a produit l'esprit philosophique du siècle; voilà le résultat des principes de quelques ministres systématiques. Les Turgot et ses consorts auront, pour le bien de l'humanité, allumé partout le flambeau de la guerre, de la discorde, excité les peuples à la désobéissance, à l'insurrection, mis en mouvement tous les ambitieux, toutes les passions ; et l'expérience seule du malheur ramènera les hommes et détruira l'anarchie générale qui va désoler le monde. Ces malheureux perturbateurs du repos public ont senti que la religion était le plus grand de tous les freins : aussi c'est par elle qu'ils ont commencé leurs attaques. Voyez les lettres de M. de Voltaire à 31. Damilaville ; elles finissent toutes par ces mots : « Ecrasons Vinfàme, faites des prosélytes pour écraser V infâme », et c'est de Jésus-Christ que ce sacrilège parle ainsi ! La destruction des jésuites a été un coup bien funeste et bien impolitique, porté à la religion et aux monarchies. Cette compagnie, qui avait une grande influence dun bout du monde à l'autre, pouvait être dangereuse pour tel ou tel monarque, mais non pour la monarchie ; elle était le plus grand soutien d'une religion qui est très monarchique; et voilà ce que les philosophes modernes ont bien senti pour parvenir à leur coupable but.
Je vois beaucoup d'écrits, j'en conviens, pour la bonne cause. On commence à oser écrire que l'anarchie, les crimes, la violation des propriétés, le renversement des lois ne peuvent conduire au bonheur. Mais que cela produitil? La crainte, les lanternes patriotiques, et surtout la trahison des ministres, l'argent sans cesse répandu pour tout armer, les calomnies, la Chambre ardente du Chàtelet, et, plus que tout, la captivité et la stagnation de la famille royale glacent tous les cœurs.
J'ai bien peu d'espoir, et je vois dans notre horrible patrie audace et crimes d'un côté, crainte et lâche ré di ï. 5
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l'autre. Il faut voir les choses comme elles sont, non pour renoncer au rétablissement de la monarchie, mais pour ne pas la perdre sans ressource en se pressant trop. Je le répète, ce ne sont que de nouveaux malheurs inévitables qui ouvriront les veux. Voyez ce qui vient de se passer à Toulon. M. d'Albert de Rioms et cinq capitaines de vaisseau, pour avoir puni deux hommes de port qui le méritaient, viennent d'être saisis par le peuple et précipités dans des cachots ! Un commandant traité ainsi ! Et c'est M. de Mirabeau, MM. de Lameth, M. Chapelier, la Chambre ardente qui les jugeront ! Et ce sont nos plats ministres qui les défendront! La partie n'est pas égale. Voyez M. de Puységur partant pour aller rendre compte de sa conduite et s'excuser d'avoir fait son devoir de ministre du Roi ! Oi^i en sommes-nous, grands dieux ! Quand tous les sujets fidèles sont calomniés et jugés par une troupe de conspirateurs, que deviennent la monarchie, les propriétés, la sûreté des individus et la gloire de la nation?
Je me meurs de la douleur que j'éprouve, et aucune consolation, aucun espoir ne s'offrent à mon esprit et à mou cœur. Je ne sors presque pas de chez moi : ces arts que j'adorais, ces chefs-d'œuvre de l'antiquité en monuments et en sculpture, ces chefs-d'œuvre des RaphaëU des Dominiquin, des Carrache, je n'ai pas encore été tenté de les aller voir. La musique italienne, que j'aime tant, a perdu pour moi tous ses charmes : on donne tous les jours des concerts, et je n'y vais point. L'amour et l'amitié qui occupent mon àme tout entière ne me font presque éprouver que des sentiments douloureux, car je pleure sans cesse sur tout ce que j'airne. Je passe alternativement de la rage à l'abattement; et, si je ne croyais encore mon existence de quelque ressource à mes amis, j'en aurais bientôt tranché la malheureuse trame. Je crois que je n'irai pas à Naples; je n'ai ni Aoiture ni argent; et, à la veille de ma ruine totale, ne recevant plus rien de mes gens d'atfaires, je dois tout calculer, tout épargner et me sou-^ mettre d'avance aux privations et à la misère jusqu'à cfr
qu'il ne me soit plus possible de les supporter. Ma santé, grâce à Dieu, se détruit chaque jour, et voilà ma ressource !
Pardon, Monseigneur, pardon, si je vous chagrine; mais je suis au bout de mes forces. Ou n'en a qu'une certaine mesure, et depuis cinq ans les miennes ont éprouvé tant de secousses qu'elles sont épuisées. Je mourrai bien malheureux, puisque je n'aurai pu venger ni mon Roi, ni mon pays, ni mes amis si outragés, ni vous, prince loyal, ami si fidèle, si tendre, si digne d'un meilleur sort ! Je vous embrasse du plus tendre de mon àme, et cela me soulage.
Vous avez bien fait d'écrire à M. de Florida-Blanca à l'occasion delà grandesse de Sérent. Vous feriez bien aussi d'en écrire un mot au bonhomyne qui y a contribué, sans lui parler d'autre chose. Ajoutez-y : « Je sais que M"'^ la princesse de Sainte-Croix ( Ij, et le chevalier Azara (2), qui sont de vos amis, ont pu avoir part à la grâce obtenue pour un homme que j'aime tendrement et auquel j'ai confié l'éducation de mes enfants. Sicela est. je vous charge de leur dire qu'en dépit de la calomnie mon âme est sensible et reconnaissante . » Soyez-sùr que cela fera un très bon effet.
On dit qu'en Angleterre le parti de Pitt est près de suc-
{{) La princesse de Sainte-Croix. Doua Giiiliana Falconieri, femme du prince Scipion de Saiita-Croce, était l'amie particulière du cardinal de Bernis. Conformément aux usages admis à Rome à cette époque, elle faisait les honneurs du salon chez le cardinal, l'accompagnait dans ses voyages, et lorsque Mesdames Adélaïde et Victoire vinrent à Rome, elle fut attachée à leurs personnes. Sa nièce, Constance Falconieri. était mariée à un neveu du pape Pie VI. Lorsque la Révolution eut obligé le cardinal de Bernis à renoncer à sa position, la princesse de Santa-Croce passa à l'ambassade d'Espagne et y remplit, auprès du chevalier d'.\zara, les mêmes fonctions qu'elle avait eues auprès du bonhomme. Nous trouvons dans les Souvenirs inédits d'un diplomate, qui était à Rome en 1794, le curieux passage qui suit : « Il (Azara) m'avait pris dans une si singulière amitié que, « lorsque, avant diner, il voyait que la compagnie me paraissait trop « nombreuse ou trop peu choisie, il faisait apporter deux couverts dans le « salon, où nous dînions en tête à tète, et envoyait la princesse Santa- « Croce faire les honneurs de la salle à manger. »
(2) Le chevalier Azura. Don Giuscppe Ni -cola d'.-Vzara, né en 1731, ninistre d'Espagne à Rome depuis 170^, moit ;n iJ-Oî-.
comber à celui de Fox; (jiril y a une coalition entre le fliancclier Tliurlow et Fox, et en même temps, on dit que les Anglais arment à force. Quel est le but de cet armement ? Où sont nos moyens pour leur résister? Pauvre France, je ne te survivrai pas !
Le chevalier de Coigny met à vos pieds son respect, son attachement, son dévouement. Il me parle de vous avec un sentiment qui redouble le mien pour lui. Voici la réponse que je lui ai faite.