COPIE DE 3IA LETTRE AU CHEVALIER DE COIGNY
Ta lettre m'est arrivée, mon cher ami, dans un moment où j'en avais besoin. Je suis si accablé des nouvelles que j'apprends tous les jours que les consolations seules de l'amitié peuvent me faire supporter la vie.
Voilà donc nos colonies en feu ! La philosophie, au nom de l'humanité, va faire égorger vingt-cinq mille créoles par leurs esclaves, qui ensuite s'entr'égorgeront eux-mêmes ! Dieu m'est témoin que ce n'est pas pour mon propre compte que je suis inquiet. Si la misère ne peut pas se supporter, on peut s'y soustraire, et j'en ai la force; mais je gémis, je frémis de la crainte de manquera mes engagements. Je ne puis en avoir de remords, puisque les événements qui me ruinent sont l'ouvrage des scélérats, et sont indépendants de moi; puisque j'avais fait volontairement tous les sacrifices que la justice et l'honneur avaient exigés de moi ; mais je ne puis supporter l'idée que la ruine d ' mes créanciers suivra la mienne.
J'entrevois dans le projet déjà exécuté d'imprimer l'Etat des pensions des motifs de méchanceté atroce; mais, pour le compte de mes amis, j'en suis plutôt bien aise que fâché. On verra ce qu'ils ont, et que c'est fort au-dessous (le ce qu'on disait et qu'on a imprimé qu'ils avaient. Quoi ! pendant quinze ans, ils auront été dans une dépendance continuelle, tenant auberge royale, faisant, par la
volonté du Roi et de la Reine, les honneurs de Versailles à la ville, à la Cour, aux étrangers, à l'Europe entière, ayant tous les jours à diner et à souper Mgr le comte d'Artois, presque toujours la Reine, et souvent le Roi! Quoi ! M'"" de Polignac aura élevé les trois enfants du Roi, remis feu 31. le Dauphin frais et bien portant entre les mains des hommes, et élevé les deux autres jusqu'à celle époque malheureuse; quoi! elle aura sacrifié ses goûts, sa santé, sa paresse naturelle , son indépendance à une vie bruyante qui ne lui convenait pas, à une dépendance continuelle, et elle n'aurait pas été payée de ses soins et de ses sacrifices! Il en résulte que, si on lui ôte ses pensions et si le duc de Polignac venait à mourir, son bien à elle est mangé, et qu'elle serait réduite à la mendicité! Elle est partie de Versailles avec cinq cents louis qu'on lui a prêtés, et on a imprimé qu'elle emportait des trésors. C'est comme ce qu'on publie de sa dépense en Suisse. Il est impossible de vivre dans une plus grande retraite et avec plus d'économie ; et cette économie est forcée. De même ici, ils ne donnent à mang'er à qui que ce soit, pas même à leurs plus intimes amis; ils ont loué une maison, parce que c'est bien moins cher que les auberges, et parce (jue nous sommes bien du monde rassemblé par le malheur. Là, nous pleurons et nous nous consolons ensendjle; les barbares nous envieront-ils cette ressource?
Je sais aussi qu'on a publié que j'étais brouillé avec M. le comte d'Artois. Cela n'a pas pu être cru par ceux qui me connaissent. Ils savent que le malheur augmente la chaleur de mes sentiments ; ils savent que j'adore ce prince loyal et malheureux, et que je donnerais ma vie pour lui. Mais, après l'avoir accompagné pendant sa périlleuse retraite, après l'avoir mis en sûreté, j'ai dû rester avec mes amis, qui ont besoin de moi. J'ai aussi senti l'insuffisance de mes lumières dans d'aubsi graves circonstances, et j'ai voulu éviter de donner des conseils, de peur de me tromper dans des conjonctures aussi délicates. J'ai fait ce que l'amitié, l'honneur, la prudence, et le senti-
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ment modeste et vrai de mon insuffisance m'ont commandé; mais je suivrai son sort, quel qu'il soit. Que nos législateurs et nos héros fassent aussi ])ien, et la France redeviendra heureuse, tranquille et brillante. Voilà la vérité exacte, que je te permets et que je te prie de publier, et que tu peux faire imprimer, s'il le faut.
M. le comte d'Artois s'est décidé à ne pas venir en Italie et à rester à Turin. Il a senti qu'il auraitpartout, ailleurs que chez son beau-père, un maintien embarrassé et embarrassant; qu'il ne peut être décemment qu'où il est ; qu'il n'est pas en état de faire un voyage aussi cher pour lui ; que ce n'est pas le moment de voir des curiosités, et qu'il doit avoir le mainiien grave des graves circonstances du moment. lien coûte beaucoup à son cœur pour faire un tel sacrifice; mais son àme, aussi noble que pure et courageuse, a su se soumettre à l'impérieuse loi de l'honneur et du moment.
Ah, dieux ! moi, brouillé avec lui I Quels sont les infâmes qui osent le penser et le dire? Ce sont des lâches, qui l'abandonneraient, parce qu'il est malheureux; mais, tant que mon sang circulera dans mes veines, je serai fidèle au Roi, à la monarchie, à l'amitié, à la reconnaissance et à l'honneur. Hàto-toi d'effacer une tache qu'on veut répandre sur ma vie ou sur celle de mon cher prince. Non, Orestc et Pylade, Nisus et Euryale ne se sont jamais tant aimés ; dis à tout ce (jue tu rencontreras que tous ceux qui le persécutent et le calomnient doivent me persécuter et me calomnier avec lui. Je t'embrasse du plus tendre de mon âme, et je me signe avec toi pour la première fois de ma vie, à cause de la profession de foi que cette lettre renferme.
Le Ct« DE V.