DE YAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
iS'ouvelles du voyage. — Douleur de M'"^ de Guiclie.
A Bologne, 21 mai 1790. N° 36.
Je profite de la rencontre que j'ai faite ici du baron de Choiseul, qui retourne à Turin, Monseigneur, pour vous donner des nouvelles de notre colonie voyageuse.
La douleur de M"* de Guiche est d'autant plus touchante qu'elle n'a aucune affectation; elle se prête même avec une douceur et une complaisance extrêmes aux petites distractions que son père et sa mère veulent lui donner; mais bientôt elle retombe dans les larmes et les suffocations. Le temps seul apportera du soulagement à sa tristesse; mais elle a fait une grande perte, et elle le sent vivement.
M""" de Polignac écrit à M"^® de Polastron; en conséquence je ne lui écrirai pas aujourd'hui.
Le baron de Choiseul cliante vos louanges, comme je les chanterais moi-même ; mais il m'a parlé d'un homme de M. de Maillebois, arrêté au Pont-de-Beauvoisin et mené prisonnier à Paris. Cela paraît le tourmenter beaucoup; mais il ne m'a pas communiqué son inquiétude.
Nous serons dans quatre jours à Venise, oij j'espère trouver de vos nouvelles.
Recevez, Monseigneur, l'hommage de ma tendresse et de mon respect.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
L'insurrection en Savoie. — L'homme envoyé de Paris. — Défiance de l'Espagne. — Commérages sur le séjour de M'^'^de Polastron à Turin; elle doit venir à Venise. — Silence de Calonne.
A Venise, ce 29 mai 1790. N» 37.
Ah! Monseigneur, combien les nouvelles que vous me mandez m'inquiètent et m'affligent! Quoi, cette épidémie sortie de l'enfer gagnera donc toutes les puissances ! Oui, si on ne lui oppose de prompts remèdes ; mais j'espère encore que ces insurrections de la Savoie seront bientôt réprimées par un roi aimé et si digne de l'être, et qui réunit le courage à ses autres vertus. Je regarde ces derniers efforts de nos scélérats comme une marque de leur effroi et la dernière tentative de leur puissance expirante. Jusqu'à présent, on n'a rien opposé à leur fureur, et ils ont cheminé avec succès jusqu'au moment oi^i ils ont attaqué la religion; mais les fidèles se réuniront à cet étendard, et le moment des vengeances approche.
Je ne crois pas à la guerre de l'Espagne et de l'Angleterre, et j'ai des raisons pour cela. Ah ! si c'était un plan concerté entre l'Espagne et M. Pitt pour venger la cause des rois !
Mais de quels petits moyens se servent vos parents ! Je
sais quel est l'homme qui vous a été envoyé (1) et dont vous m'avez tu le nom, par honte apparemment d'un tel choix; car. si c'était par réticence, je vous dirais qu'il faut tout dire ou tout taire à son ami. Vous savez à quel point je me défie de mes forces, avec quelle bonne foi j'en suis vingt fois convenu vis-à-vis de vous, combien peu j'ai la prétention de donner des conseils dans d'aussi graves circonstances, que je n'ai enfin que le désir de mourir pour vous, pour mes souverains et pour mon pays. Mais cet homme, je le connais; rien ne peut se comparer à sa jactance que sa médiocrité ; ses liaisons avec M. le duc d'Orléans et M. le prince de Galles auraient dû le rendre suspect et son impéritie aurait dû l'annuler. J'ai eu à Paris occasion de le voir et de le juger; aussi ne m'aimet-il pas ; aussi publie-t-il que ma violence et ma chaleur ont de grands inconvénients pour vous; et ce qui m'en choque, c'est que ce n'est pas par Bombelles que j'ai appris cela, ce qui prouve qu'il a délayé et étendu ses
(i) Uhomme qui vom a été envoyé. C'était M. de Fontbrunc; son nom se rencontrera plusieurs fois clans ces lettres. Le 17 août 1790, Marie-Antoinette écrivait à l'empereur Léopold II ; « Il semble que vous avez été content de M. de Fontbrune; j'en suis bien aise. Je le connaissais peu; mais il m'a paru plein de zélé et pensant solidement et raisonnablement. Aussi le voyage qu'il a fait avant d'aller chez vous ne lui a pas réussi. Je suis bien loin d'approuver les intentions de ce pays-là, et je crains toujours quelque explosion de ce côté, qui compromette tout le monde. » (Arxeth, Marie-Antoinette, Joseph II und Leopold II, p. 136.) Plus tard, Mario- Antoinette changea d'opinion sur ce personnage. Dans une autre lettre, du 22 mai 1791 (éd., p. 166), elle s'exprimait ainsi sur son compte : «Ne croyez jamais rien de notre part que de M. de Mercy ou du baron de Breteuil ; Fontbrune et les autres sont de misérables intrigants. » C'était également l'opinion du comte de Fersen, qui écrivait le 2 avril 1791 au baron de Breteuil (t. I, p. 96) ; « Je vous ai déjà mandé que M. de Fontbrune était un intrigant, et qu'on avait préféré pour cette raison le laisser à Vienne, sous prétexte qu'on pourrait peut-être en avoir besoin; mais il n'a aucune mission et ignore tout... Au mois de novembi'e ou décembre 89, après l'arrivée du Roi à Paris, il (Fontbrune) fut donné à S. M. par l'ambassadeur d'Espagne comnit un homme sur, et il fut chargé de porter au roi d'Espagne une protesta àon contre tout ce que le Roi pourrait faire ou signer. Cette proti^station fut reçue par le roi d'Espagne et existe entre ses mains. Le Roi a voulu que vous fussiez instruit de ce fait et des raisons qu'on a de ménager M. de Fontbrune. »
En 1798, ce personnage fut mêlé aux négociations secrètes qui eurent lieu entre Louis XVIII et Dumouriez.
confidences. Puisqu'il est l'homme de confiance qu'on vous envoie, je suis donc traduit, vis-à-vis de ceux pour qui je donnerais ma vie, comme un homme emporté, violent, dangereux 1 Ma correspondance est entre vos mains, et vous êtes à même de juger si mon zèle a égaré ma prudence, si mes réflexions sont celles d'un homme imprudent et effervescent. Je vous prie delà garder, Monseigneur; elle servira un jour à me faire juger comme je crois le mériter. On verra si un intrigant suhalterne devait inspirer plus de confiance qu'un homme dont toute l'ambition est de prouver son dévouement et sa reconnaissance et de marcher dans le sentier de l'honneur et du devoir, sans autre intérêt que celui du salut de ses souverains et de votre gloire personnelle.
Le silence de l'Espagne, la défiance qu'elle vous a montrée, n'a d'autres causes, soyez-en sûr, que celles que je vous ai mandées il y a longtemps. Vous avez trop parlé au chargé d'affaires qui est à Turin, et, soit par zèle ou autrement, je crains qu'il n'ait trop parlé, et M. de Florida- Blanca veut qu'on ne parle qu'à lui. Mais gardez pour vous seul exclusivement cette réflexion; cela est important.
Je sais encore qu'on a mandé de Turin à Rome que M"^ de Polastron est établie à demeure en cette ville, et qu'elle a une maison en ville et une à la campagne. Je suis bien sûr que cela n'est pas; mais on le publie, et on le croit. De là, imaginez les propos et l'effet. L'héroïsme et la légèreté ne peuvent cadrer ensemble. La réputation est un diamant que le moindre souffle ternit, et si, dans ces circonstances, l'opinion qui commençait à s'établir vient à s'altérer, elle sera perdue pour jamais. On passe des vices aux grands personnages, mais non des misères, parce qu'on ne saurait avoir confiance dans la faiblesse ni l'inconséquence. Ce sont là des vérités, Monseigneur^ et qui sait si ce n'est pas cette raison qui sert de prétexte au silence, à la réticence de vos parents? Je vous afflige; mais je vous égarerais, si je vous parlais un autre langage.
Songez combien vos ennemis senint habiles à profiter des occasions de vous déjouer, et combien ceci y prête. Il est temps de faire un sacrifice; le terme convenu est passé, je m'en rapporte à vous-même. Je ne vous en parlerai plus, mon cher prince ; il en coûte trop à mon cœur, qui est plus tendre qu'il n'est fort et sévère. Nous allons partir sous peu de jours pour la campag-ne ; il y aura un appartement pour 31""" de Polastron; elle sera oii elle doit être, et je lui donnerai toutes les consolations, tous les soins de l'amitié la plus tendre. Votre maintien au milieu de votre famille en sera plus assuré, et cela est aussi important pour votre amie que pour vous. Elle a le prétexte et la raison de venir consoler M'^e de Guiche, dont la douleur ne s'apaise point.
J'ai dit tout ce que l'amitié, lintérèt, la raison m'ont inspiré. Si vous prenez un autre parti, je vous excuserai, je vous défendrai; voilà mon rôle, voilà mon cœur.
On me mande de Rome qu'on va commencer un jubilé, dont le préambule sera digne du premier pasteur et conforme à la déclaration d'une partie de l'Assemblée. L'honneur ecclésiastique est un peu sauvé; mais celui de la noblesse est encore en fourrière. Faut-il tout craindre ? oui. Faut-il désespérer de tout? non encore. Mais si la faiblesse continue et si une force majeure bien dirigée ne se montre pas, il n'y aura plus d'espoir que dans l'excès des maux, ou dans les miracles de la Providence,
Je ne sais d'oii vient le silence de Calonne; mais il ne répond à aucune de mes lettres. Serait-il choqué de ce que je me suis opposé à ce qu'il vint à Turin? Le lui aurait-t-on mandé ? Je crois encore que, s'il y était venu dans cette circonstance, il était perdu et vous perdait vis-à-vis de vos parents. Mais cela ne m'a pas empêché de sentir combien vous pouviez tirer parti de ses lumières et de ses talents supérieurs; avec quel plaisir mon amitié lui a rendu cet hommage! Mais voilà sans doute ce qu'on ne lui aura pas mandé.
Bombelles a été enchanté de la parfaite mesure du che-
valicr de Paységur; elle contrastait à merveille avec la jactance du Fontbrune.
J'ai remis à M"® de Guiche votre lettre, ((ui m'est revenue de Florence.
Mes amis vous offrent leurs tendres hommages et leurs respects, et moi ma vie.
P. /S". — Il est trop tard pour que je puisse écrire à 3j mc (^[j3 Polastrcn et à Saint-Paterne par le courrier. Je remets au prochain courrier.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Troubles de Savoie. — Espagne et Angleterre. — Meilleures nouvelles de Paris. — Défiance de l'Espagne. — Les troupes s uisses. — Le grand-duc de Toscane. — La Provence. — Le jubilé. — La Fayette.
— M™« de Polastron à Turin. — Le droit de pai.x et de guerre. — La Fayette royaliste. — Le duc d'Orléans. — Espagne et Angleterre.
— Montniorin.
(Venise), ce 4 juin 1790. N" 38.
J'attends avec impatience de vos nouvelles, Monseigneur, votre dernière lettre ayant beaucoup noirci mon âme. Ces troubles de la Savoie ne doivent cependant pas avoir de suites, si on s'y prend de bonne heure pour les apaiser. Le roi est aimé, digne de l'être, et ses troupes comme ses sujets doivent lui être fidèles. Mais que ne vient-on pas à bout de corrompre avec de l'argent? Et c'est le moyen toujours employé par nos conjurés. Ils en ont tant répandu qu'ils devraient enfin être au bout de leurs ressources.
Si la guerre a lieu entre l'Espagne et l'Angleterre, il ne me paraîtra plus douteux que les Anglais ont beaucoup contribué à ce qui s'est passé en France, et alors j'aurais beaucoup de regrets aux ouvertures qui vous ont été conseillées. J'y ai toujours eu une grande répugnance, et elles me paraissaient absolument contraires aux règles de la
prudence et de la politique. Comment croire en effet qu'une iiation rivale, si intéressée à prolonger nos malheurs et à se venger de la guerre d'Amérique, puisse sacrifier ses intérêts et sa vengeance ? Vous faisiez par là de Pitt un dieu, et il n'est qu'un grand homme.
On mande que M. de Poix (Ij a quitté l'Assemblée, et que M. de Liancourt va la quitter. J'en tire un bon augure, car ces messieurs sont comme les rats, qui ne délogent des maisons que quand elles sont prêtes à s'écrouler.
On mande aussi que M. de La Fayette se déclare royaliste et fait venir des milices nationales de Soissons pour augmenter ses forces et soutenir le Châtelet et le Roi. De quelque part que vienne le bien, il faudra s'en réjouir; mais quelle tache il aura à effacer, quels maux il aura à réparer !
Les lettres qui viennent de l'homme principal d'Espagne marquent toujours défiance et mécontentement des indiscrétions. Est-ce prétexte, est-ce pour cacher sa marche? voilà ce que j'ignore.
Comment avez-vous trouvé le discours du cardinal de Brienne à son arrivée à Sens? M. do Mirabeau aurait-il affiché d'autres principes, et avec plus d'insolence? Je voudrais bien savoir quel effet il aura produit aux Tuileries. Mandez-moi ce que vous en apprendrez. Je sais seulement qu'à Paris on en a été indigné.
M. et M'"'' de Champcenetz partent samedi pour retourner en France, en passant par Turin. Elle va à Paris pour arranger les articles du mariage avec son frère, qui n'a pas pu venir. Armand l'accompagne jusqu'à Turin, où il restera jusqu'à l'époque de son mariage, et Idalie reste avec sa future belle-mère. M. de Champcenetz désire vous parler de ses affaires; peut-être aussi M'"^ de Champcenetz. Il vous portera une lettre de moi ; j'espère que vous vou-
(1^ M. de Poix. Philippe-Louis-Marie-Antoine de Noaillcs, prince de Poix, né en 1732, mort en 1819. Maréclial de camp en 1788, député de la noblesse du bailliage d'Amiens et de Ham aux ii,tats-Généraux en 178'J. Il était, comme la plupart des membres de sa famille, partisan des idées nouvelles.
drez bien la recevoir comme la tante d'Armand. Ils ont beaucoup à se plaindre des procédés do leur fils, qui a bien profité de leur absence pour leur l'aire cent noirceurs.
Le bruit se répand ici que M. d'Hénin (1) part de Turin. J'ai soutenu que cette nouvelle était fausse, puisque vous n'en aviez rien mandé. Est-il vrai qu'il est plus que jamais inconsidéré dans ses opinions et ses propos? Si cela est, c'est folie achevée.
Vos dernières lettres sont terriblement noires, et leur sombre m'a absolument gagné. Je ne vois encore aucune tendance, aucune bonne direction vers le mieux. J'aperçois ({uelques rayons d'espoir bien épa-rs, mais il faudrait les réunir dans un point.
Je ne conçois rien à la conduite de la Suisse relativement à ses troupes. Quoi ! le régiment des gardes suisses a été presque entier en défection ; plusieurs autres régiments ont suivi cet exemple, et les Cantons ne disent mot ! Cela me confond; donnez-m'en l'explication.
J'ai beaucoup de regrets que votre colère de la lettre de l'Empereur vous ait empêché de sonder le grand-duc, actuellement roi, qui vous avait fait faire des olfres. Il devient un homme bien important dans ces circonstances, et les affaires du Brabant menaient tout naturellement à un g-rand projet relatif à la France, si la bonne volonté y était. Vous avez trop compté sur l'Angleterre et la Prusse, et cela n'était pas vraisemblable.
Les nouvelles de Provence et les dangers personnels qu'a courus M. de Miran (3) m'ont bien affecté. Tous
(1) M. d'Hénin. Charles-Alexanflre-Maric-Marccllin d'Alsace de Boussu de Ghimay, prince d'Hénin, né le 17 juin 1744, maréchal de camp, capitaine des gardes du comte d'Artois jusiju'en 1790. Étant revenu d'émigration en France, il fut guillotiné le 7 juin! 7'J4. TiLLY(Mé7noires,l.l, p. 31-32) dit de lui qu'il avait l'esprit paralysé d'un côté, mais n'en manquait pas absolument, et qu'il a péri sans savoir au juste à quel parti il avait appartenu ni quelles opinions il avait professées.
(2) M. de Miran. Joseph-Roger de Ycrdusan, marquis de Miran, né en 1732, lieutenant généi-al le 1"' janvier 1784. Il commandait en second la Provence, lorsqu'en mai 1790 il fut forcé d'émigrer : les patriotes avaient mis sa tête à prix ; les dragons qui étaient sous ses ordres avaient été chargés de le livrer et avaient reçu d'avance cinq louis. II gagna la frontière
les bons serviteurs du Roi sont tellement attaqués, puis abandonnés, qu'il lui en restera bien peu.
La conduite de Bouille à Metz vous prouve bien que vous l'aviez jugé trop vite. Je me sais bien bon gré de l'avoir défendu avec tant de suite et de m'être constamment refusé à croire qu'il fût capable de mollir; mais il faut, Monseigneur, réparer ce que vous en aviez dit. Cela est juste et important.
Le jubilé que le Pape vient de publier n'est que pour les États ecclésiastiques. C'est une manière de sonder les dispositions des puissances, et, s'il est demandé par nos provinces, par le Languedoc par exemple, le premier pasteur ne s'y refusera pas. Le préambule en est très-bien fait.
En tout je suis bien sûr que l'anarcliie actuelle ne durera pas, que la démocratie qu'on veut établir est impossible; mais je ne crois pas que l'ivresse soit encore assez passée pour pouvoir espérer un retour très-prochain. Avec de la patience, tout rentrera dans l'ordre; mais des tentatives hasardées, sans grands moyens, prolongeraient les maux au lieu de les guérir.
Je reviens à M. de La Fayette. Quelque coupable qu'il soit, si des remords ou de nouveaux calculs d'ambition mieux dirigés le ramenaient à la bonne cause, il faudrait bien se garder de lui en fermer la route. Réfléchissez d'avance sur cela, et songez que ce qu'il faut, c'est sauver le Roi et la monarchie, n'importe par quel moyen. Ce serait tout perdre que lui accorder toute confiance aveuglément; mais ce serait tout perdre aussi que l'irriter, quand les forces sont entre ses mains, et lui inspirer des mouvements de rage et de désespoir qui seraient bien dangereux. Je vous supplie de bien mûrir dans votre tête ces réflexions.
de Savoie avec sa femme (Marie-Françoise de Selle) et, arrivé à Turin, fit partie du conseil du comte d'Artois ; de Turin, il alla à Coblence, y présida la commission chargée d'examiner sur leurs opinions politiques les émigrés qui se présentaient, fit la campagne de 1792 dans l'armée des Princes, et plus tard il accompagna le comte d'Artois à l'ile d'Yeu. II moul'ut à Londres le 13 novembre 1811.
200 COnRlïSPONDANCE LXTIME
Je ne Icrminerai ma lettre qu'après avoir reçu la vôtre.
Je viens d'avoir un Irès-violent accès de fièvre, qui s'est terminé par une sueur abondante. C'est être quitte à bon marché de l'agitation de ma tête et de mon cœur. Mais il m'est venu un mal au pied qui m'inquiète davantage. C'est un mal d'aventure au pouce; il s'y est établi une forte suppuration et de l'inflammation. J'en souffre horriblement.
Nous sommes possesseurs de la jolie maison de campagne dont je vous ai déjà parlé. Il y aura un fort joli appartement pour votre amie et son fils. Nous y serons établis dans quatre jours.
Ce 5.
Je viens de recevoir votre lettre, Monseigneur. Elle ne contient que des idées noires, du découragement, et peu de raisonnements sur les événements de Paris, qui cependant peuvent en fournir beaucoup. En tout, j'ai remarqué que vous êtes beaucoup plus fort dans l'absence qu'en présence de l'objet aimé, et cela me paraît tout simple.
Votre amie est livrée au sentiment le plus vrai de la manière la plus touchante; elle est sans ambition ni pour le présent, ni pour l'avenir, et, quelqu'occupée qu'une femme tendre soit de la gloire de ce qu'elle aime, il est dans la nature que le sentiment l'emporte sur tout. Au lieu de se fortifier mutuellement, on s'affaiblit, et on réduit tout au bonheur d'aimer. Je suis loin de lui en faire un reproche; je ne l'en aime que mieux; elle ne m'en intéresse que davantage; mais mon devoir est en même temps de vous avertir de ce danger. De plus, croyez que, si vous êtes moins content do la confiance et de la chaleur de vos deux familles, sa présence est la raison du refroidissement pour celle de Turin et le prétexte pour celle de France. Il est donc temps de faire un sacrifice; votre intérêt, le sien, celui de la chose publique, tout vous en fait la loi. Vous dites que son voyage et son séjour pro-
duisent peu d'effet. On vous trompe, si on vous tient un pareil langage; et le plus fidèle de vos amis doit vous dire qu'ils vous font, ainsi qu'à elle, un tort irréparable, si elle ne part pas incessamment. Je le sais de Rome, d'ici et de Paris. En voilà assez sur cet objet; mais, dussiez-vous m'en aimer moins, mon premier devoir est de vous parler vrai .
Revenons à ce qui s'est passé à Paris. Vous savez qu'il a pensé y avoir de nouveaux troubles relativement à la discussion pour savoir si le Roi conserverait le droit de décider la paix et la guerre; qu'enfin l'Assemblée a encore ôté au Roi ce pouvoir; que ceux qui ont voulu le lui enlever, les Lametli, les d'Aiguillon, les Menou, les do Luynes, ont été portés en triomphe par le peuple, qui n'a jamais plus donné de preuves de sa force qu'en portant ce lourd fardeau; que de force on a fait illuminer tout, Paris et même les Tuileries.
On nous mande que M. de Lameth est; en rivalité ouverte avec M. de La Fayette, qui a perdu de sa popularité et à qui il veut enlever le généralat; qu'on s'attend à de sanglants combats ; que le peuple, c'est-à-dire la canaille stipendiée, redouble de fureur, a déjà recommencé ses barbares exécutions ; qu'il y a eu trois hommes de pendus.
On mande encore que M. do Poix et le vicomte de Noailles, ainsi que M. de Liancourt, ont quitté l'Assemblée, vraisemblablement pour suivre le parti de M. de La Fayette, qui paraît se tourner du côté du Roi. M. de La Fayette est donc au moment ou de jouer un beau rôle, en sauvant le Roi et l'État, ou de recevoir le châtiment de sa conduite passée. D'ici à quinze jours, ces événements auront eu lieu.
Ainsi voilà le moment de la crise qui serait, je crois, heureuse, si on pouvait espérer que le Roi aura un moment d'énergie; car, outre le parti de M. de La Fayette, le Roi en a un très-fort et très-sûr qui veille à sa sûreté. Malgré la dernière insurrection, les enragés meurent de peur, et
c'est alors qu'ils redoublent de fureur et qu'ils tentent le tout pour le tout. On ne doute pas que les enragés ne travaillent à la solde du prince exilé et des Anglais. Voilà ce que j'ai recueilli de différentes lettres, et elles donnent beaucoup à penser.
L'affaire de Montauban, dont vous ne me parlez pas, a été très grave^ et les bien intentionnés y ont eu tout l'avantage; les cocardes en sont entièrement bannies, et tout y retentit des cris de: vive le Roi !
Je ne crois pas à la guerre de l'Espagne, et vous désespérez trop vite. Mais ce qui m'afflige extrêmement, c'est le rappel de M. de La Vauguyon; c'est M. le chevalier de Bourgoing (1) qui y va chargé d'affaires. Vous le connaissez. C'est la créature de M. de Montmorin ; je laisse à vos réflexions à en tirer les conséquences. Peut-être M. de Montmorin, sentant que M. Necker est presque mort physiquement, ministériellement et moralement, se déclare enfin pour le Roi et veut être lui-même le moteur des démarches de l'Espagne. En ce cas, le mal ne serait pas grand ; seulement j'y verrais le désir de vous ôter la gloire de sauver votre pays ; mais, pourvu qu'il soit sauvé, vous vous consolerez et vous trouverez dans cette circonstance plus d'une occasion de prouver votre courage , votre loyauté et votre fidélité. Ce que je sais, c'est que les dépêches de M. de Montmorin sont meilleures depuis plusieurs courriers. Réfléchissez à cela.
Vous aurez sûrement des nouvelles de vos parents par le retour de M. de Rivière. Si celui-là se laisse fouiller, ce ne sera pas sans danger pour les fouilleurs.
On vient de me remettre une petite lettre de M^^ de Polastron, qui me mande qu'elle va partir pour nous rejoindre et qu'elle mène avec elle M™® du Poulpry et M"'^Le Féron. Que je vous plains, mon cher prince! Mais
(1) Bourgoing (Jean-Franrois, baron de), né en 1748, mort en 1811. Premier secrétaire d'ambassade en Espagne (1777), ministre plénipotentiaire à Hambourg (1787). 11 revint en 1791 à Madrid avec ce dernier titre, et y resta jusqu'en mars 1793.
en même temps que ce sacrijGce était indispensable ! Croyez que j'aurai soin crelle plus que de ma vie; elle aura un fort joli logement pour elle et son fils à notre campagne : M""^^ du Poulpry et M"^ Le Féron auront un logement à Mestre, petite ville à cent pas de notre maison. Je ne lui écris pas, non plus qu'à Saint-Paterne, puisque, d'après ce qu'elle mande, elle sera partie avant que cette lettre vous parvienne. La lettre qu'elle m'écrit est moins noire que la vôtre sur les événements ;elle me paraît surtout entièrement rassurée sur les troubles de la Savoie.
Sachez attendre les événements, Monseigneur, et ne cherchez pas à les précipiter. Relisez l'histoire, et vous y verrez que les troubles et les révolutions ne finissent pas d'un coup de sifflet. Il y a eu bien des malheurs; il y en aura beaucoup encore ; mais tôt ou tard les traîtres seront punis et la bonne cause triomphera. Les prêtres seuls suffiraient pour cela.
En voilà bien long-, et il faut bien finir. Courage, patience et prudence, et je sens que tout ira bien. Je ne puis m'empècher de vous dire que toutes vos dernières lettres sont noires, faibles et un peu insig^nifiantes; elles ne valent pas celles que je recevais à Rome, et vous ne répondez jamais à rien de ce que je vous demande. Répondez- moi du moins relativement à M. de Fontbrune.
Je crains bien que notre ami de Londres (1) n'ait été bien abusé, malgré tout son esprit. Je n'en reçois pas un seul mot, et cela est bien incroyable. Rien ne m'étonne plus.
Adieu, Monseigneur ; recevez mes vœux ardents, mes hommages et mes tendresses.
(1) Xolre ami de Londres. Galonné.
M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
L'ne lettre de Caloiine. — Le Brabant. — Pilt. — La cocarde tricolore. — La Fayette et Lameth.
A Venise, ce 12 juin (1790). N° 39.
J'ai enfin reçu une lettre de Londres pleine d'amitié; on ne m'écrivait pas, me dit-on, de peur de me compromettre. A cela j'ai répondu : « Ecrivez-moi et compromettez-moi. » Ma profession de foi sur mes opinions et mes sentiments est si bien faite que des lettres décachetées n'apprendront rien de plus aux inquisiteurs publics.
Nous sommes dans l'attente du courrier et fort impatients de son arrivée. Je ne sais quoi nous dit qu'il nous apprendra des événements intéressants. Puisse ce pressentiment s'expliquer d'une manière heureuse !
Je suis bien contrarié depuis dix jours. Il m'est venu un mal d'aventure au pouce du pied. Ce bobo aurait dû être guéri en trois jours, et, au lieu de cela, en voilà dix que je passe sur une chaise longue, sans éprouver aucun mieux. Il faut que le chagrin ait vicié mon sang, et, à la longue, le chagrin ne pardonne pas. Cela m'empêche de jouir de la belle campagne oii nous sommes, et dont on dit les environs charmants. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que cette stagnation forcée m'a jeté dans la tristesse et les vapeurs et que je digère et dors mal. Il n'en faut pas tant pour détraquer tout-à-fait une pauvre machine déjà dérangée. A la bonne lieure, j'y suis tout résigné : quand on n'a plus ni Roi ni patrie, on renonce aisément à vivre.
Nous attendons à tout moment M™^ de Polastron, d'après ce que toutes les lettres nous ont mandé. Soyez bien sûr que, tant que je vivrai, je ferai ma plus douce occupation de lui prouver ma tendre amitié. On dit l'air très-bon ici, et nous y soignerons sa santé. Nous parlerons
ensemble de notre ami, nous répéterons en harmonie les vœux les plus ardents pour sa gloire et pour son bonheur.
C'est ici que nous avons fixé notre séjour jusqu'à des temps plus prospères. La liberté de Venise est propre à des affligés; point de Cour, point de devoirs, et un peu moins d'espions qu'ailleurs.
Les mouvements que le roi de Bohème et de Hongrie fait vers le Brabant, sans opposition de la Prusse, pourraient devenir bien intéressants et bien avantageux pour nous, si on voulait, si on savait en tirer parti; mais, à moins que la Providence ne s'en mêle et ne dise au diable de ne plus se mêler de nos affaires, les conjurés ne trouveront d'obstacles que dans leur propre ouvrage.
Je ne crois pas à la guerre de l'Espagne et de l'Angleterre. Je crois Pitt trop habile pour préférer d'être l'épouvantail de l'Europe, lorsqu'il peut en être l'arbitre . Il doit penser que l'écroulement de la monarchie française, que la chute d'une masse aussi énorme ne peuvent s'opérer sans ébranler plus d'un empire, et peut-être tous les empires. Nous avons été bien punis de la guerre d'Amérique; les Anglais peuvent être punis à leur tour, s'ils ont fomenté nos guerres intestines et même s'ils n'emploient pas leur puissance à les arrêter.
On ne parle plus de M. Necker. Le malheureux est dans la boue, et son orgueil puni lui donne un avant-goût des tourments de l'enfer, où. il ira bientôt porter le trouble.
Adieu jusqu'après l'arrivée du courrier.
M. le prince de Condé a-t-il en effet reçu du maire de Chantilly une lettre que j'ai vue dans les papiers publics ? C'est le comble de l'insolence et de la tolie. Mandezle-moi.
Ce 13 juin.
Je reçois votre lettre, Monseigneur, et je n'y vois que de nouvelles assurances de votre amitié, auxquelles je crois profondément, mais pas un mot sur les derniers évé-
nements, sur l'indigne proclamation du Roi du 28 mai (1), sur votre position personnelle, sur les mouvements extérieurs, sur la division intérieure de Paris entre M. de La Fayette et M. de Lametli, lieutenant de M. le duc d'Orléans. Quand tous vos amis seront réunis ici. vous écrirez des lettres moins insignifiantes, et il sera clair que ce ne sera pas pour nous que vous les écrirez, puisque, depuis l'époque de certain départ de Rome, vos lettres ne disent plus rien. Sûrement les troubles de la Savoie sont apaisés, puisque vous ne nous en parlez pas. Au reste, Monseigneur, vous savez combien peu j'ai de confiance en mes faibles lumières, surtout depuis que je suis éloigné de la source où je pouvais puiser d'excellents conseils; mais, comme j'ai eu l'honneur de vous le mander, en fait de confiance, l'axiome est : tout ou rien, et je suis fâché d'avoir appris par hasard, et non par vous, le nom de celui qui vous a été envoyé et qui est à présent à Vienne (2). Vous ne me répondez rien sur cet article, pas plus que sur tout le reste.
Recevez, Monseigneur, l'hommage de mon dévouement, de ma tendresse et de mon respect.
Cette proclamation du Roi me tue; elle comble la mesure de toutes ses faiblesses, et ôte à tous ses serviteurs moyens et courage et même volonté. Tout est fini, et je renonce pour jamais à mon abominable patrie.
(1) Proclcunalion du roi du 2S mai. Par cette proclamation Louis XVI défendait expressément de porter aucune autre cocarde que la cocarde tricolore, qu'il avait adoptée et qu'il portait lui-même.
(2) Celui qui vous a été eiivoyé et qui est à présent à Vienne. Fontbrunc.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
L'Angleterre et l'Espagne. — Pittn'a pas d'autre but que de ruiner la France. — La Fayette et le duc d'Orléans. — Ecrire à Florida-Blanca. — Le manifeste. — En cas de guerre, le prince irait probablement joindre les troupes espagnoles.
A Venise, ce 17 juin 1790. N" 40.
Il me paraît plus que vraisemblable que la guerre aura lieu entre l'Espagne et l'Angleterre, et cet événement explique bien des mystères. L'idée que M. Pitt, d'accord avec M. de Florida-Blanca, veut venger la royauté est le conte de la Barbe-Bleue, et il est aisé de voir que, depuis que M. Pitt est entré dans le ministère, il a eu pour but principal de venger l'Angleterre de la perte de l'Amérique, de ruiner la France, de la dépouiller de ses grandes alliances, et de se substituer à notre place à Vienne, à Constantinople, à Amsterdam, et de rompre nos mesures avec la Russie, la Pologne, la Prusse et la Suède. Et voilà l'homme auquel on vous a conseillé de vous adresser! On vous a conduit dans la gueule du loup. Je suis bien siir que cela a été à bonne intention ; mais on a eu de mauvaises lunettes politiques. Voilà la vraie cause de la froideur de l'Espagne et des plaintes que M. Florida-Blanca a faites si souvent de légèreté et d'imprudence. Cela me paraît aussi la vraie source du rappel de M. de La Vauguyon. Il n'est pas douteux que c'est l'Assemblée nationale qui a exigé ce rappel auquel M. de Florida Blanca était très-opposé. La menace de l'Angleterre a suivi de près la consommation de notre ruine, et, immédiatement après, le décret qui dépouille la royauté de son droit essentiel de décider la paix et la guerre. Huit courriers sont partis pour Londres. Je regarde d'après cela la guerre contre l'Espagne assurée.
208 CORRESPONDAiXCIi: INTIME
Vous allez voir qu'à présent l'Assemblée, dirigée par l'argent de Londres, va examiner nos traités et alliances à conserver, et décidera la rupture du Pacte de famille et du traité de Versailles. Ensuite les Anglais, pour achever de détruire notre commerce, forcerontles Espagnols aies préférer à nous, et plus facilement encore ils décideront la Cour de Vienne à redevenir leur première alliée. Vous vous êtes donc en vous ouvrant à Pitt livré aux conseils du renard qui a perdu la France en laissant ou faisant agir le Palais-Royal, et en soutenant la rébellion et l'indépendance avec l'argent britannique, ou plutôt avec le nôtre, qui va s'engloutir tous les jours dans le gouffre de la Tamise. Le séjour prolongé de M. le duc d'Orléans en Angleterre me prouve que la manière dont le roi l'y a reçu était une vraie comédie. Aussi voyez-vous à présent son parti augmenté en France, et M. de La Fayette va être obligé, pour sa propre sûreté, de se déclarer royaliste. S'il avait du talent, cette circonstance pourrait devenir heureuse; mais s'il n'en a pas, il perdra sa popularité et bientôt après sa tête, et alors la famille royale sera dans la puissance d'un prince rebelle, soutenu par l'argent et les forces de l'Angleterre. Cette position, qui me paraît plus que vraisemblable, me fait frissonner.
Que faire en pareille circonstance? Voilà ce qu'un grand homme pourrait vous indiquer; mais je n'ai pas la présomption de croire que mes idées en conjonctures aussi critiques puissent être de quelque poids. Cependant, n'estce pas le moment de vous jeter plus que jamais dans les bras de l'Espagne, d'écrire à M. de Florida-Blanca qu'il doit considérer le salut de la France comme un moyen certain de grandeur pour l'Espagne et comme le salut d'une vaste portion de l'héritage des Bourbons qui, perdue, entraînerait par sa chute et sa masse l'autre portion qui resterait indifférente sur nos malheurs? Mandez-lui : « Vos talents et votre fidélité à de bons principes sont « trop connus pour que je ne désire pas avec ardeur que « tout émane de vous, et que le rétablissement de notre
« monarchie soit votre ouvrage. Les jésuites mona(;aient « les souverains; vous avez terrassé, anéanti un ordre « qui jusqu'à vous faisait trembler tous ses ennemis. Une « secte plus dangereuse, plus nombreuse, veut saper jus- « qu'aux fondements des trônes; elle a perdu la France, « si l'Espagne ne se hâte pas de la sauver. Soyez encore a le vengeur des rois. Vous avez fait faire des pas de « géant à la marine espagnole ; mais combien vous con- « soliderez cet ouvrage, quand vous disposerez de Brest, « de Toulon, de Rocliefort, comme du Ferrol, de Cadix, « de Carthagène ! Notre monstrueuse constitution aura « pour article secret, mais bien positif, de toujours éviter « toute union dans les branches d'une maison qu'on veut « détruire. Le retour de l'autorité du Roi de France sera « le signal d'un rapprochement mille fois plus intime entre « l'Espagne et la France. Si vous tardez à l'efiectuer, vos « ennemis se tourneront contre vous et contre nous; la .« perte des instants est une prudence hors de saison. Si au « contraire vous considérez comme le premier, le plus es- « sentiel des intérêts de l'Espagne de remettre Louis XVI « sur le trône, croyez que le succès couronnera une si a noble et si juste entreprise, et que M. de Florida-Blanca « aura réalisé au profit de sa patrie et en faveur d'une « gloire immortelle ce qui n'était qu'un beau mot de a Louis XIV : Mon fils, il n'y a plus de Pyrénées. » Voilà à peu près le canevas de ce que vous pouvez écrire, et vous ferez mieux en le remplissant.
Je pense que vous pouvez ensuite proposer à M. de Florida-Blanca de faire en ce moment paraître votre manifeste, pour éclairer tous les bons Français sur les dangers qui menacent le trône et la patrie, pour développer l'ambition de nos ennemis extérieurs et les moyens de division et de corruption qu'ils emploient pour parvenir à leurs fins. Le manifeste sera le signal pour se rallier auprès du trône. Votre conduite y sera simplement et noblement expliquée; vous vous y montrerez le plus fidèle sujet, le plus tendre ami de votre malheureux frère,
sans autre ambition que d'ôtro juste et de contribuer au bonheur de la France. Mais il faut que ce manifeste soit concerté [avec M. de Florida-Blanca; vous connaissez riiomme qui est en état de le bien faire. Voilà, selon mes faibles lumières, ce qui est propre aux circonstances. Examinez, pesez et décidez.
Mais il faudrait surtout que nous eussions un premier ministre qui fût agréable à l'Espagne. Il n'en est qu'un: c'est le cardinal.
Si M. de La Fayette, forcé par les circonstances ou par ses remords à revenir au Roi, à l'autorité, veut traiter avec vous, gardez-vous bien de montrer une hauteur qui perdrait tout. Point de ressentiments personnels! Songez qu'il s'agit de sauver la monarchie française et votre famille. Toute prévention, même juste, doit céder à d'aussi grands intérêts; mais il faut, en traitant, prudence, défiance, et sauver la monarchie, les princes, la noblesse et le clergé.
Ce voyage de Saint-Cloud (1) me donne beaucoup à penser, et je ne puis m'empècher d'en espérer quelque chose.
Je vous ai écrit en attendant le courrier, et je ne finirai ma lettre qu'après l'avoir reçu. J'ai voulu en attendant mettre sur le papier mes réflexions, qui sont peut-être des rêveries, mais du moins celles d'un bon Français.
Si la communication, du lieu où vous êtes, avec l'Espagne était plus facile et plus sûre, il vous prendrait sûrement envie, dans le cas où la guerre aurait lieu, de laisser vos deux enfants sous la garde du roi de Sardaigne et d'aller, accompagné de M. le prince de Condé, M. le duc de Bourbon et M. le duc d'Enghien, faire la guerre ^avec les Espagnols, et par votre conduite inspirer confiance au roi d'Espagne et à son premier ministre. Cette idée mérite encore vos réflexions. Si c'était une guerre de terre, je crois que, dans votre position, vous devriez
(1) En 1790, le Roi et la Reine partirent pour Saint-Cloud le 6 juin, et y reslèrent jusqu'au 1" novembre, venant de temps en temps à Paris.
sans balancer prendre ce parti; mais pour une guerre de mer, c'est autre chose. Au reste, tout vieux et infirme que je suis, je suivrais encore mon cher prince, et j'aurai plutôt la force de mourir pour lui que celle de vivre sans lui. Mais vous serez nécessaire sur la frontière, et commander des vaisseaux n'est pas de votre estoc.
Un homme sûr et sage nous mande de Paris : « N'ayez « aucune inquiétude pour la famille royale. Au moindre « mouvement qui la menacerait, nous sommes des milliers « prêts à la défendre et à la sauver. » Une autre personne m'avait mandé la même chose; mais je n'y avais pas la même confiance. Je dors d'un meilleur sommeil depuis la réception de ces lettres.
Je vous prie, si vous n'avez pas brûlé ma correspondance, de la garder, et, quand j'aurai le bonheur de vous revoir, ou par quelque occasion sûre, vous me ferez plaisir de me la remettre en ordre par numéros ou par dates. Peut-être un jour cela pourra-t-il me servir, puisqu'on m'accuse d'être trop impétueux dans mes conseils. De grâce, répondez-moi à cet article. Les propos de ce M. de Fontbrune me reviennent toujours à la pensée.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Une lettre à Sérent. — Comité de quatre personnes auprès du Roi. — Le Languedoc. — iS'e compter que sur l'Espagne.
A Venise, ce 26 juin 1790. N» 41.
Je vous envoie, Monseigneur, une lettre que j'écris à Sérent en réponse à une que je reçois de lui. Priez-le de vous la communiquer; en conséquence je ne vous répéterai pas tout ce que je lui mande. Ce serait un double emploi de mes forces, qui ne sont pas entières. Ma santé n'est pas bonne, et j'apprends la mort de M. Dougé, mon ami intime. J'en suis profondément affligé, et le désespoir
212 CORRESPU-XDAiNCE LXTIME
est prêt à s'emparer <le moi, quand je vois que Tingratilucle m'enlève les uns, et que la mort me prive pour jamais des autres.
Je n'ai pas encore reru la longue lettre que m'apporte M. de Rivière; mais j'ai lu les articles que m'a apportés votre amie, qui est arrivée hier au soir bien portante, mais un peu fatiguée par la chaleur. Lisez, je vous prie, avec attention la lettre que j'écris à Sérent; elle contient ce que je pense en mon àme et conscience. La délivrance du Roi, l'appui et la direction de l'Espagne, voilà les bases essentielles sans lesquelles vous ne pouvez rien entreprendre de raisonnable et de légitime. Je n'ai rien à ajouter aux raisons que j'en donne à Sérent.
Je vais à présent entrer dans quelques détails relatifs aux articles qui m'ont été communiqués.
Je suis enchanté d'apprendre qu'il y a un comité de quatre personnes bien choisies.
Les deux évèques (1) sont très-capables de donner de bons conseils, elles deux autres. Es. et Laq. (2), sont de bons serviteurs du Roi et vous sont attachés. Cela me prouve du moins qu'on n'est pas résigné à ce qui se fait, et qu'on est occupé de changer la position. J'avoue que, depuis cette étrange proclamation, je pensais qu'on s'était soumis à la honte, et qu'on ne pensait plus aux moyens d'en sortir. Jattends avec impatience l'arrivée du bailli de Flachslanden (3); il pourra peut-être vous expliquer beaucoup de choses.
(1) Je croyais que Tévêque de Blois était M. de Bausset ; mais je réfléchis que c'est M. de Thémines, et cela ne me parait plus si bon, (Note de M. de Vaudreuil.)
(2) Ex. et Laq. semble signifier : Esterhazy et Laqueille. Esterhazy (s'il faut en croire ses Mémoires publiés par Feuillet de Conçues, t. IV, p. 37) était à cette époque à Paris, mais on ne trouve rien dans ses Mémoires qui confirme l'existence dun comité de quatre personnes. Quant au marquis de Laqueille (né en 1742, mort eu 1810), député de la noblesse d'Auvergne, il déclara, le 6 mai 1790. à l'Assemblée Nationale que les pouvoirs qu'il avait reçus de son bailliage étaient expirés, et bientôt après il émigra. JSous croyons que la nouvelle transmise à M. de Vaudreuil était fausse.
(3) Le bailli de Flachslanden, frère cadet du baron de Flachslanden, dont il a été question à la page 103, note 2. Il était bailli de l'ordre de Malte. Député du tiers- état du bailliage dellaguenau et W'issenjbourg aux Etats-
Les projets du Languedoc (1) me paraissent, je vous l'avoue, bien insuffisants, bien dangereux, et formés à contre-temps. J'en ai expliqué les motifs dans ma lettre à Sérent, et vos moyens en argent sont bien peu de chose. Cette province n'est pas toute réunie en faveur delà bonne cause, et il ne résulterait de votre apparition en cette province qu'un cri de rébellion, des efforts pour armer les protestants, et une guerre intestine dans les provinces méridionales qui, attaquées par tontes les forces du reste de la France et frappées, ainsi (juc vous, d'anathémes de la part du Roi qu'on forcerait à les prononcer, succomberaient nécessairement et vous mettraient dans un dang-er impossible à conjurer. Vous seriez déclaré un rebelle emporté par une coupable ambition, et vous achèveriez de perdre les ressources que donnent le temps, la bonté de votre cause, le retour de la raison, et l'appui de quelque grande puissance, telle que l'Espagne ; car il serait absurde de compter sur les secours de l'Angleterre et d'attendre son salut de la part de ceux qui ont opéré notre perte et qui y ont été portés par la rivalité, l'intérêt et la vengeance.
Empêchez que la division ne se mette dans ceux qui vous entourent; ce serait un inconvénient bien à craindre, et on fera sûrement l'impossible pour les diviser, les
Généraux, il se fléniit de ses fonctions en 1790. En novembre 1799, il se rendit à Saint-Pétersbourg à lu tète d'une députation du prieuré de Bavière de l'Ordre de Malte pour faire acte de soumission à l'empereur Paul, devenu grand-maitre do l'Ordre. Il quitta Saint-Pétersbourg au mois de février 1800, après s'être attiré le mécontentement de l'empereur pour avoir voulu se mêler d'affaires politiques avec Dumouriez (qui se trouvait alors à Saint-Pétersbourg) et avoir fait quelques observations sur les formes adoptées en Russie dans les affaires do l'Ordre de Malte. V. Georgel, Mémoires, t. VI, p. 197-199.
(1) Les projets du Languedo<'. Le principal agent du comte d'Artois dans le Languedoc était Froment (François-Marie), né en 1750, mort en 1825. Au moment où la Révolution éclata, Froment était avocat à Nirnes et receveur du clergé et des domaines du Roi. Ses charges ayant été supprimées, il s'était rendu à Turin en décembre 1789, et avait freçu du comte d'Artois la mission d'insurger le Languedoc. Ses etïorts, à son retour dans le Languedoc, aboutirent seulement à un massacre des catholiques de Nimes parles protestants (13, 14 et l.ojuni 1790). On voit par la lettre de M. de Vaudreuil que le comte d'Artois était sollicité de se rendre dans cette province, dans le cas où le mouvement y eût réussi.
214 COURESPOx\DANCE INTIME
aigrir, et donner de la défiance. Cette défiance ne peut être qu'injuste, puisque les mêmes intérêts les réunissent. Je vous répète encore de préférer un rôle sage à un rôle brillant et de vous dire à tous les moments que, pourvu que la monarchie soit sauvée, c'est le principal, n'importe par qui.
Ménagez toujours l'asile qui vous a été ouvert. Ce serait un grand malheur d'en sortir, sous tous les rapports; mais les vertus du roi et de son fils me sont garants qu'ils s'empresseront de vous y retenir.
Les efforts de la propagande et leurs moyens s'usent tous les jours et ne sont pas si à craindre. Il n'y a qu'à les mépriser pour les anéantir.
Je suis obligé de terminer ma lettre, parce que je suis d'une faiblesse extrême ; mais je ne la finirai pas sans vous assurer que je veillerai avec le plus tendre soin sur le bonheur et la santé de votre amie, que j'aime comme ma sœur. Ses parens l'ont reçue avec cordialité et tendresse. Soyez bien tranquille à cet égard.
Je vais me reposer et penser à mon cher prince, que j'aime et j'aimerai jusqu'au terme de ma vie.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Ne rien faire sans l'Espagne, se laisser guider par Florida-Blanca. — L'Espagne a un projet secret, dont le prince sera averti à temps. — Ne pas croire à une guerre entre l'Espagne et l'Angleterre. — Mariages des princesses napolitaines avec des archiducs. — Décret abolissant la noblesse. — Ambition de Bernis. —Embarras de Florida-Blanca. — Troubles de Nîmes.
(Venise), ce 2 juillet (1790). N» 42.
J'ai peu de chose à ajouter. Monseigneur, aux deux ou trois lettres que j'ai eu l'honneur de vous écrire. Quoique depuis la réception de la lettre que M. de Rivière m'a apportée de votre part je sois mieux instruit de votre posi-
tion, on dirait que je l'avais pressentie, puisque tout ce que vous m'apprenez fortifie encore l'opinion que j'ai expliquée dans ma lettre à Sérent.
Je vais vous parler, Monseigneur, avec toute la franchise de mon cœur, au risque même de vous déplaire.
Permettez-moi de vous dire que votre marche n'est pas tout-à-fait conséquente aux principes que vous aviez approuvés dans les Avis d'un ami à un ami, et que vous disiez devoir être la règle de votre conduite et de vos démarches.
La première hase était que vous ne pourriez rien faire sans de puissants secours de l'Espagne.
Le second article était que vous prendriez M. de Florida- Blanca pour guide unique de toute cette grande aventure.
Au lieu de vous en tenir à la première base, je vois que vous vous laissez entraîner à des projets aussi dangereux que chimériques, puisque, sans la participation et l'appui de l'Espagne, vous êtes presque au moment de vous embarquer pour "une province qui n'est pas bien réunie et qui, quand elle serait tout-à-fait à vous, n'aurait pas des forces suffisantes pour résister aux efforts de toutes les municipalités et milices nationales, et qui serait frappée, ainsi que vous, de l'anathêmede rébellion par l'Assemblée, même par le Roi, qu'on y forcerait par menaces et par la crainte toujours agissante.
D'ailleurs, par là, vous contrarieriez les projets des Tuileries, qui sont peut-être combinés avec ceux de l'Espagne, et vous feriez échouer ceux de cette dernière Cour. Je vous le répète, vous êtes la sauvegarde de votre famille et de la monarchie, parce que vous êtes absent de France, en sûreté et toujours menaçant; mais, le jour où on vous verrait vous montrer dénué de moyens, vous ne seriez plus à craindre ; votre tête serait bientôt à prix, et les énormes moyens d'argent et de corruption de vos ennemis l'emporteraient infailliblement sur la somme médiocre que vous auriez à répandre et qui serait bientôt épuisée. La Cour de Turin, vous voyant privé des secours
de l'Espagne, s'en lienJrail au faible secours qu'elle vous aurait donné en vous fournissant une frégate et quelques munitions de guerre: et, même avec la meilleure volonté, elle ne serait plus à portée de vous être utile.
Remarquez encore que la province qui désire votre présence désire en même temps qu'elle soit appuyée par des secours étrangers, sans lesquels vous ne seriez pour elle que la cause de nouveaux dangers. Où sont ces secours? Pouvez-vous compter pour tels les munitions de guerre que vous donne la Cour de Turin? Oli ! quand vous serez sûr des secours de l'Espagne et de l'époque à laquelle ils arriveront, alors vous pourrez penser à vous transporter dans les provinces méridionales. Vous y rendre avant cette époque, ce serait vous exposer et toute cette partie de la France à la rage de l'Assemblée et la livrer, ainsi que vous, à un péril certain sans nul espoir de succès. Renoncez donc. Monseigneur, à un projet fou et absurde, et qui déciderait votre perte et celle de la monarchie.
Je passe au second article. Je vois qu'au lieu de vous laisser guider par l'Espagne, c'est vous qui voulez la guider. Vous prenez de l'humeur et de la défiance contre cette Cour, quand son intérêt personnel devrait vous rassurer sur ses intentions; quand elle vous fait dire qu'elle est occupée d'un grand projet pour secourir le Roi et la monarchie française, vous paraissez sensible àla prétendue injure qu'elle vous fait de ne pas vous confier ce projet. Mais peut-être ce secret est-il absolument nécessaire à cause du lieu où vous êtes; peut-être craint-on ( si ce n'est vous) vos entours et vos amis ; s'il n'y a rien à gagner à vous dire pour le moment ce projet, on fait bien de vous le taire. Il ne faut pas pour cela vous dépiter, prendre de l'humeur, et entreprendre des choses folles qui feraient peut-être échouer ce grand projet. Il ne le faut pas surtout quand on vous fait dire d'être patient, tranquille et d'attendre. Si c'est de bonne foi que vous avez mandé à M. de Florida-Blanca que vous le preniez pour guide, tenez
donc parole en vous soumettant à ses avis. Je crains qu'un peu d'ambition, d'amour de la gloire, et que surtout l'impatience inquiète de ceux qui vous entourent, ne vous entraînent hors du but vertueux et pur que vous vous étiez proposé de ne pas passer. Voilà ce que l'amitié a le droit de vous dire. Vous êtes jusqu'à présent le modèle du courage, de la modération et de la sagesse ; faites un seul faux pas, et vous serez jugé un ambitieux, un rebelle et un insensé.
D'ailleurs, ce que celui qui m'a remis votre lettre a été chargé de vous dire de la part de vos parents doit arrêter toutes vos démarches jusqu'à la fin de juillet.
Vous craignez, dites-vous, que le zèle de vos dévoués, des bons Français ne se refroidisse, si vous ne faites rien. 11 se refroidira bien plus sûrement et sans retour, si vous faites mal, et si. en paraissant seul ou presque seul, cela met à découvert que vous n'avez aucune ressource étrangère, et par conséquent l'insuffisance de vos moyens. Entretenez les bons Français dans leurs louables et nobles dispositions, en leur faisant dire avec franchise que vous ne voulez pas les compromettre, que vous attendez pour agir le résultat de vos négociations et les moyens qu'on vous fait espérer ; que, dès qu'ils seront prêts, c'est au milieu d'une province fidèle que vous irez chercher et affermir les fondements de la monarchie. Voilà ce qui est sage, conséquent, et fait pour inspirer confiance ! Mais paraître seul lorsqu'on vous attend bien accompagné et soutenu par des forces étrangères, c'est faire perdre courage aux plus ardents et aux mieux intentionnés, c'est vous compromettre, c'est livrer la province qui vous aura reçu à des fléaux de tout genre, c'est mettre votre famille dans de nouvelles crises, contrarier ses projets, ceux de TEspague et rendre les maux de la France bien longs, sinon incurables! Je suis absolument sur de la solidité de ces raisons. Ah! ne vous laissez pas échauffer par des ambitieux de gloire ! Vot7-e projet est grand, dites-vous. Voilà ce dont je ne puis convenir. Il est téméraire jusqu'à
la folie ; mais il n'est ni combiné, ni appuj^é, ni raisonnable, ni utile, ni d'aucune apparence, d'aucune possibilité de succès.
Pourquoi, je vous le répèle encore, douter des intentions de l'Espagne, dont l'intérêt à relever la France est démontré ? Elle a un secret, et vous êtes choqué qu'elle le garde vis-à-vis de vous? Que vous importe, si vous l'apprenez à temps: que vous importe, si son silence actuel est nécessaire pour le succès, et jusqu'à ce que ses moyens soient prêts? Ce n'est qu'un projet en grand qui peut relever la monarchie, imposer des lois justes sans répandre de sang, empêcher une guerre civile qui ferait périr les innocents et rendrait un peuple égaré victime des crimes des conspirateurs. De petits moyens nous plongeraient dans des malheurs affreux, dont le terme serait difficile à prévoir, et qui feraient suspecter vos intentions et haïr vos démarches. Le silence actuel de l'Espagne n'a-t-il pas pour cause vos démarches imprudentes en Prusse et en Angleterre? Je les ai toujours combattues, et mon instinct, ma raison me disaient qu'outre qu'il n'était pas vraisemblable que la puissance la plus intéressée à notre perte, et que j'en crois même l'agent principal, voulût contribuer à nous relever, l'Espagne regarderait sûrement ces ouvertures comme un acte impolitique et léger. Voilà, n'en doutez pas, pourquoi l'Espagne ne se laisse pas pénétrer. Remarquez, à l'appui de cette réflexion, que M. de Florida- Blanca vous a fait dire par M. d'Ulloa qu'il est mieux instruit que vous des vues de V Angleterre, dont vousêtes mal informé.
Avez-vous réfléchi à cette assertion? Pas assez, ce me semble, puisque vous n'en tirezpas les mêmes conséquences que moi. M. de Florida-Blanca vous fait dire encore par ce même M. d'Ulloa qu'il connaît aussi onieux que vous les dispositions des provinces de\France. Peut-être s'abuse-t-il ; mais cela vous prouve au moins qu'il s'occupe do les connaître; et, avec une machine ministérielle et politique bien montée et de l'argent à l'appui, convenez
encore qu'il a pour cet objet plus de moyens que vous. J'avoue que, loin d'être mécontent de ce que M. d'UIloa a été chargé de vous dire, j'y vois, d'après la connaissance qu'on m"a donnée du caractère de M. de Florida-Blanca, de grands motifs d'espoir, de compter sur lui, d'attendre et de suivre son impulsion. Ainsi, loin de témoigner à ce ministre du mécontentement de sa lenteur et delà défiance sur ses intentions, à votre place, je l'informerais exactement de ma position, je flatterais son amour-propre, je me livrerais entièrement à ses conseils, à ses réticences mêmes, et je tâcherais d'obtenir de lui, à Turin, la présence d'un homme fort en moyens, en état de me diriger d'après l'impulsion de M. de Florida-Blanca, M. de Las Casas enfin.
Renoncez donc à tout autre plan, qui ne ferait que précipiter votre perte et entraîner avec elle la ruine de la monarchie. Voilà quels étaient les avis du bonhomme. Je me suis nourri de ses principes, et j'ai été éclairé par lui sur les qualités morales et ministérielles de M. de Florida- Blanca. C'est un homme loyal, d'un grand caractère, qui poursuit toujours et sans se rebuter ce qu'il a une fois entrepris. Il aurait (si la paix ne s'était pas faite) attaqué Gibraltar pendant dix ans, comme les Grecs firent à Troie. S'il a cette ténacité pour une mauvaise entreprise, il l'aura bien davantage encore pour un aussi grand, noble et juste projet que celui du salut de la France et des avantages qui en résulteront pour la monarchie espagnole. Soyez sûr que. puisqu'il veutsauverla France, il en viendra à bout, ou qu'il mourra à la peine. Ne contrariez donc pas ses projets par des démarches hasardées et qu'il désapprouve. Soyez sûr que M. de Florida-Blanca est (sans même en excepter M. Pitt) une des meilleures têtes de tous les cabinets de l'Europe. Une longue habitude des affaires lui a donné l'expérience et les lumières ; la nature lui a donné le caractère, avec lequel on tire un grand parti de ces avantages.
J'ai brûlé à Rome, par avis de mes amis, les deux mé-
22i) CORRESPONDANCE INTIME
moires que vous m'aviez envoyés, saclianL que vous en aviez copie. Quant à ce que vous venez de m'envoyer, je le garderai jusqu'à ce que je trouve une occasion pour vous le renvoyer, à moins que vous ne m'ordonniez de le brûler aussi. J'aurai dans quinze jours une occasion pour vous envoyer ces papiers.
Pauline, fort désirée par ses parents, part à cette époque, et son mari ne peut pas se dispenser de l'accompagner, quoique son cœur et ses principes le portassent à ne rentrer en France que lorsque aous. Monseigneur, à qui il doit tout, vous y aurez l'existence qui vous est due, et lorsque moi, qui lui ai servi de père, je pourrai vous y suivre. Aussi va-t-il conduire sa femme, et ensuite il réglera son sort et sa marche d'après son respectueux dévouement pour vous et son amitié pour moi. Ils n'ont voulu ni l'un ni l'autre prendre d'autre chemin que celui qui les met à portée de vous faire leur cour, de vous témoigner leur vive reconnaissance et de se charger de vos commissions. C'est un grand chagrin pour moi que leur départ ; mais la tendresse de Pauline pour ses parents l'a emporté sur les regrets de me quitter; je dois le trouver simple et juste.
Votre amie se porte à merveille. Ses parents l'ont reçue avec tendresse. Quant à moi, je la regarde comme une sœur cliérie que l'amilié a confiée à mes tendres soins. Soyez donc tranquille à son sujet, et croyez qu'elle sera aussi lieureuse quelle peut V être loin de vous.
Les lettres que j'ai reçues du bonhomme ne m'apprennent rien, et il me paraît qu'il n'a reçu aucune nouvelle intéressante. Sa lettre renfermait le plan de la bataille navale que le roi de Suède a gagnée sur l'escadre russe (1). Ce plan lui a été envoyé par le roi de Suède dans une lettre de seize pages. Malgré nous, ce monarque sera toujours de nos amis, et, vainqueur ou vaincu, il aura prouvé
(1) Je vous envoie ce plan. (Note de M. de Vaudreuil.) Il ne s'est pas trouvé parmi les papiers de M. de Vaudreuil.
qu'on peut, avec de la fermeté et une sage direction, surmonter les plus grands obstacles.
Je ne crois pas à la guerre d'Espagne et d'Angleterre; mais je crois que Pitt en a fait la menace pour retarder les secours que l'Espagne veut nous donner. Cet homme veut notre perte, renouer avec la Cour de Tienne, rompre nos liaisons avec 3Iadrid; alors tout le commerce passera dans ses mains, et il deviendra le dictateur de TEurope. Il préfère d'être l'épouvanlail du monde au beau rôle d'en être l'arbitre, et cela peut lui devenir dangereux, si les puissances de l'Europe sortent de leur léthargie et s'unissent enfin pour arrêter le cours d'une pareille ambition.
31. Trévor (1) instruit avec exactitude M. Pitt de vos moindres mouvements, de vos moindres paroles, et il tire journellement les vers du nez de notre ambassadeur à Turin.
Les deux mariages des princesses napolitaines avec les archiducs Ferdinand et François vont être déclarés. Celui du pjrince royal de Napjles avec une archiduchesse est pareillement arrêté. Ainsi se décout le système bourbonique.
Ce 3 juillet.
Les nouvelles que nous recevons nous démontrent que la folie est à son comble, et cet avant-propos de l'ouvrage qu'on doit terminer le 14 juillet me fait frémir. Je crains que cette journée, si vantée par les révoluteurs, ne soit funeste à bien du monde. Le Roi sanctionnera-t-il le décret qui détruit la noblesse (2j ? En a-t-il le droit, le pouvoir? Aura-t-il à ce point le courage de la honte? Je ne puis le
(1) Trévor (John), nù en 1748, mort en 1824. Ministre plénipotentiaire d'Angleterre auprès de l'électeur Palatin et delà Diète deRatisbonne (1780), envoyé extraordinaire auprès du roi de Sardaigne (1783), ministre plénipotentiaire auprès de ce même souverain (1789). En 1824, peu de temps avant sa mort, il devint vicomte Hampden par suite du décès de son frère aine, et ce titre s'éteignit avec lui. C'était un ami de Mallet du Pan et de sir John Macpherson. (Mallet du Pan, Méoi. et Corr., t. II, p. 81.)
(2) Décret de l'Assemblée ]\ationale, du 18 juin 1790.
222 CORRESPOiXDA.NGE INTIME
croire. S'il refuse de le sanctionner, qu'en arri vera-t-il ? Il me paraît que le décret a été proposé par M. de Lameth, appuyé par M. de La Fayette et les Noailles, et combattu par personne.
Ce que votre amie m'a dit de cet homme arrêté et qui a mangé la lettre dont il était porteur m'afflige et m'inquiète plus que tout, et surtout pour Monsieur. Elle m'a dit d'autres choses consolantes ; mais je suis plus disposé à saisir les peines que les consolations. Donnez-nous par le premier courrier l'explication de cet événement et de la suite qu'il aura eue.
Je vous vois toujours dupe des assurances de Pitt, et cela m'afflige. Je ne puis croire aux secours de l'homme le plus intéressé à notre perte, et que j'en crois toujours le principal ouvrier.
L'arrivée de r.homme que vous attendez vous éclaircira bien des doutes; je suis impatient d'en être instruit.
Vous m'assurez que la guerre n'aura pas lieu entre l'Espagne et l'Angleterre, grâce au soin de gg , qui nous sert avec zèle. Ce gg. n'est pas dans le chiffre que vous m'avez envoyé; ainsi donnez-m'en l'explication.
Vous aurez sûrement une lettre pour moi de Galonné par l'homme que vous attendez. Je vous prierai de me la faire remettre le plus tôt que vous pourrez.
Je vous renouvelle tous mes remerciements, Monseigneur, de l'offre que vous voulez bien me faire encore, et je vous répéterai que ma reconnaissance en est extrême, mais que les mêmes raisons que j'ai pris la liberté de vous dire existent. Mon âge, ma mauvaise santé, et le besoin que mes malheureux amis ont de moi s'opposent à ce que j'accepte la grâce dont vous auriez voulu m'honorer, et je ne peux pas être plus à vous que je n'y suis par mon cœur et par ma libre volonté.
J'approuve fort le choix que vous comptez faire. Il me paraît excellent sous tous les rapports.
Vous me faites, sur le bonhomme, des questions qui m'étonnent. S'il est jamais autorisé par le Roi à agir, je
vous réponds que personne ne sera plus actif, plus vigoureux et plus rempli de moyens, de lumières et d'énergie ; mais, sans cette première clause, il ne peut rien, et croit ne devoir rien. Mais j'en reviens toujours à penser qu'il est le seul homme propre aux circonstances. Je ne varie point dans cette opinion, et j'ai été plus à portée de le juger que ceux qui vous en parlent. Il a quarante ans pour la tète et pour la santé; je vous en donne ma parole.
J'ai bien combattu, au commencement de ma lettre, des projets qui me sont démontrés impraticables et fous, et je persiste dans mon opinion; mais il est sûrement inutile dajouter que, quel (jue soit votre sort, il décidera du mien. Ceci est dit une fois pour toutes.
Je dois vous instruire qu'il y a eu entre M. de Florida- Blanca et le ministre des finances de l'Espagne des altercations très-vives: que ce dernier a une grande ambition, va épouser une camérière favorite de la reine d'Espagne, et veut contrebalancer le crédit de M. de Florida-Blanca. Il peut être fâcheux que ces intérêts personnels croisent l'intérêt général et ralentissent les mouvements. Informezvous de cela à 31. d'Ulloa. Cela m'a été mandé, et il est important de le savoir.
J'entends très-bien le chiffre : mais, comme il est venu par la poste, songez qu'il y a vingt contre un à parier qu'il a été copié. Il y manque l'explication de gg.; envoyezla-moi.
Si vous avez une occasion sûre de Turin pour Venise, vous me ferez plaisir de me renvoyer ma correspondance. C'est le bonhomme qui m'en prie avec instance; et je serai fort aise de la mettre en ordre, de la garder, et, en ôtant tout ce qui n'est direct qu'aux sentiments, cela pourra être un jour un petit monument historique. Je vous prierai donc en conséquence de garder aussi celles que je vous écrirai désormais, et de les numéroter à mesure.
L'affaire de INimes (1) peut avoir de grandes suites, et
(1) Les troubles do Nimcs, qui eurent lieu les 13, 14 et 13 juin 1790, abou-
cette agression de la part des protestants prouve où on veut en venir, et que c'est toujours le duc d'Orléans qui dirige tout et donne le mouvement à tout. Tant qu'il vivra, la France n'a aucun repos à espérer. On disait sa santé bien chancelante; mais on n'en parle plus.
Recevez, malgré le décret de l'Assemblée, Mo7iseigneur, un titre auquel il faut ajouter celui de sauveur de la France. Je vous renouvelle hommage sans bornes et tendresse inépuisable.
XLYIII (1) M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Le 14 juillet. — Florida-Blanca assassiné. — Pilf. — Pas de lettres de France. — Le Salon français. — Un mémoire de Bernis.
(Venise), ce 10 juillet (1790). N" 43.
Par un malentendu de nos gens que nous avions envoyés à Venise pour recevoir nos lettres, votre paquet ne nous est remis que peu de temps avant le départ du courrier. Ainsi j'aurai le chagrin d'écrire brièvement par cette poste, ayant passé beaucoup de temps à déchifïrer.
Ce que M. de Miran vous a rapporté vous prouve combien il eût été absurde de compter absolument sur le Languedoc. La division y est, et pour réussir il faudrait des troupes et de l'argent. La conduite de M. de Miran est aussi prudente que franche et donne autant d'opinion de son esprit que de son cœur; je suis fort aise qu'il soit à votre comité (2).
Je ne puis croire que le Roi soit à un tel degré d'apa-
tirent au massacre de plus de cent cinquante catholiques. (Taine, La Révolution, t. l, p. 323-329.)
(1) A partir de cette lettre, M. de Vaudreuil emploie le chiffre soit pour indiquer quelques noms propres, soit pour écrire des phrases entières. Nous avons la clef de ce chiffre; malheureusement deux ou trois valeurs n'y sont pas expliquées.
(2) Au conseil du comte d'Artois. V. la note 3 de la lettre XXXI, p. 113.
DU COiMTE DE V AUDUEUIL. — 1 790 22d
fhie. et son silence, son abandon apparent me donnert (juelque espoir.
La journée du 14 aura, de façon ou d'autre, de grandes suites, et les derniers coups portés à la noblesse ne peuvent pas manquer de réveiller l'iionneur engourdi.
Il me paraît que vous n'êtes pas instruit que M. de Florida-Blanca a été assassiné à 3Iadrid par un Français. La blessure n'est pas dangereuse; il a été sauvé des coups de l'assassin par le courage d'un brave et fidèle serviteur qui s'est jeté sur le scélérat, l'a arrêté et l'a empêché de se percer lui-même. On tirera de grandes lumières de cet événement, et ce crime va exciter la colère de l'Espagne et de Florida-Blanca.
Florida-Blanca a eu des embarras personnels, qui l'ont empêché de hâter ses projets: mais je le crois dans de bons principes, et, si Pitt ne vous trompe pas, j'en conclurais qu'il est très-possible que Florida-Blanca et Pitt s'entendent.
Permettez à un fidèle ami de vous recommander des précautions qui ne sont pas dans votre caractère, mais (jui deviennent le plus sacré de vos devoirs. Ce sont des scélérats qui conduisent tout ceci, et les armes ne leur coûtent rien. Puisqu'ils ont attaqué M. de Florida-Blanca, qui est moins important que vous, que n'a-t-on pas à craindre de leur férocité ? Ne sortez jamais seul ; donneznous cette assurance, sans laquelle nous serons dans de perpétuelles alarmes.
Je partirais à l'instant même pour vous rejoindre, si je n'étais retenu par le besoin impérieux qu'on a de moi ici, par la certitude d'être averti à temps et de vous rejoindre en trois jours, et par l'utilité dont je suis et dont je pense être à vos amis et à votre amie.
Une autre raison me retient encore; c'est la crainte de vous faire prendre un mauvais parti. Quel que soit celui que vous prendrez, ma vie est à vous, et votre sort décidera du mien ; mais, je vous le répète encore, j'ai trop peu do confiance en mes lumières pour oser et vouloir vous dé- I. 15
cider sur le parti à prendre. Je vous ai dit et redit quelle est ma manière de voir; elle a été décidée et fortifiée par les lumières et les conseils du bonhomme, et il en sait plus que moi; entreprendre sans moyens, c'est détruire à l'avance tous ceux qu'on peut espérer et entrevoir dans l'avenir. Il m'est impossible de voir autrement, et je suis convaincu que tout ceci finira par une réunion des puissances intéressées qui se prépare en ce moment.
Si le Roi ne s'échappe pas, tout sera plus long-, maisnon désespéré. Dans le cas contraire, tout sera bientôt rétabli dans l'ordre.
Nous n'avons reçu aucune lettre de France par le courrier, et il y a tout à parier qu'elles ont été interceptées. Je m'attends à n'en recevoir aucune d'ici à la fin de cet éternel mois. Nous ne serons instruits des événements que par vous. Le retard de votre paquet, joint à ce que nous n'avions aucune lettre de France, nous avait jetés dans un trouble impossible à peindre. Tout ce que notre imagination nous présentait de calculs, de raisonnements et de malheurs ne peut se décrire.
N'écrivez pas toutes vos lettres en chiffres, premièrement parce que nous ne sommes pas habiles à déchiffrer, et secondement parce que, si une lettre entière était en chiffres, elle pourrait être arrêtée ou à Milan ou ici. Mais écrivez en chiffres les phrases importantes, et avec du travail nous les entendrons.
Quel est donc, en Angleterre, l'associé de Galonné ? Et qui est-ce (\\iegg., dont vous me parlez dans votre autre lettre et qui n'est pas dans le chiffre ?
Je joins à cette lettre un mémoire, dont vous reconnaîtrez l'auteur et qu'il m'a prié de vous envoyer. Il renferme un plan que M. de Las Casas enverra à Florida-Blanca; mais n'en ayez pas l'air instruit, parce que l'amour-propre de Florida-Blanca l'empêcherait d'adopter des idées qui viendraient de vous {tel est son caractère), et il sera plus à son aise vis-à-vis de celui qui le lui envoie. Yous me direz votre avis sur ce mémoire.
DU CO.MTE DE VAUDREQIL. — i790 227
Nous avons été si troublés du retard dont je vous ai parlé, que, pour mon compte, je n'ai pas ma tète, et je m'aperçois qu'il y a peu d'ordre dans mes idées, joint à ce que je ne me porte pas bien.
Donnez, je vous prie, quelque marque de confiance à Bombelles ; il vous est très-dévoué et craint que vous n'ayez pas assez de confiance en lui, quoique je l'assure du contraire ; mais il s'aperçoit que je ne lui dis pas tout.
Je compte beaucoup sur le zèle du Salon français (1) et je ne doute pas qu'il n'entreprenne quelque cbose de grand et ne fournisse de l'argent, en outre. Mais prenez bien garde à la sûreté des correspondances.
(1) Salon français. Montlosier (Mémoires, t. II, p. 309) rapporte que la réunion monarchique appelée le Sa/on français dut son origine aux dîners qui avaient lieu au Palais-Royal, chez le restaurateur Masse, et auxquels assistaient assidûment le vicomte de Mirabeau et plusieurs membres du côté droit de l'Assemblée Nationale. Le nombre des convives permanents ayant augmenté, on songea à donner à ces réunions une consistance plus régulière, et on loua chez ce même Masse, au Palais-Royal, une partie de son appartement. Ensuite le Salon français se transporta aux Capucins, et de là dans le voisinage d'un marché (?).
D'autre part, l'avocat Lavaux, auteur d'une brochure anonyme, intitulée: « Les campagnes d'un avocat, ou Anecdotes pour servir à l'histoire de la Révolution » (Paris, Panckouke, 1813, in-S» de 56 pp.), s'attribue, ce qui n'est guère vraisemblable, la fondation du Salon français. Il dit que les rassemblements spontanés de royalistes qui se formaient chez Gatey, libraire au Palais-Royal, lui en fournirent le fonds; que le Salon français s'établit d'abord dans un vaste appartement de la rue Royale, butte St-Roch (p. 7); qu'il se transporta ensuite au Palais-Royal, dans un appartement au second étage (p. 10), et qu'il ne s'est dissous que par l'émigration d'environ 600 sociétaires qui le composaient (p. 30).
Quoi qu'il en soit, en 1790, le Salon français était constitué régulièrement, selon toutes les formes du temps. Sa principale préoccupation, à ce moment, était de sauver la famille royale. L'abbé Guillon {Mémoires, éd. de 1824, t. I, p. 67) écrit à ce sujet : « Une société de zélés royalistes du haut « rang, formée à Paris, sous le titre de Salo?i français, possédait trois hom- « mes capables de concevoir un bon projet pour remplir les intentions du « Roi. Ces hommes étaient : M. le chevalier Des Pommelles ('). M. de Jar- « jayes ('*) et M. le marquis de Ghaponay, d'une des plus anciennes et
(*) Ce Des Pommelles a été un des rédacteurs du Jo'ini'd gi'néral de France, publié patl'abbé de Fontenay. Lorsque des agences royalistes furent établies en France (novembre 1794), ilfitpartie decelle de Pans avec les abbés Brottier et Le Maitre. Après l'arrestation do Brottier (Ils}/), il voulut centraliser toutes les affaires royalistes de l'intérieur, et proposa à Louis XVIII la création d'un cjnseil royal, dans lequel il se résuivait le département de la guerre. (Voir les mémoires àWnyeard.p. ^8S, et de F<inche-Bi-i-''l,\,\Q:t,i'Allonoille, Mém. secrets, tV, 197, Lebnn, l'Angleterre et l'émigration française, p. 'lii-iA^, Daudet, Les Bourbons et la Kussie, p. 80.
(**) Le même qui essaya, en 1793, de délivrer Marie-Antoinette au Temple. Madame de Jai-jayes était femme de chambre de la Reine, en survivance pour la place de première femme ds chatnbre.
M. Tissarcl (1) est parti ! Je voudrais bien le savoir revenu, et je crains bien qu'on no l'arrête. Il est parti du 27, avec M""^ de C Il est aussi sûr, mais moins prudent que celui qui m'a apporté votre paquet. Il se fera tuer plutôt que de làclier ce que vous lui avez confié ; mais il ne serait ni aussi fort ni aussi leste que l'autre pour se défendre ou se sauver.
11 est clair que l'Assemblée va autant au delà du but par excès de peur, et il n'y a pas une de ses démarches qui ne le prouve. La plus légère opposition l'arrêterait tout net ; mais il n'y en a encore eu d'aucun genre. Cela est inconcevable. Si en effet le Roi se fie à La Fayette, tout est perdu; mais si ce n'est qu'un semblant, cela est sage, profond, et pourra être fort utile, et, en vérité, je le crois puisque zz. existe.
Beaucoup d'argent, bien dirigé, rétablirait tout. Mais je vois jusqu'à présent plus de promesses que d'effet.
Si vous aviez quelque chose d'important à nous mander que vous ne voulussiez pas confier à la poste, les courriers ne feraient pas ici tant d'effet qu'à Rome. D'ailleurs ils viendraient parPadoue à Mestre et de là à Carpenedo, sans passer par Venise.
Je finis, parce qu'en vérité je sens que mes idées sont
« plus respectables familles du Lyonnais. Le premier d'entre eux rédigea « le plan, après l'avoir concerté avec les deux autres, et ce plan fut porté, « vers la fin de juillet iT'JO par M. le marquis de Laqueille et M. de « Sabran, évèque de Laon, à M""^ Elisabeth, qui le goûta fort et le remit « au Roi. »
11 faut conclure de ce récit, ainsi que de la lettre de M. de Vaudreuil, que les membres du Salon français continuaient à se réunir, malgré la dissolution officielle de leur association au mois de mai 1790. V. le Moiiileur Am 23 mai 1790, n" 143, et Taixe, La Révolution, t. H, p. 78-79. Gomp. Guilhermy, Papiers d'un émigré, p. 27, note 3.
(1) Tissarcl. Le comte de Tissard de Rouvre, lieutenant en second aux jrardes françaises (depuis 1786). Aj-^ant émigré, il fit la campagne do 1792, dans le corps des hommes d'armes à pied, où étaient entrés la plupart des officiers du ci-devant régiment des gardes françaises. Après cette campagne, il se rendit à Londres, et y mourut bientôt de la petite vérole. Son ancien camarade aux gardes françaises et à l'armée des Princes, le marquis du Gas, a raconté, dans Paris, Versailles et les provinces (Paris, 4809, t. Il, p. 27-36), difl'érentes particularités de l'existence de Tissao-d, ea^r'autres son mariage avec M"« de Senncville.
décousues, et parce que je souffre Je la tète aux pieds. Je ne sais pas vivre en pareille position, mais croyez que je saurai bien mourir pour vous. Donnez-m'en donc l'occasion.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Énergie de la droite à TAssemblée rs'alionale. — Le Salon français. — Éviter de verser le sang. — Attendre le moment propice. — En sanctionnant tous les décrets, le Roi montre qu'il n'est pas libre. — Sectaires envoyés pour soulever les Etats héréditaires de l'Autriche.
Vonise, ce 12 juillet (1790). N» 44.
(Surveille du 14.)
Cette lettre sera de vieille date, quand vous la recevrez. Elle vous sera remise par Victor, coureur du comte Jules, qui va à Turin conduire un des gens de la maison, qui est attaqué de la poitrine et qui a voulu revoir ses parents en Savoie. Elle est écrite depuis le départ du courrier du 10, et c'est du moins causer un moment en liberté avec vous.
Plus j'ai réfléchi à l'ensemble de tout ce que vous me mandez, et moins je désespère d'un retour à Tordre plus prochain que vous ne le croyez. Je suis fort loin de désapprouver, comme vous le faites, le refus que le côté droit a fait de recevoir parmi eux les enragés qui voulaient s'y placer lors de la motion contre la noblesse. Ce refus prouve d'abord une énergie que je suis enchanté de voir revenir, et, de plus, cela m'annonce que les gens bien pensants ne se croient pas dépourvus de tous moyens.
Je ne peux me refuser à penser que le Salon français médite quelque chose en faveur de la liberté du Roi, d"où s'ensuivrait le rétablissement de la monarchie. Ils sont assez nombreux, assez puissants, et assez fournis d'argent pour pouvoir opérer utilement, s'ils ont une bonne direction et de l'ensemble.
Tout l'appareil que l'Assemblée met à cette fédération, les farces qu'elle joue sans cesse pour tenir les fous en activité, cette apparition de ce Prussien (1) et de ses adhérents à l'Assemblée, tout cela prouve que les enragés ont peur et sont au bout de leurs moyens. Le discours de M. Duport à la propagande prouve encore qu'ils sentent le danger qui les menace et en même temps la faiblesse et l'épuisement de leurs moyens.
Vous leur rendriez toute leur force qui s'use, si vous alliez faire sans succès de petits efforts. Il faut par une grande masse de moyens réunis rendre l'espoir à tous les bons Français, glacer d'effroi les scélérats , et pouvoir épargner un peuple égaré, ne pas répandre un sang innocent, et donner à la fois l'exemple du courage et de la clémence. Il faut que la justice punisse les coupables, mais que mon prince ne rentre en France que pour y fixer le bonheur et la paix, pour y faire adorer sa personne et le nom autrefois si chéri des Bourbons. Il faut être assez fort pour imposer à un peuple aveuglé, trompé, des lois qui feront sa félicité. Yoilà ce que vous opérerez, en ne vous pressant pas: mais si vous alliez risquer sans un grand déploiement de forces quelques tentatives hasardées, vous établiriez d'un bout à l'autre du royaume une guerre civile et cruelle, avec un grand risque pour la monarchie, pour votre famille, et pour tous ceux qui leur sont restés fidèles. Vous acquerriez la réputation d'un prinxîe courageux, mais imprudent ou cruel, une fausse gloire enfin, qui n'est pas digne d'une âme aussi pure que la vôtre. Songez que Henri IV faisait passer des vivres à Paris assiégé et rebelle. Vous êtes dans la plus brillante de toutes les positions; n'allez pas la gâter par une imprudence, quand vous êtes sûr avec de la patience d'être la gloire et l'amour de la France.
Avant-hier, après vous avoir écrit, la tète et le cœur
(1) Cette apparition de ce Prussien. Anacharsis Clootz, baron prussiea, orateur d'une députation d'étrangers de diverses nations admise à barre de l'Assemblée Nationale dans la séance du 19 juin 1790.
Dl' COMTE DE VAL'DREUIL. — 1 790 231
remplis Je vous, j'ai témoigné à mon amie le désir que j'aurais de vous rejoindre dès ce moment. Je ne puis vous peindre le désespoir que ce iprojet a produit sur elle. Il m'a fallu y renoncer, tant que je ne vous serais pas absolument utile . c'est-à-dire tant que vous n'opérerez pas. « Voulez-vous, m'a-t-elle dit, prendre sur votre compte « les événements du parti que vous aurez conseillé? « Vous valez mieux pow le conseil de loin que de près, a fjarce que vous avez le temps de réprimer votre cha- « leur naturelle; vous vous échauffez d.ans la discussion , « et vos perdez la moitié de vous moyens. En écrivant, « vous êtes un sage; en parlant, vous êtes presque un « fou (i). » Je suis obligé de convenir que tout cela est en partie vrai, du moins du côté des inconvénients en présence, si ce n'est du côté des avantages en absence. Je reste donc, de peur d'être au-dessous d'une si grave circonstance, et je reste aussi pour des amis qui ont un besoin impérieux de moi. jusqu'à l'époque où, mon prince m'appelant pour le suivre, tout cédera au plus cher devoir de mon cœur. Et votre amie a aussi besoin de moi, vous me l'avez confiée, et Dieu sait si je m'acquitte bien d'un devoir si doux !
Vous me paraissez surpris et fâché que le Roi ait sanctionné le décret pour la suppression des titres, armes, noblesse héréditaire, etc. 3Iais il me semble que, si le Roi avait refusé de sanctionner un seul décret, et notamment celui-là, on en aurait tiré avantage pour prouver et établir qu'il avait sanctionné librement les autres décrets. Ainsi, il me parait conséquent qu'il sanctionne tout ou rien; et d'ailleurs, s'il médite quelque chose, comme j'en suis convaincu, il faut qu'il endorme ses surveillants et ses ennemis.
Cette journée du 14 me fait frémir quand j'y pense, et
(1) N'y aurait-il pas dans cette phrase une réminiscence inconsciente de La Bruyère, qui a dit, en pariant de Tiiéodas (Santeuil): « II parle comme un fou, et pense comme un honime sage. » F. l'édit. de La Bruyère de Paris, Jannet, 18o4, t. II, p. 136.
232 CURRESPOADA.XCE LNTIME
comment n'y pas penser sans cesse! C'est pour la Reine surtout que je suis dans une mortelle inquiétude, si l'arrivée du duc d'Orléans est vi'aie.
Une lettre de Paris mande que M. de Caraman a été arrêté pour avoir maltraité un garde national, et qu'il a été conduit à la mairie, puis à l'iiùtel delà Force. J'espère que cette nouvelle n'est pas vraie, puisque vous ne nous en parlez pas. Pauline en serait cruellement inquiétée.
M. de Capello, ambassadeur de Venise à Paris, mande au Collège ici, au Sénat, que l'Assemblée Nationale a refusé au corps diplomatique des places à la cérémonie du 14; mais ce qui me paraît très-étrange, c'est que les ministres étrangers en aient demandé.
Le même M. de Capello mande que le roi de Sardaigne a retiré son ambassadeur de Paris, ne le pouvant laisser dans un pays où tout ordre est interverti, où tout droit des gens est méconnu. Comment ne nous auriez- vous pas mandé cela ? Aussi n'y crois-je point.
M. de Capello mande encore (et ceci est certain) que M. de Mercy a envoyé au roi de Hongrie la liste exacte des missionnaires détachés vers les états héréditaires de la maison d'Autriche pour les soulever contre le souverain, et que S. M. Catholique n'en a pas tenu le cas secret, ce qui peut n'être pas prudent ; il l'eût été davantage de les faire arrêter et de se saisir de leurs papiers, qui jetteraient encore plus de lumières sur les complots de la propagande.
Nous n'avons aucune nouvelle que par vous de la mort d'Adhémar (1), et j'en doute encore, parce que cette nouvelle s'était répandue il y a (juinze jours, et s'est trouvée
(1) Adhémur (Jean-Balthasar, comte d'), un des habitués du salon do la duchesse de Polignac. Il avait été ambassadeur à Londres. « Le climat, la fumée de charbon luinérent sa frêle santé durant son ambassade, et la rage de n'avoir pas été chevalier de l'Ordre aussi vite qu'il le prétendait en fit dans la suite une espèce de révolutionnaire, qui mourut à quelques lieues de Paris dans une ferme ornée, sous l'habit de garde national, mécontent d'une Cour qui devait l'être bien plus d'elle-même eu songeant à ce qu'elle avait fait pour lui. » Tïi.'lx. Mémoires, t. II, p. 10.
DU COMTE DE V AUDUEUIL.— i 790 233
fausse. En conséquence, je n'en ai rien dit à M'"*' de Polignac. Je l'ai depuis longtemps perdu comme ami, et depuis quelque temps je ne plains que ceux qui vivent.
Savez- vous ce qu'est devenu O'Connell dans toute cette crise ? Ce qu"il pense, ce qu'il lait? Il m'avait écrit une fort bonne lettre, m'en avait promis d'autres; je lui ai répondu, et depuis ce temps, depuis trois mois, je n'en ai plus entendu parler.
Le chevalier de Goigny me parle de vous dans toutes ses lettres avec amour, respect, dévouement. 11 compte aller passer le mois de septembre avec vous, et ensuite nous rejoindre où nous serons. Oh! du moins celui-là m'est resté! J'en ai perdu que j'ai bien pleures. La perte des douces illusions est chose bien cruelle. Ce qui n'est pas une illusion, mais une vérité incontestable, c'est ma tendresse, mon respect, mon dévouement pour mon cher prince.
On m'a dit que vous êtes très-content de M. de Rebourgueil (1). J'en suis fort aise, car c'est un homme que j'aime infiniment. Il m'avait promis de m'écrire; je ne sais ce qui l'en a empêché.
P. S. — Dans l'avant-dernière lettre vous parlez à votre amie du frère de rand)assadeur de Turin à Paris ( 2, arrêté, mené à l'hôtel de ville, chargé pour vous de paquets importants, et vous n'en parlez plus dans votre dernière lettre. Cela m'étonne, car rien n'est plus intéressant.
(1) Rebourgueil. Premier lieutenant de la compagnie d'Alsace des gar" des du corps du comte d'Artois.
(2) L'ambassadeur de Sardaigne à,Paris était le marquis de Cordon. Son frère, l'abbé de Gordon, comte de Lyon (en qualité de chanoine de l'église de Saint-Jean) avait été prévenu de conspiration contre la sûreté publique à l'occasion d'une lettre adressée par lui à la marquise de Persan, dont le mari était premier maréchal des logis dans la maison militaire du comte d'Artois. V. \q Moniteur des 11 et 18 septembre 1700.
234 CORRESPO.\DAx\GE LXTIME
M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Prudence et patience. — Florida-Blanca craint les indiscrétions des entours du prince. — L'Angleterre et la Prusse. — La Suisse. — M'"^ Elisabeth annonce une évasion. — Un envoyé du Salon français. — Vue lettre de Bernis. — Breteuil. — Goastilulion inipéi-iale élective. — Le Roi doit avoir un plan.
(Venise), ce 17 juillet 1790. N» 45.
Malgré une violente colique qui me fait mortellement souflrir depuis hier, j'ai passé trois heures de nuit à déchiffrer avec votre amie tous les détails que vous m'avez envoyés. Beaucoup de choses nous ont échappé, parce que tout n'est pas expliqué, et le chiffre que vous nous avez fait passer n'est pas complet. Depuis 66, tous les soixante nous sont presque inconnus ; nous ne connaissons pas davantage hn, gg ; ainsi complétez-nous par le premier courrier ce qui nous manque.
Je vois par la petite lettre qui était jointe aux détails que vous m'accusez de trop de j^^^udence; et cela me chagrine, parce que ce n'est qu'avec de la liriidence et de la patience que vous pourrez sauver la monarchie et votre famille.
Je vous vois toujours étonné et indigné de la lenteur de Florida-Blanca et de sa réticence. Les causes de sa lenteur ont été ses embarras personnels et les attaques portées à son crédit ministériel (ce qui vient de lui arrive)^ est une preuve 2^ositive de la cabale existant contre lui), la crainte très fondée et point encore passée d'une guerre inégale. Les causes de sa réticence vis-à-vis de vous sont (je vous le répète encore) la crainte de vos entours, que vous avez été accusé de légèreté et d'indiscrétion, et qu'il a été effrayé de vos déiuarches en Angleterre et en Prusse. Les réponses verbales qui ont été faites en sont la preuve positive, puisque son agent vous a dit de sa part que vous étiez mal instruit des projets de
Pitt et du roi de Prusse, et que lui, Florida-Blanca, les connaissait mieux que vous. J'en reviendrai donc toujours à dire que l'Espagne est très intéressée au salut de la France, et l'Angleterre ainsi que la Prusse sont au contraire acharnées à sa perte et en sont les premiers mobiles.
Je vois encore que les secours qui vous avaient été promis par le roi de Prusse ont fait long feu; je vois que ceux promis par Pitt n'arrivent pas et sont d'ailleurs très insuflîsants.
J'ai plus de confiance à la bonne volonté de Steiger, et j'en ai beaucoup en ses lumières ; mais cependant il divague relativement aux secours des Suisses. Il vous parle des troubles qui y régnent, et, après avoir condamné la précipitation de Zurich, Berne adhère, comme le canton, à sa décision sur la fédération. Rien de clair encore de ce côté, et partout la crainte ou d'autres calculs arrêtent les secours. Mais je vois avec plaisir que l'avis de Steiger est que les offres de la Provence et les moyens qu'elle présente ne lui paraissent pas acceptables encore, puisque le trouble et la division y régnent; que Steiger pense que vous ne pouvez vous livrer en personne que lorsque vous aurez à vous une province entièrement réunie. Le Languedoc est bien loin d'être réuni, et vous auriez fait une rude sottise, si vous vous y étiez confié ; tout serait à présent sans ressource. J'en frémis.
Soyez sûr que l'Espagne se prépare et correspond directement avec le Roi et la Reine. Des courriers partent sans cesse de Paris pour l'Espagne, et vous en serez sûrement averti à temps. D'ailleurs, je suis convaincu que le Roi et la Reine méditent quelque chose. Une lettre de votre sœur à M™'' de Bombelles (1) paraît annoncer à mots couverts une fugue.
Vous nous parlez d'un envoyé du Salon français et de votre sœur et de Monsieur, et ensuite vous passez à
(1) Serait-ce la lettre de M'°« EHisabeth [du 10 juillet^lTOO, imprimée par Fecillet de Conches, t. III, p. 289?
autre chose sans nous dire ce que cet envoyé vous a dit. Cela est cependant bien intéressant.
J'ai reçu une lettre du bonJiomme qui a été au désespoir de l'aventure de Florida-Blanca et (jui craint beaucoup qu'on ne vous entraîne à de fausses démarches. Voici les propres mots de sa lettre : « Si le preux (c'est vous) « veut se perdre à jamais, lui et toute sa race, il n'a « qu'à suivre Vimpétuosité des conseils qu'on lui donne. « Je conviens qu'il a raison d'être au désespoir de voir « mettre en pièces un si beau royaume et de voir la suc- « cession peut-être interdite par les foudres de la fédé- « ration à ses enfants. Mais que faire en ce moment, « avant d'avoir appui et moyens, surtout après avoir tout « gâté par des confidences faites à la Prusse et à l'An- « gleterre, qui ont effrayé Florida-Blanca? Jamais on « n'obtiendra de FlorHda-Blanca qu'il s'explique clair e- « ment dans la position du preux. Que reste-t-il donc de « raisonnable à faire l de laisser Florida-Blanca s'ar- « ranger avec le Roi et la Reine, ce qui est plus lent, « mais plus tUile. Le moment oit le zèle du preux pourra « se développer viendra nécessairement ; mais il faut « l'attendre, ou tout perdre sans ressources. Il est clair « par les réponses verbales du mois de mai et de juin « qu'il y a un fil de correspondance entre le Roi et Flo- « 7'ida-BIanca, et cette direction est la meilleure de « toiUes. Il s'agit de sauver la monarchie, de ne /ja5 « perdre la première couronne de l'Europe, et non de « faire briller son courage et son patriotisme . » J'ai transcrit fidèlement cet article de cette lettre, et je crois que celui qui l'a écrite a la meilleure tète de l'Europe, et la plus entière (quoiqu'on vous en dise).
Je vous garderai fidèlement la correspondance que vous me renvoyez, je vous en donne ma parole ; mais je voudrais la transcrire pour la mettre en ordre, en en retranchant ce qui est relatif à votre amie, et elle pourra être un jour un petit monument historique, en l'arrangeant. Le bonhomme était, je vous l'avoue, tourmenté de cette
idée, et m'a prié de vous la demander. Ceci entre nous.
Vous me demandez conseil relativement au baron de Breteuil, et cela m'embarrasse. Premièrement, croiriezvous qu'il voulût vous rejoindre? Secondement, n'cst-il pas entièrement brouillé avec le prince de Condé ? Troisièmement, a-t-il tout ce qu'il faut pour diriger une grande opération et décider sur un parti à prendre ? Voilà ce que j'ignore, et ce qui me met dans l'impossibilité de répondre clairement. Je lui crois une bonne tète pour un conseil : je le crois dans de très bons principes; il a aussi dans l'Europe quelque réputation ministérielle : voilà les avantages. Un autre encore, c'est qu'il a des liaisons avec les parlements, et qu'il faut joindre les moyens de formes aux movens de force; et que les parlements finiront par jouer un rôle dans toute cette grande affaire. Mais est-il compatible avec le prince de Condé et avec Calonne '? Mais voudra-t-il quitter le lieu oi^i il est. et se remettre en jeu ? Mais est-il assez fort pour une aussi grande circonstance, et plairait-il au Roi et à la Reine ? Voilà ce que vous êtes plus à portée de juger que moi. Son arrivée à Turin (supposez qu'il y consentît) n'ouvrirait-elle pas tous les yeux? Voilà encore ce que vous pouvez calculer. 11 pourrait (avant que vous prissiez sur cela un parti) venir à Évian conférer avec l'abbé Marie que vous y enverriez, et au retour de celui-ci vous vous décideriez : voilà ce qui me parait possible et sage.
Je reviens à la trop grande prudence dont vous m'accusez. Je crois qu'avant de prendre un parti l'excès de la prudence est indispensable : mais que, une fois le parti pris, il faut exécuter avec audace; et. quand nous en serons là, la clialeur de mon caractère fera bouillonner mon sang français et créole. Jusque-là, ma confiance à Texpérience et aux lumières du bonhomme ^ la persuasion intime que j'ai que rien de ce qui se fait ne peut être stable, qu'il y aura un bon moment à saisir, qu'avec de petits moyens et de la précipitation vous gâteriez tout, qu'avec un déploiement de grandes forces vous imposerez des lois qui
238 COURESPONDANCE LNTIME
seront reçues sans résistance, sans eflusion de sang ; tous ces motifs réunis ine confirment dans l'opinion qu'avec de la patience vous jouerez le plus beau des rôles, et qu'avec de la précipitation vous ruinerez pour longtemps vos affaires et la monarchie, et vous rendrez vos intentions suspectes. Quelque bon que soit l'esprit de quelques provinces, elles n'agiront qu'au nom et selon les ordres du Roi, qui jusqu'à présentn'a parlé que pour arrêter, que pour refroidir tous ses bons serviteurs ; mais l'époque viendra où il parlera, et cette époque n'est pas loin ; il ne faut donc pas l'anticiper.
Ce mois-ci fera naître bien des circonstances qu'il est impossible de prévoir. Si tout se passe sans résistance le 14, nous aurons une constitution démocralico-roijale ^ ou impériale et élective (1). C'est un être de raison: cela est si absurde que de partout on criera haro sur les législateurs, usurpateurs, conspirateurs, et alors un manifeste bien fait produira son effet. Si le Roi veut ce jour-là défendre enfin son sceptre à moitié brisé, il courra de grands dangers et surtout la Reine ; mais cependant son parti est plus grand qu'on ne le croit, et on se ralliera bientôt à lui. Si la rivalité existe en effet (comme on le dit) entre le parti La Fayette et Necker, qui est celui de la révolution, et celui de M. le duc d'Orléans, qui est celui de la conjuration, le signal de la joie et de l'ivresse deviendra subitement le signal du massacre, et je frémis de cette scène d'horreurs. Nous aurons à coup sûr un de ces résultats. Aurez-vous un courrier pour nous instruire des événement du 14 ? En ce cas, nous espérons que vous nous en enverrez un. Vous saurez tout au moment oi^i vous recevrez ma lettre. Pourquoi me retient-on ?
Je vous quitte. Monseigneur, parce que j'ai passé ma nuit sur pied, et parce que je souffre encore horriblement.
(1) Une constitution démocratico-royale , ou impériale et élective. Froment (dans son Mémoire historique et politique, contenant la relation du massacre des catholiques deNimes, etc., p. 82) attribue aux Jacobins le projet de proclamer Louis XVI empereur, afin de rendre parla la couronne élective.
Vous connaissez tout mon dévouement et toute ma tendresse pour vous, et c'est à la vie et à la mort.
P. S. — Vouspassezbien légèrement sur lamanière dont le Roi a sanctionné les derniers décrets. Cependant les signer sans les lire, malgré les oppositions même de M. de La Fayette et de Liancourt. prouve un plan, et m'annonce plus qu'on ne s'y attend. Si cela arrive, sa conduite depuis quelque temps aura été un chef-d'œuvre de sagesse et de prudence, et sera complète, s'il finit parbien saisir le moment de la force. Je me plais à cette idée.
LT M. DE YAUDRELIL AU COMTE D'ARTOIS
Relard du courrier. — Le duc d'Orlt'ars à Paris. — L'Espagne. — Une flotte anglaise fait voile vers Gibraltar. — La Reine. — Saint- Priest. — Les provinces.
(Venise) ce 24 juillet 1790. N» 46.
Nous sommes dans la plus mortelle inquiétude, Mon seigneur. Le courrier que vous annoncez dans la lettre à votre amie, parti du mercredi 14, n'est pas encore arrivé aujourd'hui samedi 24. Jugez de toutes les cruelles agitations que ce retard extraordinaire nous cause. Est-ce une trahison? A-t-il été enlevé, assassiné ? Est-ce un simple accident, comme chute ou maladie, qui empêche son arrivée ? Voilà sur quoi portentnos calculset nos raisonnements, dont le résultat est l'inquiétude la plus fondée. Oh ! nous n'avions pas besoin de ce surcroît aux alarmes que nous éprouvons. Ce qui augmente encore nos terreurs, c'est que sûrement, croyant écrire plus en sûreté que par la poste, vous aurez dit mots et paroles, et quelle victoire pour les scélérats, s'ils tenaient des pièces aussi précieuses! quel parti ils en tireraient ! que de gens fidèles compromis ! J'en frémis. Mais enfin il n'y a plus qu'à attendre. Je voulais vous envoyer un courrier pour vous avertir de
ce relard: mais notre conseil a jugé qu'il ne le fallait pas, puisque cela ferait nouvelles, et parce que, la poste partant aujourd'hui, notre courrier ne gagnerait pas vingtquatre heures sur elle. Quel est le courrier que vous avez envoyé? Est-ce Pichard, Jean, ou Camille (1)? Peut-être par (juelque raison est-il revenu sur ses pas à Turin! Informez-vous et informez-nous de tout, car nous sommes tous horriblement troublés, et surtout votre amie.
Je ne croyais pas au retour annoncé de M. le duc d'Orléans ; mais il est positif qu'il est à Paris: quelqu'un me mande : je l'ai vu. On me mande en même temps qu'on lui témoigne le plus profond mépris, mais que M. de Liancourt est radieux et les Lameth plus insolents que jamais. Que résultera-t-il de tout cela? Je crois, en vérité, que tous les fripons s'entendent pour écraser les honnêtes gens, et que ceux-ci ne s'entendent guères.
Vous avez beau dire qu'il faut se passer du Roi et ne pas compter sur lui: à cela je réponds toujours que, sans lui, vous ne pouvez rien qu'empirer le mal; que les espérances que vousdonnent les provinces font toujours et feront toujours long feu.
J'ajoute que tout ce que vous attendez de l'Angleterre ne sera qu'un leurre, parce que cette générosité est contre nature et contre toutes les règles delà politique.
11 parait positif que l'escadre anglaise de 22 voiles, entrant dans le nord de l'Océan, a été signalée du Havre, dont la municipalité en a fait part à l'Assemblée Nationale. Il est clair, par la route qu'elle tient, qu'elle va à Gibraltar pour primer les mouvements des Espagnols au cap de Saint-Vincent. Cette détermination subite de la Cour de Londres est une véritable agression, et prouve évidemment sa mauvaise foi. Ne calculez que d'après cela, quoi qu"(in vous en dise.
Tout me confirme dans l'opinion que j'ai toujours eue depuis les malheurs de la France, que l'Angleterre en est
(J) Camille Poissât, vnlef do pied du comte d'Artois.
le véritable auteur, et qu'il serait déraisonnable de croire à présenta ses bonnes intentions, quelqu'assurance qu'elle en donne.
Les lenteurs de l'Espagne sont très fâcheuses et tiennent aux embarras personnels qu'on a su donner à Florida- Blanca; mais en même temps c'est la seule ressource, et sans elle vous ne pouvez rien, et tout ce que vous entreprendriez rendrait les maux sans remède.
Vous variez bien souvent sur votre opinion delà Reine; tantôt vous croyez à son courage, et ensuite vous vous plaignez d'elle presque comme du Roi, Il faudrait cependant avoir des données plus solides, et vous devriez les avoir par Monsieur.
Je suis fâché que ^;: soit interrompu ; non que j'y eusse une parfaite confiance, mais c'était du moins quelque chose, et ces variations perpétuelles détruisent l'espoir aussitôt qu'il est formé.
Je serais fort aise que Saint Priest vous rejoignît; mais j'en doute Jort, si la justification qu'il a envoyée à l'Assemblée y a en effet été envoyée par lui (1). Cette démarche serait au moins suspecte, et ne serait excusable par aucun motif. Quant au baron , je vous ai fait ma réponse.
Quant aux provinces, n'ayez qu'une confiance prudente aux assurances qu'on vous y donnera. L'exemple du Languedoc vient à l'appui de ce conseil. Où en seriez-vous, si vous vous étiez livré à votre première ardeur et aux coups d'aiguillon que des personnes trop zélées et trop peu réfléchies vous donnaient? Ce qui s'y est passé, ce qui s'y passe encore vous prouve ce qu'on fait avec de l'argent, et vos ennemis en ont plus que vous.
Les conseils de Sleiger ne vous égareront pas ; du moins je le crois. Ses lumières, son expérience, ses correspon-
(l)Dans la séance du 13 juillet 1790, le président de l'Asseniblée Nationale lut une lettre que M. do Saint-Priesl lui avait adressée pour repousser la dénonciation faite contre lui au Ghâtelct d'avoir été le complice du comte de Maillcbois.
2i2 CORllESPOiNDANCE INTIME
dances suivies avec toutes les Cours de l'Europe peuvent vous être d'un grand secours.
Je persiste plus que jamais dans l'opinion de mon insuflisance, et tout ce que votre amitié me dit d'aimable sur cela ne m'aveugle pas. Je ne peux répondre que de mes intentions, de ma droiture et de mon cœur ; mais je n'ai pas assez d'instruction et d'étude de la politique, ni assez de connaissance des hommes. Je suis si aisé à tromper que je pourrais vous égarer. J'ai, par la vivacité de mon imagination qui me présente souvent à la fois les contraires, une sorte d'indécision qui en est la suite. Cependant je ne varie pas dans l'opinion que c'est du temps seul, de l'excès des maux, et de l'impossibilité de l'existence d'une constitution monstrueuse que naîtra le retour aux vrais principes; que tenter des oppositions lorsque Tivresse est à son comble, c'est vouloir tout perdre : que la patience est un moyen immanquable ; que la précipitation serait nuisible et mortelle : mais j'ajoute à ces réflexions que le sort de mon cher prince sera le mien, et que je saurai mieux que personne mourir à ses côtés, ou le couvrir de mon corps. Ainsi, quelque parti ({u'il prenne, il est sûr que je suis sien à la vie et à la mort.
LU
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
])ésappioiive le piiiice. — ISe compter ([lie sur l'Espagne. — Moment mal choisi ajirés la fêle du 14. — Ou ne trouvera pas d argent au Vatican. — Gustave 111. — Le prince ne peut aller en Esp.igne que si sa présence y est agréable. — Lyon. — Voyage j)rojeté du lloi dans les provinces. — Le prince pourra le rejoiudie. — lirentauo.
A Venise, ce mardi '21 juillet (1790). >'-> 47.
Je suis si étourdi par la foule et le genre des événements. Monseigneur, qu'à peine jai la faculté de répondre ù votre lettre.
Vous me demandez des conseils, et je frémis en pen-
sant à la gravité des circonstances et à la faiblesse de mes moyens. D'ailleurs, dans tout ceci vous avez suivi une marche tout-à-fait opposée à mes idées ; vous comptez sur une puissance dont je me méfie, et vous ne comptez plus sur celle que son intérêt lie à votre cause.
Je ne peux changer ni de système, ni de principe. Que vous dirais-je donc, quand je vous vois engagé dans une roule opposée à celle que j'aurais voulu vous voir prendre? Mes vœux vous y suivent; ma personne, mon cœur et mon bras vous y suivront. Mais je n'ai pas de confiance à la franchise de Pitt et à la bonne volonté de TAngieterre, parce qu'elles seraient contre nature. Qui est-ce qui atténue les moyens de l'Espagne ? Qui est-ce qui la met dans l'impossibilité actuelle de vous donner des secours d'hommes et d'argent? Ce sont les querelles que lui fait l'Angleterre, les dépenses forcées que l'Espagne a été obligée de faire pour mettre en état ses forces navales; et dans cette occasion l'Angleterre a été évidemment de mauvaise foi, car l'attaque vient de ce côté, quoi qu'on vous en dise.
Personne au monde ne connaît mieux que moi les talents supérieurs, la sagacité, l'esprit de Galonné ; mais il a trop de franchise, de loyauté, pour être aussi habile en politique qu'en législation et en administration.il est facile à tromper, parce qu'il est incapable de tromper. Au reste, vous allez le voir, et vous avez eu raison de prendre ce parti, parce qu'on s'entend mieux verbalement que par écrit. Vous serez plus à portée de juger ses données, et ses lumières vous seront d'un grand secours .
Je vous avoue encore que je n'aime pas qu'on veuille précipiter vos démarches, avant d'avoir rassemblé des moyens d'argent que vous n'avez pas, et quelques secours étrangers pour appuyer vos nobles projets, et cela au moment oîi l'ivresse qu'a produite cette cérémonie du 14 va être portée dans les provinces. Faites précéder toute •lémarche par l'ouvrage dont vous me parlez, afin de préparer les esprits au manifeste qui le suivra ; mais que
24i CORRESPOiNDANCE LNTIME
tout cela ne paraisse que lorsque vous aurez des moyeus à l'appui. Saus ces uioyens, l'ouvrage et votre manifeste feront long feu.
L'amour (juon a marqué au Roi le 14 a malheureusement été adressé plutôt à celui qui protège, qui opère cette révolution aux dépens des droits qu'il tient de Dieu, qu'à sa personne même. Ainsi cet amour, dont on pourra tirer parti pour la suite, lorsque les peuples sentiront qu'ils ont été trompés, tournerait à présent contre les oppositions à la révolution que le Roi aimé paraît approuver. Vos moyens sont donc absolument nuls pour le moment: mais il viendra un temps (et ce temps n'est pas loin) oij vous pourrez déployer toute votre énergie et mettre en œuvre tous les moyens qu'il faut préparer d'avance. Pouvez-vous croire à quelque tentative heureuse dans le moment de la plus forte ivresse ? Cela ne serait pas raisonnable.
Mais, dites-vous, les bien intentionnés perdent patience; leur zèle s'éteindra: ils abandonneront la partie. Eh bien, cela \audrait mieux que de la perdre sans ressource. Mais ils ne l'abandonneront pas, soyez-en sûr; leur intérêt est trop lié aux vôtres, et hi noblesse française ne consentira jamais à tomber à roture et à consentir la perte de la monarchie. Il faut donc calmer vos amis en les encourageant, en continuant de partager leur sort; mais il ne faut pas les perdre et nous perdre avec eux. Il y a plus de courage à attendre le moment favorable, à le bien saisir, à résister aux impulsions des tètes exaltées, qu'à se livrer sans prudence à un péril certain et à s'ôter toute ressource et tout espoir pour l'avt'nir.
Vos démarches vis-à-vis du bonhomme seront inutiles. je vous en avertis, tan! que vous ne lui montrerez pas une autorisation du Roi. D'ailleurs les foudres du Vatican prendraient mal leur temps pour tonner; et quant à l'argent, on est mal instruit, si on croit en trouver là; je suis seulement étonné que lidée en soit venue.
Je ne suis pas du tout en état de juger les démarches
relatives à la Porte; elles peuvent être bonnes, dès que la paix sera faite; mais il me semble qu'alors la Suède ne doit pas être négligée, car les intentions et les principes du roi de Suède sont sublimes, et si la Pt)rte en cette occasion lui donnait des subsides, il pourrait fournir quinze mille iiommes d'excellentes troupes , et il serait homme à les mener lui-même au secours d'un allié qui vient de lui être infidèle. Ce prince, dont on s'est tant moqué à la (^our de Franco, n'en est pas moins un héros.
Je pense que, dès que vous avez fait dire à (^alcmne de venir, vous faites bien pour la première entrevue de la tenir secrète, si cela se peut; mais cependant il faut une direction, un plan quelconque, et si c'est à lui que vous donnez votre confiance, il estimpossible que cela soit caché, et il serait même peu décent pour vous et pour lui que ce ne soit pas patemnient. Ainsi, avec l'approbation du roi de Sardaigne,il faudrait qu'il vînt à Turin, parce qu'il faut so voir souvent, tous les jours même, pour bien s'entendre ; et il prendrait une supériorité nécessaire sur votre comité (1) qui commence à se découdre.
Quant au voyage en Espag'ue qu'il vous propose, croyez-vous pouvoir y aller sans non seulement en avoir prévenu le roi et la reine d'Espagne et son ministre, mais sans qu'ils vous témoignent que votre présence leur sera agréable? Pour moi, je pense que vous ne pouvez pas y aller sans ce préliminaire.
Il me paraît, d'après ce que vous mandez à votre amie, que le prince de Coudé commence à devenir pressant, incommode, inquiet. Mais il doit vous être fort aisé de le contenir, car que peut-il faire sans vous ? se soumettre ? il en est incapable, il a trop d'honn?ur. Il faut donc qu'il attende les circonstances, et qu'il sache souffrir en les attendant.
Quant à ce qui regarde votre capitaine des gardes, son remplacement, permettez-moi de n'avoir pas d'avis. Le
(1) Voire comité. V. la note 3 de la page 143.
246 CORRESl»Oi\UANCE INTIME
renvoi d'un tel clabaudeiir (1) peut avoir quelques inconvénients, à moins que vous ne le meniez à demander luimême sa retraite, et alors Puységur et Edouard (2) ont, ce me semble, bien des droits par leur position et par leur dévoùment. Les deux autres, sur lesquels vous avez aussi jeté les yeux, sont fort bien choisis, mais ils ne sont pas de votre maison.
Ne perdez pas de vue les conseils et les lumières de Steiger ; c'est encore là un de vos meilleurs moyens, vu ses talents, l'attachement qu'il vous a témoigné, votre titre vis-à-vis des Suisses, et l'influence qu'il a sur plusieurs cabinets de l'Europe.
J'approuve fort vos démarches près de l'Empereur et Kaunitz. Le moyen est d'autant meilleur qu'il plaira à la Reine plus que tous les autres, et que les mouvements qui vont être faits par lui sur nos frontières sont très favorables à vos projets relatifs à l'Alsace.
Je désire bien que la nouvelle qu'on vous a dite de Lyon se confirme ; mais je crains qu'elle ne soit apocryphe. Au moment de la fédération, elle n'est pas vraisemblable.
Laissez un peu de temps à l'ivresse, et elle passera; les moyens d'argent des ennemis de la royauté se tarissent; il sera impossible de payer longtemps les milices nationales, les districts, les municipalités; il faudra asseoir l'impôt; il sera très lourd, puisque les opérations de l'aréopage ont prodigieusement augmenté le déficit, et presque annulé les moyens de commerce ; et il faudra bien en revenir à l'autorité. De plus, le Roi a annoncé un voyage dans les provinces; il pourra s'arrêter dans celle qui lui sera le plus fidèle, et c'est là oii son frère chéri ira recevoir les hommages de tous les bons Français et se charger à leur tête de réduire les traîtres, ce qui sera bientôt fait. Ce plan-là vaut bien les autres, pensez-y bien.
(1) Un tel clabaudeur. Le prince d'Hùnia. 1'. la note 1 de la page 193.
(2) Puységur et Edouard. Le premier était un des gentilshommes d'honneur du comte d'Artois. Le second est le comte Edouard Dillon.
DU COMTH DE VAl'DREUIL. — 1790 247
Le temps agira mieux pour vous que toutes les puissances d* TEuropo. Je ne dis pas pour cela qu'il faille négliger leurs secours ; mais il ne faut rien précipiter et ne pas passer pour un rebelle, quand on a des intentions aussi pures que les vôtres.
Vous dites qu'on ne peut pas compter sur le Roi. Cela peut être jusqu'à un certain point; mais ce qui est vrai sous tous lesrapports. c'est que vous ne pouvez rien sans lui, puisqu'il est Roi, puisqu'il est aimé, et puisque de lui seul peut venir votre force qu'un mot, un seul mot de lui anéantirait, si vous entrepreniez sans son aveu. Occupezvous donc, par-dessus tout, de vous entendre avec lui. Je vous vois indigné de ce que la Reine paraît avoir gagné Mirabeau. Je ne suis pas plus qu'un autre pour les petits moyens; mais, quand il s'agit de reconquérir un royaume, tous moyens sont bons, et il y a excès de délicatesse à repousser ce qui peut être utile. Ne nous écliauft'ons pas, mon cher prince; c'est l'Etna ou le Vésuve qui vous font cette prière, et on rirait de me voir travesti en calmant; mais je sens tellement l'importance de ne pas se presser, la certitude du succès par la patience, que je ne me laisse pas aveugler par la fausse gloire des essais éclatants.
On se dégoûtera, on se refroidira, vous dit-on. Et moi, je vous dis que tous ceux qui se refroidiront vous serviraient mal. Je vous dis au contraire que tout finira par se rallier à vous, et que vous êtes destiné à sauver votre pays, si vous savez attendre et saisir les circonstances.
Si vous avez quelques démarches à faire à la Porte, M. de Bombelles y a dans sa main un homme actif, intelligent, et qui y a beaucoup de crédit. Cet homme se nomme M. Brentano (i), y est employé pour la Suède, est ami intime de M, de La Palisse [2). C'est l'homme le plus
(1) Brentano. ancien colonel au service de France, passé depuis au service de la Suéde et envoyé par Gustave III en mission à Constautinople. J'ai raconté ailleurs (Choiseul-Gouffier. p. 224) l'opposition qu'il rencontra de la part de l'andjassadeur de France.
(2) La Palisse (Jean-Frédéric, marquis de Chabannes), né en 1762, colonel de cavalerie ; émigré en 1789, il fit en 1792 la campagne des Princes, et
248 CORRESPONDAiNCE INTIME
propre, à Constaiitinople, à faire réussir une négociation. Il est mal avec le comte de Choiseul-Goufïier (1), ce qui est un titre en sa faveur, car on dit cet ambassadeur démagogue, et cela est aisé à croire, si on le juge par ses amis.
Armand et Tissard sont arrivés. Le premier m'a remis ma correspondance, dont j'ai relu une partie et que je vous garderai bien sûrement. En la mettant en ordre, elle pourra servir un jour pour éclaircir bien des faits.
Je consens que vous lisiez toute ma lettre à Galonné. Je n'ai rien de caché pour lui; et, si je ne suis pas de son avis sur tout, je désire qu'il le sache et me combatte, car je ne demande pas mieux que d'avoir tort. Il a tant de lumières, de moyens et de zèle qu'une direction donnée par lui aura de bien grands avantages. Peut-être son arrivée déplaira-t-elle à la Reine ; mais c'est à vous à faire entendre raison par votre sœur et à bien répondre de la pureté de son dévouement. L'habitude que Galonné a des aQaires lui fera sur-le-champ monter une machine qui vous manque et qui est indispensable.
Vous avez à Turin un homme dont je fais grand cas pour le zèle, elles lumières, et le courage; c'est M. Datilly.
Vous pourrez dire à Galonné que son ancien secrétaire est en Italie avec M'"" la comtesse de Miremont, et pourrait lui être fort utile. Parlez-en à M. Datilly qui a voyagé avec lui.
Je n'aime pas la lettre que vous a écrite le bailli (2); elle est molle, désespérante, et se ressent de son pauvre physique. Il vous est attaché, fidèle; mais il ne me parait pas bien sentir tous les devoirs de votre position.
en lT9a celle de Quiberon. Sa mrre était la sœur du baron de Talleyrand, ministre de France à Naples, ami de M. de Vaudreuil.
(1) Choiseiil-Gouffîer (Mario-Gabriol-Auguste-Florent, c^mte de), né en 4732, mort en 1817. Il appartient à l'histoire littéraire par son Voyage pittoresque de la Grèce, et à l'histoire politique par son ambassade à Conslanlinople, qui dura de 1784 à 1792. (V. le livre cité page 247, note 1.) Le crédit des Polignac avait contribué à lui faire obtenir ce poste. Ses meilleurs amis étaient Talleyrand et le comte Louis dcNarbonne.
(2) Le bailli de Grussol.
D': COMTE DE V AL'DREUIL. — 1790 24i>
Une des choses à laquelle vous devez, ce me semble, le plus vous attacher, cest à entretenir dans les provinces le désir le plus ardent pour que le Roi remplisse l'enj^agement qu'il vient de prendre, à la face de l'Europe, d'aller bientôt visiter ses provinces. 11 nira sûrement pas s'il n'y est pas forcé par les réclamations des provinces : ainsi, par vos correspondances dans les provinces, mettez tout votre art à échauller le désir qui les mettra en opposition avec la criminelle capitale. Ce moyen me paraît sûr et le plus essentiel de tous; pensez-y bien, et il n'y a pas pour cela un moment à perdre.
Nous avons beaucoup interrog^é Jean, et puis Armand sur ce courrier parti pour ici le ik Ils nous ont assuré que personne n'était parti de Turin à cette époque. Que veut donc dire ce que vous avez mandé à votre amie? Cela nous inquiète toujours horriblement.
Mais si 1" Espagne manque d'argent, elle peut du moins vous cautionner pour celui ({ui est au duc de Modène. Essayez encore ce moyen.
Je reviens à ce qui avait été traité pendant mon séjour à Turin relativement à ce que vous ou le prince de Condé allassiez en Espagne. Je pense toujours que ce serait au prince de Condé à marcher, et à vous à rester sur la frontière. Dites cela à Calonne; mais, puisque M. de Yassé doit être revenu, il faut absolument y renvoyer un homme de confiance, qui ne bouge d'auprès de Florida-Blanca, qui a besoin d'être continuellemont échaufïé, harcelé. Le conseil m'a été donné ici par un homnif? qui connaît bien Florida-Blanca.
Jean a fait la plus grande diligence pour venir. Il partira ce soir à la fraîche. Je lui ai donné mon fidèle Schmitt pour lui faire voir Venise.
Adieu, xMonseigneur; patience, et tout aura une bonne fin, mon cœur me le dit. Puisse-t-il ne pas me tromper sur cela plus que sur tous les sentimens de tendresse, de dévouement et de respect pour vous, qu'il me rappelle à tout moment !
250 CORKESPONDAxXCE LXTIME
P. S. — Je vous renvoie, sous doux chemises, ce que M. (le Rivière et ce que Jean ont apporté.