LE COMTE D'ARTOIS A LA COMTESSE DIANE DE POLIGNAC
Voyage de M™* de Polastron à Turin. — Lettre de M"= Elisabeth.
Turin, ce 24 mars 1790.
J'ai reçu votre lettre, ma pauvre mère (1). Elle m'a (fait) du mal, mais je ne vous en veux point; au contraire tout ce que vous me dites me prouve votre amitié, et mon cœur y est Lien sensible.
Je n'entrerai point en détail sur tout ce que vous me dites. Voyez mon amie et causez avec elle; alors vous aurez la preuve que je sacrifie tout ce qui est en mon pouvoir. Mais savez-vous ce que j'ai soufïert, ce qu'elle a souffert elle-même? Qu'elle vous le dise, et vous serez moins sévère envers moi (2).
(1) Ma pauvre mère. Le comte d'Artois appelle ainsi la comtesse Diane, parce qu'elle était chanoinesse.
(2; Il s'agit du voyage de M™» de Polastron à Turin, voyage auquel toute
Df COMTE DE VAUDREUIL. — 1790 loi
Au surplus, croyez que plus j'aime, plus je sais ce que je lui dois, plus je me conduirai de la manière la plus sage et la plus mesurée. Vous saurez ce que je lui mande, et peut-être m'approuverez-vous. Au moins pensez que je ne puis rien de plus, et de toute manière ayez soin d'un ange qu'on ne connaît pas encore.
Je ne vous parle point des affaires politiques. Je sais et j'ai désiré moi-même la juste confiance qu'on vous témoigne.
J'ai reçu une lettre de ma sœur, qui m'a fait grand plaisir, car elle est Lien aimable pour vous. Elle vous conseille fort de ne pas songer même à rentrer en France ; mais elle vous enverra incessamment au moins une partie de ce que vous désirez. Enfin elle me charge de vous dire qu'elle fera tout ce qu'elle pourra. C'est une charmante créature sous tous les rapports ; mais la manière dont elle me parle de vous m'attache encore plus à elle.
Adieu, adieu, ma pauvre mère. Croyez que je vous aime du plus tendre de mon cœur, et que je travaille de mon mieux pour vous revoir le plus promptement possible.
Mille choses bien tendres à tous vos amis et parents.
Bernis. — L'abbé Maury. — Le remède naîtra de l'excès du mah — Saint-Priest. — Galonné. — JNecker.
(Rome), ce 23 mars 1790. N" 28.
J'ai fait votre commission. Monseigneur; mais le bonhomme n'a pas voulu se charger de comnmniquer ce que vous m'avez envoyé, parce qu'il a des ordres contraires, et il était impossible que je le communiquasse moi-même malgré lui; l'avantage qui en résulterait serait peu de chose en comparaison de l'inconvénient d'avoir un mania famille Polignac était contraire. V. la lettre de M. de Vaudrcuil du 13 mars 1790.
lo2 CORRESPONDANCE INTIME
vais procédé avec lui. (jui lui donnerait do î'humeur. D'ailleurs je vous réponds (pion n"a pas besoin de véliicule ici pour servir ]"al)i)é Maury. que le honhomnie aime, si l'occasion s'en présente. Je ne sais ce que fera le Pape; mais il transpire toujours qu'il fera quelque chose dans la quinzaine de Pà(jues, et ce sera malgré le cardinal, qui a des ordres positifs de s'y opposer; du moins je le crois.
Ce mandement que vous m'avez envoyé me parait bien fait ; mais cet écrit se perdra dans la foule, tout bon qu'il est. Il faudrait que tous les évèques se réunissent pour en faire et en répandre dans leurs diocèses, ef qu'enfin chacun dans son état osât risquer quelque chose pour faire son devoir et défendre la religion et la monarchie. Mais tous les cœurs sont encore glacés par la terreur et le dégoût qu'a produit l'abandon du Roi. Je suis fort loin de penser que nous touchions au terme de nos maux; jusqu'à présent, toutes les tentatives sont impuissantes. La démarche du Parlement de Bordeaux me parait faire long feu, comme les autres. Dès qu'une province paraît se montrer pour l'autorité, elle est incendiée par des brigands, et les brigands restent impunis et protégés même par des décrets de l'Assemblée. Puisque ce dernier trait n'ouvre pas tous les yeux, il faut que l'aveuglement soit encore bien épais. Ce ne sera que de l'excès des maux que résultera le remède, et, pour détruire l'Assemblée et ses décrets, il faut encore la laisser faire.
Je regarde cependant le départ de M. Necker (s'il a lieu) comme un grand bonheur. C'est lui surtout qui avait la clef de toute cette odieuse trame; c'est lui qui, par le monopole des grains, pouvait seul continuer de payer les rebelles; c'est lui enfin qui est le véritable auteur et propagateur de tous nos maux. Je suis persuadé que M. de Montmorin le suivra de près, et que, si M. de Saint- Priest (1) a sa place, tout pourra prendre une autre face. J'ai quelques raisons de croire que cela sera ainsi.
(1) Saint-Priest (François-Emmanuel Guignard, comte de), né en 1733, mort en 1821. Du 3 août 1789 au 24 décembre 1790, il fut d'abord minis-
Ce modèle de protestation n'est-il pas répandu trop tôt? Prenez-y garde, un pareil effet manqué recule tout et vous met trop à découvert. Les provinces ne sont pas encore assez disposées pour prendre un tel parti ; et d'ailleurs où est la réunion, qui seule fait la force?
J'ignorais le départ du comte d'Antraigues. Il a tant varié dans ses opinions que je ne sais à quel point on peut compter sur lui ; et il faut y aller avec discrétion et prudence. Ce serait cependant une bonne plume à acquérir. Je n'ai pas entendu parler de lui depuis mon départ de Versailles, et qui n'ose aimer tout haut ses amis n'est pas bon à grand'chose.
Je vous écrirai peu par ce courrier, parce que je n'en ai pas la force. Je suis horriblement tourmenté depuis quelques jours par une goutte vague, qui est tantôt dans la tète, tantôt sur la poitrine, et qui me cause un malaise général et insupportable. Il y a des moments oiî mes idées se perdent, et je suis d'une faiblesse incroyable. Je suis obligé de garder le lit une partie de la journée, et il se joint à cette maladie un état de vapeurs continuelles.
Je suis bien impatient d'apprendre l'arrivée de votre paquet, et quel succès il aura eu. Le cœur me bat toutes les fois que j'y pense, et j'y pense souvent.
Adieu, Monseigneur; plaignez-moi de ne pouvoir pas causer plus longtemps avec vous, mais la force me manque; il ne me reste que celle de vous bien aimer.
P. S. — Je vous ai fait plusieurs questions sur les bruits répandus à l'égard de d'Autichamp, sur le départ de M'i^ede Lambertye, et sur plusieurs autres choses. Vous écrivez d'une manière charmante, mais vous ne répondez jamais.
Ce 26 mars.
J'ai prodigieusement souffert hier; mais j'ai eu une
tre d'État, puis ministre de l'Intérieur. Il était marié depuis 1774 à Conslancc-Willielniinc de Ludolf, fille du ministre de Naples à Constantinople, morte en 1807. C'est celle-ci, croyons-nous, qui est l'auteur des curieuses lettres imprimées par Bimbexet dans son ouvrage : Fuite de Louis XVI à Varennes. Paris, 1868. Pièces justificatives, pp. 131-143.
15i CORRESPONDANCE INTIME
meilleure nuit, et je reprends ma lettre pour vous dire que votre amie a eu une transpiration arrêtée, qui lui a donné hier un peu de fièvre. Comme cela m'avait inquiété, je suis sorti malgré mes soufïrances pour l'aller voir. C'était au moment du déclin de sa fièvre ; elle a passé une très-bonne nuit, et aujourd'hui elle est absolument sans fièvre et fort bien. Ainsi n'ayez pas la moindre inquiétude.
J'avais oublié de vous mander qu'on m'écrit do Paris que M. de Calonne a un très-fort parti dans l'Assemblée, et qu'il y est fort question de le rappeler. Je crains que mon ami ne se laisse entraîner par le sentiment de sesforces, et ne donne dans ce piège dangereux. En conséquence je lui ai mandé hier qu'autant j'aurais été enchanté de le voir appelé par le vœu des États-Généraux, autant je serais indigné de le voir céder au désir de Y Assemblée Nationale. Je lui mande de ne pas s'embarquer sur une mer aussi orageuse et infestée de pirates, avec lesquels il faut pirater pour pouvoir se tirer d'affaire; mais je crains l'opinion qu'il a de ses moyens et son courage imprudent.
Mais M. Necker partira-t-il? N'est-ce pas un nouveau tour de gibecière? Il a assez d'argent pour sacrifier encore une bonne somme au plaisir de remuer le peuple, de se faire entourer par la canaille stipendiée. Il aura composé lui-même son éloge et les regrets du peuple et l'air sur lequel ils doivent être chantés. Ils arrêteront sa voiture au moment du départ, et les journaux retentiront encore du tiiomphe de ce scélérat! Grand Dieu! avec quelle facilité on abuse les hommes! S'il reste, il achèvera de tout perdre, et, s'il part, je frémis de l'état désespéré oii il a laissé les affaires, car il annonce le mal sans indiquer aucun remède; il prononce que le prêt des troupes n'est assuré que pour huit jours; ainsi il aura dispersé l'argent et l'armée. Le Roi pourrait lui dire : « Varus, rends-moi « mes légions, car c'est avec mon argent que tu les as « corrompues et soulevées; rends-moi mon sceptre que
DU COMTE DE VAUDREUIL. — I 790 i55
0 tu as brisé; rends-moi l'honneur et l'héritage de cent « rois mes aïeux. » Quoi ! ce monstre se sauvera seul des décombres du vaste édifice qu'il a renversé! Il ira jouir paisiblement de son immense fortune ! De Coppot il contiluiera à payer les écrivains mercenaires de ce siècle infâme, et ils en feront un dieu! N'est-il donc plus de Providence et de justice divine?
Parlons d'autre chose, car ma fièvre en redouble. Mes amis vous écrivent par ce courrier pour vous faire part d'un mariage arrêté pour Armand (1), et je suis sûr que vous prendrez part à leur bonheur. Ils n'ont pu vous en parler plus tôt, parce que cela était fort indécis ; mais enfin les paroles sont données. Armand est devenu très-amoureux ici de M"' de Xyvenheim (2), et a été assez heureux pour lui plaire. C'est une jeune personne accomplie: sa figure est charmante, et elle réunit en elle la perfection de tous les talents. A ces avantages sont joints une grande naissance et une grande fortune. Elle est de famille chapitraire à trente-deux quartiers. Le mariage ne se fera que dans un an, parce qu'elle est encore trop jeune, et parce qu'il faut du temps pour que le duc de Polignac puisse arranger le contrat et faire la part de ses cadets, et enfin passer un contrat de mariage sur des bases solides. M"" de Champcenetz, qui va retourner en France, laissera sa nièce entre les mains de M™* de Polignac, et Armand va voyager en Allemagne. Voilà du moins un bonheur au milieu de leurs peines, et j'en jouis bien. Dans la plus brillante situation ils n'auraient pas pu mieux trouver sous tous les rapports que le mariage qu'ils font au milieu de leurs revers. Le Ciel est donc juste une fois. Il faut espérer qu'il finira par l'être tout à fait, et que la bonne cause triomphera par lui.
(1) Armand de Polignac, fils aîné de la duchesse, né en 1771, mort en i847.
(2) M"' de Xyvenheim. Idalie- Jeanne- Lina de Neukerke, dite de Nyvenheim, née à Batavia en 1775. morte à Paris en 1862. Son mariage eut lieu à Venise le 6 septembre 1790. Elle était la fille du baron de Nyvcnheim, dont il est parlé dans la lettre XII, p. 34.
lo6 CORRESPONDANCE INTIME
Adieu, Monseigneur, je vous quitte à regret; mais je me suis épuisé en écrivant, et je souffre trop pour continuer.
Ce 27.
Votre amie est absolument sans fièvre et en état d'être purgée demain, après quoi elle prendra sa volée. Il m'a été impossible de la voir ces jours-ci, parce que j'ai été obligé de garder ma chambre et même mon lit une partie du jour. La goutte que j'avais au genou est remontée aux muscles de la poitrine, et me cause des douleurs aiguës et un étouffement qui m'inquiéterait si je pouvais dans ce moment m'occuper de moi. Je ne me sens pas bien depuis quelque temps; l'épée a usé le fourreau.
Adieu, Monseigneur, aimez toujours le plus fidèle de vos serviteurs et le plus tendre de vos amis.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Calonue. — Florida-Blanc^. — L'influence de La Fayette diminue. — Bernis. — Discours de Pie VI sur les affaires de France. — Angleterre. — Envoyer des troupes piéraontaises à Nice. — Froideur entre les Cours d'Espagne et de Naples.
(Rome)', ce 1" avril 1790. N» 29.
Pour cette fois-ci, Monseigneur, nous n'avons pas eu de dispute ensemble, votre amie et moi ; car j'ai pensé comme elle qu"un retard de trois semaines sur un départ annoncé était inutile, et que c'était seulement un supplice en pure perte. Ah ! si le sacriflce etît été complet, c'est autre chose; et c'est alors que vous auriez été vraiment digne de louanges! Mais n'en parlons plus, et je suis las d'être sévère; ce rôle va si mal à mon cœur !
Prenez garde à ce que vous lui écrivez en route ; je vous préviens que les postes restantes de toute l'Italie sont peu sûres; ainsi ne compromettez ni vous, ni elle,
DU COMTE DE VAUDREUIL. — 1790 i57
ni VOS secrets. Je vous recommande expressément cette prudence.
Il me paraît que les dernières nouvelles sont du même genre et se confondent absolument avec les avant-dernières. II n'y a de saillant du dernier courrier que cette lubie en faveur de M. de Galonné; mais j'espère que mon ami ne donnera pas dans un tel piège, et je lui mande qu'en se rembarquant dans une mer infestée de pirates, il faut être pirate aussi pour pouvoir se tirer d'affaire, et qu'il aurait trop à rougir d'être rappelé par le bourreau Barnave. Je suis toujours bien aise du succès qu'a eu cette tentative, puisqu'elle ne vient pas de mon ami et qu'elle a été faite à son insu.
Je suis au désespoir, mais point du tout étonné que vous n'ayez pas obtenu la protestation que vous demandiez. Ah! combien elle aurait redoublé vos forces et vos moyens!
Ne croyez pas que l'Espagne aille aussi vite que vous l'imaginez. Mes dernières lettres vous ont mis au fait de la position des choses en Espagne ; et le principe de M. de Florida-Blanca est qu'il faut être prêt, mais que, tant que Je Roi sera prisonnier, il est impossible de rien risquer sans le plus grand danger pour sa personne et pour sa famille, chose, dit-il, dont il ne veut pas y^endre compte à Dieu et à sa conscience.
Au reste, je m'attends incessamment à des événements qui changeront l'état des choses. J'ai un pressentiment que la quinzaine de Pâques ne se passera pas sans quelque mouvement extraordinaire. Le parti du Roi augmente considérablement dans la capitale même, et le héros La Fayette commence à être vu à découvert; le départ de son coalisé Necker affaiblira encore ses moyens et sa consistance; il commence à être méprisé, et, pour un traître, du mépris à l'insulte, de l'insulte à la mort, le passage est rapide. Si cet événement a lieu, je me fais dévot, car alors je croirai tout-à-fait à une Providence qui punit les crimes.
Je vous ai prévenu dans ma dernière lettre du mariage
arrêté pour Armand. M. et M™® de Cliampcenetz retournent en France. Je vous supplie, Monseigneur, de vouloir bien accorder une audience à M. de Cliampcenetz, dont le fds aîné, que vous aviez la faiblesse d'aimer, se conduit comme un monstre qu'il a toujours été. Il a profité de l'absence de son père et de sa belle-mère pour jouer des tours perfides, et je vous supplie de vouloir bien donner à M. de Cliampcenetz une lettre pour le Roi, lorsqu'il vous aura expliqué son affaire. C'est un acte de justice que vous ferez, et vous obligerez la tante du bon Armand. Si vous avez à cette époque des choses particulières à mander au Roi ou à votre famille, M"^ de Champcenetz s'en chargera, pourvu que cela soit plié d'une certaine manière qu'elle vous expliquera, de manière que cela puisse se placer dans un endroit secret de sa voiture. Ils sont tous deux pleins de zèle pour la bonne cause. Ils seront à Turin vers le 20 ou 25 d'avril, à la fin de ce mois au plus tard.
Votre amie est absolument quitte de sa dernière incommodité et se porte à merveille. Nous nous aimons beaucoup, je vous en préviens; prenez-}^ garde! Je suis un jeune homme, dont, auquel... enfin... suffit. Je suis pourtant devenu bien vieux, bien goutteux, bien triste, et je conviens que mes charmes sont fort diminués. Je suis ce qu'on appelle un homme sous la remise. Ma santé va de mal en pis; votre pauvre vieux s'en va tout doucement. Ah 1 pourvu qu'il voie, avant de fermer ses yeux, la monarchie triomphante, les lis relevant leurs têtes, la religion respectée, mon prince fortuné et glorieux, et mes tendres amis heureux! Alors je mourrai en paix et sûr que vos plus tendres conversations m'auront pour objet. Vous direz : « Ah, que l'âme de celui-là était franche et sensible ! » Ne voilà-t-il pas que je m'attendris en parlant de moi? fi donc!
Je ne suis pas content de la santé du cardinal depuis quinze jours. Il a un fort rhume, ne dort point, et cela l'affaisse un peu. Il est si bon citoyen, si attaché à la monarchie et aux Bourbons que son chagrin le tue. L'autre
jour, il s'écriait : a Oui, on supporte tout, hors la honte. » Je n'ai rien à ajouter à ce que contiennent mes dernières lettres. Ce serait toujours la répétition des mêmes principes.
Vous vous souvenez que je vous ai prédit que l'abolition des moines, les attaques faites à la religion, les insultes faites au clergé amèneraient le fanatisme, et déjà ma prédiction s'accomplit. Il est fort question à Paris d'une prophétie qui y fait la plus grande sensation. Une personne qui vit à Libourne, ville du Périgord, au confluent de la Dordogne et de la rivière d'Isle, a prédit il y a onze ans, dit-on, tous les événements de la France, et tout s'est réalisé. Elle vient de prédire qu'au mois de mai prochain il paraîtrait dans le soleil un signe extraordinaire et dont toute la terre serait eff'rayée, et qu'alors le Roi reprendra toute son autorité. On me mande que, comme ses premières prédictions et leur accomplissement sont prouvés, les esprits forts eux-mêmes en sont consternés, et que tous les scélérats en ont la foire. La Fayette ne perdra pas cette occasion d'avoir peur, ainsi que Liancourt. Mais il faudrait joindre à ce fanatisme la réunion de tous les rois armés pour la cause des rois ; et ils sont bien lents à concevoir combien il est important pour eux de ne pas laisser propager des opinions si funestes à tous les gouvernements et par conséquent au bonheur des hommes. Le Pape vient de tenir dans son consistoire un fort beau discours sur l'état actuel de la France et sur les attaques faites à la religion ; il y a prononcé avec beaucoup d'éloquence, dit-on, que son devoir strict serait d'employer les armes de la religion pour s'opposer aux novateurs criminels et impies; mais, ajoute-t-il, à qui puis-je m'adresser en France dans ce moment d'anarchie? Dans quelles mains est l'autorité? Le plus grand des rois est prisonnier dans sa capitale; les évêques sont dispersés, fugitifs, les tribunaux renversés , les lois anciennes détruites sans être remplacées. Sera-ce à une canaille ivre de vin et de sang que je porterai la parole de Dieu? Puis-je compro-
mettre la dignité de mon saint ministère et exposer la parole de Dieu aux mépris, aux insultes des impies? Non, il faut attendre et redoubler de prières, obtenir d'un Dieu sévère, mais bon, que sa colère s'apaise, qu'il rende la vue aux aveugles. Yoilà tout ce que la prudence commande dans d'aussi cruelles circonstances. Voilà l'extrait de son discours dont on m'a fait beaucoup d'éloges, et il me paraît, quoique je ne le sacbe pas positivement, que les instructions du cardinal étaient d'empêcher le Pape d'agir plus fortement. On ne croit pas même que le discours soit imprimé. Peut-être en eilet l'ivresse est-elle encore trop grande, et les moyens dilatoires cachés dos prêtres valent-ils mieux que les moyens violents. Quoiqu'il en soit, il n'y aura rien de plus.
Votre amie m'a fait part de votre projet d'une maison de campagne pour elle. Nous en avons causé ensemble, et nous avons conclu que cela serait très-mal fait: 1° parce que rien n'a plus l'air d'un établissement, et c'est ce qu'il faut surtout éviter; S*' parce que vos visites sans être accompagné lui causeraient des frayeurs mortelles, et ce ne serait pas sans raison. Songez toujours que vous êtes la sauve-garde de votre famille et de la monarchie, et que vous seriez coupable de vous exposer lorsque le crime veille. Il faut aussi qu'après un certain temps elle aille en Suisse, et que son grand-père l'y rejoigne, parce que cela couvrira votre imprudence. Pardonnez-moi encore cette expression sévère; je ne la prononcerai plus. Il faut donc qu'elle soit, comme en passant, aune bonne auberge bien commode et bien choisie. Je vous recommande les précautions même timides, parce que, je le répète, le crime veille.
C'est demain qu'arrive la poste d'Espagne, et je ne finirai ma lettre qu'après m'être informé s'il n'y a rien de nouveau.
Je vais me coucher pour ne pas dormir et pour avoir des quintes de toux jusqu'à six heures du matin; voilà comme se passent toutes mes nuits. Aussi je n'en puis plus.
Ce 2 avril, point de nouvelles de l'Espagne; mais je vais ajouter ici quelques réflexions, qui ne sont peut-être pas hors d'œuvre.
Il paraît certain que la Cour de Londres envoie un ministre à Bruxelles pour conclure avec les États des provinces Belgi(jucs un traité de commerce ; cette Cour reconnaît doncleur indépendance? De ce fait, bien avéré, il est aisé de juger des vrais sentiments et principes de cette Cour. Elle ne craint donc pas, comme le supposentles gazettes, qu'en Ecosse, en Irlande, et même à Londres, le peuple, animé de l'esprit d'indépendance et de liberté, veuille restreindre l'autorité du roi Britannique, ainsi que l'influence et les privilèges de la (Chambre liauLe? Tout cela mérite réflexion, et le jeu de l'Angleterre me paraît un jeu sûr, mais peu franc. Si cette Cour notifie à l'Espagne et à la Sardaigne ses intentions relativement à la position de la France, cela paraît loyal au premier coup d'œil; mais ne peut-on pas se permettre de penser qu'elle ne veut par cette démarche que bien sonder les dispositions de l'Espagne? Si elle la trouve animée, elle prendra en conséquence un parti; si elle la trouve froide et indécise, elle en prendra un autre. Mais ayons toujours devant les yeux que l'humiliation de la France est regardée comme le triomphe et même l'ouvrage de l'Angleterre, car l'univers est convaincu qu'elle a répandu beaucoup d'argent pour cette révolution.
Une autre réflexion, que me suggère ce que vous me mandez de la Provence et d'une apparition sur le Yar, est qu'il me paraîtrait bien important que le roi de Sardaigne, sous prétexte des émigrations, insurrections de ses voisins, envoyât plus tôt que plus tard un régiment de dragons et un d'infanterie à Nice. Cette montre soutiendrait les bonnes intentions des Provençaux fidèles et en imposerait aux autres. C'est le chemin du Var.
Autre chose encore. Puisqu'on vous mande qu'on est sûr de toutes les troupes dj Provence, à l'exception du régiment de Dauphini', il faudrait trouver quelque pré- 1. 11
texte pour renvoyer, ou du moins pour isoler ce régiment de Dauphiné, car aucunes troupes ne sont sûres, quand il se trouve au milieu d'elles un régiment gangrené.
Encore une réflexion. Vous me mandez que l'Angleterre notifiera ses intentions à la Sardaigne, à l'Espagne et même à la Cour de Naples. Certes, ce qu'il y aurait de plus heureux et de plus naturel serait une réunion de tous les princes de la maison de Bourbon : mais ne perdez pas de vue que la Cour d'Espagne et colle de Naples ne marchent pas du même pied. Je rabâche, mais cela est nécessaire.
Adieu, Monseigneur. Je n'ai rien à ajouter à cette lettre que le tendre hommage de mon dévouement et de mon respect.
^'oilà une lettre pour le baron de Castelnau (1), que M""' de Polignac vous prie de lui faire tenir.
M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Voyage de M™" de Polastron. — Quel est Thomme qu'on envoie de Paris ? — Euivreraeut général en France. — Bouille. — Dudon. — Maillebois.
(Rome), ce 10 avril 1790. K" 30.
Ma dernière lettre, Monseigneur, renferme tout ce que^ je pouvais vous dire dans celle-ci, et nous persistons tous à penser que, si le sacrifice eût été entier, vous auriez fait une action belle, courageuse et profitable pour votre bonheur à venir et celui de votre amie; mais qu'un retard de quinze jours n'eût été qu'un supplice en pure perte et sans aucun avantage. Quant au sacrifice entier» vous seul auriez pu le faire et l'obtenir. Vous avez l'air, dansunepartie de votrelettre, de désirer que je travailleà obtenir ce sacrifice entier, et dans l'autre partie vous m'en
(1) Castelnau. Résident de France à Genève.
ôtoz tous les moyens et le désir, en me peignant quel sera votre désespoir et en m'assurant que, si votre amie était trop affligée, malade, vous seriez capable do tout quitter pour voler à elle, et que vous renonceriez à tout autre devoir. Ces mots ont anéanti toute ma force, et je n'ai fait aucun clïort pour obtenir ce sacrifice que vous seul auriez obtenu.
Elle partira donc aujourd'bui même. C'est à vous à présent à vous occuper du destin de sa vie entière. Sa réputation est en vos mains et je vous confie ce précieux et sacré dépôt. Point d'établissement fixe, point de maison de campagne ! Ne cbangez rien à votre manière de vivre, et qu'elle parte le plus tôt possible ou pour Milan, ou pour la Suisse. Un trop long- séjour à Turin vous ferait un grand tort dans l'opinion et la perdrait sans retour. J'en ai dit assez à un prince trop loyal pour être personnel, et il ne fera pas un abus impardonnable du dévouement total de l'amie la plus intéressante.
Je la vois partir avec une vraie et profonde douleur. Je me sens plus que jamais attaché à elle, parce que j'ai eu plus d'occasions de connaître ses grandes qualités, son âme, et la vérité de son sentiment. Saint-Paterne la suit ; si vous en avez besoin, gardez-le. C'est un homme bien sûr et plein d'iionnêteté et d'esprit ; s'il ne vous est pas utile, renvoyez-le-moi. M™*" Le Brun (1) est allée passer son été à Naples. En voyant partir tant d'êtres chers, je me sens m'en aller par insensible transpiration. Les chaînes de mes amies qui restent vont encore être augmentées parle soin de tous les moments d'une belle-fille à garder, à élever. Aussi ma tristesse redouble et ma santé se détruit sensiblement. Soyez heureux du moins ! Que j'aie encore quelques moments à jouir de votre bonheur, et je dirai après : Nunc dimitte servuni tuum, Domine. Mais que ce moment est encore éloigné! Arriverai-je jusqu"àcette époque ■? Je ne l'espère pas.
(1) 1/°" Le Brun. M°' Vigée-Lcbrun, la célèbre artiste.
!6i COllRESPO.NDA.NXE INTIME
Je suis bien impatient de savoir quel est l'homme qu'on vous envoie et ce qu'il aura à vous dire. S'il vient vous apporter des moyens de briser les fers de vos augustes parents, Dieu soit loué! Mais je crois qu'il vient pour vous lier les mains, et alors, (juoi que vous en disiez, vous ne pourrez rien faire. Les servir malgré eux est impossible; car alors vous seriez un rebelle et responsable de tous les crimes que vos efforts feraient commettre, et auxquels ils serviraient de prétexte. Et d'ailleurs vos efforts seraient impuissants. L'ivresse est encore trop grande^ trop générale ; toutes ces municipalités revêtues d'un pouvoir qui les flatte vont être dans l'enchantement de la vanité. Le décret sur les colonies a apaisé, contenté les villes de commerce. La destruction de la gabelle va enivrer de joie les habitants des campagnes. Tous seront ravis, égarés dans les premiers moments ; et il serait bien dangereux, bien maladroit de tenter quekjue effort qui rallierait contre vous la France entière. Mais il arrivera une époque où ces municipalités abuseront de leur pouvoir ; oij les impôts détruits seront remplacés par d'autres encore plus onéreux; où tous ces pouvoirs divisés seront sans force, sans ensemble, sans unité; où on sentira encore plus l'horreur de l'anarchie, puisqu'à présent on a l'espoir de la voir cesser et qu'alors cet espoir n'existera plus. Les moyens cachés et sûrs de tout le clergé, ceux des Parlements, d'un bout à l'autre du royaume, feront d'insensibles progrès ; les troupes seront honteuses d'être soumises à des bourgeois après avoir uniquement obéi à un Roi. Les esprits ainsi préparés, toute tentative est sûre et l'ordre renaîtra par l'épreuve du malheur. Vous avouez vous-même que, sans la base de l'Espagne, tous vos projets s'écroulent; et moi, j'ose vous dire que l'Espagne n'ira pas à beaucoup près si vite que vous l'imaginez. Les Espagnols sont lents par nature, et la démarche du Roi à l'Assemblée, toute contrainte qu'elle est dans le fond, met dans d'étranges embarras, vous, tous les princes de sa maison et tous ses fidèles serviteurs. Cette réponse de Bouille, qui vous a tant
DL' COMTE DK VAUDREUIL. - 1790 16o
irrité, a été la suite nécessaire de cette démarche. Si M. de Montmorin parle et agit plus fortement, c'est qu'il est moins prudent, car je les crois tous les deux remplis des meilleures intentions, mais chacun avec son caractère.
Vous avez sans doute lu la réponse de M. Dudon (1) à l'Assemhléo Nationale. 11 est bien intéressant de savoir quelle sera la suite de cette affaire, car elle est majeure.
Je suis enchanté de la brochure que vous m'avez envoyée; il est adroit d'avoir opposé le maître lui-même (J-J. Rousseau) à ses prétendus écoliers.
Et cette lettre de M. de La Fayette est incroyable 1 Que de choses faites pour ouvrir les yeux, et cependant l'aveuglement subsiste î
Aucune nouvelle de l'Espagne jusqu'à présent, ou, s'il y en a, on ne me les dit pas.
Instruisez-moi si on a trouvé Thomme que vous avait envoyé M. de Maillebois (2). Voyez comme la trahison est partout, comme le crime veille. Redoublez de prudence.
Adieu, Monseigneur, recevez toujours de même le pkis pur, le plus vrai, le plus tendre de tous les hommages.
Votre amie part bien contente de ses parents ; ils ont été en effet parfaits pour elle.
(1) Dudon (Pierre-Jules), procureur-général prés le Pnrlcment de Bordeaux, né on 1717. mort en 1800. Au mois de mars 1790, le Parlement de Bordeaux ayant rendu un arrêt qui attribuait à rAssembloe Nationale les brigandages dont souffraient les provinces, Dudon, comme procureur général prés ce Parlement, fut traduit à la barre de TAssemblée. Son àgo avancé lui valut toutefois la permission de se justifier par écrit. Il fut défendu avec succès par son fils.
(2) Maillebois (Yves-Marie Desmarets, comte de), fils du maréchal de Maillebois, lieutenant-général, né en 1715, mort le l.ii décembre 1791. Il avait été dénoncé par son secrétaire comme ayant voulu faire une contrerévolution. «On assure, dit le baron de taëi {Correspondance, p. lo';), que le comité des recherches de l'Assemblée Nationale avait été informé par Turin que la même personne (le chevalier Bonne de Savardin) a fait des propositions pareilles à M. le comte d'Artois, mais que ce prince a refusé de se mêler en rien d'une affaire qui ne pouvait qu'augmenter les troubles et les malheurs de la France. » Cf. Tillv, Mémoires, t. II, p. 206.
166 CORRESPO.NDAXGE INTIME
XXXYI M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Conseils au sujet de M™* de Polastron. — Prochain départ des Poligiiac pour Venise. — Maillebois. — Effervescence à Paris. — La Fayclle. — le Roi et la Reine dans le faubourg St-Antoine. — Les colonies. — ÎN'ecker. — Les esprits pas encore prêts pour une conlrerévolulion. — Florida-Blanca. — A'écessilé d'un manifeste.
(Rome), ce 17 avril 1790. N» 31.
Yos inquiétudes sont à présent dissipées, Monseigneur; votre amie est en cliemin. Elle a fait tous les sacrifices, et son cœur n'a pas balancé un moment. C'est l'être le plus intéressant que je connaisse au monde par la vérité de son sentiment, auquel toutes ses facultés sont subordonnées. Mais je ne suis pas sans inquiétude sur l'effet que produira ce voyage, et sa réputation, le sort du reste de sa vie dépendent absolument de vous. Si vous la retenez trop longtemps à Turin, si elle a l'air de s'y établir, d'y être autrement qu'en passant et par occasion, en allant en Suisse ou ailleurs, soyez sûr que le public, que son mari, que vos ennemis, les siens ne laisseront pas échapper cette occasion de lui nuire, ainsi qu'à vous, et que le prétexte en est bien plausible. Au reste je n'ai rien à vous dire de plus que ce que vous vous dites vous-même, et je suis tranquille, connaissant l'âme de mon cher prince.
Je vais vous confier une chose dont il ne faut pas encore parler jusqu'au prochain courrier; c'est que nous irons tous à Venise, et nous partirons d'ici au commencement du mois prochain. Elle pourra venir nous y rejoindre sous le prétexte d'assister au mariage d'Armand, et par curiosité de voir Venise. Je trouve cet incident heureux pour vous et pour elle, et nous serons plus près de vous. Le cardinal parait au désespoir de notre départ, et j'éprouve une peine bien sensible de le quitter, peut-être pour tou-
jours. Par lo prochain courrier je vous manderai l'époque juste de notre départ de Rome.
Je vous préviens que je viens de recevoir une nouvelle lettre de M. Le Hoc ; il se plaint beaucoup de la manière dont il a été traité par M. le duc d'Orléans, et il me mande qu'il part pour Turin et pour vous offrir ses services. Je l'ai toujours connu homme d'honneur et homme d'esprit. Je vous envoie sa lettre, vous la jugerez vous-même.
L'affaire de M. de Maillebois fait un bruit prodigieux à Paris, et on ne manque pas de vous y mêler. On ne parle que des armées combinées de l'Espagne et de la Sardaigne, et beaucoup de gens croient que les yeux ne sont pas assez dessillés, que l'ivresse est encore trop grande pour employer des moyens de force, auxquels la nation opposerait encore une prodigieuse résistance ; qu'une pareille tentative anticipée mettrait les jours du Roi et do sa famille en grand danger, et la France aux abois.
Déjà ces bruits servent de prétexte à de nouvelles insurrections qu'on fomente: on recomence à répandre de l'argent, à faire des motions au Palais-Royal, à voir des attroupements. Paris est rempli de gens désœuvrés qu'on y a attirés; on y voit de ces figures inconnues, dont l'air menaçant annonce de nouveaux crimes. On est sûr qu'il est arrivé de Londres quinze cent mille livres en écus; ils ont passé à la barrière sous prétexte de la Caisse d'escompte; cela est avéré. On sait que M. le baron de Menou, actuellement py^ésident de l'Assemblée, et M. de Mirabeau entretenaient une correspondance suivie avec M. le duc d'Orléans, et on assure qu'ils lui ont marqué que le moment était arrivé d'une nouvelle tentative. M. de Liancourt a tenu chez lui une assemblée , oii on a délibéré de nommer un lieutenant-général du royaume; on a été aux voix. Monsieur en a eu 5, M. le duc d'Orléans 12, et M. de La Fayette 40. Un lieutenant-général du royaume, le Roi vivant, quelle atrocité ! Ces Messieurs se sont rendus à la fois criminels de lèse-majesté et, selon leur langue, criminels de lèse-nation; car quel droit ont-ils de s'assembler
i68 CORRESPONDANCE INTIME
liors (le l'Assemblée même, pour changer la face de la monarchie? M. de Liancourtî oh, le traîlre! oh, le lâche ! lui, comblé des bienfaits de la Cour, des bontés particulières de ses souverains ! Je ne reviens pas d'un pareil excès d'ingratitude et de scélératesse.
On s'attend à quelque grand événement à Paris ; on annonce même le jour précis, le 11 de ce mois; et remarquez que presque toujours les atrocités annoncées ont eu leur eflet. On mande aussi de Paris que vous avez désavoué par une lettre avoir aucune part ni communication des plans de M. de Maillebois. Plusieurs lettres disent la même chose, et c'est avec intention que tous ces bruits-là se répandent. Tirez-en les conséquences que vos réflexions vous fourniront. Mais au moins est-il sûr que les gens les mieux intentionnés à Paris redoutent des tentatives trop prématurées. Remarquez avec quel art les conjurés ont préparé la Révolution projetée. Ils ont employé plus d'une année à abuser les peuples, à préparer les esprits, à fomenter des craintes, des espérances, à rendre enfin leurs projets victorieux. Il faut donc employer la même méthode, désabuser les peuples, préparer les esprits, ouvrir les yeux. C'est à quoi tous les écrits travaillent; mais le bien s'opère plus lentement que le mal, et l'ivresse dure encore. Il faut de la maturité pour cueillir de bons fruits. Je suis au désespoir de l'aventure de M. de Maillebois; quoiqu'elle soit tout-à-fait étrangère à vous, on vous y mêlera, et on affaiblira vos moyens.
Vous savez que le Roi a été au faubourg St-Antoine, que le 'peuple l'a reçu avec acclamation, et que M. Bailly a répété à la Reine sa phrase accoutumée : « Votre Majesté doit bien jouir de la joie de ce bon peuple! » La Reine lui a répondu : « Oui, le peuple est bon. quand ses maîtres viennent le visiter ; mais il est bien barbare, quand on V envoie visiter ses maîtres! » Cette réponse est sublime et a fait pâlir, dit-on, M. Bailly.
On mande encore de Paris que la Reine vous a envoyé un courrier pour vous prier, vous ordonner de suspendre
tous vos projets. J'ai lu cette lettre, écrite au bonhomme, et cela est bien extraordinaire.
On n'a ici aucune nouvelle de l'Espagne, ni directe, ni indirecte, et on est tout-à-fait boutonné avec lebonhojnme. Ainsi ne comptez que faiblement sur ce moyen. Le départ que vous m'annoncez de l'ambassadeur sera mieux que tout ; mais ne vous attendez pas à une promptitude égale à votre impatience.
Armand, ainsi que moi, nous serons à Venise, où nous serons plus près de vous, et c'est là oii vous m'instruirez de vos destins qui sont les miens.
Je vous ai mandé qu'il était possible que je fusse obligé d'aller à Saint-Domingue, et vous ne m'avez pas répondu un seul mot à cet article, dont je vous avais détaillé au long les motifs. J'apprends aujourd'lmi, par une seule lettre, que les colons, voulant aussi travailler à leur constitution, ordonnent à tous les propriétaires d'être sur leurs babitations dans huit mois, sous peine de confiscation. Jamais despotisme n'a été pareil à ce temps de liberté. J'ai beau chercher à conserver mes forces, je sens qu'elles sont épuisées, et je crains bien de n'avoir pas le temps de voir mon pays heureux et mon prince glorieux. De noirs pressentiments m'agitent sans cesse, et je les combats en vain; ils troublent mon sommeil et tous les instants du jour et de la nuit. Je maigris à vue d'oeil, et en outre l'air de Rome m'est tout-à-fait contraire. Peut-être celui de Venise me réussira-t-il mieux. Cette humeur, qui s'estfixée sur ma poitrine, prend un caractère qui me paraît sérieux, vu la maigreur qui la suit.
A propos, vous êtes à tort fâché contre mes amis du prétendu secret qu'ils vous ont fait. Rien n'est plus incertain que les affaires traitées avec 31™= de Ghampcenetz, et jusqu'au moment où mes amis vous ont écrit, rien n'était sûr. Quand ils ont demandé le consentement, l'avis de la Reine, ce n'était encore qu'un projet, et vous avez, comme de raison, été instruit le premier de tous et avant qu'ils en eussent fait part à personne, même de leur famille.
Ah! Monseigneur, croyez à leur bien tendre amitié, et consultez sur cela votre amie, qui vous rendra bon compte de leur cœur, que d'ailleurs vous connaissez si bien.
J'attends avec bien de l'impatience l'arrivée de l'homme qu'on vous envoie, et d'être instruit de ce qu'il vous aura dit. 3Iais il est bien singulier que cela ait été mandé ici.
Il paraît certain que M. Necker va partir; son dernier mémoire, que je n'ai pas lu, traite, dit-on, fort gaillardement l'Assemblée, qui le traite de même. Ils veulent se renvoyer réciproquement les torts du désordre dans lequel ils nous ont plongés, et M. Necker partira la veille d'une grande insurrection. Voilà ce que je prédis.
Avez-vous lu un petit ouvrage qui a pour titre : Don patriotique, ou nouvelle adresse aux militaires et à tous les citoyens français"? Je n'ai rien lu de si fort et de si bien fait pour ouvrir tous les yeux, et pour produire un grand effet.
On ne parle plus de M. Dudon et du Parlement de Bordeaux. Il y a peu de réponse à faire à la lettre que ce magistrat a écrite à l'Assemblée. On dit que la basoche commence à remuer fortement à Paris et à murmurer de la manière dont on traite les Parlements. Tout se prépare, mais rien n'est encore mûr. Pesez, dans votre sagesse, cette grande vérité.
Adieu, 3Ionseigneur, soyez heureux, mais n'abusez pas de votre pouvoir sur l'àme la plus tendre et la plus livrée. Ah! je sens que c'est ainsi qu'on doit vous aimer, et je trouve ce sentiment dans mon cœur.
Je vous envoie une lettre pour M. l'avoyer Steiger, que je vous prie de lui faire parvenir. Je prends cette voie, parce que celle que je lui avais écrite par Milan a été à ^ ienne avant de lui parvenir. Il pense qu'il ne faut pas trop se presser, et qu'il faut laisser passer l'ivresse, et qu'avec cette patience, cette prudence, le retour à l'ordre sera immanquable.
Le bonhomme persiste à penser ici de même, et il a reçu de grands remerciements de la part des évêques d'avoir
empêché le Pape de lancer ses foudres ; ils disent que cela aurait tout perdu. Il est bien difficile d'aussi loin d'avoir une opinion bien prononcée, et de juger avec précision du moment. Cela est beaucoup au-dessus de mes forces, et c'est ce que je vous ai toujours avoué, avec raison et franchise.
Voilà la Prusse engagée dans une guerre inévitable, et cela doit fournir matière à vos calculs politiques. On pense qu'elle veut joindre nos provinces Belgiques aux États duBrabant, et cela n'est que trop vraisemblable et possible. Que deviennent alors les promesses du prince Henri ? Le dédale de la politique est bien tortueux, et la position de l'Europe bien embrouillée de toute part. Enfin, nous verrons ce que diront les dépêches que vous attendez.
Encore une fois, adieu, le plus aimé des princes, le plus aimé par son vieux serviteur. Si elle est arrivée, vous parlerez de moi. Mais non, ma lettre la précédera.
J'ajoute encore quelques réflexions sur l'Espagne. Les premières lettres du ministre étaient pleines de bonne volonté; ensuite il a écrit avec humeur, se plaignant d'étourderie, d'indiscrétions; on a répondu à ces plaintes mal fondées d'une manière victorieuse, et, depuis ce temps, il n'écrit plus. Le bonhomme^ qui le connaît bien et qui le sait peu confiant, en conclut qu'il médite de grands moyens, mais qu'il ne veut pas s'ouvrir même à lui. Voilà ce qui sera éclairci, mais pas avant l'arrivée du ministre de Turin en Espagne et le compte qu'il rendra du succès de ses dépêches. Cela vous mènera à six semaines au moins. Accoutumez-vous à cette idée pour faire provision de patience.
Ensuite, faites tout précéder par un bon manifeste, dont le bonheur du peuple, la gloire de la monarchie soient le but, et la déclaration du Roi soit la base. Que ce manifeste annonce la bonté et la clémence que donne la force réunie au droit : mais en même temps qu'il rende responsable de la vie, de la liberté du Roi et de sa famille la municipalité, les troupes nationales qui l'environneront;
172 CORRESPOxNDANCE INTIME
qu'il annonce le pardon g-«^néral des erreurs et la punition des crimes; qu'il prouve à l'univers que vous voulez arrêter la licence, et non la liberté; que vous voulez au contraire détruire l'anarchie pour étouffer les germes de despotisme qu'elle recèle. Vous ne manquerez pas de bons faiseurs pour cet ouvrage important, et vous pourriez vous en passer, ayant vous-même les moyens de le bien faire.
Quelle est donc cette mauvaise lettre du comte d'Antraigues dont vous me parlez? Je ne la connais pas. Je voudrais l'avoir et la juger, me défiant un peu de vos premiers mouvements.
C'est M. de Rivière qui vous portera cette lettre ; il arrivera aussitôt que le courrier, et cela est encore plus sûr.
Ah ! que je redoute les nouvelles des deux premiers courriers ! Je ne sais quoi me dit qu'elles seront de la plus grande importance. Je crains que les adieux de M. Necker ne soient ceux de Médée, et qu'en partant il n'incendie la capitale et le royaume. Il faut qu'il ait encore des moyens cachés, puisqu'il a osé parler si fièrement à l'Assemblée. Enfin, le temps éclaircira bien d'affreux mystères. Puisse la vérité, le droit, la justice, l'honneur, la loyauté triompher à la fin de l'hypocrisie et des crimes 1
Adieu, Monseigneur, recevez mon tendre et fidèle hommagre.
Necker. — Liancourt. — Prochain départ pour Venise. — Les colonies. — L'Espagne. — Bernis. — L'affaire Maillebois.
(Rome), ce 23 avril 1790. N» 32.
Je veux avant tout, Monseigneur, répondre à une phrase de votre lettre qui m'a chagriné. Vous me parlez de ma santé; vous me recommandez de la ménager, et vous ajoutez : « Au reste tu seras averti à temps, et tu feras
ce que tu voudras, ce que tu pourras. » Est-ce que vous mettez en doute que, si je ne suis pas mort, je volerai au moindre sig-ne aux côtés de mon cher prince ? Est-ce ainsi (jue vous connaîtriez le plus tendre et le plus fidèle des hommes '? Je vous avoue que cette phrase m'a fait une peine sensible, et ne va point du tout à ce que je trouve au fond de mon cœur. Hàtez-vous de me demander pardon d'une phrase, que vous n'avez sans doute pas réfléchie et qui a échappé à votre plume. Oui, mon cher prince, il me restera toujours assez de force pour vous consacrer ma vie, et, si je la perds en voyant l'aurore de votre bonheur, de votre gloire, je mourrai content.
Les dernières nouvelles sont plus insignifiantes que je ne m'y attendais. J'apprends cependant avec un extrême plaisir que vous êtes content des lettres de votre famille, et que l'intelligence se rétablit entre vous et une personne ({ue les dernières circonstances ont fort agrandie à mes veux et que vous jugiez trop vite. Sa position lui commande une grande prudence et des ménagements qui ont déplu à votre vivacité et à votre franchise, mais qui étaient peut-être indispensables. Il suffit qu'elle soit éclairée sur le compte des deux monstres que vous me nommez, et qui me paraissent dans la boue.
J'avais deviné que M. Necker ne partirait pas. Les eaux de Spa seront suppléées par les eaux de Passy, et cela est plus commode. On mande que, par miracle, sa santé est beaucoup meilleure. Peut-on jouer toujours ainsi la comédie? Est-il croyable que ces petits moyens ne soient pas à la fin usés et trouvent encore des dupes? Il a vu que l'Assemblée perdait dans l'opinion des provinces, et alors il l'a attaquée dans son dernier mémoire, et compte par là ramener à lui les opinions. Yoilà son calcul, soyezen bien sûr. On me le mande positivement, et j'avais deviné cela. Son plan est de dissoudre V Assemblée d'ici à un mois, en échauffant contre elle les provinces, et ensuite d'arriver très-vite à une seconde législature, où les Meunier, les Lally, etc., etc., veulent éttihUr leur sys-
téme, qui est aussi le sien. Si une seconde législature a lieu, la France est perdue sans ressource, ou sera du moins dans de longues convulsions. Pesez mûrement cette réflexion.
Point de nouvelles d'Espagne ; le ministre est toujours boulonné avec le bonhomme, etje prévois que vous n'aurez de réponse qu'aux dépêches portées par l'ambassadeur de Turin en Espagne.
L'affaire de M. de Maillebois fait beaucoup de bruit, et on a imprimé un désaveu de votre part qu'on fait courir a\ec intention.
Que dites-vous de la conduite de M. le prince de Conti ? A-t-il jamais existé un homme plus déshonoré? Tous les partis s'en moquent également. Voilà ce qu'on gagne à être un lâche.
Vous avez pu voir dans le Journal de Paris un désaveu de M. de Liancourt, relatif à cette assemblée pour nommer un lieutenant-général du royaume. Il dit qu'on ne le soupçonnera pas de faiblesse. Soupçonné, non ; convaincu, oui. Si par cette démarche il n'avait été coupable que du crime de lèse-majesté, il ne l'aurait pas niée; il s'en serait même vanté; mais, comme il étaitaussi coupable <iM cWme de lèse-nation, il a peur de la lanterne.
Nous partons décidément le 5 de mai, et nous arriverons à Venise le 25 du même mois. J'ai encore deux courriers à recevoir ici, et deux à écrire d'ici. Après cela, ne m'écrivez pas en route, parce que les postes d'Italie ne sont pas sûres, et nos séjours en route incertains. J'espère qu'il y a aussi à Venise un ministre de Turin, qui assurera notre correspondance. Informez-vous de cela exactement par M. le comte d'Hauteville, et prenez les moyens les plus sûrs.
Je suis, je vous l'avouerai, inconsolable de quitter Rome. Notre correspondance y était assurée ; les lumières du bonhomme m'étaient d'une grande ressource; mes amis y étaient aimés, considérés; leur présence et leur douleur avaient vaincu, atterré la calomnie. Pour mon compte, les
arts y charmaient mes ennuis; ma tendresse pour le cardinal, sa bonté pour moi m'attachaient à cette ville, et mon bon ang-e y avait amené M"'^ Le Brun, que j'aime tendrement. Il faut quitter tout cela ! Je ne dis pas à mes amis la peine que cela me fait, parce que je ne veux pas les affliger; mais ma peine n'en est que plus vive, parce que je l'étouffé. Ils partent, et je les suis; je les suivrais au Monomotapa,
Vous ne m'avez pas mandé si la personne que vos parents devaient vous envoyer est arrivée à Turin, et si c'est par là que vous avez été instruit de leurs sentiments. Vous pourrez, je crois, encore me répondre ici à cette lettre, en priantM. de Priocca de mêla faire tenir à Venise, si j'étais parti de Rome.
Je ne sais quel pressentiment me dit que les deux premiers courriers seront fort importants. Ce pressentiment n'est pas doux; il est au contraire funeste. Tout ce manège de M. Necker m'inquiète horriblement.
Ma santé n'est guère meilleure ; peut-être le voyage et le changement d'air me feront-ils du bien. C'est ma maigreur et cette humeur fixée sur ma poitrine, cette toux qui me tourmente toutes les nuits, qui me paraissent graves. L'air de Rome, j'en conviens, m'est mortel, et je n'étais pas sans inquiétude qu'il ne fit mal cet été à mes amis. Xous serons plus près de vous à Venise, et c'est une consolation. Bombelles nous y sera d'une grande ressource, et Armand épouse un ange; c'est la réunion parfaite de la grâce, des talents et de l'amabilité qui se trouve dans cette jeune personne ; elle nous charme tous.
Nous avons reçu de Florence des nouvelles des voyageurs. Ils seront bien près de vous, quand vous recevrez cette lettre, et je partage le bonheur que vous éprouverez. Parlez de moi tous deux, de votre vieux ami.
Je compte bien vous aller voir de Venise; mais cependant je n'ai ni voiture, ni argent, et je suis aux frais de mes amis, qui sont obligés de tout ménager et auront de la peine à avoir pour eux-mêmes des ressources suffisantes.
176 CORRESPO.NDA.\CE LXTIME
Quelle position! La mienne dans l'avenir paraît plus assurée du côté delà fortune; Saint-Domingue me semble en sûreté, mais le moment est bien dur. Il me parait sur que la colonie veut forcer les propriétaires à aller sur leurs biens et à travailler au régime qui convient le mieux à la colonie. Que ferai-je? Si je n'avais pas de dettes, mo;i parti serait bientôt pris, et j'abandonnerais mon bien; mais puis-je abandonner le gage de mes créanciers ? Toutes ces différentes choses se croisent et combattent dans mon cœur et dans ma télé, et souvent mes idées se brouillent.
Pauline vient à Venise et partira quelques jours avant nous. De Venise, elle retournera en France; ses parents le désirent. Voilà ce qui me fait encore bien de la peine.
Je ne vous ai pas écrit par le dernier courrier de Turin, parce que M. de Rivière s'est chargé de ma lettre et m'a assuré qu'il arriverait avant le courrier. J'ai écrit par cette occasion à M'"^ de Polastron qu'il rattrapera en chemin. Si elle ne va pas en Suisse, il faudra nécessairement qu'elle vienne à Venise pour le mariage d'Armand; cela couvrira tout. On peut, je crois, en s'embarquant sur le Pô, être très-promptement, doucement et sûrement à Venise.
Mes amis vous disent tous mille tendresses, hommages, respects, et moi, j'embrasse du plus tendre de mon cœur le plus loyal, le plus aimé des princes; cela ne nuit point au respect que j'ai pour lui.
Le honJiomme me charge de vous remercier de l'intérêt que vous prenez à sa santé; elle est meilleure, et son rhume est guéri. Il vous assure qu'il a de la force de reste pour bien servir son Roi et son pays. Il connaît bien l'homme que vous le priez d'échauffer; il sait les moyens qu'il faut prendre, et fait tout ce qu'il faut faire, soyez-en bien sûr. Les moyens directs et de chaleur ne sont pas toujours les meilleurs; voilà ce que la seule expérience apprend.
A propos, M. le cardinal de La Rochefoucauld (1) a
(1) La Rochefoucauld (Dominique de), né en 1712, archevêque d'Alby en 1747, truujilcic à rarchevèché de Rouen en Hoi), curdlual en 1778, di'imté
mandé l'arrivée de M. le prince de Conti, et annonce que M. le prince de Condé le suivra de près. On lui a répondu qu'il était mal instruit.
Ce 24 avril.
Je reprends ma lettre pour vous faire part de la lettre que le bonhomme reçoit d'Espagne. Il me permet de vous confier l'article important, aux conditions que vous n'en parlerez à personne. Le voici :
« Je vous dirai de nouveau qu'avec de la santé et du courage on peut résister à tout et même espérer. Cependant ceux qui ont le plus grand intérêt a ne manquer ni de secret, ni de prudence, n'observent pas exactement cette double règle de conduite, de sorte qu'on est obligé de leur cacher bien des choses et deles laisser se plaindre injustement de leur bienfaiteur. Je dis souvent qu'il vaut mieux essuyer des reproches pendant six mois et même un an pour être loué ensuite pendant des siècles, que de chercher à plaire passagèrement. »
Commentez cet article. Il prouve évidemment qu'on s'occupe avec suite des affaires de France, mais que le système adopté est celui du secret, de la prudence unis à la force: qu'on prépare tout, mais qu'on ne veut agir qu'avec certitude du succès. Le bonhomme est très-content de cette lettre d'après la connaissance qu'il a du ministre, et trouve qu'elle dit beaucoup. Qu'elle soutienne donc votre courage et vos espérances ; mais en môme temps armez-vous de patience, puisqu'on ne chemine pas assez vite au gré de votre ardeur.
Toutes réflexions faites, ne me répondez pas ici à cette lettre; elle ne pourrait pas me parvenir à temps, puisque nous partons le 3 mai. Mais, enm'écrivant avecprudence, vous pourrez m'écrire à Florence, en mettant la lettre sous une double enveloppe, à M. Pio, aubergiste de T Aigle-
aux États-Généraux en 1789. Il n'émigra qu'après le 10 août 1792, se rendit dans les Pays-Bas, et habita successivement Maostriciit, Bvuxolles et Munster. Il mourut dans cette dernière ville le 23 septembre 1800.
178 CORRESPO.NDAACE LMIME
Noir, à Florence; je le préviendrai. Observez cependant de m'écrire avec circonspection, mais que du moins nous ayons là, à Florence, de vos nouvelles pour adoucir l'ennui de notre route. Quant à notre correspondance, une fois arrivés à Venise, écrivez-nous de même sous l'enveloppe du ministre de Turin, à Venise.
Le honhonirae vous prie de ne pas lui écrire et désire que ce soit toujours moi qui l'instruise de Venise, oii vous m'écrirez. Cela ne retardera pas beaucoup ce qu'il faudra qu'il sache. Il me prie d'insister près de vous sur cet article. Il vous exhorte à montrer de la confiance, de la docilité, et la ferme résolution de vous abandonner à la direction unique et au plan qu'on voudra tracer, sans jamais vous en écarter.
Je vous renvoie la lettre que vous m'avez adressée pour votre amie, qui était partie. Je lui écrirai par le premier courrier.
J'ai lu une lettre venue de France par la dernière poste, écrite à un grand vicaire. Elle est trop extraordinaire pour ne pas vous en faire part. Elle dit que l'affaire de M. de Maillebois fait beaucoup de bruit, rnais qu'on sait positivement que vous nacez pas voulu prendre part à ces plans, qui vous avaient été communiqués par un aide-decamp de M. de Maillebois que vous avez renvoyé sans réponse. On ajoute que cette particularité était connue du comité des recherches trois semaines avant la saisie des papiers de M. de Maillebois. Voyez, d'après cela, comme vous êtes entouré d'espions; et que cette connaissance vous fasse redoubler de discrétion et de prudence. Cette lettre ajoute qu'il court des bruits vagues qu'on a trouvé dans les papiers saisis de M. de Maillebois une lettre de M. le prince de Condé.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Le Livre Rouge. — Quel est l'homme envoyé de Paris? — La Fayette. — Fédération. — Le Roi décourage ses plus lîdèles amis. — Rends. — Vente des biens du clergé. — Lettre de Ségur. — Départ de Rome.
(Rome), ce 30 avril 1790. N" 33.
Votre lettre serait faite pour faire renaître J'espoir le plus prochain dans l'àme la plus attristée. Monseigneur, si toutes les lettres reçues se rapportaient à celle que vous m'écrivez; mais elles sont toutes difïérentes de la vôtre et tout-à-fait désespérantes. D'après cela, je crains qu'on ne vous flatte, et que vous ne vous flattiez aussi. Ce n'est pas que je ne vois de très-bons côtés propres à donner de l'espérance; mais je vois aussi des choses découraj^eantes.
Quelle faiblesse encore au Roi d'avoir donné ce Livre Rouge! Que ne disait-il qu'il l'avait brûlé, ou, mieux encore, qu'il ne voulait pas le livrer? Ce sont ces pusillanimités continuelles qui découragent ses plus fidèles serviteurs ; car enfin, si son propre frère, si ceux qu'il honorait de ses bontés sont ainsi livrés par lui-même à la haine et à l'injustice publiques, quelle confiance aura le reste de ses sujets en sa tenue, en sa force, et môme en sa loyauté? Vous avez beau me dire de ne pas m'en attrister, ni pour vous, ni pour mes amis, je m'en attriste infiniment, et je connais assez les hommes pour juger avec quel barbare plaisir ils se jetteront sur ce gâteau de fiel. Ils s'en nourriront, soyez-en sûr; et ce malheureux ouvrage de la méchanceté et en même temps de la calomnie sera un perpétuel aliment à la haine. Us annoncent encore de nouveaux abus, et chaque jour amènera de nouvelles dénonciations, de nouvelles calomnies. Quel raffinement de diablerie de ne parler que de vous, du maréchal de Ségur, et de mes amis ! Il n'est presque pas question de Monsieur.
180 CORRESPOiNDANCE LNTIME
Ils mettent sous le ministère de M. de Galonné tout ce qui avait été décidé, arrêté avant lui, et qu'il a eu la charge de payer. Il est aisé de reconnaître la scélératesse astucieuse de M. Necker. Voilà les adieux de Médée que je vous avais annoncés ; et encore, si c'étaient des adieux I mais il restera, soyez-en bien sûr, et il achèvera de tout perdre, à commencer par l'Assemblée. Je frémis d'avance de tout ce que les premiers courriers nous apprendront. Je ne vois aucune tète pour diriger, et l'opinion n'est pas encore à beaucoup près revirée.
Nous recevrons encore ici le premier courrier de France et de Turin ; mais combien de temps ensuite serons-nous sans recevoir de nouvelles, à moins que vous n'ayez la bonté, ainsi que je vous en ai prié dans ma dernière lettre, de m'écrire à Florence, chez M.Pio, aubergiste à r Aigle-Noir, et sous son enveloppe. Mais écrivez prudemment, parce que les postes d'Italie ne sont pas sûres.
Je trouve la lettre imprimée que vous m'avez envoyée trop forte et trop prématurée ; je crois même que c'est une méchanceté qu'on vous a faite, afin de fixer tous les yeux sur vous.
Ce que vous avez reçu du lieu important est très-clair, et j'avais prévu les deux conditions qu'on exige. Mais qui répondra de la bonne foi de l'Angleterre et de la sûreté de votre malheureux frère? Quanta la lenteur dont vous vous plaignez, vous deviez vous y attendre; et cette lenteur est même prudence jusqu'à ce que le moment soit préparé, et, selon mes lumières, il ne l'est pas encore. Vous ne me dites pas quel est l'homme qu'on vous a envové, mais seulement que vous êtes content et à présent en état d'aller en avant. Est-ce ce que vous aviez demandé que vous avez reçu? protestation et autorisation?
Je ne reviens pas d'étonnement de ce que vous me mandez de Bouille, et permettez-moi d'en douter encore, malgré les nouvelles preuves que vous croyez en avoir et que j'ignore. Si cela est, c'est un grand malheur et dont
les suites peuvent être bien graves, car le lieu est bien important. Tâchez d'éclaircir cet important mystère, et ne négligez rien pour cela. Il est l'ami intime du houzard Esterhazv, qui assurément n'est pas soupçonnable. Je n'y entends rien, mais je m'en afflige beaucoup.
Les mouvements du général prussien à Namur ne doivent pas inspirer de confiance, et dérangent terriblement les calculs politiques.
Tant que le Roi sera en otage, je n'espère que très-peu, et il sera bien difficile de l'en tirer. Il n'y a d'énergie (comme vous le dites très-bien) que parmi les scélérats, qui sont trop engagés pour ne pas poursuivre. Si le clergé exécute ce qu'il annonce, voilà enfin une forte démarche; mais le fera-t-il et ne se trouvera-t-il pas encore bien des faux- frères? D'ailleurs, quelle suite aura cette démarche? Elle peut, elle doit être décisive dans l'un ou l'autre sens. Cette alternative est affreuse. Je ne pourrai dormir d'iei au premier courrier; non, la fièvre n'agite pas tant que d'aussi grands intérêts. Le sort du Roi, de sa famille, le nôtre, celui delà France entière, voilà ce que des criminels jouent aux dés! L'instruction paternelle du Roi à sa fille m'a fait fondre en larmes. Mais des scélérats n'ont point de pleurs; ils ne seront point touchés; leur rage redoublera.
Quoi, les garnisons de Metz, une partie de celle de Lille se montrent infidèles ! Quelle horreur ! Qui lavera la tache dont s'est souillée une partie du militaire français? Tout mon sang bout dans mes veines, et je meurs de honte de de ce qui faisait autrefois mon idole et ma gloire, du nom français !
Nous avons des lettres de Toulouse et de Montauban, oii M. de La Fayette intrigue pour se faire nommer généralissime des troupes nationales. Toulouse résiste, mais Montauban y paraît céder. Il est toujours le maître de Paris, et nos souverains sont dans ses mains. Et vous voulez que je ne voie pas en noir? Otez-moi donc mon imagination, mon attachement et mon àme.
Croiriez-vous que Calonno a dit à la duchesse de Laval (1) que mes amis étaient en correspondance avec M. Necker? Concevez-vous une pareille horreur? J'en suis hors de moi. Je lui ai écrit six ou sept lettres, et n'en ai reçu aucune réponse. Les hommes sont par trop cruels et injustes.
Toutes ces fédérations de milice nationale sont-elles vraies ou supposées, et quel est leur hut? Voilà ce dont vos correspondants doivent chercher à vous instruire.
Le Parlement de Grenoble s'est bien indignement conduit, si ce qu'on dit est vrai; mais comment démêler la vérité à travers tous les mensonges qui s'impriment?
J'ai fait part au bonhomme des nouvelles que vous avez reçues. Il les trouve très-bonnes d'après la connaissance qu'il a du caractère, de la sûreté, et de la suite de l'homme principal, par qui il faut vous laisser diriger, puisque c'est la base essentielle sans laquelle tout devient impossible.
Si Taflaire de M. de Maiilebois tombe à plat, c'est qu'on la laisse dormir, et que les enragés ont bien d'autres chiens à fouetter; mais avec eux rien de ce qui peut nuire ne tombe, et on me mande que 31™^ de Cassini (2) a encore été interrogée, et qu'on suit vivement cette affaire.
J'espère que Galonné, dont l'administration est fort
(1) Lu duchesse de Laval. Jacqueline-Hortense de Bullion de Fervaques, mariée le 28 décembre 1740 à Gui-André-Pierre de Montmorency, maréchal de France depuis 1783, mort en 1798.
(2) 3/'"= de Càs.nni, née Masson, sœur d'Alexandre-Frédéric-Jacques Masson, marquis de Pezay. En 1778, elle reçut, en deux fois, une somme de 60.000 livres à titre d'indemnité pour la privation de sa place dans la loterie [Livre Rouge, III, 24, n»" 37 et 43j. D'après Ed. de Barthélémy, Mesdames de France (Paris, Didier, 1870, p. 350), M""" de Cassini et de Karbonne auraient vivement servi le duc d'Aiguillon dans son projet de faire épouser au prince de Condé M-"» Adélaïde, tante de Louis XVI. Coquette et intrigante, U'^" de Cassini aurait d'abord vécu avec le prince de Condé, et été ensuite en liaison avec M. de Maiilebois, qui lui avait donné une jolie maison dans la rue de Babylone,(D'ALi,ONviLLE,i»/émo2Ves secrets, t. I, p. 170. Tilly, Mé?noires t..I, 94, et III, 68, 297.)
Son mari était Dominique-Joseph de Cassini, né en 1713, exempt des gardes du Roi en 174b, promu le 16 avril 1767 au grade de maréchal de camp. Il vivait encore en 1789. C'était le frère cadet de César-François de Cassini, seigneur de Thury, qui était directeur de l'Observatoire, comme l'avaient été leur père et leur grand-père, et comme devait l'être on neveu Jean-Dominique de Cassini.
inculpée dans ce Livre Rouge, se chargera d'y répondre avec sa clarté et son énergie ordinaires : et la matière est belle pour démasquer la méchanceté et la mauvaise foi de ces scélérats; car, en défalquant les dépenses secrètes et nécessaires des aflaires étrangères, de la guerre d'Amérique, le reste, partagé en quatorze années, est bien peu de chose par chaque année ; et c'est comme si on reprochait à un homme qui a cent mille écus de rente, d'avoir dépensé cinq cents livres en fantaisies ou en générosités. Opposez à cela ce que coûtent l'Assemblée Nationale, les municipalités, les districts, les troupes nationales, l'arg'ent répandu pour corrompre, les dévastations faites, le commerce détruit, les manufactures tombées et sans travail comme sans débit, l'émigration prodigieuse, l'argent sorti par cette cause du royaume, la perte en intérêts de l'argent enfoui par l'avarice ou la terreur, la séparation vraisemblable et funeste des colonies, la perte du commerce des Indes. Tout cela, constaté par un bon écrivain et par un bon calculateur comme Galonné, mettra dans la boue et le Comité des finances et l'Assemblée ellemême. A votre place, j'enverrais pour cet objet un courrier à Galonné, car il est indispensable de répondre, et l'occasion est trop belle pour la manquer. La matière de l'onvrage est dans ce peu de lignes que je vous écris sur cela. Je ne vois que Galonné en état de terrasser ces méchants, et il y est trop intéressé pour son propre compte pour passer sous silence cette atrocité. Pesez bien mes réflexions, et vous en sentirez d'autant plus l'importance que beaucoup de gens mandent que ce livre fait un trèsfàcheux effet ; et il n'y a pas un moment à perdre pour le combattre et le détruire.
Dans les circonstances, la plus grande faute que le Roi ait pu faire, c'est de divulguer ses secrets et de donner par là quelques prétextes spécieux aux récriminations et aux insurrections. En outre il décourage tous ses fidèles serviteurs, car qui à présent se fiera à lui? Je reconnais bien l'art perfide de M. Necker, qui n'a jamais pensé qu'à
détourner les yeux de-tlessus son administration vici-ause. de-dessus ses emprunts onéreux et son agiotage, en attaquant les autres ministres et la Cour, et en fixant l'attention publique sur de prétendues déprédations. Je vois clairement mes amis dépouillés, et quinze ans des plus belles années de la vie de M'"*' de Polignac, employés à faire les honneurs de Versailles à la ville, à la Cour et aux étrang'ers ; l'oblig^ation de tenir, parla volonté de ses souverains, auberge royale ; son temps, sa santé prodigués aux soins pénibles de l'éducation des trois enfants du Roi, le sacrifice entier de sa paresse naturelle, de tous ses goûts, de sa sauvagerie, le mérite de n'avoir jamais nui à personne, d'avoir rendu de grands services à des ingrats, son économie dans les dépenses de l'éducation diminuées de moitié ; la bonne administration des liaras et des postes, reconnue intelligente et économique, de la part du duc de Polignac Tous ces titres ne leur auront donc valu que d'être en fuite, expatriés, calomniés et dépouillés! Et ne coraptera-t-on pour rien l'honneur de vivre dans l'intimité de ses souverains, lorsqu'on n'en a fait usage que pour leur parler avec noblesse, vérité, courage; que pour empèchei' le mal, et ne jamais cesser, malgré cent dégoûts multipliés, de leur témoigner respect, attachement, fidélité? S'ils laissent traiter ainsi leurs amis, oii trouveront-ils des serviteurs fidèles? Et ils en ont besoin. Cela ne m'empèclierapas de mourir pour eux, si l'occasion s'en présente, et je ne calculerai que mon devoir: mais je suis indigné.
Adieu, Monseigneur; réparez par votre âme, votre inébranlable constance, les malheurs de votre pays et la honte du trône. Cette tâche est difficile, mais elle est digne de vous; ce sont les travaux d'Hercule qui s'offrent à votre courage.
Un seul homme, par sa réputation sans taclie, par son expérience, par ses lumières, et par le poids de l'opinion, peut en imposer aux scélérats, rétablir la confiance intérieure et bien conduire la politique extérieure; cet homme pourra dire comme Richelieu : « Le Roi a changé
de conseil, et ce conseil a changé de système. » Cet homme, estimé en France, estimé de l'Europe entière, peut seul, par sa renommée, son génie et ses vertus sauver son pays. Crovez qu'il a encore assez de force, et qu'il vivra assez pour cela. Arrêtez-vous à cette seule idée, si vous en croyez le plus fidèle de vos serviteurs, et qui ne calcule que votre gloire et le bonheur de son pays. Cet homme est ici, et non ailleurs ; soyez-en sûr. Il aura le courage de se dévouer, si on lappelie ; mais certainement il ne se proposera pas. Ses plans sont faits d'avance: il n'aurait que quelques objets à changer, suivant les circonstances. 3Iais il faut que le Roi soit libre, et l'Assemblée séparée: sans cela, je ne connais que Dieu qui puisse débrouiller le chaos.
Adieu, Monseigneur, je vais essayer de dormir: mais je rêverai Livre Rouge.
Encore un mot. M. Necker ne part donc plus? Il faisait le mort: on le disait même enterré; mais les agioteurs, les capitalistes l'ont sorti de sa bière ; et ce spectre épouvantera encore les femmes, les enfants, et trompera le peuple! Il sort de sa bière, tenant dans une de ses mains un papier monnayé, et de l'autre il tient en lesse M. de La Fayette, maître de Paris et de la personne du Roi. Sur son front est écrit : « Je vis encore, et la France va périr; « si je dois être écrasé, ce sera du moins sous les décoma bres du trône, que j'ai renversé. » Voilà la vraie position des choses, et ceux qui vous flattent pour le moment vous trompent. Mais ne perdez pas pour cela l'espoir et le courage, en y joignant la patience. Tout ce qu'on fait, tout ce qu'on décrète est démontré impossible dans l'exécution à tous les gens éclairés et honnêtes; mais les municipalités sont enivrées d'orgueil; mais les peuples n'ont pas encore recouvré la vue; la noblesse, le clergé et les Parlements n'ont pas encore réchauffé leur courage, et M. Necker vit encore ! et M. de La Fayette commande encore!
Adieu, adieu, car je n'en puis plus.
188 COHRESPO-XDANCE LNTIME
Ce 1" mai.
Le courrier de Gènes apporte des lettres, qui mandent que les efforts du clergé et des nobles ont été insuffisants, que l'aristocratie est anéantie, et que le décret pour la vente des biens du clergé a passé à une grande majorité. Ces lettres ne parlent point de la protestation qui avait été annoncée. Cette nouvelle est-elle vraie, ou n'est elle répandue, imaginée que d'après des calculs de banquiers? Yoiià ce que le courrier de lundi nous apprendra. Plusieurs lettres cependant disent la même chose, et cela me tourmente horriblement. Il fait des pluies affreuses, et je crains fort que le courrier de France ne soit pas arrivé avant notre départ; car mes amis sont décidés à partir mercredi. Nous aurons du moins, j'espère, reçu vos lettres le mardi, et elles nous en apprendront assez.
Il s'en faut bien que nous touchions au terme de nos maux, puisque personne encore ne dirige, et puisque le ministère perfide qui a tout détruit existe encore. D'ailleurs je ne vois nulle part d'énergie. La plupart des Français qui voyagent, les mieux intentionnés, disent en soupirant : la révolution est faite ; mais ils ne disent que cela, et c'est surtout cela qu'il ne faut pas dire. Ensuite ils songent à se bien divertir, et se montrent avec un visage étourdi et gai, comme si leur pays n'était pas malheureux et déshonoré, comme si leur Roi n'était pas dans les fers! Je n'y conçois rien. Pour moi, j'ai fui les bals, les spectacles; je ne les vois que comme des affronts faits à ma douleur profonde. Quoi ! le Roi no sentira-t-il donc pas que plus il sera faible, plus il aura à craindre? Ne sentirat-il pas que les trois quarts de son royaume croient qu'il est fort content de tout ce qui se fait? Il faut enfin qu'il prononce, plus positivement que dans son instruction à sa fille, qu'il est malheureux ; il faut qu'il ose dire : « Je « suis prisonnier, et j'invoque tous mes sujets pour qu'ils « brisent mes chaînes. » Sans cela, cette anarchie et sa
honte, et son impuissance dureront autant que son règne, qui ne peut plus être appelé règne, mais esclavag-c.
Jusqu'à présent, je vois beaucoup de bons écrits ; mais quelle impression font-ils? Mais toutes les villes sont armées, et les campagnes abusées ou impuissantes. Ah! nous sommes bien loin du retour à l'ordre ! Je cherche en vain à me flatter; ma raison, mes calculs s'y opposent.
J'ai été assez content de la réponse du comte de Ségur, et je le serais tout-à-fait, si, au lieu de dire que le Comité des finances a abusé de la confiance de V Assemblée Nationale, il avait dit qu'il a tromjjé le public. Cette phrase gaie tout.
Vous êtes bien aise que nous allions à Venise, et je suis content de me rapprocher de vous; mais, ne pouvant aller où vous êtes, je suis extrêmement fâché de quitter Rome, où ma correspondance avec Paris et Turin était fort assurée, où les conseils du bonhomme m'étaient d'une grande ressource, où mes amis étaient aimés, considérés, où j'avais la consolation des arts et de quelques artistes que j'aime beaucoup. Il est vrai que l'air de Rome m'était funeste, et que j'y serais peut-être mort. Ah ! dieux, estce là ce que je dois craindre ou espérer ! Ma vie est finie avec la gloire de mon pays et le bonheur de mes amis ! C'est à ces deux points que je bornais tous les vœux de mon cœur, et ils sont traversés, trahis!
Songez à bien assurer notre correspondance à Venise par le ministère de Turin.
J'espère aussi recevoir une lettre de vous à Florence, chez Pio, aubergiste à l' Aigle-Noir. Je pourrais aussi recevoir une réponse à cette lettre à Bologne, États du Pape, poste restante. Mais comme les postes d'Italie sont peu sûres, soyez extrêmement prudent ; je vous entendrai à demi-mot.
Je sais, par une lettre de M. de Rivière, que votre amie a passé Parme; elle est donc à présent à Turin. Je ne puis m'empêcher de prendre une bien sensible part à votre bonheur, quoique j'eusse bien voulu l'empêcher jusqu'à
188 CORRESPONDAx\GE L\TIME
un autre temps. Mais qu'elle nous rejoi<,me le plutôt possible ! Cela est bien essentiel et pour vous et pour elle. Rendez le sort qui vous poursuit injuste à tous les égards, et ne méritez aucun de ses coups. Parlez tous les deux du plus tendre ami que vous ayez au monde. Adieu.
J'espère que vous êtes toujours content des princes? Vous ne m'en parlez plus.
Est-il vrai que le baron de Choiseul a quitté Turin, et voyage en Italie? Quelle en est la raison? On en dit plusieurs.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Les nouvelles de Londres manquent de clarté. — Nouvelles de Metz et de Bouille. — Bernis; regrets de le quitter.
(Rome), ce 4 mai 1790. K" 34.
J'ai bien envie de me réjouir de ce que vous me mandez, Monseigneur; mais cela ne frappe pas encore mon esprit d'une manière à chatouiller mon cœur. Ce que vous avez appris de Londres n'est pas fort clair et ne remplit pas parfaitement une des deux conditions imposées.
Quant à la liberté qu'on exige, et qu'on a raison d'exiger comme seconde condition, Iq. (l)a beau vous la promettre comme facile, je n'ose encore m'en flatter. C'est précisément parce qu'on vous dit cela facile, que je suis moins confiant. Tous les calculs rendent cette sortie bien difficile, précisément parce qu'elle est bien essentielle. Ne soyez donc ni confiant, ni timide ; c'est le milieu si important qui assure le succès des grandes entreprises.
Nous partons demain. J'espère recevoir de vos nouvelles à Florence à notre retour de Livourne. J'espère aussi que vous aurez pensé que là, plus qu'ailleurs, on décacheté
(1) Lq. Nous n'avons pas retrouvé la signification de ce chiffre.
les lettres, et que vous avez eu confiance en mon intelli- «rence pour entendre à demi-mot.
Le duc de Polig-nac m'a lu la lettre qu'on lui a écrite. Elle est, comme vous mêle mandez, un peu emphatique; mais elle est bien. Il faut en retrancher cependant l'article des succès que j'aurais en Hollande près de la stathouderesse. Il me manque, hélas! la première condition des succès en ce genre !
Mais un article de cette lettre qui m'a beaucoup frappé, c'est ce quon mande de 3Ietz et de Bouille. Si cette nouvelle est vraie, pourquoi ne m"en parlez-vous pas? Vous n'êtes pas de ceux qui hésitent à avouer qu'ils se sont trompés, et à rendre justice à ceux qu'on avait injustement accusés. Je voudrais que cela fût avant tout, parce que rien n'est plus important, et ensuite parce que, malgré vos assertions et celle de votre dernière lettre, j'ai osé • douter; je me suis même refusé à croire de cette part une infidélité possible.
Je reçois votre lettre aujourd'hui, et c'est demain que je pars; mais, avant de partir, j'instruirai le bonhomme de l'article du Pape. Le bonhomme a bien tenu parole, et sait, mieux que qui que ce soit au monde, ce qu'il fallait fairj et ne pas faire, écrire et ne pas écrire, pour inspirer contiance au loin. Vous voyez que sa direction a été bonne. Réfléchissez beaucoup à ce que je vous mande à son sujet dans ma dernière lettre, et croyez que c'est le mieux possible dans cette circonstance. Nous partons avec un vif regret de quitter l'excellent cardinal, dont les soins, les conseils, les consolations agissent dans tous les cœurs qu'il veut charmer.
On nous marque en général des regrets flatteurs, et. dans le fait, nous ne serons nulle part aussi bien qu'ici ; mais nous nous rapprochons un peu de vous, et votre coup de sonnette sera plutôt entendu par votre plus fidèle serviteur. Ma santé va mieux, et j'ai encore des bras et des jambes, et surtout un cœur chaud et loyal et bien dévoué.
Je veux écrire d'antres lettres où vous êtes, et je vous quitte pour un autre vous.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Ne pas se laisser abattre; mais être patient et prudent. — Regrets exprimés sur M""" de Piennes et Bernis.
A Florenc(3, ce 16 mai (1790). N» 3o.
Il faut que je vous gronde également du trop de confiance de la lettre que j'ai reçue avant de partir de Rome, et du noir excessif qui barbouille celle que je reçois ici. Ce que vous trouviez si facile dans la première m'a paru impossible pour le moment; et ce que vous me mandez dans celle-ci me paraît beaucoup trop noir. Je vous avais aussi annoncé cette défiance et cette lenteur dont vous vous plaignez; il faut donc vous armer plus que jamais de sagesse et de patience. Vous avez près de vous des motifs de consolation qui soulageront vos peines.
Je n'attends plus de vos nouvelles qu'à Venise, où nous serons le 27 au plus tard.
Je frémis du moment oii nous annoncerons à M'"^ de Guiche la mort de M'"® de Piennes (1) ; elle la croit guérie, et est dans une sécurité entière et qui nous déchire. Mes malheureux amis en sont accablés, et, avec la mort dans l'àme, ils sont obligés de montrer un visage tranquille et riant, jusqu'à ce que l'époque oii se trouve M^^ de Guiche soit passée. Ce sera dans deux jours, la veille même du jour oii nous partirons d'ici. Nous lui remettrons alors la lettre de M^^ de Polastron que, jusqu'à présent, nous avons gardée, et elle y verra les marques de son amitié. Nous n'avions pas besoin de ce surcroît à nos peines.
(1) M'^^de Piennes. Elle était morte le 23 avril 1790. Voir plus haut, p. 4, notai.
Ma santé est meilleure. Le voyage m'a fait plus de bien que de mal; dois-je m'en réjouir ou m'en affliger? Je sais du moins que vous vous en réjouirez.
On dit que nous aurons un charmant établissement à une campagne, près de Venise; mais je regrette ce divin cardinal, dont les conversations m'étaient d'un grand secours, et qui avait pris pour mes amis la plus tendre amitié et la plus profonde estime. Ce digne homme est inconsolable de notre départ.
Nous allons être près de quinze jours sans nouvelles. Puissent celles que nous apprendrons à notre arrivée mettre sur les plaies de nos cœurs un baume salutaire !
Adieu, aimez toujours votre vieux serviteur et votre plus tendre ami.
3Ies amis a'ous présentent leurs tendres et respectueux hommages.