‹ Correspondence intime du Comte de Vaudreuil et du Comte d'Artois pendant l'émigration (1789-1815);Chapitre 19 sur 25 · DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS · texte numérisé non relu

DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS

Prochain dépjrt du Roi. —Régler sa conJuile sur celle du Roi et de la Reine. — Préventions injustes contre l'Espagne. — Beriiis. — Les pioviiices. — Nécessité pour le prince d'être appuyé par le Roi. — Le régiment Salm-Salm. — Lyon.

A Voniso, ce 7 août 1790. N» .jO.

Je suis très frappé, Monseigneur, d'une chose qui paraît vous faire une légère impression et ne pas vous inspirer confiance; c'est de cette lettre du Salon français et de l'assurance positive qui vous y est donnée du prochain départ du Roi. C'est beaucoup qu'on y pense, et je vous avoue que je commence à ne plus voir si noir. Une circonstance extraordinaire qui se combine avec cette lettre du Salon français, c'est que nous n'avons eu par le courrier aucune lettre de France, et nous apprenons qu'à Lausanne la poste de France a manqué par cet ordinaire. Jo suis convaincu que vous nous enverrez incessamment un courrier pour nous apprendre de grands événements, et, pour peu que le Roi sache s'aider et profiter des bonnes dispositions que lui ont montrées les fédérés des provinces, les perturbateurs du repos public seront bientôt à leur place, et l'autorité légitime sera rétablie.

Gardez-vous plus que jamais d'avoir une marche contraire à celle du Roi et de la Reine, car vous gâteriez tout au moment oij tout s'apprête pour le retour à l'ordre.

Je ne crois pas du tout à la confiance réelle du Roi et de la Reine pour La Fayette. Je la crois feinte et par ceUe raison très sage. Croyez que jamais ils ne pardonneront à I. 17

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ce monstre la journée des 5 et G octobre; mais ils dissimulent et ne peuvent pas faire autrement.

Oui, Monseigneur, j'approuve l'arrivée de Galonné, mais aux conditions que je vous ai détaillées dans ma dernière lettre, qui sont que vous le verrez ouvertement et non en secret, et que vous instruirez votre frère et votre sœur des motifs qui vous y ont déterminé. Mais il ne faut pas risquer de les instruire par une lettre, qui pourrait être interceptée ; il faut que vous donniez vos instructions verbales àPuységur, dont l'intelligence et la fidélité vous sont connues, et qui, par plusieurs raisons, sera moins suspect qu'un autre. Voilà mon avis, et je le crois sage sous tous les rapports.

Vos préventions et vos colères contre Florida-Blanca et l'Espagne me paraissent toujours les mêmes, et je persiste à les croire injustes, puisque la lenteur de Florida-Blanca ne tient sûrement qu'à ses embarras personnels, dont il ne pouvait vous instruire, et aux embarras politiques d'une guerre vraisemblable avec l'Angleterre. Si ces causes cessent, vous le trouverez aussi actif que vous l'avez trouvé temporiseur, et souvenez-vous toujours que, sans ses moyens, vous ne pouvez pas grand' chose. Je persiste toujours à penser qu'il y a une correspondance établie de l'Espagne et Florida-Blanca avec leRoi et qu'il enéclora quelque chose d'important.

Vous vous plaignez aussi du bonhomme, et cela n'est pas juste. Il est resté dans les bornes de son devoir, et il ne pouv ait faire autrement, puisque vous n'avez pas voulu ou pu obtenir l'autorisation qu'il désirait et 'sans laquelle lui, ministre, ne pouvait agir. Je sais qu'on vous l'a dépeint comme un homme usé et affaibli par l'âge, et en cela on vous a cruellement trompé. Moi, je vous réponds sur mon honneur qu'il a toutes les facultés de son esprit comme à quarante ans, et que sa longue expérience, jointe à ses talents naturels, en font un homme précieux et complet. Ajoutez à cela qu'il a pour lui l'opinion et la confiance de plusieurs cabinets de l'Europe. Le poids de cet homme

et sa réputation, réunis à l'activité et au génie de Galonné, vous otîriraient de bien grandes ressources, et voilà à quoi il faut que vous soyez autorisé. Si on vous refuse aujourd'hui, redemandez demain, et toujours, jusqu'à ce que vous ayez obtenu cette autorisation. Alors votre marche sera légitime et sûre ; sans cela, tous vos pas seront incertains, et vous serez croisé, point soutenu dans tous vos projets.

Les observations de Steiger m'ont paru très-sages et m'inspirent quelque confiance aux assurances de Pitt, qui jusqu'à présent ne m'avaient pas séduit: mais en même temps je vois avec peine que vous ne pouvez pas beaucoup compter sur les secours des Suisses.

Je pense plus que jamais que le seul plan sage de contre-révolution doit consister à faire demander au Roi par les provinces que Sa Majesté tienne l'engagement qu'elle a pris d'aller les visiter. Il faut employer tout votre art à déterminer les provinces d'y forcer le Roi. Si Paris s'y oppose, je le répète, cette ville coupable est perdue. Si Paris est forcé d'y consentir, le Roi restera dans la province qui lui sera le plus fidèle, et de là il dictera ses lois, protestera contre tout ce que son esclavage l'a forcé de sanctionner, et vous ferez le reste. Si ce que vous mande le Salon français a lieu, tout est dit; mais voilà où il en faut absolument venir. La Normandie me paraît ce qu'il y a de mieux, si on peut y compter, à cause du voisinage, et parce que Rouen est maîtresse de la Seine. L'Alsace est encore bien importante à cause de ses places et des moyens qui peuvent être fournis par l'Empereur. Steiger a bien raison de vous rassurer contre les craintes que vous pouvez avoir de l'Empereur. Des partages ne sont pas aisés à faire, quand on a des embarras chez soi, et lorsque les autres puissances ne manqueraient pas de s'y opposer.

Au reste, vous allez avoir près de vous un homme de génie, qui est bien dévoué à la bonne cause en dépit de toutes les horreurs qu'il a éprouvées. Il ne faut pas cal-

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mer son ardeur, parce que son courage est aussi graïul que ses talents.

Votre amie vient d'avoir quelques petits maux d'entrailles, mais elle en est quitte ; n'ayez aucune inquiétude.

Saint-Paterne n'a jamais pensé à faire faire un autre jiabit que celui que vous avez eu la bonté de lui permettre de porter. C'est un malentendu, ou une méchanceté qu'on lui fait, et la preuve en est claire : c'est Armand qui a été chargé au départ de Saint-Paterne de faire faire cet habit, et, comme il n'y avait pas de bon galon à Turin, on en fait venir de Lyon, et lliabit n'est pas fait. Puisque c'est du galon qu'on fait venir, ce n'est donc pas un habit brodé qu'on fait faire. Saint-Paterne n'a pas plu au prince, parce que celui-ci l'a trouvé dans des principes très dilFérents des siens. Yoilàl'énigmeexpliquée. .Mais Saint-Paterne a trop d'esprit pour imaginer une pareille bêtise et faire faire un habit d'officier, quand il se trouve heureux et honoré de pouvoir porter l'uniforme de vos gardes.

Le marquis (1) arrive à l'instant et m'apporte une ktlre de vous et quelques détails intéressants.

Je vois avec une grande peine qu'on veut vous donuî'r de la défiance contre le Roi et la Reine, et qu'on travaille de même à leur en doiuier contre vous. C'est, de tous les moyens que l'enfer peut inventer, le plus nuisible à vos communs intérêts ; et il est de votre sagesse, de votre devoir, de votre loyauté de ne pas donner dans de pareils pièges et de vous expliquer franchement avec eux, en y envoyant Puységur ou telle autre personne sûre, int(dligente et à portée de pouvoir leur parler.

Vous me paraissez très effrayé de ce que le Sa^ou fiançais vous mande que le Roi et la Reine veulent dans tout ceci vous faire jouer im vole secondaire. Ali ! Monseigneur, est-ce que l'ambition vous aurait gagné ? Veut-on vous persuader qu'il faut que vous fassiez ton!, ou que rien ne se fasse ? Mettez-vous bien en garde conli-e

(1) Le marquis de Vaudreuil, cousin ili; l"aiitiM:r di:" n? le'Iros.

DL' C(3.MTE DE V AUDHEUIL. — 1 790 261

<le pareilles insinuations et tentations. Des ambilicux, qui veulent absolument jouer un rôle, vous échaufferont de celte manière ; mais un ami vrai, comme moi, vous fera apercevoir le dang^er de ces manœuvres. Je vous dirai plus, c'est que votre rôle ne peut être vraiment beau qu'étant avoué par votre frère; que jamais on ne pourra vous ravir la gloire d'avoir été invariable dans vos principes, d'avoir été la sauvegarde de votre famille, et de n'avoir été accessible à aucune idée de fausse gloire et d'ambition personnelle. Voilà la véritable gloire que vous aurez acquise, si vous demeurez ferme dans ces principes. Mais, pour peu que vous vous laissiez entraîner hors de cette route, vous serez bientôt peint à l'Europe et à la France comme un frère et un sujet rebelle, et vous perdrez en un moment le fruit de la conduite la plus pure.

Au fait le Salon français est composé d'une grande quantité de jeunes gens, pleins de zèle et d'honneur, mais ardents, mais sans chefs, sans direction. Sont-ce ces conseils qui doivent diriger votre conduite ? C'est à vous au contraire à les diriger, à les contenir, et je suis loin d'approuver la réponse que vous leur avez faite. Vous leur dites de vous donner de nouveaux renseignements relatifs au Roi et à la Reine. C'est leur dire que vous partagez, que vous approuvez la déliance que le Salon français montre avoir d'eux; etcelanemeparaîtni décent, niprudent.

Je ne puis croire absolument que le Roi et la Reine donnent une véritable confiance à La Fayette; mais ils dissimulent, et ils ont raison. Je le répète encore, la journée des 5 et G octobre ne peut être n oubliée, ni pardonnée par le Roi et surtout par la Reine. Agissez donc d'accord avec ceux-ci ou vous perdrez tout. Il m'est impossible de voir autrement. Et d'ailleurs le Roi est très aimé ; tout ce qui s'est passé en est la preuve certaine ; ainsi tout ce qui viendra de lui annulera toujours ce qui ne viendrait que de vous. Tout autre autre langage qu'on vous tiendra sera celui de la flatterie, sera dicté par l'ambition, et vous effarera.

262 CORRESPONDANCE IMIME

Les yeux s'ouvrent : les provinces veulrnt une monarchie, marquent leur amour pour le Roi, leur mépris pour -AI. le duc d'Orléans et pour l'Assemblée. La misère va achever leur conversion. Sachez donc attendre et ne rien précipiter ; sachez profiter de l'amour qu'on montre au Roi, et non pas armer cet amour même contre vous ; entendez-vous avec le Roi, car vous ne pouvez rien sans lui ; préférez un rôle sai^e et vertueux à un rôle brillant et dangereux non seulement pour vous, mais pour la monarchie et pour la vie de votre famille entière. S'il est vrai que Flachslanden ait étéenvové à l'Empereur, s'il est vrai qu'un confident de la Reine soit chargé de lever des troupes chez ce, voilà cependant des moyens employés. Et d'ailleurs ne consultez, pour être convaincu de leur désir de sortir d'esclavage, que leur intérêt, l'orgueil révolté de la Reine, les horreurs qu'elle a éprouvées et le désir naturel de la plus juste vengeance. De plus, si vous n'avez pas eu des autorisations positives, vous avez eu de leur part des encouragements. Donc ils ne vous trahissent pas; donc il faut plus que jamais vous montrer à eux à découvert, les convaincre de la pureté de vos intentions et que vous ne faites aucun calcul personnel, que tous vos vœux, toutes vos démarches, tous vos pas tendent à leur seule gloire, à leur seule puissance et au salut de la monarchie. Ne leur cachez rien, absolument rien de ce qu'il est important qu'ils sachent, et apprenez-leur surtout l'arrivée de Galonné et vos motifs. Il est sur qu'ils le sauront ; ainsi il est clair qu'il vaut mieux qu'ils le sachent par vous.

Je n'ai rien à ajouter à toutes ces réflexions qui partent d'un cœur tout dévoué à vous, mais qui n'est susceptible d'aucune ambition et qui pense que la véritable gloire est pour vous plutôt dans un rôle sage, constant, réfléchi, (jue dans des entreprises brillantes et hasardées.

Permettez-vous, Monseigneur, que je mette dans votre paquet une lettre pour Pauline, que je vous prie de lui remettre à l'insu de son mari, auquel elle sera maîtresse de la montrer ou de la lui cacher ?

DU COMTE DE VAUDKEUIL. —1790 l'63

J'ai aussi reçu une lettre fort aimable de Miran, à qui je vous prie de remettre ma réponse.

Votre amie se charge de vous répondre à l'article de votre lettre relatif à la visite que vous désirez.

Le départ de Pauline m'a rendu bien malheureux sous bien des rapports ; j'ai fait mon possible pour l'empêcher.

Adieu, Monseigneur; je peux me tromper dans ma manière de voir, mais certes je vous dis tout ce que l'honneur et mon attachement me dictent pour un prince que j'aime plus que ma vie.

Je remettrai à Bombelles ce que vous m'envoyez pour lui.

Encore un mot. Par votre dernier courrier nous avons vu une lettre de M^^ Elisabeth, qui vous mande que la Reine a plus de crédit que jamais sur le Roi. Pourquoi donc, sans nouvelle donnée, croire à présent le contraire? Prenez garde de vous laisser ballotter par les nouvelles et contre-nouvelles, et, moyennant cela, d'être toujours incertain.

En vendant vos diamants et ceux du prince de Condé, vous aurez, me dites-vous, douze ou treize cent mille francs! Qu'est-ce que cette somme pour tenter de grandes entreprises? Ah! Monseigneur, il ne faut pas voir seulement les commencements d'un projet; il faut avoir tout ce qui est nécessaire pour le suivre dès qu'on est embarqué et en bien calculer la fin.

J'ai reçu une lettre charmante d'O'Connell. Son régiment est resté intact et il me mande que c'est le seul bonheur dont il jouisse. Il désire, il attend les occasions et m'assure que c'est le seul espoir qui l'arrête en France; que, sans cela, il demanderait et obtiendrait facilement service en pays étranger. Mais il me mande en même temps que le moment d'agir arrivera sûrement, mais qu'il serait bien dangereux de se trop presser; tout se prépare, mais rien n'est encore mûr. Voilà son opinion ; c'est aussi celle de tous les gens raisonnables.

26 'i C 0 R H E S V 0 M) A N C Iv J -N T I .M ii.

O'Conrioll me mande que mon ami le comte 0"Gorman(l) va incessament me rejoindre. Il vous fera sûrement sa cour à Turin, et je vous supplie de le bien traiter; il le mérite par son dévouement et ses principes. Il fait jurer à ses enfants, qui ont, l'un quinze et l'autre seize ans, qu'ils donneront leur vie pour venger leurs souverains et rétablir la monarcbie. C'est la prière du matin et du soir qu'il leur fait faire. Il va aller à Saint-Domingue pour lui et pour moi.

L'affaire de Lyon peut avoir de grandes suites si on sait en tirer parti.

Pourquoi n'a-t-on pas gardé à vue Fliomme suspect qui a été arrêté à Turin? De grâce. Monseigneur, redoublez de prudence et redoutez les scélérats: vous êtes nécessaire au salut de la France.

Je suis encbanté de l'arrivée de M. de Cordon; il a une excellente réputation.

LYI M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS

Nécessité dune entente avec le Roi et la Reine. — Se méfier des informations que le Salon fruncais transmet sur la Reine. — Le rôle réservé au prince ne peut être qualifié de secondaire. — Une lettre du lioi.

(Venise), ce 14 aoùl 1790. N» 51.

Nous recevons votre lettre presqu'au moment du départ

de notre poste, et nous avons peu de temps pour répoudre.

Je commence par m'affliger de votre maladie, qui porte

l'inquiétude ici dans des âmes trop tendres. Je fais mon

possible pour calmer votre amie et je lui dissimule mes

(1) O'Gorman (le comte Arnoki-Victoire-Marliii), colonel. S'étant rendu à Saint-Domingue, il y fut, depuis 1794 jusqu'au mois d'août 1798, commandant du régiment des chasseurs royaux ou chasseurs noirs d'O'Gorman à la solde de l'Angleterre, et commandant pour le Roi de la Groix-des- Bouquets, où M. de Vaudreuil avait une propriété importante.

DU COMTE Dl- VAUDREUIL. — 1790 26o

alarmes personnelles, .Nous serons bien agités jusqu'aux premières lettres que nous recevrons de vous. Puissentelles, sous tous les rapports, détruire le mal que votre lettre d'aujourd'hui nous fait !

Ah ! Monseigneur, que ces lettres imprudentes du Salon français m'affligent, et que je suis effrayé de voir qu'on veut semer la défiance et la désunion entre le Roi, la Reine et vous, et qu'on n'y réussit que trop! Songez que c'est le moyen de vous perdre tous; songez que le Salon français est composé de beaucoup de jeunes gens sans expérience, sans prudence, et que dans le nombre il doit y avoir nécessairement plus d'un faux frère; (jue ce n'est pas à lui qu'il appartient de vous diriger, mais que c'est à vous à le conduire, à le contenir. On vous ais^rit sans cesse contre la Reine et le Roi, et cependant il est de fait que vous ne pourrez rien sans eux et que. si une fois vous agissez dans un sens contraire à leurs projets, vous vous nuirez réciproquement et que vous augmenterez les maux, vous les rendrez peut-être incurables.

Comment croire que la Reine ait été la cause de la dénonciation du prince de Condé ? Et à quoi a abouti cette plate dénonciation ? L'Assemblée elle-même a trouvé qu'il n'y avait pas à délibérer. Vous croyez trop légèrement aux bruits répandus que la Reine a pris pour conseil Mirabeau. Ces bruits sont vagues, comme tant d'autres; et, quand ils seraient vrais jusqu'à un certain point, que vous importe s'il a été nécessaire d'opposer Mirabeau à La Fayette .et au duc d'Orléans, qui sont mille fois plus dangereux que lui? Ne nous avait-on pas mandé de même (]ue la Reine avait toute confiance à La Fayette et ne se conduisait que par ses conseils ? Eh bien, cette nouvelle est à présent détruite par celle qui vous annonce que la Reine est livrée à Mirabeau. A'ous paraissez courroucé de ce que le Roi et la Reine oui chargé, à votre insu, les Circello d'une mission imporlarite ? Mais cela vous prouve qu'ils songent aux moyens de se tirer d'affaire.

S'ils ne vous montrent pus assez de confiance (ce qui est assurément très mal fait), vous, de votre côté, ne croyezvous pas trop légèrement ce ([u'on vous dit contre eux? Ne vous rebutez-vous pas trop vite sur les moyens de leur inspirer confiance et faites-vous tout ce qu'il faut pour cela?

A votre place, j'enverrais (je vous le répète) un homme sûr, celui que je vous ai déjà indiqué, Puységur; je le chargerais de leur dire verbalement tout ce que vous avez sur le cœur, que vous êtes instruit de la défiance que l'abbé de Montesquiou (1) a voulu leur inspirer contre vous, que cette défiance est également injuste et dangereuse pour vous tous. Faites-les bien assurer que vous n'avez d'autre ambition que celle de les servir, de rétablir leur puissance, leur gloire, et de dormir ensuite d'un bon somme sur ces précieux lauriers. Ils doivent vous connaître et vous estiment; ils vous croiront, et vous étoufferez des germes de défiance qui auront sans cela des suites funestes. Mettez vis-à-vis d'eux votre àme loyale tout-à-fait à découvert; c'est votre devoir, c'est votre intérêt, car vous ne pouvez rien sans eux.

Ces nouvelles menaces contre la Reine sont les derniers efforts de la conjuration expirante, et des motions, des libelles sont les moyens de terreur toujours employés par les enragés. Mais en même temps on a joué Iphigénie à l'Opéra, et le chœur : Chantons^ célébrons notre y^eine, a été applaudi comme aux premiers temps de son règne. Donc elle n'est pas si haïe ; donc il lui reste des moyens auxquels il faut réunir les vôtres. De bonne foi, croyezvous que l'Empereur vous préfère à la Reine? Vos démarches seront donc infructueuses, si elles ne sont pas ap-

(1) Montesquiou (l'abbé de), né en 1757, mort on 1832. Député du clergé de Paris aux lîitats-Généraux, il fréquentait les Tuileries, et était accueilli avec bienveillance par le Roi et la Reine: mais ses liaisons avec Talleyrand, la modération de ses opinions et de son langage le rendaient suspect aux royalistes purs. En 1814, membre du Gouvernement provisoire, il eut, dit-on, une grande part àla rédaction de la Charte constitutionnelle.

piiyccs par la Reine : que répondrez-voiis à cet argument?

Ah ! Monseigneur, soyez bien en garde contre les pièges que des gens qui haïssent la Reine chercheront à vous tendre ! Ils veulent vous éloigner d'elle, vous inspirer une défiance funeste et veulent que tout ce que vous entreprendrez vienne d'eux! Je veux croire leurs intentions pures: mais leur haine ou leur ambition les aveugle. Quel autre intérêt peut avoir la Reine que de rétablir la puissance du Roi, d'assurer l'héritage de son fils et de se venger des injures qu'elle a éprouvées, des dangers qu'elle a courus? N'est-ce pas là de même votre unique but? Marchez donc du même pied vers la même fin et ne croyez sur cela que votre cœur et votre ami.

Tous me dites : a Je suis bien sûr qu'un jour je jouerai le râle qui me convient; mais (ajoutez-vous) je sais que r anarchie règne dans tout le royaume ; je sais les maux affreux qui peuvent résulter d'une plus longue durée, et je sais encore que, l'année prochaine, si les étrangers nous secourent, ils nous feront payer bien cher leurs services. » Je connais comme vous tous les maux de l'anarchie ; mais en même temps je sais que les remèdes sont dans les maux mêmes, qui obligeront de se rallier à la puissance nécessaire et protectrice. L'année prochaine, dites-vous, on vous fera payer bien cher les secours étrangers ; si cela est, bien sûrement les puissances étrangères qui peuvent former des projets contraires aux intérêts de la France ne vous donneront pas ces secours avant l'époque où ils seront en état d'en profiter pour euxmêmes. Mais, Monseigneur, la politique générale, l'équilibre de l'Europe empêcheront toujours le démembrement et le partage de la France. C'est un être de raison que cette crainte, et je vous renvoie sur cela aux observations de Steiger.

Je conçois donc votre impatience, mais je n'approuve ni vos soupçons contre la Reine, ni votre dépit de ce que le Roi et la Reine ont l'air de vouloir vous faire jouer un

îm COVAWLSVOSDAMZE INTIME

rùlo secondai/'e. Ce rôle ne convieal peut-èlre pas à des ambitieux qui voudraient, vous échauffer; mais votre âme loyale et fidèle et votre bon esprit vous diront que l'essentiel est de sauver la monarcliie, que jamais votre rôle ne pourra être secondaire, puisqu'on ne vous ôtera jamais le mérite d'avoir été inébranlable dans vos principes, constant dans vos projets, ferme dans vos devoirs et votre fidélité, et d'avoir, par votre absence, par votre noble et sage retraite, été la sauvep;arde de la famille royale et de la monarcliie. Donc, dans cette grande aventure, vous aurez joué le plus grand, le plus beau, le ])lus pur de tous les rôles, ce qui vaut mille fois mieux qu'un rôle plus brillant dont on pourrait soupçonner les motifs. J'ajoute à cela que voilà le parti que vous devez prendre, et qu'en outre vous n'avez pas les moyens d'en prendre un autre, puisque vous êtes sans argent, sans troupes, et sans autorisation pour en négocier.

La lettre que vous écrit le Roi vous irrite peut-être aussi plus que la raison ne le permettrait; car, s'il a un plan, les mouvements du roi de Sardaigne peuvent pour le moment contrarier ce plan ; et vous convenez vous-même que la lettre de votre sœur est consolante et vous annonce que le Roi va vous envoyer quelqu'un de confiance. Attendez donc avant de juger, puisque la précipitation et le soupçon peuvent avoir des suites cruelles.

Si vous envoyez Puységur, qu'il soit aussi chargé d'expliquer vos motifs pour avoir fait venir Galonné; car, si le Roi et la Reine apprennent son arrivée par d'autres que par vous, ils en seront justement surpris et fâchés, et on ne manquera pas de saisir ce prétexte pour les éloigner de vous. Vous devez redoubler de franchise vis-à-vis deux et vous montrer à découvert, car le plus grand de tous les intérêts est que vous vous serviez réciproquement.

Je n'ai rien à ajouter à toutes ces réflexions, et d'ailleurs le temps me manque à cause du départ de la poste.

Je vous renouvelle le plus vrai, le plus tendre et le plus respectueux de tous les hommages.

DU COMTE bE VAUDREUIL. — 1790 2()9

Vous tlevoz avoir vu Pauline ; puissiez-vous les avoir arrêtés dans leur marche !

Vous avez ici une lettre de votre amie, une du duc de Polignac pour vous et une pour M"^'' de Balincourt (1).

LYII M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS

Mission de Yioméi.il. — Avoir pleine conOance clans le Roi e( la Reine. — Les avertir de l'arrivée de Galonné. — L'Espagne. — Les provinces. — Fermentation à Paris. — Révolutionnaires partis pour Tarin. — Le Roi a certainement un plan. — Silence inconcevable de l'Espagne. — Les fédérés de la Bourgogne.

Venise, co saraoïli iM août 1790. N" 'ai.

Je commence par vous remercier du fond de mon âme de vos bontés pour Pauline et son mari, et de toutes les choses aimables pour moi que vous me dites à celte occasion. Je veux vous remercier aussi de me donner de meilleures nouvelles de votre coqueluche, qui nous inquiétait en dépit du peu de danger de cette maladie; mais le bon La Fontaine dit dans sa fable immortelle des Deux Amis :

Un songe, un rien, tout lui fait [ eur, Quand il s'agit de ce (ju'il aime.

Venons à présent aux affaires. Il me faudrait huit jours de réflexions pour pouvoir faire une réponse raisonnable à des objets si importants, et votre lettre m'arrive presque au moment du départ de notre poste. C'est ce matin que je la reçois, et il faut que ma réponse soit à trois heures à Venise, chez le résident de Turin. Je n'ai pas fermé l'œil cette nuit et j"ai peu ma tète à moi. Causons toujours un peu, vaille que vaille,

(1) 3/"" de Baliy\court. Heuriette-Zépliirinc de Polignac, cousine gernii;in du duc dc^ Polignac, mariée depuis 1776 à Aniélie-Claude-Rcsalie Teslii, comte de Piiliiirourt.

Oh ! l'homme qu'on vous envoie est d'un autre genre que le premier que vous avez vu. Vioménil (1) est sûr, fiable, et ardent pour la bonne cause. Vous pouvez vous ouvrir à lui, car, outre ses sentiments de fidélité, il a pour vous un attachement et un dévouement extrêmes. J'augure bien de sa mission par plus d'une raison ; mais il faut que vous mettiez cnccfe beaucoup d'eau dans votre vin. Je soutiens toujours que vos moyens doublent quand vous les tenez du Roi, et que vous ne pouvez même presque rien sans lui. Profitez donc avec ardeur de cette communication réciproque qui vous est offerte, et que je vous ai si fortement conseillée toujours et principalement dans mes dernières lettres. Acceptez les éloges que le Roi et la Reine font de vous et du prince de Condé, et croyez-y, puisque Monsieur vous répond qu'ils sont sincères. Ils auront de plus l'avantage de remonter le prince de Condé, de lui donner plus de confiance dans le Roi et la Reine et de lui prouver que la Reine n'a été pour rien dans la dénonciation faite contre lui à l'Assemblée Nationale. Comment avez-vous pu croire pareille chose, et que la Reine se fiàt réellement à Mirabeau ? Je vous le répète encore, défiezvous de ces no uvelles qui tendent à vous donner de la défiance contre le Roi et la Reine, de qui doivent émaner vos principales ressources. Ce n'est sûrement pas prudent ni honnête de vouloir diviser ceux qui ne peuvent rien que d'accord. Mais n'ayez donc pas la volonté positive de tout diriger et de ne vouloir recevoir aucune direction de ceux qui doivent la donner. Vous vous dépitez déjà qu'on ne vous ait pas envoyé un plan tout fait et vous vous décidez presque d'après cela à ne pas confier le vôtre et à le suivre d'autant. Vous perdriez tout, si vous preniez ce parti. Il faut au contraire montrer toute confiance et en inspirer. C'est déjà beaucoup qu'on songe sérieusement à aller en Flandre. Tout le reste ira tout seul si ce projet s'exécute.

(1) Vioménil (Antoine-Charles du Houx, baron de\ né en 1728, lieutenant général le 1" janvier 1784, mort le 9 novembre 1792 des blessures qu'il avait reçues en défendant Louis XVI, au 10 août.

La mission proposée à Circello est encore une bonne et excellente chose et on finira par lui donner les pouvoirs qu'il demande. Convenez que le Roi et la Reine n'ont pu encore négocier avec lEmpereur, puisque celui-ci n'était pas encore libre de ses mouvements et qu'à peine sa paixest faite. De plus le Roi et la Reine sont-ils aidés par leurs ministres"? Plaignez-les. au lieu de les condamner et de vous en défier. Ils se mettent en train : c'est un peu tard, j'en conviens; mais vaut mieux tard que jamais. Et d'ailleurs qu'ont-ils pu depuis le 6 octobre?

Quant à Calonne et à l'effet que son arrivée produira sur eux, Yioménil, qui aime Calonne. est pluspropre qu'un autre à leur faire sentirle besoin que vous aviez de le voir, à faire valoir son zèle, ses talents, les services essentiels qu'il ne cesse de vous rendre, et par conséquent à eux. Ils se rendront à ces importantes raisons, j'en suis bien convaincu ; mais il est indispensable qu'ils soient instruits par vous-même de son arrivée. Au fait, c'est par Calonne seul que vous aurez de l'argent, et que pourriez-vous sans ce premier mobile de toute entreprise?

Je suspends ici ma réponse aux articles de votre lettre pour vous instruire d'un incident qui peut être heureux. Bombelles a appris que l'Empereur sera dans deux jours à une petite ville près de Trieste. Sur-le-champ, il s'est décidé à saisir cette occasion pour donner au comte de Breuner (1), ambassadeur de l'Empereur à Venise, un mémoire parfaitement bien fait et relatif à la position actuelle de la France et à l'intérêt pressant que l'Empereur aurait de la secourir efficacement. Le comte de Breuner s'est chargé de ce mémoire et le remettra lui-même à l'Empereur. Ce n'est pas tout. Si l'Empereur veut voir Bombelles, celui-ci se tiendra à portée de se rendre à l'instant au rendez-vous qui lui serait donné, et cette circonstance pourrait devenir favorable et bien disposer l'Empereur. Le mémoire est en vérité un chef-d'œuvre. Au reste Bom-

(1) Breuner (Charles, comte de), né en 1739, mort en 1796 à Vérone, ministre de l'Empereur ù Turin, puis à Venise.

272 CORRESPOND A iNCE LXTIME

belles se tiendni bien caclié et ne sera vu que de l'Empereur qui est là avec peu de suite. Gardez cela pour vous seul.

Revenons sur nos pas. Le bonhomme m'a mandé (ju'il a reçu des dépêches par un courrier, (jui lui donnent les ordres les plus positifs pour empèclier le Pape de rien faire dans ce moment. Vous jugez par là du peu de succès de la mission du prince Victor [i). Je l'avais prévu et je vous l'avais mandé. Je lui ai écrit bien fortement, je vous le jure, sur cet article ; mais, comme de raison, cela ne le dérangera pas de son principe.

Qu'il me tarde d'apprendre le résultat de votre entrevue a^ec Vioménil ! J'aurais bien voulu que ma lettre vous fût arrivée avant de le voir, parce que je crains votre \ivacité.

Les progrès du cliangement d'opinion dans les provinces sont infiniment sensibles. Il faut les consolider pour pouvoir en tirer un bon parti, et, si vous vous pressiez trop, vous en arrêteriez l'elfct. De plus, le nom du Roi fera tout et le AÔtre ne peut être que secondaire. Voilà ce qu'il faut bien vous persuader, malgré l'encens très mérité qu'on vous donnera.

La fermentation acluelle de Paris est le dernier efTorf de la démocratie expirante; mais j'en redoute les efl'ets, car les coupables n'ont plus rien à ménager et sentent bien qu'ils sont aux bords du précipice. Ce qui me rassure, c'est qu'il y a à présent bien des Français fidèles à Paris qui veillent sur les jours delà famille royale. Et d'ailleurs les enragés, tout enragés qu'ils sont, n'oseront pas rendre votre vengeance plus légitime et plus terrible encore. Donc c'est votre absence qui est la sauvegarde de votre famille et de la monarchie. Conservez donc des jours si précieux, et pensez que le crime veille. Prenez donc des précautions (jui répugnent à votre courage, ma's qui sont

{l) Prince Victor. Le prince Vietor-Eniinnnuol, duc d'Aosto, né en 17.';9, mort en 1824, frère cailet du prince de Piémont et, après l'abdication do celui-ci, en 1805, roi di» Saiduiyno.

nécessaires. C'est votre plus fidèle ami qui vous en conjure. J'ai vu dans les bulletins de Barthes que beaucoup de missionnaires ont paru à Lausanne et qu'il y en a de partis pour Turin. Il faut que le gouvernement en soit instruit à Turin et redouble de surveillance et de fermeté.

Je ne désespère pas que Yioraénil ne vous dise verbalement desclioses qui n'ont pas pu être confiées au papier. Vous vous plaignez qu'il vienne sans un plan : mais peutêtre en a-t-il un qu'il vient combiner avec vos moyens, et d'ailleurs le projet d'aller en Flandre n'est-il pas le meilleur de tous les plans ? Le Roi et la Reine ne peuvent plus se fier à ce monstre de La Fayette, puisqu'il est notoire qu'il est réuni au duc d'Orléans; ainsi sortir de leurs mains est ce qu'il y a de plus pressé et de plus essentiel. Si Paris se refuse à la sortie du Roi. la province aura les yeux tout-à-fait dessillés, et Paris et l'Assemblée seront perdus. Si Paris est forcé d'y consentir, le reste ira sans effort et sans danger. C'est donc là un plan et le meilleur de tous. Au reste vous êtes décidé à tout entendre avant de prendre un parti; et de plus quel parti prendriez-vous, dénué des moyens que le Roi et la Reine peuvent seuls vous donner ?

Le dernier décret de l'Assemblée (1), qui soustrait à la justice les deux membres dénoncés par le Chàtelet pour les délits des 5 et 6 octobre, va révolter toute la France, si, par quelque écrit bien fait et bien répandu, vous savez tirer parti de cette imprudence. M. Ferrand peut à merveille faire cet ouvrage, et il me parait de la plus grande importance de profiter de cette circonstance qui achèvera de dévoiler les cnmes de cette Assemblée.

En tout, je suis extrêmement content des nouvelles, et j'aperçois enfin l'aurore d'un beau jour. Ne nous pressons pas, n'ayons pas une défiance exagérée contre le Roi et la Reine, n'ayons pas trop de couûance en nos

(1) Décret de l'Assemblée Nationale du 7 août 1790. Les doux membres dénouées étaient le duc d"Orléans et Mirabjau.

propres forces, moyens, et ne croyons que la moitié de ce que l'on nous promet. Voilà ce que je recommande au plus intéressant de tous les princes. Ne craignez pas un rôle secondaire, car sans vous la monarchie était perdue, et votre rôle, fùt-il moins brillant dans la terminaison des maux de la France, n'en sera pas moins grand et moins noble, si votre sagesse a dominé votre ardeur. Que personne au monde ne puisse vous soupçonner d'une ambition personnelle que vous n'avez pas 1 Un pende patience, et fout s'achemine au rétablissement de l'ordre par les eftets du désordre même. En vérité, cette coupable Assemblée paraît frappée d'aveuglement, car, si elle s'était mieux conduite dans ses perfides desseins, elle vous aurait bien embarrassé. Galonné me mandait dans sa dernière lettre : L'excès deVanarcliie en sera le terme. J'espère qu'il n'a pas changé d'opinion, et nous sommes dans l'excès de l'anarchie.

J'espère que vous correspondez toujours avec Steiger, et je le vois par un article de votre lettre qui traite de l'ordre qui sera donné aux Suisses.

Le silence de l'Espagne est d'autant plus inconcevable que les lettres écrites par le roi d'Espagne, relativement au Pacte de famille et à M. de la Yauguyon, sont bien fortes et bien prononcées, et je vois avec un plaisir vif que l'influence de M. de Montmorin n'y existe plus. C'est cet abominable petit homme qui a provoqué la dénonciation de M. le prince de Condé.

J'écris par ce courrier avec bien de l'humeur au bonhomme relativement au silence de son ami d'Espagne, et, quant à la mission à Rome, voici une des phrases de ma lettre : « Je vois que la terreur et les remords commeiicent déjà le supplice des conjurés. C'est apparemment pour prolonger le sujjjolice que Dieu suspend encore les foudres qui les écraseront, et il me paraît que le vicaire de Lieu se conforme à ses divins décrets. S'il est da7is sa confidence, je le lui passe; mais, s'il n y est pas, dites lui qu'Use déshonore en nese montrant pas,

et en laissant dégueniller les ministres de la religion. » J'ajoute que le courrier qu'il a reçu ne lui a point apporté les intentions réelles du Roi, mais les perfides manœuvres de son coupable ministre. Que puis-je dire de plus ?

Je succombe de fatigue et de sommeil et je vous quitte toujours à regret, mais mon cœur ne vous quitte jamais.

P. S. — Mon cousin me mande : « Nous n'avons pas répondu au roi d' Espagne sur les questions qu'il fait relativement au Pacte de famille. J'espère que nous serons bientôt ininis de notre insolence. La vengeance divine parait vouloir éclater sur la tête des scélérats. » Yoilà ce qu'il me mande parla poste.

Vous savez que les fédérés, en Bourgogne, n'ont pas voulu prononcer le serment et se sont retirés en silence.

Je reçois à l'instant une lettre de M. de Champcenetz qui voudrait aller reprendre ses fonctions de gouverneur des Tuileries et prendre, eu cette qualité, le logement qu'occupe son fils, ayant, lui, perdu celui qu'il avait; mais il ne voudrait pas s'exposer au dégoût de la résistance de son fils ni d'une décision du Roi en faveur de ce dernier, ce qui serait de tout point une injustice manifeste. Nous vous prions tous d'en écrire au Roi ou à la Reine, qui préféreront sans doute un homme dont les principes sont invariables et le droit positif à un polisson au moins suspect. M'"^ de Polignac prend la liberté de vous recommander vivement cette affaire. Si vous recevez une réponse, auriez-vous la bonté d'en instruire Champcenetz, poste restante à Bàle en Suisse?

M. DE YAUDREUIL AU C031TE D'ARTOIS

La confiance entre la Reine et le prince est indispensable. — Rtiuon-

276 GORRESPOxNDAXCE IMLME

cer au voyage projelé par égard pour la réputation de M"'- de Polastron. — Bernis. — Défiance de l'Espagne.

(Venise), ce 28 août 1790. N« 54.

Yoire lettre, Monseig:neur, renferme des motifs d'espérance très fondés : mais ils sont presque détruits, ou du moins fort retardés, par la lettre que vous a écrite Monsieur, car, sans le Roi et son absence de Paris, que peuton faire sans d'effroyables dangers pour sa personne et surtout pour la Reine? Mais Monsieur est-il bien instruit? Je veux me flatter que non, et qu'il ne tire les conséquences que du caractère connu du Roi. J'avoue que sa faiblesse habituelle donne tout à redouter; mais j'espère encore qu'il dissimule.

Un point bien essentiel est que l'union, la confiance régnent entre la Reine et vous. Ne croyez pas ceux qui voudront vous diviser et vous inspirer une mutuelle défiance : ceux-là sont imprudents, s'ils ne sont pas des ennemis cachés.

Je suis inconsolable de n'avoir pas vu Yioménil. Ah! passe pour ce choix au lieu des Fontbrune ! Je vois que, sans avoir reçu à temps ma dernière lettre, vous avez eu la même idée que moi, et que c'est Yioménil que vous avez chargéd'instruirele Roi et la Reine de l'arrivée de Galonné et d'en faire approuver les motifs. Mais le retour si prompt de Yioménil à Paris m'étonne et m'inquiète. Je crains fort qu'il ne soit arrêté, car il est impossible que son voyage nait pas été su et suspecté, et ce malheur serait affreux sous tous les rapports. De pareils hommes, si braves, si fidèles, sont précieux à conserver ! Mais il faut éloigner de sa pensée des craintes qui diminuent les facultés morales.

La conduite du roi de Sardaigne et ses nobles propos minspirent la vénération. Si l'Espagne ou l'Empereur entendent leurs véritables intérêts, bientôtla scène changera de face. Mais il faut avant tout que le Roi sorte d'où il est.

Bombelles n'est pas encore revenu de sa course, et cela me fait croire qu'elle a eu du succès ; car, si on n'avait

pas voulu le voir, il serait de retour. Vous sentez 1 importance de tenir cela fort secret. S'il était nécessaire à son retour de vous envoyer un courrier, il a un homme sur qu'il vous enverrait; sinon, vous ne serez instruit que par la première poste.

Ah ! Monseigneur, si vous pouvez changer la résolution actuelle du roi votre heau-père relativement à un voyage, employez-y tous vos efforts. Je ne vous répéterai pas tout ce que je vous ai mandé de Rome ; mais les mêmes raisons subsistent et sont plus fortes que jamais. Vous perdrez le fruit de toute votre conduite, et vous perdrez en même temps votre amie. Ce ne sont pas mes amis qui m'inspirent de vous donner ce conseil, carje ne suis point avec eux, et je suis venu passer avec votre amie deux jours à Venise pour recevoir et écrire nos lettres. Mais c'est d'après la plus intime conviction que mon amitié redevient sévère, (juand une fausse démarche de votre part peut compromettre votre bonheur et la réputation de votre amie. Je n'ai rien à ajouter à tout ce que je vous ai déjà dit et à ce que vous vous dites vous-même, j'en suis bien sûr. C'est de l'enfance, et votre maintien doit être grave comme les circonstances.

Le bonhomme me mande qu'il a vu le prince Victor, et qu'il vous a répondu ainsi qu'à l'abbé Marie. Vous auriez bien dû faire demander par Vioménil au roi une autorisation pour puiser là des conseils, et vous vous en trouveriez bien à cause de son expérience et de son crédit sur Florida- Blanca. Je vous avais conseillé cela plusieurs fois, et j'ignore ce qui vous en a toujours empêché. Croyez qu'on a eu tort de vous en détourner. Le chevalier d'Azara est ici, et je l'ai vu, et le verrai aujourd'hui. J'espère l'électriser ; mais Florida-BIanca est en grande défiance de vos démarchesprès de l'Angleterre, de Pitt et du roi de Prusse, qu'il croit toujours les auteurs de tous nos maux.

Je vous demande vos bontés pour le fils démon cousin (1).

(1) Le comte Pliilippe de Vaudreuil. V. les lettres du M septembre 1790 et 27 mars 1799.

278 CORRESPONDANCR INTIME

C'est par vous que j'apprends qu'il est à Turin, et je suis bien étonné qu'il ne m'ait pas écrit. Sa mère m'en avait bien pressenti ; mais cet article de sa lettre était si entortillé ( avec intention sans doute ) que je ne l'avais pas bien compris. Permettez-vous que je vous adresse une lettrepourlui ? Ce jeune homme a. dès son enfance, montré de l'honneur et du courage, et le parti qu'il a pris de luimême prouve que le germe a bien fécondé. Je suis persuadé que son frère le suivra bientôt. Tout ce qui porte mon nom sera fidèle à ses premiers serments, au devoir et à l'honneur, soyez-en bien sûr. Celui qui est parti pour la France est léger, ne sait pas rester en place ; mais, dans le moment essentiel, il sera franc du collier.

Je ne vous écrirai pas longuement aujourd'hui, parce que j'ai eu une attaque de palpitations de cœur, il y a deux jours, qui a duré d'une manière efïrayante près de trois heures. Il m'en reste une aflection nerveuse et un étoufTement insupportables. En vous écrivant, je suis prêt, à chaque instant, à perdre connaissance.

Souvenez-vous de traiter le plus que vous pourrez avec le Roi et la Reine par des hommes sûrs, qui porteront et rapporteront des choses verbales. Puységur est bon à employer en ce genre. Ahl si vous pouviez avoir une autorisation bien en forme 1

Yioménil ne vous a-t-il rien dit des Circello? Ont-ils accepté la mission? Vous ne nous en parlez pas.

Je suis obligé de m'arrêter, car je n'en puis plus. Je mets aux pieds de mon prince ma tendresse et mes hommages.

M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS

Excès de défiance. — Letlre éiiiginatique de Florida-Blanca. — L'Anglelerie et lEspague. — Pie Vi et les décrets de l'Assemblée iS'atio-

nale. — Nécessité du départ du Roi. — Les commissaires de Saint- Domingue. — Les régiments suisses. — Les jésuites. — Fontbrune. Le régiment Salm-Salm à Metz .

(Venise), ce 4 septembre 1790. K''o6.

Ail! qu'il est incommode de ne recevoir vos lettres que quelques heures avant le départ du courrier qui vous porte nos réponses ! 11 en résulte que les réponses sont faites à la hâte, heaucoup moins réfléchies, et par conséquent moins bonnes que si on avait un jour ou deux pour les dig-érer. Enfin, vaille que vaille, il faut bien répondre et me dépêcher.

Je commence par l'article Bombelles. Puisque vous avez été content, ainsi que je m'y attendais, de son mémoire et de son zèle, vous le serez bien plus encore du succès de sa démarche, et vous nous approuverez (crèvent la misère et l'avarice) devons en avoir instruit par un courrier.

Je vous ai lon2:temps prêché, Monseigneur, pour ne vous pas trop livrer aux puissances étrangères, et surtout à celles qui, par leur position, leurs intérêts, leurs rivalités, semblent ne devoir pas être les plus ardentes pour tirer la France du bourbier. Mais je vous vois à présent donner dans un excès de défiance que je ne puis approuver. Un partage, un démembrement de la France me paraît un être de raison, et je vous renvoie pour cela aux très bons raisonnements consignés dans les observations de Steiger. De plus, toute notre armée est en défection; il faut donc d'autres ressources.

Cette lettre de Florida-Blanca est un peu énigmatique; mais à travers son obscurité. j'y aperçois des lueurs d'espérance à saisir; et, à l'appui de cela, ce que Galonné a mandé à Monsieur me fait présumer qu'il v a, pour l'intérêt de la France, de l'intelligence entre l'Espagne et l'Angleterre. Une autre réflexion me conduit à le penser. Pourquoi, la paix étant sûre entre l'Espagne et l'Angleterre, ces deux puissances continuent-elles leurs armements? Galonné, parlant aussi affirmativement de TEspa-

gne, avec laquelle nous ne lui connaissions aucune accointance, me fait penser qu'il est instruit des dispositions de l'Espagne par le moyen de Pitt, et que par conséquent il y a accord et correspondance.

J'enverrai au boyihomme copie de la lettre de Florida- Blanca pour qu'il m'explique, s'il le peut, cette énigme.

Au sujet de la commission que vous avez donnée au prince Victor, je vous avais prévenu qu'elle ne pouvait pas réussir, et en voici la raison. Que le Roi chargé de chaînes et menacé des poignards ait sanctionné les abominables décrets de l'abominable sénat, il en résulte que son esclavage a rendu nulle sa sanction pour les affaires temporelles, mais qu'il n'a pas voulu exposer lui et sa famille aux crimes des scélérats. Mais, en matière de religion, le martyre est devoir, et la crainte des poignards ne doit arracher aucune démarche, aucune sanction contraires au respect dû à une religion sainte. Donc lancer sur les décrets de l'Assemblée les foudres spirituelles, ce serait les lancer aussi contre le monarque qui les a sanctionnés, et séparer de l'Église l'Assemblée qui a proposé les lois et le Roi qui les a acceptées. Le schisme devenait alors inévitable et d'une terrible conséquence. Réfléchissez-y bien. Voilà pourquoi le bonhomme vous mande qu'il sera obligé de vous être contraire. Oh ! sur ce point votre démarche n'a pas été bien réfléchie.

Je persiste toujours à croire que tout va bien, si le Roi Veut un peu s'aider; mais, s'il persiste à rester àParis,vous n'êtes pas encore au moment de vos entreprises. L'essentiel est donc de l'engager à se tirer de là, ou à l'en tirer de force, si cela est possible. Voilà ce à quoi Vioménilest plus propre qu'aucun autre.

Je ne conçois pas la répugnance du roi de Sardaigne de recevoir Galonné dans ses états. Il faut absolument vaincre cette résistance, dont je ne puis apercevoir les motifs.

J'espère que vous aurez été content des démarches des commissaires de l'assemblée coloniale de Saint-Domingue,

conduits par mon ami O'Gorman. Leurs discours au Roi, à la Reine et à M. le Dauphin sont dans la Gazette de Paris du mercredi 18 août. Cette affaire pourra avoir de g-randes suites et ouvrir les yeux des commerçants.

Vous souvenez-vous d'un mémoire que je vous ai envoyé il V a six semaines? Il était fait par Bombelles et a été envoyé en Espagne. Je ne serais pas étonné que les idées que renfermait le mémoire n'aient été adoptées, si l'Angleterre veut s'entendre avec l'Espagne. Le moyen présenté était sûr et d'une facile exécution, et réduisait sur le champ toutes nos villes de commerce. Bombelles a beaucoup d'idées, beaucoup d'instruction, beaucoup de zèle, et il ne s'ag'it que de le diriger et de le modérer: mais c'est un homme excellent.

Je ne vous ai pas parlé de la petite incommodité de votre amie, précisément pour vous prouver qu'elle, n'était absolument rien. Je vous jure quelle se porte à merveille. Quant à mes soins pour elle, consultez-la, et, mieux encore, interrogez votre cœur pour les bien connaître.

Je n'ai point reçu de lettres de mon jeune cousin de Turin, et cela m'étonne bien. Le marquis de Yaudreuil ignorait que son fils fût là, car il ne m'en parle pas. Je prends la liberté de le recommander à vos bontés, puisque vous l'en trouvez digne par ses sentiments.

S'il vient ici, ou par quel([u'autre occasion sûre, je vous prierai de m' envoyer la suite de ma correspondance, dont je veux faire. e)î élaguant, un monument historique, qui sera, je crois, intéressant par la suite.

A propos, vous ne m'avez pas du tout parlé des vers que Pauline a dû vous remettre. Ils ont été faits en rêvant la nuit, et les sentiments qu'ils expriment sont tout ce qui m'en plaît: quant au style, j'ai compté sur votre indulgence. La seconde lettre d'Archambaud (1) m'étonne infiniment, ainsi que le parti pris par Sérent l'aîné ;2). C'est

(1) Archamhaud Joseph, comte, puis duc de TalleyranJ-l'érigord, frère cadetdel'évèque d'Autun, né en 1762, mort en 1832.

(2) Sérent l'aine. Le comte Armand de Sérent (fils aîné du marquis.

notre ami Sérent qui a mandé à Bombelles le procliain retour de son lils et la joie qu'il éprouve de sa conversion. Je la désire et la crois sincère : mais. Monseigneur, une confiance précipitée serait bien impy^udente.

La défection de plusieurs régiments suisses est bien singulière, et l'avoyer aurait une belle occasion pour les redemander jusqu'après le retour à Tordre. Il faut pour cela im grand accord entre tous les cantons : mais cette démarclie serait d'un grand poids, et ces mêmes régiments, hors de l'air corrompu, deviendraient une de vos plus sûres ressources d'après votre qualité de colonel-général. Pesez beaucoup cette idée ; elle me paraît en valoir la peine.

Il faut absolument éparpiller tous les Français qui nous arrivent en foule, car Turin ne peut les contenir: mais jusqu'au moment du ralliement il faut qu'ils aillent à Milan, Parme, Gènes, Nice, et enfin qu'ils se dispersent sans s'éloigner. Oh ! il y a un grand parti à tirer de cette noble ardeur. L'honneur français a dormi; mais, puisqu'il se réveille, la France est sauvée, et les scélérats sont anéantis.

Des gens qu'il faut ménager sont les jésuites. Je sais qu'ils voulaient s'adresser à vous, et il ne faut pas les éconduire. Ils pouvaient être dangereux pour tel ou tel monarque, mais non pourles monarchies, puisqu'ils étaient les plus formes et les plus intéressés appuis d'une religion toute monarchique.

Vous voyez bien, Monseigneur, que votre rôle ne peut pas être secondaire, et que votre position le rend sublime. Qu'il soit sage, et il n'en sera que plus beau et plus utile 1 Ne croyez donc pas les gens qui veulent vous aigrir et vous donner de la défiance.

Il est bien important que Madame votre sœur soit

puis duc de Surent, gouverneur des enfants du comte d'Artois), né en 1762, marié à la seconde lille du baron de Choiseul, ambassadeur à Turin. En i78o, il était colonel en second du régiment d'Angoulême-infanlerie; en 1790, commandant de ce régiment. Il périt en 1796, en Vendée. V. plus loin la lettre du comte d'Artois du 7 mai 1796.

éclairée sur le Fonlbrune. Une confiance si mal placée déjouerait tout. Bombelles en a fortement écrit à sa bellemère, mais il ne me paraît pas qu'il l'ait persuadée. Les intrigants sont toujours sûrs de réussir près des femmes, qui en général connaissent plus les petites intrigues que les grands moyens.

Vous ne me parlez plus de Bouille. Où en ètes-vous sur son compte ? Pour moi, je n'ai pas varié, et je l'ai toujours cru excellent sous tous les rapports.

Je crois la terreur répandue dans l'auguste sénat, et j'en conclus qu'il doit en résulter de nouveaux efforts, de nouveaux crimes; mais les yeux sont ouverts, et le moment des vengeances n'est pas éloigné.

Je suis impatient de savoir comment le jour de la Saint- Louis se sera passé en France, et surtout dans la capitale. A Turin, mon prince a été l'âme de tout, et les hommages qu'on lui a rendus doivent lui avoir été d'autant plus doux qu'il les mérite. Que n'ai-je été là pour y joindre l'hommage de l'amilié ! Le roi de ^Sardaigne a été parfait pour vous et })our la circonstance, et il paraît que le succès de cette journée a été complet à Turin. Je ne crois pas que l'auguste sénat partage ces transports, en en apprenant les détails.

J'ai reçu des lettres de Pauline et de son mari. Ce qu'ils ont vu en passant à Turin les a exaltés l'un et l'autre au plus haut degré, et vous pouvez bien compter sur toute la race, dans laquelle il ne se trouve pas un seul faux frère, quoique bien nombreuse; je jouis bien de cela.

Je crains le mémoire du bailli; il. n'entend pas tout-àfait la bonne langue, donc il ne la parlera pas parfaitement. Il est au milieu des enragés, mauvaise posture pour écrire! Arrêtez ce mémoire, s'il en est encore temps.

Je n'approuve pas plus que vos gens d'affaires veuillent répondre. A qui répondre? à un sénat usurpateur? C'est donc le reconnaître, et, pardieu, ce n'est pas notre intention. Le sénat n'est rien, absolument rieti, depuis qu'il a cessé d'être États-Généraux et qu'il a voulu être Assem-

284 CORRESPO.NDAiNCE INTIME

bléc Nationale. Il ne faut pas sortir de ce dilemme.

Jo suis bien impatient d'apprendre l'arrivée de Galonné; et cet ouvrage qu'il devait faire paraître, vous n'en parlez plus !

On répand le bruit qu'il y a eu quelque insurrection en Catalogne, mais je n'y crois pas: informez-vous-en.

Je reçois une lettre du chevalier de Coigny, qui sera à Turin au commencement d'octobre. Ah! celui-là dédommage des autres î

On dit que le régiment de Salm (1) a fait des horreurs à Metz. Il avait été pur jusque-là. O'Connell ne s'en consolera pas.

Adieu, Monseigneur. Je ménage beaucoup ma santé pour la retrouver dans l'occasion; mais tant pis pour elle, si elle n'est pas bonne alors; elle n'en marchera pas moins au pas redoublé, et c'est mon cœur qui la dirigera.

P. S. — Dites à Galonné qu'il m'écrive, et qu'il écrive à mes amis. En vérité, sa conduite avec nous est incompréhensible. N'oubliez pas cela.

M. DE VAUDREUIL AU GOMTE D'ARTOIS (2

Instructions au baron de Caslelrau. — L'évêqu d'Arras. — Si le Roi quitte Paris, le prince devra rester à la tète de son armée. — Bonibelles pense au contraire qu'il devrait rejoindre le Roi. — L'évêque d'Alais. — Espagne et Angleterre. — Les provinces. — Bernis. — Noces d'Armand de Polignac.

(Venise), ce 9 septembre 1790. N« 57.

Les articles importants de la lettre que Barthélémy (3)

(1) Le régiment de Salm-Salm-infanterie, eu garnison à Metz, avait pour colonel propriétaire le maréchal de camp prince de Salm-Salm, et pour colonel le comte O'Connell.

(2) Cette lettre a été imprimée daus la Revue de la Révolution, t. IL Documents, p. 21.

(3) Barthélémy, officier-porteur du comte d'Artois,

nous a apportée, Monseigneur, et auxquels vous désirez que je réponde sont:

J^Les articles à ajouter, ou explications adonner à l'instruction que vous envoyez au baron de Casteinau.

2° Mon opinion que vous désirez savoir relativement au désir de l'évêque d'Arras de se transporter à Turin.

3" Cet article est le plus important de tous. Vous voulez savoir mon opinion sur la place que vous devez occuper, lors([ue le temps d'agir sera arrivé, et s'il vaut mieux rester avec l'armée combinée de Piémontais et de Suisses, ou aller en Flandre rejoindre votre frère (dans la supposition oij il se déciderait enfin à sortir de sa prison).

Je répondrai par ordre à ces articles, en vous renouvelant toujours l'aveu de mon insuffisance pour des objets aussi importants, et en vous donnant moi-même des armes contre les préventions de votre amitié pour moi.

1° Je commence par l'article des instructions qui seront remises par Armand au baron. Armand partira samedi M, et compte être à Vienne mardi 14. Cela vous épari;nera l'argent que coûte un courrier. Bombelles, qui est plus au fait que moi du caractère du roi de Hongrie^, de celui de 31. de Kaunitz, et des moyens de négocier, a rédigé les articles et réfiexions à ajouter à vos instructions, et les a joints à la dépêclie pour le baron. Il vous en envoie un double, et nous nous flattons que vous les approuverez.

2° Je passe à l'article de l'évêque d'Arras. Si M. de Calonne vous rejoint et peut rester à Turin, il me paraît inutile et même nuisible d'y rassembler deux liommes, qui voudront diriger et qui rivaliseront. En même temps, si Galonné ne peut pas y rester à poste fixe, il peut être très avantageux, nécessaire même d'avoir un homme aussi éclairé que l'évêque d'Arras, et d'ailleurs assez tranchant pour en imposer un peu aux ardents, et assez fort pour presser et encourager les gens timides par excès de prudence. Mais sur ce point n'est-ce pas Calonne lui-raême que vous devez consulter ? Il faut, puisque nous en sommes à cet article, discuter aussi les avantages et les incon-

vénients du caractère et des liaisons de l'évèque d'Arras. Il a été un fanatique de M. Nec'cer, est toujours dans l'intimité de M. le maréchal deCastries et duduc deGuines(l): il a une prodigieuse ambition ; il a eu beaucoup de liaisons avec le cardinal deLoménie. En même temps nous avons été témoins qu'à l'Assemblée des Notables son avis a été très prononcé contre la double représentation du tiers, et que ses principes pour la conservation de la monarchie dans toute sa pureté ont été bien et franchement mis en évidence. 11 est certain encore qu'il jouissait, avant la subversion actuelle, d'une grande réputation et d'un grand crédit dans sa province ; que j'en ai été le témoin oculaire et auriculaire quand j'ai été, il y a plusieurs années, faire mes inspections dans cette province. Voulant savoir à quoi m'en tenir sur le compte de cet évèque administrateur, dont la réputation était double, j'ai frappé à toutes les portes pour avoir des données sûres, et le résultat de mes recherches fut (jue c'était un homme très tranchant, un peu brutal, mais éclairé, actif et juste.

Je vous avoue qu'il me paraitde toute nécessité que vous ayez à la tête de votre comité un homme habitué aux grandes affaires, capable de bien monter une machine politique et ministérielle, de diriger sous vos ordres les grandes opérations, et qui puisse contenir 31. le prince de Condé sans alarmer son caractère inquiet. Galonné aurait ces avantages, et je ne vois pas pourquoi vous ne le garderiez pas avec vous, si le roi de Sardaigne désire à présent son arrivée. Mais en même temps, si vous jugez qu'il ne doit pas, qu'il ne peut pas rester avec vous, tant à cause des préventions contraires du Roi et de la Reine, que parce que vous pensez qu'il peut vous être plus utile

(1) Le duc de Guines. Adrien-Louis de Bonnièrcs, comte, puis duc de Guines, no en IToo, mort en 180G. Ambassadeur à Berlin de 1768 à décembre 1769, à Londres de 1770 à 1770. En 1789, il était gouverneur général u/ commandant de l'Artois. Ilèmigra,mais reuti'a en France sous le Consulat. De son mariage avec une Montmorency (de Flandre) il eut deux lilles, dont l'aînée épousa le marquis do Gastries. Le duc de Lauzun parle du duc de Guines dans ses Mémoires.

ailleurs, alors j'approuverais l'arrivée de l'évèque d'Arras, qui, je le crois, ne déplairait pas à la Reine.

3° J'arrive à l'article le plus important, et je commencerai par vous dire combien il est difficile de donner un conseil d'après des événements éventuels, qui peut-être, qui vraisemblablement n'auront pas lieu. J'ai de la peine à croire qu'on puisse décider le Roi à sortir de Paris, à moins qu'on ne l'enlève par force. Mais enfin, s'il y consent, est-ce en Flandre qu'il ira ? Sera-ce en Normandie ? Cette dernière province est encore plus près de Paris, me paraît bien disposée, peut facilement communiquer à la Flandre, oiî seront les forces de l'Empereur, par la Picardie, qui est bien intentionnée, et je crois que ce parti serait le meilleur de tous. Sera-ce en B'ranclie- Comté ? La traverse du royaume est bien longue poury arriver, et, si Besancon paraît bien disposé (ce qui est encore incertain), Dole est la ville du royaume le plus gangrenée; ainsi ce parti me paraît très dangereux.

Mais enfin, pour partir d'une base fixe, supposons que le Roi aille en Flandre; l'état de la question est de savoir si vous devez le rejoindre, ou rester avec l'armée combinée de Piémont, des Suisses et des Français qui se réuniront à vous (1). Je ne sais si les résultats de votre lettre, où cet article est fort bien discuté, m'ont décidé, ou si c'est d'après mes propres calculs, mais je pense que la diversion de l'armée piémontaise ne sera puissante qu'autant que vous y serez en personne; que la noblesse de la Franche-Comté, duDauphiné et du midi de la France se rangera sous vos drapeaux et non sous ceux de M. le prince de Condé: qu'en votre qualité de frère du Roi et de colonel-général des Suisses, vous aurez une prépondérance que M. le prince de Condé ne peut avoir; que l'amitié que le roi de Sardaigne a pour vous sera électrisée

(1) En date duo septembre 1790, Fersen (t.I, p. 81) éciivaitau roi de Suéde : « Il paraît qu'on craint beaucoup que M. le comte d" Artois ne veuille ayir et qu'il n'entre en France pour se metti-c à la tête des mécontents du Languedoc. » Cf. page ^13. note 1.

par votre présence réelle, et que les bonnes intentions pourront se refroidir par la présence de M. le prince de Gondé, que le roi votre beau-père n'aime pas. Je pense encore que vous aurez plus d'influence sur les partis que prendront le Roi et la Reine de loin que de près: qu'une fois réuni à votre famille, l'intrigue sera en activité pour erapèclicr votre influence , et qu'à la tête d'une armée et entouré d'une nombreuse noblesse qui aura repris courage, vous serez plus écouté, plus ménagé: que les intérêts de la monarchie, de la noblesse et du clergé, qui en sont les vrais soutiens, seront plus respectés; et qu'enfin il ne s'agit pas seulement ici de sauver le monarque, mais bien de conserver la monarchie dans toute sa pureté.

Bombelles pense d'une manière contraire, et croit que vous ne devez pas balancera rejoindre votre frère partout où il sera: que c'est votre premier devoir et le parti le plus avantageux à prendre non seulement pour le bien de la chose en général > mais aussi pour votre intérêt particulier: il croit que. quel que soit pour vous le juste dévouement de la noblesse, du moment où le Roi sera dans un lieu quelconque, dans une ville ou dans un camp, c'est là où toute la noblesse arrivera d'un bout à l'autre du rovaume; que c'est toujours sous les étendards du maître que les nobles doivent marcher, et qu'entouré là de toute cette noblesse qui vous chérit, vous honore et vous devra son existence, vous jouerez le plus beau et le plus utile de tous les rôles ; que votre présence auprès du Roi sera nécessaire pour le fortifier, arrêter les intrigues, et lui faire jouer dignement le personnage d'un grand Roi, qui punit les coupables, les auteurs des crimes, et pardonne à un peuple égaré dès qu'il rentre dans son devoir. Il pense encore qu'à la tête d'une autre armée que celle du Roi, vous serez accusé, soupçonné d'ambition, au lieu qu'en vous rendant auprès du Roi, en donnant le premier l'exemple de la soumission à son pouvoir légitime, vous consacrerez votre loyauté, et vous acquerrez des droits éternels à sa confiance, à sa reconnaissance et à celle de la Reine.

II calcule encore que le voisinage de la Picardie, de la Normandie, et, par communication, de la Bretagne endent la position de la Flandre la plus essentielle, et €|ue les forces de l'armée de l'Empereur, soutenues et en môme temps surveillées par tous les Français qui se réuniront à vous en Flandre, y nécessitent votre présence.

Mes amis, malgré la force de ces raisons, pensent comme moi ; mais vous voyez que je vous dis avec franchise le pour et le contre.

Vous allez avoir un comité, fortifié par l'arrivée de Galonné ou celle de l'évêque d'x4.rras, et vous vous déciderez d'après les circonstances qui peuvent varier, d'après les lumières de votre comité et les vôtres que les événements agrandissent chaque jour, et surtout d'après la voix intérieure de votre conscience, qui vous dictera toujours ce qu'il y a de mieux à faire.

Je crois avoir plaidé les deux causes avec la bonne foi qui est mon caractère distinctif.

Je reviens à l'évêque d'Arras. C'est lui qui est désigné par le numéro 84, et je l'ignorais jusqu'à ce moment. Votre amie, en m' apprenant que c'est lui que ce numéro désigne, m'a éclairé sur un point important. C'est Calonne lui-même qui vous annonce l'arrivée de Tévèque d'Arras pour le 10 ou le 13; donc il approuve et conseille même que vous le receviez. Ainsi cela ne souffre plus de difficulté, et d'ailleurs il sera à Turin aussitôt que ma lettre.

Votre amie vient aussi de me parler du désir que vous témoigne l'évêque d'Alais (Bausset) (1) de vous rejoindre, et que vous la chargez de me consulter sur cela. Je ne connais pas personnellement l'évêque d'Alais ; mais je sais que c'est un homme de beaucoup d'esprit, dans les meilleurs principes, très fiable dans tous les points, et il ajoute à ces qualités le talent de bien écrire. Il joint à l'intérêt, à celui du clergé, le ressentiment de ce qu'a éprouvé son

(1) L'évêque (ÏAIais. Louis-Fram^ois de Bausset, né à Pondichéry en 1748, sacré le 18 juillet 1784, cardinal eu 1817, mort en 1824. Il est surtout connu comme biographe deFénelou et de Bossuet.

290 CORRESPONDA-NCE INTIME

digne oncle, mort victime de ses devoirs et de son fidèle attachement à la monarchie. C'est, je le crois, sous tous les rapports, un homme excellent à admettre dans votre comité, et je crois qu'il conviendra à Galonné.

Je viens de recevoir une très longue lettre du bonhomme en réponse à celle que je lui avais écrite. Tout en désapprouvant le silence et la réticence de Florida-Blanca, il l'excuse par les embarras de tout genre, personnels et ministériels, quïl a éprouvés ; il m'ajoute: Lépreux ne doit plus se jeter à sa tête; mais il ferait mal, et très mal, de s'en i^laindre. Noire petit comité romain tâchera de faire le reste, quand Vincendie de Madrid ne fumera plus. Les lettres de Gênes disent que l'incendie de Madrid était annoncé, ainsi que celui de plusieurs villes d'Espagne. On en accuse, et non sans raisons, la propagande de Paris. Get incendie a été épouvantable : toutes les maisons de la grande place, celles du commerce, et les boutiques qui l'environnent ont été réduites en cendres. Gette perte est évaluée à des sommes immenses.

Où Galonné prend-il que la guerre aura lieu entre l'Espagne et l'Angleterre"? Les opinions de Rome et de Venise sont bien différentes. Je sais même par M. de Las Casas que l'Espagne fait préparer et armer une prodig-ieuse quantité de chaloupes canonnières qu'il ne croit pas offensives contre V Angleterre, et cet ambassadeur croit l'Espag-ne très occupée de nous. Ahl qu'il serait avantageux que M. de Las Casas lût nommé ambassadeur à Turin! Je vous avais mandé devons en occuper, et vous ne m' avez jamais répondu à cet article.

Mais où est Galonné? Qui l'empêche d'arriver? Vous ne nous donnez aucune explication sur cela.

Le bonhomme me mande dans un autre article de sa lettre : a Je connais parfaitement bien V esprit de nos « provinces et Vesprit national actuel, totalement dégé- 4 nèré, mais qui commence à s' éclairer et qui s' éclairera a toujours davantage ptar les injustices, les atrocités, et (t la déraison totale de l'auguste aréopage. Rien n'est

(. sans doute phcs urgent que Vétat actuel; et cepend dant il ne p)eut changer que par le ptrogrès des lu- « mières et faction p,-ogressive de la vérité et du bon « sens. »

Il me paraît qu'il a été plus content de votre lettre au Pape que du mémoire. Les moyens proposés étaient inadmissibles, et Pie YI n'est pas un Sixte-Quint, à beaucoup près. Le négociateur, quoique fort raisonnable, est bien jeune et bien peu versé dans les affaires pour une cour astucieuse et sévère. Tout ceci pour vous seul, je vous en conjure.

D'autres lettres de Rome me mandent que le peuple romain est si irrité contre les Français et qu'ils y sont tellement en horreur, que, sans le crédit dont le cardinal jouit dans cette ville et sa considérciion personnelle qui en impose, on y verrait une nouvelle représentation des Vêpres siciliennes. Voilà cependant ce qu'a produit notre infâme révolution, le mépris pour les Français, autrefois enviés, mais estimés. Cette honte est d'un poids insupportable. Ah ! puissions-nous bientôt effacer la tache que des monstres ont répandue sur la nation entière; puisse mon prince en avoir tout le mérite et toute la gloire !

La lettre du bonhomme est, malgré quelques réflexions que ses lumières et son expérience pour les affaires lui inspirent, pleine d'admiration pour vos qualités aimables et essentielles, pour votre suite et votre courage. Après le premier moment passé, c'est un homme de ce poids et de cette considération qu'il faudrait en chef, l'évêque d'Arras pour les sceaux, Calonae pour les finances, et M. de La Vauguyon pour les affaires étrangères. Avec un tel ministère, la France reprendrait bientôt tout son éclat.

N'oubliez pas M. de Narbonne dans le nombre des officiers généraux à employer.

Ah! que j'ai d'impatience de savoir ce qu'aura opéré le baron de Vioménil, et de le savoir arrivé sain et sauf, ainsi que vos dépêches !

Il y a une association de loyalistes (1) citée dans les bulletins de Barthes qui paraît donner du tintoin à notre sénat; mais je n'aime pas qu'ils se nomment les loyalistes, au lieu de s'appeler les royalistes. Nous ne savons plus parler bon français.

A propos, je vous envoie une chanson qui me paraît bonne pour les circonstances et propre à être répandue dans les régiments. N'en devinez pas les auteurs; mais faites en usage, si cela vous paraît utile, même avec les notes.

La noce (2) s'est fort bien passée, mais il y manquait l'âme de notre bonheur, notre cher prince. Armand est comme Tantale au milieu des eaux, dévoré par la soif. Aussi le fait-on partir pour abréger son supplice. Sa jeune épouse est la réunion, de toutes les grâces et de tous les talents. Il faut qu'il soit bien honnête homme pour tenir la parole qu'il a donnée.

Je me mets aux pieds de mon cher prince, et je suis bien sûr d'être dans son cœur, comme il est dans le mien. Toute la colonie lui en dit autant.

Je prends la liberté de mettre dans votre paquet ma réponse à Séreiit.

M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS

Nouvelles de MM'"^^ de Polastron et de Polignac. — Mémoire sur les lînances du prince . — Archambaud de Périgord.

(Venise), ce M septembre 1790. N" o8.

Je ne vous écrirai qu'un mot. Monseigneur, pour vous

(1) Loyallslcs, expression éminemment anglaise, par laquelle on désigne toute personne professant des sentiments de lidélc sujet.

(2} La noce. Celle d'Armand de Polignac, qui eut lieu à Venise lu 6 septembre 1790.

donner des nouvelles de votre amie, qui a eu une petite indigestion hier matin; mais elle en est absolument quitte et se porte à merveille aujourd'hui. Elle a dormi d'un très bon sommeil, et cette incommodité est à présent comme non avenue.

]\jme ([q Polignac a été beaucoup plus malade hier dans la nuit ; elle a eu des coliques et des vomissements, causés par l'abondance des humeurs; elle a pris ce matin de l'émétique par ordonnance de son médecin, qui nous assure que cela n'aura aucune suite. Je crois en effet qu'elle n'aura pas de maladie ; mais il n'en est pas moins vrai que les chagrins ont terriblement altéré sa santé, et que mon pauvre cœur est brisé par tous les côtés.

Je vous supplie, Monseigneur, de vouloir bien me rendre un petit service. Le marquis de Yaudreuil, croyant son fds avec moi, m'a envoyé un mandat de deux mille vingt et une livres seize sols huit deniers, tiré sur le duc de Polignac, dont le marquis de Vaudreuila remis à Paris le montant à M. du Mousseau, qui loge à l'hôtel de Matignon. Comme le change est fort cher à Venise et qu'il faudrait encore supporter la passe d'une lettre de change de Venise à Turin, le duc de Polignac m'a conseillé de vous envoyer le mandat, en vous suppliant d'en payer le montant à mon jeune cousin en retenant le change suivant le cours du jour à Turin, et ensuite de renvoyer ce mandat à vos gens d"aff"aires, qui s'en feront rendre le montant par M. du Mousseau, à qui ils remettront ce mandat. M. du Mousseau en sera prévenu. Par ce moyen vous éviterez bien des frais, qui ôteraient à mon jeune cousin une partie de son petit trésor, qu'il destine à être en état de vous suivre. Je préviens le petit Vaudreuil et son père de ce que j'ai l'honneur de vous demander.

J'ai lu le mémoire adressé au Roi par la commission établie pour l'administration de vos finances (1) ; et j'avoue que

(1) Lettre au Roi et observations de la commission établie pour l'administration des finances de M. le comte d^ Artois, fils de France, frère du Roi, 1790 (par MM. de Montcrif, de Montchevrel, Danjou, de Cheveru, de

29i CORRESPONDANCE INTIME

j'en ai été extrêmement content. Votre amie me dit que vous n'en n'êtes pas aussi content, et cela m'étonne. Cette lettre est adressée au Roi, et point à l'Assemblée, n'est nullement contraire à vos invariables principes, et établit, de manière à rassurer vos créanciers, vos droits réels. Je trouve cette lettre infiniment adroite dans les circonstances, et elle pourra par la suite vous être fort utile pour réclamer vos droits de succession, que V auguste sénat annule pour l'avenir, mais qu'il n'a pas pu infirmer pour le passé en donnant à son sublime décret un effet rétroactif. Ce mémoire constate même les justes réclamations que vous aurez à faire dans la suite, et prouve que les prétendues grâces exagérées que le Roi vous a faites n'étaient que l'acquit d'une partie de vos droits.

Votre amie m'a dit que M. de Montbazon (1) et le prince de Léon (2) se rendaient garants de la bonne foi d'Archambaud. Je ne pense pas que vous deviez fermer tout retour à ceux qui, n'ayant pas marqué personnellement dans la révolution, voudraient se ranger aux vrais devoirs de tout gentilhomme. Quelle qu'ait été la conduite de l'évèque, cela ne doit pas influer sur son frère, s'il se repent. J'aimerais mieux qu'il ne vint pas à Turin, et, si vous pouvez l'en dissuader encore, faites-le ; mais, s'il y arrive, employez tous vos droits pour empêcher une esclandre, qui serait fâcheuse, peut-être injuste.

Je n'ai rien à ajouter à tout ce que je vous ai mandé par le marquis que le renouvellement de mon respect, dévouement et tendresse pour mon cher prince.

Voulez-vous bien vous charger de cette lettre pour mon

la Madeleine et de Bonnières). S. 1. n. d., in-4o, lo pp. cliiffrées et 8 feuillets non cliifTrés.

(1) M. de Montbazon. Louis-Armaad-Gonstantin, appelé d'abord le chevalier do Rolian, puis prince de Montljazon, frère du cardinal de Rohan, né en 1732, vice-amiral en 1784, guillotiné le 24 juillet 1794.

(2) Le prince de Léon. Alexandre-Louis-Auguste de Rohan-Chabot, depuis 1814 duc de Rohan, né en 1701, rejoignit le comte d'Artois à Turin en 1790, fit la campagne de 1792 dans l'armée des Princes et fut mis, en décembre 1794, à la tète des cadres bretons et poitevins formés à Jersey. La Restauration le fit pair de France et lieutenant général. Mort en 1816.

jeune cousin ? Et voulez-vous bien me permettre de vous le recommander? Il est digne de vos bontés par l'envie qu'il a de les mériter et par l'honneur qui fait bouillir son jeune sang.

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