‹ Correspondence intime du Comte de Vaudreuil et du Comte d'Artois pendant l'émigration (1789-1815);Chapitre 20 sur 25 · DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS · texte numérisé non relu

DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS

V'allongae. — Affaire de Nancy. — Gustave III. — Caloiine joué par Pitt.-- L'Allemagne pour prix de ses secours réclamera l'Alsace et la Lorraine. — Bouille et le maréchal de Broglie. — L'archiduchesse abbesse d'Insprûck. — De nouveau l'affaire de Nancy. — Bernis. — Nécessité d'un accord entre la Reine et le prince. — Loménie. — Galonné. — Les milices et les troupes de ligne. — Menaces faites au Roi et à la Reine à Saiut-Gloud. — Inexplicable silence de la Reine envers M™^ de Polignac.

(Venise), ce mercredi 15 septembre 1790. N" 59.

]\£me Je Polignac s'intéresse vivement à M. de Vallongue(l). administrateurdes postes, et il le mérite, parce qu'il est dans les meilleurs principes. On ne conservera que quatre administrateurs des postes, qui sont à la nomination du Roi, et, quoique M. de Yallongue pense bien que ces arrangements ne dureront pas longtemps, il désirerait être un des quatre conservés, afin de toujours tenir à cette administration. M"*' de Polignac n'est pas à portée de lui être utile en écrivant elle-même; mais elle désirerait que vous accordassiez votre protection à 31. de Vallongue, sans parler du tout de l'intérêt qu'elle y prend. Ne pourriez-vous donc pas, 3Ionseigneur, en écrire au Roi et à la

(1) Vallongue (Louis-Casimir de). Le duc de Polignac, en sa qualité de directeur général des postes, relais et messageries de France, avait été le chef direct de M. de Vallongue ; de là l'intérêt que lui portait M^^ de Polignac. Feuillet de Coxches (t. I, p. 160-161) dit qu'il possède unecurieuse correspondance adressée par M. de Vallongue au comte d'Adhémar, ambassadeur à Londres.

Reine on votre nom, comme connaissant le mérite et la fidélité de M. de Yallongue ? C'est un homme extrêmement honnête et rempli d'esprit et de talents, dont vous pourriez même vous servir utilement. Vous ferez un extrême plaisir à M'^e de Polig-nac, si vous pouvez obtenir qu'il soit conservé, mais sans parler d'elle.

Nous venons de recevoir une protestation du maréchal de Broglie, imprimée à Trêves, du l*"" août, sur le décret qui prononce l'abolition de la noblesse héréditaire. Cette protestation est fort bien faite, et aura peut-être l'avantage de réveiller l'honneur engourdi de la noblesse française.

Le bruit se répand que M. de Bouille a été obligé de livrer un sanglant combat à Nancy, et qu'il y a eu douze ou quinze cents hommes tués à cette occasion. Cette expédition doit devenir importante d'une manière ou d'autre, et je crois toujours M. de Bouille fidèle à l'honneur et au Roi. Il a en son pouvoir une belle occasion d'être utile, et jamais on n'a plus été le maître de se faire faire maréchal de France et de devenir une des premières causes de lacontre-révolution. J'attends avec impatience des nouvelles de la suite de cette afïaire. Tâchez d'en être bien exactement informé, car rien n'est plus important.

L'émétique a fait beaucoup de bien à madame de Polignac, et elle en avait un furieux besoin. Elle avait une prodigieuse quantité de bile fermentéc, et le chagrin la renouvelle sans cesse. Je ne suis pas du tout content de son état: mais ne lui en parlez pas, parce que vous savez à quel point elle se frappe. Pour moi, je suis depuis quelques jours en apoplexie; je m'endors à tous les moments de la journée, et ma tête est lourde et douloureuse.

Nous allons vendredi déjeuner tous avec l'archiduchesse abbcsse d'Inspriick (1). Elle a témoigné beaucoup de regrets de ne vous avoir pas vu à votre passage à Inspriick; on la dit une fort bonne personne.

Saurons-nous par le premier courrier des nouvelles de

(1) Marie-Elisabeth (sœur de Marie-Anloinelte), née en 1743, intronisée abbesse en 1781, morte en 1808.

l'arrivée de Yioménil ? Cela ne me paraît pas encore possible, et nous en brûlons tous d'impatienee.

Voilà la paix du roi de Suède faite. Qui nous empêcherait à présent d'écrire à ce héros couvert de gloire, et dont vous avez reçu une lettre si noble et si aimable? Cela me paraîtrait très à propos, et la Russie ne peut plus en être choquée.

Je crains beaucoup que les préparatifs ordonnés par cette maudite Assemblée pour soutenir l'Espagne ne soient plus contraires que favorables à la bonne cause. On vient d'arrêter ici dans un couvent de capucins un missionnaire de la propagande, qui avait une barbe postiche. On le croit à présent au fond de la mer, occupé à corrompre les poissons.

Galonné a donc été trompé, joué parPitt? Sans être bien politique et bien prévoyant, j'avais jugé la balle (1), et je vous avais toujours mandé que cette générosité de l'Angleterre était contre nature et contre toutes les règles de la politique ; en conséquence je n'ai jamais voulu y croire. La conduite actuelle de l'Angleterre avec l'Espagne doit ouvrir tous les yeux sur l'ambition de ces orgueilleux insulaires et sur leur désir de se venger de la guerre d'Amérique. L'Espagne finira par s'arranger avec l'Angleterre, par faire avec cette puissance un traité de commerce, et la France , qui a trahi tous ses alliés, sera à son tour trahie par tous. Je vois bien noir pour l'avenir, même dans la supposition que le pouvoir monarchique sera bientôt rétabli. Cette proposition vague du prince de Darmstadt m'est revenue vingt fois dans la tète. On dit déjà dans l'Allemagne que, pour prix des secours dont nous avons besoin, il est nécessaire que nous renoncions à l'Alsace et à la Lorraine; ce qui déciderait les autres puissances, même amies, soit par d'anciennes prétentions, soit pour établir la balance, à nous arracher d'autres provinces et à nous réduire à l'é-

(1) Jugé la halle. Veut dire au figuré prévoir quel tour une affaire prendra.

298 CORRESPOiNDA.XCE LNTIME

tat misérable (les rois Je Soissons. C'est pour ce danger, qu'il nous faudrait, Monseigneur, toute ratlention d'un conseil vraiment politique, et pour cela il faudrait Q*'en reviens là) obtenir une autorisation formelle du Roi pour le cardinal, car en politique, celui-là en sait plus que les autres, et il est inférieur en administration; chacun sonmétier.

J'ai fait de grandes réflexions sur la conduite de Bouille à votre égard, et il n'a pu m'entrer un moment dans la la tète qu'un si brave homme pût être infidèle à son devoir; mais voici ce que je pense. Dans les commencements la Reine ne vous donnait pas toute la confiance qu'elle paraît vouloir vous donner à présent; Bouille est ami intime d'Esterhazy, était tout-à-fait livré à la Reine, et n'avait ni l'ordre, ni la permission de s'ouvrir à vous. Voilà, je crois, la cause de cette réticence que vous en avez éprouvée; et vous avez fait une grande faute, en vous plaignant de lui au prince Henri, qui méritait moins que lui votre confiance. Il vous serait bien important d'avoir sur cela des éclaircissements positifs. Au reste, l'expédition dont il vient d'être chargé va donner la mesure de son talent et de sa fidélité; dès qu'une fois les troupes ont tiré des coups de fusil, elles deviennent ardentes et incorruptibles. Le noyau que commande à présent Bouille peut décider de tout, s'il a talent et volonté et pour peu que le Roi veuille s'aider. Ah! les nouvelles de Yioménil, qu'elles seront importantes! Mais, si on n'emploie la force, on n'obtiendra rien relativement au départ de Paris.

Je m'arrête jusqu'après l'arrivée de votre courrier.

Le bruit se répand qu'à Aix-la-Chapelle tous les Français voyageurs méditent des croisades pour venger les affronts faits à la monarchie et à la noblesse, et que le maréchal de Broglieserale chef de ces croisés. Vous devez être instruit si ces bruits ont quelque fondement, et en tout je suis surpris que vous ne correspondiez pas avec le maréchal de Broglie. Si vous commandez une armée, il serait de bonne grâce à vous de le prendre pour votre guide, et cette réunion doublerait la confiance de l'armée.

Il vous aura sûrement envoyé sa protestation. Je suis facile qu'il appelle l'Assemblée les représentants de la nation; ils ont cessé de l'être depuis qu'ils ont trahi leurs cahiers, faussé leurs serments, et détruit les bailliages, de qui ils tenaient leurs pouvoirs.

Ce vendredi.

Nous avons été déjeuner ce matin avec l'archiduchesse abbesse d'Insprûck sur son passage à iMestre. Elle a beaucoup de l'air de la Reine et encore plus de feu l'Empereur. Elle m'a dit avoir beaucoup regretté de ne vous pas voir à votre passage à Inspriick, mais qu'elle n'en avait pas la permission, et qu'alors elle était peu libre de ses volontés. Elle a été sur le chemin dans la foule pour vous voir, et croit avoir été remarquée par vous à son air de famille. Elle a témoigné beaucoup d'attachement pour sa sœur la Reine de France, dont elle a regardé le portrait avec beaucoup d'intérêt; celui du Roi n'a pas paru lui faire la même impression.

On voit déjà dans la Gazette de Leyde et celle du Bas- Rhin des détails sur ce qui s'est passé à Nancv, et j'y ai lu un discours de M. Brissot de Warville, qui veut que M. Bouille soit appelé à la barre de l'Assemblée pour y être entendu et confronté avec des soldats des régiments rebelles ; il ajoute : « Gomme le Roi n'a plus ni sujets, ni 50^(i«(f.s, comme il n'est que la premier citoyen, q\c., etc., » et mille autres imprécations de ce genre. Ah île temps des vengeances, ou plutôt de la justice n'arrivera-t-il point ? Je suis bien convaincu que Bouille n'a jamais été démocrate; mais ceci l'en corrigerait; il faut bien à présent qu'il soit tout-à-fait prononcé. Il me tarde d'être à ce soir pour lire ou plutôt pour dévorer tout ce que vous me manderez.

Le bonhomme m'a mandé qu'il a reçu une très bonne, excellente lettre do l'abbé Marie, auquel il a dans sa réponse fait quelques observations importantes.

Le bonhomme a aussi reçu une lettre de l'abbé Maury,

qui lui mande que tous les hons citoyens tournent leurs vœux vers lui, qu'il est seul capable de relever la monarchie et d'en imposer par le poids et l'éclat de sa considération personnelle et de ses connaissances en politique. Je crois toujours que l'abbé Maury a raison. Je vous quitte jusqu'à ce soir.

Ce samedi 18 septembre.

Rien ne présente plus tous les contraires à la fois que votre lettre, Monseigneur, et je ne sais à quoi fixer mes idées.

Je commence par des réflexions sur l'événement de Nancy et sur la conduite de Bouille, et je vous renvoie à ce que je vous mande à la fin de la sixième page de ma lettre, commencée avant d'avoir reçu la vôtre. Je ne vois que cette manière d'expliquer la manière dont Bouille s'est conduit avec vous, et, à votre place, je ferais tout au monde pour savoir par la Reine elle-même si les conjectures que je vous communique ont quelque fondement. Si la Reine veut tromper, elle sera trompée ellemême et finira par se perdre. Ici la plus grande franchise, une confiance absolue, un parfait accord entre elle et vous sont plus que jamais nécessaires. Je trouve que Monsieur varie beaucoup dans l'opinion qu'il a, et qu'il vous donne de la Reine. Ce que vous en avait dit Yioménil était plus prononcé et plus consolant. Les nouvelles que vous recevTcz deVioménil seront bien intéressantes et serviront de base à toutes vos opinions.

Se pourrait-il que la confiance pour le cardinal de Loménie fût revenue 1 Je ne puis le croire; ce serait vouloir se précipiter dans un péril et une honte également funestes. Mais ce que je sais, c'est qu'à Florence ce cardinal disait à M. de Fontana(l), homme célèbre : « Quelque chose qiCon fasse, je rentrerai bientôt en France, et

(1) Foniana (L'abbé Félix), naturaliste italien, né à Pomarolo (Tyrol) en 1730, mort à Florence en 1805.

j'y serai premier ministre. » C'est par M. de Fontana lui-même que j'ai su cela. Le premier point de la prédiction est rempli; mais le second me parait de toute impossibilité. Cependant 3Iazarin, Mazarin...

Votre comité a fort bien fait de s'opposer aux premiers mouvements de votre loyauté relativement aux projets des loyalistes, puisque vous n'en êtes instruit que par Monsieur; mais, dès qu'ils seront plus constatés, il me parait impossible que vous n'en instruisiez pas le Roi. la Reine et l'Empereur. En attendant, il faut que Monsieur travaille de tout son pouvoir pour donner une direction pluslégitime à une loyale association, qui veut détruire la nouvelle constitution et rétablir l'ancienne.

Il ne peut y avoir de Régent tant qu'il existe un Roi, et un pareil projet mettrait le royaume en feu, armerait toutes les puissances de l'Europe, et serait combattu par tous les sujets fidèles. Votre cœur est trop pur, j'en suis bien certain, pour adopter une pareille horreur; mais vous devez être comme la femme de César, insoupçonnable ! Sur ce point n'en croyez que le fond de votre cœur et de votre conscience, et redoutez les conseils des gens ardents et ambitieux. Avec de l'esprit on donne au crime même l'apparence des bonnes intentions et de la vertu, et on se sert en ce cas-là habilement de la cause de l'intérêt public. Votre bon esprit saura démêler les pièges qu'on vous tendra à ce sujet, et votre âme repoussera tous les conseils perfides et astucieux.

J'attends l'arrivée de Calonne et do Tévêquc d'Arras avec grande impatience. Mais il me paraît trop clair que vous avez été joué par l'Angleterre, Pitt et la Prusse, et que Calonne en est embarrassé, puisque c'était la base de ses projets. 11 vous éclaircira lui-même ce point essentiel, car il est aussi franc qu'éclairé, et personne ne convient mieux que lui qu'il s'est trompé. C'est le propre des hommes supérieurs; il n'y a que les gens médiocres qui soient entêtés, et ne conviennent jamais qu'ils se sont trompés.

Je n'aime pas cette conversation de Kaunitz avec 72;

mais celle de Circello me rassure un peu. J'en concluerais comme vous qu'il y a entre Kaunitz et le Roi et la Reine quelque chose qu'on vous cache, et que Bouille pourrait bien être dans la confidence entière. En vérité cette réticence avec vous, connaissant votre loyauté, est bien coupable et peut-être bien nuisible: mais, de grâce, ne vous dépitez pas, n'en prenez pas trop d'humeur, et, à force de franchise, ramenez la confiance et forcez les par vos procédés à vous donner les moyens de les servir. On dit 31. de Mercy parti de Paris pour rejoindre le roi de Hongrie. Je crains que cet homme ne dérange tout ce qu'avait opéré la conversation de Bombelles. Ah! combien rintrisTue nuit aux grandes affaires! Mais les caractères ne se changent pas; opposez-y patience, courage, loyauté et franchise. De quelque manière que vous serviez le Roi, votre rôle sera toujours le plus beau de tous.

Je crains beaucoup l'effet que va produire l'exemple donné par les milices nationales. En voilà assez pour exalter des tètes françaises et pour effrayer les puissances qui pourraient donner des secours. Si cette réunion de troupes de ligne et de milices nationales a marché avec tant d'ardeur contre des rebelles aux décrets de V Assemblée et par les ordres de l" Assemblée, que ne feront-elles pas contre des troupes auxiliaires au fond, mais qu'on fera recrarder comme ennemies? Cette réflexion est bien grave et bien faite pour être méditée par vous.

Le départ du Roi de Paris est plus instant que jamais, et lèverait toutes les difficultés. Voilà à quoi il faut s'attacher par-dessus tout: car, sans ce préambule, tout languira, tout fera long feu, et tout aura des dangers atroces pour le Roi et la Reine. Puisse Yioménil opérer cela de force, s'il ne le peut pas autrement! Ah ! combien ses nouvelles seront intéressantes ! M™^ de Bombelles reçoit une lettre de M"® Elisabeth, qui lui mande du 6 septembre : « T espère que ta morale sera goûtée sous peu de temps « (le départ) : je crois en apercecoir des symptômes. » Et plus bas elle ajoute : « Paris est dans U7ie effer-

vescence terrible, mais nullement dangereuse ; au contraire (1). » Ne vous mande-t-elle pas la même chose? En ce cas, pourquoi ne nous en dites-vous rien?

Nous n'avons reçu aucune lettre de Paris par ce courrier, et c'est par ce que vous mandez à votre amie que je sais l'arrivée de Pauline, dont je n'ai eu aucune nouvelle depuis Lausanne. Je n'en ai pas eu non plus ni du marquis de Vaudreuil, ni de mon homme d'affaires, ni de deux autres personnes qui m'écrivent tous les courriers. Il y a beaucoup à parier que les lettres ont été arrêtées, et qu'il y a un courrier en retard, ce qui est inquiétant d'après la fermentation qui régnait à cette époque; je suis convaincu que nous recevrons un courrier de vous la semaine prochaine.

Les menaces, renouvelées à Saint-Cloud pour faire peur au Roi et à la Reine, sont toujours la même marche employée avec succès par les enragés. Une heure de courage sauverait le royaume, et mettrait le Roi et la Reine en sûreté ; mais, par un trompeur effet de la peur, ils restent volontairement dans un péril continuel et certain ! Je crois la bombe prête à éclater; puissent ses éclats ne frapper que les coupables!

La démission de M. Necker me paraît acceptée: mais lasscra-t-on aller ainsi le plus criminel de tous?

J'ai de la peine à croire que la Reine se raccroclie à Mirabeau; mais cependant, s'il était vrai que la Reine correspondît avec le Loménie, tout me paraîtrait croyable, et ce sont là les moyens de cet intrigant. D'ailleurs le silence total que la Reine observe avec nous (2) est inexplicable.

Je ne suis pas très content de tout ce que vous mande

(1) C'est bien la lettre qui est imprimée dans Feuillet de Conchks, t. I, p. 350, mais la première phrase citée par M. de Vaudreuil ne se trouve pas dans le texte imprimé.

(2) Avec nous, ou plutôt avec M™" de Polignac. En effet, nous savons par la comtesse Diane de Polignac (Mé?«o/re.?, p. 84) que la duchesse reçut le« deux dernières lettres de la Reine à Rome, et que depuis son départ de Rome il n'en vint plus.

304 CORRESPONDA.XCE INTIME

Steiger. Rien n'est clair; tout est vague, et vous savez qu'il est fort lié avec la Prusse et l'Angleterre, qui vous ont joué.

Ah! mon cher prince, que de pièges on tend à votre loyauté! Que je regrette de n'avoir pas plus de talents et d'expérience pour vous guider dans le tortueux dédale de la politique ! Mais des âmes franches comme la vôtre et la mienne sont faciles à tromper, et, quant à moi, je reconnais bien de bonne foi l'insuffisance de mes moyens. Ce n'est qu'en tremblant que j'ose hasarder quelques réflexions dans une si grave circonstance.

J'ai dit à mes amis toutes les choses aimables que vous me dites pour eux; leurs vœux, leurs sentiments pour vous sont les miens. C'est vous dire qu'ils vous aiment bien tendrement.

P. S. — C'est avec les convulsions d'une colique affreuse que je vous écris depuis une heure; mais je suis obligé de finir.

M, DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS

Le duc de Poliguac va à Turin. — Nouvelles deM'"'' de Polastron.

(Venise), ce 25 septembre 1790. N° GO.

Je ne vous écris qu'un mot aujourd'hui. Monseigneur, parce que le duc de Polignac, qui part après-demain matin, vous portera ma réponse à votre dernière lettre.

Je ne veux que vous dire que votre amie a eu quelques maux de nerfs, que le médecin trouve sans aucun danger. Elle est mieux, et vous pouvez n'en être pas inquiet, puisque je ne le suis pas.

Je n'ai pas suivi le duc par plusieurs raisons. Vous en

devinerez une. La seconde est que nous avons pensé que deux visites, l'une après l'autre, vous seraient plus agréables que deux visites à la fois; et la troisième, il faut bien en convenir, c'est qu'il m'en coûterait quatre-vingts louis pour aller et revenir, et que je n'ai pas un écu. Je suis en tout possesseur de vingt louis.

Je suis bien aise d'avoir du temps pour réfléchir à la réponse que je vous dois.

Recevez mon tendre, pur et respectueux hommage.

M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS

Idée incompréhensible de Galonné. — Prudence à observer vis-à-vis de la Reine. — Rien à faire cet automne. — Dispositions des différentes puissances. — Bernis. — Les loyalistes. — Le titre de régent du royaume. — Bouille.

(Venise), ce dimanche 26 septombi'3 1790. N" 61.

Je ne vous ai écrit absolument qu'un mot par le dernier courrier, parce que le temps me manquait, et parce que je voulais me donner le temps de la réflexion pour plusieurs articles de votre dernière lettre.

Un de ceux qui m'a le plus frappé, et qu'en même temps j'ai le moins entendu, c'est ce que vous mande Galonné. Que veut-il dire en vous écrivant que si la guerre avait lieu entre V Espagne et V Angleterre, et que V Asssemblée voulût soutenir le Pacte de famille, vous pourriez vous unir avec V Angleterre qui servirait bien votre cause? Cela me paraît ou tout-à-fait inintelligible, ou tout-à-fait fou. Vous, vous unir avec l'Angleterre qui soutiendrait bien votre cause ! Mais quelle est votre cause autre que celle de la France, et par conséquent duPacte de famille, I. 20

300 CORRESPOiNDANGE LXTIME

qui a élé fait parles rois, et non par l'Assemblée'? Quoi! parce que l'Assemblée voudrait soutenir ce Pacte fait si solennellement, ce serait une raison de vous unir à l'Angleterre? Convenez qu'il y a là de l'absurdité et de la folie. Sûrement il y a à cet article quelque chose de sous-entendu qui y donne explication. Dans votre première lettre revenez, de grâce, sur cet objet, et faites-le moi entendre, si cela est possible.

Votre amie m'a instruit de la tracasserie dont vous me mandez de lui demander l'explication. C'est peu de chose en soi-même ; mais il faut éviter de mettre trop d'importance à ce qui n'est qu'excès de zèle et un premier mouvement, dont le motif est pur, et l'homme que vous traitez un peu rudement a en 35 beaucoup d'amis. Il faut éviter avec soin de donner de l'humeur aux gens bien intentionnés et qui ne pèchent qiie par trop de chaleur : il faut les contenir, mais non les irriter, et il faut toujours avoir devant les yeux la fin de cette aventure et tâcher d'y arriver.

Votre amie m'a montré aussi votre réponse à Archambaud, et je ne puis m'empêcher de trouver que vos expressions, les épithètes que vous donnez àl'évêque, en écrivant à son frère, sont déplacées, toutes méritées qu'elles sont. Il suffisait de dire : Abjurez tout haut les principes de votre frère, sans dire : du plus vil et du plus scélérat des hommes. On ne dit point cela à un frère qui veut rentrer dans la bonne route, ou prouver qu'il ne l'a pas quittée ; et on ne ferme pas ainsi la porte à ceux qui veulent revenir au bercail. Défiez-vous de votre chaleur, mon cher prince, et que la leçon du malheur vous apprenne à vous contenir.

Je vous avoue que les lettres que vous recevez de 3Ionsieur me paraissent par trop intermittentes. Aujourd'hui tout est gagné ; demain tout est perdu. Il en est de même des avis donnés par le Salon français. Tout cela ne me paraît pas appuyer sur des bases bien solides. Je vois que, quand on a parlé à Monsieur, tout va bien, et que, quand on a été vingt-quatre heures sans lui parler, tout lui pa-

raît désespéré . Il vous mande que la Reine a de l'humeur contre vous à cause des conditions que vous lui faites sur La Fayette, et parce que vous avez Pair de ne pas vouloir que l'Empereur se mêle de vos aflaires. Sur le premier point n'insistez pas ; il doit aller tout seul. Sur le second, ce qui. selon moi, a donné lieu à cette humeur, c'est que vous faites des phrases sur le danger que les étrangers, voulant profiter de la circonstance, n'entreprennent de démemhrer la France et de nous faire payer cher leurs secours. Cela était absolument inutile à dire à la Reine, et, pourvu que la chose s'embarque bien, que l'autorité soit rétablie, que le Roi et la Reine soient hors d'esclavage, nous verrons après pour le reste. Et ce n'est pas à la Reine qu'il faut montrer sur ce point de la déliance. Il faut au contraire dire et prouver à la Reine que vous ne comptez que sur l'Empereur, d'après la défection de l'Espagne. L'autorisation donnée à Circello, toute molle quelle est, doit aussi les contenter ainsi que vous, et on tire ce qu'on peut des mauvaises paies.

Au reste, je pense que vous ne ferez rien cet automne, et que la misère, le mécontentement général, au ukjment oii il faudra taxer l'impôt, feront-d'eux mêmes la contre-révolution. L'Assemblée n'a plus que quelques moments à régner et à vivre ; laissez-la faire ; elle se détruit d'elle-même. Vous me direz : mais il arrivera encore de grands désastres, de nouveaux crimes. Oui, sans doute; mais ils sont inévitables, et ce n'est que de l'excès du mal que naîtra le remède. Voyez les réponses de toutesles puissances. Ce que Kaunitz adità72: « Quand on a des grandes affaires chez soi, il serait imprudent de s"" embarquer pour celles des autres. » En voilà pour une. Passons à la Prusse. Elle témoigne de la bonne volonté ; mais la réponse est quelle ne peut rien pour le moment, parce quelle craint une guerre avec la Russie, qui a fait, sans la consulter^ sa paix avec la Suède. Et de deux. L'Espagne engagée dans une guerre importante, et peu zélée d'ailleurs, ne sera pas prise par ses paroles, car elle

ne tlit rien. Le roi votre beau-père est plein de zèle ; mais il faut que l'Empereur ou l'Espagne se montre pour qu'il puisse agir. Steiger vous a écrit en dernier lieu une lettre fort dilatoire, et je ne vois rien de prêt ni qui se dispose ù, l'être. Les paroles portées par l'xlngleterre sont autant de pièges, et sa conduite avecl'Espagne en est lapreuve complète. Il me paraît clair que Galonné est très embarrassé d'avoir été trompé.

Je vous le dis à regret, mais l'automne sera passé sans avoir rien pu et sans avoir rien dû faire, à moins que le Roi et la Reine ne s'écliauffant enfin ne secouent leurs indignes chaînes. Sans ce préambule indispensable et sur lequel je n'ose pas compter, tout ce que vous feriez serait inutile, partiel, médiocre et dangereux.

A côté de cela, le moyen de la patience est coûteux pour des âmes irritées ; mais il est sûr et nécessaire. C'est l'avis du bonhomme et c'est aussi le mien. Vous voyez que les provinces mollissent, et c'est qu'elles n'ont jamais été bien ameutées, bien réunies. Il faut malbeureusement que l'épreuve de la misère ouvre tous les yeux et ramène au besoin de l'autorité. L'ivresse d'une part et la terreur de l'autre durent encore. La poire n'est pas mûre, soyezen bien certain.

Ma patience, mon froid vous étonnent ; mais c'est que je ne suis pas, comme vous, au centre du foyer; je réfléchis; je calcule, d'après vos lettres, tous les résultats, et je n'ai encore rien vu de solide et de raisonnable. Je vois qu^on vous échauffe et qu'on vous flatte; moi, je vous calme, et je vous présente la vérité. S'il y avait quelque chose de possible, Galonné serait déjà auprès de vous !

Les 400,000 livres que vous avezreçues de la Prusse (1) sont un bien faible secours, et je vois que déjà vous faites, vous avez fait des achats de chevaux et d'armes ; mais où sont les hommes pour monter les uns et porter les autres? Les chevaux seront chers à nourrir, si, comme je le pré-

(1) Gomp. Feuillet de Conohes, t. V, p. 182.

D[] COiMTE DE VAUDREUIL. — 1790 309

vois, ils restent longtemps sans servir. Enfin tout cela ne me paraît pas bien lié.

Le duc de Polignac me résoudra bien des questions à son retour. Il trouvera vraisemblablement à Turin Calonne et l'évèque d'Arras. Je parie que ces deux liommes, tout ardents qu'ils sont, en reviennent à mon avis.

Les lettres que je reçois m'assurent que ceux qui ont à présent la principale confiance de la Reine sont d'Esterhazy et l'abbé de Fontanges, évèque de Nancy (1). Mais n'avezvous pas de correspondance avec le premier ? Pourquoi avez-vous négligé cela ? Il en est temps encore.

Je reviens au honiiomme. Il ne conseille qu'indirectement jusqu'à ce qu'il soit autorisé à plus. Mais, à foi et à conscience, avez-vous demandé précisément cette autorisation? Du moins vous ne me l'avez jamais fermement prononcé. Cependant, en politique, en connaissance des hommes et en expérience, celui-là est le plus fort de tous, et j'ai de la peine à croire qu'on refuse d'autoriser un homme si éclairé à vous guider dans des circonstances aussi délicates. Essayez encore de l'obtenir, et revenez à la charge jusqu'à ce que vous l'ayez obtenue.

Il y a eu à Rome une congrégation de dix-huit cardinaux nommés pour défendre les intérêts de l'Église en tout ce qui est économique, et cela peut devenir très important.

Parlons à présent de Bouille. Il a été reçu à Metz avec acclamation, et cet homme est devenu d'un grand poids par sa réputation. Il s'est refusé à vos ouvertures, parce qu'alors la Reine n"était pas en confiance avec vous ; du moins je présume cette raison. Écrivez-en franchement à présent à la Reine, et sachez à quoi vous en tenir, ou bien chargez Yioménil de pénétrer ce mystère.

(1) Fontanges (François de), né en 1744, nommé en 1772 aumônier de Marie-Antoinette. Evèque de Nancy en 1783, archevêque deBom-ges en 1787. 11 était depuis 1788 archevêque de Toulouse, et l'un des intermédiaires delà cour avec Mirabeau. (Voir Bacourt, Correspondance, etc., t. I, p. 162, 167, 313.) Il passa le temps de son émigration à Londres, puis, à partir de 1795, en Espagne. Rentré en France, il fut nommé, lors du concordat, archevêque-évêque d'Autun et mourut eu 1806.

3i0 CORRESPONDANCE INTIME

Ne néglig-oz pas Esterhazy ; vous savez combien il aime à être caressé, consulté.

Le retour de l'Empereur à Vienne expliquera bien des choses; mais je ne m'attends qu'au succès du temps. Si Gustave était roi d'Espagne ou de Hongrie, comme il a de la chevalerie, de l'héroïsme, je ferais d'autres calculs ; mais le roi d'Espagne, l'Empereur sont sages et prudents jusqu'à la peur inclusivement.

J'ai reçu deux lettres de Pauline, qui est bien fâchée de nous avoir quittés. Elle convient qu'elle a des frayeurs indignes. Elle a été parfaitement reçue de la Reine et de j\jme Elisabeth. Elle me charge de vous dire qu'on vous a donné des préventions bien injustes sur son père et ses frères, qu'elle vous jure sur son honneur que leurs principes sont en tout semblables aux miens, et qu'ils seraient inconsolables que vous en doutassiez.

Je reviens encore aux loyalistes, dont vous m'avez parlé dans votre avant-dernière lettre, et dont vous ne me parlez pas dans celle que je viens de recevoir. C'est sans hésiter que je vous ai donné mon avis sur ce point. Ah ! mon prince, donnez à leur zèle une direction légitime ; mais qu'ils ne puissent jamais croire que vous soyez accessible à une ambition coupable ; elle le serait, quelque prétexte de bien public qu'on pût lui donner. Qu'ils commencent par s'appeler royalistes, au lieu de loyalistes ; pourquoi esquicher (1 ) ainsi son devoir ? Des loyalistes ont l'air d'une nouvelle secte, dont les bons Français se défieront ; mais des royalistes doivent les rallier tous. Un régent du royaume ! Ah, mon cher prince, si vous acceptiez un si coupable et si dangereux honneur, votre ami lui-même, votre fidèle Yaudreuil ne pourrait plus être de votre parti , et il en mourrait de désespoir ! Que puis-je vous dire de plus fort ? Faites-en donc des royalistes, et ce mot chatouillera encore les oreilles et les

(1) Esquicher, terme du jeu de reversi. Il signiûe que, dans le cas où l'on a la carte supérieure et la carte inférieure de la couleur dont on joue, on préfère donner la dernière, afin de ne pas prendre la main.

cœurs des Français. Pourquoi craindre de prendre ce titre dans la plus ancienne, la plus belle, la plus noble des monarchies ? 0 Français, vous qui aimiez tant vos rois, vous que ce sentiment élevait au-dessus de toutes les nations, vous n'osez plus porter un si beau nom ! Que vous êtes dégénérés ! Rougissez d'une si honteuse erreur, et elle sera bientôt glorieusement réparée: vous reprendrez votre rang dans l'univers: vous serez encore haïs et enviés, et vous êtesmép.... Je n'ose achever. Tout mon sang bouillonne dans mes veines. Des Français asservis par des Mirabeau, quelle honte !

Nous venons de recevoir de Vienne une lettre d'Armand, qui. malgré toutes ses perquisitions, n'a pu trouver M. DiicloS: négocimit, que le 18; mais, comme l'Empereur ne partait de Vienne que le 20, 31. Duclos aura pu le voir le 18 et le 19. Ainsi rien n'a périclité.

Nous venons d'apprendre d'une manière sûre que l'escadre espagnole est rentrée à Cadix, et que les choses entre Madrid et Londres prennent une bonne tournure. On commence à croire que les Anglais, implacables rancuniers, veulent, en menaçant par 21 vaisseaux de ligne les forces navales de la Russie, forcer celle-ci à une paix désavantageuse et à la restitution de la Crimée, pour la punir de ne s'être pas montrée disposée à renouveler son traité de commerce avec la Grande-Bretagne.

Votre amie vient de me dire à l'instant que vous avez reçu de Londres des nouvelles de M. de Vassé. qui doit arriver incessamment à Turin et vous parler des choses qu'il n'a pu confier à la poste, et qui expliqueront les raisons de la conduite de Florida-Blanca. Cela peut être de la plus grande importance et vous donner la clef de la dernière lettre énigmatique de Florida-Blanca. Au reste, si vous trouvez dans les dépêches de Florida-Blanca de nouvelles énigmes, n'en soyez pas surpris: c'est sa manière.

Votre amie m'a dit ce soir que le Roi avait fait dire au Salon français qu'il se livrait à lui et comptait sur lui; et vous ne me dites rien de ces deux articles majeurs,

312 CORRESPONDAINCE INTIME

qu'on ne m'a appris que par hasard! Si cela a été dit de bonne foi par le Roi, il faut que le Salon français l'enlève et le conduise en Alsace; le reste ira tout seul. Si les loyalistes, prenant le nom de royalistes, se joignaient au Salon français, cette masse serait suffisante. Loyalistes ! quelle rage de faire de l'esprit ! Eh ! mordieu, Messieurs, apprenez qu'on dit loyal, et point loyaliste, et que les loyaux sont royalistes en France! Recommandez à Monsieur de s'occuper de ces L et de les convertir en R. qui. joints au Salon /Vawpàe^, pourront opérer de grandes choses.

Les bulletins de Barthes contiennent d'excellents articles, et je ne trouve pas ce courrier si noir que me l'annonce le début de votre lettre.

Si les Anglais menacent en effet la Russie, la Prusse sera délivrée de ses craintes d'une guerre avec la Russie, et rien ne pourra l'empêcher de se livrer à sa bonne volonté, si elle est réelle. Voilà ce qui sera éclairci dans peu. Mais Galonné aurait dû apprendre ces nouvelles à Londres et vous en instruire. Peut-être les saurez-vous par l'arrivée de 3L de Vassé.

Il faut que celui-ci vous ouvre une correspondance avec son beau-père, le maréchal de Broglie (1), que je crois en intelligence avec (Bouille. Occupez-vous de Bouille; cela me paraît bien essentiel.

Il me paraît que La Fayette fait de vains efforts pour regagner la popularité qu'il a perdue, et qu'il pourrait bien à son tour essayer de la lanterne. 0 Providence, je crois à vos divins décrets, et j'espère en vos vengeances !

A propos, j'apprends que Chamfort (2), dégoûté du

(1) D'après Gourcelles {Histoire des Paiis, art. Broglie), M. de Vassé était marié à la nièce et non pas à la fille du maréchal de Broglie. V. la p. H6, notel.

(2) Chamfort (Sèbastien-Roch-Nicolas), né en 1741, mort en 1794. Il avait été longtemps l'ami et le commensal de M. de Vaudreuil. (Voir l'Introduction.) Fécond littérateur, mais caractère difficile, esprit envieux et « tête électrique » selon l'expression de Mirabeau, il embrassa avec ardeur les idées révolutionnaires, et se tua de désespoir au moment d'en être à son tour victime.

monde et indigné (me dit-on) de tout ce qui se passe, veut se retirer du monde et s'enterrer loin de la capitale dans une chaumière. Cela me prouverait qu'il flaire la contrerévolution, et le gaillard a bon nez. J'en tire un bon augure.

Parlez de moi. je vous prie, à M. de Montesson (i). Je fais grand cas de l'esprit et du cœur de ce brave gentilhomme.

Je regrette beaucoup le colonel Bleiken et le major Tancrède (2) ; mais j'espère encore que cette nouvelle est apocryphe. Ils méritent tous deux que vous vous en informiez, et, s'ils vivent, ils seront sensibles à cette marque de votre intérêt.

Maurice Caraman a été député des carabiniers pour porter au Roi les démissions de tous les officiers de ce corps. C'est Pauline qui me le mande.

Vous devriez faire imprimer et circuler ma chanson, mais ne dites pas de qui elle est; j'ai mes raisons pour cela.

Que j'envie le duc de Polignac! 11 va vous voir face à face ; il en est enchanté.

Je veux à présent vous parler de votre amie. Ses maux de nerfs ont été assez forts depuis quelques jours ; mais le médecin n'en a eu aucune espèce d'inquiétude. Elle a passé une excellente nuit et est à merveille ce matin. Voilà l'exacte vérité, foi de Vaudreuil, qui ne sait tromper personne et encore moins celui qu'il aime plus que sa vie.

(1) Monlesson {Antoine-Louis-Hector, vicomte de), né le 21 août 1732, colonel le 1" mai 1788, émigra le 30 juillet 1789 à la suite du prince de Condé, qui le prit pour aide de camp au commencement de 1791. En 1795, colonel d'un régiment de son nom dans l'armée de Condé. Maréchal de camp le 29 février 1796, lieutenant-général le 13 août 1814.

(2) Tancrède. Plusieurs chouans ou vendéens portaient le surnom de Tancrède : 1° Jean Morin, dit Tancrède, chef de bataillon chouan, mort en 1832 (Pallouix, La Chouannerie du Maine, t. III, p, 117;; 2° Charles Bellevue, dit Tancrède (Con'e5;^. secrète de Charetie, p. 307); 3° en 1815, un M. Tancrède, propriétaire du château de Bélay et ancien émigré, commandait la garde nationale de Mayenne (Billard de Veaux, Bréviaire du Vendéen, t. I, p. 60).

31i CORRESPONDANCE INTIAIE

M. DE \ AUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS

Le moment de la crise approche. — L'ultimatum du Roi en chemin. — Préparatifs de départ. — II vaudrait mieux que M'"^ de Polastron restât. — Les promesses de l'Empereur sont un point capital. — Pitt.

(Venise), ce 2 octobre 1790. N»62.

Avec quelle impatience notis attendons votre courrier, Monseigneur ! Les lieures vont nous paraître des années. Mais vous auriez pu du moins nous dire quelques mots de plus et ne nous pas laisser dans une pareille incertitude. Plus le moment de la crise approche (1). mon cher prince, et plus il faut calmer notre chaleur naturelle. Ne craignons pas de devenir trop froids; l'honneur qui circule dans nos veines nous animera toujours de reste.

La réponse du Roi est en chemin! Quelle sera-t-elle? Elle quadruplera tous vos moyens, ou les annulera. Cette alternative est immense. Vous donnez à notre imagination un trop vaste champ à parcourir, et vous auriez bien dii la fixer sur quelques points. Au reste je fais graisser mes roues et mes bottes; et dès aujourd'hui je m'occupe d'avoir quelque argent: il y a longtemps que mon cœur est prêt.

Quel passage rapide de votre dernière lettre à celle d'aujourd'hui! Ne vous abusez-vous pas? Ne vous abuset-on pas? Rassemblez toute votre prudence, tous vos moyens, tous les calculs de la raison, du devoir, avant de vous embarquer; puis, une fois le parti pris, ne regardons plus en arrière.

Projeter avec prudence, exécuter avec courage, voilà ce

(t) Plus le moment de la cri.te approche. Evidemment il est ici question du projet de contre-révohition dont la ville de Lyon devait être le centre et le point de départ.

DU COMTE DE VAUDREUIL. -, 1790 31o

que doit faire lo plus loyal, le plus inléressant des princes; mais il ne doit pas se conduire en aventurier et entreprendre sans moyens.

Ces évêques sont-ils arrivés? Quelle nouvelle avez-vous de Caionne ? Enfin nous saurons tout cela demain, et peutêtre après-demain scrai-je en route avec votre amie et Rivière. Il eût été bien mieux fait que nous voyageassions seuls, et le véritable amour aurait dû ménager la réputation de l'objet aimé; mais je sais que c'est elle-même qui a exigé la parole d'honneur d'être avertie à temps, et je reconnais là son cœur. Je l'en aime encore plus. Elle est ma sœur, et l'amour seul est encore plus vif, mais non plus tendre, que le sentiment que je lui ai voué pour elle et pour vous.

Le bonhomme me mande : « Si V abbé Marie continue « à m'écrive, je lui donnerai toujours de bons conseils, (S et je saurai bien prendre mon temps et mes avantages a avec le temporiseur (Florida-Blanca); fiez-vous à moi « sur cet article. Mais, si on veut prendre la lune avec « les dents, f avoue que je suis incapable de faire cette « opération. Un bon co7iseil aux Tuileries et à Saint- « Cloud! Les promesses du frère de V Empereur, si elles « sont sincères et désintéressées, me paraissetit un point « capital; mais ce frère a toujours été dans la dépendance « de V Angleterre. Soyez sûr au reste que Pitt a substitué « trois renards aux trois léopards de V Angleterre ; c'est « Machiavel en chair et en os. » Voilà l'article copié de sa lettre. Méditez-le, s'il en est temps encore.

Je n'ai rien à ajouter à cette lettre. Mon cœur palpite bien fort, en songeant que peut-être sous peu de jours je serrerai mon cher prince dans mes bras, et que les deux amis prendront ensemble le chemin de la gloire ; mais qu'il soit aussi celui de la fidélité et du devoir! Qu'on ne puisse pas suspecter d'ambition le plus loyal des princes, le frère le plus tendre et le sujet le plus fidèle!

Encore un mot. Si vous partez, si nous partons, pourquoi n'engagez-vous pas le roi votre beau-père à inviter

316 CUHRESPONDANCE INTIME

tous vos amis, toute notre colonie à aller à Turin jusqu'après révénement? Là ils seraient à portée des nouvelles, et cela couvrirait tout. Méditez cela, et c'est le cas de leur envoyer un courrier. Jules est avec vous ; causez-en avec lui. Gomment cela ne vous est-il pas déjà venu dans la tête? Je ne le conçois pas.

Je prends la liberté de mettre dans votre paquet un paquet pour le duc de Polignac.

Armand doit être à présent avec vous, et fort content d'y être, et muni de bonnes 'recommandations de M. Duclos.

LXYI M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS

lie comte d'Arlois près de partir pour la gloire ou la mort. — 11 faut être et paraître calme au moment d'exécuter de grandes choses. — M""'= de PolastroD. — M™^ de Polignac. — Dispositions du Roi et de la Reine ; leur départ de Paris décidé. — Le titre de lieutenantgénéral du royaume. — Personnes envoyées par la Reine à Vienne. — Galonné et Pévêque d'Arras. — Ordres trop précipités envoyés par le prince, — Réponse du Roi à une députation de l'Assemblée Nationale.

(Venise), ce mercredi 6 octobre 1790. N» 63.

Avant de répondre, Monseigneur, à tout ce qui tient aux affaires, je veux vous parler de votre amie, de sa santé, et de tout ce qui tient'à elle.

Evitez-lui désormais des secousses pareilles à celle que nous a donnée la petite lettre qui a précédé votre courrier. Dans cette petite lettre vous ne posiez aucune base, et vous donniez, en n'y expliquant rien et en indiquant tout, un trop vaste champ à parcourir à des imaginations vives et animées par des sentiments trop tendres. Vous m'avez fait beaucoup de mal à moi-même par des expressions

trop exaltées qui étaient dans votre lettre, et celle que vous lui écriviez en était aussi trop remplie. C'est surtout au moment de l'exécution des grandes entreprises qu'il faut être et paraître calme. « Je pars pour la gloire ou « la mort; quelle que soit la réponse du Roi, je vais où « mon sort m'entraîne. »

Toutes ces expressions sont trop fortes pour une femme tendre et délicate. Sa santé ne résisterait pas à ces vives commotions; ainsi ayez grand soin de les lui éviter. Vous saviez que ses nerfs étaient depuis quelque temps en mauvais état; c'était une raison de plus pour ne pas lui donner d'émotions trop vives. Précisément elle se préparait pour se faire mettre des sangsues, dont elle avait un prodigieux besoin, parce que son pouls était dur, plein, et parce que son sang lui remontait continuellement à la tête. C'est dans ce moment qu'elle a reçu votre lettre, qu'elle a cru partir à l'instant de l'arrivée du courrier annoncé; elle a voulu être en état de faire cette course, et par cette raison a avancé d'un jour l'application des sangsues. Cette application a eu le plus grand succès; son pouls est dégagé, sa tète est absolument soulagée, et ses nerfs calmés. Il y a à cela plus de bonheur que de bien joué, car des remèdes faits dans des moments de trouble ont quelquefois bien de l'inconvénient.

Revenons à présent au voyage qu'elle allait faire. Quoi, pour peu de jours troublés par des adieux, compromettre à cet excès la réputation de celle que vous aimez! Ah! Monseigneur, votre belle âme peut-elle consentir à cela? Vous vous abusez, en disant que cette course n'aurait aucun inconvénient au moment de votre départ ; je m'en rapporte à vous-même, et à vos réflexions sur cet article. Comme nous étions décidés à partir, je ne vous ai pas combattu dans ma dernière lettre, parce que les choses faites ne demandent plus conseil, et alors le devoir d'un ami est toujours de défendre son ami et de le servir. Mais, quand il est encore temps de parer aux sottises, l'amitié doit parler avec force et franchise.

Vous me mandez: « Ah^ que je saurais de gré à celle qui me V amènerait ! » mais, Monseigneur, avez-vousbien réfléchi à cette phrase? Est-ce W" de Polignac, malade, souHrante, qui a avec elle sa belle-fille qui a quinze ans, tous ses petits enfants, qui peut se déplacer ainsi? Et, si vous convenez que cela n'est pas possible, vous conviendrez aussi que ce n'est ni sa sœur ni sa fille qui peuvent la quitter, au moment où tous ses malheurs seraient doublés par le départ de son ami et par toutes les inquiétudes qu'elle éprouverait et pour vous et pour lui. Il y a dans cette demande un peu de personnalité et défaut de réflexion, convenez-en, mon cher prince. Puisse M"^* de Polignac résister au poids de ses peines, au surcroît d'inquiétude que lui donnera mon départ, et au mauvais état habituel de sa santé détruite par les chagrins ! Mais je crains tout pour elle, et mon pauvre cœur est sans cesse brisé par de trop justes inquiétudes. Mes larmes inondent mon papier au moment où je vous écris, et je crains bien que la perte d'une amie si tendre, d'une femme si parfaite ne laisse à votre ami d'autre ressource que la mort. Ceci entre nous, mon cher prince; c'est dans votre sein que je dépose mes cruelles alarmes; n'en parlez à personne, et plaignez votre malheureux ami.

D'ailleurs ne croyez pas qu'elle soit absolument maîtresse de toutes ses actions. Certes son mari a pour elle une tendre amitié, la plus profonde estime et beaucoup de déférence ; mais en même temps vous savez qu'il a une volonté, et qu'il est tenace quand une fois il a pris un parti. Venise déplaît à M'"'' de Polignac, parce qu'elle croit s'y mal porter ; par cette raison, et pour être plus rapprocliée de vous et des nouvelles, elle aurait préféré Milan, mais le duc croit qu'il y a plus de calme et de sûreté pour toute sa famille à Venise que partout ailleurs, et par cette raison il y reste ; il pense de plus que les déplacements continuels sont excessivement chers, au-dessus de ses moyens actuels, et donnent lieu à de nouveaux libelles, à de nouvelles calomnies. Du moment que 31'"*^ de Polignac

quitte volontairement un lieu, on imprime qu'elle en est chassée. La réunion de tous ces motifs ont décidé le duc à rester à Venise, et la raison d'argent est bien impérative.

Cependant, si la Reine avait paru désirer, approuver que son amie allât s'établir chez l'archiduc de Milan (i), son frère, si M"* de Polignac avait éprouvé de la part de YarcJiiduç ou duroide Hongrie la plus légère prévenance sur cet article, elle aurait été s'établir à Milan, et j'en aurais été enchanté, ainsi qu'elle, sous tous les rapports, lien serait temps encore, si les formes étaient remplies; mais ce que vous mandez des dispositions de l'archiduc est insuffisant, et l'amie intime et persécutée de la Reine devrait éprouver de la part des frères de la Reine mieux que la simple politesse qu'ils auraient pour tous les étrangers honnêtes. C'est surtout dans le malheur que des âmes élevées deviennent fières jusqu'à la susceptibilité.

Votre amie me paraît décidée à aller à Milan sous peu de temps, craignant l'air de la mer pour sa poitrine et pour ses nerfs. Je ne sais si M"^*^ de Guiche pourra l'y accompagner; c'était son projet, mais je crois qu'il y a à présent des empêchements que votre amie vous expliquera.

Venons à présent aux affaires. Le Salon français prend trop vivement à l'espoir ou au découragement; et je ne vois rien dans les lettres de Monsieur qui no soit favorable à vos vœux. Voyez quelle différence il y a des dispositions actuelles du Roi à celles d'il y a un mois. La manière dont il s'explique sur La Fayette en 'présence de la Reine, la manière dont la Reine s'en explique aussi, prouvent qu'ils sont de bonne foi et qu'il n'y a plus rien àcraindre de l'influence de La Fayette. Au fait, ils retardent le départ, mais ils paraissent décidés, et il est prudent d'attendre que tous les moyens soient prêts. On vous croit trompé sur le compte de l'Empereur, et je crois fermement que c'est l'ouvrage du Fontbrune ; mais l'arrivée d'Armand aura, j'espère, débrouillé cet arti-

(4) Ferdinand, archiduc d'Autriche. Y. plus loin p. 362, note i.

3i0 CORRESPONDAxXCE INTIME

cle important. Bombelles vous écrit en détail sur cet objet ; ainsi je laisse là cet article.

Les propositions de la Prusse sont folles et inacceptables, et, quoiqu'on recommande de cacher ces propositions à l'Angleterre, je suis bien persuadé que la Prusse lui en a fait part, et que ce secret recommandé est un jeu joué. En tout je vois qu'il y a faiblesse ou mauvaise foi dans presque tous les cabinets de l'Europe, et cette opinion me confirme dans mon principe, qui est aussi celui du bonhomme, que tout ceci finira de soi-même, et par le temps, et par l'excès du mal, et par le défaut de base, et parce que tout prouvera qu'il faut en revenir à l'autorité! Si le Roi part et va en Flandre, tout sera bientôt remis, et de grands malheurs prévenus. S'il ne part pas, il sera peut-être la victime de son indécision, et de grands maux sont encore à redouter; mais il n'en est pas moins vrai qu'il faudra toujours en revenir à l'autorité légitime.

J'espère tout en Yioménil réuni à Monsieur : mais je pense que vous ne pouvez rien faire sans le préambule indispensable du départ de Paris. Tout, sans cela, serait de votre part hasardé et criminel, quoi qu'on vous en dise. L'Assemblée ne peut aller loin, et La Fayette n'est plus à craindre. Le duc d'Orléans est dans le mépris, et Necker est parti. Monsieur vousmande qu'il remue, qu'unebonne partie de 45.34.40.41. est à lui. Rien ne périclite donc, et je trouveraisque vous avez autant de tort de désespérer que vous en aviez de croire tout lîni. Le moindre mouvement hasardé de votre part rendrait à La Fayette et à l'Assemblée la force qu'ils ont perdue , resserrerait les chaînes du Roi et de la Reine, et annulerait tous vos moyens.

Le titre de lieutenant-général du royaume, savez-vous ce qu'il produirait, le Roi étant toujours dans Paris? L'anathcme de la rébellion serait lancé contre le plus loyal des princes et le sujet le plus fidèle ; les enragés se réuniraient en apparence au Roi, et s'appelleraient impudemment les rovalistes, vous pouvez être certain de cela; et, en acceptant ce titre, toutes vos déclarations, tous vos ma-

nifestes ne serviraient de rien. Sachez attendre, Monseigneur, et votre succès est plus assuré que jamais; mais vous gâtez tout, si vous voulez presser la contre-révolution.

On voit dans les papiers publics une lettre en remerciements de M. de Bouille à l'Assemblée Nationale. Cette lettre est bien détestable; mais est-elle controuvée, supposée, ou vraie? Si elle est vraie, est-ce un jeujoué pour conserver ses moyens, ou est-ce l'exposition de ses principes? Voilà ce qu'il serait bien important de savoir. Qu'en pensent Vioménil et Monsieur?

Les Gircello mandent qu'ils vont faire une course qu'ils croient utile et qu'ils ne peuvent dire qu'à leur retour. Je suis persuadé qu'ils ont été près de l'Empereur et que c'est cette réponse que la Reine attend pour se décider au départ de Paris, car vous mandez que la Reine ne veut se décider à rien avant le retour de celui qu'elle a envoyé à l'Empereur. Il faut bien se décider à attendre ce retard indispensable et raisonnable.

Ce billet, dont Monsieur vous envoie la copie, du Roi à La Fayette, du mois de février, n'est point du tout embarrassant ; il faut qu'il soit comme le billet de La Châtre. Que pourra réclamer La Fayette quand il aura été pendu? La lettre que La Fayette a écrite le 5 Octobre à 47 ne signifie pas davantage. Les chaînes annulent tout.

Monsieur mande qu'on a rédigé pour vous un mémoire fort bien fait, mais qui n'est pas dans son genre ni dans le vôtre, i Je n'aime pas cette phrase. Si le mémoire est bienfait, il faut que vous en adoptiez le genre, et que vous ménagiez beaucoup l'amour-propre du Roi et de la Reine. Louez donc beaucoup le mémoire, s'il est louable, et adoptez-le, si ce qu'il prescrit est praticable, fût-il même opposé à vos premières idées.

Le silence absolu de Galonné me paraît inexplicable. Attend-il, pour prendre un parti, l'effet qu'aura produit le départ de Necker? Cela est fort possible; mais il devrait vous le dire.

Les retards de l'arrivée de l'évoque d'Arias sont encore incompréhensibles.

Et qui empêche M. de Yassé d'arriver à son but, puisqu'il est chargé de papiers importants?

Ce que vous me mandez sur Lyon n'est pas complètement satisfaisant; car ce n'est qu'une partie qui vous appelle, et j'y vois encore de la division. Oh ! si vous y arrivez avec des forces du roi de Sardaigne réunies à des forces des Suisses, à la bonne heure, parce qu'alors le bon parti domine : mais, sans cela, qu'opérerez-vous ? Une guerre civile à Lyon.

Vous ne me parlez plus de Steiger. Je crains bien qu'il ne soit absolument à la Prusse. Neuchàtel est enclavé, songez-y.

Ouant au Languedoc, je vois une grande décision dans M. d'Esp... (1), de l'incertitude dans Bouzols (2), et de la division dans l'intérieur du pays. Tout cela n'est pas encore bien solide.

Les nouvelles que j'ai reçues de Normandie ne sont pas encore bien bonnes. D'Albignac me mande que le peuple y est toujours aveuglé. On vous avait cependant répondu de cette province. Prenez garde aux répondants î

D'après ce que je vous ai mandé dans ma dernière lettre 011 j'ai copié l'article de la lettre du bonhomme, il faut que l'abbé Marie lui écrive souvent. Nulle part vous ne trouverez plus de lumières que là.

Vous craignez, après la chute de l'Assemblée, les maux

(1, M. d'Esp... Espinasse? (Etienne-Joseph, marquis de 1'), né en 1726. mort en 1S09. En 1789, il était commandant au Pont-St-Esprit. Maréchal de camp le 1" mars 1790.

(2) BouzoU (Anne-Joachim de Montagu, marquis de), né en 1737, mort en 1825. Maréchal de camp le 5 décembre 1781. En 1790, pendant qu'il était commandant militaire du Languedoc, avec résidence à Montpellier, des troubles éclatèrent à Uzés et à Nimes ; ils étaient produits par les vieilles haines existant entre catholiques et protestants. M. de Bouzols, ayant refusé d'envoyer des troupes à Uzès pour pi"otéger les patriotes, fut dénoncé à l'Assemblée Nationale dans les séances du 12 et du 23 novembre 1790. Ayant émigré, il fut, dans la campagne de 1792, maréchal-général des logis à l'armée du duc de Bourbon.

(le l'anarchie et le démembrement du royaume. Ahl Monseigneur , l'autorité serait bientôt rétablie si des puissances rivales voulaient nous dévorer, et la folle ambition des unes nous donnerait des alliés que nous n'avons plus. Certes l'anarchie augmentera encore; elle produira de nouveaux malheurs; mais en même temps elle en serale remède. Une fièvre ardente est très fâcheuse; mais elle est la crise des grandes maladies. Il suffit do dire que l'état actuel ne peut subsister, et qu'il ne peut finir que par le retour à l'autorité, La patience est donc un moyen sûr. Réunions de noblesse, de clergé et de parlements sont des ressources certaines. Le nombre immense de municipalités devenues presque souveraines est si absurde que leur existence est impossible.

Je suis fort loin de désapprouver la fermeté que vous avez montrée relativement à Archambaud; mais je crois toujours que vous auriez mieux fait de lui mander : « Renoncez touthaut aux principes coupables de votre frère^ et de ne point y ajouter : « du plus vil et du plus scélérat des hommes. » Cela me paraît au moins inutile, et la première phrase me paraît tout aussi forte que la seconde.

Quant à ce qui s'est passé au sujet du chevalier de Guer (1), vous êtes plus à portée que moi de juger de ce qu'il y avait à faire, et je cède absolument à ce que vous me dites à ce sujet.

Je crains beaucoup l'éclat que produiront les ordres trop précipités que vous avez envoyés à Nice, en Savoie et en Suisse. Quelque sages que soient les gens auxquels

(1) Le chevalier de Guer. Le chevalier de Marnières de Guer, d'une ancienne famille de Bretagne , fit la campagne de 1792 à l'armée des Princes dans la 1" compagnie noble d'ordonnance (anciens gendarmes). Il avait été en 1788 un des douze députés de la noblesse de Bretagne qui furent mis à la Bastille par ordre du Roi (Pocquet, Les origines de la Révolution en Bretagne, t. I, p. 231). Il est question de lui dans les Mémoires de Montlosier (t. I, p. 176, t. II, p. 334), et de Mallct du Pan (t. II, pp. 188 et 208), ainsi que dans les Papiers saisis à Bareuth et à Mende[]i. .5). Nous ne pouvons affirmer si c'est lui ou un de ses parents portant le même nom qui fut, sous la Restauration, préfet dans plusieurs départements.

324 CORRESPONDANCK INTIME

les ordres seront parvenus, jugez de l'effet et du parti que les enragés en tireront. Voilà ce qui peut resserrer les chaînes de vos parents, et je le crains fort. Je vois les faiseurs, les maréchaux des logis ardents pour des dispositions militaires, et voilà ce que vous devez modérer jusqu'au moment décisif. Que le Roi et la Reine partent de Paris, et vous ferez après tout ce que vous voudrez. Jusque là éclat, bruit, confidences, mouvements , sont imprudents et nuisibles.

J'ai vula lettre que vous écrit Bombelles ; elle est très nette et très explicative.

Ce Fontbrune nuit bien où il est. Il se sera emparé de Kaunitz, qui aime les espèces et les complaisants.

La réponse du Roi à la députation de l'Assemblée Nationale relativement aux désordres du Parc et à la vente de ses équipages est excellente. Ah I s'il avait toujours répondu dans ce genre, il serait le premier monarque du monde !

Voyez combien le Salon français est chaud et exagéré, puisqu'il trouve Vioménil et Monsieur trop faibles! Prenez-y bien garde.

Avez-vous lu une brochure imprimée de la conversation du Roi avec M. Necker, intitulée : Derniers conseils de M. Necker au Roi? Elle est charmante et, à tout hasard, je vous l'envoie; vous me la renverrez après l'avoir lue. Il n'y a qu'un mauvais article, relatif à IVL. de La Fayette ; on a voulu persifler, mais le persiflage n'en vaut rien. Tout le reste est excellent.

Je crois avoir répondu à tous les articles de votre lettre; mais je suis si souffrant d'une horrible migraine, que je suis obligé de finir, en renouvelant à mon cher prince l'hommage de ma tendresse, de mon dévouement et de mon respect.

P. S. — J'étais tout prêt et je le serai toujours.

Jules serasûrement parti, quand vous recevrez lepaquet; mais, s'il était encore avec vous, je suis sûr que vous voudrez bien l'embrasser pour moi. Remettez-lui ma corrcspon-

Jance. J'espère pourtant que Jules ne sera parti que le vendredi après l'arrivée du courrier de France pour pouvoir nous apporter des nouvelles fraîches.

Je suis bien impatient de savoir ce que vous aura apporté Armand.

Par quel hasard ne nous avez-vous rien dit de la manière dont le Roi et la Reine ont pris la prochaine arrivée de Galonné ? Yioménil devait la leur avoir annoncée, et il est très important de savoir quel effet cela aura produit. Instruisez-nous-en par votre première lettre.

J'ai lu, il y a trois semaines, dans une feuille imprimée que Galonné, étant devenu suspect en Angleterre, y était gardé à a ne. Gette nouvelle alors ne me fit aucune impression, et je la regardai comme un de ces mille et un mensonges inventés par les feuillistes; mais à présent que A'ous n'en avez pas entendu parler depuis la fin d'août, cela m'inquiète, et, à votre place, j'aurais envoyé en Angleterre quelqu'un de sûr. Le silence est par trop extraordinaire dans ces circonstances.

Je ne fais partir le courrier que ce matin mercredi, à neuf heures du matin, ainsi que vous paraissez le désirer et le demander dans la lettre que vous écrivez à votre amie. Elle est à présent parfaitement bien, et l'application des sangsues, que j'avais indiquée et que le médecin a approuvée, a eu un plein succès; mais évitez-lui les trop grandes secousses.

Je prends la liberté de mettre dans votre paquet des lettres pour le duc de Polignac, que vous voudriez bien lui adresser par la première poste à Venise, s'il était parti de Turin.

Le courrier ne part d'ici qu'a dix heures du matin, et il s'est fort bien acquitté de sa commission.

Vous trouverez ci-joint une lettre de Bombelles.

Réponse ilii Roi aux articles présentés par le comte d'Artois. — Refus de l'autorisation demandée. — Attendre le départ du Roi de Paris. — Rien de solide dans les plans de Turin. — On ne désire pas absolument l'ancien régime. — Trop d'indiscrétions. — La confiance sur Lyon fondée sur des bases trop légères. — Trop d'empressement à donner des ordres et à les ébruiter. — Bombelles devrait voir l'Empereur. — Rappel de La Vauguyon ; refus de l'Espagne de recevoir son successeur. — Brest. — Rochefort. — On devrait gagner Mirabeau. — Beriiis est d'avis que l'ancien ordre doit être rétabli par la nation elle-même. — Florida-Blanca très embarrassé. — Mauvaise foi de TAnglelerre.

(Venise), ce 9 octobre 1790. N* 6i.

Les trois articles présentés au Roi sont d'une bien grande importance, et la manière dont il a répondu aux deux premiers doit vous satisfaire.

Vous n'avez plus à redouter l'influence de La Fayette, et c'est beaucoup; voilà le premier article.

On sent la nécessité du départ, c'est encore beaucoup, mais on veut être le maître de l'époque et décider des moyens. D'ailleurs on ne veut pas être dirigé par les Princes, mais bien par le roi de Piémont, à la ^sagesse duquel on s'en rapporte. Cela n'est pas obligeant pour les Princes; mais qu'importe, pourvu qu'on arrive au but. Voilà le second article.

Quant au troisième, refus positif de V autorisation demandée, parce que, la montrant^ elle est dangereuse ; ne la montrant pas, elle est inutile. Ce raisonnement est assez juste; mais il vous coupe bras et jambes.

Loin que vous puissiez, d'après cela, donner la direction, je vous vois contraint de la recevoir, et c'est ce qu'on veut.

Je pense toujours que, malgré l'amour que vous témoi-

gne la noblesse, malgré le zèle ardent qu'elle déploie, malgré les justes éloges qu'on vous donne, un mot, un seul mot du Roi anéantirait tous vos prétendus moyens, et que des efforts de votre part qui seraient désaA'oués par le Roi, qui seraient faits avant son départ, nuiraient beaucoup plus à la chose publique et au rétablissement de l'ordre qu'ils ne les serviraient. Il faut donc plus que jamais vous armer de patience, attendre les circonstances, pousser à la sortie de Paris, laisser l'xVssemblée se perdre par ses sottises, donner tout le temps à l'opinion de changer et de se mûrir, inspirer courage aux parlements, vous lier à eux, avoir partout des agents fidèles et intelligents pour ouvrir les yeux du peuple, continuer de vous faire aimer et estimer par votre conduite, votre constance dans vos nobles principes, par votre sagesse et votre patience.

Jusqu'à présent, je vous le dis avec franchise, je ne vois rien de solide ni dans les espérances qu'on vous donne, ni dans les plans que vous adoptez; je vois beaucoup de chaleur, de zèle, mais aucun moyen réel, ni troupes, ni secours extérieurs, ni réunion intérieure. Tout est vague; tout est un peu jactance; tout sent un peu trop l'aventure, le roman, la chevalerie, et le temps en est passé. L'Assemblée se détruit visiblement; n'allez pas par une entreprise précipitée lui rendre ses moyens qui vont lui échapper! L'essentiel est que le Roi reprenne le ton qui lui convient, et voilà quelle doit être votre principale, votre unique occupation. Qu'il dise un seul mot, la plus grande partie de la France se ralliera à son trône, les forces de la Suisse, les trésors de Berne seront à son service. Mais il faut qu'il écrive lui-même à Tavoyer, et qu'il parte. Alors le colonel-général des Suisses (1) jouera un beau rôle t

Il est bien sûr que la France entière commence à sentir le poids de la misère, les malheurs de l'anarchie, la nécessité de l'autorité légitime; mais' croyez-vous qu'on en soit

(i) Le colonel-général des Suisses. Le comte d'Artois était colonel-général des Suisses et Grisons.

revenu à désirer absolument l'ancien régime? Non. Les parlements, la noblesse elle-même sont encore un peu imbus des nouveaux systèmes, et fort peu de gens dans le royaume ont l'esprit et le cœur assez bien faits pour vouloir franciiement rendre au Roi toute l'autorité qu'il a laissée échapper de ses mains, et dont l'archevêque de Sens avait voulu faire un si criminel usage. Les actes de despotisme de ce malheureux sont encore présents à la mémoire, et, il faut en convenir, le Roi devenait despote, si la révolution ne s'était pas entamée. Voilà où nous en sommes, et des tentatives mal concertées pour réduire les peuples par la force rallieraient au mot : liberté. C'est l'opinion qui a commencé la révolution; c'est l'opinion qui doit opérer la contre-révolution. Les esprits tendent vers cette opinion; ne les détournez donc pas de cette route. Il faut encore l'épreuve de la misère, de nouvelles calamités, de nouveaux excès de l'anarchie pour en faire sentir toute l'horreur et ramener les peuples au désir, au besoin de l'autorité.

Voyez que ceux qui se mettent le plus en avant craignent toujours de se compromettre, quand le moment de se bien montrer arrive. L'évêque d'Arras, qui était si ardent pour vous rejoindre, veut à présent, par prudence, rester à Chambéry. Vous n'avez point de nouvelles de Galonné, et assurément celui-là est franc et hardi; mais c'est qu'il ne trouve sûrement pas le fruit prêt à être cueilli.

Vos projets du Pont-Saint-Esprit (i), votre confiance sur Lyon me paraissent fondés sur des bases bien légères, et certainement vous vous êtes trop pressé de donner des ordres et d'ébruiter ce qu'il fallait tenir fort secret. Des lettres de Lausanne, des lettres de Chambéry disent qu'il part beaucoup d'indiscrétions de Turin, et qu'on ne peut avoir conhance en des projets mal conçus et éventés

(1) Vos projets du Pont-Saint-Esprit. Le Pont-Saint-Esprit, petite ville du département du Gard (Languedoc), sur le Rhône, à 33 kilom. d'Uzès. 11 y avait au Pont-Saint-Esprit une forteresse armée d'une artillerie de siège.

avant la réunion des moyens. Je vous dois vérité, et voilà ce qu'on écrit. Tout n'est pas pur à Lausanne et à Chamhéry, et ces lieux renferment bien des faux frères. Il y a de plus à Lausanne des g-ens qui sont choqués de n'être pas consultés; et peu d'hommes sont assez pleins de loyauté pour désirervos succès, s'ils n'y ont pas contribué.

L'essentiel est donc de remonter le courage du Roi. S'il veut parler, régner, tout sera bientôt rallié, et vous le seconderez avec zèle et succès; mais, s'il ne fait pas lui-même quelque effort, vous en feriez d'inutiles, et le temps seul et l'épreuve de nouveaux malheurs rétabliront l'ordre.

Armand doit vous avoir apporté des lettres de Circello, mais je pense qu'elles seront insignifiantes, d'après la lettre que j'ai reçue moi-même de Circello.

Pendant que nous sommes sur cet article, j'ai une chose à vous dire. L'Empereur sera ici vers le 13 novembre et y passera cinq ou six jours. C'est une grande occasion que celle où il sera éloigné deKaunitz, qui est mal disposé, et il pourrait être très avantag-eux que Bombelles fût autorisé par vous à reprendre ce qu'il avait commencé à lîatsberg, et que Circello fût présent à cette conversation. L'Empereur ne pourrait nier en présence de Bombelles tout ce qu'il avait dit, et je ne lui en crois pas l'intention. Les vertus qu'on lui connaît, son intérêt, celui de sa sœur, le nouveau rôle qu'il a à jouer, tout doit répondre de ses bonnes dispositions. Pesez cela dans votre sagesse ; cela peut être important, et ne faudrait-il pas que le Roi et la Reine en fussent instruits? Cela est encore à méditer.

La dernière lettre que je reçois du lionhomrae est absolument dans le sens de ce que je vous écris. Il croit la contre-révolution sûre par le retour de. l'opinion, mais bien difficile, si vous voulez entreprendre sans l'autorisation du Roi. C'est aussi l'opinion du maréchal de Castries (1), du duc de Guines, qui ont écrit ici. C'est celle de

(1) Cas/rie^ (Le maréchal de), né en 1727, mort en 1800, a commandé en

beaucoup Je gens sages, et je parie que c'est aussi celle de l'évèque d'Arras et de Galonné. Ce dernier devait donner un ouvrage pour préparer les esprits et devancer votre manifeste; il n'en est donc plus question? Mandeznous donc comment le Roi et la Reine ont pris la nouvelle de sa prochaine arrivée à Turin. S'il est vrai que le cardinal de Loménie a repris ses correspondances, l'arrivée de Galonné sera bien improuvée; mais je n'y crois pas.

Vous aurez deux occasions de nous écrire en toute sûreté, par le duc de Polignac et par Armand; il faut pour cela qu'ils partent Tun après l'autre.

Je crois fermement que vous ne ferez rien cet hiver que préparer vos moyens pour le printemps. Les différentes paix seront alors faites ou manquées dans toute l'Europe, et les habits de milice nationale seront usés, leurs armes Touillées ; on ne les remettra pas à neuf, soyez-en sûr. Peut-être arrivera-t-il un homme au conseil du Roi, et cela suffira pour changer la face des choses. Get homme, je sais bien où il faudrait le prendre malgré son âg'e; mais il faut avant tout que le Roi sorte de Paris. Mais le projet est bien ébruité; on en parle dans toutes les lettres; cela est tout au long dans les bulletins de Barthes, et ce n'est 'pas ainsi que des projets s'exécutent, à moins que le parti bien intentionné ne devienne le plus fort à Paris. La destruction des parlements peut ramener bien des villes, et voilà une grande circonstance, si on en sait profiter. Mais où est l'homme pour diriger, conseiller? Quand je le verrai paraître, je verrai bataille g^agnée; mais jusque là, le chaos subsistera et s'épaissira encore.

Quel est donc ce Fouquet qui joue un si grand rôle dans les bulletins? J'espère que vous n'ajoutez pas à tout cela une foi entière. Il ne faut pas partir d'après de telles bases.

Je ne suis pas content des lettres particulières que je reçois de Paris. Les assignats vont passer, et on se ruera

1792 une division de l'armée des Princes. V. sur lui une note dans Malouet, Mémoires (t. 11, p. 442).

sur les biens du clergé, qui aura bien de la peine à s'en relever, et la bonne cause aura de moins un grand appui.

Les lettres d'Espagne d'aujourd'hui tendent à la paix. Mais une chose importante, c'est ce que M. de Florida- Blanca mande ici niinistériellcment : « Le roi d'Espagne refuse positivemeyit de recevoir M. de Pons cohime ambassadeur, les motifs du rappel de M. de La Vauguyo7i étant insultants pour S. M. Catholique. » Comment le petit Montmorin se tirera-t-il de là? Qu'en dira l'auguste sénat?

L'insurrection de Brest est bien grave et peut avoir de terribles suites. Mais parlez-moi donc de Bouille ; qu'en pensez-vous? quels sont ses principes? Voilà ce qu'avant tout il faudrait savoir, et vous êtes dans l'incertitude sur ce point! Et le maréchal de Broglie, correspondez-vous quelquefois avec lui? Nassau vous arrive-t-il? Que de choses vous nous laissez ignorer !

C'est d'Antraigues qui m'a mandé que, si le Roi disait un seul mot, toutes les forces et les trésors de Berne et de la Suisse seraient à lui. Il m'ajoute : « Ce n'est pas légèrement que je vous dis cela; fen suis silr. » Le colonelgénéral aurait beau jeu, et mon cœur serait bien content.

Mon cousin me prie de vous présenter ses hommages et son respect et de vous remercier de vos bontés pour son fils. Ah ! du moins tout ce qui porte mon nom est loyal et fidèle ! Il n'y en a pas un, vieux ou jeune, qui soit douteux, et j'en jouis bien.

Rochefort est jusqu'à présent tranquille sous les ordres de mon cousin brodé, et c'est le seul port où il n'y ait pas eu d'insurrections ! On me mande quà Grenoble les aristocrates tiennent le haut du pavé, et que la Bretagne se prononce bien. Patience, et tout ira bien.

Est-ce qu'on ne peut pas avoir Mirabeau? Ce mot vous étonne; mais il est le seul grand scélérat de toute la bande, le seul qui ait une grande éloquence, un grand caractère, de grands moyens, et celui-là du moins n'est pas hypocrite; il n'a pas, comme les Necker, les La Fayette, les Bailly, le masque trompeur de la vertu pour cacher ses

vices. Il aime l'argent; qu'on lui en donne un peu, et qu'on lui en promette encore plus ! 11 n'y a plus (dit la brochure que je vous ai envoyée) pour la révolution que ceux qui craignent d'être pendus. C'est un grand mot, et très vrai; il en faut profiter. Certes, si on ne tue pas un grand scélérat, il faut l'avoir en pareille circonstance. Il sert M. le duc d'Orléans, qu'il méprise; il aimera mieux servir ceux qu'il estime. Mon cœur me dit bien, comme le vôtre vous le dit, qu'un tel homme ne peut être reçu en notre compagnie, et que d'ailleurs on ne peut s'y fier; mais il est de fait que c'est lui qui soutient tout, et que sa défection anéantirait la révolution. Il peut tout jeter sur le compte de Necker et se tirer encore d'affaire, en sauvant l'Etat; voilà l'essentiel. Je ne suis pas bien content de moi en prononçant telle chose, j'en conviens, et mon cœur se soulève et bondit, mais effacerai-je ces lignes? Non. Effacez-les vous-même, si elles vous déplaisent trop.

Je vais me coucher, car il est trois heures et demie du matin, et je ne vois plus goutte. Je ne peux avoir un peu de sommeil qu'en veillant beaucoup et en tombant de fatigue ; sans cela, ma pauvre tête travaille par trop.

Je vois que le Languedoc, que Lyon, que toutes les provinces bien intentionnées abondent dans mon sens et conviennent qu'elles ne peuvent rien, sans le préalable du départ de Paris. Vous voilà donc dans l'impossibilité physique de rien entreprendre, et j'en suis, ma foi, bien aise ; car tout ce que vous feriez sans cet article indispensable vous perdrait et perdrait l'État.

Je vais vous transcrire quelques articles de la dernière lettre que j'ai reçue du bonhomme :

« L'abbé Maury m'a écrit une lettre brûlante et remplie « de sentiments nobles; mais ce n'est pas mon âme qu'il « faut échauffer, c'est ma raison qu'il faut convaincre. Le « preux est toujours prêt à danser ; mais oii sont les vio- « Ions d'un orchestre qui doit être nombreux et bien d'ac- « cord pour que la danse aille bien ? Qui est-ce qui les « paiera? La nation s'éclaire; l'Assemblée touche aux

« plus grands embarras ; aidons l'une à s'éclairer davan- « tage, et l'autre à se précipiter dans l'abîme! C'est par « la nation que la révolution s'est opérée ; c'est par elle « que, sans aucun inconvénient, et même sans secours « étrangers que la Sardaigne et la Suisse, il est très pos- « sible de rétablir l'ancien ordre. Si j'étais le maître u ce serait mon plan, et je serais sûr d'y réussir. Ne « voyez-vous pas que l'Espagne est entraînée à la paix par « nécessité et par une force intérieure bien supérieure au et crédit actuel de M. de Florida-Blanca? Que voulez-vous « exiger ou attendre d'un ministre dans sa position ? Le (c roi son maître a confiance en lui, et, tant qu'il aura de « grandes affaires, il le protégera et le défendra. La « politique de sa moitié dépendra toujours des affections « de celui qui plaira le plus, successivement ; ainsi il y a aura quelques ressources dans les variations, si nous « avons l'adresse de les faire tourner à notre profit. Voilà « Vétat des choses au midi. Ainsi il serait inutile et peu < décent de se plaindre d'un homme trop embarrassé pour a se livrer à nos idées, et dont il ne faut pas se faire un « ennemi. C'est une ressource qu'il faut toujours se con- « server pour l'avenir, et cet avenir dépend de mille « grandes et petites circonstances plus prochaines ou plus <i tardives.

« A l'égard de l'Empereur, je croirai difficilement que, « sans un grand intérêt, il veuille faire la guerre pour « nous, lui qui la déteste et qui n'a pas fini sa paix avec « le Turc ni encore mis ses propres sujets à la raison ; « mais son alliance est nécessaire à conserver, et qui jouera « bien pourra nous la rendre utile dans la suite, mais « non pour le moment.

« Si l'Angleterre cesse de gouverner la cour de Bera lin et si le chef des illuminés est au timon, croyez-vous « que nous aurons gagné au change? Quant à Londres, on « ne fera jamais entrer dans ma tète, même à coups de « marteau, que les Anglais puissent de bonne foi travailler « à rétablir notre puissance.

« Point d'argent, point de Suisses ; imint d'argent^ « point de guerre heureuse ! Quand on manque de tout, « il faut employer ses petits moyens à faire connaître, « mépriser, détester ses ennemis, surtout lorsqu'ils ont « perdu la tète et qu'ils se font plus de mal à eux-mêmes « que nous ne pourrions leur en faire. Les peuples sont « prêts à les abandonner ; aurens-nous la maladresse d'in- « téresser le public en leur faveur par les calamités qu'ena traîne une guerre civile ? Il n'est pas temps encore ; « fiez- vous à ma parole,

« Jusqu'à présent, je ne vois pour conseil qu'un housard « honnête et un évêque (de Blois) (1) au moins douteux. « Je n'attends donc rien du conseil qui examinera, ni de a la résolution qui sera prise. Le passé fait peur pour le « présent. De l'esprit, de la chaleur d'expression, on en « aura à revendre ; mais oii est le génie, le jugement ?

« Je répondrai à V dbhè Marie. Rien ne me fera man- « quer à mes devoirs ; mais je ne refuserai pas mes con- « seils, pourvu qu'on me renvoie exactement mes let- « très et qu'on pense que celles qu'on écrit peuvent se « perdre. »

Voilà l'extrait d'une très longue lettre ; cela est bon à méditer, car cela est rempli de raison, de politique et de vérité. Mais ceci pour vous seul.

Votre amie a de petits chilïonages : mais le fond de sa santé va bien, et ses petites souffrances tiennent plus à l'état de son àme qu'à des maux physiques.

J'attends avec bien de l'impatience le retour du duc de Polignac, parce qu'il décidera du lieu où nous passerons notre hiver. Notre maison est louée d'autant à Venise ; mais, si l'air n'en réussit pas à M'"= de Polignac, il faudra bien que leduc se décide à en partir, et, en ce cas, une invitation de l'archiduc, ou faite par Léopold lui-même quand il viendra à Venise, serait décisive ; pensez-y.

(1) L'évoque de Blois était Lauzières-Tliémines (Alexandre-François-Amédée-Adon-Anne-Louis-Joseph de), né le 13 février 1743, sacré le 6 octobre 1776, mort le 3 novembre 1829. Il émigra en 1791, et devait être après le concordat un dos principaux soutiens de la Pelite Église.

DU COMTE DE V AUDREUIL. — i790 33o

Songez à demander que vos lettres soient toujours adressées ici au chargé dafïaires de Turin à Venise, parce que le comte de Bagnols part après-demain pour Turin. Je viens de lui écrire pour que le chargé d'affaires, qui reste à Venise, se charge de vos paquets; mais faites-lui en donner l'ordre.

Recevez, Monseigneur, comme toujours, hommages, respects, tendresses de votre plus fidèle serviteur.

M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS

Le comte de Bagnols. — M"' de Polastron. — Les Français réfugiés à Turin vont voyager en Italie. — Bernis devrait être à la tête des affaires.

(Venise), ce lundi matin (11 octobre 1790]. N» 65.

Nous profitons, Monseigneur, du départ de M. le comte de Bagnols, résidant de S. M. Sarde à Venise, et qui va à Turin par congé, pour vous donner de nos nouvelles. C'est le seul motif de cette lettre, car je n'ai rien à ajouter aux raisonnements, déraisonnements, calculs ou rêveries de ma dernière lettre.

Le comte de Bagnols est un très galant homme, et vous lui devez quelques remerciements du zèle et de l'exactitude qu'il a mis dans la réception et la remise de vos lettres.

La santé de votre amie est meilleure depuis l'application des sangsues, et, comme j'ai eu l'honneur de vous le le mander, ses petites incommodités tiennent hien plus aux agitations de son âme qu'à un dérangement physique. M. Tissard a mandé ici que presque tous les Français qui sont à Turin, voyant qu'il n'y a rien à faire dans le moment, vont voyager en Italie, et qu'il restera peu de

336 CORRESPONDAi\CE LNTIME

Français à Turin pendant l'hiver. Je n'en suis pas du tout facile ; vous serez plus libres de tous vos mouvements, et vous n'aurez plus à redouter la chaleur et les indiscrétions d'un si grand nombre de jeunes gens réunis. Je suis bien sûr qu'au premier signal ils se rallieront tous à votre panache, blanc comme votre âme.

Quand j'aurai reçu des fonds, après le retour du duc de Polignac, jirai sûrement faire une course à Turin ; je brûle du désir de voir mon cher prince, de le serrer dans mes bras. Deux heures de conversation valent mieux que des volumes d'écritures. Le geste, le regard, les inflexions de la voix donnent de la physionomie aux paroles et la vie aux pensées. Que de choses nous aurons à nous dire, malgré tout ce que nous nous sommes écrit !

Je crois que l'hiver sera bien orageux en France et surtout dans la capitale ; mais le retour à l'autorité sera encore bien long, si le Roi ne se détermine pas enfin à briser ses chaînes ; tout sera au contraire promptement rétabli, si le Roi quitte Paris et veut un seul instant préférer quelques risques momentanés à des périls prolongés et à la honte.

31éditez l'article que j'ai copié daus ma dernière lettre de celle du bonhomme ; il renferme beaucoup d'objets politiques parfaitement traités et des maximes bien sages. Voilà, croyez-moi, Tliomme qu'il faudrait appeler immédiatement après que le Roi aura recouvré sa liberté. Cet homme a une grande réputation dans tous les cabinets de l'Europe, une prodigieuse connaissance des hommes et des formes; il est fort estimé de tous les parlements, et je vous jure que son esprit et son cœur sont jeunes ; malgré son âge, il a une santé parfaite, ne dort que trois heures dans les vingt-quatre heures, écrit cent pages de suite sans lunettes; il est ami intime du roi de Suède, de M. de Florida-Blanca, révéré par M. de Kaunitz, et aura une influence personnelle fort utile au rétablissement de la France. Qu'il ait le timon des affaires, ayant composé un fort ministère, Galonné aux finances, l'évèque d'Arras

aux sceaux, M. de La Yaug-uyon aux affaires cLrang-ères, M. (le La Porte à la marine, M. Je Sartines au département de Paris et de la maison du Roi, et au département de la guerre (vous allez peut-être être étonné) le chevalier de Coigny, et alors, en peu de temps, la France aurait repris tout son éclat. Mais ce sont encore là des rêveries, tout raisonnable que cela est ; car comment faire entendre aux hommes, et surtout aux rois, ce qui leur est utile?

Réfléchissez à ce que j'ai eu l'honneur de vous dire relativement au séjour de l'Empereur à Venise.

Recevez, Monseigneur, mes vœux, mes hommages et mon tendre dévouement.

M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS

L'évêque d'Airas et Caloniie. — Les plans du Ponl-Sainl-Esprit et de Lyon prémalurés, mal concertés, divulgués d'avance. — Autraigues. — Crussol.

(Venise), ce 16 octobre 1790. K" 66.

Je n'aurai pas le temps suffisant, Monseigneur, pour vous écrire avec détail et répondre aux diilérents et importants articles que le duc de Polignac m'a confiés de votre part. Je n'ai pu les lire que cette nuit, et c'est à trois heures aujourd'lmi qu'il faut que j'envoie ma lettre à Venise pour le départ de la poste. D'ailleurs y répondre de mémoire est diflicilc, et ils sont ailes à présent en d'autres mains, celles de votre amie. Y répondre sans y avoir beaucoup réiléchi serait léger et téméraire. Ce ne sera donc (jue par le courrier prochain que je vous manderai le résultai de mes réflexions.

Je vous dirai seulement que l'arrivée de l'évcque

338 CORUESPONDAiNCE LNTDIE

d'Arras me charme: que, daccord avec Galonné, vos opérations vont prendre une consistance que franchement elles n'ont pas eue jusqu'à ce moment ; que ces deux hommes pleins de lumières et de talents réprimeront les nobles élans de votre courage, et ne souflriront pas qu'on entraîne à des entreprises mal concertées un prince devenu l'espoir et la ressource de la France : ils vous diront que le rôle d'aventurier n'est pas fait pour vous, et que les plans du Pont-Saint-Esprit et de Lyon, sans le préalable du départ du Roi, étaient prématurés et mal concertés. Il ne sera point de dangers dans lesquels je ne me précipite avec vous; mais je ferai tous mes efforts pour vous empêcher de vous y livrer et de céder à l'impatience d'une noblesse pleine d'honneur et de zèle, mais sans expérience. Je dirai plus, c'est que, s'il arrivait dans quelque province des oppositions partielles aux décrets de l'Assemblée, vous feriez bien d'y envoyer des chefs intellig-ents et sûrs, accrédités par vous ; mais ce serait le comble de l'imprudence d'y aller vous-même sans des forces imposantes, et des moyens d'argent que vous n'avez pas. Lyon devait vous envoyer six mille hommes ; mais les moyens de corruption n'auraient pas été épargnés, et les sommes distribuées auraient été quadruplées pour une occasion si importante : toute la noblesse qui vous aurait entouré serait restée seule lidèle, et aurait lini par succomber au nombre après avoir fait acheter cher sa défaite et sa destruction Ce jour affreux aurait rendu toute sa force à la coupable Assemblée, qui bientôt sera vouée au mépris et à la vengeance publique. Gardez- vous donc par des entreprises hasardées de rendre les maux de la France incurables, quand avec de la patience son salut est assuré.

Une chose me parait bien importante, c'est de cesser vos comités, donttous les projets sont éventés, publiés, et, dès que Galonné sera arrivé, de borner à lui, l'évêque d'Arras et les Gondé la connaissance et l'examen de vos plans. Je ne dois pas vous cacher que je reçois une lettre de Rome et que j'en ai reçu de Suisse, où tous les projets-

DU COMTh; DE VAUDREUIL. — 1790 339

que vous m'aviez confiés sont parfaitement détaillés. Celle de Rome mérite surtout votre attention. Celui qui m'écrit me mande: « J'ai été instruit de tout ceci par une lettre « ministérielle venant de Twin. » Souvenez-vous de ce que vous m'aviez mandé il y a quelque temps, et de l'impatience que vous aviez de voir le Roi. On disait dans cette lettre que Steiger désapprouvait ces folles entreprises. Cette lettre n'a pas été reçue, mais bien lue par celui qui m'écrit. En conséquence vous trouverez le bonhomme refroidi, parce que cette lettre l'a efi'rayé et a dû produire cet effet; mais je le rassure victorieusement (1).

Daignez vous charger de dire à l'évêque d'Arras mille choses de ma part; mais gardez-le absolument avec vous. J'attends tout de sa réunion avec Calonne.

Dites aussi à Calonne que je devrais le bouder; que mes amis et les vôtres auraient surtout le droit de se plaindre de lui ; mais que nous l'aimons malgré ses défauts de tout notre cœur. Engagez-le à écrire à M'"'^ de Polignac, qui n'en a pas entendu parler et qui, vous le savez, lui a été bien fidèle dans ses malheurs. Faites qu'il écrive ici dès qu'il sera arrivé à Turin.

Je traiterai avec chaleur la négociation dont vous me chargez, et vous sentez combien j'aimerais tout ce qui nous rapprocherait de vous; mais la maison est louée à Venise ; mais il en coûte cent dix louis de loyer pour six mois au vicomte de Polignac à Milan, et mes amis voient baisser leurs fonds et ont une famille bien nombreuse ; tout déplacement est ruineux ; mais, malgré cela, s'ils avaient une invitation, je crois qu'ils s'y rendraient; sans cela, non.

J'attends aussi des fonds pour aller voir mon cher prince , mais jusqu'à présent je n'ai pas un écu, et l'insurrection de Saint-Domingue n'augmente pas mes moyens. Je

(1) La lettre dont je vous parle, et qui a été écrite ù Rome, peut aussi avoir été écrite par quelque membre du corps diplomatique; voilà ce que j'ignore. Je vous mande exactement ce qui m'a été écrit. Note de M. de Vaudreuil.

340 CUUUESPO.NDA-NCE LNTIME

ne puis en demander à mes amis, qui n'ont que ce qu'il leur faut.

La santé de votre amie est à présent très bonne. C'est tnoi qui ai été son médecin, qui ai ordonné l'application des sancfsues, dont l'effet a été admirable, et le lait d'ànesse lui fait grand bien.

Que de questions nous avons faites au duc, et qu'il nous a attendris en nous répétant les expressions de votre amitié ! Ah ! croyez que tout ce qui est ici mérite ce sentiment de votre part par son dévouement et sa tendresse pour vous.

Je suis un peu plus content de la santé de M""^ de Polignac. Elle fait à présent un léger remède pour son foie, qui est très engorgé, et elle s'en trouve bien. D'ailleurs ce remède, conseillé par le cardinal de Bernis, plaît à son imagination, et c'est beaucoup.

Pendantque je vous écris, Armand cueille unefleur bien précieuse; c'est une vraie rose à peine entr'ouverte.

Je vais me coucher et m'occuper, longtemps avant de m'endormir, de mon cher prince. Voilà ma prière des soirs et des matins , des vœux pour sa gloire et son bonheur.

P. S. — On me dit que vous allez voir d'Antraigues. Je crains qu'il ne soit un peu Mounier, Lally; mais l'évéque d'Arras, réuni à vous, le convertira, j'en suis sûr, et il est bon à avoir et fort ami de Cazalès, qui n'est pas indiflérent.

Je vois dans les bulletins que M. de Liancourt s'est battu et a tué son homme; est-il possible? Mandez-moi ce qui en est. On dit le parti de 31. le duc d'Orléans bien remonté; on ne lit donc pas la procédure du Châtelet? Paiienza^ patienza.

Je n'ai pas eu le temps de causer beaucoup avec le duc de Polignac, mais le peu qu'il m'a dit et ce que j'ai lu m'inspirent de la confiance. Du secret, de la patience et un plan bien suivi d'après la direction de Galonné et de l'évéque d'Arras, et tout ij'a bien. Si les ardents veulent

DU COMTE DE VAUDREUIL. — 1 790 3il

casser les vitres, ne sont-ils pas les maîtres de les casser sans vous? Vous verrez qu'alors ils mettront de l'eau dans leur vin.

Un seul plan ne me paraît pas suffire, parce que les circonstances peuvent varier, et il en faut un pour chaque circonstance. Dans le cas oii le Roi partirait, en voilà un ; dans le cas où il ne partirait pas, en voilà un autre. La séparation ou la continuation de l'Assemblée doivent être prévues; le succès ou la chute de l'émission des assignats, etc., etc.

Je crois comme vous que Bouille attend pour se décider; mais il faut le ménager et surtout le convaincre.

On m'a confié la prochaine arrivée deCrussol. Confiance pour vos affaires, mais non pour le reste; pensez-y bien. Je crois cependant que, hors de Paris et de l'Assemblée, il sera bien ; mais il est improbateur et jaloux, quoique honnête.

M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS

Un mérmire de Bombelles. — La secte des illuminés. — Un congrès, moyen trop lent; il faut employer la force. — L'auteur croit toujours an départ du Roi. — Progrès de la révolution. — Les assignats. — L'Empereur n'enverra des secours que si le Roi et la Reine sont en sûreté. — Attendre que plusieurs provinces se déclarent. — Les colonies. — Le parlement de Toulouse. — L'Assemblée Nationale n'osera pas faire le procès de la Reine. — Le serment civique et les confiscations. — Nécessité urgente d'un manifeste.

(Venise), ce jeudi (21 octobre 1790). N° G7.

Il est bien difficile, Monseigneur, d'avoir une opinion sur un plan, quand à peine on en connaît les bases et qu'on en ignore absolument les développements. Ma con-

fiance dans les deux hommes qui ont conçu ce projet me prévient en sa faveur; mais cependant mes réflexions m'ont fourni quehjues objections graves, qui se trouvent d'accord avec les idées politiques de Bombelles (1). Celuici a résumé nos conversations sur cet important objet dans un mémoire, que j'ai l'honneur de vous envoyer. Dans tous les cas, ce mémoire peut être utile, soit que le plan soit adopté, soit qu'à l'examen vous v trouviez de grands inconvénients et surtout une grande lenteur.

Ce qui me frappe le plus, c'est que la secte des illuminés est la cause et l'instigateur de tous nos troubles ; que partout on trouve de ces sectaires ; que le roi de Prusse est lui-même imbu de ce pernicieux système ; que l'homme qui a à présent sa principale confiance est un des chefs connus des illuminés (2) : que les intérêts de la religion protestante se mêleront aux intrigues d'un congrès; que les moyens de corruption ont bien plus d'accès vis-à-vis d'un grand nombre d'hommes rassendjlés en congrès que chez les ministres principaux des souverains qui doivent jouer le plus grand rôle dans le rétablissement de notre monarchie.

Il faut un temps considérable pour le rassemblement d'un congrès; le but en étant bien connu, les ennemis de la France, tant intérieurs qu'extérieurs, auront un grand prétexte pour préparer leurs moyens de résistance; l'orgueil national, excité par les enragés, s'irritera des obstacles que les nations étrangères voudront apporter à ce que la nation croira être sa liberté et sa volonté; les chaînes du Roi seront encore resserrées ; ses dangers en augmenteront; et, en dernier résultat, en supposant que les intrigues de tous genres ne détournent pas les membres du congrès du vérita]>Ie but de ce rassemblement, que par un succès invraiseml)lable et parfait toutes les puissances sentent l'importance de se réunir pour combattre cette

(1) Bombelles. Sur ses rapports avec le comte d'Artois, V. Feuillet de CoxcHEs, t. V, p. 238.

(2) Un des chefs des illuminés. Biscliofswerdcr, mort cq 1803.

propagande, l'ennemi de tous les gouvernements, et pour consolider par une réunion fédérative toutes les constitutions existantes, il faudra soutenir par la force les décisions de ce congrès. Pourquoi donc ne pas commencer par les moyens de force? Pourquoi perdre un temps, qui sera mis à profit par les scélérats pour augmenter notre détresse et avancer notre ruine? Pourquoi ne pas profiter du moment où l'opinion, qui a tout détruit en France, paraît retourner aux anciens principes? Pourquoi ne pas suivre avec chaleur les négociations entamées avec l'Empereur, l'Espagne, les Suisses et le roi de Sardaigne ? Ces puissances sont plus que suffisantes pour anéantir des conjurés déjà affaiblis par le mépris dont ils sont couverts. Les troupes que Léopold a envoyées dans le Brabant, les forces que les cantons suisses ont mises sur pied, et les secours promis par le roi de Sardaigne, n'est-ce pas plus qu'il ne faut pour rallier à l'autorité tous ceux qui en France ne demandent qu'un soutien pour se montrer ? Dès le printemps prochain vous pouvez agir; le succès sera sûr, et dût la France faire quelques légers sacrifices, je préférerais, je crois, ce parti aux lenteurs, aux intrigues d'un congrès difficile à rassembler, et plus difficile encore, une fois réuni, à séparer, si facile à détourner de sa véritable institution. Calculez ce que c'est que le choc des opinions, l'influence des intérêts des différentes religions, l'ambition de chaque puissance en général , et ensuite l'ambition particulière de chacun des ministres rassemblés pour le grand œuvre! Est ce dans un siècle de prétentions et de corruption et d'astuce, qu'on peut ramener des hommes à un but d'utilité générale et réaliser en partie les vertueuses rêveries du bon abbé de Saint-Pierre ? Je vous répète encore que, ne connaissant pas parfaitement la base et encore moins les développements de ce plan, que, plus pénétré que personne du génie de Galonné et de la sagesse de l'évêque d'Arras, je suis persuadé que mes objections seront absolument détruites par eux; mais j'ai dû les faire, en convenant toutefois de mon insuffisance.

Vous aviez permis et même ordonné au duc de confier à Bombelles l'aperçu de ce plan. Il le combat dans le mémoire que je vous envoie; mais il n'en est pas moins enchanté de voir auprès de vous la réunion de deux hommes aussi éclairés. Je dois vous ajouter que, si ce plan est adopté, il n'existe personne plus instruit que Bombelles des intérêts de l'Allemagne, ayant été si longtemps à Ratisbonne, et ayant bien mis ce temps à profit, connaissant à fond les ministres de toutes les cours d'Allemagne, et qu'il est tout prêt à faire le sacrifice de la place qu'il occupe, pour servir avec plus de risques et d'utilité la belle cause dont vous êtes la ressource et l'espoir. Il ajoute à son mémoire de nouveaux détails sur le caractère, les moyens, les connaissances et l'activité de M. de Brentano, qu'il regarde comme un des hommes les plus distingués que vous puissiez employer.

Ce qui m'a fait un grand plaisir et vient à l'appui de la haute opinion que j'ai de Galonné et de l'évêque d'Arras, c'est que le duc m'a dit que plusieurs plans étaient préparés suivant les différentes circonstances, et que ces deux hommes supérieurs pensent tous deux que les aventures, les entreprises hasardées et mal concertées ne conviennent ni aux circonstances, ni à votre position, ni à votre rang. C'est avec sagesse qu'il faut concevoir et préparer les moyens, et vous aurez de reste le courage et la rapidité de l'exécution. Mais bornez les confidences; réduisez votre conseil, et songez que le secret est le moyen du succès. Il faut aussi que votre conduite politique prenne un air de gravité qui en impose. Ah! que je suis content de l'arrivée de Calonne! Je l'aimais bien, vous le savez ; mais quelle sera pour lui mon idolâtrie , quand il aura sauvé mon pays et immortalisé mon cher prince!

Vous ne croyez pas, et l'évêque d'Arras ne croit pas, selon ce que m'a dit le duc, au départ du Roi? Eh bien, moi, j'y crois toujours. Peut-être est-ce le désir que j'en ai qui m'aveugle et m'inspire cette confiance ; mais il est toujours vrai que c'est à ce but qu'il faut tendre, que cela

DU COMTE DE YAUDREUIL. — 1790 3io

aplanirait toutes les difficultés, que par celte démarche hardie toutes ses faiblesses seraient réparées et l'opinion rétablie, chose bien importante! Insistez donc toujours sur ce point capital.

Ah ! que j'ai d'impatience de vous revoir! Que de choses nous aurons à nous dire! Deux heures de conversation disent plus que des volumes d'écritures. Le geste, le reg"ard. les intlexions de la voix donnent de la physionomie aux paroles. Mais je pense que, dans ces circonstances, je valais mieux pour vous de loin que de près. Vous m'avez toujours trouvé sage et quelquefois trop sage dans mes lettres; en présence, j'aurais vraisemblablement été le contraire; ma tête s'échauffe, mon cœur s'enflamme. J'ai toujours dans ma correspondance cherché à vous calmer, à vous arrêter, la réflexion m'en faisant sentir l'importance. Mais, près de vous, au centre même du foyer, j'aurais nécessairement été électrisé, et peut-être serions-nous partis. La chevalerie et les aventures n'ont encore que trop de séduction pour moi. Il faut que je sois bien en garde contre mes premiers mouvements; mais je me connais bien, et je suis de bonne foi vis-à-vis de moimême.

Dès que les fonds que j'attends me seront arrivés, je pars, et je serrerai mon cher prince dans mes bras. Mais on me fait tirer la langue d'un pied, et l'insurrection de Saint-Domingue aura encore diminué mon crédit et mes moyens.

J'attendrai l'arrivée de vos lettres pour terminer la mienne.

Ce samedi 23 octobre.

Votre lettre d'aujourd'hui et toutes celles que je reçois de Paris, Monseigneur , me font tomber la plume des mains, confondent mes idées, et anéantissent mon courage. Les scélérats, après avoir non seulement blanchi, mais préconisé, canonisé les criminels acteurs de l'époque

316 COHRESPOiNDANCE INTIME

du 3 et 6 octobre, ne s'arrêteront pas en chemin. Ils vont i profiter de ce funeste moment pour consolider par de nou- : veaux crimes leur œuvre diabolique; les assignats vont donner aux agioteurs et aux enragés les moyens de s'emparer de tout le numéraire et d'employer avec succès leurs moyens de corruption. Qu'opposer en ce moment à leurs entreprises? La patience. Les démarches que vous continuez de faire dans les provinces seront-elles soutenues par l'or, qui à présent décide de tout? Tout sera infructueux, partiel, insuffisant, tant que vous ne pourrez pas montrer une force imposante, et cette force ne peut vous venir que de l'Espagne ou de l'Empereur. Les nouvelles que vous avez reçues de Circello donnent quelque espoir, et c'est de ce côté surtout qu'il faut diriger toutes vos démarches. Mais la condition que l'Empereur met à ses secours sera-t-elle remplie, le Roi et la Reine en sûreté? En auront-ils le courage ? En auront-ils les moyens ? Sans ce préalable, tout est danger pour eux, et ce n'est pas à vous à provoquer ce danger. Que faire donc? Ahl c'est ici que les facultés humaines sont insuffisantes, et qu'il faudrait être inspiré par Dieu lui-même; mais tout serait perdu sans ressource, si vous vous décidiez à une entreprise hasardée et mal concertée.

Attendez le retour de l'opinion, et ne prenez pas l'opinion de quelques lettres, plus zélées que réfléchies, écrites des provinces, pour la véritable opinion. Ne vous livrez pas imprudemment à vos ennemis, et, avec vous, le sort de ce malheureux royaume. C'est à votre absence en pays étranger que votre famille doit jusqu'à présont son salut. Si les monstres vous tenaient ainsi que vos enfants, ■ c'en serait fait de la famille royale, et, si vous vous livriez aux seules forces d'une province bien intentionnée, c'est contre elle que seraient dirigés avec un succès assuré tous les moyens de force et de corruption. Oh î si plusieurs provinces réunies vous appellent, appuyez leur volonté et i leur courage par quelques secours étrangers. Le moment ] arrivera, soyez-en sûr ; mais sachez attendre cette époque,

DU COMTE DE VAUDREUIL. —1790 3i7

quoi qu'on puisse vous dire. Dieux ! que je suis impatient de l'arrivée de Galonné! Il me semble que vous ne l'attendiez que le 18, et votre lettre est du 16; ainsi il n'y a point de retard. Lisez attentivement le mémoire de Bombelles et le commencement de ma lettre ; faites-en part à Galonné et à l'évèque d'Arras. Je ne doute pas qu'ils n'y répondent victorieusement, car j'ai bien plus de confiance en eux qu'en moi et à mon compagnon; mais celui-ci est profondément instruit sur la politique et dirigé par un zèle bien vrai. Vous lui recommandez Modène ; mais l'homme qu'il y avait en est parti, et il n'a plus les mômes moyens. Ecrivez-lui un mot tant pour cet objet, que relativementà sa démarche près de l'Empereur; il y sera sensible, et vous ne pouvez guère vous en dispenser.

Peut-être le premier courrier débrouillera-t-il, dénoircira-t-il mes idées. J'en ai grand besoin, car vous devez vous apercevoir du désordre de la fin de ma lettre qui ne vaut pas le commencement.

Qu'est-il donc arrivé à Saint-Domingue ? Plusieurs lettres me disent : « Je ne l'ous parle pas de ce qui est arrivé à Saint-Domingue, parce que sûrement vous en êtes instruit. » Et, chacun se renvoyant la balle, je reste dans l'ignorance et l'inquiétude. Si vous en savez quelque chose, mandez-le-moi. Suis-je ruiné sans ressource ? Je ne plaindrai que mes créanciers, ma patrie et mon prince, si cette superbe colonie est perdue , pour moi, j'ai vécu.

Je ne sais encore quand votre amie partira. Je crois que son départ tient à l'argent, ainsi que la course que je veux faire pour aller voir mon cher prince. Mais l'argent que j'attendais ne m'est pas arrivé; on ne m'annonce même pas quand il me viendra. Le crédit d'un créole ruiné ne peut être bien grand dans ce moment. Voilà où j'en suis. J'ai voulu vendre quelques bagues qui me restent; je n'en ai pas trouvé un écu à Venise. Je voulais donner pour cent louis ce qui m'en a coûté deux cent cinquante, et employer cet argent à ma course; on ne m'en a rien offert, et je reste, faute de jambes. Oh ! j'enrage tout à lait !

Employez toute votre force pour calmer le prince de Condé; vous seriez indécemment à Chambéry, et vous êtes à votre vraie place à Turin. D'ailleurs le plus petit mouvement de votre part ferait en ce moment égorger votre famille infortunée, et ces crimes affreux vous seraient reprochés par l'Europe entière. Redoublez de prudence, moucher prince; le bruit de vos préparatifs n'a que trop servi à resserrer les chaînes du Roi.

Il n'y a donc que le parlement de Toulouse qui se soit bien montré (1) ! Pourvu qu'il ne soit pas encore victime de la fureur soudoyée !

L'insurrection de Brest est affreuse et paraît être l'ouvrage des Anglais. Voilà du moins ce que disent toutes les lettres.

Galonné vous éclaircira bien des choses ; mais pourquoi a-t-il tant tardé? Ah! que je suis inquiet de lui jusqu'à ce qu'il soit arrivé! Et son ouvrage, quand paraîtra t-il ? Son succès dépendra du temps bien ou mal pris.

On dit que M. Mounier et M. de Lally vont beaucoup à Coppet.

Et d'Antraigues, a-t-il été à Turin ?

Le chevalier de Coigny compte aller en Suisse au mois de novembre, et de là à Turin et ici. Par le premier courrier nous apprendrons, me mande-t-il, la destruction de tous les ordres militaires, de Malte et de cour. Ensuite nous apprendrons la fin du monde, car ceci y ressemble.

Adieu, mon cher prince; c'est dans l'amertume de mon cœur que j'écris cette lettre.

Si mon ami est arrivé, parlez-lui bien de moi et qu'il m'écrive, et surtout à mon amie.

Je mets mon respect aux pieds de mon prince, et je le serre tendrement dans mes bras.

(1) La Chambre des vacations avait refusé d'enregistrer les lettres patentes du 16 septembre 1790 constituant le nouvel ordre judiciaire, et, dans une délibération rédigée par le procureur-général de Rességuior, avait résumé tous les griefs de la vieille France contre les réformateurs de l'Assemblée Nationale. (Dubédat, Histoire du parlement de Toulouxe, t. II, p. 682-085.)

PermetLez que je vous envoie une lettre que j'ai recuede M. l'abbé de Bassinet (1), homme vraiment estimable et de prodigieusement de talent et d'esprit, qui vous est attaché depuis quinze ans, qui brûlait du désir de se rendre auprès de vous, qui aurait pu vous être fort utile, pour qui je vous avais demandé cette faveur ; mais vous ne m'avez fait aucune réponse à Rome à son sujet. Vous pouvez lui rendre service, en écrivant pour lui un mot et en le recommandant au cardinal de Bernis, qui est déjà bien disposé, et cela n'empêcherait pas qu'il ne se rendît auprès de vous si vous le jugez utile. Un mot de réponse, je vous prie, sur cela.

J'ai encore un article important à ajouter à ma lettre. Aujourd'hui, pour laisser reposer le cuisinier de 31"'" de Polignac, j'ai donné à dîner à toute la colonie, à l'ambassadeur et à l'ambassadrice. Voici les places : M""* de Polignac, M. de Bombelles, M"™^ de Guiche, M"^^ dePolastron, la comtesse Idalie, M. de Saint-Paterne, M. le chevalier Hénin. secrétaire d'ambassade (2), le duc de Polignac. M.de Rivière,la comtesse Diane, moi, l'ambassadrice (|{),et M. du Verger. A moitié repas, Idalie s'est récriée : « J'ai bien envie de boire à M. le comte d'Artois. » — « Fort bien, ma femme, » a dit le bon Armand, et puis chorus. Cette santé si chère m'a donc été portée à diverses reprises, et toujours avec le transport de l'amour. Les larmes de tendresse ont coulé de tous nos yeux , et cette scène m'a remonté. J'en avais besoin.

Après dîner j'ai longtemps causé avec votre amie : elle

(1^ L'abbé de Bassinet (Alexaadre-Joseph), grand-vicaire de Verdun, no en 1733, mort en 1812. Lors dd l'invasion de la Champagne (179f), il reçut dans sa maison le comte de Provence, ce qui lui valut ensuite des persécutions qui l'obligèrent à se cacher. Revenu à Paris en 1806, il l'ut inquiété par le gouvernement et enfermé au Temple. Il en sortit pour se rendre à Chaillot, dans rétablissement de Saiute-Périne, où il est mort. Auteur de plusieurs ouvrages d'histoire.

(2) llenui de CMt'z7/e/>- (ctienne-Félix), transféré en 1793 à Constautino|ile avec le grade de ministre chargé d'affaires delà République française. Gréé baron sous l'Empire. Promu maréchal de camp sous la Restauration. Mort en 1841.

(3j M""= de Bombjlles, l'amie de Madame Elisabeth.

3jO correspondance intime

m'a appris qu'elle partirait pour Milan dans dix jours, et je crains bien de ne pouvoir la suivre, par toutes les raisons de finance que je vous ai dites.

Le vin, la compagnie animée de toutes personnes qui vous aiment, ont ranimé mes esprits fatigués, éteints, et voilà que je recommence ma lettre après seize pages.

Je veux d'abord vous gronder. Vous mandez à votre amie des choses faites pour la tourmenter outre mesure et pour déchirer son âme trop sensible. A quoi bon lui dire les choses affligeantes? Il m'a fallu une très longue conversation pour lui rendre le calme. Les raisons employées pour la tranquilliser n'ont pas toutes été de bonne foi ; mais cependant j'ai pensé la plus grande partie de ce que je lui ai dit. Par exemple, je ne pense pas du tout que l'infernal sénat ose faire le procès de la Reine ainsi qu'on l'annonce, quand Léopold a cinquante mille hommes sur les frontières: mais les enragés veulent augmenter sa peur, et ils y réussiront. Je ne crois pas davantage à un crime, à un assassinat qui serait inutile, vous absent et en sûreté, et qui exposerait la caverne à toutes les vengeances divines et humaines. Je ne crois pas davantage à l'annonce de lancer des décrets contre tout ce qui est à Turin, et de forcer touslcsFrançais voyageursd'envoyerleur serment civique, ou d'être exclus de la classe des citoyens actifs et dépouillés de leurs biens. Je voudrais que les malheureux eussent cette audace et fissent une pareille extravagance. Alors vous êtes forcé de publier un manifeste, et depuis longtemps je voudrais qu'il fût fait.

Vous croyez peut-être qu'un manifeste, qui ne serait pas appuyé par des forces réelles, serait sans effet et ferait long feu; je ne le pense pas. Je crois qu'il rallierait bien du monde et serait suivi par un ou deux autres manifestes, dont le dernier ne serait répandu qu'en mettant le pied à l'étrier. C'est ainsi que fit le grand Frédéric dans la dernière guerre pour la Bavière: deux manifestes avaient précédé le troisième, qu'il ne donna qu'en montant à cheval. Tous les esprits étaient préparés et connaissaient la

DU COMTE DE VAUDJIEUIL. — 1790 3ol

bonté de sa cause. Or votre cause est bien meilleure encore, et c'est non seulement en France, mais à l'Europe entière qu'il faut le prouver. Le faiseur par excellence va arriver; ne perdez pas de temps pour cette première démarche, que je regarde comme bien essentielle et bien urgente. Soumettez cette idée à l'évêque d'Arras, si Galonné n'est pas arrivé, et je parie qu'il l'approuve. Par ce moyen vous tiendrez en haleine toutes les provinces pendant l'hiver; vous réchaufferez l'espoir du bon parti, et vous affaiblirez les moyens de vos perfides ennemis. Peut-être redoubleront-ils de rage, mais cette rage sera le symptôme de leur impuissance et de leur destruction. En vérité, je vois d'ici M. de Mirabeau et ses associés dînant ensemble et riant de la terreur magique qu'ils inspirent, étonnés de leurs succès, et convenant entre eux qu'un manifeste fait par vous, par des Bourbons, anéantirait presque tous leurs moyens, ouvrirait tous les yeux et ferait tomber leur monstrueux et frêle échafaudage. Je crois les entendre en goguette, et je redirais tout ce qu'ils y disent. Pesez beaucoup sur cela; je vous jure que le moment est arrivé où vous ne pouvez pas vous en dispenser. Vous ne pouvez encore rien faire, mais vous pouvez dire, annoncer, menacer, et appeler l'Europe et Dieu à votre aide. Le prince de Condé en sera satisfaitet se tiendra plus tranquille; car enfin il ne veut pas, il ne peut pas vouloir vous exposer et s'exposer lui-même sans fruit, sans utilité; mais il veut que la chose s'engage; et les criminels absous par l'Assemblée sont un motifplus que suffisant. Méditez beaucoup sur cela; mais j'ose dire que cette démarche est indispensable, etqu'on l'attend. Adieu; la poste va partir.

M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS

Opportunité d'un manifeste. — L'Espagne et l'AngleleiTe. — Dissentiment entre Vienne et Berlin. — Le prince a trop de négociateurs.

35i CORRESPONDANCE INTIME

— Pamphlet dévoilant une conspiration probablement imaginaire. — Menaces de l'Assemblée Nationale pour faire peur au Roi et à la Reine. — Le duc d'Orléans. — Calonne. — Communiquer à Fiorida-Blanca les intentions de l'Empereur,

A Venise, ce 30 octobre 1790. K» C8.

Nous attendons les lettres avec impatience, Monseigneur, mais il fait un si horrible temps que nous ne nous flattons pas qu'elles arrivent avant le départ delà poste. Je n'ai donc encore rien de nouveau à vous mander; mais j'aime à causer avec vous, et je veux revenir à la charge pour un manifeste, dès que le plus habile de tous les faiseurs sera près de vous.

Plus je réfléchis à cet article de ma dernière lettre, plus je me confirme dans l'opinion que l'époque de donner ce manifeste est arrivée. Vous avez manqué une époque pour en publier un, celle du 5 et 6 Octobre; mais c'est encore elle qui vous commande aujourd'hui cette démarche, c'est le jugement infâme de cette journée infâme, c'est l'impunité, que dis-je, c'est le triomphe du crime qui doivent vous forcer à rompre enfin le silence. Vos moyens, dira-t-on, ne sont pas prêts. Mais il les préparera; mais vos sentiments seront connus ; votre vengeance sera annoncée; les bien intentionnés sauront oii se rallier; les coupables frémiront. Le peuple connaîtra à quel point il a été égaré, mais que ce n'est pas contre lui que vous préparez vos coups ; que vous l'aimez, que vous lui par-'' donnez (l'Europe entière connaîtra la pureté de vos intentions): que l'ambition n'entre pour rien dans vos projets, mais que vous voulez punir les vrais coupables, délivrer votre frère et votre Roi, rétablir la monarchie, le culte divin elles lois, réparer enfin l'honneur français, etresterle premier, le plus fidèle sujet de votre frère, remis par vous sur son trône. Vous intéresserez dans cet écrit toutes les puissances de l'Europe au maintien de l'ordre, à la cause de tous les rois, de tous les gouvernements; vous y dénoncerez une secte impie, cette dangereuse propagande, qui dans

DU COMTE DE VAUDREUIL. — l 790 3o{

l'ombre prépare la ruine de tous les empires et de la religion, et q'ii, prêchant au nom de la philosophie l'indépendance et la liberté, égare tous les hommes, semblable à ces feux follets qui détournent les voyageurs de leur route pour les cou luire à des précipices. Renvoyez ce titre odieux d'aristocrates à ceux qui le méritent, à ces douze cents tyrans, à ces La Fayette, à ces Bailly, à ces municipalités qui ont usurpé la puissance. Dites au nom de toute la noblesse, dont vous êtes l'amour et l'espoir, qu'elle n'est, qu'elle ne veut être que l'appui du trône et la ressource des malheureux, et qu'elle appelle au secours du Roi ce même peuple que des monstres ont voulu en séparer; que tous réunis ils détruiront leurs communs ennemis et les véritables aristocrates qui ont trompé et subjugué les Français. Dites que les ennemis extérieurs de la France jouissent de nos troubles, les fomentent et les paient; que, désespérant de pouvoir vaincre un peuple courageux que son amour pour ses rois rendait indomptable, ils ont employé les funestes moyens de la corruption pour détruire le mobile de nos vertus, la fidélité à nos maîtres et le point d'honneur. Dites qu'il est encore temps d'effacer la tache imprimée au nom français, mais que chaque instant perdu accroît notre honte et aggrave nos maux. Dites enfin tout ce que votre âme française vous dictera, en y joignant tous les raisonnements delà plus saine politique. J'espère que le rédacteur de ce sublime ouvrage est déjà près de vous, et que ce grand œuvre est commencé.

J'ai reçu du 13 des nouvelles d'Angleterre. La lettre est de milady Erne (1); voici la phrase que j'en transcris: « Il semble que l'Espa'jne est résolue de nous forcer à la guerre. Comme bonnes ge)is, nous l'aurions voulu évi/er^ s'il élait possible; mais, comme braves gens, nous nous y sommes 2)réparés delà belle manière. » Celte phrase m'avait effrayé, et je l'ai communiquée à l'ambassadeur

(1) Lacly Ern?, sœur de lady Elisabeth Poster.

d'Espagne, qui m'a bion assuré que toutes ses nouvelles étaient à la paix. Dieu le veuille, mais je ne suis pas rassuré.

Il y a aussi quelques nouveaux points de dissension entre la cour de Vienne et celle de Berlin. Cela a été mandé de Bonn par M. de Maulevrier(l). ministre de France près de l'électeur, et les lettres de Vienne ne détruisent pas cette nouvelle.

Voilà de terribles contre-temps pour la malbeureuse France ; il faut espérer que Dieu finira par s'en mêler, car je ne peux croire que sa colère soit implacable.

J'ai reçu une lettre du bonhomme, et, sans le vouloir, vous m'avez fait une tracasserie avec lui. Comme vous ne m'aviez pas dit de lui mander l'arrivée prochaine de Galonné, je ne lui en avais pas parlé, et il l'a apprise par une lettre de M. l'abbé Marie. Le mystère que je lui en ai fait lui aura paru extraordinaire; mais je ne dis jamais que ce qu'on me permet de dire, et il doit trouver cette excuse excellente.

Je vois que le bonhomme est au courant de tout. Votre lettre au roi de Prusse l'a enchanté ; il l'a trouvée sage et noble. Il me mande qu'il est instruit par l'abbé qu'il y a un plan concerté entre l'évèque d'Arras et Calonne; que tous deux sont réunis, excepté sur le moment de l'exécution; que le premier pense qu'il faut en différer le mo- Bient ; que Calonne au contraire pense qu'il faut y procéder sans difïérer; à cela il ajoute : « Cette question se décide toute seule; où sont les moyens? » Ensuite il me parle du nombre de vos négociateurs, et il ajoute : « Je S'irais un grand étourdi, si je irroposais quelque chose au milieu de tant de négociations et de négociateuiS si différe7its les uns des aiUres. » Il finit par me dire pourtant qu'il est content de la lettre de l'abbé.

(1) .V. de Maidevrier. EJouard-Vioturnion-Charles-René Colbert, comte de Maulevrier, né en 173 i, ministre pléuipoleuliaire près Télecteur de Goloyne depuis 1784. En 1792 il lit la campagne des Princes en qualité d'aidede-camp du maréchal de Gaslries. Mort en 1839. Stofflet avait été son •'arde-cliasse.

Je ne sais si vous avez fait quelques démarches comminatoires ou dorées vis-à-vis des gazetiers du Bas-Rhin et de Kehl; mais leur style est un peu changé, et celui du Bas-Rhin tomhe à bras raccourcis sur le rapport atroce de l'atroce Chabroud (i). Il serait très important d'avoir les gazetiers, car ils impriment, tout méprisables qu'ils sont, un mouvement à l'Europe.

Ah ! qu'il me tarde d'apprendre l'arrivée de Galonné! Je ne serai pas tranquille jusqu'à ce que je le sache à Turin. Je crains quelque nouveau crime; ils coûtent si peu à nos tyrans 1 Et son ouvrage, quand paraîtra-t-il? Il faut qu'il précède de peu votre manifeste, et qu'il le prépare.

Vous pardonnerez à la hardiesse de votre serviteur, s'il a osé dans sa dernière lettre ris(|uer quehjues réflexions sur les lenteurs, les difficultés, et les inconvénients d'un congrès. C'est dans la discussion et dans la controverse que s'éclaircissent les grandes questions, et celle agitée est d'une majeure importance. C'est en avouant mon insuffisance et en rendant hommage aux talents et à la supériorité des auteurs du projet, que j'ai risqué quelques observations que vous leur communiijuerez.

Avez-vous lu un imprimé qu'on a fait courir à Paris, intitulé : Effroyable conspiration découverte contre la constitution, M. de La Fayette et M. Bailly, tendant à enlever le Roi de Paris, etc., etc. C'est le duc de Villequier (2) et M""" de Yilleroy (3), et Micault, et Mauduit,

(1) Chabroud. né en 1750, mort en 1816, député du tiers état de Dauphiné aux États généraux. Il s'agit de son rapport sur les journées des a et 6 octobre.

(2) Le duc de Villequier (Louis- Alexandre-Céleste d'Aumont), né en 1736, mort en 1814. Il était premier gentilhomme de la chambre du Roi; c'est par son appartement que, lors de la fuite de Yarennes, la famille royale s'échappa des Tuileries

(3; M'^' de VUlero>i était la sœur du duc de Villequier. Elle a fourni plus d'un article piquant aux Actes des Apôtres et au Petit Gautier. Néeen 1731, morte eu 1816. Son mari, guillotiné en 17'J4, a été le dernier des Yilleroy. Dans la lettre supposée dont parle M. de Yaudreuil, il était dit : « Le Roi est décidé d'aller liabiter Rouen; il y a été décidé jjar les vives instances de la Reine, dont l'esprit a été rempli de frayeur par le duc de Villequier. Il a persuadé à S. M que le Roi était détrôné s'il ne fuyait de l'aris..., (et) cjuc les Rouennais, gagnés par la duciiesse do Yilleroy, (jui

356 CORRESPOxNDANCE INTIM E

capitaine dans Dauphin-dragons, qui en sont les principaux personnages. C'est une lettre supposée écrite à M. Bailly par un des conspirateurs repentants. Cette lettre est effroyablement écrite, mais toute la trame du projet est assez clairement décrite, et, puisque le comité des recherches n'en fait pas d'usage, cela me prouve que les moyens des enragés et leur audace sont fort diminués. J'en ai cependant frémi pour tous les honnêtes gens qui y sont nommés. Cette manoeuvre, ce projet ont-ils quelque fondement, ou est-ce un moyen imaginé pour échauffer le peuple? Laissons tout cela jusqu'à l'arrivée des lettres.

Votre amie compte partir jeudi, et nous l'accompagnerons jusqu'à Padoue. Cela me fait bien de la peine, sous tous les rapports, de la voir partir sans nous. Mais nous voilà fixés, je le crains; les raisons de calculs d'argent sont bien fortes dans ces terribles temps, et un changement de lieu en si grande compagnie est excessivement cher; d'ailleurs mes amis n'ont reçu aucune des invitations qui auraient pu les décider. Il est cependant très vrai que M'"'' de Polignac craint beaucoup l'air humide de Venise, et aurait désiré se rapprocher de vous. Mais son mari a été décidé par les calculs d'argent et à cause de la tranquillité dont on jouit ici, à l'ombre du gouvernement le plus sage et le plus prévoyant.

Pour moi, vous savez si je peux former d'autres vœux que celui de me rapprocher de vous, en attendant que je m'y réunisse pour toujours. J'attends des fonds pour pouvoir faire ma course, et j'en brûle d'impatience ; mais l'argent est si rare, Saint-Domingue si agité qu'on ne m'envoie rien, et je suis pour le moment aux frais de mes amis pour le nécessaire. J'attends tous les jours les fonds qu'on m'a promis ; mais de courrier en courrier on m'annonce

a travaillé pendant dix mois à se faire un parti considérable, répondaient sur leurs totos du succès d'une contre- révolution, si l'on pouvait décider le Roi à venir à Rouen ou à se laisser enlever pour y être conduit, etc. » Cette lettre, écrite de Rouen et adressée à Bailly, aurait été reçue à Paris le 20 septembre 1790. Elle est imprimée dans le Journal des révolutions de l'Europe (IT'JO, t. XIII, p. o8-G:2).

des obstacles, des retards, et j'enrage. Quand votre amie sera absente, aurai-je aussi souvent de vos nouvelles? Ah! je serais injuste d'en douter; mais j'avoue que mon cœur en serait ulcéré.

Si la poste arrive trop tard pour que je puisse vous répondre par le courrier, je répondrai à votre lettre par M. de Rivière, qui partira pour Turin la semaine prochaine. Je vous enverrai par lui une lettre au Roi, que vous ferez bien de faire imprimer et de répandre; elle est de Saint- Paterne et vigoureusement écrite.

Ce 30 octobre, au soir.

Je reçois votre lettre, mais si tard qu'à peine aurais-je le temps d'y répondre. Ce que je ne pourrai pas vous dire aujourd'hui, je l'écrirai par M. de Rivière.

Je suis bien loin d'être mécontent de tout ce que vous me mandez. Premièrement, je crois que toutes les menaces faites par l'Assemblée et les Jacobins contre la Reine sont uniquement prononcées dans le dessein de faire peur à la Reine et au Roi. Mais le divorce, le couvent, le procès sont autant de folies, auxquelles il est impossible de croire, et le royaume entier se réunirait pour détruire cette Assemblée et cette ville coupables, si pareilles horreurs étaient seulement projetées. Les scélérats jouent de leur reste et veulent intimider. L'arme de la terreur est celle qui jusqu'à présent les a si bien servis; mais cette arme commence à être bien usée, et l'arme de la vengeance s'aiguise d'un bout à l'autre de la France et sera dirigée par vous et par l'honneur indigné. M. le duc d'Orléans fait courir le bruit qu'on a voulu l'assassiner au Raincy; la duchesse de Luynes l'a mandé; mais c'est un moyen qu'il essaie pour animer encore le peuple, et, si ce dernier moyen rate, le fourbe est perdu sans ressource. J'espère que tous ces bruits atroces feront sentir au Roi la nécessité de secouer le joug; il n'a qu'à le vouloir.

Passons aux autres articles. L'arrivée de Galonné me

ravit; il doit être à présent près de vous, et je suis inconsolal)lc d'avoir reçu sa lettre trop tard. Il me mande d'être le 21 à Vérone, et je reçois cette lettre le 30; mais cela sera bientôt réparé, je l'espère. C'est un grand point que le message qui lui a été fait, que l'approbation donnée à son arrivée près de vous. Les faussetés cessent quand le besoin devient urgent, et je ne crois pas, comme vous, qu'on ait voulu le tromper ; il ?îe faut pas qve vous le croyiez. Par la lettre qu'il m'écrit, il n'a pas cette opinion, et s<! réjouit de ce retour de confiance et de la justice qu'on lui rend enfin. Voilà ce qu'il faut croire, et partir de là pour établir confiance.

Les nouvelles de Circello me cbarment aussi, et sont très analogues à ce qu'avait préparé Bombelles. Un mot à celui-ci de votre part, je vous en conjure. Il est prêt à tout quitter pour vous servir, si vous avez besoin de lui, et son zèle est pur. Ali! de grâce, à présent que vous pouvez former un véritable conseil, restreignez le nombre pour la valeur, et ne vous livrez pas aveuglément au Salon français oiî il y a sûrement bien de l'honneur, mais bien de l'imprudence et vraisemblablement quelques faux frères. Livrez-vous tout entier à un bomme que ses lumières rendent aussi précieux que sa fidélité, qui a survécu aux injustes affronts qu'il a éprouvés. Que sa manière de se venger est noble et belle! Je l'aimais; je l'idolâtrerai, dites-le-lui bien. Je vous envoie une petite lettre pour lui; celle qu'il m'écrit m'a été au fond de l'âme, ainsi qu'à mes amis.

Votre amie a reçu des nouvelles de M"^' du Poulpry, qui, ayant retardé son départ, la forcent à retarder le sien. Elle ne partira donc qu'après le courrier prochain, et cela vient assez à propos, car les chemins sont presque impraticables, puisque les courriers eux-mêmes ont été retardés de vingt-quatre heures, et les pluies continuent toujours. Elle a été un peu enrhumée, et aura le temps d'être en bon état pour un voyage, toujours pénible dans cette saison. Faites-vous donc une raison, mon cher prince, puisqu'il

s'agit de la santé de votre amie et en même temps des convenances. Vous me le promettez, j'en suis sur, et mon cœur vous en remercie.

C'est un point bien essentiel que vous soyez autorisé à déclarer à Steiger et à TEspagne les intentions de l'Empereur. Mais je pense que vous feriez mal de ne pas écrire à Florida-Blanca; on vous abuse en vous disant qu'il sera renvoyé. Il serait trop maladroit de vous en faire un ennemi; il s'agit, pensez-v, du salut de la France; ce n'est pas le cas d'écouter un ressentiment. La femme de l'Empereur est sœur du roi d'Espagne, ne l'oubliez pas, et la confiance du roi d'Espagne en Florida-Blanca est toujours existante.

Le premier courrier décidera de ma marche et de l'époque de mon départ. Il est très possible que j'accompagne votre amie, et cela m'enchanterait.

Mes amis vous disent tous, ce que vous savez bien, qu'ils vous aiment autant qu'ils vous vénèrent et respectent, et moi, qu'en pensez-vous? Ah! je ne le cède au monde qu'à une seule personne ; tablez là-dessus ; je n'entendrais pas raison pour tout autre.

Permettez que je joigne ici une lettre pour Galonné.

M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS

Ke rien faire avant la sortie du Roi. — L'enireprise iirojeléeest échauffée par le prince de Condé. — Il faut guider el dominer les provinces. — Inquiétude du retard de Galonné — Xe jkis s'aliéner Elorida- Blanca. — Attendre l'airivée de Galonné pour lancer le manifeste.

(Venise), le 6 novembre 1790. N" 69.

Dussiez-vous me dire. Monseigneur, que je suis trop sage, trop prudent, trop timide, et plus encore, il m'est

360 CORRESPONDA-NCE LXTIME

impossible de ne pas vous répéter encore que, lorsque de grandes puissances vous assurent des secours efficaces et par conséquent un succès infaillible, lorsque vos négociations sont entamées, avancées aux conditions de la sortie du Roi et de la Reine, il serait absurde, fol de risquer avec des moyens partiels et de jouer à croix ou pile le salut de la monarcliie, la vie de votre frère, et votre existence, de laquelle dépend tout le reste. D'ailleurs, si vous marchez avec des milices nationales, vous les reconnaisse:: donc; et qui peut vous répondre de leur fidélité? Mais ce qui serait hors de toute prudence, ce serait de vous décider à quelque chose avant l'arrivée de Galonné, qui tient les fils de tout; et ce qui serait criminel, ce serait d'entreprendre quelque chose avant d'avoir reçu l'ultimatum du Roi et de la Reine.

Vous croyez vous-même que tout cela est soufflé, échauffé par le prince de Condé (1), et. malgré cette opinion, je vous vois presque décidé à aller de l'avant! Vous vous abusez si vous croyez que, sans la sortie du Roi, la noblesse entière du royaume se ralliera à vous ; le Roi est toujours le Roi, et par conséquent le vrai, le seul point légitime et possible de ralliement. La chaleur, l'impatience de tout ce qui vous entoure, vous électrise malgré vousmême : mais ne vous laissez pas entraîner à une entreprise, qui, si elle échouait, annulerait même tous vos moyens et irriterait contre vous ces mêmes puissances qui vous assurent leurs secours. Si un eiîort partiel, tenté soit en Languedoc, soit à Lyon, donnait prétexte aux enragés de commettre un crime, sur qui retomberait le crime? J'ose vous le dire, sur vous seul. Vous dites sans

(Il Comparez plus haut, p. 243. L'idée du prince de Condé était celle-ci : tandis que des troupes espagnoles seraient entrées en France par la Navarre et le Béarn et une armée suisse par la Franche-Comté, le roi de Sardaigne aurait pénétré dans le Dauphiné et se serait dirigé sur Lj-on. Voir dans les Mémoires de la maison de Condé (t. II, p. 189) le mémoire présenté par le prince de Condé au comte d'Artois sur la position et le devoir des princes; seulement la date de 1791, imprimée dans ce mémoire, no peut pas être exact j, puisque, dés le mois de décembre 1790, le projet des Princes sur Lvon était découvert et dénoncé à TAssêmblée Nationale.

DU COMTE DE VA UDREUIL. — 1790 3Cl

cesse que les provinces finiront par vous forcer; mais c'est à vous à les guider, à les dominer; et quand c'est pour leur propre sûreté que vous diflérez, quand c'est pour rassembler des moyens infaillibles, pourquoi croyez-vous que ce qui doit augmenter leur confiance et leur reconnaissance y produira le découragement? Tout cela n'est pas fondé, n'est pas raisonnable. D'ailleurs la sûreté du Roi et do la Reine est le point essentiel. C'est la condition dictée par les puissances amies et répétée par tous les gens sages; elle ne peut être mise de côté que par des enrag'és d'ambition.

Voilà ce qu'on pe use à Paris, en Suisse, à Cliambéry, et, soyez -en bien sûr, dans tout le royaume. Et vous éprouveriez une terrible défection, si vous sortiez de ces sages et indispensablesmesures. L'Assemblée se détruitvisiblement, l'opinion revient rapidement; voulez-vous par une imprudence prématurée redonner aux enragés la force qu'ils perdent tous les jours? Pressez, espérez la sortie du Roi et de la Reine, et alors tout sera légitime et sûr; sans cela, tout est hasardeux, nuisible, et même coupable. Je ne peux pas sortir de là et vous parler un autre langage; c'est ma raison et ma conscience qui me le dictent.

Vous ne me paraissez pas effrayé du retard de l'arrivée de Galonné; mais j'en suis inquiet, et fort inquiet. Des lettres d'Angleterre nous sont parvenues qui nous annoncent qu'il en est parti, et je crains que des scélérats ne l'attendent au passage. Ce serait un malheur affreux pour les circonstances, et mon cœur en frémit comme citoyen fidèle et comme ami tendre.

La conduite de l'évéque d'Arras est bien belle et bien noble sous tous les rapports, et je suis enchanté que la bonne opinion que j'ai toujours eue de lui soit confirmée par des faits si parlants. 3Ionlrez-!ui ma lettre, et je parie qu'il l'approuvera dans tous les points.

J'ai vu le duc de Guiche, et je vous assure qu'il marchera droit. Il pense qu'il ne faut pas hasarder, quand, avec de la prudence, le succès est certain; mais il ajoute:

Si le prince marchait seul, je serais le second! Ne vous prévenez pas si facilement contre ceux qui ne veulent pas tout brûler. La prudence n'empêche pas l'audace, quand le temps en est arrivé.

Je pense que vous avez fait une bien grande faute en n'écrivantpas àFlorida-Blanca.On vousavait trompé, en vous disant qu'il allait être déplacé. Je me suis empressé devons mander le contraire et de vous conseiller de ne pas mettre contre vous d'une manière positive un homme qui aura la plus grande influence sur les délibérations de l'Espagne. Ma lettre est arrivée trop tard ou ne vous a pas persuadé; j'en suis extrêmement fâché, et, si vous envoyez quelqu'un en Espagne, croyez-moi, réparez cette faute, et songez que, quand il s'agit d'un but aussi grand, il ne faut rien mettre contre soi, et que ce n'est pas le cas de bouder.

Votre première lettre, que j'attends avec la plus vive impatience, décidera de l'époque de mon voyage, et je brûle du désir de vous serrer dans mes bras.

Mais ne songez plus à Milan pour le séjour de mes amis; ils viennent d'apprendre qu'on n'y veut pas de Français, et ils sont si bien ici qu'il serait injuste de vouloir les en déplacer pour aller éprouver quelque désagrément, et j'entreprendrais en vain de les y engager. Votre lettre m'est arrivée encore très tard, et à peine ai-je le temps d'y répondre. Gela m'empêche d'aller chez votre amie, qui loge fort loin d'ici. J'apprends confusément qu'il y a même des obstacles à son séjour à Milan ; mais je n'ai pu m'en expliquer avec elle. Elle vous écrira en détail sur cela. Je vous dirai seulement que, si vous vouliez forcer de moyens pour cet objet, vous feriez un éclat qui la perdrait. L'exclusion est donnée en général aux Française Milan; ainsi gardez-vous de rien particulariser: l'effet en serait bien fâcheux. Il y a longtemps que je sais que Wilczek (1) passe pour démagogue; prenez-v bien garde.

(1) Eli 1790, la Lombardic était gouvernée nominalement par un frère de l'empereur Léopold II, l'arcliiduc Ferdinand, devenu plus tard duc de Modène. Sous lui, il y avait un haut fonctionnaire qui correspondait direc-

Je suis comme Circello et j'espère beaucoup qu'enfin le Roi et la Reine prendront un parti; sans cela, vos efforts seraient, je le répète, infructueux et criminels. Les enragés sont au bout de leurs moyens ; leur monstrueux édifice s'écroule; l'opinion revient à grands pas; n'allez pas leur redonner des moyens et des forces. Ayez l'air de dormir, et veillez toujours; voilà ce que vous avez à faire. Si le prince de Coudé veut faire, qu'il fasse; mais n'en partagez pas l'odieux, et je vous garantis que par là vous l'arrêterez tout net. Alil que Galonné arrive, et il conciliera tout; il mettra à leur place ceux qui bourdonnent, et toutes les délibérations prendront une forme plus grave et bien nécessaire. Vous ne sauriez croire à quel point les indiscrétions et l'imprudente chaleur de Turin nuisent à la confiance des gens bien intentionnés, mais sages; je dois vous le dire: cela me revient de partout.

Quant à la démarche du manifeste, certes ne le faites pas sans Galonné, qui est le vrai faiseur, et jugez avec lui du moment oii il faudra le répandre. Je n'ai pas prétendu que vous le donnassiez avant son arrivée; je vous ai même dit : le bon faiseur va être avec vous. Mais jecrois toujours qu'il doit précéder vos démarches de force et les motiver.

Encore quelques réflexions sur la prétendue décision des provinces d'agir sans le préalable de la sortie du Roi. Vous souvenez-vous que Lyon et le Languedoc avaient commencé par exiger cette condition préalable de la sortie du Roi ? Cela n'aura pas convenu aux ardents, et ils vous font dire à présent que cette condition n'est plus exigée. Peut-être partiellement, dans quelques endroits de ces provinces, suivant le rapport de quelques agents, cette condition préalable n'est-elle plus exigée ; mais qui

tement avec Vienne et portait le titre de ministre plénipotentiaire de l'Empereur en Lombardie et président du gouvernement à Milan. C'était depuis peu le comte Jean-Joseph de Wilczek, chevalier de la Toison d'or et ancien ministre de l'Empereur à Naples (né en 1738, mort en 1819). S'il faut en croire Barrukl [Mém. pour servir à l'hift. du Jacobinisme, t. IV, p. 53), le comte Wilczek appartenait à la secte des illuminés.

vous a dit que c'est là la réunion des opinions ? Et, si les opinions no sont pas réunies, quel danger n'y a-t-il pas à entreprendre ! Quelle défection n'éprouverez-vous pas ! Or il est certain que ce ne doit pas être là l'opinion générale, parce qu'elle est imprudente, hasardeuse, et coupable, d'après les suites funestes qu'elle peut avoir. Réfléchissez-y bien, et vous sentirez la force impérieuse de mes raisons. Je les soumets à M. l'évèque d'Arras, et à Calonne, et à Miran,et à Sérent, etau bailli, s'il est arrivé. Je viens d'apprendre la conduite noble et fière que vient de tenir le bailli; je lui jetterai mes bras au col, quand je le verrai. C'est un trait dont la mémoire sera ineflaçable, et, si quelquefois nous avons été en défiance l'un de l'autre, — il me connaît franc, — je suis à présent sien à pendre et à dépendre ; dites-le-lui bien.

J'accepterai les offres de mon ami, si j'en ai besoin, et mon cœur ne peut balancer un moment connaissant le sien.

Votre amie se porte à présent à merveille ; mais je crains qu'elle ne soit bien sensible à ce que je vous ai mandé plus haut. Je la verrai avant de fermer ma lettre.

Je mets aux pieds de mon prince mon entier dévouement.

Encore un mot. Je sais à n'en pouvoir douter que les enragés ont le plus grand désir de vous voir entreprendre quelque chose de partiel, et qu'en conséquence ils vous font donner beaucoup de faux avis ; qu'ils sentent qu'ils n'ont que ce moyen de se tirer d'affaire en rejetant sur vous, sur vos démarches, sur votre ambition la banqueroute devenue inévitable et qu'ils ont opérée, et de vous rendre responsable des désordres et des crimes qui en résulteraient. Attendez, et ils seront seuls les victimes de ces bourreaux qu'ils ont formés ; attendez, et la banqueroute, leur ouvrage, sera lavée dans leur sang impur, parce qu'on ne pourra s'en prendre qu'à eux. Les voilà à découvert ; une démarche imprudente de votre part, et qu'ils désirent, qu'ils fomentent, serait leur égide. Ils sont perdus, et c'est vous, vous qui les sauveriez I

DU COMTE DE VAUDREUIL — 1790 3«o

Le duc fie Guiclie, auquel, comme je vous l'ai mandé plus haut, j'ai parlé, vivement affecté de n'être pas un des fiommes sur lesquels vous comptiez le plus, me cliargo de vous envoyer cette lettre, et vous prie de la garder comme sa profession de foi invariable. Sa sensibilité s'est sans doute exagéré non seulement ce que je lui ai dit, mais aussi le froid que vous lui avez témoigné, et ce mouvement de sa part n'est que pur et loyal. Faites-lui une réponse que toute sa conduite passée mérite bien, ainsi que ses sentiments actuels.

L'heure me presse, et je finis à regret, en renouvelant à mon cher prince mon dévouement, mon hommage et ma tendresse.

Le duc de Polignac vient de me dire qu'il a cent louis à vous. Il me les remettra pour m'en servir ou pour vous les rendre.

Je ne finirai ma lettre qu'après avoir vu votre amie que j'attends.

Je viens de la voir ; je lui ai lu toute ma lettre, qu'elle approuve. Elle sent comme moi qu'il faut que vous modériez, que vous étouffiez même le ressentiment que vous éprouverez dans le premier moment, et qu'il est bien essentiel de ne pas pa}ticulariser ce qui regarde les Français en général. Le moindre éclat aurait de très fâcheuses suites ; il est inutile de vous les dire ; vous les sentez de reste.

M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS

11 sera à Turin le 14 au plus tard.

(Venise), ce dimaache 7 iiovenibro (1790i. ^"70.

Je ne vous écris qu'un mot par ce courrier, Monseigneur, M. de Rivière partant demain ; mais ce mot est pour vous

366 CORRESPOND Ax\GE LNTIME

dire que je ne peux plus y tenir, et que je serai dimanche 14 au plus tard à Turin. Je brûle de serrer mon cher prince dans mes bras et d'être avec lui prêt à tout événement.

Voici une idée que j'ai eue dans le cas où vous iriez en Flandre rejoindre le Roi (1). Il y a deux chemins, l'un par la Suisse, l'autre par Vérone, Trente et le Tyrol. Si vous vous décidez à cette route-ci, mes amis iraient tous vous attendre à Vérone ou à Trente ; mais il faudrait que vous leur envoyassiez d'avance un courrier pour leur indiquer le lieu et le jour. Alors il serait doux pour vous et pour moi d'y trouver amis et amies.

M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS

Le Roi doit en appeler de son esclavage aux provinces.

(Venise), ce lundi matin (8 novembre 1790). N» 71.

Oh ! comme le cœur me bat, 3Ionseigneur î Je serais parti en même temps que votre courrier, si je n'avais pas eu quelques arrangements préliminaires à faire avant de partir, comme voiture à faire arranger, à faire venir à Mestre, argent à toucher, passeports et bolletons (sic) à expédier, etc. etc.. Et l'article des adieux à faire !... Encore un jour... vous avez du temps... Vous entendrez

(1) Cette phrase prouve que les préparatifs de départ de la famille royale, t[uoique poursuivis dans un profond secret, étaient cependant connus du comte d'Artois. Augeard {Mém. secrets, p. 256) assure avoir été instruit, d'une manière certaine, que le Roi et la Reine pensaient sérieusement à se retirer, le 10 novembre (1790), à Valenciennes. « Je trouvai, dit-il, la reine de IS'aples qui en était également instruite; elle m'ajouta: Cela dépend du moment où les troupes de mon frère l'Empereur arriveront à Bruxelles. Mais elles n'y entrèrent que le 21 du mois, ce qui lit remettre le projet de Valenciennes au mois de décembre, qui, je crois, aurait eu son effet, si le plan fou et impraticable delà contre-révolution de Lyon n'avait point éclaté. »

tout cela mieux qu'un autre. Mais je serai sûrement dimanche à Turin, et peut-être samedi au soir ; en conséquence je vous supplie de vouloir bien obtenir qu'on m'ouvre les portes le samedi au soir, si je peux arriver, ou le dimanche.

M. de Rivière part avec Saint-Paterne qui se chargera de m'avoir un petit logement. Puissé-je ne le pas occuper longtemps et apprendre qu'on a heureusement exécuté ce qu'enfin on a résolu! Tout dépend de là ; mais, si on s'esquichait encore, bornez-vous à obtenir un seul acte d'autorité, et que le Roi en appelle aux provinces de son esclavage ; le reste ira tout seul.

Ah! qu'il me tarde de savoir Galonné arrivé ! Je commence à en être cruellement inquiet; mais peut-être at-il été en Alsace; il est capable de cela. Il est bien essentiel qu'il arrive ; il a la clef de tout, un génie et une habitude des affaires qui nous sera bien nécessaire.

Enfin donc, avant la fin de la semaine, je verrai face à face mon cher prince, je le serrerai dans mes bras, et j'éprouverai enfin un bonheur, et quel bonheur !

« Mettez-moi dans votre poche », me disait tout à l'heure votre amie, et ensuite un long soupir s'est fait entendre.

Je n'ai rien à ajouter à tout ce que vous a dit ma dernière lettre. J'espère que j'ai eu raison d'espérer et que nous touchons au terme de nos maux. Le cœur me dit qu'on exécutera ce qu'on a promis, et que le succès en sera parfait.

A samedi, ou dimanche au plus tard, le plus fidèle, le plus dévoué de vos serviteurs, et le plus tendre des amis sera près de vous.

M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS

II part demain pour Turin. — Si le Prince va par Vérone et Trente rejoindre le Roi, la colonie ira le voir au passage.

(Venise), co lundi (8 novembro 1790). N» 72.

Je pars décidément demain au soir, Monseigneur, seulement pour aller à Padoue. J'espère toujours être samedi au soir à Turin, et je vous supplie de me faire garder les portes ; mais, comme les chemins sont fort gàlés et que vous savez que je ne suis pas un grand courrier, il est possible et vraisemblable que je n'arriverai que dimanche pour dîner. M. de Rivière veut bien se charger de me chercher un petit logement le plus près de vous qu'il pourra.

Mes amis espèrent qu'en mon absence vous leur donnerez des nouvelles comme à moi. Vous pouvez toujours adresser le paquet par celui de la cour, à l'adresse de la comtesse Diane qui fera la distribution des lettres, à ]\jme Dougé ainsi qu'aux autres, et les lettres de Turin vous viendront toujours de même par le paquet de Ja cour.

Si vous alliez par Vérone et Trente pour rejoindre le Roi, toute la colonie se trouvera à l'un ou à l'autre de ces deux endroits à votre passage.

LE COMTE D'ARTOIS A LA COMTESSE DL4iNE DE POLIGNAC

Arrivée de M. de Rivière. — Un ouvrage de M. de Galonné.

Turin, ce 13 novembre 1790.

M. de Rivière est arrivé hier (1), ma clière mère. Il m'a remis votre lettre, et j'ai besoin de vous exprimer ma vive et tendre amitié; croyezsurtoutqu'elledurerajusqu'àla mort.

C'est à vous que le paquet sera adressé : soyez assez bonne et assez aimable pour en faire la distribution.

J'envoie toutes les nouvellesà votre frère, ainsi que l'ouvrage de M. de Galonné (2). Je le tiens enfin, et j'en bénis le ciel. Il marche du meilleur accord avec l'évoque (3), et cela est bien heureux; cette manière-là me sera bien avantageuse.

J'avais déjà écrit pour votre notaire ; mais j'ai recommencé aujourd'hui, et je vous réponds qu'il obtiendra ce que vous désirez.

J'ai été charmé de revoir M. de Rivière. Je l'aime réellement, et je compte bien sur lui.

Je suis surchargé d'affaires; mais rien n'a pu m'empêcher de vous parler de ma tendre et bien tendre amitié.

Page 1