Correspondence
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Les anciens, qui découvrirent avant nous le sourire des larmes et la tristesse divine des bonheurs humains, se penchèrent aussi les premiers surcet abîme insondable qu'estlecœur delafemme, ang-e et démon à la fois, pour essayer d'en comprendre l'incompréhensible mystère. La raison de leurs philosophes ne parvenant pas à découvrir l'énigme insoluble par laquelle une moitié du genre humain fait la passion et la désespérance de l'autre, rimagination de leurs poètes recouvrit des roses de l'Attique ces bords du gouffre féminin et fleurit des plus gracieux symboles ces images illusionnantes de l'amour de vivre, dont la douleur est la réalité et dont le terme est la mort. A la naissance même des dieux sur les hauteurs céruléennes de l'Olympe et du Pinde, durant leurs métamorphoses humaines dans les tendres verdures de l'Arcadic et du Tempe, leurs amours prétendues immortelles furent la premièreleçon de tristesse que les humains déçus
en reçurent et leurs premiers autels s'élevèrent sur des tombeaux. Si les passions de Jupiter permirent à rimpudique Europe de donner à notre Continent son nom, en passant de sa terred'Asie sur lacroupe du taureau enchanté qui fit naître Minos et la sagesse de cet enlèvement divin; et si l'audacieuse Sémélé ne craignit pas les flammes du maître de la foudre, pour faire naître Dyonisios et la force de l'accouplement d'une femme et d'un dieu ; les amours d'Apollon pour la douce Daphné et pour la Syrinx ingénue ne valurent pas moins de larmes aux lauriers du Pénée et aux roseaux du Pinde d'où la Victoire et l'Harmonie naquirent, après avoir coûté la virginité inconsolable de deux nymphes vaincues dans leur dédain delà virile beauté. De leurs drames aussi, Philomèle changée en rossignol et Progné en hirondelle portèrent la couleur sombre sur leurs ailes, au faîte des peupliers et des cyprès plantés autour du temple de la Douleur. La triste fille d'Inachus pleurait son malheur d'avoir aussi été femme pour charmer un dieu et d'être devenue la prisonnière du monstre Argus dont les cent yeux, toujours ouverts, ne se fermèrent qu'aux accents de la flûte du messager de Junon. Il ne fallut rien moins que la puissance de cette froide souveraine de l'Olympe pour jeter les cent yeux de son dragon
vaincu sur la queue fastueuse de son oiseau préféré dont le plumage oscellaire, se pavanant sur les ruines symboliques d'un paganisme épuisé^ n'en tirerait qu'une leçon de vanité dont la femme future se servirait à parer, à son tour, ses robes de pavane et ses capes d'orgueil sous lesqtielles ne saurait palpiter son cœur mort.
. . . Centumque oculos nox occupât una ; Excipit hos, volucrisque suae Saturnia pennis Gollocat, et gemmis caudam stellantibus iraplet.
J'évoquais, l'autre soir, cette page et cette vision d'Ovide, sur la terrasse magnifique du jardin public de Montpellier, en regardant un paon traîner les cent yeux merveilleux de sa traîne insolente. Un soleil splendide de juin lui donnait les plus magiques rayons de son foyer sans que le fat oiseau, se détournant pour accomplir sa roue, accordât un seul mouvement de son long col métalliquement raide, un seul clignement de ses petits yeux idiotement vains, à ce grand magicien dont il avait emprunté les couleurs, tout le jour, et qui s'en allait mourir dans la splendeur du crépuscule, derrière les oliveraies de l'horizon couronnant de leurs cendres éteintes sa gloire malheureuse d'avoir ainsi prodigué, pour une bête de sotte vanité, l'or et l'orgueil de ses rayons perdus. Sur unebornede la vaste
Esplanade d'où Toeil ravi contemplait, au lointain de la plaine, la ligne bleue de la grande nner se confondant avec celle du grand ciel, une jeune femme insensible et le dos tourné à ce spectacle grandiose, lisait. Je me penchai sur son épaule. Le titre du livre, que j'aurais pu deviner à la pâleur du visage qui en exprimait la tristesse, m'en révéla la communicative émotion. A quelques pas d'une prison où une autre femme avait vécu et noté les heures interminablement durables de ses dernières et trop brèves années, cette survivante d'une jeunesse dont la douleur cueillit la fleur avant l'été, laissait errer sesyeux humides, de lapageoù ils avaient pleuré, à la tour et à la cellule où ils cherchaient en vain l'image disparue. Vêtue de noir, elle semblait l'image de cette morte dont ces lieux rappelaient le passage et que le souvenir rend peut-être plus vivante qu'autrefois, à l'heure où sonnent les mêmes Angélus qu'elle entendit jadis. Voici que tombe sur la ville assoupie le même crépuscule mélancolique qu'elle regarda si longtemps s'en aller, de son soupirail de prison, sur les lointaines campagnes qu'aucun soleil levant ne lui rendrait jamais plus. La page des Heures de Prison que lisait ma voisine disait :
Ma chambre, vue au grand jour est bien petite ; ce
n'est qu'un cabinet percé d'une porte faisant face à une fenêtre. Une chaise et un lit la meublent. En s'approchant de la croisée, on aperçoit des toits inégaux et des pans de murs lézardés, les uns percés de petites lucarnes, les autres enduits d'asphalte noir ou gris. C'est, sans doute, l'envers des vieilles rues d'un vieux quartier. Audessous de la fenêtre s'étend une des cours de la prison. Ah! que c'est étroit et vide 1... Sixheures sonnent. J'entends parler dans la pièce voisine. Peut-être va-t-on eotrer et pourrai-je avoir un peu de feu pour réchauffer mes pieds glacés. Si je pouvais me rendormir quelques heures, j'oublierais et ce serait cesser de souffrir. Malheureusement le froid me gagne, de plus en plus. Je crois toujours qu'on va venir, et les pas qui montent et desceudent l'escalier passent et repassent devant ma porte, sans s'y arrêter J'ai eu l'idée d'appeler. Mais qui appeler ? Je ne connais personne. J'ai voulu frapper ; j'ai eu peur d'éveiller le silence qui pèse sur la prison, comme une coupole de plomb sur un tombeau... Apprenons plutôt à souffrir seule. Je ne peux avoir que deux compagnes ici-bas: la douleur aujourd'hui, demain la mort.
Du banc où la lectrice silencieuse m'avait retenu dans l'ombre de son recueillement, mon œil continuait d'errer sur les splendeurs de cette promenade que ses plantations luxuriantes semblaient avoir préparée en jardin de Gythère pour un Watteau des départs voluptueux, plutôt qu'en Campo Santo delà douleur pour un Orcagna des
retours tristes et des mélancoliques concerts. Entre les massifs des rhododendrons sans parfums et des hortensias sans àme, les élégantes, chassant les paons sur les sables des allées qu'elles balayaient de leurs traînes, y faisaient oublier la vanité de l'oiseau de Junon par leur folie de filles de Vénus qui en imitaient le falbalas cascadant sur leurs hanches aussi impudiques, aujourd'hui, étant vêtues, qu'elles le seraient demain toutes nues.O Danaé qui ne souffris le déshonneur des amours passagères d'un dieu que pour l'honneur d'en faire naître le plus héroïque des hommes, où es-tu ? La tour est close et la pluie d'or dont Jupiter paya tes charmes couvre ta nudité dont naît Persée se préparant aux luttes de la vie, plus noblement que ne font, avec les soies provocantes de leurs étoffes s'agaçaiiL à la pointe des infatigables ciseaux, tes rivales modernes, poupées que la mode du jour costume pour les conduire du plaisir au crime et de la chute à l'expiation.
Est-ce la femme qui a changé avec les âges de l'histoire? Ou le cœur de Glytemnestre, envoyant le roi des Grecs à la guerre pour mieux tromper l'époux Agamemnon avec l'amant Egisthe, est-il le même que celui de Macbeth changeant en assassin le thane de Glamis pour partager avec lui la
couronne d'Ecosse et le remords de Tavoir conquise au prix d'un assassinat ? Et cependant, tandis que la femme honorée du roi des rois attend le chef des Atrides pour le faire égorger dans son propre palais de Mycènes, la douce Pénélope file la laine dans Ithaque et n'offre à ses prétendants éconduits que l'arc capable d'être victorieusement tendu par Ulysse, seul maître aussi des fibres du cœur de sa chaste épouse qui en espérait, résignée, le retour. Encore une fois, est-ce la femme qui a changé ou la religion qui n'est plus la même : de celle qui vouait, dans Argos,aux divinités infernales, le nom et la fureur des implacables Erynnies et, dans Athènes, les mêmes vierges apaisées et suppliantes sous le vocable harmonieux des attachantes Euménides; ou de celle qui fît vendre à Judith sa vertu pour décapiter Holopherne, et à Esther ses charmes pour mettre Assuérus à ses pieds et les Juifs asservis en liberté ? Du bûcher de l'adultère Déjanire à celui de la pucelle de Rouen, quelle distance sépare le même cœur insondable et la même inexplicable énigme de cet éternel féminin ? Debbora, en Israël, se livrant à Sisarah pour enfoncer le clou vengeur dans le crâne du barbare endormi dans Tamour, s'appellera Mamzelle Fifi en France pour se refuser à l'Allemand vainqueur qui voudrait
acheter celte chair à plaisir. C'est ce même éternel féminin qui, Thamar chez les Juifs, se nommera Phryné chez les Grecs, Didon à Tjr et Gléopâtre sur le Nil, Ninon et Manon à Paris ou, pour résumer en une seule femme tous les contrastes de son sexe capable de toutes les vertus et de tous les crimes, cette M"® Lafarge de toutes les accusations possibles et cette Marie Gappelle de la plus martyrisante des expiations.
Quand je relevai la tête, la nuit était venue sur TEsplanade et, avec les paons de la vanité paradeuse, les dames de la mode aussi vaine en étaient parties. La silencieuse lectrice des Heures de Prison s'était, à son tour, évanouie. Dans Tombre grandissante de la nuit, passaient çà et là des silhouettes humaines, aussitôt effacées qu'apparues. Seule demeuraitdevant moi, inapaisée etsuppliante, l'ombre inexorable de cette femme qui avait tant vécu pour pleurer et était si tôt morte pour se ressusciter aussitôt et implorer inlassablement sa grâce, au nom de l'honneur qu'elle ne voulait avoir jamais perdu et d'un crime dont elle s'était toujours déclarée innocente. De sa main glacée par le baiser de la mort et encore gantée par l'habitude d'une naturelle élégance, elle prenait la mienne et voulait m'entraîner, non vers les lieux qui la virent
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jeune fille et heureuse, mais vers ceux qui la reçurent jeune femme ot déjà condamnée au malheur. Comme pour ces sépultures des anciens chevaliers et seigneurs de sa race, où des sculpteurs pieux imag-inèrent en statues éplorées les symboles de la Douleur que la Piété console, celle-ci me faisait v^oir, portant au tombeau sa fragile dépouille, les fidèles amis qui l'accompagnaient inlassablement îu-delà de la vie, de leur tristesse inconsolable et ie leur indignation inapaisée.
C'était l'âme aussi sensible qu'éloquente d'un Lachaudqui, n'ayant pu payer à sa première cHente ît à son amie préférée la rançon du soleil et de a liberté dont elle fut si aimante, lui accorda le Tiodeste tribut de la simple croix de bois qu'elle voulut sur son pauvre tombeau de village, sans rien l'inscrit dessus. Lui, qui ne l'oublia pas une heure de ;a longue vie d'avocat toujours plaidant et toujours léfendant, avec quelles larmes toujours renouveées par l'indéfectible souvenir il rappelait cette ménoire à ceux qui l'avaient pu connaître vivante. — t Vous en souvenez-vous, vous qui l'avez vue si loblement résignée dans sa prison ? » se plaisait-il L demander à Emile Blavet qui nous le rapportait, lier encore, et qui entendit la même incessante nterrogation du maître, le jour où, avec Henri
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Bataille, il eut la charge malheureuse de soutenir l'orateur défaillaut à la barre et de le ramener dans son cabinet de travail oii il voulut mourir devant Je portrait de sa première inoubliable amie.
C'était Raymond Pontier, Poncle par alliance d'un si infortuné mariage ; cet ancien soldat des armées de Napoléon qui, plus tard officier de santé dans celles d'Algérie et de Grimée, fut loyal comme son épée et franc comme sa conscience, pour oser, devant la famille accusatrice, déclarer innocente au présent celle dont son passé n'avait laissé qu'un souvenir intact à ses yeux. Son testament n'avait-il pas consigné, à Oran, le i6 janvier i84i,la grave déposisition suivante :
Sur le point de passer à une autre vie, je trace ici mes dernières volontés.
Ayant reçu plusieurs lettres de Marie Cappelle alors qu'elle n'était qu'accusée, par lesquelles elle se disait iuaocente, M^ Lachaud, avocat, m'ayant aussi assuré dans une lettre que la vérité lui était connue et que Marie Cappelle n'était que la malheureuse calomniée, qu'il m'en donaait sa parole, j'avais dû naturellement suspendre mon jugement sur un événement imprévu et qui s'était passé à 5oo lieues du pays que j'habitais (Afrique). J'aurais voulu que ma famille ne fût pas accusatrice et que la Justice n'eût pas de crime à punir. Telles étaient mes dispositions, q uand j'obtins un congé d'un mois(avril i84o). Eu arrivant à Uzerche, je fus révolté.
je dois le dire, de la fureur avec laquelle on attaquait celte femme; mais je dois aussi avouer que tous les propos furieux, proférés contre elle, l'étaient par des personnes alliées de ma famille ; mais aucun de ceux qui portent mon nom ne se fit l'écho de ces furieuses attaques. Ma sœur Rose se fit surtout remarquer par sa constante modération.
Plein de dég'oût pour tant de turpitudes vomies contre une femme sur laquelle était suspendu le grlaive de la Loi, mais qui cependant n'était encore qu'accusée, — alors que je savais que la famille Lafarge n'était pas sans avoir à se reprocher les torts les plus graves envers Marie Cappelle, — tout cela m'avait mis dans un doute favorable à l'accusée, à laquelle, d'ailleurs, je devais de la reconnaissance pour tout l'intérêt qu'elle prenait à mes enfants. Mais lorsque j'ai vu la Cour de cassation repousser le pourvoi de Marie Cappelle, que j'ai pesé toutes les preuves du crime, preuves reconnues par le prince de la médecine, alors ma foi a été chancelante et je me suis dit : « Hélas! il n'est que trop vrai, Marie doit être coupable!... » Puisse la clémence royale venir à son aide! Et puisque la Justice humaine a épargné sa tête, il viendra un jour où le repentir pourra encoie tourner au bien une femme douée de tout ce qui peut édifier... (i).
(i) Après ce témoignage d'honneur et de courage dont la défense posthume de M™« Lafarge doit bénéficier, il est permis de citer, à l'honneur et au courage de cette conscience de soldat, les états de services qu'on va lire. Ils apaiseront la mémoire endolorit^ d'un autre soldat, le colonel Cappelle, père de la malheureuse femme que cet oncle appelait si affectueusement sa nièce.
Raymond Pontier naquit en 1788, à Uzerche, dans la vieille mai-
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El c'étaient encore les deux inlassables médecins des deux prisons faites. D'abord, le docteur Venteson dont les imposantes tours féodales s'honorent de porter, sur leurs masses toujours intactes et se mirant au bord de la pittoresque Vezère, le nom de Gbâieau-Pontier sympathique à lout le pays corrézien. Il fit ses études de médecine à Montpellier et, comme médecin militaire, prit part à presque toutes les campagnes du Premier Empire. Tout jeune, il fut cité à l'ordre du jour, après la bataille de Wagram, où il s'était particulièrement distingué, dans la pléiade héroïque de ses compatriotes Murât, Bessières, Brune, Marbot.
Au passage de la Bérézina, il eut l'honneur de sauver le drapeau du 10" Hussards fait prisonnier par les Russes, et garda fidèlement cette précieuse relique, pendant tout le cours de sa captivité à Voronège. Revenu en France, Raymond Pontier rapporta ce drapeau à Uzerche, où il resta dans sa famille jusqu'en 1887, époque où son fils rendit le glorieux trophéedu io« Hussards. Aujourd'hui, ce drapeau a sa place d'honneur à Paris, dans la chapelle des Invalides.
Rendu à son foyer, le médecin militaire se fit médecin civil et soigna ses concitoyens d'Uzerche avec le plus constant dévouement et l'abnégation la plus désintéressée, jusqu'à ce qu'un petit événement local, ayant réveillé chez ce civil le militaire qui y sommeillait, lui fit reprendre du service actif en Afrique, quelques mois avant les tristes événements du Glandier.
En Algérie, à Bougie, à Oran, à Orléansville, à Alger, il inspira partout et à tous la plus vive sympathie. Lorsqu'il fut rappelé en France, les chefs arabes lui adressèrent une lettre émue, pleine de reconnaissance pour sa valeur et d'admiration pour sa personne,
Raymond Pontier fut alors envoyé à Hyères, puis à Cambrai et, quand la guerre de Crimée fut décidée, il demanda à partir pour l'Orient. Toujours dévoué et courageux, il mourut à Varna, le 9 août 1854.
Auteur de quelques ouvrages de médecine et d'une notice sur la fondation d Orléansville, i! était chevalier de la Légion d'honneur. Pendant son séjour en Afrique, il eut l'occasion de faire un voyage en Limousin et alla voir à Tulle, dans sa prison, M^"» Lafarge, qui n'était encore qu'accusée et que, en son âme et conscience, il croyait calomniée par sa nouvelle famille. Cependant, après le procès, après la condamnation et le rejet du pourvoi, Raymond Pontier sentit, ea son âme de soldat respectueux de la chose jugée, sa foi chanceler et il ne put affirmer, dans son testament, écrit à cette époque, ni l'innocence ni la culpabilité de M"»^ Lafarge, qu'il continua d'appeler sa nièce avec la même affection, ajoutant qu'il aurait voulu qu'il n'y eût ni crime ni accusation.
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jou, qui reûtlantvouluconserverdanscellcdeTuUe et qui, lorsqu'il fallut s'en séparer, l'accompa;,ma le plus qu'il put, sur le chemin de l'exil : « A un détour du chemin, écrit-elle, je l'ai aperçu qui agitait son mouchoir. — Faut-il l'attendre? ai-je dit au commandant. — Non! Poursuivons vite, au contraire. Il veut vous épargner son adieu ! » Et le docteur Fourché qui l'accueillit, à bras et cœur ou verts, dans la prison de Montpellier, et dont la reconnaissante affligée a écrit : « Je sens que M. Fourché connaît déjà mon mal; car, au lieu de me prescrire des remèdes, il m'a laissé le meilleur de tous, son estime et son amitié. Avec lui, comme avec M. Ventejou, j'oserai dire que je soufl're sans m'inquiéter du nom à donner à mes souffrances ; j'oserai avoir la fièvre sans que mon pouls balle plus fort ; j'oserai me plaindre enfin, sans que mes blessures saignent. Quand le mal de l'absence fera pâlir mes joues, il ne m'accusera pas d'exaltation et de folie. Quand le mal de la liberté, quand le mal de l'honneur auront tari en moi les sources de la vie, il ne confondra pas l'angoisse de la victime avec le délire furieux du coupable. Le savoir, en lui, s'inspirera du cœur. L'homme, le chrétien, l'ami, compléteront le savant. Ah! c'est un noble sacerdoce que la médecine, quand ceux qui l'exercent savent coni-
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prendre que, pour posséder la vertu de guérir, la science a besoin d'être elle-même une vertu . »
Et Frédéric Lacombe, cet intègre notaire de Tulle dont l'étude fut, d'abord, ouverte aux antilafargistes qui y tinrent leur club d'accusateurs publics jusqu'à ce que ce simple honnête homme, reconnaissant en son âme et conscience que l'accusée était condamnée sans preuves, chassa de son temple légal ces vendeurs passionnés des sentences coupables et, loyal adversaire de M""^ Lafarge, s'en fit le partisan et le tuteur. — Et M. de Tourdonnet,le châtelain paisible de Saint-Martin, qui, du jour où la victime fut par lui reconnue innocente, n'eut plus une heure de repos qu'il ne vouât à la recherche de la malheureuse. Sur les chemins qui, de Tulle, la conduisirent à Montpellier et à sa tombe d'ensevelie vivante, il la suivit jusqu'à la fin, sans défaillance.
En voyant entrer M. de Tourdonnet, j'ai compris qu'il s'était fait un devoir du courage et que, cette fois, il serait fort pour deux. J'aurais voulu remercier M. de Tourdonnet. Je n'ai trouvé qu'une larme pour lui répondre...
— Parcourez cette note, a-t-il ajouté en me présentant un papier, et vo^ez si je n'ai rien oublié de ce qu'il vous faut pour ne pas mourir. Oui, Madame, pour ne pas mourir. Ah ! je vous connais mieux que vous ne
VOUS connaissez vous-même. Vous êtes tout à la fois très faible et très forte ; et si, chez vous, le coeur est souvent femme, Tâme est toujours virile. Il faut que vous viviez ici. Et vous y vivrez, car vous ne voudrez pas donner au monde le droit de penser et de dire que vous n'avez eu d'autre courage que le courag-e de l'orgueil. Vous vivrez, car vous ne voudrez pas lui donner^ le droit de soutenir qu'éloignée de vos amis, réduite à vos propres inspirations et à vos propres forces, vous avez faibli, vous avez eu peur. Oui, Madame, peur (le monde le dirait), peur du temps qui confond tôt au tard le coupable, peur des hommes qui oublient, peur de Dieu qui se souvient.
— Peur, moi? Jamais ! Je suis innocente, vous le savez. Et si je n'étais plus là pour le crier, vous y seriez encore pour le dire.
— J'y serais et je le dirais. Nous le dirions tous. Mais croyez-vous donc que nos voix parleraient jamais aussi haut que vos souffrances, que vos larmes, que votre vie de désolée et de captive?... Non, vous ne mourrez pas, Madame, vous ne pouvez pas mourir. Qu'importe, après tout, que cette chambre soit étroite et nue, qu'importe qu'elle s'appelle cellule ou tombeau? Vous y aurez vos souvenirs et notre estime. Vous y aurez Dieu; et Dieu, pour les innocents, c'est l'avenir!
Et Maurice Gollard, cet oncle de rabandoniiée de tous les siens, ce Lazare de la survivante à son martyre par ces Heures de Prison que nous devons à la plume de Tune et à l'édition de l'au-
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tre; ce coeur de père qui, non conlenl d'adopler Marie Cappelle pour sa fille, lui donna sa propre fille Adèle pour sœur inséparable de la même infortune, pour compagne constante de la même tristesse, sous les mêmes verrous. Ecoulez cette pa§:e qu'il en coûta à la modestie du père de publier, à la louange de celle qui récrivit et de celle qui la mérita. La grénéreuse Anti^^one, sacrifiant sa liberté aux mânes de son malheureux frère Polynice, en eut-elle inspiré de plus tendre?
Hier, Adèle était invitée à une promenade de campag-ue. avec quelques-unes de ses amies. On devait, en sortant de la ville, prendre au hasard an de ces verts sentiers qui courent le long" des prés bordés de joncs, de mauves et de pâquerettes. Quand la fatig-ue se ferait sentir, quand un rideau de saules, versant son ombre mobile sur londine du ruisseau, aurait invité les promeneuses à s'asseoir, on devait, tout en jasant, partager an s^âteaa, boire le jus d'une orange et croquer des cerises. Les plaisirs d'Adèle sont les miens, comme mes douleurs sont ses douleurs. Je voulais l'habiller, nouer sa ceinture, abattre son col sur son ruban ; je voulais savoir la direction quelle prendrait, la suivre de l'œil, m'attacher à ses pas et, au delà même de mon étroit horizon, l'avoir toujours présente à mon souvenir et à mon cœur.Mais, loin de répondre. Adèle était si triste qu'à nous voir on l'eût prise pour la prisonnière, et moi pour la jeune fille qui allait fouler la rosée et boire le soleil, dans les prés.
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— Ecoute, chère! lui disais-je, écoule. L'ôlant: de Villers-Hellon était bondé d'iris jaunes et bleus. CaicWles-en deux tig-cs, dont les boutons soient à peine épanouis. Tu me les aj)porter8s. Je les verrai fleurir dans n>a chanibro, et [X'ut-riie lo passé fleurira-t-il un inonïent autour de nrioi.
Adèle jeta ses bras à mon cou et ne répondit pas.
— Si lu trouves l'herbe aux perles, — cette petite fleur bleue qui dit, selon les uns : « N'oubliez pas )),et, selon les autres : « Aimez-moi w, fais-mVn ut\c ff;crhe. Tout ce qui me reste de vie est renf(;rmè dans ces expressions symt)oliques de la pauvre fleurette.. . Tu me comprends, n'est-ce pas?
Adèle me prit la main. C'était dire qu'elle me comprenait.
— Ecoute encore. Ouand tu seras assise près du ruisseau, laisse ta main jouer avec ses cascatelles fraîches et sonores. Jette au courant une feuille de saule-, et tu me diras si le courant l'a emportéeou si elle a dis" paru au fond de l'eau. Autrefois, j'interrojçeais cet oracle. Ilélas! il a menti ; mais, de cœur, j'y crois encore; demande-lui son secret. Enfin, continuai-jc, respire toutes les fleurs qui s'ouvriront devant toi; prends do l'air, du soleil, de la liberté pour deux et reviens m'en donner ma part, reviens vite...
Je n'avais pas achevé de parler qu'Adèle avait dénoué son chapeau et ôté ses (;^ants.
— Que fais-tu, enfant? On va l'appeler.
— Je suis revenue de ma promenade... Ecoule, à ton tour. Tant que tu seras malheureuse, je le serai ; tant que tu seras prisonnière, je ne te quitterai pas; et quand
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viendra le jour de la liberté, eh bien 1 ce sera un beau jour pour toutes deux.
Nous avons comparé rattachement d'Adèle pour Marie à celui d'Antig-one pour Polynice. La tendre amitié des deux sœurs ne trouverait-elle pas une plus fidèle image dans les champs de Booz, où la douce Ruth s'attacha, un jour, à la tristesse de Noémi pour ne l'abandonner qu'aux liminaires du tombeau ? Mais là encore, le soleil était trop beau sur les moissons du patriarche bethléemite où les deux pauvres femmes eurent la liberté de glaner. Le soleil et la liberté étaient exclus de la prison où les larmes de l'une furent essuyées par la main de l'autre, et c'est à elles seules qu'il faut comparer le malheur de la recluse légale et la générosité de la prisonnière volontaire.
C'est ainsi que chaque jour j'attendais les tendres embrassements d'Adèle et de sa mère. Nos premiers moments se passaient en douces causeries. L'innocente chronique du foyer, la chronique plus maligne que vraie de la ville, les caquets à huis clos des salons, les cancan s dévoilés de la rue, tous ces bourdonnements du monde venaient résonner à mon oreille, comme les échos perdus de ces mille voix de la vie que je n'entendais plus. Les petites malices me faisaient sourire ; les méchancetés m'attristaient. 11 était rare que, de ces récils, nous ne fissions jaillir une moralité.
Après* ce compte rendu, Adèle me lisait quelqu'un de nos grands auteurs. Quand mes forces lepermetlaient,je prenais le livre, je l'analysais, j'en faisais remarquer les beautés à ma petite sœur. Je lui apprenais à aimer ces bons et lumineux esprits que j'aimais. Ensuite nous no us occupions de broderies. Je traçais les dessins, Adèle les mettait en relief et quelquefois je m'en mêlais uq peu, sans m'y entendre trop mal.
Quand l'heure, — l'heure si hâtive de la séparation, — était venue, je suivais de l'œil, et encore plus de la pensée, cette chère famille de mon cœur, je la bénissais et mes lèvres lui disaient : — A demain !
Il faut nous presser dans cette revue attendrissante de l'amitié au service du malheur, tant les sujets sont nombreux qui nous attirent en cette histoire renouvelée des plus touchantes. D'ailleurs, nous retrouverons Adèle toujours inséparablement fidèle à Marie, sur un tombeau qui n'est pas loin de cette fin d'idylle de l'amitié faite femme. Car si quelques hommes y furent admirables de fidélité, quelques femmes n'y furent pas moins admirables d'abnégation. Dans le cœur meurtri de Marie Gappelle, l'affection familiale d'Adèle Gollard avait été précédée par l'attachement à toute épreuve d'une simple fille de service, la bonne Clémentine, dont sa maîtresse, mieux que personne, a pu écrire :
Lorsque la justice me fit enlever du Glandier pour m'écrouer dans la prison de Brive, Clémentine me suivit ne demandant d'autre grâce que de rester prisonnière avec moi. Pendant tout le cours des débals, elle fut sublime d'énerg-ie et de fidélité. Après ma condamnation, son dévouement s'exalta encore, et j'ai pu voir cette jeune fille, nag^uère encore si étourdie et si rieuse, pleurer mes larmes, souffrir mes souffrances, mesoig-ner nuit et jour, avec la tendresse sans borne d'une mère ou d'une sœur. Soumise, comme moi, à la rig-ueur d'un règlement qui nous privait d'air, d'exercice et souvent de toute communication avec le dehors, non-seulement ma pauvre Clé ne se plaig-nait jamais, mais encore elle évitait de me laisser deviner qu'elle pût se trouver à plaindre. Elle souriait aux grilles, elle souriait aux verrous, le chien de la geôle était son ami, la chatte du concierge était sa compagne; les enfants aimaient son sucre, les vieillards son tabac, tout le monde sa bonne ^râce et, sous sa main, les cadeaux eux-mêmes semblaient chanter.
En écrivant Thistoire et le roman, les hommes, trop économes de leur vertu pour l'oublier quand elle existe, ont célébré assez d'exemples généreux de quelques-uns d'entre eux pour qu'on n'en ait pas conservé la mémoire. Eumée, le serviteur d'Ulysse, fut fidèle à la tristesse de son maître jusqu'aux joies du retour dont, plus heureux que son chien, il ne mourut pas sur le seuilretrouvé. Achilleexpérimenta
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l'amitié de Patrocle jusqu'à la mort qu'il sut venger, et Euée celle du fidèle Acatès jusqu'aux misères de l'exil qui eut pourtant son terme et sa récompense inespérée dans un plus grand Empire sortant des cendres d'ilion. Oreste connut Pylade et David Jonathas. Mais quelle pauvre servante de l'antiquité ou des âges modernes passa, des humbles cendres conservées au foyer malheureux de ses maîtres, aux couronnes célèbres que ne leur réserva aucun triomphe d'OIympie ? Leurs vertus ignorées auront tout au plus trouvé le bénéfice d'un éloge dans le discours d'un académicien, depuis le jour tardif où le bienfaisant Montyon en paye annuellement le prix à l'heure et la distribution à la course. Grâce à l'éloquence la plus officielle, les vertus de parades sont nombreuses. Mais l'heure qui les proclame voit venir aussitôt celle qui les oublie. Heureuses les oubliées de la race française et de la générosité humaine de celle dont la plume de Marie Cappelle a tracé ce- portrait, sorti de la main d'un La Bruyère féminin qu'il reste encore à célébrer :
Clémentine est le type de la griselte parisienne. Elle a l'esprit qui se parle et l'instraction qui se devine. Elle sait de tout un peu, sans avoir rien appris. Elle s'éprend de tout, une heure, sans se passionner de rien. Elle est
frivole par goût et sensée par instinct. Elle est forte contre la douleur, faible contre le plaisir. Chez elle, les devoirs de sentiment l'emportent sur le sentiment des devoirs. Pour pleurer, il faut qu'elle voie pleurer. Pour s'ennuyer il faut qu'elle s'ennuie à deux. Quand elle ne cause pas, elle fredonne ; quand ses doigts s'appliquent, son pied danse. Elle chante devant l'aurore et, si l'orage vient à gronder, elle chante encore pour s'étourdir et s'encourager. Ce que Clé adore par-dessus toute chose, ce sont les dimanches couleur de soleil et les robes couleur de rose, les romances tristes et les romans gais. Son cœur est excellent, sa tête est un peu folle. Pour la bien juger, il faut l'aimer et, pour l'aimer autant qu'elle le mérite, il faut l'avoir vue grandir jusqu'à l'héroïsme en défendant le malheur et se vouant à lui.
Parmi les amusantes silhouettes de Tinépuisable chronique des filles parisiennes, vous ne connaissiez encore que la blonde Mirai Pinson dont Musset dit qu'« elle n'a qu'une robe au monde et qu'un bonnet » ou que la brune Musette dont Mûrger ajoute qu' « elle aima quand elle eut le temps ». Que répondrez-vous quand, aux folies de Bernerette et de Ninon, on vous opposeral'amour filial deCosette pour Jean Valjean échappé du bagne et menacé d'y retourner, ou l'amitié domestique de Clémentine s'attachant aux malheurs de Marie Cappelle, comme un imperceptible brin de lierre au mur d'une prison où son cœur veut mourir, parce qu'il ne
peut vivre que là où il s'attache. Mais si la première création en est sortie du cerveau inventif de Victor Hugo, c'est aux malheurs réels et à la plume sincère de M™e Laf'arge que la littérature française devra Tautre. Ecoutez encore cette femme malheureuse parler de sa servante, plus malheureuse encore de ne pouvoir prendre pour elle seule la coupe d'amertume et l'épuiser jusqu'à la lie. La prisonnière et sa servante ont quitté Tulle pour Montpellier et, entre deux gendarmes, sous la capote du coucou, Clémentine, tout à coup bavarde, parle de son retour décidé pour Paris, dès le prochain relai, au passage de la plus proche diligence. On est enfin descendu à Tauberge pour cette halte tant désirée et, entre les rouliers et les ramoneurs de passage se gobergant dans la salle basse, M'"^ Lafarge et sa bonne ont gagné une chambre où la douleur de la séparation projetée jette la pauvre femme sur un lit, tandis que Clémentine, gaie en apparence, fait monter les malles. Quel mystère ! . . .
Gomme dix heures soDnaientà l'horloge de la cuisine, Clémentine s'est levée eo souriant et, s'étant assurée encore une fois que personne ne pouvait nous entendre, elle est venue me dire, de sa voix la plus câline :
— Ma chère dame, vous m'aimez et je vous aime. Voulez-vous m'accorder une dernière grâce ? Voulezvous prouver à votre pauvre Clé que votre attachement
poar elle n'est pas moindre que son attachement pour vous ? Dites, Madame, le voulez-vous?
— Je veux tout ce que vous voudrez pour votre bien, ma bonne Clé. Mais...
— Pas de mais. Chacun entend le bonheur à sa manière. Pour être heureuse, moi, il faut que je vous sente libre et contente. Vous m'avez entendue débiter mes contes aux gendarmes. Eh bien? Ils croient que je vais m'en retourner tout droit à Paris, pour prévenir vos amis de l'état de désespoir où vous êtes... Voilà mes habits, passez-les. Voilà mon passe-port, prenez. J'ai mis tous vos effets dans cette grande malle, et, tout à l'heure, quand on viendra me dire que le courrier relaye, vous sauterez dans la voiture à ma place, et bon voyag-e ! Le tour sera fait.
— Pauvre chère folle, ne voyez-vous pas que c'est impossible ? En admettant même que toutes les choses se passent comme vous les arrangez, mon absence serait remarquée dès qu'il me faudrait quitter l'auberge pour remonter en voiture. Les autorités prévenues, le télégraphe jouerait et, le télégraphe mis en branle, ses grands bras m'atteindraient avant mon arrivée à Paris.
— Je vous ai laissée dire, maintenant vous allez me laisser faire, reprit Clémentine en préparant tout pour me lever. Je ne vous prête pas ma robe, je la change contre la vôtre. En prenant votre nom, je vous donne le mien. En vous faisant grisette, je me fais dame.
— Quoi ! vous voulez ?..
— Je veux aller à votre place à Montpellier, pendant que vous irez à la mienne à Paris. Nos tailles, nos voix, nos signalements sontà peu près les mêmes, et, grâce à
votre habitude de vous enfouir sous triple voile et sous double manteau, les bons g-endarmes ne s'apercevront pas de la supercherie. Les messieurs de la Maison Centrale, qui ne nous connaissent ni l'une ûi l'autre, s'en apercevront encore moins ; et, une fois en prison, je m'étudierai de mon mieux à être vous.
— C'est trop, mon Dieu! c'est trop !m'écriai-je en me jetant dans les bras de ma fidèle Clé.
— Du tout!... Et voilà que vous allez m'attendrir pour rien, quand je n'ai pasde temps à perdre, répondit Texcellente lille en essayant de se dég'ag-er de mon étreinte. Je vous en supplie, ma chère dame, soyez raisonnable. Acceptez... et, si ce n'est pas pour vous, que ce soit pour votre famille, pour vos amis, pour moi. Je suis forte: là où il vous faudrait mourir, je vivrai en ne souffrant qu'un peu. Et puis, pensez y bien, Madame : pendant que je serai prisonnière, à. votre place, vous chercherez la vérité. Vos amis, activés par votre présence, la chercheront de leur côté; vous la trouverez et, Dieu aidant, après avoir obtenu justice, vous viendrez me prendre pour ressusciter, toutes deux... Vite ! vite! Madame. La malle peut passer d'un moment à l'autre. Laissez-moi vous habilleret partez. Je serai la plus heureuse des créatures, de me dire chaque matin, en me réveillant, que c'est moi qui vous donne la liberté... Vous pleurez? Je ne pleure pas, moi! Je suis fière, au contraire, que vous m'accordiez l'honneur de porter votre nom, durant quelques années ou quelques mois de ma vie... Partez, je vous le demande à genoux.
En me parlant ainsi, Clémentine était rayonnante de tendresse et de dévouement. Elle brisait mes mains, me
3o CORRESPONDANCE
pressait sur son cœur, elle trouvait une réponse à toutes mes objections et opposait une volonté invincible à tous mf^s refus. A mesure que le temps nous gpag'uait, ses efforts pour me tenter devenaient plus pressants. Elle évoquait un à un mes plus chers souvenirs, s'adressait à ma conscience et à mon cœur, priait au nom de mes amis, conjurait au nom de mon innocence... Tout à coup, un claquement de fouet se fait entendre. Le pavé de la cour s'est ébranlé, les vitres ont frémi et les lanternes ducourrier sont venues teindre d'une clarté blafarde les plis de nos rideaux.
— Mademoiselle du numéro 4Î ahurie du bas de l'escalier une grosse voix. Il j a place pour deux dans la malle. Dépêchez-vous tôt : dans cinq minutes, il faudra partir.
Clémentine m'a reg'ardée fixement et, voyant dans mes yeux que j'étais décidée à ne pas accepter son sacrifice, elle s'est laissée tomber sur une chaisse en cachant sa tête dans ses mains.
—Madennioiselle Clémentine, a crié Cuny (le g-endarme) à son tour, le conducteur vous attend !
— Je ne pars pas. Madame se trouve plus souffrante, a répondu Clé en sang-iotant tout bas.
Connaissez-vous dévouement plus sublime et plus simplement conté ? Je n'en sais, pour ma part, nul de comparable^ si ce n'est celui dont la même Clémentine continua à faire preuve dans la suite de cette torturante histoire où cette fille admi^ rable, comparable à elle seule, porta le comble à
LE MYSTÈRE DE LA TOMBE 3l
son dévouement en s'attachanl, dix ans, aux murs extérieurs de la prison d'où l'implacable règlement la sépara de sa maîtresse et ne lui permit de lavoir que quelques heures, à certains jours. Vivant dans Montpellier comme elle put, de son aiguille et de ses mains, la « servante au grand cœur » attendit que le même règlement de prison inhumaine eût assez épuisé d'insomnies et de fièvres le pauvre corps de la phtisique condamnée par la Science, après l'avoir été par la Loi; et elle l'emporta, toujours fidèle à sa maîtresse, jusqu'au bourg d'Ornolac où, en trois mois de vacillante vie, pour dernier lit où elle enterrerait aussi les restes de son cœur épuisé, Clémentine n'eut plus qu'à préparer la tombe enfin échue, par le destin compatissant, à cette pauvre morte vivante.
Pendant cette triste Odyssée du malheur — dont jamais peut-être femme au monde n'a traversé de mer plus noire, aux eaux d'amertume plus envahissante et de plus inexorable désespoir, — combien d'autres sympathiques figures apparurent, une heure, pour éclaircir d'un fugitif sourire le blanc visage de celle qui ne croyait plus qu'à l'amitié et à la mort ! C'étaient des représentants émus de cette même Loi qui leur apparaissait si cruelle pour une malheureuse qui ne méritait pas ses
coups ; les trois préfets de Montpellier, MM.Bégé, RouUeau-Dug-age et Laurent qui contre-signèrent, le cœur meurtri, des ordres infrang-ibles dont leur involontaire victime mourait chaque jour davantage. C'étaient des frères d'armes du colonel Cappelle, qui, ne pouvant vouer leur épée inutile au service de cette malheureuse, lui consacrèrent le reste de leurs cœurs révoltés et même de leurs jours inutiles. Tel fut le colonel Andoury, qui précéda de quelques semaines la pauvre morte au cimetière d'Ornolac où ce soldat, enterré près de cette martyre, semble, aujourd'hui encore, monter la g-arde devant celle qui dort et lui faire l'honneur de l'épée en attendant l'honneur de la réparation. L'histoire vaut qu'on la raconte et nous l'emprunterons au récit que M. Rénal tient du vénérable abbé Bounel, desservant de la petite paroisse où Marie Cappelle vint se réfugier pour mourir, non sans avoir entretenu^ deux mois durant, le prêtre et l'ami de ces secrets que l'âme dit plus librement quand elle ouvre ses ailes sur les tristesses du monde qu'elle quitte, presque au seuil de la sereine et consolante éternité qui l'attend.
Elle fut à peine en liberté qu'elle nous arriva ici, par ordre des médecins. Elle paraissait fort malade, d'une surexcitation nerveuse occasionnée par ses chagrins et
par douze ans de captivité. La maigreur de la pauvre femme était extrême. Elle était accompag-née de sa fidèle amie, JVP'e Gollard,et de ce brave colonel Andoury dont dont nous avons ici la tombe. Ils descendirent dans l'hôtel où nous avons déjeuné (à Ussat) et qui n'était pas tenu alors, comme il l'est aujourd'hui, par M. Cartier. Le colonel était un homme de soixante-cinq ans; il avait une maladie pour laquelle les bains d'Ussat lui étaient recommandés. Quant à M''^ Gollard. elle avait ég'alement compromis sa robuste santé dans le mauvais air de la prison centrale.
Je ne tardai pas à entrer en relations avec ces trois personnes. M"^^ Lafarge me prit pour son confesseur. Je l'eus à peine vue, que je conçus pour elle le plus vif attachement. Quand on la connaissait, Monsieur, on ne pouvait s'empêcher de l'aimer. Ce n'est point qu'elle fît le moindre effort pour paraître aimable, il n'y avait en elle aucune affectation; elle était simplement bonne. A peine arrivée à Ussat, elle me confia qu'elle avait été fort préoccupée de la lettre qu'elle avait dû écrire au Président de la République, pour le remercier de lui avoir accordé sa grâce. « Ce qui m'embarrassait, me dit-elle, c'était la surabondance et la vivacité des sentiments que je voulais exprimer. Il fallait que j'en écartasse un bon nombre, pour ne point donner à ma lettre plus de développement qu'il ne convenait. » Elle avait fini par trouver la formule et la note juste de sa gratitnde. Un jour, en me lisant cettre lettre, elle pleura et me fit pleurer.
Je dois à une étrang-e rencontre de pouvoir, à mon tour, vous faire cette lecture. J'avais négligé de deman-
der à M^^ Lafarge une copie de sa lettre ; mais, à quelque temps de là, me trouvant dans une réunion d'étrang'ers, j'exprimai le regret où j'étais de n'avoir point en ma possession la lettre adressée à l'Empereur. Une des personnes présentes m'assura avoir l'original entre les mains et m'en offrit une copie. Ceci se passait peu de temps après les événements de 1870. Cet étranger m'apprit qu'il s'appelait M, Jordanel et qu'il était membre de l'Assemblée Nationale. M. Jordanel m'expliqua comment il avait été mis en possession du précieux autographe. Lorsque, après le 4 septembre, ou avait forcé les tiroirs des Tuileries, on avait trouvé, parmi d'autres papiers intéressants, la lettre de M™^ Lafarge. Un des scrutateurs s'en était emparé et l'avait remise à l'honorable M. Jordanel.
On lira plus loin, dans ce volume, cettre lettre de Marie Cappelle qu'il est inutile de citer ici et à laquelle Napoléon III répondit par un décret d'élargissement que s^était refusé de signer, pour sa nièce inavouée, le lâche fils régnant de Philippe- Egalité qui fut le père naturel d'Hermine Gollard; comme la petite-fille de celle-ci fut M™^ Lafarge dont la Passion arriva sous le règne de cet autre Ponce Pilate que l'Histoire de France a appelé le roi Louis-Philippe. Laissons l'abbé Bounel continuer son récit.
Elle arriva, comme l'on sait, le i5 août i852, dans
l'hôtel OÙ le colonel(la précédant) était descendu. M'^'^Lafarg-e était à son chevet; le colonel lui voulut donner toute sa fortune, contenue dans un portefeuille. Marie Gappelle ne possédait rien ; de plus, par sa condamnation, frappée de mort civile, elle ne pouvait prétendre à aucun héritag^e. C'est pourquoi le vieux compag^non d'armes de son père avait réalisé tout son avoir et le lui offrait, de la main à la main. — « Merci, colonel, je refuse», avait répondu l'ex-prisonnière de Montpellier. Le colonel insista et lui dit que c'était sa dernière volonté. — « Non, colonel, fit-elle en se redressant. Vous ne me connaissez donc pas ? — Eh bien ! soit, répliqua le moribond d'une voix éteinte. Remettez ce portefeuille dans ma malle. » M™® Lafarg-e fit mieux que de refuser l'héritage du colonel : il eut à peine rendu le dernier soupir, qu'elle écrivit a des parents éloig-nés pour les informer du décès et les inviter à venir recueillir la succession.
Ces devoirs accomplis, M™® Lafarg-e prit le deuil de son bienfaiteur et fit, à Toulouse, un petit voyage de trois jours. Avant son départ, comme elle se rendait à la diligence, elle fut insultée par des dames de Tarascon qui, s'approehant d'elle pour la voir, lui relevèrent insolemment le voile qui lui couvrait le visage. A son retour, elle reçut d'autres ofl'enses bien cruelles. Elle ne retrouva plus sa chambre dans Thôtel du grand établissement (des Bains). Elle alla frapper en vain à Thôtel voisin et à d'autres maisons meublées. Le soir venu, elle finit par être admise avec son inséparable amie, M"^ Gollard, chez un logeur, M. Rouau, qui leur mit un matelas par terre, dans une salle basse. Elles y étaient à peine
installées, que des passants tentèrent de les voir par la fenêtre. Prises de peur, les deux femmes appelèrent au secours. Les locataires du sieur Rouau, réveillés dans leur premier sommeil, accablèrent d'injures les deux pauvres femmes. On ne se priva point de prononcer les mots d'aventurière et d'empoisonneuse. Le lendemain, M™6 Lafarg-e trouva enfin à se loger dans la maison Neuville. C'est là que les émotions qu'elle venait de traverser déterminèrent une crisr» terrible et amenèrent sa mort. La pauvre femme croyait sa santé raffermie par les eaux ; elle ne savait pas qu'elle avait au cœur une maladie incurable, — c'était une hydropéricardite.
A la fin de ce volume, on trouvera une confirmation de ce rapport minutieux du bon curé d'Oriiolac, avec une série de lettres du même abbé Bounel que nous devons à Fobligeance de' M. Félix Décori,son parent, qui voudra bien en agréer notre ^^ratitude, jointe à celle de nos lecteurs. Les détails de cette dernière et douloureuse passion trouvent leur commentaire impressionnant dans le récit de l'abbé Bounel qui le continue de la sorte :
Le 6 septembre, je revenais d'une petite excursion dans les environs. Gomme je passais sur le pont de bois, je vis M^^^ GoUard qui venait à ma rencontre. — (c Pressezvous, me dit-elle, ma cousine vous attend, elle est bien malade. » Je la trouvai qui étouffait, qui demandait de l'eau, qui faisait ouvrir toutes les fenêtres et se tordait Aàiis une ang^oisse inexprimable. Je la consolai, je la
rassurai; mais je ne doutai point qu'elle ne fût perdua.
Le lendemain, elle devait venir à confesse et faire ses devoirs, le 8 septembre, pour la fête de la Nativité. Jl fut question de cela, entre deux crises. M'"® Lafarg-e me manifesta la crainte de ne pouvoir se rendre à l'ég-lise. Je profitai de l'occasion pour lui offrir de la confesser, séance tenante. Elle y consentit. Les crises se succédaient. Je fus oblig-é de reg-agner mon presbytère, non sans bien recommander à M^l® GoUard de m'envoyer chercher, si la situation de la malade s'ag-gravait. Je n'étais pas couché depuis une heure, que j'entendis frappera ma porte. Je pris le saint viatique dans l'église et l'emportai avec moi, sans aucun appareil.
Vers minuit, j'étais à la maison Neuville. La malade était assise en travers du lit, les dos appuyé sur des oreillers. Ses étouffements avaient pris une violenceextraordinaire. Elle avait déjà le visage d'une morte. Je lui dis, pour ne pas l'effrayer, que, dans la crainte qu'elle ne pût venir communier à i'ég"lise, je lui apportais le viatique. Elle parut très satisfaite de l'attention que le Bon Dieu avait pour elle. La chambre, en un instant, s*était remplie de monde. Avant d'administrer le Sacrement, je demandai à la malade, selon les prescriptions du Rituel: « Pardonnez-vous à vos ennemis ? » Elle releva la tète et répondit d'une voix ferme : « Je souhaite que Dieu leur Jasse autant de bien qu'ils m'ont fait de mal. » Puis, comme je priais Dieu pour sa g'uérison : « Ne demandez pasàDieu, me dit-elle d'une voix pleioe de douceur, la prolongation de mes jours. Priez-le, au contraire, qu'il me permette de m'unir à lui. ))
Le tableau populaire d'une Extrême-Onction au village a été peint cent fois. La terre est blanche des neiges hivernales ou recouverte de la verdure printanière. Le prêtre de la paroisse où le glas sonne, a abrité, sous le blanc surplis et le pluvial dédoré^ le viatique qu'à pas pressés il apporte , un enfant de chœur le précédant de sa sonnette, jusqu'au seuil attristé où quelqu'un se prépare au grand voyage d'où l'on ne revient pas. C'est familial et solennel, émotionnant et consolant à la fois... Mais pourquoi l'angoisse est-elle, ici, plus déchirante? Est-ce parce que l'été est encore si plein de soleil, d'oiseaux et de fleurs? Hélas! la femme qui va mourir, si jeune encore, a tant soufl^ert d'avoir été si longtemps privée de lumière et de vie qu'il est cruel peut-être de la plaiivdre à l'heure où du seuil ténébreux qu'elle quitte, elle contemple un autre soleil d'éternelle justice et une autre vie de repos qui n'aura plus de fin.
Le 7, au matia, la pauvre femme expira. Elle venait d'entrer dans sa trente-septième année; elleenavait passé douze en prison. Un incident bien étrange marqua le jouT des funérailles. Les autorités du département se trouvaient de passage à Ussat. Le préfet voulut voir la pauvre morte. Lorsqu'il entra dans la chambre, elle était déjà couchée dans sa bière, mais encore découverte. Agenouillée près d'elle, sa cousine lui tenait la main.
LE MYSTÈRE DE LA TOMBE Sq
« Voyez, dit M"* Gollard, comme elle est belle encore! La main est chaude, comme si elle était vivante. » Cette observation attira l'attention des assistants. Un médecin toucha tout le corps, le trouva chaud et fut d'avis de surseoir à l'inhumation. Des ordres furent donnés en ce sens; mais une heure s'était à peine écoulée que le corps, subitement entré en décomposition, était devenu tout bleu. Il fallut se hâter de procéder à l'ensevelissement et aux funérailles... Je conduisis ma pauvre amie dans ce cimetière. M^^^ Gollard suivit le convoi à pied ; elle ne pouvait réussir à étouffer ses sanglots. Moi, je mêlais les larmes aux prières.
Vous rappelez-vous Chactas rendant à la terre la dépouille mortelle de la douce Indienne, confiée aux soins religieux du vieux Père Aubry pour une dernière prière ? Mais Atala avait aimé, et son beau corps tombant avec les premières feuilles d'un printemps inachevé se consolerait, avec elles, d'avoir si peu vécu. Ses premiers jours avait passé, mais il y avait un homme vivant encore en ce monde qui dirait, après elle et en Taimant encore : — « Elle fut ! » La morte d'Ornolac passa sans laisser icibas un cœur meurtri par celle qui y eût assez régné vivante, pour espérer d'y" survivre morte et toujours aimée. L'affection de ses amis fidèles lui tiendrait-elle, au delà de la tombe, la chère place de cet amour qu'il lui fut interdit de connaître et qui
ne laisse jamais mourir tout entières celles qui l'ont une fois éprouvé, dans le cœur souvenant des bienaimés qui leur survivent? Cette scène, renouvelée de celle que Chateaubriand a peinte dans les forêts majestueuses de la Floride, eut aussi sa grandeur, malgré l'humilité du cimetière de village qui lui servit de théâtre ou de temple. Finalement, le chroniqueur de cette visite termine son récit de la sorte :
Quand l'abbé Bounel eut achevé de parler, nous restâmes Tun et l'autre silencieux. J'avais sur les lèvres une question que je n'osais lui adresser, parce qu'elle semblait porter atteinte au secret de la confession. Cependant je ne pus la retenir, elle m'échappa.
— Alors, monsieur le Curé, vous ne doutez point de l'innocence de M'^e Lafarge, vous croyez qu'elle n'a, ni empoisonné son mari, ni volé les diamants?
— Pour être coupable, me répondit le prêtre, avec les sentiments qu'elle exprimait, avec cette sérénité d'âme et cette angélique beauté qui la distinguaient, il faudrait supposer à M™* Lafarge un degré de perversité qui n'est point dans la nature humaine. Ce serait donc le diable lui-même que j'aurais béni et consolé! Ce que je vous dis, Monsieur, c'est que je voudrais que toutes nos pénitentes eussent une sainte mort, comme la sienne.
L'ombre du soir grandissait sur la terrasse soli-
taire de Monlpellier. La poussière s'élevant de la ville et l'humidité montant des pelouses finissaient par prêter à la masse imposante de cet architectural Peyrou le fantastique aspect d'un catafalque lapidaire qu'une main aussi géniale que compatissante eût dressé là, pour apaiser Tombre toujours inquiète et errante de cette femme étrange dans la mort^ comme dans la vie. Elle ne se posait même pas un instant sur ce socle imaginaire et majestueux qu'on élèvera là, tôt ou tard, à cette passionnante (( fiancée du malheur ». Pour y servir de modèles ou motifs aux statues symboliques portant sur leurs épaules le socle de la Douleur ainsi imaginée, comme par un autre maître sculpteur de l'Ecole bourguignonne pour un autre tombeau du sénéchal Philippe de Dijon, les serviteurs dévoués et les bonnes servantes toujours fidèles — quoique morts — à la survivance et à la réhabilitation de leur impérissable héroïne, s'empressaient autour d'elle, en ombres élyséennes et aussi inquiètes qu'elle-même. C'étaient des humbles de la vie inconnue, comme ce simple prêtre de campagne à qui échut la page la plus secrète et la plus claire de cette histoire encore impénétrable, ou encore comme cette simple servante du Brabant qui supplia la prisonnière d'agréer pour sa libération les pauvres
économies de ses longs jours de labeurs et de privation. — G^était l'évangélique abbé Gourai, si heureux de se faire le serviteur des pauvres filles détenues que Tune d'elles a pu écrire, en ne souhaitant plus ici-bas que d'être l'humble servante de ce saint et de ses pauvres : « Je nous rêve une petite maison couverte de chaume, comme un nid, avec un jasmin pour servir de rideau à ma fenêtre, une vig-ne pour se festonner devant la sienne, un rosier pour sourire aux pauvres sur le seuil. Nous aurions deux poules, une chèvre, des pigeons, un chien bien bon, bien fidèle. Nous aurions, tout le jour, des devoirs à remplir; le soir, un sourire à nous donner et à nous rendre... » — G'était aussi l'abbé Brunet dont l'éloquence oratoire avait réveillé celle de Marie Gappelle qui, tout à coup galvanisée par les discours d'un apôtre, lui répondait, en atteignant d'un seul coup d'aile les hauteurs sacrées et classiques : (( Votre amitié sera pour moi ce qu'était autrefois le sel qu'on répandait sur la tête des victimes... Le Seigneur a fait fleurir votre amitié à l'ombre de mes deuils, comme il choisit la nuit pour attacher au ciel les étoiles. » — Et, après la foule des humbles que cette femme préféra pour l'égalité de sa condition devenue sans fortune par le malheur qui n'en a plus besoin, voici venir aussi la
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foule des grands et des illustres du siècle dont cette malheureuse ne put refuser les services qui lui servirent si peu ou trop tard : le futur Napoléon IIl, qui lui rendit cette liberté, que lui avait refusée le précédent Louis-Philippe, d'aller vivre hors de prison ses derniers jours; Emile de Girardin et Alexandre Dumas, qui furent les génies tutélaires de cette prisonnière enfin dehors, emportant au soleil de sa liberté reconquise, avec son décret de grâce, son arrêt à trois mois de vie finale et sa condamnation à mort.
Que voulait donc encore cette femme insatiable d'amitiés, au delà même de la tombe? De son vivant, la France entière ne s'était-elle passionnellement divisée en deux: Tune, Tintellectuelle, acclamant rinnocente; l'autre, l'irraisonnée, honnissant la criminelle? Et depuis sa mort, cette même France des partis inassouvis n'était-elle pas prête encore à se réveiller avec toutes ses passions contradictoires, pour une affaire où une femme est la représentante d'un sexe entier ? Là, tant de vertus se mêlent, chaque jour, à tant de crimes que l'esprit, effrayé devant l'insondable abîme, ne cherche pas à comprendre l'incompréhensible et recule en jetant dans le gouffre, comme les Anciens, une fleur capa^ ble d'apaiser les âmes inexorables de ces pauvres
mortes, condamnées à réternelle veille dans Téternel sommeil. On dit que les gâteaux de miel calmaient jadis ces sortes d'âmes inquiètes dans leurs tombeaux. Si les nouvelles lettres qu'on va lire, et que Marie Cappelle composa dans la douceur de sa résig-nation et l'amertume de son désespoir,ne sont pas inutiles à sa mémoire qui cherche toujours des vengeurs, qu'elle en recueille ici l'hommage en attendant les défenseurs qu'elle espère encore pour sa cause. Ils ne seront pas plus valeureux que Marie Cappelle plaidant elle-même la cause de M™e Lafarge, d'une âme supérieure à ses revers et d'une langue égale aux plus françaises.
Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultorl
— Eh quoi ! interrompit l'ombre éplorée, est-ce pour nous abandonner aussitôt à notre impuissance posthume, que tu es venu évoquer ici nos suppliantes mémoires? Que peuvent un rayon de miel et de douces paroles sur un tombeau? C'est de justice qu'a faim et soif ma mémoire outragée, depuis soixante fois un an qu'à chaque retour du soleil des justiciables ma conscience, déshonorée par deux verdicts iniques, crie morte, comme elle criait vive, à ses juges : « Je suis innocente! » Passant sensible aux âmes pitoyables, est-ce assez pour ton âme
éprise de justice tardive, est-ce assez de nous jeter Taumône de ta compassion dont nous n'avons que faire, quand la charité de ton indignation servirait mieux notre cause et l'honorerait davantage? La pitié du noble Alighieri pour les dolentes mémoires de Françoise de Rimini et de Pia dei Tolomei eût-elle été aussi digne du grand poète de ces ombres plaintives si, les rencontrant dans son voyage d'outre-tombe, il se fût contenté de les entendre soupirer vainement leur complainte dans l'infernale tempête qui étouffait leurs voix perdues? Celle du poète s'est ajoutée à la leur, et leur juste vengeance traverse heureusement les siècles avec les vers impérissables de Dante, pour rendre aussi impérissables la barbarie des assassins et la douceur de leurs victimes :
, . . Francesca, i tuoi marliri
A la^rimar mi fanno tristo e pio !
Rîcordali di mç che son' la Pia, Siena mi fe, disfecemi Maremma !...
— Ombre inquiète, essayai-je à mon tour, je compatis à ton martyre. Mais Dante n'est plus de nos jours et la justice des hommes qui lui survit, pour rendre quelquefois des arrêts qu'elle est seule à comprendre et à ne vouloir pas réformer ici-bas, ne relève que de celle de Dieu à qui il appartient
de les casser dans un monde meilleur que le nôtre. Tu survis dans cet autre monde plus clément aux victimes de la fortune aveugle, et la sentence suprême dont tu relèves a déjà libéré ton âme dans Id lumière de réternelle paix qui t'appartient désormais, sans partag-e. Que t'importent nos disputes partielles, sur un théâtre où ta cause irrésolue sert de contradiction ardente aux hommes passionnés qui veulent encore la gagner où la perdre sur ton nom, — champ ouvert à des batailles sans merci? Des hauteurs où tu planes à présent, les vains mortels qui proclament ton innocence et ceux qui affirment ta culpabilité nesont-ils pas, à tes yeux spiritualisés, autant de grains dépoussière que le vent de la discorde disperse et confond àjamais dans la commune tombe de la mort et le même vide du néant? 0 femme de l'éternelle énigme, tant de crimes se sont commis au nom de tes vertus que c'est encore le seul parti possible à l'hésitante sagesse, de louer celles-ci sans pouvoir douter de ceux-là. Pour une seule des cinquante filles du vindicatif Danalis qui respecta la vie de son époux innocent, faut-il pardonner au poignard homicide des quarante-neuf autres dont les larmes tardives coulent inutilement, depuis leurs crimes, dans leurs urnes sans fond? Si ta vertu est égale à celle de l'infortunée Niobé,
LE MYSTÈRE DE LA TOMBE f\'J
que ton orgueil soit aussi pareil, pour regarder tomber sans sourciller autour de toi, sous les flèches d'une divinité jalouse, presque autant d'années inutiles à la maternité qui te fut défendue, que ta rivale eut d'enfants à sacrifier à la vengeance d'un aveugle destin. Combien de criminelles passèrent pour des chefs-d'œuvre d'innocence, auxquelles tes peines imméritées auront servi de compensatrice expiation? Et même ton martyre, pour si injuste et si méritoire qu'il fût, serait-il comparable à celui de tant d'autres innocentes et toutefois silencieuses victimes, sacrifiées pour des crimes qu'elles n'avaient pas commis ? Dans ta religion, les noms des saintes empourprées de leur sang furent si nombreux que les Martyrologes en sont pleins. Souviens-toi aussi qu'à l'autel de laPietà,où tu voulus que le prêtre d'Ornolac récitât les dernières prières sur ta pauvre dépouille de victime expiatoire, la plus pure des femmes et la Mère de Dieu tient son fils mort sur ses genoux.
La nuit avait tout à fait envahi la terrasse quand, n'entendant plus aucune voix se plaindre, je laissai l'ombre à l'ombre et le mystère àla tombe. El je redescendis à la ville.
BOYER d'aGEN.
Juillet igiS.
MARIE GAPPELLE ET CHARLES LAFARGE (i)
Marie Cappelle à Charles Lafarge.
[Le Glandier, 1889.]
Charles, je viens vous demander pardon à genoux ! Je vous ai indignement trompé : je ne vous aime pas et j'en aime un autre? Mon Dieu, j'ai tant souffert ! Laissez-moi mourir, vous que j'estime de tout mon cœur. Dites-moi : i< Meurs, et je te pardonnerai ! » et je n'existerai plus demain. Ma tête se brise ; viendrez-vous à mon aide ?
^i ) Les lecteurs des Mémoires et des Heures de Prison de M"ie L,a farge connaissent suffisamment, par ces deux ouvraj^es, les personnes en correspondance avec Marie Cappelle et les circonstances qui occasionnèrent les lettres qu'on va lire. Nous avons réuni dans ce volume ces lettres dispersées, soit dans des archives privées où nous les avons recherchées, soit dans des publications diverses dot)t la rareté ou la dispersion en rendaient la consultation difficile, sinon impossible. Ainsi it^roupées, elles faciliteront l'étude d'un sujet si passionnant encore, autant pour sa psychologie féminine, qui intéresse tant d'autres femmes, que pour sa thèse juridique, qui est loin d'avoir prononcé son dernier mot dans l'afî'aire Lafarge. Tout au plus, ajouterons-nous, çà et là, quelques notes nécessaires à l'intelligence de ces lettres.
Do CORRESPONDANCE
Ecoutez-moi par pitié, écoutez-moi î II s'appelle Charles aussi ; il est beau, il est noble, il a été élevé près de moi ; nous nous sommes aimés, depuis que nous pouvons aimer. Il y a un an, une autre femme m'enleva son cœur; je crus que j'allais en mourir. Par dépit, je voulus me marier (i). Hélas ! je vous vis ; j'ignorais les mystères du mariage ; j'avais tressailli de bonne heure en serrant ta main; malheureuse! J'ai cru qu'un baiser sur le front seul te serait dû, que vous seriez comme unpère.Comprenez-vouscequej'ai souffert, dans ces trois jours ? Comprenez-vous que, si vous ne me sauvez pas, il faut que je meure?... Tenez,
(i) Le mariage de Marie Cappelle et de Pouch Lafarge avait été célébré, le 12 août 1889, à l'église paroissiale de N.-D. -des- Victoires comme en fait foi le Registre des Mariages de cette paroisse, où nous avons relevé l'extrait suivant :
Le douze août mil huil cent trente-neuf, après la publication du premier ban faite en cette église et en celle de Beyssac,du diocèse de Tulle, vu la dispense de deux bancs et l'acte de l'état-civil, je soussigné, vicaire de cette paroisse, ai reçu le mutuel consentement que se sont donné pour le mariage Charles-Joseph-Dorothée Pouch Lafarge, maître de forges, maire de Beyssac, diocèse de Tulle, fils majeur de feu Jean-Baptiste et de Marie-Julienne- Adélaïde Pontier sa veuve, et veuf de Marguerite-Félicie Coinchon du Beaufort ; et Marie-Fortunée Gapelle {sic) sans profession, fille majeure de feu Antoine-Laurent Gapelle et de feue Edmée-Caroline-Fortunée-Alix CoUard son épouse, demeurant chez Monsieur Garât à la Banque de France : et lui ai donné la bénédiction nuptiale en présence des témoins, Etienne-Guillaume Gautier, député, rue de Vaugirard, G5, à Vaugirard ; Jean Martin baron Petit, pair de France, rue de Vaugirard, Julien-Alfred Petit son fils; Maurice GoUard à Villers-Hellon (Aisne), Michel-Félix de Violaine, demeurant à Dourdan ; qui ont signé avec les époux, les jour et an que dessus.
Marie- Fortunée Gappelle. Gh. Pouch Lafarge.
B°° Garât. H. Gauthier.
B"9 Garât. B»" Petit, L* G^^
M. Gollard. pair de France
M. Violaine.
Coypel, vicaire.
MARIE GAPPELLE ET CHARLES LAFARGE 5l
je vais vous avouer tout. Je vous estime de toute mon âmejevous vénère; mais les habitudes, Téducalion ont mis entre nous une barrière immense. A la place de ces deux mots d^amour, de ces épanchements du cœur et de l'esprit, rien que les sens qui parlent en vous, qui se révoltent en moi. Et puis, il se repent : je l'ai vu à Orléans ; vous dîniez ; il était sur un balcon, vis-à-vis du mien. Ici même, il est caché à Uzerche; mais je serai adultère, malgré moi, malg"ré vous, si vous ne me sauvez pas. Charles, que j 'offense si terriblement, arrachezmoi à vous et à lui.
Ce soir, dites-moi que vous y consentez ; ayezmoi deux chevaux, dites le chemin de Brive ; je prendrai le courrier de Bordeaux, je m'embarquerai pour Smyrne. Je vous laisserai ma fortune : Dieu permettra qu'elle vous prospère, vous le méritez. Moi, je vivrai du produit de mon travail ou de mes leçons, je vous prie de ne laisser jamais soupçonner que j'existe. Si vous le voulez, je jetterai mon manteau dans un de vos précipices, et tout sera fini ; si vous le voulez, je prendrai de l'arsenic, j'en ai : tout sera dit, vous avez été si bon que je puis, en vous refusant mon affection, vous donner ma vie; mais recevoir vos caresses, jamais !
Au nom de l'honneur de votre mère, ne me refusez pas I Au nom de Dieu, pardonnez-moi! J'attends votre réponse, comme un criminel attend son arrêt. Oh! hélas ! si je ne Taimais pas plus que la vie, j'aurais pu vous aimer à force de vous
l>2 CORRESPONDANCE
estimer : comme cela, vos caresses me dégoûtent. Tuez-moi, je le mérite; et cependant, j'espère en vous. Faites passer un papier sous ma porte ce soir, sinon demain je serai morte. Ne vous occupez pas de moi : j'irai à pied jusqu'à Brive, s'il le faut. Restez ici à jamais. Votre mère si tendre, votre sœur si douce, tout cela m'accable, je me fais horreur à moi-même. Oh! soyez généreux : sauvez-moi de me donner la mort. A qui me confier, si ce n'est à vous ? M'adresserai-je à lui I Jamais ! Je ne serai pas à vous, je ne serai pas à lui ; je suis morte pour les affections. Soyez homme : vous ne m'aimez pas encore, pardonnezmoi. Des chevaux feraient découvrir nos trafces ; ayez-moi deux sales costumes de vos paysannes... Pardon ! que Dieu vous récompense du mal que je vous fais.
Je n'emporterai que quelques bijoux de mes amies, comme souvenirs ; du reste^. de ce que j'ai, vous m'enverrez à Smyrne ce que vous daignerez permettre que je conserve de votre main. Tout est à vous.
Ne m'accusez pas de fausseté : depuis lundi, depuis riieure où je sus que je vous serais autre chose qu'une sœur, que mes tantes m'apprirent ce que c'était que de se donner à un homme, je jurai de mourir. Je pris du poison en trop petite dose... encore à Orléans ; je le vomis hier ; le pistolet armé, c'est moi qui le gardais armé sur ma tempe pendant les cahots, et j'eus peur. Aujourd'hui tout dépend de vous ; je ne reculerai plus.