Corruptrice
Avec un geste lassé, Jean Lini:^iict ferma le livre sur lequel il venait de prendn; des notes, puis, s6 levant, alla tirer les rideaux à dernibaissés de la fenêtre, qu'il ouvrit toute grande, et s'accouda sur la balustrade.
C'était une de ces après-midi de mars, oi^i le tenace hiver fait palpiter frileusement les jeunes pousses des marronniers. L'avenue luisait encore d'une pluie récente, dont la buée bleue glissait maintenant sous un soleil pâle. Les petits tramways, jaunes, bruns ou rouges descendaient, rapides, vers la place Malesherbes, ou remontaient, plus lents, du côté des banlieues, en faisant sonner leurs trompettes rauques. Les passants filaient vite, encore chaudement vêtus; les femmes n'avaient point osé abandonner la pelisse de loutre, ou le long manteau de velours frappé.
Toutefois, à certains indices : la manière de respirer, à pleines bouffées, l'air vif, la façon déjà plus allègre dont les hommes lançaient le coup d'œil oblique sur le passage féminin, on sentait le printemps tout proche ; de même, à quelques stations de la mer, une brise saline avertit du voisinage des dunes hautes et des plages.
Jean Linguet subissait cette impression.
Pourtant, il se retourna vers ce cabinet de travail encombré de livres, afm de jeter un au-revoir de regret sur les notes préparées qu'il venait de quitter. Partout des volumes graves : Proudhon, John Stuart Mill, Louis Blanc, Michelet, Spencer, des études économiques signées de noms imposants, des évangiles de socialisme, sur la couverture desquels rutilait, comme un couperet de guillotine, ou comme un flamboiement d'émeute, la signature des communistes, des collectivistes, des chercheurs d'idéal humain; puis, les vieux livres des plus anciens mages à côté de ces nouveaux venus : la République de Platon coudoyant les dernières pensées de Benoit Malon, tandis qu'une brochure de Jules Guesde se heurtait aux très vénérables Catégories d'Aristote. Dans la bibliothèque^ les philosophes de toutes les écoles faisaient plier la planchette sous le poids des in-octavo chargés de syllogismes ; au-dessous, vaste, une collection de journaux ultra-modernes montrait le dos
des reliures avec les dates récentes. Sur le bureau môme, le Principe fédéralif, et la Justice dans VÉglise et Ict Révolution de Proudhon, semblaient être les compagnons assidus et fatigués du jeune maître, plus, un fort dictionnaire des sciences politiques, économiques et sociales. Relégués tout en haut, dans la bibliothèque— non point absolument dédaignés, mais moins usuels — sommeillaient les livres de Droit, l'énorme répertoire de la Jurisprudence, depuis les Romains justinianiques jusqu'aux 1res récents arrêts de la Cour de Cassation. Un peu plus loin, des traités de physiologie, d'anatomie comparée, d'ethnologie, de biologie, des livres d'histoire aussi, complétaient le magasin d'études sérieuses où ce jeune homme de trente ans s'étiolait.
L'Art ici, se décelait à peine par une gravure assez belle du Marat de David, et par une statuette de bronze reproduisant le Gloria Victis de Mercié.
Jean Linguet, jetant comme un regard d'amant à ce cabinet si grave, fit de nouveau le même geste lassé par lequel il venait de clore son livre, et dit :
— Oui, le docteur a raison, j'éprouve un besoin impérieux de repos intellectuel, de mouvement physique.
Assez grand, mince, vêtu d'une redingote strictement boutonnée d'où émergeait un col haut serré ; un maigre visage mat, au nez
fin droit; des lèvres étroites, mais d'un joli dessin, des yeux de myope un peu fatigués par les veilles laborieuses,' des cheveux courts très noirs, formant comme une calotte sarrazine ; le long des joues pâles, de légers favoris bruns. Une physionomie de jeune jurisconsulte romain, Tapparence de quelque stoïcien du temps de Néron, ou plutôt l'évocation d'un disciple de Marc- Aurèle, l'empereur philo^ sophe ; tout cela fort beau, d'une beauté froide.
Jean Linguet répéta :
— Le docteur a raison.
Ayant inspecté minutieusement sa toilette ascétique de puritain, pour qui le grain de poussière est une faute, il sortit.
Par l'avenue de Wagram, il gagna l'Arc-de- Triomphe, puis doucement, descendit les Champs-Elysées, sans rien voir, comme un somnambule. Le rêve du travail forcené le talonait encore là, durant cette promenade hygiénique. Son cerveau, hanté par l'étude, surexcité par la curiosité des problèmes, ne prenait pas de repos; dans une fièvre d'inventeur, il poursuivait toujours la recherche à laquelle il s'était consacré dès sajeunesse : la solution des questions sociales, ou plutôt des questions humaines, qui se posent en cette fin de siècle.
La Terre est devenue, depuis l'abolition systématique du Ciel, l'unique Paradis des Races. 11 faut donc le créer de toutes pièces
ce Paradis nouveau, puisque à Tégard de la majorité des. êtres, il resseiiihle si terriblement à un enfer. One les physiologistes, ces masres des sciences modernes, détruisent la soulTran€e physique, allègent le poids inévitable de la mort, c'est une sublime recherche ; si Ja société, ne se contentant point des maux naturels, des souffrances fatales, y ajoute des maladies factices, des pauvretés injustes, des corruptions inattendues, surtout des morts misérables qui auraient du s'élargir en vies brillantes sous le soleil.
De tant de livres de tous les philosophes, des jurisconsultes, des économistes, des protectionnistes, des libre-échangistes, des socialistes, communistes, idéalistes humains, rêveurs d'Avenir, de tous les livres évangéliques de chaque secte, nulle solution ne semblait devoir sortir de longtemps encore, à mo'ins....
A moins qu'un génie, armé de science et
de vertu, ne sût tirer de ce fatras la solution peut-être bien simple, à côté, autour de laquelle meurent en tournant les derviches hurleurs de la politique.
La lumière de cet avenir indéfini, indéfinissable, attirait, comme un papillon, le jeune maître Jean Linguet, docteur endroit et agrégé de philosophie, à l'âge où tant d'autres, peutêtre plus sages, suivent joyeusement le rayon qui luit aux yeux des amoureuses.
Ainsi songeait Jean Linguet, arpentant mé-
6 corjRTTPTniCR
lancoliquement l'avenue clos Champs-Elysées, à la manière crun philosophe subjectif qui porte, perpétuellement, en sa conscience, toute une bibliothèque.
Mais le promeneur fut interrompu dans sa rêverie par une voix amie qui disait :
• — Eh bien, docteur?
— Tiens, c'est toi, mon bon Pierre ?
— Pierre Doulx, lui-même.
Pierre Doulx, un gros garçon d'Auvergne, avec de longs cheveux, une barbe rousse, le visage épanoui de santé exubérante ; un être fort, hardi, dont le sourire franc correspondait exactement au regard des yeux bleus, d'un bleu profond, lumineux, net, indice d'une volonté tenace de montagnard. De toute sa personne, émanait une ferveur de vaillance et de résolution. Pierre se montrait non point débraillé, mais simplement vêtu ; aussi son col largement rabattu, sa cravate flottante, le paletot déboutonné, contrastaient avec la stricte allure fermée de Jean Linguet.
Ils étaient amis par dissemblance. Pierre Doulx, le savant dévoué à ses cornues, à ses alambics, se livrait à ces préparations de la moderne sorcellerie qui peut tuer les hommes avec un peu de poussière blanche, ou les forcer à se nourrir de cette même poussière, préalablement combinée avec d'autres substances, peut-être aussi nuisibles, mais qui se contrebalancent; il cherchait, lui, un peu plus
C\ç^(i que Jean, mais non- moins pourvu de di- ])Iomos, à mettre son nom sur quoique décisive dcrouverte, en trouvant des procédés inédits pour emmagasiner le soleil, la lune et les étoiles, afin d'en faire cadeau à l'Humanité. Rêveur pratiiiue, il mettait sa joie vivante dans la création incessante, parmi les hasards possibles, les rencontres fortuites d'une étude acharnée sur les sels et les bases, les métaux et les alcalis. Audacieux, voulant synthétiser le Bonheur dans un creuset, comme les anciens alchimistes passaient une vie pauvre à chercher la Pierre philosophale. D'ailleurs, esclave do la Vérité quelle qu'elle fut, sacrifiant tout à la recherche du Réel, se souciant peu du ciel, du ciel fermé très pareil à une irréalisable utopie, du ciel hypothèse indémontrable, et croyant seulement que la joie d'ici-bas arrivera par les savants, lorsqu'ayant dominé la nature, et par là même les hommes, ils deviendront de bons despotes, des oligarques désintéressés qui essuyant sur tous les visages les pleurs inutiles, parviendraient à tuer, jusqu'au fond des moelles, les souffrances, et — qui sait? — peutêtre la mort.
C'était là 1(3 sujet de conversation volontiers abordé par Pierre Doulx, lorsqu'il rencontrait son ancien camarade d'école, parce que, dans son orgueil naïf de savant, Pierre Doulx ne supposait point Jean Linguet, le docteur en droit, capable de s'intéresser directement aux
efforts d'un agrégé des sciences. Au lieu, donc, d'étaler les récentes découvertes de l'alambic, les merveilles du micro ou du télescope, Pierre, en présence de Jean, s'attachait uniquement aux résultats sociaux que la physique et la chimie doivent amener, pour le meilleur bénéfice de l'espèce humaine.
Ces confrères et compétiteurs ne discutaient point d'ailleurs ensemble ; ils parlaient* à tour de rôle ; le savant d'une voix grave, lente, dont la force était soulignée par des gestes larges et hauts ; le jurisconsulte, d'une voix élevée, bien timbrée, chaude, avec des gestes droits et tranchants.
Parmi la foule des promeneurs aux têtes creuses, parmi les femmes, joliment, adôrablement niaises, incessamment occupées de leur beauté, ce trésor donné pour rien par la nature, parmi les déshérités pâles qui guettent, loin de l'œil inquisiteur des agents, l'instant de tendre la main au détour de l'allée, parmi les afTreux vices vêtus de pourpre ou couverts de haillons, qui chevauchent des pur-sang ou tombent de fatigue sur un banc, parmi les vices babyloniens qui passent, vont, viennent, tournoient dans la buée bleue du printemps mouille, les deux philosophes (non point semblabhs aux désolés penseurs du tableau de Couture, dont on a tant abusé, et qui voient relfondrement d'une race à travers une orgie, mais fiers, les yeux pleins d'une foi auguste
coRRui'Tnici; U
dans TAvenir) les deux frères en Savoir descendaient vers la place do la Concorde, qu'ils traversèrent. Pierre Doulx formulait à cet instant même une hardie synthèse. Fouetlant l'air des basques de son paletot, alloniicant ses bras vers les horizons entrevus, tandis que son chapeau, ayant ballotté un peu sur son épaisse chevelure, achevait de se pencher et se calait en arrière d'une façon peu correcte, il entraînait sur le pont le docile Jean Linguet, ravi d'ajouter à ses notes des impressions nouvelles.
Ils atteiçrnirent ainsi, sans s'en douter, le Palais-Bourbon, d'où la foule des députés sortait bruissante comme un essaim môle d'abeilles, de guêpes et de frelons. Des êtres gros, courts, avec des visages d'avocats provinciaux; des figures alertes, éveillées, de manieurs d'argent ; des bedoiis mafflus ; des nez juifs tombant dans la bouche ; des faces plates où s'étalait rinintelligence ; d'énormes derrières, des genoux goutteux, toute une humanité bourgeoisement ridicule ; de-ci de -là, quelques profds hautains d'aristocrates, des figures nobles, ou encore des physionomies ascétiques, contraintes en un tel milieu, d'héroïques ri.'vendicateurs ; mais, perdus ces types au milieu de l'atroce et vulgaire débandade des écoliers monstrueux de la basse arithmétique... perdus ces profils rares parmi les énormes faces emmitouflées de graisse d'une séquelle de jouisseurs bornés..-
lu CORRUPTRICE
perdus, les flagelleurs de vices, en cette tourbe grouillante d'appétits et de digestions, degasters vides et de ventres prétentieux... et quelles bouches !
Pierre Doulx s'arrêta montrant du doigt à la fois cette cohue et le palais, d'où elle sortait :
— Voici le temple du mensonge, dit-il avec une gravité comique. Voici le séjour des syllabes sonores ; la cornue gigantesque où viennent se fondre les éléments disparates des sophismes et malheureusement aussi l'or de la France. Ceci est la cathédrale du Budget, la Pyramide effrayante en laquelle ont été ensevelis les rois anciens tués par les modernes lois. Ceci est la demeure des chanceliers! les d'Aguesseau et les Séguiers intègres ont là leur statue marmoréenne. C'est auguste, mais c'est également terrible...
Et toujours défilait l'incomparable théorie des manieurs de systèmes rationalistes et grotesques, promenant la monotonie de leurs visa-, ges vaniteux et nuls, à travers une haie de badauds, jetant un coup d'oBii fier aux passants, un coup d'œil signifiant: « Nous sommes rois, conlemplez-nous ! d
Alors Pierre Doulx, poursuivant sa rêverie, en face de cette royauté nulle, qui passait devant lui, s'exaltait presque insultant: « Pauvres rois ! )) disait-il, et subitement il prenait la civilisation scientifique en bloc: les indéniables progrès du fer, la puissance de la foudre em-
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magasinée dans les fils des téléphones, des télégraphes, éclairant les nuils, faisant mouvoir les machines; hVhauL, les étoiles livrant leurs seuils, tandis que les infiniment petits sont saisis micrographiquement en leurs minuscules retraites; les ponts jetés sur les abîmes par d'audacieux ingénieurs qui rêvent aussi d'élever des tours de Babel jusqu'aux nuages, vers ces nuages auxquels ils avaient su déjà ravir le tonnerre, ces nuées à travers lesquelles ils pouvaient lancer leurs aérostats monstrueux comme des ventres d'oiseaux qui voleraient sans ailes. Les voilà bien les résultats acquis depuis cent années ! Dans un large tableau, le savant évoquait les grands noms, dont les magistrales 03uvres subsistent, dureront éternellement : les Arago, les Ampère, les Leverrier, les Claude-Bernard, les Darwin.
Alors, se tournant vers Jean Linguet, et montrant du doigt, les derniers législateurs, grimpés en fiacre^ il ajoutait :
— Or, qu'ont accompli les hommes ici, dans ce Palais? Ils se sont coupé la tête, ils ont même coupé celle de Lavoisier, et n'ont produit autour de ces têtes que des ruines, des amoncellements de discours, vides comme des bulles de savon crevant en l'air, des harangues gaufrées et ajourées, comme les papiers qui enveloppent les bouquets : discours sans tète autour des têtes coupées !....
Le savant, avec une forcenée rage de réaliste, s'acharnait sur le troupeau des mensonges sortis de là, sur la procession des utopies isans suite, sur le fatras des péroraisons oiseuses, sur cet effort de cabotinisme aboutissant, à travers le bruit factice des applaudissements, au silence froid de la tombe.
Morts aussi les prétendus chefs-d'œuvre de l'éloquence ! Berryer ou Lacordaire, et Guizot, et Thiers, et Ledru-Rollin, des riens sonores perdus dans un balayage de vent 1
Vigoureusement, d'un geste fantastique, il enveloppait le Palais :
— Ceci, c'est le couvercle d'une fausse marmite où rien ne bout que de l'eau claire, après que la nation y a jeté son sang, son génie, son or, sa force généreuse ! De ces métaux précieux, rien ne reste, tout s'évapore en fumée oratoire.
. Dans mon pays d'Auvergne, ajoutait-il, on chante une vieille chanson :
Elle a-t-uii trou,
La marmite, Elle a-t-un trou,
Par en d'ssous !
— Eh bien, concluait-il, cette marmite, dont vivent certains habiles gâte-sauces, faisant danser l'anse de tous les paniers, a-t-un trou, elle aussi, par en dessous y un trou qui descend jusqu'aux antipodes, en Chine, par là-bas,
coiiuui'TRici: l;{
[yole effrayante, le saiii^ et Torde la patrie.
Emballé, furieux, debout sur le trottoir, à la stupeur des passants, dont la présence gênait beaucoup le correct Jean Linguet, Pierre criait :
— ■ Oui, oui, elle doit sauter la marmite, où rien des doctrines scientifiques n'a encore pu ])énétrer, où tout se résout en syllabes inutiles. Si de mon alambic, après de longues heures, il ne sortait que du vent, je m& briderais la cervelle. — Eux, non pas ! ils jouissent de leur impuissance !
Et l'Auvergnat leva ses bras en l'air dans un dernier anathème:
— Ah ! zut pour eux !
— Bravo, bravo, dit Jean Linguet. Mais, nous, nous les nouveaux, nous accomplirons une autre œuvre, sois-en sûr. Il existera bien, grâce à nos efforts, une science sociale.
— Je l'attends, dit, subitement radoi>ci, Pierre Doulx, je l'attends. Vous avez démoli, mes maîtres, vous avez analysé la société jusqu'à en faire une poudre impalpable", eh ! bien ! je vous attends à la synthèse. Nous, les chimistes, dès notre première année d'étude nous serions considérés comme de vils crétins, si après une analyse de l'eau, après avoir dissocié l'hydrogène de l'oxygène, nous ne réussissions pas, instantanément, avec cet hydrogène et cet oxygène, ainsi obtenus, à créer des corps nouveaux.
COHllUPTHICE
Vous avez les éléments épars de la sociologie, triturez-les comme vous voudrez ; mais faites-en quelque chose de vivant et non plus une fumée qui s'envole, comme celle-ci, dit-il en montrant sur le toit du Palais, monter en colonnettes^ les nuages noirs des cheminées.
— Laisse-nous le temps, reprit Jean Linguet. Comme toi, je constate l'avortement misérable de la. science sociale, l'effondrement des pri ncipes que l'on tenait pour assurés. Cependant moi, je crois encore, je crois toujours, fermement, que le but n'est pas très loin, peut-être caché à nos yeux, mais tout proche. Ah! certes ce ne sont point ceux-là, ajouta-t-il désignant les derniers députés qui sortaient le cigare aux lèvres, ce ne sont point ceux-là, brisés par les intrigues électorales, par les menées de couloir, par la servitude vis-à-vis des chefs de clan qui les mènent comme des pantins, ni les chefs de clan eux-mêmes, usés par la fatigue clownesque d'unir en faisceaux des volontés disparates ondoyantes, sans principe, non nous n'en voulons pas plus que toi, et je te jure ici que ma vie demeure- consacrée à ce labeur d'avenir, comme la tienne l'est aux découvertes possibles en chimie ou en physique.
— Tu le jures ! dit Pierre Doulx, hélas ! j'en ai ouï de ces serments. Toi, du moins tu travailles et te prépares à Taide d'études sérieuses. D'ailleurs, tu feras bien de songer à con-
CORRUPTIUGE l;j
server ta vie : ce sont les meilleurs qui meurent... Meilleurs ! ajouta-t-il<ivec un ii'oiiicjuo sourire, parce que peut-être ceuxqui sont morts n'ont pas eu le temps de traliir le rêve de leur jeunesse.
— Tu es amer, un peu Irop amer, dit Linguet.
— Que veux-tu, reprit Pierre, nous autres savants, nous poursuivons jusqu'à l'âge le plus avancé, jusqu'à la sénilité, jusqu'à la mort, l'œuvre entreprise, tandis qu'un politicien de soixante-quinze ans a déjà passé par quatrevingt manières d'apprécier son devoir.
— Chut ! dit tout à coup Jean à son ami. Dans une voiture découverte, conduite par
un cocher gras flanqué sur son siège d'un groom svelte, passait une femme en toilette printanière, au visage étrange, malgré l'impeccable rectitude des lignes, d'une pâleur singulière et chaude, avec un énigmatique sourire, malicieux à la ibis et très voluptueux. Cela apparaissait au premier coup-d'o^il, rapide, tant la figure ainsi composée avait de caractère. D'un regard net, dans un reflet bleu d'acier, elle avait dévisagé Jean. Celui-ci fit un grand salut cérémonieux, auquel réi)ondit une inclinaison de tête.
— Ah! très étonnante! ditPierre Doulx.
— N'est-ce pas? répondit* Jean, c'est la belle madame de Versac.
— Je serais bien étonné si cette personne
iO CORRUPTRICE
n'a'vait pas à ton égard ne rougis donc
point grand enfant, et avoue ! voyons ! seraitce pour moi que ses yeux ont eu ce rayon de métal? Mais bast. tu es un chaste, toi, continua-t-il. Moi, être balourd, j'ai beaucoup aimé à tort et à travers, toi, essence fme, tu t'es réservé, et tu ne sais pas grand'chose de la passion. Cela vaut peut-être mieux. J'ai perdu du temps avec des Fifine et des Tata d'une race quelconque; mais c'est un apprentissage scientifique de l'Amour, qu'il est bon d'avoir fait, avant d'aller jusqu'au mariage avec quelque bonne enfant, laquelle ne comprendra rien aux X de mon algèbre, sinon que cela sert à nourrir à peu près une famille.
La foule était passée. Le palais venait de fermer sa grille, la nuit tombait sur les épaules marmoréennes des vieux chanceliers, sur le torse de Pallas et de Thémis.
— Au revoir, dit soudain Pierre Doulx, à un autre hasard qui nous mettra de nouveau en présence. Si tu as besoin de moi, j'habite derrière le Panthéon, rue Clovis, numéro 15.
— Et moi, Avenue de Villiers, 58.
Les deux amis se séparèrent.
Un instant, Jean Linguet s'étant appuyé contre le parapet, regarda une dernière fois le Palais-Bourbon, noyé dans l'ombre, tandis qu'une haute fenêtre s'allumait de-ci de-là, à droite, dans l'hôtel de la Présidence.
Un éclair jaillissait parfois de la baïonnette.
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des sentinelles, ainsi qu'une menace de la Force qui est la gardienne des lois, comme les lions d'Abyssinie gardent leur empereur, avec de sourds bâillements d'appétit.
Semblables à des augures, les clianceliei'S de marbre avaient l'air de sourire entr'eux des finesses du parlementarisme, tandis que les vieilles dc'esses de marbre demeuraient inexorablement impassibles, comme mortes.
Tout à coup, vers les appartements de la Présidence, un piano subitement déchaîné fit rouler des cascades d'accords saccadés comme des ricanements d'hommes graves au-dessus desquels une mélodie semée de trilles extravagants donnait la sensation de rires féminins.
Jean Linguet se murmurait à lui-même.
— 11 a raison Pierre Doulx : cette bâtisse est bonne à jeter par terre au nom du peujjlc bafoué, de la raison dont on se moque, de la science qui attend son heure.
Sur le bord du trottoir, un monsieur déjà âsré, décoré de la léorion d'honneur, avant une tournure militaire et alerte encore, maigre une lourde boîterie indiquant qu'une de ses jambes avait plusieurs centimètres de moins que l'autre, disait à un jeune pommadé, presque imberbe, élégant et froid :
— Oui, mon cher compatriote, mon cher Gourliac, j'en suis là. Si le ministre ne veut point écouter la supplique de mon député et si je n'obtiens pas ce bureau de tabac, je suis un
homme fini. Déjà ruiné, avec quatre enfants sur les bras, que voulez-vous que je devienne? Allons, mon cher Gourliac, un coup de main.
— Je vous promets, répondait le jeune homme imberbe, de parler à M. le ministre; mais nous sommes si accablés de demandes! tannés! mon cher ami, tannés ! à peine le temps de li^e VOfficiel.
Jean Lins^uet, s'éloigna, remontâtes Champs- Elysées, tirant la conclusion nécessaire de ce que lui avait dit Pierre Doulx, du spectacle entrevu, et des doléances de ce vieux pauvre guerrier sollicitant un imberbe neveu de sénateur ou de député, devenu, par la grâce de la naissance, puissant personnage, à l'heure où Ton est à peine volontaire d'un an. Et Jean eut un soubresaut de fierté, en songeant à ses hautes études, à ses profondes méditations, d'où peut-être allait sortir le livre qui serait le Coran, l'Évangile, le Deutéronome, le Zend'Avesta de la Démocratie, du Droit et de l'Avenir.
— Bon dioù ! bou diou ! moussu ! Coumo seû in retard, lui dit la vieille domestique périgourdine.
Après le repas, revenu dans son cabinet plein de notes, Jean eut la vision de succès, mais par une association d'idées inattendue, dont-il ne fut pas le maître, l'image de madame de Versac vint se mêler à ce triomphe promis à son orgueil.
Il en eut quelque dépit. En quoi cette mon-
conmii'Tiuci; l'.i
(laine paie et blonde, cette femme entichée sans nul doiih' (le tons les pn^jugés sinon hou rire» )i>;, au mouis aristocratiques, pourrait-elle comprendre son labeur (Talchimistc, qui consiste à faire émerger du creuset des souffrances populaires Toi' de la rédemption sociale, à tirer de la boue de misère, où se roule l'humanité, la pierre philosophale d'un bonheur terrestre accessible à tous.
Rêveur pourtant, il cherchait à se rappeler comment il avait aperçu pour la première Cois cette ma lame de Versac.
C'était à une de ces soirées politico-littéraires que donnait deux ou trois fois par hiver une des ]^]gériesde la troisième République, soirée multiple, sorte de cohue monumentale où tous les styles d'àme et d'esprit s'agolomèrent en nne arabesque d'opinions contradictoires. Des écrivains atïectés d'un rovalisme suraisTu, pour qui leur mouchoir de poche ressemble à un drapeau blanc, y coudoyaient de vieux socialistes de 48, qui cachaient sous leur habit noir une blouse imaginaire, et tenaient leur claque à la façon d'une truelle. D'anciens chefs de cabinet s'y rencontraient avec les nouveaux, échangeant des <f Monsieur le ministre » tandis que des ambassadeurs, désertant momentanément le service, y recueillaient les hommages de jeunes attachés ambitieux et mouvementés. De hauts employés, de nobles étrangers, des journalistes chargés de proclamer à l'uni-
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vers l'exquise urbanité de l'Egérie. Celle-ci récoltant avec une bonne grâce familière les compliments des personnages importants, se laisse courtiser, comme une Cléopâtre, par tout le clan des débutants. Les femmes, nombreuses, choisies, servaient de trait-d'union — parfois d'échelon comme disait cette méchante langue de Jacques Mareuil, un boulevardier sans principes, qui ajoutait :
— Ce n'est pas avec le pied qu'on monte.
Un froufrou d'intrigues, un murmure de conspirations -politico-mondaines, s'interrompant parfois pour laisser passer un monologue de Coquelin cadet, ou quelque chant de Faure. A certains soirs de gala, la Comédie-française envoyait trois ou quatre de ses sociétaires débiter une comédie de paravent, à moins qu'un auteur ou même une autoresse ne vinssent lire les fragments de leur prochain livre, prose ou vers.
Il y avait alors trois ou quatre salons de cette sorte, dont les Egéries possédaient chacune un puissant Numa. Dans leurs appartements plus ou moins grands, elles attiraient cette foule politico-mondaine qui variait bien peu d'un côté ou de l'autre. C'était Tépoque, où sous l'inspiration du Grand Patriote, on rêvait république athénienne, avec beaucoup d'Aspasies selon le désir 'des Alcibiades à moustaches, ou pour le plaisir des Socrates à barbes blanches.
COUUUI'TllICR -l
Madame Ramberli, chez laquelle fréquentait Jean Liniiuet, no possédait qu'un salon do second oi'di'c; mais elle avait ou la i)uissancc d'y attirer tout le monde; si l'on se serrait un peu les coudes, on était aise de se montrer là, sachant bien que cette femme d'une fortune inférieure à ses rivales, possédait une force très grande dans la coulisse ; elle aimait à rendre service pour ollVii' une preuve perpétuelle de son influence. Madame llamberti étant la cousine de Jean Linguet, colui-ci malgré sa sauvagerie s'était laissé attirer dans ces réunions, plutôt en critique, qu'en dilettante :
— Il faut tout voir, se disait-il, de la forteresse que l'on prétend détruire.
Car il le méprisait ce monde do jouisseurs uniquement acharné à ses ambitions personnelles, à ses égoïstes plaisirs. Il sortait de là, avec une constatation que pas une idée haute ne s'échangeait, et qu'entre les tasses de thé, les sandwichs, et les chocolats glacés, il ne s'agissait que de places à prendre ou à donner, d'alfaires à brasser, de sièges à occuper, de grades à atteindre. A peine devinait-on à certains coups-d'œil surpris, à une pression de main féminine gantée que, sinon l'amour, au nioins ce qui y ressemble jetait sa sertissure galante sur ce vilain travail d'araignées sociales.
Même encore, cet encadrement passionnel déplaisait au puritain Linguet, ou plutôt cela lui faisait peur.
— Par quel miracle, songeaît-il, tel vétéran des luttes populaires, tel homme que l'on croyait de bronze, s'est-il fondu si rapidement sous le souffle de ces bouches fardées et souriantes?
D'ailleurs, en vrai méridional, il professait le plus profond mépris pour la cervelle féminine. Il ignorait la parisienne ou plutôt la redoutant, il se refusait à la connaître. Une fois même, chez Madame Ramberti, alors quB les salons s'étaient presque vidés des hôtes .habituels, il avait à mi-voix laissé sourdre sa colère contre le sexe ensorceleur, qui lait perdre aux mâles le souci des hautaines études et des vastes destinées.
Une blonde jolie femme^ très pâle, qui se trouvait debout au milieu d'un groupe, ayant entendu le propos par un de ces miracles d'audition spontanée que possèdent certains êtres privilégiés, se retourna subitement vers Jean, et se frappant la main de son éventail en un applaudissement, dit :
— Bravo ! monsieur, c'est i^a du courage, et du vrai ! bravo 1
Elle le regardait d'un air singulier, où il y avait autant de défi réel que de sympathie possible.
Ce fut ainsi que Jean Linguet connut Madame de Versac.
Ce qu'il ressentit dès l'abord pour cette mondaine audacieusement impérieuse à la fois
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et alliciaiile, ce l'ut une sorte de haine. Ne synthétisait-elle pas à ses yeux, tout ce qui servait d'obstacle à réclosion du monde nouveau qu'il rêvait, qu'il entrevoyait dans sa solitude de penseur. Est-ce que les vices d'une civilisation, vices, beaux sans doute, mais beaux comme des fleurs vénéneuses éclatantes, est-ce que l'afTreux individualisme d'une époque anti-fraternelle, est-ce que la paresse intellectuelle, la névrose hystérique, toute la décadence en un mot, ne semblaient pas avoir choisi ce buste radieux et nu sous le décolletage souligné de gaze, comme tabernacle impur. Quoi ? cette frivolité pouvait devenir et devenait effectivement domination! Malheur!
Mille réflexions de ce genre jaillirent à la fois dans le cœur de Jean Linguet ; mais il se contenta de répondre à l'ironique bravo de la charmeresse par un froid et hautain salut.
Pourtant, il s'en souvejjaitbien, dès qu'il avait passé la porte, et tout en faisant route avec Sireux,un vieux député qui demeurait non loin de chez lui, il n'avait pu s'empêcher d'interroger son compagnon sur cette madame de Versac, sans se rendre compte dès Tabord de l'intérêt qu'il portait à cet interrogatoire.
Le vieux député, homme du centre, qui avait failli trois ou quatre fois être sous-secrétaire d'Etat, un peu avant un vote important, et qui, chaque fois, après le scrutin acquis, avait été supplanté par un autre, le géronte Sireux,
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grand et gros, avec des favoris blancs, de minces lèvres, des yeux bordés de rouge, le père Sireux, Taniateur des petites demoiselles de magasin que Ton rencontre vers le crépuscule à cette sortie de la rue de la Paix, que les boulevardiers appellent le passarje des Cailles, se montra très heureux d'avoir, durant une marche nocturne, sous un beau ciel froid, à parler à un jeune homme d'une jolie femme.
Il faisait la petite bouche, avec des réticences de procureur grivois, et des : « Mon jeune ami, vous m'entendez bien d, qui agaçaient prodigieusement Jean Linguet ; mais celui-ci n'interrompait pas le lent narrateur, saisi malgré lui d'une curiosité dont il avait regret, et qui pourtant le forçait à subir les longueurs et les circonvolutions du père Sireux.
Madame Julie de Versac, née Séléninska, était une polonaise de Paris, née à Saint-Germain-en- Laye, et demeurée orpheline de bonne heure. Son tuteur, un oncle passablement viveur l'avait élevée d'une façon folle, avec une liberté outrancière qui, ma loi, prêta le flanc à une multitude de calomnies.
— Oui, ajoutait Sireux, on parlait même de l'amitié exagérée... vous m'entendez bien, mon jeune ami, de l'amitié exagérée du tuteur etde la pupille... je n'en crois pas un mot.
Julie voyageait avec son oncle à travers l'Europe : Italie, Suisse, Espagne, Angleterre, surtout Paris et les grandes villes d'eau. Elle pos-
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séclait 1111(3 belle Ibrtune, et ne semblait point chercher un mariage. C'est peut-être là ce qui séduisit ce pauvre M. de Versac, un attaché d'ambassad(3, rallié à la Républi(jnc, qui aurait lait une belle (^arrière. Riche, lancé dans tous les mondes, de Versac se laissa prendre aux beaux yeux, surtout à la pfdeur éti'ani.'-e et chaude de la jeune fille qu'il épousa, après une saison à Nice.
M. de Versac produisit sa jeune femme, étourdissante de beauté et d'aplomb. On la devinait ambitieuse et câline, très hautaine et... très douce, elle fût fêtée.
Deux ans après son mariage, madame de Versac en avait subi les nécessaires conséquences^ ainsi parlait Sireux le vieux centrier, et elle fut forcée de se retirer quelques mois de la scène. Au bout du temps réglementaire, elle devint mère.
— Or, chose bizarre ! son mari mourut des suites de ces couches. Le pauvre garçon avait été démantibulé en trois ans, il s'en alla, n'ayant pas encore trente-cinq ans.
Son deuil terminé, après un séjour assez prolongé en Italie, madame de Versac revint plus radieuse que jamais, se montra partout, dépensant largement, au profit de sa beau té et de son ambition, sa fortune personnelle, et les revenus considérables de son défunt mari. L'enfant, une fille, devait d'après les calculs de Sireux, compter une dizaine d'années;
mais on ne la voyait jamais avec madame de Versac : elle restait enfermée dans quelque couvent, pour laisser à sa mère les bénéfices de la libre pensée et de la libre vie, en même temps qu'un droit prolongé à la jeunesse.
Ainsi avait jaboté Sireux, qui n'ajoutait pas qu'après une cour assidue, il avait été repoussé haut la main.
Jean Linguet avait laissé parler le vieillard ; mais, malarré lui, il concevait une sourde irritation, incompréhensible, contre cette façon cavalière de traiter madame de Versac.
Rentré chez lui, il n'avait pu s'empêcher de songer encore longuement à la jeune femme.
Il se demanda môme si ce n'était point là un début de passion. Puis, tout cela lui était apparu comme le résultat d'une fébrilité passagère, un vain cauchemar, un pur trouble d'enfant qui aurait peur de fantômes. N'était-il pas sur de sa force ? L'œuvre qui le réclamait, là, dans son cabinet de travail, n'était-elle pas une chaîne assez énergique, pour l'attacher à sa solitude? Qu'avait-il à craindre ou à espérer d'une femme qu'à peine il entreverrait cinq ou six fois par hiver? N'avait-il pas aussi, comme sauvegardes sa terreur de l'amour, l'effroi de cette passion qui enlève la volonté de son piédestal et la fait rouler comme une épave au hasard des tumultes inutiles? N'avait-il pas même pour ces aventures, ces déchirements, ces plaisirs, une insurmontable
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répugnance? Quelle altitude pourrait garder un socialiste de son espèce qui entortillerait ses })roblèmcs dans les plis d'un«j jupe, et d'une jupe catholique? Il en souriait vraiment. Quant au mariage !... Oli ! non, impossible de supposer qu'il se résignât jamais à subir ce joug démodé, bizarrement rétrograde.
Puis, luttant contre cette passion possible, des souvenirs lui revenaient : Oui, une fois, vers sa vingtième année, une fortuite liaison dégénéra en habitude. Durant près d'une année le trouble, sous la forme d'une batignollaise évaporée, faillit le rejeter hors de sa voie. Son vieux maître, son tuteur, l'oncle Silvain était venu heureusement l'arracher à temps. A cette séparation, il lui avait semblé, oui vraiment, que son cœur était mis en morceaux, que sa cervelle fut à jamais dissoute ; puis basti au bout de quelques mois passés aux environs de Périgueux, dans le vieux domaine de Badefols-d'Ans, cela s'était changé en fumée. Rien, plus rien ! il souriait, ma foi ! en songeant à ces périls singuliers et terribles, qui plus tard apparaissent comme imaginaires, à ces récifs de coton sur lesquels on croit positivement se briser, et qui ne sont en réalité que nuages, vains nuages. Oh! l'amour!
Maintenant, il était bien sûr de lui, l'oncle septuagénaire n'avait nul besoin de sortir de sa retraite afin de sauver le neveu Jean Linguet de quelque nouvelle et sotte aventure, il
l'ÎS CORRUPTRICE
lui suffisait de relire les passages rudes, où Proudhon, cinglant l'espèce féminine, lui rend la justice qu'elle mérite.
Jean s'était depuis lors remis solidement au labeur. Lorsque par hasard, il rencontrait chez madame Ramberti, ou ailleurs, la pale Julie de Versac, lui venait bien une légère crispation au cœur, mais il attribuait cela plutôt à de l'antipathie, sans vouloir s'en inquiéter autrement.
Madame de Versac, du reste, semblait se plaire avec lui à quelque jeu taquin, raillant ses idées révolutionnaires, ses allures de sauvage. Alors, parfois Jean cherchait la riposte dure. Surtout, lorsque quelques personnages se trouvaient présents, la malicieuse créature l'excitait sournoisement. Alors il finissait par se répandre en diatribe éloquente contre la société, ne ménageant rien d'une civilisation corrompue, corruptrice; or, ces jours-là:, devant le regard nettement admirateur de madame de Versac, le pamphlétaire orateur s'arrêtait surpris, indécis, inquiet. Elle lui disait alors sérieusement :
— Eh ! bravo, pourquoi ne continuez-vous donc pas ? C'est superbe. N'est-ce pas madame Ramberti ?
— Oui, il serait éloquent ! Quel beau député ! répliquait la vieille dame.
Un jour enfin, il avait compris que madame de Versac « allait l'aimer d ainsi jugeait-il le cas, sans vouloir approfondir son propre état
CORRUPTRÎCR 29
d'ame. Toutefois, quoique ne s'avouant pas à lui-nièuie rinipression donnée et reçue, il ne se sentit plus de force à lutter contre les hasards du sentiment et s'était résolu, selon le conseil de TÉvangile, de fuir le péril de peur d'y périr.
Ce lui avait donc été une règle de négliger ses natations mondaines, et même en constatant ([ue la solitude parfois lui pesait, il demeurait obstinément clos dans sa cellule, jusqu'au moment où, la lassitude s'étant transformée en une sorte d'anémie cérébrale, le docteur, ce confesseur moderne, cet inquisiteur obéi par les plus sceptiques, lui avait commandé l'exercice, et l'hygiène de sorties fréquentes.
Au lieu d'aller de nouveau dans les salons, quelque envie intime et cachée qu'il en eût sans se l'avouer, il secontentait depromenades vagabondes. C'est ainsi qu'il avait rencontré aux Champs-Élysés son vieux camarade Pierre Doulx, et qu'un moment, il avait pu s'égayer des théories fantasques du savant. Seulement, lorsque madame de Versac était passée devant eux, il n'avait pu, grave indice, s'empêcher de rougir.
Or, le soir de ce même jour, en faisant strictement son examen de conscience, dans sa solitude de philosophe, Jean se sentait moins fort qu'autrefois. Le souvenir de la jeune femme se mêlait malgré lui aux évocations des synthèses fugitives, ses livres poudreux semblaient exhaler
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une odeur féminine, et, dans cet austère cabinet de travail, à la place de l'énergie ancienne, une vague rêverie le saisissait, immobilisant ses yeux perdus dans le vague.
Le lendemain de cette rencontre, où Jean avait inopinément revu, devant le Palais-Bourbon la parisienne, qui, malgré lui, Tintéressait le plus, il recevait un mot conçu en ces termes:
« Monsieur le Sauvage, on ne vous voit plus « nulle part. Est-ce que vous ne viendrez pas « aujourd'hui chez Madame Ramberti, au thé de « cinq heures (en ma qualité de Russe je ne pro- <r nonce pas cela en anglais). J'aurais à vous « soumettre un cas de conscience politique :cela (T vous concerne. Ne dites pas non.
(î Votre ennemie, qui ne vous garde pas ran- « cune.
Julie de Versac.
Jeanrestaitdebout, tenant dépliée cette lettre d'où émanait un subtil parfum exotique. Etonné, mais ravi en sa fatuilé inconsciente d'homme, il se laissait envelopper par un très vague plaisir, hésitant à prendre n'importe quelle décision, en face de cette catégorique mise en demeure. C'était si doux qu'il demeura longtemps
coRiui'TUn:!': :^1
ainsi; puis, soudainement, eomme révrillé en sursaut, il murmura :
— Est-ce que je l'aimerais? Vraiment?... Vraiment ?...
Il eut un aeste de la main comme pour chasser quelque importune et tenace bestiole ailée, et brusquement il se déclara à lui-même :
— Non, non, je n'irai pas.
Après cet effort de volonté, il s'assit à son grand pupitre encombré de lourdes paperasses; mais, avant que de pouvoir seulement déchiffrer les lignes récemment écrites qui attendaient une suite, il demeura longuement, le menton appuyé sur ses deux mains, saisi par une rêverie nuageuse, très quelconque, végétale presque, où seulement il sentait son sang plus chaud courir dans sa poitrine, échaufter ses tempes, bouillonner dans son crâne. Alors, rudement il empoigna son livre, un énorme bouquin anglais, et prononça : — Enfin! enfin!
Hélas! un incommensurable dégoût lui montait aux lèvres en face du travail. Il se leva pour s'accouder à la balustrade de la fenêtre, regarder un peu les allants et venants. Des gens passaient, rapides, tenant sous leur bras un bras de femme. Quelque frigide que fût ce printemps de mars, le jDouillonnement de la sève agitait les branches, pareilles à des mortes qui attendent le signal de la résurrection.
En face de Jean, une haute maison se dressait; machinalement il se mit à compter du rez-
de-chaussée jusqu'au toit, se disant que, comme l'eau et le gaz, il y a à Paris, de Tamour à tous les étages. Cela ne prenait point dans son esprit un tour ironique, mais au contraire une forme triste, presque douloureuse.
Des réflexions inconnues lui venaient: vivre seul, à l'âge de trente ans» en face de vieux livres, c'était peut-être démence ! eh ! oui ! pour se préserver des aventures folles, des à-coup de la chair ou du cœur, la sagesse antique et moderne n'a rien trouvé de mieux qu'une union permanente, sorte d'endiguement, de canalisation des désirs naturels, qui autrement s'extravasent pour renverser tout. Puis, par un revirement soudain, il supposait qu'une violente débauche lui ferait peut-être recouvrer la santé de l'esprit. Seulement, cette idée de luxure brutale, évoquée, mettant sous ses yeux le tableau des prostitutions sans ame, lui donna comme un haut le cœur.
Justement, le petit tramway jaune venait de s'arrêter sous sa fenêtre; une jeune fille, ébouriffée, jolie, dégingandée, en descendit, laissant voir ses jambes, très haut. Elle sautilla en soulevant ses jupes gonflées par derrière; elle alla sonner à Tatelier du vieux Pajin, le peintre de l'Institut, qui ne passe pas pour dédaigner ses modèles, au point qu'une séance de pose verticale se complique presque toujours d'une autre horizontale.
Cette idée pouvait faire sourire un pur pari-
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sion, olle irrita Jean qui ferma brusquemont sa fenêtre, et se rejeta avec éneri^ie sur John Stuart Mill. Malgré ce violent effort de concentration, le pauvre héros du labeur bientôt se sentit seul, découragé ; cela lui donna une colère contre son inertie momentanée.
— Lâche ! triple lâche ! s'ccria-l-il.
Puis, mentalement il ajouta :
— Me voici profondément ridicule. J'ai Tair d'un moine de romance, en proie aux tentations, qui supplie la bonne Vierge de le tirer de là. Je suis amèrement grotesque.
Sa journée semblait gâchée d'avance par ces involontaires sensations voluptueuses :
— Allons, se dit-il en forme de conclusion, je vais suivre le conseil du docteur, et me distraire encore aujourd'hui au nom de l'hygiène.
Il dit à sa domestique qu'il allait déjeuner dehors, et qu'il rentrerait pour dîner.
— Ben, ben, moussu, fit la vieille.
Comme après avoir atteint les Champs-Elysées, le promeneur tournait ses pas du côté de Paris, ne sachant trop dans quel restaurant un peu ensoleillé il irait déjeuner, le hasard du chemin le mena place Beauveau. Du ministère de l'Intérieur sortait Jacques MareuiL le sceptique boulevardier, le dilettante souriant des lettres, des arts et des amours, Teffronté philosophe socratique qui mêle son ironie à l'aimable tourbillon des vices, et sait, au besoin,
saluer la vertu, quoique la déclarant parfaitement incompréhensible.
Ce fut lui qui aborda Jean Linguet :
— Je vous tiens, ô stoïque, donc je ne vous lâche pas. Voici ma voiture, je vous emmène.
— Où, répondit Jean, que déjà cette volubilité parisiaque déridait.
— Où vous voudrez.
— Mais je ne veux rien. Je ne sais même pas où je vais déjeûner.
— C'est ça précisément, reprit avec f^aieté Jacques Mareuil, c'est ça. Vous venez — c'est indiqué — déjeûner avec moi au café Céleste. On y voit des hommes politiques, vous devez aimer ce genre. Moi aussi, je l'avoue, ils m'amusent. 11 y a d'ailleurs quelques peintres, enfin tout l'opportunisme.
— Comment? les peintres sont
— Parfaitement. Le sculpteur, lui, est plutôt radical, socialiste, intransigeant. Enfin, venez-vous ?
— J'accepte, déclara Linguet.
La voiture roulait, Jacques, toujours amusé par les contrastes que lui offrait la vie parisienne, se trouvant côte à côte avec Jean, ce socialiste de la Triste-figure , comme il l'appelait, ou encore, en raison des profondes études économiques du jeune homme, le Don Quichotte du Doit et Avoir, se mit à lui conter cyniquement sa dernière expédition.
— Imaginez-vous, mon cher, disait Mareuil,
C0RIUJPTH1CI-: 35
(iiieje sors de chez le ministre. Savez-vous ce que j'y suis allé l'aire? Oli! mon Dieu! c'est ignoble! Songez qu'il s'agit (.rouvrir les portes de rAcadémie nationale de musique à une jeune grue appelée Titiane^ qui n'a pas de talent, à peine une frimousse, et que je ne connais pas du tout. 0 problème! Rappelez-vous, cher ami, comment un brigadier de gendarmerie avait mangé des truffes par approximation : il connaissait un douanier dont la sœur était la maîtresse du sapeur d'un colonel qui mangeait souvent de ce cryptogame. Mon cas est le même. Je connais madame Lucie Hélion — vous l'avez vue, je crois, chez madame Ramberti — madame Hélion connaît un pianiste, dont une parente éloignée, ayant eu des malheurs, possède une fille qui suit les cours du Conservatoire, afin de se faire une position parmi les Royal-Lorgnettes... ne nous pressons pas... Cette jeune adepte de l'art musical compte parmi ses amis intimes, oh ! je pense extrêmement intime ! un violoniste dont la sœur est l'inséparable, absolument l'inséparable de Titiane, la voix de crécelle dont je m'occupe, crécelle qui sévit atrocement au Chàteau-d'Eau lyrique. Vous voyez la filière de ces gens qui n'ont rien à se refuser l'un à l'autre, si bien que j'ai tenté une démarche place Beauveau. Pourquoi, place Beauveau? puisque cela concerne les Beaux-Arts, rue de Valois, ou l'Instruction publique, rue de Grenelle. C'est ici
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qu'il faut prêter une oreille attentive. Le ministre de l'Instruction publique est un homme de mœurs rigides, pas en politique, mais en fait de femme, un homme dans votre genre, tandis que le ministre de l'Intérieur fut, est, et sera probablement encore longtemps — Dieu lui garde vie 1 — un joyeux coureur de cotillon. C'est là un gentleman abordable ; quand on lui fait comprendre qu'une grande quantité de jupes sont en mouvement, il s'attendrit, surtout si l'une de ces jupes fut naguère quelque peu fripée par ses mains administratives et gouvernementales. C'est le cas. Dès lors, il s'intéresse. Or, du temps qu'il était ministre de l'Instruction publique et des Cultes (car il a présidé aux Travaux publics, au Commerce, aux Finances, aux Affaires étrangères, on le mettra peut-être à la Guerre ou môme à la Marine, un de ces matins), aux jours un peu lointains où il trônait rue de Grenelle, il lui advint une aventure assez piquante, ce fut, étant reçu dans une famille honnête, de mettre à mal l'aînée des filles, assez laide créature, mais vierge.... un cas grave î Lui, homme marié, destiné aux plus merveilleuses ascensions politiques, risquait de sombrer pour détournement de mineure. Et les neuf mois 1! Diable!... Mais vous ne le connaissez pas! ce ministre trouva, oh! facilement! un jeune attaché pour épouser, moyennant la forte somme, cette demoiselle endommagée. Comme la forte somme ne suffisait point, 1^
ministre nomma raltaché sous-cliof d'abord, |tuis, bicnloL a[)rès, chef de bureau — pour cela on fut, je crois, oblii^^c de cn^er un bureau inédit et complet, dont le besoin ne se faisait nullement sentir^ d'ailleurs, surtout en l'état du budget, mais qui devint utile, ce bureau, pour créer une vingtaine de places nouvelles d'expéditionnaires ou rédacteurs, de deux souschefs, d'innombrables garçons et huissiers. Ce coup est resté célèbre. Or, aujourd'hui, c'est ce même Untel, l'époux de la déflorée (je ne vous le nomme pas), qui tient l'oreille du ministre intègre et des Cultes, et qui lui fera avaler la pilule de ma grue lyrique. Voilà mon cher !
— Il est certain que c'est assez écœurant, répliqua Jean Linguet.
— Bast, reprit Jacques avec son sourire le plus doucement mauvais, c'est la puissance féminine, puissance de coulisse, puissance occulte, qui agit partout et toujours, sans que les hommes s'y refusent... excepté ceux qui comme vous sontchastes... etalors, savez-vous comment se venge la féminité contre ces derniers? elle laisse doucereusement entendre qu'ils habitent quelque carrefour de Sodome, à moins que, les traitant d'Abailard, on ne les envoie chanter à la chapelle Sixtine.
— En somme, qu'on les subisse ou les fuie, il faut redouter certaines femmes, conclut Jean Linguet. Et songer que nul n'ose donner
le dernier coup de pioche à cet état social où Ton trompe tout un grand peuple au profit de quelques demoiselles.
— Chut, ne nous emballons pas dans le dénigrement, reprit Jacques. Ce que vous appelez chastement certaines femmes, c'est le charme de la vie, l'aurore et la rose, le lys et la cantharide. D'ailleurs^ nous voilà arrivés, ô Don Quichotte sans Dorothée.
Dans le cabaret, dont les panneaux blanccrême se vergetaient de dorures, des groupes de déjeûneurs s'affalaient, dissertant, fourchette au poing, tandis que des isolés, un journal déployé dans leur main gauche, mangeaient hâtivement. L'estomac, organe secondaire pour ces gens affairés, se vengeait en les rendant âprement difficiles, ne sachant au juste quoi demander; se surexcitant un moment par l'appétit de quelque morceau spécial, recommandé par le maître d'hôtel pontifiant, et retombant dans le dégoût aussitôt que l'objet rêvé se profilait en réalité devant eux sous la forme d'un plat, délicatement servi d'ailleurs.
— On ne peut plus manger nulle part, disait l'un.
— C'est la gargotte à perpétuité, répondait l'autre.
Le maître d'hôtel, impassible, escomptant d'avance les bénéfices que lui procurerait la revente de ces reliefs à peine touchés, passait et repassait, solennel.
CORRUPTHICE 39
Plusieurs appelaient en quasi-confidence le sommelier orné de son tablier sombre, et l'interrogeaient sur certains crus généreux, célèbres, capables *de rendre quelque vigueur à leurs nerfs.
11 y avait là des gens d'affaires, espérant conclure un bon marché entre deux douzaines d'huitres ; des boursiers inquiets et sursautant, regardant l'heure féroce qui court si vite ; des journalistes aux écoutes, pensant trouver le racontar frais, la nouvelle à la main ou le sujet de la chronique pour le soir ; des peintres en intrigues à partir du premier mars, espérant être du jury ; enfin des politiciens de toutes nuances prêts à se rendre à la séance de la chambre.
Ces personnages causaient enlre eux à voix presque basse, d'un air froid, ennuyé, d'une façon détachée, sans emballement possible, celui-ci de son tableau cassez content! >, celui-là de ses électeurs a insupportables », cet autre de son journal <i: épuisant », tel, de la chute probable du ministère € heureusement >, tel de son prochain livre <r oh! un rien, mais le besoin d'argent, et les offres de l'éditeur ! d
Ces gens semblaient ne s'intéresser à quoi que ce fût, ni aux lettres, ni aux arts, ni à la politique, ni — suprême dissimulation — à leur propre personnalité. La cervelle, aussi blasée que l'estomac, cherchait vainement un ragoût dans le domaine des idées. De la tenue, du chic,
voilà tout! Du fond, peut-être! mais qu'on ne voyait certes pas.
— Le dilettantisme du néant, disait Jacques Mareuil.
Soudain, un isolé, qui sans doute connaissait là tout le monde et se sentait libre, posa son journal, et s'adressant à une table voisine dit à haute voix :
— Savez-vous avec qui couche Pauline?...
— Quelle Pauline? répliqua un habitué.
— La Pauline de partout : Fol-Dram, Variétés, Nouveautés, Menus-Plaisirs...
— Eh bien ?
— Eh bien, depuis huit jours elle marche avec Froment.
Ce fut un brouhaha. Ces hommes calmes, marmoréens, sursautèrent sur leurs chaises curules, devant leur repas de bronze, en face des panneaux blanc-crème que vergetaient des dorures, et bondirent presque malgré la présence des maîtres d'hôtel graves et supputant leurs petits bénéfices.
— Froment ? avait interrogé Jean Linguet.
— Un député centre gauche, répondit Mareuil.
Toutes les faces, demeurées blêmes malgré les vins, les cigares et les liqueurs, s'allumèrent soudain d'une congestion. Vénus passait, faisant hirsuter les mèches plates des chevelures, reluire les crânes dénudés. Les peintres exécutèrent dans l'air, pour indiquer les ondu-
connui'TuicE Al
lantesliiines de Pauline, un geste d'atelier, un geste ellipsoïde en double zigzag, synthèse de la femme. Tout ce monde momifié ivssiiscilait subitement, comme si un courant électrique eût circulé sous les tables de marbre.
— Pas d'estomac, ni de cervelle, dit Linguet, rien que du bas-ventre.
— Au moins en rêve, ajouta Jacques Mareuil.
Dès lors, une fraternité s'établissait de table à table dans le restaurant correct parmi les panneaux blanc-crème vergetés de dorures. Chacun se remémorait quelque détail concernant Pauline et volontiers, enchérissait sur le voisin; dans une croustillante apothéose, il semblait que, vivante et nue, l'actiice apparût, vraie déité de fresque, au milieu de la rosace du plafond, parmi les nuages odorants des cigares, dans la vapeur du café.
Puis, subitement, le ton baissa, les conversations se restreignirent de table à table, groupant les confidences erotiques, au milieu de rires étouffés, de gloussements suffocateurs, de contorsions réduites. Il y en avait qui se tapaient sur la cuisse.
Tout à coup, une horloge grave sonna ; ce fut un cri général :
— Jules! Ernest! Gustave !... l'addition... l'addition !...
Alors, tandis que les garçons rapportaient de la (-aisse le petit papier, qu'un rapide coup
42 COltllLPTRlCK
d'œil vérifiait, et sur lequel tintaient les pièces d'or, on reprit à droite, à gauche, tant bien que mal, la conversation d'affaires, de bourse, de politique, de journal, que la triomphale Pauline avait un moment jetée cul-par-dessustète, au fond de son alcôve entr'ouverte par une indiscrétion.
— Voyez-vous, disait Mareuil à Linguet, la femme! voilà la République qui nous divise le moins. C'est un creux dans lequel nous tombons pêle-mêle, d'accord...
Puis, sombrant sa voix d'une façon tragicomique, tout en se faisant endosser son paletot par un garçon :
— En attendant la tombe î ajouta-t-il.
Quand il eut quitté Mareuil, Jean Linguet
s'en alla, baguenaudant, en proie à une rêverie.
....Ainsi la femme possède un pouvoir occulte, ténébreux, nocturne, durant les heures où la raison masculine est livrée en pâture aux cauchemars singuliers, aux folies fantomatiques. L'homme, courageux le jour, lorsqu'il est vertical, devient subiLemet lâche, quand il se couche. Si le soleil le garantit de la chute, la lune se charge de le dompter, et de forcer son àme, misérable océan, à se mouvoir en de tumultueuses marées, qui submergent la solidité de ses résolutions, très pareilles à des falaises incessamment minées.
....Parfois, en pleine lueur solaire, comme tout à l'heure dans ce restaurant, on entrevoit
coHHui'Tiacii 43
le travail iioi^tiii'iie, le labourement des minuits, quand, de hasard, une évocation des choses téni'îbreuses vient obscurcir la lucidité diurne, à la façon de ces taches qu'on aperçoit sur le soleil par les plus élincelants midis.
0 femmes, femmes, reines de la moitié de la vie, seriez-vous régentes du reste ?
Jean se laissait bercer par cetle molle rêverie, d'où quehjue suiigestion inaperçue, mais efficace pénétrait en lui, à son insu. Oui, certes, ce spectacle d'hommes, subitement affolés par ridée génésiaque. l'avait éco^uré. Pourtant ce devait être là une grande loi de nature, pour que tous indistinctement y fussent soumis.
Le rêveur se rappelait certains vieux symboles, lorsque, aux temps premiers des assyriens, de vains hérésiarques, séparant les deux sexes; et soumettant le plus fort au plus faible, placèrent, au fronton de leurs temples, le Yona ou le Ctéïs en croissant de lune, image de la féminité, reléguant ainsi le lod hiératique, le I*hallus viril au second plan — ô renversement des rôles ! — mais, plus sage et grave, l'Inde n'en préférant aucun, les associait étroitement, sous la fleure du Lingam. ne concevant l'Être vrai qu'à la fois mâle et femelle.
Dans une synthèse moderne, scientifique, un sexe ne pouvant pas vivre sans l'autre, ne doivent-ils pas se compléter, comme l'air complète le tube pneumatique, comme tout ce qui est plein complète ce qui est creux.
Alors pourquoi résister à la Féminité ?
Pourquoi?.... Et parce que, devenue absorbante et dominatrice, elle tend de plus en plus à rénover parmi nous les errements des hérésiarques assyriens, et à forcer toutes les bannières à arborer le Ctéïs en croissant de iùne. Alors, le Phallus, qui se veut défendre dans son essence, doit se résigner à la virginité de Newton, ou ne consentir au Lingam, qu'en choisissant son partenaire parmi l'infériorité...
Sans doute, quand on tombe de la théorie à la pratique le choix est difficile; mais un homme supérieur en subissant la naturelle puissance du tempérament et la mode actuelle du mariasse, saura se créer, sans dommaore pour son cerveau, le complément nécessaire à sa personnalité.
Donc afin de couper court aux fallacieuses incitations des passions troublantes, absorbantes et déréglées, Jean inclinait à conclure qu'un voyage dans son pays, là-bas, vers Badefolsd'Ans lui ferait trouver la compagne désirable, celle qui deviendrait la joie des nuits après le labeur abstrus et rude des journées.
Toutefois, par une inconscience singulière, ou un manque de sincérité envers lui-même durant sa rêverie, nulle part il ne sentit la présence pourtant évidente et réelle de Julie de Versac. On eût dit même que sentimentalement elle fût à mille lieues de lui. Fidèle donc à la parole qu'il s'était donnée le matin, Jean
COHHUl'THICK
Liniciict ne se rendit point ou five-o-clock de niadam»' Raiid)erli, et directomml rentra dans sa l)il)liolliè(|n('.
HT
L(^ salon de madame Ramberti est une des insLilulions dr ee temps. L'appartement, étant situé rue Royale, conflue à tout : ministères et Champs-Elysées, Palais-Bourbon, cercles, faubourg Saint-IIonoré, grands boulevards.
Devenue après des années légères, excessivement pratique au profit de son fils, qui , ingénieur en Algérie, se serait contenté de son far-niente colonial, mais que l'ambition maternelle poussait malgré lui, madame Ramberti tendait sa toile d'araignée pour prendre au passage les avancements, les gratifications, et quelque bon mariage ; cette dernière proie ne l'intéressait guère encore, les deux premières devant fatalement amener belle, la troisième.
Cette dame à figure gracieuse, que l'on soupçonnait grisonnante, mais qui apparaissait coiffée d'un safran inaltérable, avait été extrêmement bien avec un ministre, dont la Providence spéciale qui sauve, dans les tempêtes gouvernementales, les épaves des crises, avait fait un chef d'un grand établisse-^
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ment financier. Le méridionalisme de Madame Ramberti, depuis longtemps corrigé par une exquisité parisienne des plus rares, ne se trahissait que par d'excessives effusions de bienveillance qui eurent le don de retenir Tancien ministre, transformé en potentat du papier-monnaie ; il ne paraissait jamais officiellement chez elle, mais on sentait, sinon plus dans l'alcôve, au moins dans la coulisse, son occulte influence.
Aussi là se rencontrait la cohue des grands jours, cohue qui passe et s'enfuit, qui change et revient, et s'agite renouvelée au gré des événements. Là, en outre, s'était formée une petite cour assidue. Cela ne visait pas à la puissance connue, étiquetée, grandiose ; il s'en dégageait une plus sérieuse, efficace, d'entregent. On ne distribuait pas les ambassades chez Madame Ramberti, on y trouvait seulement des places de chef de service, ou des sinécures modestes, ou encore des bureaux de tabac. En résumé, salon solide, plutôt que brillant.
Si les ministres ne se dérangeaient point pour cette Eg;érie de second ordre, ils lui envoyaient leurs secrétaires, ayant à ménager la puissance du haut établissement de crédit dont leur fortune personnelle dépend, sinon celle de l'État, lequel à l'encontre n'y gagne guère. Seul, le ministre de l'instruction publique, le puritain et brutal Fortier, gardait vis-à-vis
(:(Hii;i*[nnir:K M
(Telle, comme à l'égard des autres d'ailleurs, une attitude froide et réservée. Ce Fortier était la bute noire de tout ce monde polilirjuant; mais il représentait rhonnêtelé, et Ton avait besoin de ce condimenl pour donner à la cuisine générale un vernis de propreté. On le chargeait de mettre le couvert dans les grandes circonstances, et de crier à la tribune, quand Topjjosition déchaînée poussait des cris vengeurs contre quelque infamie :
- - Messieurs, nous sommes d'honnêtes gens !
Ce à quoi nul ne trouvait à répondre, car rhonnêtelé bourgeoise de Fortier était indéniable; il avait l'air d'être descendu d'un très ancien cadre. D'ailleurs ne comprenant rien, arriéré en tout, en histoire, en littérature, en éducation, il se montrait rigide comme un vieux Bridoison disant : La loa î la loâ ! En somme un pharisien énorme qui aurait crucilié tous les Jésus révolutionnaires, donc un honnête homme, au sens où l'entend la farouche Bastille des protêts qui s'appelle le tribunal de commerce, un bourgeois, doctrinaire, scrupuleux. Enfin abusant de son incapacité, les autres, les mauvais larrons, lui faisaient endosser tous les billets de la Châtre qu'ils souscrivaient, de sorte que la Banque de l'opinion put, durant un certain temps, prendre leurs paroles pour du bel argent.
On l'estimait théoriquement, comme on es-
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tiine Cincinnalus, sans partager les idées quijlconques de ce vieux romain.
En revanche, le secrétaire particulier du ministre des finances, important jeune homme de vingt-quatre ans, se montrait des premiers arrivés et des derniers partants, chez madame Ramberti. Frédéric Gourliac appartient à la catégorie des gommeux pauvres, qui essaient de tromper V(A\ par ces habiletés, que l'on appelle plus familièrement « roublardises ». Ainsi, il habitait avenue des Champs-Elysées, sans être obligé d'avouer que c'était, a'i sixième, sur la cour, en compagnie des domestiques ; une telle adresse fait bien sur les cartes de visite. Ayant étudié Balzac, sans le lire, mais d'intuition, il dépensait dix francs de gants et vingt francs de voiture, quitte à aller dîner sommairement d'une choucroute garnie dans quelque brasserie inconnue, lointaine et déserte du quartier Poissonnière.
Très insinyont et adroit, il avait débuté comme employé au ministère, avec l'idée intime de ne pas demeurer longtemps un des infimes rouages de cette énorme machine, de cette pompe aspirante et foulante qui fait ruisseler l'or comme du sang dans une multitude de tuyaux pareils à des veines, le laisse stagner ici et jaillir là, soutire la substance de certaines poches, afin d'en emplir d'autres. Il voulait devenir pivot, courroie sans fin, bielle ou chaudière, mais ne pas rester éternellement à
rélat dj bunloii \iss} .suriiii l'auteuil de cuir. Dès lors s'attacher comme un lierre à quel<jue futur ministre, se rendre indispensable, j)ar mille petites besognes, flatter tour à tour et bouder comme une jolie fille, fut runi(|ue occupation du coquet Frédéric. Le député adroitejnent choisi par lui devint en effet ministre, et Oourliac secrétaire particulier.
Il s'agissait désormais d'asseoir cette fortune sur un bon mariage. C'est ce que l'i-ntrigaiit venait chercher auprès de madame Ramberti. Après cela, quelque vaste poste : trésorerie générale ou direction, tel était le plan.
Madame de Versac, qu'il croyait immensément riche, et dont la chaude pâleur Tattirait, aurait plu à Frédéric. La jeune femme s'était laissé courtiser par ce grand garçon — car les hommages lui agréaient tort — mais, son esprit étant occupé ailleurs, elle n'attachait pas grande importance au <( chérubin du ministère D comme elle appelait Frédéric.
Dans le salon, madame Ramberti, madame de Versac, quelques femmes de députés, le vieux Sireux et deux ou trois jeunes gens prenaient le thé, tandis que Gourliac essayait de les amuser aux dépens d'un solliciteur qui, disait-il, encombrait littéralement son existence. — Imaginez-vous une espèce de vieux militaire, capitaine ou commandant qui, ayant pris >a retraite, avec blessures, campagnes, croix ot bannière, à Tàge de cinquante ans, s'est
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avisé de se marier par amour avec une jeune fille pauvre. Lui, possédait quelque avoir, dans les cent cinquante à deux cent mille francs. Il s'est rattrapé de ses amours stériles de garnison, en devenant père une demi-douzaine de fois en sept ou huit ans ; or il ne se contentait pas de ce rôle de père, il était aussi beaufrère. Ah ! c'est ce second rôle qui l'a perdu ! Le frère de sa femme, un gaillard, se mit dans les affaires avec fureur, escomptant la bienveillance de son parent par alliance. De là à la ruine, il n'y eut qu'un pas. Qui le sauva de la faillite ? mon bonhomme de retraité... le capitaine, non, le commandant Jourdain... De dix mille en vingt mille, en cinquante mille francs, le brave commandant ou capitaine s'est trouvé réduit à rien. Les affaires sont les affaires et elles sont généralement mauvaises. La retraite du capitaine est insuffisante aujourd'hui, pour nourrir sa femme, ses six ou sept enfants, plus les enfants de son beau-frère. Tout cela Taccable sans compter des rhumatismes pris en Crimée, une jambe cassée à Gravelotte, enfin ce qui constitue une carrière honorable. Que veutil ? Un bureau de tabac. Or c'est sur moi qu'il compte pour le lui taire avoir 1... Nous sommes compatriotes et alors... mais sa demande porte le numéro 16723, et je n'y puis rien. Le ministre me le disait encore hier : Impossible! impossible !... Cet homme m'écrit des lettres pitoyables, m'envoie les députés de son, de
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notre département, la Mai'ne; il m'attend à la porte du ministère... C'est mon caiicliemar!
— (jn'on lui donne son bureau de tabac à ce brave homme, dit d'un air distrait madame de Versac, dont le regard obstiné surveillait la porte par laquelle entraient les uns apr«''s les autres les habitués du salon.
— Oui, oui, reprenait Frédéric, et les 16723 qui attendent!
— C'est vrai, proclamait madame Ramberti, nous avons la veuve du chefd'orchestrederOpéra.Elle est très intéressante aussi, n'est ce i)as?
— Elle obtiendra prochainement ce qu'elle désire, madame, dit l'a llaclié d'un air important.
Maintenant c'était un papotage général, on parlait beaucoup de la dernière séance de la Chambre, de la situation du ministère fort ébranlée... Oh! il serait renversé probablement à la discussion du budget, d'ailleurs plus que jamais en retard, et toujours plein de pièges.
Madame Ramberti promenait sa personne grassouillette, allant de l'un à l'autre, prodiguant les recommandations en lambeaux de phrases.
— Oui. c'est une jeune fille admirable ! soutient sa mère... ce sous-préfet est charmant... Certainement ce misérable a commis des faux ; mais il est si intelligent, un adoucissement, n'est-ce pas? monsieur le directeur, il a été merveilleux dans la campagne électorale, au profit de... Parfaile;nent.
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Madame de Versac demeurait obstinément sourde, tandis que Frédéric Gourliac se perdait en banalités :
— Oh ! vous avez un goîit si parfait ! madame.
Elle, plonp'ée dans sa rêverie, se rappelait ce qu'on lui avait dit de Jean Linguet.
Orphelin de bonne heure, assez riche, vingtcinq ou trente mille francs de rentes, plus une manière de castel en Périgord, dans un pays dont le nom amusait Toreille : Badefolsd'Ans... au fait pourquoi ne s'appelait-il pas Jean Linguet de Badefols-d'Ans ? ça aurait très bien fait.
Son enfance, son adolescence dirigées par son oncle, un vieux socialiste de 1848, qui avait mangé sa fortune personnelle en expériences politiques, et dans des exils où il avait été la providence de ses compagnons, un ancien héros de barricades, une manière de rude philosophe, qui avait inculqué ses doctrines à son pupille, le fanatisant pour la cause populaire; en même temps devenu pratique et apprenant à son élève que la défaite des héros d'autrefois venait de ce qu'ils n'avaient pas en main la synthèse de l'œuvre ; de là poussant son neveu aux plus hautes études, le bridant par une discipline scientitique, le pliant à un régime austère, afin de faire de lui l'apôtre grandiose du Progrès synthétisé, le génie de cette fin de siècle qui doit, s'il vaut quelque
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chose, apporter enfin la solution des problèmes. Cela n'était pas ordinaire, et pour madame de Versac, prenait un caractère romanesque, lointain, féerique: ce vieil oncle, pareil à un çrénie des Mille-et-une nuits, tenant enfermé dans sa tour le prince Aladin. Maintenant, Jean Linguot, homme grand, beau, génial, pouvait aborder la vie, armé de pied en cap, portant sa lampe miraculeuse à la main... Cet Aladin serait député, ministre, président de la République!... il ne manquait, sono-eaitelle, à ba lampe miraculeuse que lesoufllede l'amour pour en faire une étoile...
Alors, par un revirement, Julie, sans écouter le fade Gourliac, songeait à elle-même, à sa beauté, à son esprit, enfermés par de méchants génies dans un cadre inférieur, banal, inutile, de femme oisive et mondaine, sans honneurs, sans puissance.
Elle se sentait lasse des hommages, dB leur résultat connu. L'amour devait être non seulement le rêve charnel, très violent sans doute, mais aussi l'union haute, brillante...
— Et il ne vient pas! se disait-elle intérieurement.
Sur le caprice de fantaisie qu'elle avait eu pour ce beau sectaire, Jean Linguet, pour ce violent, pour ce briseur, se greflait peu à peu, et de par sa volonté, tout un large plan d'existence. Aimer et être aimée, triompher comme une reine dans la vie ; l'ester la maîtresse, en
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'devenant la femme d'un être supérieur, qui serait aussi supérieurement amoureux...
— Et il ne vient pas?
— Madame, je prends congé de vous, disait Frédéric profondément incliné.
L'heure passe, s'envole, reprenait-elle intérieurement, la jeunesse, la seconde aj)rès la première, fuit... que serais-je?... La solitaire de quelque château ! Fi î Alors quel bras prendre!... Elle revoyait ceux qu'elle avait aimés... et les plongeait dans l'oubli, maintenant c'était lui... lui, Jean Linguet!
— Et il ne vient pas !
— Vous rêvez, ma chère amie, lui disait Madame Ramberti.
Le salon s'était peu à peu désempli, vidé. Elle seule demeurait là, très pâle, maniant son éventail d'un air indolent et vasque.
— Vous restez dîner avec moi, reprenait madame Ramberti.
Comme éveillée en sursaut, Julie se leva:
— Non, non, merci, je me sauve, j'ai la migraine.
— Elle a un air extraordinaire, murmura madame Ramberti, lorsque Julie eut disparu. Ce petit Gourliac a le don de Tagacer supérieurement.
Julie de Versac, dans sa voiture, laissant peu à peu s'apaiser son irritation, réfléchissait profondément. Il lui apparaissait que sa vie allait
cDHiu rriaci: .j.j
liifinMjiier, selon rinspiratioii do la mimilc présente.
Or nulle pensée ne se précisait dans son esprit; cela 1 étonnait; car d'habitude, et depuis longtemps déjà, ses actions, |)Our être accomplies, n'avaient pas fiécessitéun grand effort de détermination, la vie s'était a{)lanie devant ses pas, les ciioses. désirées par elle, lui étaient venues aisément, comme si la destinée aimable n'exigeait d'elle aucune force de volonté. Elle s'était contentée d'être passive, adorée de son tuteur d'abord, ensuite de son mari, hors de toute lutte. Soudain, une passion, non pas une passion simple et unie, mais double et tri{)le. secouait son indolence native : elle aimait, et, chose étrange! — son amour s'alliait mystérieusement à une ambition naissante et déjà forte, son désir féminin se compliquait d'un orgueil viril. Un calcul s'introduisait dans le domaine du sentiment. A cet instant lumineux, un tas de pensées confuses se précisèrent.
Chez elle, rue de Courcelle, tandis qu'elle se faisait dévêtir par sa camériste, Julie jeta un coup d'œd rapide sur une lettre qu'on venait d'apporter. La supérieure du couvent lui annonçait que sa fille Marguerite, ayant obtenu d'excellentes notes, pourrait passer les vacances de Pâques, auprès de sa mère.
La jeune femme eut un mouvement d'impatience.
o6 CORUUPTRICE
— Quand est-ce, Pâques? demanda-t-elle à la femme de chambre.
— Dans trois semaines, madame.
— Il n'y a' donc pas de temps à perdre, murmura Julie.
Elle dîna à la hâte, exagérant peut-être un peu, afin de se donner quelque bravoure, la quantité de tisane de Champagne, qu'elle avait rhabitude de boire. Elle s'habilla seule, à sa guise, rapidement, sans sa femme de chambre qu'elle envoya quérir une voiture, ne voulant pas faire atteler le soir ses chevaux fatigués. Puis elle sortit.
Au dehors, une nuit noire, froide, sèche sous.un vent mauvais, faisait palpiter les becs de gaz des avenues. Julie nerveuse, blottie dans ce fiacre vulgaire, tantôt voulait hâter la course lente, et parfois au contraire semblait désirer éterniser cette marche vers l'inconnu.
A la même heure, Jean Linguet, lassé de sa journée veule, s'était installé dans un fauteuil bas, près d'un grand feu, en son cabinet de travail, la lampe posée sur un coin de la table, un crayon tout proche, du papier blanc, et, sur ses genoux, un livre qu'il ne lisait pas.
Dans le lointain de l'appartement, on entendait la domestique terminer son service, avec un bruit de vaisselle remuée, de tiroirs brusquement fermés, de portes claquant.
— Elle n'a jamais pu s'habituer à un silence
CORRUPTRICE Ijl
relatif, pensait Jean, et il rctoinbail dans la rêverie interrompue.
Il évoquait le castel de Badefols-d'Ans, et songeait que bientôt, demain peut-être, il en reprendrait le chemin. Oui, un besoin d'air natal torturait ses poumons, et p'iis, revoir le précepteur de son enfance, le vieil oncle atrabilaire et doux; le maître de qui il tenait ce qu'il avait de meilleur en lui. Jean suivait en pensées les pentes qui mènent au perron, les allées bordées d'arbres, l(3S gazons en lesquels se cachent-des fraisiers, la pelouse descendante, où, tenant le milieu, la corbeille de géranium s'épanouit; puis, la vieille bibliothèque, ce véritable séjour de ses jeunes ans, avec les livres reliés à l'ancienne mode, avec la feuille de garde marbrée, les signets multicolores. Il se remémorait la longue redingote bleue de l'oncle, les pans ballant sur ses hautes jambes maigres, tandis que ses bras, pareils à des pattes de homard, fourrageaient à travers les rayons. Il entendait les jurons familiers du vieillard, les « sacré mille millions de hallebardes!» quand un tome ne se trouvait point à sa véritable place.
Encore, Jean écoutait Gluzélou, ledomestique archaïque, clore bruyamment les portes, sans plus de précaution, hélas ! que la vieille Francillone n'en mettait à agiter la vaisselle et à bousculer les tiroirs, avenue de Villiors, là,
chez lui. Il apercevait ce Cluzélou entrant dans la bibliothèque et saluant :
— Bouna né, nosté moussu. N'y o ré de nooû, me voou na coueïza (bonne nuit, notre monsieur. Il n'y a rien d'extraordinaire. Je vais me coucher).
Il se rappelait qu'alors la conversation dernière de la journée commençait entre le vieillard et lui, qu'on faisait une synthèse, une sorte d'examen de conscience de ce que Ton pouvait avoir gagné d'utile, durant les heuresécoulées. C'était comme une prière laïque et scientifique, un besoin de se dire : Je n'ai pas perdu ma journée. Alors, le vieux démocrate se livrait parfois à des anathèmes singuliers, à des prophéties de voyant. La lampe versait sous l'abatjour une clarté basse et restreinte dans la vaste bibliothèque, tandis que, se glissant par les hautes fenêtres vitrées et nues, la lune arpentait les carreaux avec de larges parallélogrammes de lumière jaune. Au dehors, quelque hibou ululait, ou encore un rossignol préludait dans le petit bois. L'oncle formulait, terrible et haut, agitant les bras comme un sémaphore qui enverrait des signaux à quelque navire encore inaperçu des simples touristes — n'appelait-il point le vaisseau de la délivrance, qui portera aux peuples réunis, enfin sauvés, la parole de paix el de joie sur la terre : « Sacré mille millions de hallebardes ! b
Jean, toujours bercé par le bruit de la vais-
cnnuiJPTisici-; !i9
tîUo, cncriiiqucinent remuée par Francillono, s<^ raccrochait à cette vision. Se sentant perdu, en détresse, il tendait, redevenu petit enfant, ses mains suppliantes vers les basques de la redingote bleue. Oui, oui, sa foi noble se perdait, cette foi inoculée en lui par la volonté Apre du visionnaire, de révangéliste de 48. Sa force, cette force puisée dans les leçons du vieillard, s'éniasculait. En faisant la synthèse de sa journée, en tournant l'examen de conscience vers les heures, mal dépensées à ouïr des frivolités, à baguenauder, inquiet et sans vouloir, j)armi des êtres inférieurs, il se voyait fautif au regard des sévères doctrines.
— Hélas! hélas! fit-il.
Ses deux mains, élevées d'abord, retombèrent avec lassitude sur le livre ouvert, mais non lu.
Neuf heures se détachèrent gravement de rhorloge normande, placée dans un angle du cabinet. Jean quitta le fauteuil bas. où il rêvait ainsi, pour se jeter, harassé d'une fatigue cérébrale sans cause, sur le large divan qui lui servait de lit de repos, dans cette pièce où s'écoulaient les deux tiers de sa vie.
Mais il sursauta : on venait de sonner chez lui. Il entendit, en un bougonnement patois, la voix de Francillone, puis un murmure de réponse. Francillone ouvrit la porte du cabinet et dit:
— Moun Diou, moussu, qu'ay uno damo que
ou COnuUl'THJCK
vooii vou parla (Mon Dieu, monsieur, c'est une dame qui veut vous parler).
A ce moment, il sembla à Jean que l'oncle évoqué ])ar lui tout à l'heure s'enfuyait rapide, laissant flotter les basques de sa redingote bleue, que vainement il essayait de retenir; le caslelde Badefols-d'Ans s'écroulait dans l'imprévu.
— Faites enlrer, dit-il.
Madame de Versac, une légère toque sur la tète, très emmitouflée dans une voilette sombre, le corps pris dans un grand manteau de loutre, hardiment, passa le seuil.
— Vous, madame? dit Jean, en se levant.
— Oui, moi, répondit nettement Julie. Vous ne répondez point, quand on réclame de vous un service, il faut donc venir vers vous, n'estce pas ?
Puis, radoucissant le ton, devant le jeune homme qui restait médusé :
— M'offrirez-vous un fauteuil, dans votre cellule? ajouta Julie en inventoriant d'un coup d'œil le logis du philosophe.
Le trouble de Jean disparut à la surface, mais il sentait au cœur comme une pointe aiguë et fine qui le pénétrait. Il roula près du feu le fauteuil, où, assis tout à l'heure, il se grisait de rêverie:
— Madame, dit-il, je suis toujours à vos ordres, j'ai donc des excuses à vous présenter
cuHRUPTinn: 01
pour ne m'y être pas conformé aujourd'hui; .seulement une affaire.. .
— Laisson?? cela, dit brusquement Juli»;. •
Maintenant, les deux mains encoie enferiiices dans S(in maiirhon, elle demeurait penchée vers le foyer, non pas songeuse, mais outi'ée contre elle-même sans doute, ou peut-être simplement attendant que la flamme brillante Feùt un peu dégelée.
Jean la considérait en silence. Ce profil pur sur lequel se détachait le brillant de l'œil, le grenat des lèvres, ce prufd immobile et pale, il ne l'avait jamais si bien vu. La pointe aiguë et fine dans le cœur devenait peu à peu une voluptueuse torture, pareille à un délice.
Cette sensation puissante lui interdisait tout raisonnement, il ne cherchait pas à comprendre ce qui lui arrivait, et demeurait silencieux, doucement perplexe.
Quelques minutes extravagantes s'écoulèrent ainsi. Enfin, voyant que Julie gardait un mutisme embarrassant, Jean se résolut à parler le premier; or que dire? dans quelle interrogation maladroite tomber? Son éloquence n'avait pas prévu ceci : Tinopinée descente d'une déesse parmi le poudroiement de ses vieux livres, dont la poussière l'enveloppait lui-même de la tète aux pieds, comme un habit de pénitent gris. Que voulail-elle ? Il hésitait à répondre.
Alors, cette indécision ne pouvant éternelle-
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ment durer, Jean prononça banalement, juste avec une intonation de médecin, attendant les confidences d'une cliente :
— En quoi puis-je, madame,..?
Elle l'arrêta d'un geste :
— Je songeais, dit-elle d'une voix douce comme un murmure, et plaintive presque, je songeais que la vie sociale, telle qu'on Ta faite, sépare souvent par des abîmes imaginaires les âmes, qui devraient être les plus rapprochées....
Sans regarder Jean, et les yeux toujours fixés sur la fiamme, comme perdus dans une recherche vague, elle poursuivit :
— On a été élevé dans des croyances vivantes ; puis, quand on a un peu vécu, on s'aperçoit qu'elles sont mortes; alors on cherche autour de soi quelque chose... quelqu'un, le phare lumineux, ou le sauveteur, et l'on ne voit rien. A quoi se vouer? à la maternité exclusive ? pour que la fille, ayant pris les mêmes croyances que sa mère, trouve au bout du chemin les mêmes désillusions ! pour qu'après avoir été bourrée de friandises chimériques, elle subisse les amers désenchantements ? Ah ! je voudrais lui donner une foi nouvelle, quelque chose de puissant qui l'aiJât à vivre....
Elle s'arrêta un instant. Ce tour de conversation, cette façon si lointaine de partir vers un but que Jean essayait de deviner, le plongeait dans l'étonnement. Il demeurait muet,
CORRUPTUICli 63
devant cette femme, si belle, bi vibrante, qui, venue, à la nuit tombante, dans son appartement de i^airon, lui parlait de cette enfant que personne ne voyait jamais, et qui était à lui, Jean, profondément inconnue, indifférente.
— Voyez-vous, reprit Julie, j'ai besoin de la croyance, je suis restée catholique au milieu de mon nihilisme; car, grâce à l'origine slave, à quelque rite que nous appartenions, nous sommes toutes un peu nihilistes, mais dans ce rien qui nous environne^ nous aveu- Ldant d'obscurité, nous cherchons à tûton la lumière perdue, la vie vivante qui nous échappe. Alors, où trouver cela? Dans des salons pleins de papotage, parmi des gens qui courent affolés sans savoir où ils vont, ni où ils mènent les autres, à côté de femmes uniquement préoccupées de basses intrigues, de petites places, de bureaux de tabac ou de recettes particulières, parmi des artistes arrivés au degré dernier d'un matérialisme sec, qui sont satisfaits, s'ils peignent des créatures de Dieu, à la façon de simples natures mortes ; avec des littérateurs sans envergure, prenant l'existence par ses plus petits côtés, mièvres ou grossiers.
Elle poussa un long soupir, comme accablée, et reprit:
— Pourtant, ce Paris grandiose contient quelque part son âme cachée ; seulement, cette âme que l'on entrevoit splendide, cette âme
dont on ne saisit que Tenveloppe et le corps grossier... non pas même le corps, plutôt les plaies et les verrues... cette âme! où la rencontrer? où la prendre pour Taimer? Elle se voile, elle disparaît... Ahl dites! la vraie vie, où est-elle ?
Ses épaules et son buste semblèrent s'abattre, tandis qu'une sorte de sanglot convulsif accompagnait ce mouvement de profonde lassitude.
— Mais, madame, hasarda Jean...
— Ne m'interrompez pas, dit-elle, non.
Elle eut un geste de côté ; sa main délicate
et finement gantée esquissa dans l'air un gracieux dessin, pour imposer silence, tandis qu'obstinément ses yeux restaient fixés sur la flamme, à laquelle ils empruntaient un reflet vibrant, un éclair fauve. Dans cette clarté nocturne; elle apparaissait, ainsi mélancolique, comme une rêverie de musique, un de ces songes féminins que l'on distinguerait presque, flottants au-dessus de quelque symphonie, lorsque domine le chant des violoncelles.
— Ah ! murmura-t-elle, je songeais à tout cela, lorsque je vous écrivais de venir aujourd'hui. Vous possédez ce haut privilège d'être en dehors, au-dessus des fantoches que je vois perpétuellement. Vous avez appris à penser, vous; les longues études n'ont pas effrayé votre jeunesse ; sans doute, vous gardez le mot de bien des énigmes. Un devin, un mage,
cûuiiui'Tiuci-: it,)
qu'une femme faible et ignorante peut rencontrer, et consulter au besoin, n'est-ce pas étranirement rare? Ces savants du rêve sont, en général, tapis on ne sait où, |)erdus dans dt's laboratoires, fuyant le monde; ils ne sont pas seulement un peu sauvages, comme vous l'ôles, je me les imagine barbares, hirsutes, brutaux. A. qui confier l'angoisse de son existence, les rêveries vagues, les désirs de croire, d'espérer... tout ce que nous cachons parfois sous une frivole apparence... A qui pouvaisje, moi, demander une sorte de consultation intellectuelle et morale... à qui? dites... sinon à vous?
Elle avait, en parlant, arraché d'un mouvement brusque la voilette dont elle était enveloppée. Puis, tournant ses yeux brillants vers Jean, elle continuait :
— Mais vous? Ah! certes, vous ne répondez point, vous professez le dédain profond des troubles féminins. Révolutionnaire, socialiste, représentant (n'est-ce pas?) de Jésus sur la terre, voulant donner du pain aux affamés, la joie de vivre à ceux qui souffrent, vous repousseriez Madeleine !... Eh ! donc, ça ne compte pas, une femme !....
Elle s'était levée, frappant de son petit pied le tapis. Stupéfait <le cette violence subitement déchaînée après le murmure plaintif, la chanson douloureuse et l'incohérence du début, Jean se leva aussi :
— Oui, disait-elle, vous les méprisez les femmes, vous les tenez pour des riens quelconques, ces êtres! Élevé par un vieillard solitaire, vous n'avez eu ni mère, ni sœur, ni amour. Alors que vous importe tout ce que je dis? Ne suis-je pas folle d'être venue !... Oh! non pas que je redoute votre mépris ! je le subis déjà sans doute ! sans doute !....
Elle s'énervait, debout, froissant son manchon, comme si elle eût voulu le pétrir. Lui, affolé, trépidant, ivre du parfum qui s'exhalait de cette créature énigmatique endiablée, ému aussi d'une aberration de fraternité, s'égarait en dénégations :
— Mais non... mais non... je vous jure ! Elle reprenait vivement :
— C'est douloureux d'être une feniQie, et de n'avoir même pas le privilège de la féminité, qui est d'être faible, et de se faire servir par les forts.
Puis, brusquement, tandis que Jean écartait les bras dans une dernière expression d'étonnement et de protestation, elle se jeta, toute contre lui, disant, palpitante, avec une sorte de hoquet passionné :
— Mais... depuis que je suis-là.... depuis que je vous parle... sachante j)eine ce que je vous dis... ne voyez-vous pas que je vous aime?...
Ce brusque dénouement acheva d'affoler Jean. La pointe au cœur, si délicieuse, qui le torturait, se changea en une effusion de sang
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qui lui monta au cerveau, en vai^^ucs violentes. 11 avait refermé ses deux bras sur la proie délicate qui s oiïrait. De la tôte blonde et pale, la toque lét:cre était tombée. Deux yeux ardents et humides hypnotisaient le philosophe, une bouche adoiablement voluptueuse se tendait vers ta bouche, il se fondit en un baiser pas- :?ionné, violent, tel que peut Tètre celui d'un cénobite, dont les rêves nocturnes se réaliseraient dans un enchantement.
La pelisse de loutre s'entr'ouvrit, comme miraculeusement. Le voile du temple se déchirait dans une aurore de volupté.
Julie n'avait sous ce vêtement qu'un lin peignoir de peu de défense...
Ah ! les basques bleues de l'oncle Sylvain pouvaient disparaître à l'horizon, sans que le neveu fit le moindre etïort pour les rattraper.
Vers onze heures, à travers les bougonnements de Francillone (jui avait attendu, Jean accompagnait madame de Versac, jusqu'à sa voiture. Comme il lui demandait, appuyé à la portière, très doucement, mais avec une nuance d'autorité acquise :
— A quand ?
— Bientôt... lorsque vous voudrez, répondit Julie, gracieusement, puis plus tendre : Vous êtes mon maître!
Jean Linguet, rentré chez lui, se laissa longuement bercer de rêves, dont Proudhon ni
Stuart Mill ne prenaient aucune part. S'étant réveillé au matin, ennemi de toutes les femmes en général, il s'endormait réconcilié au moins avec l'une d'elles....
0 volupté! volupté triple! volupté de l'imasrinatiou qui s'enflamme, rêve du cœur qui bat et s'émeut, de la chair qui palpite et languit! Volupté douce, décevante! Mystère profond !... Qu'importe aux heureux que tu fais, si leurs baisers restent stériles? Et qu'importe à la nature, qui, ne jugeant personne indispensable à ses œuvres secrètes, en travaillant pour l'éternité, s'inquiète peu qu'un hasard fasse avorter les espérances les meilleures, puisque l'Avenir est à elle. L'individu qui passe frémit au contact de la Volupté triple ; puis, il se perd dans l'égoïsme du baiser stérile, mais l'Espèce confiante court à sa fin suprême, sans souci du héros qui va filer aux pieds d'Omphale. sachant que si Hercule n'en revient pas, un autre demi-dieu prendra sa place.
Oh! le baiser créateur ! Le baiser devenu stérile tue, et ce créateur se change en bourreau.
La frénésie d'amour, l'ivresse du plaisir font passer les heures comme un songe; les
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jours, rapides, s'inscrivent à peine, pareils à une imperceptible rayure d'étoile filante sur un ciel nocturne.
Ainsi se parlait à lui-mônie, trois semaines après la mémorable visite de Julie,Jean Linguet, qui essayait, au matin, de reprendre son travail au point où il l'avait laissé, et de coordonner les notes éparses ^ur son bureau. Il agissait avec fébrilité, bousculant les livres oubliés, les cahiers manuscrits; remettant avec une hâte de voyageur les lomes dans les rayons de la bibliothèque. Quand il crut avoir terminé, il trouva encore sur une chaise un volume d'Adam Smith, et il eut un accès d'humeur enlejetant avec les autres, non point symétriquement rangés sur la tablette, mais debout ou couchés au hasard.
Ce travail terminé, Jean Linguet, s'assit avec une fatigue heureuse dans le fauteuil, près de la fenêtre, qu'un radoucissementsubit de la température, une arrivée inopinée du printemps, permettait d'ouvrir toute grande. Juste à hauteur de la balustrade, la tète des marronniers, ^'élargissant d'une chevelure de feuilles vertes et de thyrsos blancs, s'emplissait d'oiseaux qui pépiaient avec l'heureuse frénésie du renouveau.
Une boîte de cigarette — exotiques naturellement— sous la main, Jean se laissa aller au loisir d'une matinée qui se promettait belle. De ci de là. dix heures chantait dans les cloches
du voisinage ; le soleil pâlot versait de la joie sur le paysage parisien^ au travers duquel les petits tramways verts, jaunes, ou rouges, passaient allègrement, en faisant sonner leur trompette de carnaval éternel.
Ce même décor, qui paraissait si vide quelque temps auparavant, semblait délicieux aux regards de Jean, dont les nerfs détendus maintenant jouissaient de la paix qu'apporte la fatigue amoureuse, tandis que son cerveau baignait dans un vague plein d'agrément. Se croire devenu presque un végétal, connaître qu'on tient à la terre par de solides racines ; savoir que la brise folle de Timagination devient une légère caresse qui ne peut pas vous emporter hors du réel ; néanmoins être pénétré par ce souffle, inondé de toutes parts, comme un arbre au travers duquel se joue l'atmosphère en mouvement. Sentir des palpitations intimes et douces dans tous les rameaux nerveux, dans les fibrilles musculaires, dans les cellules cérébrales pareilles à des feuilles qui semblent boire la lumière et la vie sans souci d'en savoir que faire, sans besoin de les monnayer immédiatement en action, ni même en pensées. Devenir flottant, flou, indistinct; se laisser porter par un courant insensible, comme un rameur fatigué, qui s'étend au fond de sa barque au fil d'un ruisseau, lorsqu'au-dessus de sa tête un ombrage léger tamise la lumière. Jean était rentré dans la grande Loi de
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Nature, dans le triomphe de TEspèce sur riiidividu... il aimait! Son égoïsme seieiitifiquo se Coudait dans ruuiversalité des êtres et des choses... il aimait, ignorant encore à quelle stérilité aboutii-ait cet élan perdu.
La visite matinale du petit modèle d'en-face, de la baticrnollaise, qui en sautant du tramway faisait valoir sa jambe, cette visite au vieux peintre ne lui parut pas aussi riilicule que naguère.
Une bienveillance lui venait pour les passants, il leur souhaitait du bonheur.
Un joueur d'orgue qui faisait trémuler une vieille chanson, avec quelques fausses notes, accapara le bénéfice de cette disposition heureuse : la romance antique elle-même sembla un . chef-d'œuvre de sentiment aux oreilles benoîtes de Jean, tandis qu'il jetait une monnaie blanche A Fartisle du bitume. 0 déviation de fraternité?
Ces trois semaines d'amour, entre cet homme vierge de cœur, et cette femme pâle au sang ardent, avaient été, en effet, un dithyrambe de passion, une de ces violentes idylles parisiennes, pour lesquelles la contrainte, nécessitée par le quand-dira-t-on, devient un nouveau ressort qui les fait rel)ondir.
Ils s'étaient cachés, certes, prenant leur bonheur à la volée, au hasard, hélas ! au hasard .
Car les difficultés bientôt devinrent évidentes .
Chez Jean, le regard fauve de la Francillone, représentait l'œil toujours ouvert, envieux
et mauvais, de ce que ron csL convenu d'appeler «la morale publique ». Celte vieille domestique, qui avait vu naître Jean, demeurait lyrannique pour lui ; c'était une sorte d'inquisiteur femelle, ou plutôt sans sexe, surveillant son travail, espionnant sa vie. D'ailleurs, il se résolut bien vite à s'en séparer, et ce fut la première capitulation réclamée par 'l'amour, mais ii ne savait comment s'y prendre, n'osant rien brusquer. Cette vieille bougonnante, ou même silencieuse, avait l'air de l'ombre, du fantôme de l'oncle absent, reprochant à son neveu la chute dans la volupté, quand on avait rêvé pour lui l'apostolat des Fraternités. Jean Linguet ne se rendait que très confusément compte de cette sensation ; mais la Francillone le gênait. D'autre part, cette duègne horripilait par son regard chargé d'un mépris vertueux de vieille vierge la pâle-chaude Julie de Versac qui, s'était plainte de cette geôlière barbue et patoisante, de cette sorcière des pays du sud, qui semblait toujours offrir dans ses yeux noirs et brûlants un double bûcher pour les infâmes fornicateurs.
On pouvait, on devait se débarrasser de cette conscience externe, puisque la dominer était impossible.
En attendant, Jean était allé chez Julie. Là il avait bien fallu se heurter aussi à l'œil, non point vertueux celui-là, mais malicieux, grivois, des filles de service, et des domestiques
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mâles. Celte inquisition, non céleste, mais étralement embarrassante, exigeait des complications diplomatiques, des évolutions savantes, presque du génie militaire pour l'aire place à peu près nette, et, encore, durant les minutes de |)assion. dans le trouble de tous les sens, Toreille devait rester au guet.
Ils essayèrent d'un hntel près d'une gare, avec des airs de voyageurs pressés, qui viennent dormir entre deux trains ; mais l'affreuse banalité de ces réduits formait un cadre indigne à ce duo d'amour.
Néanmoins, ces difficultés, loin d'atténuer la passion, l'irritaient. Puis, Tidée, très hypocrite, de sauvegarder les convenances ajoute à la joie qu'on a de les fouler aux pieds dans l'intimité. De fait, avec sincérité, et malgré mainte imprudence, les deux amants se croyaient bien l'un et l'autre à l'abri des soupçons mondains, lorsque, un soir, madame Ramberti finit par dire à Julie :
— Mon enfant, vous ressemblez à l'autruche vous et votre.... ami : vous vous cachez la tète, or, je vous jure, qu'à moins d'être myope, on voit parfaitement tout le reste...
Cela avait eu l'air de bouleverser madame de Versac. Dans un rendez-vous, elle fit part de ses craintes à Jean, réelles craintes, mais exagérées par calcul.
L'amoureux, inhabile encore aux petites perfidies de l'amour, et d'autre part peu versé
dans la géographie de cette carte du Tendre parisien, qui fournit aux gens adroits tous les relais qu'ils désirent, y compris l'alcôve discrète, en quelque appartement dérobé aux regards, avait été forcé par la terreur vraie ou feinte de sa maîtresse de se reprendre un peu, et de réfléchir, seul.
C'était ainsi que, accoudé à sa fenêtre, écoutant l'orgue gémissant une romance, humant la bonne senteur des premières feuilles, Jean se trouvait en face de ce problème : ou de perdre celle qu'il aimait, ou de trouver un moyen de la garder, sans que les cancans horribles du monde la missent dans un état désastreux et plaintif."
Le printemps avançait, songeait-il, Ton pourrait peut-être découvrir quelque retraite éloignée, quelque cottage bien abrité, pareil à un nid. Madame de Versac feindrait vis-à-vis de ses amis, et de ses gens, d'être obligée à quelque voyage ; quant à lui, Jean, il s'évaderait un matin, après avoir renvoyé sa geôlière, vers le pays de Badefols-d'Ans, porter de ses nouvelles à son vieil oncle.
C'était la véritable solution; l'amoureux se laissa donc bercer par la voluptueuse sensation que lui donnait d'avance le bonheur entrevu. Ce serait, au bord d'une rivière calme, ombragée, une maison petite. Jean la voyait déjà, cette demeure enchantée, où il épuiserait la série des chansons charnelles dont il venait à
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peine de moduler, et en sourdine encore, quelques couplets; se:=i lèvres réclamaient le refrain, ses lèvres jusque-là refroidies par Timpitoyable science, la science marmoréenne et métallique, dont les baisers glacés avaient étouffé sa jeunesse.
Pourtant, à travers cette malédiction lancée contre les rêves puis de jadis, Jean éprouva quelques remords. Même en concluant mentalement qu'il serait bien heureux dans la petite maison au bord de la rivière, il se dit tout haut à lui-même :
— Oh ! j'emporterai des livres !
A cette exclamation presque involontaire, il se leva, regarda longuement cette bibliothèque qu'il venait de fermer. Là-haut les volumes, calmes, lui envoyaient des adieux, du fond de leur prison. Les grands esprits, dont ils contenaient les œuvres, semblaient murmurer :
— Tu n'es plus avec nous ! Suis la course folle, descends sur la piste, comme un jockey bariolé, et arbore les couleurs de ta dame ! Va ! que nous importe ! mais ne te mens pas à toi-même, en disant que tu nous reviendras...
Jean comprenait, hélas ! que quelque chose se déchirait en sa personnalité, que sa force changeait d'axe et de pivot. Cela lui serrait le cœur comme l'impossibilité de faire l'aumône à quelque grande misère....
Les manuscrits lourds, pleins deson écriture,
s'empilaient, entassés sur le dernier rayon, là, tout près. Dix ans de travail, attendant une consécration, dix années... sans conclusion! A 'quand la synthèse, ohé ! maintenant? Ohé I! L'œuvre inachevée étalait ses pans de murs, ouvrait ses fenêtres vides, montrait ses poutres suspendues, ses vestibules ne menant à rien, et le toit manquait... peut-être manquerait-il toujours !
Jean se refusait à croire cela :
— Non, non, c'est inacceptable, se disait-il à lui-même, je poursuivrai mon œuvre, l'œuvre magistrale de ma vie. Au lieu de m'annihiler, l'amour au contraire me sera un allié, un aide, un support; mon but doublera de prix, puisqu'il obtiendra l'approbation de celle que j'aime et qui m'aime.
Cependant une voix intérieure, qui semblait sortir obstinément de ces livres, dont il avait fait sa substance intellectuelle, répondait :
— Pauvret, tu te mens à toi-même et à nous. .Essaie donc, puisque l'amour doit augmenter
l'ardeur de ton étude, essaie de t'asseoir là, et de seulement terminer les dix pages de Ion manuscrit numéro 16...
Cette interrogation si précise, qui sourdait de son for intime, força Jean à réfléchir un instant.
L'amoureux dut conclure, parbleu, que ce serait avec une nonchalance confinant au dégoût, qu'il se mettrait devant son bureau, afin de reprendre le labeur interrompu.
— Bast, conclut-il, c'est une dépression nerveuse très nioincnlanée. Dojà, d'ailleurs, l'excès du travail m'y conduii-ait, quand niônie la passion n'y aurait pas aidé. 11 me suffira de vivre au grand air, au grand amour; j'en reviendrai plus brave, plus énergique. A bientôt, les livres! à bientôt, cria-t-il.
Rassuré par cet examen de conscience, où la passion dictait, malgré toute volonlé.la conclusion agréable, l'amoureux se reprit à entrevoir, en un rêve doux, la petite maison cachée sous les arbres jeunes. Il résolut d'aller, dès ce jour même, confier son projet à madame de Versac ; il ne doutait pas, se souvenant des tendresses exquises, des caresses passionnées, de toute la violence enthousiaste de la maîtresse, qu'elle ne sourît à Tidée cénobitique de son amant.
Aussitôt qu'il eut été annoncé par la camériste, Jean vit madame de Versac se lever précipitamment d'un petit bureau, où elle écrivait; et, sérieuse, lui tendant la main, en allongeant le bras, comme pour éloigner quelque intempestive caresse, elle murmura très vite :
— Prenez garde à l'enfant !
Puis, tout haut :
— Comme c'est aimable à vous, cher monsieur, de venir voir une recluse.
Dans un coin du salon, une grande fillette, une presque jeune fille s'était levée, tenant en-
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core à la main le livre qu'elle parcourait avant l'arrivée de Jean.
Madame de Versac, se retournant à demi, présenta :
— Ma fille... Monsieur Linguet.
Jean ne s'attendait pas à cette rencontre; s'inclinant, il balbutia un « mademoiselle d, tandisque l'enfant, onze ans ou douze, mais, déjà grande et sérieuse, en tout cas précoce, le dévisageait avec des yeux déjà très éclos, d'un bleu profond, que l'attention subitement éveillée rendait presque noirs.
— Oui, disait madame de Versac, les vacances, les terribles vacances! Quinze jours à Pâques! c'est beaucoup! d'autant plus que Marguerite — ma fille s'appelle Marguerite — n'a pas pour le travail une de ces passions irrésistibles qui...
— Oh ! maman ! articula la jeune fille.
Jean, un peu remis de sa surprise et de Tinvolontaire mauvaise humeur que cela lui avait causé, prit la défense de l'enfant, qui eut alors, pour lui, un regard reconnaissant, où ses terribles yeux redevinrent d'un bleu calme.
La conversation roula dès lors sur les banalités ordinaires. Madame de Versac gardait une attitude froide et digne, tandis que Jean se démenait dans l'écheveau d'un dialogue vide, se demandant si madame de Versac n'allait pas prier sa fille d'aller jouer quelque morceau de piano, ou si elle ne l'enverrait point cher-
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cher un livre, enfin si sa maîtresse, cessant ce nMe de mrre, consentirait à lui accorder une minute de femme. Il n'en fut rien, madame de Versac se maintint dans la plus parfaite correctioii. Jean enraj^^eait visiblement, Julie n'en tenait aucun compte.
Pourtant, lui restait une espérance: peutêtre la gouvernante allait-elle venir chercher mademoiselle Marguerite, pour quelque promenade hygiénique ; mais, tout à coup, madame de Versac dit nettement :
— Vous verra-t-on chez madame Ramberti?
— oh ! après les fêtes bien entendu — car ma fille tient à ce que je l'emmène visiter les églises, aujourd'hui: un Jeudi-Saint! vous comprenez!... On est l'esclave des enfants.
C'était un congé. Jean se leva. Madame de Versac, remarquant son air contrit, craignant peut-être d'avoir poussé trop loin son rôle officiel de mère, accompagna son amant jusqu'au premier salon. Dès que la tenture fut retombée, Jean, suppliant se tourna vers Julie :
— A quand? dit-il, voyons, chérie, à quand?...
— Je ne sais pas, répondit-elle... C'est bien difficile... Vous voyez, je suis prise par cette fillette... Et aussi, par les Pâques...
— Les Pâques! murmura-t-il.
— Mais oui! Ce sont des devoirs, les Pâques!... Enfin, un des jours de la semaine prochaine.
Puis, très bas:
— Je t'aime, aime-moi. Comme il est dur d'être séparés, et de ne pouvoir pas s'aimer en liberté.
— Justement, j'avais un projet...
— Prenons garde à l'enfant, reprit madame de Versac. Nous verrons. Au revoir. A bientôt!
Jean baisa longuement la main de Julie; prestement elle la retira, en murmurant: «Au revoir! d et disparut derrière la portière.
Le philosophe Linguet avait tellement vécu en dehors de la vie mondaine, il demeurait si enclos en sa bibliothèque, si fermé aux bruits extérieurs, tout entier livré à ses études élevées, que l'apparition subite de la Pâques chrétienne, se dressant comme un fantôme du passé devant sa passion nouvelle, lui fit Teffet d'un cataclysme inattendu. Depuis tant d'années, depuis l'âge de douze ou treize ans, sous la discipline de l'oncle Sylvain, il avait ignoré le dimanche et le vendredi, la Noël ou la Trinité, c'était pour lui des choses fossiles, invraisemblables... Et justement ces choses invraiscmblaljles et fossiles sortaient de leur tombeau, semJ)lait-iI, pour briser son bonheur. Il se livra à une exaspération qui eût été comique, si quelque spectateur avait pu en jouir. Lt encore, l'arrivée inopinée de la fillette apparaissait également comme une conséquence de ces fêtes !...
L'incroyant eût volontiers battu quelqu'un, ou mangé du prêtre.... Il s'en allait, frappant
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de sa canne 1<îs arbres innocents et doux...
Puis, Tair vif apaisa son iriilalion.
Avec rigidité maintenant, il jugeait ce monde bizarre qui, vivant dans un athéisme quotidien, sans souci du ciel et de l'enfer, se reti'ouve, subitement, p(Hri de religion pendant trois ou quatre jours de Tannée. Cette notion du péché et de la rédemption, oubliée, foulée aux pieds par les voluptés, par les orgueils, par les luxures et les gourmandises, et qui se redresse à époque fixe, conduisant le troupeau des femmes aux églises, voilées de deuil, oîi le silence des cloches plane sur les champs funèbres... ce paradoxe le mettait hors de lui. Toute sa sagesse logique resurgissant par contradiction s'iriitait contre ce qu'il croyait être une hypocrisie, et qui est seulement un phénomène d'atavisme, conservé par l'éducation, soutenu par un vague sentiment d'art.
Comme il passait devant une église, il voulut voir toutefois, afin de se rendre compte, et entra dans ce domaine de la pénitence. L'orgue gémissait des prières ; les versets lugubres s'épandaient, tandis que des flambeaux rares, s'éteignant les uns après les autres, donnaient l'impression d'un souffle mortuaire qui aurait glissé là, élargissant les ténèbres, ensevelissant tout : les prêtres, les fidèles, le tombeau du Christ, dans un lourd linceul d'obscurité.
Cette nuit pénétrait ses yeux, enveloppait son cœur, calmant dans une vasrue mélancolie
l'irritation extrême qti'il venait de ressentir.
Et le philosophe athée songeait. Il songeait à ces mythes, venus de si loin, de si longtemps, transmis par Tlnde à l'Egypte, par TÉgypteàla Syrie voluptueuse, à la sainte Grèce, et qui duraient encore sous une forme identique, sinon avec le même symbolisme. C'était donc bien puissant, cela, sur les êtres qui passent, sur l'humanité mortelle, puisque encore, à l'appel des prêtres, les foules, incroyantes pourtant, ou du moins ignorantes, viennent s'agenouiller, et ouïr les chants mystérieux, notés peutêtre il y a trois ou quatre mille ans par des Chaldéens, élèves de Zoroastre, par des prêtres d'Osiris, par des prophétesses du temple Apollonien. 0 irrésistible besoin de l'Espèce humaine de s'attendrir sur la Mort, et d'en espérer la Résurrection! Mourir un vendredi, être pleuré par les sanglots de l'orgue, et renaître le dimanche, au son des cloches triomphales !...
Le rêveur revoyait en pensée les anciens Mages, inventant ces formules savantes, qui cachent un sens mystérieux, inconnu du vulgaire. Aujourd'hui, le sens mystérieux échappe encore à la foule; mais, quoi? les gardiens du temple eux-mêmes en savent-ils le premier mot ? Pourtant, comme ils distribuent l'espérance et le pardon à ce vulgaire, à ces foules, la puissance des prêtres tient encore debout, si bien qu'ils atteignent par ricochet ceux-là
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inômes qui semblent le plus éloignés de leur pouvoir. Lui, Jean Ling-uet, n'ctait-il pas obligé (le brider son amour et de museler ses désirs, parce que des prêtres en surplis donnent l'image du Christ à baiser pour refroidir les lèvres des femmes inconscientes?
Alors, la songerie du philosophe prit un nouveau détour.
Car, enfin, ce Christ se montra le premier et le plus redoutable révolutionnaire, ce fut lui qui brisa les pharisiens sectateurs de la Loi étroite, esclaves des textes, dont tous méconnaissaient Tesprit ! Ce Christ fit appel aux pauvres gens, releva les prostituées humiliées ! C'est lui l'ancêtre vénérable des rares apôtres qui essaient encore aujourd'hui de synthétiser le socialisme, de donner au communisme une forme scientifique ! C'est lui l'inspirateur du comte russe Tolstoï, cet auteur de tant de chefs-d'œuvre, qui, renonçant à sa haute situation, s'est fait cordonnier, jardinier et maçon ! C'est lui que les anciens de 48 prirent pour modèle et pour chef, c'est lui qui soufflait les Paroles d'un croyant à Lamennais ! C'est lui.... Mais, comme il donnait, au lieu de la terre, le Ciel futur et l'espoir dans les nuages en récompense aux élus, ses trop malins successeurs en ont abusé si bien que, seul, reste aujourd'hui ce ciel hypothétique que l'on offre aux passants, tandis qu'en vérité il serait l'heure de restreindre à la terre seule devenue
corrupthicl;
enfin bonne et fraternelle le paradis rêvé. Toutefois, on pourrait encore ajuste titre pleurer au bout de dix-huit siècles sur la mort do cet ancêtre, célébrer sa résurrection, si \e symbolisme n'était pas détourné de sa véritable signification, et ne servait pas peut-être à Tasservissement des masses.
Il est vrai, ajoutait mentalement Jean Linguet, que, n'ayant rien à mettre à la place du ciel", nous n'avons qu'un droit médiocre de critique.
Par un subit retour sur lui-même, tandis que les orgues gigantesques mugissaient le lamento irrémédiable de la souffrante humanité, le miserere du dieu terrestre, il songea qu'il désertait l'œuvre, lui aussi, l'œuvre entreprise depuis si longtemps, avec tant de foi, poursuivie avec tant de ténacité. Il songeait que l'Amour païen le tenait désormais et que....
Mais quoi ? ne pourrait-il pas continuer à chercher le grand secret, à préparer les hautes prédications futures, nouveau Christ social, tout en laissant la chevelure blonde de Madeleine parfumer son existence d'apôtre ? Lui était-il interdit d'aimer, et au besoin de convertira ses idées Julie de Versac? C'était là une œuvre bonne, qui ne contrecarrait en rien le plan général d'existence d'un vrai philosophe.
A la suite de ces réflexions, Jean sortit moins inquiet, et ne put s'empêcher de remarquer, en souriant, que la méditation, sous les
hautes voûtes d'une cathédrale, prend de l'élévation, et console, au moins arçhitecturaloinent et artistiquement, la douleur des plus impies.
— Si ion in'entendait penser, pourtant ! murmura-t-il. Étrange bèto que l'homme 1 Eh bien ! durant la pénitence que Julie m'impose, plus qu'à elle peut-être, je reprendrai mon œuvre, j'ajouterai quelque pan de mur à mon édifice do haute Bonté.
Rentré chez lui, il rouvrit sa bibliothèque, reprit le manuscrit commencé, et ajouta quelques chapitres à la question mystique.
<r L'homme est un animal religieux, a dit le père de la philosophie positiviste, Auguste Comte, laissons-le donc religieux, comme il est artiste ou rêveur, imaginatif et sensible ; laissons-le songer, le soir, si cela lui plaît, aux cieux étoiles, aux planètes qui flottent portant des habitants semblables à nous , laissons-le croire que, peut-être, si sa vie fut probe et bienfaisante, il ira de monde en monde, jusque vers le Soleil, ou bien s'égarer dans l'Ether sublime avec des ailes de voyageur audacieux ; laissons-lui croire que la mort n'est pas une fin, une dissolution sans espoir; qu'il prenne, l'homme, les idées religieuses des anciens ma-" gos, lesquels, comme prime à la vertu, offraient ceci, que, seul, le vertueux se créait une ûme immortelle, avec le pouvoir d'aller dans le sein de la nature immense, en gardant sa per-
sonalité distincte ; laissons-lui les mythes qui berceront sa souffrance, celle du moins que nulle science humaine ne peut guérir, la souffrance, morale ou physique, puis la terrible et inéluctable mort. Cela servira à rendre ce dur passage moins cruel aux faibles ; car ils n'osent envisager sans terreur le néant qui attend leur € moi j> par-delà la Tombe, tandis que les particules de leur corps vont se désagréger pour former d'autres êtres épars et distincts, ne rappelant en rien les éléments premiers de rindividu disparu, dont ils furent composés. Laissons les croyances à ceux qui les souhaitent. Mais nous, philosophes, chargés de la direction morale des peuples à venir, considérons tout cela comme nous envisageons les beauxarts, ou le dilettantisme : une joie ajoutée à la vie, pour ceux dont la force n'est pas suffisante, pour les êtres tendres et doux que la rigueur des mathématiques épouvante. Laissons-leur ces mythes, comme un dessert de la vie, et, nous, songeons au repas, au solide. Que nul, homme ou femme, ne puisse aller de sa naissance à sa mort, en se disant que par le fait de la misère, ou de l'ignorance, il aura pâti contrairement aux lois de la nature, par suite de l'incroyable désordre où croule la société. Le Christ déifiait la souffrance, abolissons-la partout! Que la Terre, après avoir été sillonnée par les guerres, mouillée des pleurs et du sang des misérables, redevienne un lieu de jouissance. Prenons au
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Christ sa pitié pour les misérables, la mnlliplication des pains, l'eau changée en vin, la doctrine de Tamonr, mais laissons-lui ce ciel vide qui a trop longtemps opprimé la Terre, et mettons sur cette Terre le Paradis rêvé. Parmi tous les peuples du monde, c'est le seul peuple de France, le felte généreux qui a relevé cet héritage grandio^^e de réforme humaine, luttons donc pour que ce Peuple-Christ ne soit i)as crucifié, comme le vieux Christ, par les Pharisiens des autres nations, refaisons donc la Paix universelle, l'Amour réciproque des Nations par la Force de nos Livres, et la j)uissance de notre Propagande, tout en maintenant que ceux qui nous ont frappés par
PÉpée, périront par l'Épée Dussent bien
des justes être martyrisés encore pour cette cause sublime, elle est là qui nous réclame, il n'y faut point manquer j
Dans cette page. Jean Linguet se surexcitait lui-même au dur labeur. Mais il sentait que cela n'est que de l'éloquence, un lieu commun, une idée de justice que tout le monde banalement doit posséder, sauf quelques misérables exploiteurs. Car enfin sur dix personnes il en est au moins neuf qui rêvent un règne d'humanité et d'Amour, à la place de l'affreux état social où se meurt la vieille Europe gangrenée.
Mais alors, le véritable problème c'est l'accomplissement de ce rêve. Quelle voie suivre! Celui-ci veut tout détruire sur la planète,
afin que tout renaisse plus tard dans une nouvelle genèse, une jeunesse neuve ; cet autre cherche de vagues palliatifs empiriques, des bureaux de bienfaisance administratifs, une ridicule .assistance publique ; cet autre enfin songe à embrigader derechef les peuples dans une religion, et s'obstine à refaire l'œuvre du Christ tout en se gardant bien de se faire crucifier, pour son compte.
Ces pensées venaient en foule à JeanLinguet, qui, découragé devant retendue de la tâche, laissa retomber sa plume.
Invinciblement, le souvenir de madame de Versac, chassant encore les théories humanitaires, et la fièvre du travail, s'imposait à son esprit, dominant sa raison. Ce qu'il croyait être l'impuissance à poursuivre son labeur de philosophe, n'était autre que l'atroce et douce puissance de l'amour qui le tenait, absorbant sa force, névrosant sa volonté.
Maintenant la tète dans sa main, il songeait par un revirement subit de sa pensée, à cette jeune Marguerite, à cette fille de madame de Versac. C'était bien là l'obstacle à redouter pour Jean, plutôt qu'une cérémonie religieuse, dont l'influence était fort limitée et temporaire. Oh ! cette « fillette d comme disait la jeune mère, il la revoyait bien vivante avec ses yeux scrutateurs, intelligents, si nets. L'amant comprenait que sa maîtresse les redoutât, ces yeux précoces, et qu'elle prit une infinité de précau-
lions, pour ne pas subir ces regards inquisiteurs. Malgré tout, cela lui semblait exagéré: .Iulie ne pouvait-elle donc pas aller et venir dans la vie, sans que sa fille en conçût le moindre soupçon? Madame de Versac laissait volontiers l'enfant au couvent ; quand elle l'en sortait, on ne les voyait jamais ensemble. Jean savait très bien que madame de Versac éloignait Marguerite, afin de conserver dans la vie parisienne ses libres allures de veuve indépendante. Alors, pourquoi, vis-à-vis de lui seul, présenter ce bouclier de vertu ? Quel dessin caché poursuivait-elle? Il n'osait approfondir ce problème, craignant d'avoir à sur[)rendre quelque calcul chez la femme qu'il aimait... car il l'aimait de toute son ame neuve, de toutes ses forces réservées. 11 l'aimait belle, il l'aimait intelligente, capable de le comprendre. Puisqu'elle s'était donnée, sans réserve, avec une fière confiance en lui et en elle-même, Jean. ne pouvait supposer qu'elle jouât de sa fille, comme d'un rempairt de coquette.
Mais alors ?...
Quelques jours se passèrent ; Jean Linguet traînait une existence de désœuvré, s'enfermant parfois dans sa bibliothèque ; puis, s'évadant au grand air, parcourait au hasard Paris qui lui semblait vide. Il ne tardait guère à rentrer, espérant toujours une visite de Julie.
Un matin, ce fut Pierre Doulx qui vint surprendre son ami. Jean le retint à déjeûner.
Le savant venait annoncer son prochain mariage, et prier Jean Lingiiet de lui servir de témoin avec Jacques Mareuil.
— En principe, dit-il, en bon chercheur d'Avenir, je suis opposé au mariage, trouvant grotesque le serment de fidélité et de tout le tralala, devant un officier municipal sans prestige. Si donc, j'avais rencontré quelque famille façonnée comme celle de certains novateurs héroïques, j'aurais, toujours au point de vue du principe, préféré le simple concubinaere, mutuellement consenti. Mais mon cas n'est pas semblable. La personne dont je veux faire ma femme a vingt-quatre ans, c'est une fille douce et bonne, qui vit avec sa mère, ajoutant par ses travaux : broderies, tapisseries, enfin un tas de métiers féminins, quelque argent aux très modestes rentes de la maison, douze cents francs. Ce n'est donc pas une affaire que je fais, heureusement ; car, là, ma conscience s'opposerait avec quelque brusquerie. J'entends être le maître, ce qui convient au mâle. Si j'étais acheté, je perdrais mon autorité devant ma créancière. C'est de la sorte que je raisonne. Mettons que c'est bête, au regard des exploiteurs, et passons. Cette femme est parfaite : je l'ai étudiée au microscope, moralement, comme tu penses. Ménagère, elle ravaudera, cuisinera au besoin, coudra des boutons, fera des enfants, les nourrira, les bercera... et me bercera par dessus le marché, attendu que c'est
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moi qui la nourrirai. Or, si je suis ennemi du mariage, les femmes tiennent pour cette caduque institution ; à moins de les contraindre par la force, on ne peut pas transformer leur cervelle en cinq minutes. Je subis donc cette loi; c'est un dur moment à passer, mais j'épouserai, à la mairie, en face du maire; seulement, comme je veux des complices à mon infamie, je vous ai choisis, toi, le' philosophe, et Mareuil, le scepti([ue, pour m'aider à transiger. Est-ce entendu?
— Parfaitement répondit Jean, qui, à cette déclaration de Pierre Doulx, vit s'éclaircir subitement l'inexplicable conduite de madame de Versac. Elle veut, elle aussi, être épousée pensa-t-il. Tout autre que Jean Linguet eût trouvé cela dès l'abord ; mais son éducation toute spéciale en avait fait un être à part, éloigné des préjugés les plus courants, et déconcerté à chaque minute par une vie ambiante, à laquelle il n'avait nullement été préparé.
— A quoi rêves-tu donc ? demanda Pierre Doulx, tu as l'air stupéfait de ce que je le dis.
Et, reprenant ses arguments, le savant poursuivait :
— Voyons mon cher, ne me foudroie pas de ton éloquence. J'ai beau être en avance de trente siècles sur mon temps, je ne puis pas complètement m'en dégager, surtout quand l'honneur môme des convictioiis n'est pas en jeu. S'il s'agissait de commettre un mensonge... halte-là !
Seulement, accepter une cérémonie ridicule, mais nécessaire, oii est le mal ? Ce n'est ni delà politique, ni de la science qu'il s'agit; tout au plus d'un- simple enregistrement, auquel je me prête ; c'est comme si le magistrat me disait : Vous coucherez avec mademoiselle une telle, et tâcherez de la rendre mère. Or comme c'est bien mon intention, et que tout le monde, toi, jïies amis, mes voisins, certains que tel est mon but, vous êtes dans la confidence, je puis bien aussi y mettre, par accession, un imbécile d'adjoint, qui croira remplir un sacerdoce.
Donc dans quinze jours je te retiendrai à
dîner, naturellement. Oh ! ce sera la noce de Cana, dans ce qu'elle présente de plus vulgaire. Les parents et les amis de ma future ne concevraient pas qu'on n'allât pas à Vincennes... Et nous irons. Ces braves gens ont ainsi de temps à autre une fête dont ils parlent pendant un an. Je ne veux pas les en priver...
Comme Jean demeurait silencieux, tandis que son ami parlait, et rêvait au problème de sa propre existence, problème qui s'imposait à lui, non pas douloureusement, mais avec une précision hâtive, exigeant quelque décision prompte, Pierre Doulx, irrité subitement de ce mutisme, s'écria :
— Voyons, mon cher ami, depuis que le mariage est redevenu une convention humaine, grâce au divorce^ à quoi peux-tu raccorder ton
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antipathie contre ce lien dissoluble? C'est ici le philosophe qui te parle. Je généralise.... Jean Linguet l'interrompit :
— Mais je t'assure que...
— Ne m'assure rien, reprit avec véhéuience le savant. Je vois et je conçois ta répugnance a priori. Cela ne cadre pas avec les idées qui nous sont communes. Mais songe que l'espèce humaine, par un décret inéluctable de la Nature-Mère, a été divisée en deux classes bien distinctes jusqu'à présinit, et qui le seront toujours, classes irréductil)les l'une dans Tautre, qui peuvent momentanément s'associer pour un but commun, mais qui se séparent ensuite... ne ris pas : ce sont les hommes d'un côté, les femmes de l'autre....
Et le savant s'emballait; il ne lui manquait qu'un tableau noir, de la craie, des x et des a-\-b, pour avoir l'air de professer quelque dogme mathématique. Il eût été inutile de chercher à l'arrêter sur cette pente. Ayant bu un verre de chartreuse, il poursuivit donc :
— Oui, ce sont deux classes irréductibles ! L'important, au regard du philosophe, c'est que l'abîme entre elles ne soit pas insondable, afin qu'on puisse toujours jeter un pont dessus. Ainsi, elles sont séparées par la religion, par la morale courante, par les préjugés de toute espèce, positifs, ou stupides, mondains ou sceptiques. Comment l'homme, qui est le plus haut-placé, ramènera-t-il à lui cette compagne
arriérée, abaissée, s'il ne lui tend pas une échelle à plusieurs échelons? Je te le demande. Vois-lu, on a lait fausse route, lorsqu'en décrétant réalité des sexes, ou a voulu y voir ridentification du cerveau, des nerfs, et... du bassin. On s'est mis à fabriquer des doctoresses, capables, grâce à la réceptivité naturelle à leur sexe, d'ingurgiter tout ce que l'on sait acLuellenient, de le porter neuf mois, et d'accoucher, à l'examen, avec ou sans les fers. On a cru sage de leur donner l'orgueil de la connaissance acquise, en oubliant que précisément elles ont été, sont et seront, à tout jamais, incapables de procréation, c'est-à-dire d'invention, du moins seules; car la conception est un fait masculin.
Jean Linguet, dont toute la pensée actuelle, était pareille aux idées que Pierre émettait ainsi, essaya d'interrompre le savant qui se grisait de paroles beaucoup, et, un peu, de chartreuse :
— Je t'assure, dit-il, que,..
— Je t'ennuie, déclara le chimiste ; mais laissemoi achever ma phrase. J'en fais quelquefois, en professant... Eh bien! ajouta-t-il, les mondes, masculin et féminin, doivent demeurer séparés, tout en s'unissant. ainsi que l'a voulu la nature-mère. On ne doit pas les identifier. Ce que Ton peut c'est de les mettre sur un plan cimmun, o;i leur parallélisme scientifique s'établira à son aise.
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Tiens ! j'épouse une femme, bourrée de préjugés jusqu'aux ongles, je la viderai de toutes ses idées lausses et l'emplirai de notions justes afin de lui faire comprendre que la femme a le droit de penser, et surtout de penser comme son mari. Gela est une adhésion facile à obtenir, quand la sympathie existe entre les époux. Mais, là où la suprématie féminine restera inaliénable, — comme la mienne l'est dans mon laboratoire — c'est dansla maison. Là, tout est à elle ! Reine, impératrice, présidente de république, telle est la femme dans son intérieur ! c'est son monde, le Cosmos qu'elle dirige avec omnipotence.
— Mais, mon cher, essayait de dire Jean... Bast, l'autre, entêté de professorat, continuait :
— L'économie do.nestique, c'est la femme. J'amalgame, je dissous, j'analyse et je synthétise dans mon usine chimique, elle amalgame, elle dissout, elle analyse et synthétise dans sa cuisine et son ménage. Là et là, nous devenons des despotes. Puis, le soir s'épand, l'heure sonne des amicales discussions sous la lampe : sans vouloir exagérer ma force masculine, sans mettre la femme à l'épreuve d'une trop haute dissertation, je l'amène néanmoins, peu à peu, lentement à être ma compagne intelligente. La faculté réceptrice des femmes étanténorme, jelui donne la semence scientifKjue et philosophique suffisante, si bien qu'au bout d'un laps de temps — les neuf mois intellectuels — elle accouche
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d'une conversation présentable. Voilà comment je comprends, Tégalité des sexes. Je ne veux pas dominer, je désire n'être pas dominé ; mais je souhaite trouver un point commun d'intersection mentale entre les sexes, comme il y a déjà un point commun d'intersection physique....
Jean ne put s'empêcher de rire.
— Ris, mais ris donc, philosophe ! C'est honnête cela ; et, vois-tu, quand on a scruté sa conscience, qu^ Ton agit sincèrement, on est bien près d'être un grand homme, à une époque où tant d'hommes sont petits. Bref! pour en revenir à mon point de départ, je compte sur toi, n'est-il pas vrai ?
— Parfaitement, parfaitement, répondit Jean.
— Et je me sauve, je vais corriger les épreuves d'un livre plein d'X, qui m'est assez bien payé.
Pierre prit son chapeau, qu'il rejeta en arrière par un geste à lui familibr, et sortit.
— Heureuse naturel pensa Jean. Honnête homme ! peut-être un génie !...qui sait ? ajoutat-il avec un soupçon d'amertume, en songeant que lui-même perdait sa confiance première dans le résultat de ses études.
Ainsi demeuré seul, le philosophe sentit s'abattre sur lui une invincible tristesse.
On était au mercredi après Pâques, il attendait encore et toujours la visite promise par Julie.
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Son univers moral, ayant trouvé un nouveau centre, ne s'en pouvait plus passer sans se désorbiter. En elîet, les grands horizons de travail et d'études sérieuses s'étaient anioin dris, rapetisses.
De ce cùté-là, il se sentait fermé de toutes parts. Une chose eniilobanle le tordait sur luimême, sans expansion possible. Et lui, qui, autrefois, eut senti sa verve discuteuse s'éveiller aux théories de Fami Pierre Doulx, n'avait rien répondu aux arguments du savant.
La rêverie, cette eau calme, qui cache des tourbillons, l'endormait. Il n'y avait momentanément nulle place à Taction dans ce cerveau dominé par les nerfs — par le cœur, prononcent les {«oètes, — par le bas-ventre, comme dirait un cynique.
Cet être dévoyé avait beau mesurer lui-même la distance qui le séparait de son ancienne indépendance, il sentait son impuissance à dominer sa défaillance par un effort viril.
Le docteur lui avait parlé d'anémie cérébrale, d'un besoin évident de locomotion : il aurait dû voyager, aller en Russie ou en Egypte, en Suède, en Amérique, n'importe où ! il ne l'avait pas fait. Or, c'était une villégiature à Githère, maintenant, un voyagé au long cours sur les rives du Tendre, qu'il avait entrepris, et quelque chose de plus fort que lui, criait : Marche! Marche! à cet explorateur incertain,
parti avec le regret amer des rivages si sûrs, abandonnés par lui.
Mais sa volonté s'effarait à retourner en arrière ! Trop tard ! Tout le poussait en avant î et, dans une inconscience absolue, il prit la résolution seule que lui conseillait la passion. C'était d'aller sonner à la porte de celle qu'il aimait, ce qu'aurait fait, impulsivement un enfant de dix-huit ans. Le petit hôtel que madame de Versac habitait rue de Courcelles n était pas loin, mais Jean Linguet s'y rendit lentement, avec toutes sortes d'hésitations, se demandant s'il ne ferait pas mieux d'aller prendre le train du Périgord à la gare d'Orléans, pour se jeter dans les bras de l'oncle Silvain, de se confesser lui aussi, et d'accomplir ses Pâques intellectuelles ! . . . Puis, non ! s'amoindrir, redevenir le petit enfant vis-à-vis du vieillard sévère ? allons donc ! cela le heurlait ! Un orgueil nouveau, un amour-propre inconnu lui venait, le rebellant contre l'autorité de l'oncle Silvain. N'était-il pas en âge de juger ?
La passion cachée lui soufflait des raisons captieuses, inattendues, et s'appuyait doucement d'abord, plus fort ensuite, sur le sentiment d'indépendance et d'égoïsme vis-à-vis de tout ce qui n'est pas elle, la passion dominante, afm de détruire, avec une logique apparente, les barrières qu'on lui oppose.
Alors, par un retour, Jean rêvait i!e s'en al-
1er du côté de Sceaux, de Fontenay-aux-Roses, de louer, là, impromplu, une villa, d'écrire ensuite à madame de Versac, que le nid étant préparé, on n'attendait plus que rhirondelle.
Cela lui souriait. S'enfuir dans une Ihébaïde, et attendre, Saint-Antoine résigné, les tentations qui devaient fatalement veriir.Mais, après réflexion, cette solution lui parut peu digne, il ne dominait pas assez la situation, et puis, qui sait ? dans le tréfonds de lui-môme, avec les hésitations propres aux amoureux, il redoutait que cette mise en demeure n'allât contre son but, et ne déchaînât quelque irrévocable brouille.
Pris de peur maintenant et sentant peser sur lui le silence inquiétant de sa maîtresse, il avait hâte de la revoir, de l'entendre, de la gronder et de lui pardonner. Son cerveau se démenait vainement dans le domaine de la logique, son cœur et ses sens le traînaient, lentement, droit à la porte de Julie, où comme un somnambule, non responsable de ses actes, il sonna vers trois heures de l'après-midi.
Tout entier à ses discussions intérieures, il était arrivé là sans s'en douter, n'ayant rien vu, ni le chemin parcouru, ni les femmes rencontrées, ni l'audacieuse volupté qui s'offre partout et à toute heure, pour donner le mensonge — et le remède — de l'amour, aux passants inquiets.
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— Madame est sortie avec mademoiselle Marguerite, lui fut-il répondu à l'hôtel.
Il laissa sa carte, et silencieusement s'en alla — âme en peine — sans savoir au juste ce qu'il devait faire. Ce contre-temps, grossi par son imagination, lui apparut comme une catastrophe. Subitement il lui semblait qu'il aurait été très éloquent en prononçant son discours amoureux, ce discours suppliant que l'on n'adresse jamais, soit que la divinité absente ait déserté son piédestal, soit que le hasard des événements impose telle autre question à résoudre au lieu de celle pour laquelle on se croit préparé.
Au coin d'une rue, un pauvre diable, subitement agenouillé sur le trottoir tendait son chapeau :
— Est-ce que cet être hideux a jamais aimé? pensa Jean.
Puis, il mit une pièce d'or dans le couvrechef sordide, en se disant : Ça me portera bonheur.
Aussitôt d'ailleurs, par une action réflexe il ajouta :
— Suis-je bête! me voilà superstitieux.
Pourquoi ne pas donner sans intérêt?
Il s'en voulait de^ cet état bizarre dans lequel il se trouvait. Être un atome flottant qui cherche à se raccrocher à un atome attirant, être le papillon d'une lumière qui passe, sentir en soi un autre être que soi-même, qui vous en-
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lève, malgré vous, dans l'orbite d'une volonté étrangère! ne plus s'appartenir! Et le savoir!
Alors, Jean [)ortait envie aux simples de cœur, à Pierre Doulx par exemple, qui savent se fournir les arguments de leurs décisions les moins volontaires. Il aurait souhaité ne pas se traîner de la sorte péniblement, comme un captif qui résiste à d'énormes sergents de ville, et qui, néanmoins, ira au poste.
Et, de fait, inconsciemment, ses pas errants l'avaient conduit chez madame Ramberti, rue Royale, dans un espoir vague de trouver là celle que, malgré tout, et malgré lui, il cherchait.
Au moment même, où il sonnait à la porte de Madame Ramberti, une phrase d'un de ses manuscrits lui revenait avec une poignante lucidité :
« Il faut n'avoir jamais aimé le domaine des idées, l'empire des livres pour ne pas comprendre que cela devient une patrie, et que tout ce qui vous en arrache, est un exil... j»
Eh ! oui, cette femme, — Jean disait, cette femme avec une nuance de détestation. — l'entraînait hors de son foyer intellectuel; et lui, tout en condamnant cet exode, le subissait fatalement. Les baisers de — « cette femme » — avaient suffit à ro.npre le charme philosophique, au sein duquel il se trouvait, et à le promener comme un pantin sans âme, là oii il espérait revoir, ne fut-ce qu'un instant « cette femme *. Son orgueil dominateur était vaincu intérieu-
renient, si, extérieurement, il se dressait encore, et le Tout de sa Vie était suspendu à des lèvres absentes. Quelle folie est-ce donc?...
Madame Rainberti était seule. Jean fut heureux de cette solitude. C'était sa parente, une amie de son oncle Silvain, il sentait là une atmosphère chaude de sympathie qu'il était heureux de trouver, dans le désarroi de ses pensées.
Après les banalités forcées, Jean regarda madame Ramberti. Elle se trouvait à Tâge indécis, où, après avoir beaucoup questionné Tainour, on finit par lui donner des conseils. On est charmante encore dans ce rôle, on s'y complaît, c'est la belle fin des amoureuses, Jean retrouva si bien sur cette face, encore belle, la trace de tant de baisers, l'expérience des joies et des tristesses de la passion, que, néophyte, il se laissa aller à la confidence. Puis, en concluant:
— Est-ce que Madame de Versac viendra, aujourd'hui? dit-il.
Madame Ramberti dévisagea son interlocuteur, et avec sérénité :
— Vous feriez mieux de l'épouser, dit-elle simplement.
Jean ne répondit pas.
— Oui, reprit madame Ramberti, oui. Vous l'avez compromise. Oh ! ajouta- t-elle en apercevant un geste de Jean, vous vous êtes compromis. Elle est si voyante, si recherchée, si
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courtisée, si adorée, que c Tintrigue > n'a pas passé inaperçue. Groyez-moi vous feriez mieux de l'épouser. Et pourquoi? me direz-vous. Dam!... parce que..., parceque...,et c'est tout.
— Mais, vous a-t-elle dit?...
— Hiendu tout, mon cher Jean, rien du tout ; on ne dit rien, c'est la règle. Seulement, elle est veuve, elle est mère, elle tient à une situation acquise..., difficilement..., oh ! difficilement, en sa qualité de demi polonaise, vous m'entendez-bien. Et alors !... alors, c*est très dur de tout sacrifier à un amour — vrai, palpitant, patati et tra la la, comme vous voudrez — mais qui peut ne pas durer, et dont la simple aurore vous enlève des biens sérieux...
Elle prit un temps :
— Vous l'aimez! Ça se voit comme le nez au milieu du visage. Elle vous aime, case distingue à l'œil nu. Eh bien quoi ! Elle est libre et riche, vous êtes garçon et riche! Qui vous emj)êche d'être heureux avec solidité, d'affronter le monde, haut la tête. Elle a des principes religieux..., enfin elle en a, peu, mais solides..., elle a aussi une fille..., pourquoi voulez- vous qu'elle rougisse devant... mais j'ai Tair de plaider...
Comme Jean ne répondait pas, madame Ramberti, après un silence, reprit:
— Et vous ? qu'est-ce que vous faites ? voulez-vous gâcher votre avenir par une liaison
qui vous perdra, au lieu d'un mariage qui vous servira de piédestal, ou au moins de marchepied... Est-ce que ça vous empêche d'étudier la cosmogonie égyptienne — car c'est là que vous en êtes — ou d'interroger les sphinx ? Eh ! mon cher ami, les femmes de Paris — or madame de Versac en est une — poussent l'intelligence jusqu'à comprendre ce qu'elles ne comprennent pas... Et puis, je vous dirai que cela ne me regarde en aucune façon.
Et madame Ramberti, ayant ainsi jeté la sonde, se renferma dans un silence digne.
Quand il eut pris congé, le philosophe s'en alla par les rues, comme un corps sans âme. La lutte qu'il soutenait contre lui-même avait affaibli tous les ressorts de sa machine. Raisonner quoi? lorsque toute son éducation première le rendait réfractaire à la chose si puissante, qui le menait maintenant. L'amour abstrait est un facteur simple, analysable dans les problèmes du philosophe, mais Tamour concret, revêtant une forme délicieuse et obsédante, voilà ce qui exige autre chose que des théories. Aimer l'humanité, lui vouer sa vie, cela est grand, cela est masculin, noble, haut! Aimer une femme définie, qui va et vient, se meut entourée d'un corsage, dejupes et de dentelles, cela devient extraordinaire, inattendu, hérissé de difficultés.
Eh bien, sans regarder les couples qui près de lui, passaient, oubliant leurs peines dans
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un échange d'électricité, sans voir l'attraction (Hernelle des mondes répercutée sur notre j)lanète entre les vivants d'un jour, qui se donnent des serments d'éternité, le pauvre philosophe, si incapable de prendre une décision, se rejeta vers sa vie d'étude, résolu — non pas à oublier — mais à mettre au second plan ces momentanés délires qui avaient failli le perdre... oui ! se retrouver seul en face des problèmes grandioses qu'il s'était posé, qu'il devait résoudre, et attendre que le hasard décidât de ses amours.
Le mariage? Le mariage lui apparaissait comme un renoncement à ses rêves. Avoir une femme? sans doute! mais non être l'esclave d'une femme ?
Entre le matérialisme de Pierre Doulx, qui faisait de sa compagne une sorte d'élève agréable, avec laquelle on avait le droit de coucher, et l'idéalisme qui tenait Jean Linguet, il ne se trouvait pas place pour un mariage. Non, non et non. Jean le croyait du moins à cette minute-là.
Et, tout en remontant le Boulevard Malesherbes, et l'avenue de Villiers, le philosophe persécutait de sa canne les inofTensifs marronniers, qui laissaient flotter, au-dessus de ces insolences, leurs thyrses blancs épanouis dans un embaumement.
Le lendemain, Jean Linguet se reprit au travail avec une ardeur passionnée. Délibérément, il plongeait ces quelques semaines volup-
tiieusement vides dans roubli.Une rage de labeur accumulait de nouveau sur sa table les livres et les notes, dont la poussière lui semblait agréable. Il y avait surtout un problème qui l'intéressait vivement : Comment avec le suffrage universel se pourrait concilier Tautorité intellectuelle, laquelle est la vraie source de toute liberté, de toute grande action. L'égalité, ce dogme, le heurtait en cette étude. 11 fallait y joindre un grand fond de fraternj^té. Et les chapitres succédaient aux chapitres. Il semblait à Jean que sa synthèse fut forcée d'être complète avant la fin du jour. Il eût craint une mort subite, ou eût prémédité un suicide, qu'il n'aurait pas mis plus de hâte dans la rapidité de sa rédaction. Des feuillets semblaient dévorés par la plume. Une hâte fébrile dirigeait sa main. Depuis, quand il revit ses échantillons de sa deuxième manière, la manière amoureuse, il ne se reconnut pas. Cela ne correspondait en rien aux hautaines et vastes dissertations du début. Pour l'instant, il se livrait à ce labeur fébrile, lorsque Francillone, toujours bougonnante, annonça madame de Versac en ces termes :
— Qu'ay la damo, moussu (c'est la dame, monsieur).
Jean regarda d'un air de défi celle qui venait troubler la reprise de ses travaux austères. Mais, elle, douce et tendre, s'avança et lui dit :
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— Bonjour, mon ami I
Ceci, d'une telle sorte, que le pauvre amoureux sentit brisée d'un seul coup sa volonté de fer forgé. Et, repris par sa passion, sans arrière-pensée, sans aucune autre chose que l'attirance extrême qui l'orientait à cette femme, il se précipita veçs elle, la couvrant de ses baisers :
— Mon adorée, mon adorée I
Mais elle, après avoir laissé passer cette explosion, se reprit, disant :
— Je suis venue rapidement te donner un baiser ; ma fille est en bas dans la voiture, et je pars, vite. A bientôt !
Alors lui, brutalement :
— Ta fille! voyons? et moi, moi qui soufTre de ton absence plus que je ne puis dire ! Moi qui t'aime comme un fou que je suis, tu m'apparais et tu fuis!...
Elle se leva, et violente...
— Que veux-tu, alors? que veux-tu de moi? que j'abandonne ma fille à son tuteur, que je vienne vivre avec toi, là, comme une maîtresse qui t'adore? Ah 1 dis-le, dis-le moi ! J'ai pour toi la plus profonde affection que j'aie jamais éprouvée, tu n'as qu'un mot à prononcer, je suis prête à t'obéir. Mais dis-le, ce mot, sans hésiter. Alors nous rompons avec la vie sociale, et tous les deux nous marchons ainsi, sans souci des autres. Va, dis un mot... Je suis prête... Venue à toi loyalement, franchement, de
propos délibéréj je ne suis pas femme à renier les conséquences de cet emportement. Si tu me veux, me voici. Je me fie à ton honneur, c'est pour la vie 1
Superbe, elle s'offrait. Puis, continuant avec violence, et très-pâle :
— Quelle union, veux-tu ? réponds-moi.
Quelle que soit la conclusion nouvelle que t'impose ta philosophie, je l'accepte. Enfin, je suis ta femme 1 ta femme 1 entends-tu bien, comme tu es mon mari !... Que ce soit juré devant les étoiles, devant un maire, ou devant un prêtre, c'est tout un.
Et, se reprenant brusquement :
— Mais alors, Jean, c'est moi qui donne tout quand égoïsteinent tu te réserves? Je te livre ma vie, ma réputation, ma position dans le monde. Tu prends tout cela, sans qu'un serment de ta bouche te lie à moi, sans que je sois sûre que cet homme qui est là^ cet amant hésitant, inquiet, plein de troubles obscurs, soit vraiment à moi, comme je suis. à lui... .
Puis, vivement :
— Et pourtant j'obéirai! nous fuirons où tu voudras, quand tu voudras!... Quel est le plus brave de nous deux, dis-moi, Jean? et le plus fier?...
Lui, entraîné, se souvenant des paroles de madame Kamberti, décidé enfin et emballé comme pour un sacrifice de sa personne, répondit, en la serrant dans ses bras :
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— Vcux-lu que je t'ép')use?
— Si je le veux ! répondit-elle, si je le veux ! mais c'est mon plus cher désir! Là, je Favoue. Ne suis-je j)as digne de toi? ne t'ai-je pas montré assez d'amour, et quel dédain je professe pour les préjugés !
Elle ne pensait point mentir, et il la croyait vraiment.
Alors le saisissant, l'enveloppant, Tenlizant, elle lui faisait le tahleau magique d'une vie à deux, sans contrainte, avec la periuission des plus hauts espoirs, des plus larges ambitions.
N'était-il pas un homme de génie, prédestiné à mettre enfin à exécution durant sa maturité, les programmes élaborés par lui dans le silence et l'étude de ses années jeunes?
Le pauvre amant se sentait faible, éperdu, sous cette étreinte qui l'hypnotisait. Il aurait voulu répondre que son œuVre n'était pas mûre ; mais il n'eut pas le courage de se diminuer devant celle qu'il aimait. Ce fut son premier pas dans le sacrifice de sa personnalité, par abstention : mensongèrement, il laissait croire à Julie que ses études avaient pris fin. Dès lors, elle; s'appuyant sur ce consentement tacite, raisonnait la vie qu'ils devraient aborder: une existence de haute lutte, pour faire pénétrer dans le domaine des faits les théories acquises.
C'était un plaidoyer ardent et habile d'une grâce parfaite, une oraison entrecoupée de
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c n'est-ce pas ? j> dont elle n'attendait pas la réponse, allant toujours plus avant, et renversant d'un souffle de sa bouche charmante les objections qu'on ne lui opposait point.
Ne seraient-ils point libres tous les deux ? absolument libres, grâce à une union consacrée et admise par le monde? tandis que la liaison non avouée, ne les rendrait-elle pas un peu pareils à des proscrits, c'est-à-dire à des esclaves? Elle brodait, surce thème, lesplus jolies variations, emparadisant le mariage. Puis, sur un faible semblant de riposte, un € cependant, ma chérie?... d elle tournait en dérision, subitement cette vieille institution, si caduque à notre époque, si pleine de comique et d'absurdité, et de là, elle repartait pour une nouvelle thèse, où ils figuraient l'un et l'autre comme des êtres d'exception, élevés et forts, q^ui, en faisant cette concession, celle-là seulement, se sentiraient les maîtres absolus de n'en plus faire jamais, jamais, à la masse obscure et grotesque des marchands de préjugés.
Tout cela était dit avec tendresse, avec passion, tandis que les bras jetés autour du cou de son amant elle appuyait son visage, pâle de volupté, sur sa poitrine, et le regardait de bas en haut, avec des yeux superbes emplis d'une folie de désir.
Jean, écoutant cette musique de voix, bien plus que le sens des paroles, se laissait griser, dans l'oubli profond de toutes choses autre que
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ces lèvres qui palpitaient, que ces yeux qui brillaient.
L'amant se sentait trop heureux ainsi, dans une plénitude d'existence chaude. Il revenait, semblait-il, d'un voyage au pôle nord, et se laissait baigner par un subit soleil d'été, sur la plage, tandis qu'une haleine d'Océan Ténivrait de senteurs voluptueuses. Il oubliait tout, la discipline austère du vieil oncle, les années de réclusion monacale, les fières et froides études ; il ne lui restait, en dehors de la sensation purement physique de bonheur qui l'oppressait délicieusefuent, que le souvenir des raisonnements, jetés en sa cervelle par son ami Pierre Doulx, sur l'utilité du mariage. Cette logique venait là heureusement, car elle concordait avec la passion qui lui dictait des lois par la bouche de Julie.
Quand enfin celle-ci réclama le c oui > final, elle eut une réponse de baisers, oij elle se sentit victorieuse, et triomphante définitivement, tout en se laissant vaincre une suprême fois par Tamour illicite.
Après, dans les derniers roucoulements du départ, tandis qu'elle murmurait : Et ma voiture? et ma fille ? Jean, eut encore la force de poser une timide objeclijri :
— Vous êtes plus riche que moi, dit-il, et....
Mais elle, qui lenait sa houppe de poudre de riz et la promenait sur les rougeurs voluptueu-
ses de son visage, s'arrêta net, presque courroucée :
— Laissons cela, dit-elle, oh ! pas de ces questions, c'est affaire aux hommes de loi. Ne m'en parle jamais !
Sûre maintenant, elle commandait : ce mariage n'était plus qu'une question de jours.
Le moins de jours possible, pensait madame de Versac, dans la voiture qui la ramenait chez elle, en compagnie de Marguerite dont les yeux foncés jetaient de côté des regards inquisiteurs sur sa mère.
Inattentive à cela, Julie récapitulait mentalement le passé et scrutait Tavenir.
— Jean Linguet est beau, amoureux, c'est un homme supérieur, et il sera ministre.
A partir de ce jour Tamant, promu au grade de fiancé, fut admis à venir régulièrement, ostensiblement, <i faire sa cour » ; on le présenta à c mademoiselle Marguerite », comme un <r futur papa, d
— Papa Jean.
Les grands yeux fureteurs de l'enfant s'ouvrirent étonnés à cette nouvelle. Mais papa Jean, devenu diplomate, s'efforça de gagner les bonnes grâces de la petite barbare, il ne tarda pas à y réussir en improvisant pour elle, de sa belle voix éloquente, des contes de fées modernisés où la vapeur et l'électricité jouaient un rôle inattendu, ce qui faisait penser à Julie charmée :
CORUUPTHICE 113
— El il a de Tesprit!
Toutefois, la mère gravement rappela sa fille à Tordre, en la priant de ne pas im[)orluner papa Jean. Sentant qu'elle devenait un embarras, Tenfant se ploniioa dans le niulisme qui lui était habituel, et se contenta d'avoir sur ses genoux un livre à imaiics, qu'elle leuillelail distraitement.
On n'y prit plus garde ; d'ailleurs, les vacances étant closes, elle retourna à son couvent.
Jean devait partir pour BadefoIs-d'Ans, afin de réunir les pièces nécessaires, et surtout de préparer l'oncle Silvain à son mariage. Il eût pu écrire au vieillard, mais Julie lui conseillait de l'aller voir, elle mettait ainsi un frein à la passion de Jean, sachant que l'absence qui achève les amours agonisantes, surchaufl'e les nouvelles.
Toutefois, Jean retarda son départ de quelques jours, afin de ne pas manquer à la promesse qu'il avait faite à Pierre Doulx d'être son témoin avec Jacques xMareuil.
Ce fut une <î belle noce j>, demi bourgeoise, demi populaire, en laquelle se mêlèrent, comme il convient, les choses attendrissantes et les aspects grotesques.
114 coituuPTincE
A la sortie de la mairie, où la vieille mère de Pierre Doulx pleura, tandis que, guindée dans leurs vêtements des dimanches, les hommes se tenaient roides et s'efforçaient de se donner Pair distingué sous le regard inquiétant du gommeux Jacques Mareuil, tandis que les <r demoiselles » engoncées dans leurs toilettes blanches, les c dames > ayant arboré des chapeaux extraordinaires, au-dessus de châles préhistoriques, prenaient une allure digne et mélancolique, ce fut, dehors, un ébrouement général. Les garçons d'honneur, deux cousins de la mariée, échappés à leurs comptoirs de soierie, faisaient avancer les landaus, avec des airs autoritaires de capitaines à la manœuvre.
Jacques et Jean prirent place dans une voiture en face d'une <rdame> et de sa «demoiselle.» Celle-ci était élève au Conservatoire, dans la classe de piano ; la mère tenait un bureau de tabac dans la rue du Temple. Jean demeurait plutôt froid ; mais Jacques, heureux d'un change^nent quelconque au programme de ' ses journées, fit causer ses compagnes et se réjouissait fort des vues artistiques de la marchande, tout en courtisant légèrement la jeune fille, qui se laissait faire.
A Vincennes, la joie s'étant peu à peu allumée durant la promenade en voiture, « le monde i> descendit avec un air de- fcte. Pierre Doulx, d'un visage bon enfant, fabriquait un programme de divertissements variés pour atten-
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dre rheuro du repas. Les boissons n'étaient point «'pjrgnéos. Gela fut vulgaire et heureux. Des parties de boules, une petite sauterie, (;t une dangereuse course en bateau sur le lac, enfin c l'apéritif d dans les kiosques ou sous la vérandali. De là on voyait, à travers les fenêtres, la grande salle du restaurant où s'allonge lit la table resplendiss uite de ruolz, de verres et de bouquets blancs, tandis que le soleil couchant versait une mélancolie sur le bois dans un murmure confus et de plus en plus alangui des nids cachés sous les jeunes feuilles. Mai donnait un cadre poétique à cette prose multiple, à ces lampées d'absinthe, de vermouth et de madère, poétisait les petits cris effarouchés des demoiselles, les propos de boutique, les châles extraordinaires, les chapeaux antiques.
Pierre Doulx avait rejoint dans l'allée voisine ses deux amis, qui se laissaient bercer par le charme de cette forêt si méconnue des parisiens de la Cascade et du Rond-Point.
— Vous ne vous ennuyez pas trop, dit-il
Eh bien, moi, franchement je m'amuse de cette joie modeste que j'ai offerte à ces braves gens. L'espèce humaine a besoin de sourire. Jeter sur la désolation du travail mercenaire, à travers Tatroce monotonie des jours, une gaieté, un rayon d'or ou de cuivre, de soleil, de vin, ou de musique, et cela gratuitement, comme un don tombé du ciel, c'est faire œuvre de fra-
lernité vraie. Voilà pourquoi j'ai souhaité cette petite fête. Ne m'en veuillez pas si c'est un peu une corvée pour des raffinés tels que vous.
Jacques et Jean protestèrent. Les trois amis, arpentant le sable, se mirent à deviser sur la facilité du bonheur pour les êtres simples, sur le malheur des êtres quintessenciés.
— Ainsi nous gênons peut-être ces bonnes gens par notre attitude, disait Jean. Voilà pourquoi nous nous sommes mis à l'écart.
— Quant à moi, ajoutait Jacques, je suis toujours dispos d'esprit, lorsque, à table, je me trouve à côté d'une jolie fille: duchesse ou lavandière, danseuse de l'opéra ou bourgeoise.
— C'est bien, dit Pierre Doulx souriant, on te placera.... Voyez-vous, soyons bons enfants. Je rêve d'une société dont l'élite, composée des savants de tout genre, des potentats de Tesprit, s'ingénierait uniquement à donner les bonheurs possibles sur la terre à la masse des êtres, en leur fabriquant une autorité gaie, un gouvernement tendre. Nous garderions pour nous les hautes spéculations, les sombres découvertes, les rêves trop lourds, le poids des tristesses scientifiques, mais nous inventerions du paradis pour tous. Vivants dans la pure lumière, nous en ferions une monnaie de soleil au profit des passants. C'était ainsi que raisonnaient les Sages antiques, au fond de leurs retraites. Ils jeûnaienl, afin que le peuple n'eût pas faim, et travaillaient pour qu il se reposât. La joie
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donnée par eux remontait en reflet de bénédic- !ion et baignait lours âmes. Oui, vivre conlcnls de la (élicité des autres, en rendant heureux les siin[)les d'esprit. Mais, depuis des milliers d'années, ce rêve humain a été détruit. Les exploiteurs sont venus, les tyrans de toutes formes, tyrans d'idées, tyrans de corps, despotes d'ames et bourreaux d'argent, détruisant l'enfance, accablant la jeunesse, martyrisant l'âge mur, laissant crever de faim la vieillesse. Quel qu'ait été le gouvernement, avec n'importe quelle étiquette : monarchie, empire, république, c'a été perpétuellement une exploitation des petits par les grands, des pauvres par les opulents. Le savant lui se montre désintéressé ; il lui plaît mieux de découvrir une planète, ou d'imaginer une combinaison chimique, que de se tailler, dans la misère commune, une richesse particulière. Ses joies sont abstraites, austères, incompréhensibles au vulgaire, joies d'orgueil et de conquête sur l'infini; aussi, le savant, tant qu'il demeure savant, reste bon aux faibles, il s'incline avec pitié sur l'espèce humaine, tachant uniquement de transformer les sanglots en éclats de gaietés bruyantes....
Et, souriant, Pierre Doulx ajouta : Je tenais à vous dire cela, par vanité sans doute, de peur que vous ne me preniez totalement pour un imbécile, et là-dessus, je retourne à mes devoirs d'amphytrion,
— C'est une leçon, dit Jacques Mareuil, lorsque Pierre Doulx se fut éloigné.
— Il a raison, dit Jean. Bast ! chaque être génial (notre ami Pierre n'est-il pas un homme de génie, un docteur de premier ordre?) chacun sait trouver des raisons merveilleuses, quand il s'agit de mettre ses actes les plus disparates d'accord avec ses principes.
— A moins que les actes ne découlent directement des principes, ce qui est peut-être le cas mon cher Jean, ajouta Mareuil ; car je crois à la grande sincérité de Pierre Doulx.
La nuit tombait rapidement sur le bois endormi; ils se dirigèrent vers le restaurant. Jean songeait que, avant d'offrir de la joie à ces demi-bourgeois, il y avait des pleurs bien plus amers à sécher sur la surface du globe, des êtres abominablement souffrants qui réclament la première place dans la sollicitude des penseurs. Comme il faisait part de cette réflexion à Jacques, celui-ci, un peu railleur, lui dit:
— Vois-tu, toi aussi, tu cherches à mettre d'accord tes goûts et tes principes. Tu as un fond artistique en toi. La misère te plaît à secourir, mais à la condition de se présenter pittoresque. Les haillons sont beaux sous le soleil, le masque de la faim est terrible ! puis c'est si loin de nos yeux, tout cela, il est si facile d'en éviter le contact, que l'on peut cérébralement et imaginativement en jouir sa-ïis que les délicatesses natives en deviennent
GORHUPTIilCK 111»
(»iïus(juéos. Tandis (juc les tristesses «run commis de maiiasin, ou d'un employé des postes, les cancans d'une marchande de fritfs, ou le
vague à Tamc d'un menuisier oh ! là! tu
n'en veux pas!.... Allons, avoue-le. va je ne te ferai rien.
— Maudit railleur, dit Jean Linijfuet. tu t'amuses de tes paradoxes, tues bien heureux, tandis que les vérités rendent tristes....
Ils étaient arrivés. Le restaurant flambait de joie bruyante sous les lustres. Les jeunes gens cherchaient les places autour de la table, indiquant: Par ici, par ici, madame ! venez là, mademoiselle !
Le repas fut dithyrambique. A côté de sa jeune femme, rougissante sous sa blanche couronne, Pierre Doulx prenait des allures de Christ aux noces deCana, d'un Christ bon enfant, sourieur, se prêtant à cette extravagante gaieté d'une humanité en vacance. Jacques Mareuil, placé entre la pianiste et sa mère, s'amusait à les griser, tandis que Jean Linguet, plus froid, se contentait de rêver à son propre mariage, et de constater, malgré lui, qu'il s'estimait heureux, d'entrer dans une caste bien différente de celle, où l'ami Pierre Doulx avait choisi sa compagne. Il ne pouvait s'empêcher de comparer cette mariée, timide, gauche, jeune, il est vrai, mais assez laide, à la fière beauté de Julie de Versac. Certes, il se reprochait cette involontaire comparaison, craignant qu'en lui, sou-
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dainemcnl, Tancieu orizucil, celle verlii des maies, ne se changeai en une vanilé mince, ce défaul des faibles, des efféminés. Alors il s'efforçait de sourire aux propos de ses deux^oisines, mais toul enlier à son rêve d'amour, il ne trouvail rien à dire à ces pécores.
— Ce monsieur n'esl guère amusant, dit assez fiaut l'une d'elles.
Aussi profila-t-il du premier toaslpourse réhabililer, en improvisant en l'honneur de Pierre Doulx un épilhalame en prose où il exaltait les travaux et le génie de son ami, en félicilantsa compagne d'avoir eu la main heureuse à la loterie du mariage, et en souhailant toule sorte de félicités à ce couple, destiné à la paix heureuse d'une longue vie sans orages.
Il poursuivit longtemps de la sorte.
Mais, tandis qu'il parlait, au milieu des applaudissements unanimes et des bravos vingt fois répétés, il s'étonnait lui-même de la prodigieuse facilité avec laquelle la série des mots s'organisait en phrases dans sa bouche, sans, pour ainsi dire, que son cerveau éprouvât le besoin d'agiter une pensée. Sa pensée? Ah ! elle était loin, bien loin de ce qu'il disait ainsi ; il sentait en lui un dédoublement singulier, qui lui permettait d'enjoliver sans peine ses périodes aimables, comme un poirier s'enguirlande de feuilles et de fleurs. Il allait, heureux de sentir l'approbation de chacun souligner sa parole élégamment facile, de voir qu'il dominait tout, lui,
«:oiu{i F'rnici-, \-2i
riioimnc ïnnd doiil 0:1 voiiail de dire : Ce monsieur n'est pas amusant ! car, soudain, ses voisines, précédemment si choquées de son attilude, tournaient veis lui des yeux (Hincelants d'une admiration naïve, avec cet enthousiasme que des gens ayant subi, à l'école, mille peines j)0ur apprendre quelques courtes leçons, éprouvent envers l'homme qui possède une énorme fiicilité d'im{)rovisation — chose difficile ! — ou beaucoup de mémoire — chose qui paraît plus impossible encore aux natures communes. Il pérorait, sans précision aucune, vagabondant de la science à la poésie, mélangeant les études austères de Pierre Doulx au charme \lu bois de Vincennes, faisant pleurer la vieille mère et sourire la jeune épousée, enlevant les suffrages de chacun à la pointe de sa langue dorée de méridional.
Il remarqua parfaitement que Jacques Mareuil, qui avait d'abord pris l'attitude polie d'un homme prêt au mortel ennui d'un discours, s'intéressait peu à peu, et suivait main tenant les développements de l'orateur avec un réel [)laisir de dilettante. Mais, à un moment, sa vanité fut plus encore et mieux chatouillée, lorsqu'il vit Pierre Doulx lui-même, le savant, le pur géomètre, pris par les oreilles se laisser aller au gré du magicien-ès-paroles.
Quand il eut fmi, un tonnerre d'applaudissements Tenveloppa. Il demeurait stupéfait de son triomphe, tandis que Pierre Doulx, se levant,
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le remerciait, et proposait « comme au bon temps de la jeunesse d un ban, un triple ban pour Pami Jean Linguet ; Jacques Mareuil, qui se grisait lui-même à griser sa voisine, appuyait énergiquement cette motion.
On fit le ban : Pan, pan pan, pan pan! Pan, pan pan, pan pan ! Pan, pan pan ! Les femmes, s'en étant mêlées, arrivaient en retard à la fin de la mesure. On recommença trois ou quatre fois ce ban pour l'orateur, tandis que lui sérieusement se demandait comment ce flux de paroles, où il n'avait presque rien mis de son âme, cette mélopée sans idées, tissée de lieux communs, lui procurait un triomphe entraînant non seulement les femmes, montées par leurs nerfs, les hommes un peu émus d'alcool, mais le sceptique Jacques Mareuil, et, à côté de sa vieille mère provinciale, le féroce savant Pierre Doulx.
Sa voisine très aimable se penchait vers lui, tendant son verre afin de toaster avec ce merveilleux orateur :
— Oh ! monsieur, c'est admirable ; je comprends pourquoi vous vous taisiez tout à l'heure.... vous vous réserviez. C'est si beau! Vous parlez mieux que le curé de Saint-Mneentde Paul lui-même.
Il prenait un air modeste, maintenant. Malgré lui, furieux intérieurement de cette niaiserie, il n'osait savourer cette piètre victoire. Ne sachant même plus comment l'idée du toast lui était venue :
CORUUFTIUGE 123
— Incroyable, songeait-il, incroyable!
Pierre Doulx s'était levé de nouveau, et
proposait que, pour ressusciter les vieux usages, on chanUU au dessert :
— Chacun, la sienne !
Et il entonna une chanson de Déranger. Ce fut ensuite un défilé où Pierre Dupont succédait à Paulus, une chanson de Thérésa après un grand air d'Opéra-Comique. Des voix fausses, des voix grêles, des gens oubliant le second couplet, d'autres le second vers, sans compter ceux qui s'excusaient timidement d'abord, et devenaient enragés ensuite. Jacques Mareuil se montra un peu grivois dans le choix de son sujet. Toutes les femmes le lui pardonnèrent avec des : oh ! oh ! de pudeur, tandis que les hommes qui pourtant applaudissaient ferme devenaient jaloux de ce gommeux.
Quand on annonça le bal, tandis que les violons s'accordaient paisiblement dans la salle voisine, Jean alla prendre congé de Pierre Doulx, et s'enfuit, laissant Jacques Mareuil embrasser la taille de la petite pianiste pour la première valse.
Dans la voiture qui le ramenait vers Paris, le philosophe s'imposait un dur examen de conscience. Qu'était-ce donc que cette chose inattendue ? ce flot de paroles complaisantes ? cet abcès de rhétorique qu'il ne se connaissait pas et qui crevait en périodes de bas aloi ? Qu'importait l'approbation du sceptique Jac-
ques Mareuil, celle même du savant Pierre Doulx, si ces éloges ne s'adressaient qu'à la très bizarre puissance pneumatique d'un homme qui se fait applaudir en jetant du vide en l'air ? Est-ce qu'il allait jongler maintenant avec des bulles de savon littéraire ?
Il s'en voulait de cette manifestation si peu en rapport avec la haute sérénité de ses primes études.
A bien examiner, lui venait une certitude, que son cerveau avait subi une déviation occylte, inattendue, mystérieuse et rapide. De la philosophie abstraite, rude, du souci des synthèses augustes, de la ligne droite tracée par sa volonté vers un but souverain, son être s'éloignait subitement, pour ghsser dans l'éloquence facile, le jeu des analyses sans portée, la bêtise de l'esprit, la fantasmagorie des mots. Ah! oui, c'était une déviation bizarre et involontaire de son cerveau. On eût dit un train lancé à toute vitesse vers un but certain, et que la malice d^un aiguilleur aurait à l'insu du mécanicien, fait bifurquer dans la nuit, vers quelque horizon médiocre, un train de grande ligne parti pour un Havre, ou un Marseille, ces portes des Amériques et des Orients, et qui irait se jeter sur la voie de Saint-Germainen-Laye, ou d'un humble Montargis.
.Jean n'ignorait pas que son cœur eût bifurqué ; inais son intellect? Pourquoi? Ainsi sa
vie toute entière dégringolait d\\n seul bloc dans un pr(''cipice !...
Il se sentait double maintenant : tandis qu'un des deux êtres qui se mouvaient en lui, partait de la sorte, pour des pays inconnus, l autre, l'ancien, jugeait le premier avec sévérité, avec intransigeance.
Arrivé chez lui, Jean s'enferma dans sa bibliothèque, comme s'il eut souhaité réclamer un pardon à ses vieux livres, d'avoir ainsi menti au pacte ancien, au beau temps passé en communion avec eux. Mais il n'osa pas une seule fois attribuera l'Amour, au tout puissant aveugle, la déviation qu'il subissait; et les livres d'économie et de politique, ne sachant que répondre, restèrent muets.
Le lendemain, rindécis philosophe attribua aux maléfices de la nuit, à un peu de surexcitation causée par le bruit de ces « noceurs d à la fatigue nerveuse, son abattement de la veille. Le soleil emportait dans un large rayon ces mauvais songes — que Jean devait se rappeler plus tard, hélas ! songes changés en réalité ! — En attendant, après avoir fait ses préparatifs de déjjart pour le soir même, le jeune homme alla prendre congé de sa belle maîtresse, de cette fiancée dont bientôt un serment solennel devait faire un autre lui-même.
Ce lui fut même un motif de conversation, ce dis<"ours de la veille qui lui avait valu tant
de succès, et dont le sujet n'était autre en somme que la joie dans le mariage.
— Voire souvenir m'inspirait, dit-il à Julie, et c'est à vous que doivent revenir les applaudissements.
Le second lui-même, cette conscience qui le guettait, murmura bien un peu, dans le fond de son âme, contre cette assertion ; mais Jean n'y voulut point prendre garde. D'ailleurs l'enchantement qui l'enveloppait, dès qu'il se trouvait près de Julie, ne laissait guère déplacée aucun autre sentiment. L'ensorceleuse slave avait bien trouvé dans ce périgourdin naïf l'esclave à demi barbare qu'il lui fallait. C'était l'amour conservant ce qu'il a de primitif et d'abrupt, de tenace comme l'attraction mutuelle des atomes, sous un léger ^o>lede raffinements parisiens. Le raisonnement n'y a point sa place, l'instinct domine.
Jean, oubliant ses remords, subissait cela, avec la joie de devenir une sorte de végétal non pensant, après avoir usé sa jeunesse dans l'exercice de la pensée.
A la suite de récentes confidences, Jacques Mareuil le lui avait dit pittoresquement :
— Vous n'avez pas plus de volonté dans l'amour qu'un bouquet de fleurs accroché à un corsage.
CORHlPlRICi:
Le fidèle Cluzeloii qui avait vu naître <r Moussu D/.an * était à la irare de Périnueux, avec la berline de famille, et la bonne jument grise afin de recevoir son jeune maître à la descente du train express. Bientôt la voiture fila par la route d'Excideuil, entre la double rangée de peupliers, au bord de la rivière, vers le château de Badefols^d'Ans.
Api'ès une courte conversation, dont le patois sonnait aux oreilles de Jean comme une chanson nationale, les deux voyageurs retombèrent dans le silence.
Lo domestique subissait Thabitude de mutisme que gardent les méridionaux des champs « auxquels sans doute les citadins ont pris toutes les paroles disponibles j) comme Taffirmait l'oncle Silvain ; quant au maître, après la fatigue du voyage, il se laissait baigner par l'air natal, qui contient un arôme subtil composé ave", la rêverie des souvenirs, avec b bénin parfum des jeunes années.
Jean ne rompait le silence que pour répondre au c Boun dzour, moussu *, des paysans, des cantonniers, ou des facteurs ruraux, par un : «Bonjour, bmjour,j> amicalement protecteur.
Une intime poésie, jusque-là inconnue ou méconnue de Jean, se dégageait pour lui de ce paysage matinal. C'était la continuation de l'état d'esprit vague et charmant, où il était plongé, depuis que l'amour avait envahi son être. Jusque-là trop absorbé par la science et les froides études, il était resté indifférent à la nature extérieure, maintenant au contraire il comprenait les nuages, il prêtait une voix mystérieuse aux arbres du chemin, aux buissons qui tapissent le coteau. Les éternels lieux communs, mis en vers depuis des siècles et qui seront encore chantés par des lyriques à venir, la romance usée, mais nécessaire, le bricà-brac sentimental, niais et sublime, dont Jean Linguet souriait dédaigneusement autrefois, le berçait désormais comme une chanson idiote et suave de nourrice. L'ironie hautaine, qui lui avait permis de briser le mysticisme religieux, se heurtait sans puissance contre ce mysticisme sensuel des formes et des couleurs, parmi la musique des choses qui sert de merveilleux accompagnement aux sanglots voluptueux, comme aux lassitudes exquises de l'Amour.
— Chercher la quadrature du cercle, c'est bien, songeait-il ; mais aimer et être aimé, n'est-ce pas mieux !
La vieille défroque poétique redevenait neuve et brillante pour cet ascète demeuré jeune de cœur, même après la maturité complète de son
cerveau. Des lambeaux de poèiac, appris autrefois, des strophes à la lune, des saluts au printemps lui revenaient alors, dessinant des arabesques folles sur le fond sombre de Téconomie sociale et des théories de prouvernement.
En cette occasion, comme d'ailleurs depuis le commencement de sa crise amoureuse, il n'essayait pas de réagir, se sentant trop délicieusement vaincu d'avance, se contentant de l'axiome, que se fournissent à eux-mêmes ceux qui ne veulent point trop voir le chemin où ils entrent.
— Il sera toujours temps de revenir en arrière, pour reprendre les choses où je les ai laissées.
Jean n'osait point se dire qu'il n'allait vers l'oncle Silvain qu^avec une secrète terreur, aussi n'essayait-il même pas de se préparer une entrée, s'en remettant au hasard, ce dieu si souvent invoqué par les gens passionnés qui deviennent aisément fatalistes.
On arrivait au château de Badefols-d'Ans.
Tandis que la jument gravissait lentementl'allée en pente, l'allée à double rangée de marronniers, Jean apercevait, debout sur le perron, la haute silhouette du vieillard, enveloppé de son éternelle redingote bleue à longs pans. Cette vision austère lui donna une légère sensation d'angoisse, bien vite réprimée ;
— Bast ! je lui parlerai de « cela i seulement après le déjeuner, pensa-t-il, éloignant ainsi Theure redoutée.
Mais il ne put s'empêcher de comparer mentalement rhomme qu'il était devenu, à celui qu'il avait été avant ces derniers mois : combien brusque s'était produit le changement! D'ailleurs, il se rassurait en ne considérant cet état que comme une passagère aventure, dont il sortirait puis fort. Le difficile au moment présent, était de faire partager cette conviction par l'oncle rigide, son père intellectuel, son confesseur, son maître.
Le vieillard l'accueillit à bras ouverts, le mena lui-même dans sa chambre, l'installa avec une tendresse presque féminine, dont Jean se sentit touché :
— Tu es un peu pâli, disait l'oncle, tu as beaucoup travaillé ; c'est une bonne idée de venir passer le printemps ici. Un peu de vacances ! allons, un peu de vacances^ ça te fera du bieîi.
Le jeune homme laissait dire, n'ayant aucune hâte de mettre sur le tapis le sujet réel de son arrivée.
Après le déjeûner, l'oncle pourtant ne put s'empêcher de demander au neveu où en étaient ses hautes études, le livre magistral, définitif, qui devait résulter de tant de travaux préparatoires.
Jean, alors, faisant un considérable effort de
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iiK'iiioire pour se rcmottre au souveiiii'da l'œuvre abandonnée tour à tour et reprise, lâchée di' nouveau sur Tordre du docteur, puis com- [)lètenient mise de coté par injonction de Tamour, montra à l'oncle Silvain les grandes lignes établies déjà, les fondations assurées, les l>ortions acquises, semblables à des murailles, le plan arrêté de Tcrnsemble, et les chapitres bâtis ; ensuite il relata les difficultés survenues, les objections plaquant d'un seul coup j)ar terre un énorme pan du monument colossal, puis la lente réédification, le labeur obstiné, les nuits passées en luttes contre l'idée rebelle... L'oncle Silvain approuvait, jetant à son neveu, à son disciple, quelques : t Très bien ! très bien! »
Alors, enhardi, Jean dépeignit son trouble au moment de lier son œuvre et d'en faire un tout, lorsqu'il avait senti que ces pièces, ces morceaux juxtaposés n'étaient rien encore, qu'il y fallait la synthèse suprême, la cohésion définitive, la Vie enfin. Il se montra lui-même, durant ses heures d'accablement en face de cette portion d'Être semblable à une collection de membres épars, mais sans tête, un (t homunculus > qu'il aurait créé avec énergie, mais un homunculus pareil à un embryon décapité ; il relata son angoisse de ne pouvoir lui insuffler, avec la vie, la puissance de se tenir debout. Oh ! cette tragédie intime qui l'avait accablé, arrachant à sa poitrine petit à petit
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celle même vie qu'il voulait Uausmettre à son oeuvre, et, qui sortie de son cœur et de son cerveau ne pénétrait pas là oi^i il la répandait, mais se vaporisait sans profit, tandis que lui, Jean, demeurait anémié, seul, sans âme, agonisant. Cette lutte, poursuivait-il avec émotion, peu à peu l'avait conduit à une dépression physique telle que le médecin était intervenu.
— Pauvre garçon, murmurait Toncle, tu t'es surmené. Du repos! du repos !
Le vieillard, au fond, se déclarait coupable d'avoir ainsi fouetté jusqu'au- sang cette activité fébrile, au risque de coucher mourant l'auteur du livre sur le livre mort-né.
— Pauvre garçon ! répétait-il.
Jean, devenu plus brave, se sentant en veine d'éloquence, insistait sur cette somme énorme de travail accumulée, dont l'effort l'avait presque brisé. Gomme l'oncle continuait à hocher la tête en signe d'approbation, le neveu risqua l'ultime confession.
Ainsi que son corps malade et son crâne fatigué, son œuvre avait besoin d'un temps d'arrêt ; le champ de l'étude épuisé réclamait une jachère. Dès lors, il avait fallu se plonger dans la vie ordinaire ; là, il avait rencontré l'amour.
^ — L'amour? dit le vieillard sursautant. Tamour, mais ce n'est pas un reconstituant, cela !
Ses sourcils se froncèrent ; seulement Jean
conniPTiHCR i'Và
drldiilMiant la tète, continua so.'^ aveux sans rogai'der son jusre.
Ce n'ôlait point là, disait-il unedeses anioureltcs folles, où le corps risque de périr en entraînant Tànie, non ; mais une union de deux iiitelliiiences autant que de deux voluptés. Tout en parlant, Jean sentait sourdre, à travers ses phrases, inconscienunent presque, les antiques dithyrambes des poètes, chantés en l'honneur de l'Amour, roi de l'Univers, Dieu de la Nature.
Par un phénomène analogue à celui qui lui avait fait prononcer un épithalame extravagant au mariage de Pierre Doulx, le jeune homme s'écoutait, avec stupeur, tandis que des phrases, non tirées de son for intime, jaillissaient de sa bouche.
Mais l'oncle Silvain était un public froid, sans doute; car il ne cessa pas de garder un mutisme, accentué par le froncement des sourcils, par Texpression farouche qui pressait et tordait ses lèvres dans sa grande barbe blanche. Peu à peu, au contraire, à la place de ronde bienveillant, apparaissait, dans le vieillard, le violent révolutionnaire d'autrefois, le barricadier terrible, l'exilé errant, l'intransigeant réfractaire, devant lequel ce neveu félon, devenu avocat de l'Amour, essayait vainement de soustraire ce roi de l'Univers, ce dieu de la Nature, à la guillotine que l'oncle Silvain semblait toujours porter dans une des vastes poches de sa redingote bleue.
Toujours poussé par la dialectique de la passion, dominatrice à la façon de l'alcool forçant à déraisonner malgré lui un homme qui voudrait se contenir, Jean s'emballait devant la résistance silencieuse de son oncle ; point par point, il démontrait la nécessité du mariage, l'obligation de rentrer dans la norme sociale, même pour la renverser ; la nécessité de se soumettre momentanément à un pouvoir afin de le détruire, comme ce Judas Machabée qui se plaça sous l'éléphant du roi d'Assyrie pour le percer de coups, quitte à rester écrasé par la masse de sa victime.
Soudainement, l'oncle irrité se leva :
— Les sophismes ne coûtent rien aux passions, s'écria-t-il. Ah! non Te voilà perdu,
toi aussi.
Tandis que Jean s'efforçait de nier :
— Non, ne parle plus, écoute-moi. Nous avons été, autrefois, les grands démolisseurs : nous jetant en avant contre les Bastilles et les Codes barbares, nous anéantissions avec une joie farouche la vieille société vermoulue, nous piétinions sur ses débris... c'était là notre rôle. Soldats nous étions, soldats d'une idée vague, abstraite, de justice et d'humanité futures... Au nom de cette justice et de cette fraternité nous n'hésitions pas à verser le sang. Nous demeurâmes vainqueurs enfin dans cette lutte, et nous inscrivîmes avec notre sang : Liberté, Égalité, Fraternité, sur toutes les murailles.
coRiirpTP.icn: ]'M\
Nous avions entraîné le peuple sur nos pas, nous lui devions la Victoire, il fallait le payer. Or, qu'arrivait-il le lendemain du triomphe?... Les femmes 1 Elles venaient couronner les vainqueurs, et la couronne se changeait en licol, et par les seins, par les hanches, par les baisers des faunesscs, les vainqueursoubliaient pourquoi ils étaient là... (Jui a fait choir Danton ? sa seconde femme, une aristocrate... Oui a transformé Ledru-Rollin en faux révolutionnaire? les bulletins écrits par madame Sand... Cela a toujours été ainsi : la femme substituant son culte personnel au culte pur de la vérité. Ne crois pas que j'aie toujours été misogyne ? Non, moi aussi, aux heures calmes et sombres de Texil, j'ai aimé. Seulement soldat désarmé, devenu impuissant, je cédais à Tennui de la garnison forcée... Mais toi, toi en qui je prévoyais le philosophe héroïque que j'aurais pu être, si l'action ne s'était pas toujours imposée à moi, toi que j'avais pris enfant, et stylé et façonné, afin que tu apparusses véritable apôtre en cette fin de siècle qui réclame un Évangile, toi qui n'as pas à mettre sur le compte des luttes soutenues, la fatigue et le besoin de repos, tu te plies à la loi obscura qui fait de la femme la dominatrice de l'homme. Te voilà poète rêveur, au lieu du philosophe actif et vaillant que tu pouvais devenir. Ah ! la femme ! la femme égoïste, qui ne voit que l'amour et non la justice, qui confond volupté
avec fraternité, la femme qni a toujours tout perdu, tout saccagé, tout effondré, depuis des siècles de siècles, la femme !... Ah ! Sacredieu ! Le vieillard poursuivait sa diatribe furibonde.
— Va ! tu peux te marier, tu es mur pour ce joug ! Ne dis pas que tu ne veux pas te marier!... Tti n'aurais sans doute pas accompli un long voyage pour venir me conter tes amours; c'est de mariage qu'il s'agit, et tu viens, je le devine aisément, solliciter mon approbation ... Eh bien, tu l'as, mon approbation. Du moment qu'à la place des hautaines œuvres dont pour toi je rêvais l'accomplissement, tu tiens à être t3on époux et bon père, sois-le.
Et, considérant son neveu avec une soudaine ironie à peine voilée, le vieux ajoutait :
— Tu n'es pas mal de ta personne, assez robuste, intelligent, suffisamment riche, tu peux t'embourgeoiser, et vivre heureux.
Puis, d'une voix forte et hautaine :
— Laisse en misère pourrir les misérables, laisse les vanupieds continuer leur course sur les ronces des chemins ; laisse grouiller, là-bas, cette humanité maudite qui réclame un sauveur, qui demande un nouveau Christ, un Jésus de science et de douceur, capable d'apaiser ses maux innombrables... Laisse-les vagir, laisseles crever!... Ce n'est pas toi désormais qui trouveras le leviçrde la délivrance...,
Le vieillard s'arrêta. Jean Linguet étourdi de cotte violence, demeurait stupéfait, dans une sourde irritation contre rintransigeance de ce sectaire. Il allait répliquer ; mais l'oncle Silvain, haussant les épaules, sortit en faisant claquer la porte qui donnait sur le perron. Jean le vit s'éloigner, tèle nue, .agitant ses bras, marchant très vite le long de Tallée.
— C'est de l'apoplexie, ou de la fièvre chaude, pensa le jeune homme.
Il se sentait humilié, une colère montait en lui.
— C'est me traiter vraiment comme un marmot qu'on fouette.
Parhleu, une semblable tyrannie demandait à être secouée, eties réponses qu'il aurait pu émettre, lui venaient.
Qu'avait-il fait en somme, depuis sa plus tendre enfance, sinon d'obéir à ce maître, de suivre point par point ses conseils, ses ordres, de s'acharner à des études ardues, de conquérir des grades, à l'heure où les autres adolescents perdaient leur vie à des futilités? N'avait-il pas, lui, Jean Linguet, accumulé des matériaux précieux, ne serait-il point capable un jour, demain, ou dans un an, d'en tirer le profit réclamé? Si la fameuse synthèse, le couronnement de l'édifice ne semblaient point encore trouvés, en quoi était-ce la faute de la femme aimée? Au contraire, le philosophe en devenant, grâce à elle, un homme comme les au-
très, aimant et aimé, n'ajoutait-il pas une donnée nouvelle à son œuvre, ne i^e complétait-il point ? Que valait celte façon monacale de juger l'espèce féminine? Est-ce qu'un mari ne peut pas être, au sortir du gynécée, le bénédictin d'un cabinet de travail ?
Voilà bien ce qu'il eût voulu répondre à cet oncle qui fuyait la discussion.
L'amertume, dont son cœur débordait, avait besoin de se traduire en énergie, il prit une plume et écrivit :
Ma chère^ adorée,
« Je repars demain soir pour Paris, mon <L oncle n'a pas d'autorisation à me donner, je « ne lui en demanderai point. Ce mot à la hâte <r avec toutes les meilleures tendresses, mille « baisers de ton
Jean.
Il cacheta la lettre, la confia à Cluzelou avec ordre de la jeter à la poste, puis de rapporter de la mairie les pièces qu'il avait fait demander récemment.
Jean accomplissait cela machinalement, comme porté par une force extérieure à lui. Seulement cet autre lui-même qui le morigénait d'habitude, semblait absent, ou tout au moins obscurci par les fumées de la colère.
— Cela est profondément désagréable et ridicule, formulait-il. Pourquoi diable suis-je venu ici?
CORRUPTHICE lo'J
Il alla s'enfermer dans la bibliothèque, jeta vers les vieux livres, si familiers, un couj) d'œil disirait, fébrile. L'image de Julie, penchée sur sa poitrine, levant vers lui ses orands yeux bleus, s'interposait entre les anciens confidents de sa jeunesse et de sa pensée. Bientôt môme ils lui semblèrent presque importuns ; on aurait dit d'une assemblée énorme et curieuse, qui épiait son for intérieur. Cela devint môme insupportable ; ces bouquins avaient l'air, eux aussi, de parler comme son oncle, de se mettre en travers de sa destinée. Il sortit pour promener son agacement.
Ah ! faire sceller un cheval, partir à l'aventure! Vite ! le mouvement calmerait son trouble.
Allant ainsi d'une belle allure, revoyant les paysages aimés autrefois : le village assis au bord de la roate, la forge éclatante où le maréchal-ferrant sonnait le fer dans un jaillissement des étincelles sur l'enclume, l'auberge avec son rameau de pin, puis, plus loin, la solitude des bois de châtaigniers, plus loin encore les vignes escaladant les coteaux avec leurs ceps tordus et boiteux : là-bas enfin des chênes encore vêtus au printemps de la rouille automnale, à travers laquelle perce la jeune feuille.
C'était peu à peu un enchantement pour Jean qui n'avait jamais vraiment savouré ces paysanneries. Le flot de la poésie romanesque, bonne seulement pour les amoureux et les
amoureuses, chassait rirritation, Jean songeait :
— Pourquoi n'aurais-je point le droit de goûter aussi au bonheur qui passe ? Si rigide que soit l'apostolat imposé, n'est-il pas des instants où la vie appelle? A qui porterai-je tort, si, répondant à ce doux appel, je prends à "ïuon bras une femme belle, aimante et ravie !
■ La colère de l'oncle Silvain lui semblait de moins en moins concevable.
Quand enfin il rentra, grisé par la course au grand air, il était bien résolu à dire, en y mettant tout le respect nécessaire, son fait au vieillard. Mais, à table, l'oncle ne desserra pas les dents, avec cette obstination de silence que' les méridionaux du sud-ouest les plus bruyants savent garder pendant des heures.
Jean, très apaisé, se sentait ému par la tristesse évidente de son vieux maître ; il attendit que Cluzelou, après avoir posé les liqueurs sur la table, se fût retiré. Alors, doucement :
— Voyons, moucher oncle, dit-il, ne boudez pas votre pauvre enfant. Ce n'est pas un criminel, que diable !
— Pas encore ! pas encore ! répondit l'oncle Silvain d'une voix, où vibrait, non plus de l'irritation, mais une profonde mélancolie. Vois-tu, mon garçon, ajouta-t-il, j'ai perdu désormais mes droits de tutelle sur toi... ce que je veux te dire est aussi bien un testament d'autorité.
.Vavais fail lui rùve, rôveirréalisaltle sans doute, puise j Lie la passion est quand même venue le détruire. Ah ! Ton peut du haut d'une barricade I)ravep les balles, on peut môme monter à l'assaut sans recevoir une égralignure ; mais quand on essaye de lutter contre Tamour, on est battu. Je le suis à plate couture. Seulement écoute et plus tard rappelle-toi les paroles de ton vieil oncle. Après les premiers temps consacrés à la folie sexuelle, à Tidéal humain de fondre deux personalités en une, tâche de vite rattraper la tienne, celle que tu possédais naguère encore, ne laisse pas dominer ton cerveau, après que tes sens auront été dominés. Tout est là. Pour le quart-d'heure, marie-toi.... tu iras à l'Église, j'en suis convaincu ; on ne se marie pas avec une madame de Versac, sans cela — va donc à l'Église.. . d'ailleurs, étant donné que tu passes sous la loi du Code Napoléon, et que tu subiras la cérémonie d'un maire ou d'un adjoint, tu peux aller jusqu'au prêtre, je m'en moque, c'est tout un: le bréviaire ou le Code. Ce dernier ne vaut I)eut-être même pas le premier, il est moins logique. Donc vas-y, jette-toi dans l'esclavage ! Seulement, si tu renonces de gaieté de cœur, sous le coup de la passion, au merveilleux apostolat que je rêvais pour toi, reste du moins honnête avec toi-même, ne mens pas à tes idées, à celles que je t'inculquais jadis, à celles que tu as conquises depuis; ne deviens point la
pire espèce d'hommes qui soit celui dont la femme porte la culotte, celui qui laisse mettre une jupe à son cerveau Ces choses dites, sous forme testamentaire, adieu ! j'aurai les livres pour rêver de Tœuvre que ma vieille sse m'interdit d'accomplir et aussi sans doute ce défaut profond de ces études premières, auxquelles hélas ! tu fausses compagnie.
Emu par le ton attristé de l'oncle Silvain, Jean Linguet déclara :
— Mais je vous jure mon oncle....
— Prends bien garde à ce que tu vas jurer! il est inutile de proférer un faux serment.
— J'atteste, dit gravement Linguet j'atteste que je n'ai pas à perdre de vue l'objectif fixé autrefois ; j'atteste que rien ne m'empêchera d'y rêver, si je deviens impuissant à l'atteindre ; j'atteste qu'en tout état de cause, nulle force humaine ne sera capable de me faire commettre aucune action qui lui serait contraire ; je resterai le serviteur de cet idéal, si je n'en puis pas devenir l'apôtre ; tel vous m'avez fait mon cher oncle, tel je demeurerai avec loyauté jusqu'à ma mort...
— Souviens-toi parfois de ces paroles, mon neveu ; que du moins l'apôtre raté ne devienne pas le renégat, qu'après avoir négligé de construire le temple, il n'essaie pas de brûler vifs ceux qui voudraient le construire à sa place...
— Vous me suspectez, avouez-le, dit Jean.
GORUUPTIUGI-: l'i.}
— Je iicsuspccle pas la sincérité actuelle; mais j'ai peur de rhoinine élevé sur un sommet et qui fait un premier pas vers la pente. Plusliaut Ion monte, plus bas Ton tombe. Ce sera peutêtre le remords de ma vieillesse que d'avoir lonné des armes précisément pour me faire meurtrir dans ce que j'ai de plus cher.
Puis, le vieux garda le silence, Jean éprouvait de nouveau une irritation vive contre cette sévérité qui lui paraissait démesurée. Au fond, il était tenté de croire que l'oncle, à force de vivre solitaire, avait perdu ses facultés, et que cet affaiblissement en faisait une >orlQ de visionnaire s'imaginant trop aisément deviner le présent et prophétiser l'avenir. Il n'était pas éloigné de le taxer de folie mystagogique, ou plutôt, pour se servir delà langue boulevardière, le vieux lui semblait positivement atteint de <r rabâchage aigu. j>
Pourtant, au fond de son cerveau, dans un coin de sa mémoire, ce testament se gravait, s'enfonçait, se clouait. C'était comme une suggestion subie, un envoûtement. Il tentait vainement de se raidir, de chasser ce verdict; cela s'incrustait en lui.
Aussi, se Tenferma-t-il dans un silence troul)le, et ne tarda pas à quitter la table, pour aller dans sa chambre, exhaler sa mauvaise humeur en réflexions bilieuses.... Oui, à la fin, il s'insurgeait contre ce jugement du maître, qui lui semblait inique. De quel droit d'ail-
leurs ce sectaire, cet illuminé, ce vieu?^ 48> s'imposait-il à lui, jeune, savant bien supérieur en tout à cet octogénaire violent, ignare? Est-ce que lui, Jean avait commis quoi ce fiit, non pas même contre Thonneur, niais seulement envers le plus humble de ses devoirs ?
Dans cette trop vaste chambre, où la lampe semblait épaissir encore les ténèbres, au milieu du profond silence de la campagne nocturne, a peine troublé par quelques abois lointains, ou le bruissement du feuillage sous le vent, Jean repassait sa vie cénobitique : ce travail entrepris dès .renfance, une enfance à peine égayée par quelques courses aux papillons, et bientôt enclqse entre les murailles de la bibliothèque, dans la forteresse des livres, capitonnée de bouquins destinés à intercepter la vie et le soleil, pour le plonger dans les ténèbres d'une étude intérieure froide comme un cénotaphe.
....Ce travail, poursuivi durantia jeunesse, à l'âge où les camarades — ces camarades qu'il n'avait pas connus — fumaient leur première cigarette, et jetaient des baisers à travers la fumée, aux visages des passantes.... ce travail acharné qui ne se contentait pas d'un ou deux diplômes ; mais en exigeait trois, quatre, cinq, accumulant les doctorats sur les licences, et jetant, par-dessus, la lourdeur des agrégations.
....A peine une fugue, durant la À^ingtième
GOHHUPTUIGE 145
année, une échappée vers la vohipLé, tandis que les autres, les jeunes, tous — buurgeuis, ouvriers, altistes — se livraient à leurs passions folles, à leurs chansons, n'ayant jamais, après le souci du pain, que le souci du sexe. Jean se revoyait en pensée, tenace parmi ses livres, accumulant beaucoup de matériaux inutiles afin d'en tirer une faible notion nécessaire, remuant des tas de fumier scolastique, des éruditions nausf'abondes et poussiéreuses, pour en extirper parfois une minusculeperle... pendant que les autres valsaient joyeusement au son des flûtes amoureuses.
....Et c'était ainsi depuis qu'il avait appris à lire sur les genoux de cet âpre tuteur, de cet oncle Silvain.... Il ne s'était pas appartenu une minute, durant trente années ! maintenant arrivé à l'âge d'homme, ayant conquiplus de savoir (jue la plupart de ses contems porains, parce qu'il voulait vivre aussi (et vivre, n'est-ce pas nécessaire, quand on veut synthétiser la vie ?) parce qu'il échappait à la férule du maître, au servage des bibliothèques asphyxiantes, on le maudissait.... Oh ! cela était prodigieusement injuste, ou plutôt, c'était de la folie !
Très attristé, Jean, posant la lampe sur la table, près du lit, se coucha, et s'efforça d'endormir ses pensées par 'la lecture de quelque roman.
....Pourtant, obstinément, au fond de sa mémoire, se gravaient Turc après l'autre, les
COKRUPTIUCE
paroles mélancoliques du vieux 48, paroles dont il devait se ressouvenir quelque jour :
Le mariage de Jean Linguet avec Julie de Versac eut lieu à minuit, en Téglise Saint-Augustin, devant un très petit nombre d'invités. L'oncle Silvain n'y assista pas; il demeura, là-bas, enfermé dans la bibliothèque de Badefols-d'Ans, s'étant contenté de ne pas maudire cette union, mais incapable de la bénir. Marguerite, la fille de Julie, avait eu beau supplier papa Jean ou plutôt Pajean, comme elle disait, la mère fut inflexible, et Marguerite, après avoir vu comment on se mariait à la mairie, dut renoncer à constater de quelle façon cette cérémonie s'accomplissait à l'église, en la nuit, avec accompagnement d'orgue, sous la lueur des cierges jaunes.
Jean, s'étant délesté par un simple effort d'une douzaine d'années, n'avait plus trente ans, mais dix-huit. Ecolier d'amour, après avoir été docteur ès-toutes sciences, collégien émancipé, oubliant le labeur afin d'aspirer aux vacances de joie, il eut l'idée de commencer aussitôt après la cérémonie son voyage de noce
en emmenant sa femme, son ,'idorée maîtresse, devenue sa l'emrne, dans son appartement de garçon, avenue de Villiers.
Il se faisait une joie d'introniser l'amour, là où si longtemps avait régné l'étude; cette puérilité charmante séduisit Julie, quoiqu'elle redoutât encore en cette décisive épreuve, l'otYroyable et mystique puissance des livres accumulés en la bibliothèque, pareils à des témoins hostiles, à des jaloux de son bonheur.
Puis, elle sourit de celte crainte peu justifiée; et, confiante, elle alla à cette bataille, où elle devait vaincre le passé solitaire au profit d'un duo, dont toutes les mesures, les crescendo, les. sforzando, même le finale, étaient inscrits dans sa tèle encore plus que dans son cœur.
Le lendemain, elle se sentit maîtresse absolue de la destinée nouvelle, et comptait, pour affermir son pouvoir, sur l'inévitable voyage de noce, qui, en isolant le mâle des relations antérieures, le livre à la femelle, lorsque celleci possède vraiment l'énergie de son sexe.
Tout avait été préparé d'avance pour le départ. Ayant traîtreusement annoncé qu'ils allaient dans le Tyrol. Julie et Jean s'envolèrent vers rOcéan. Une plage inconnue, une villa perdue sur la falaise, pas trop loin d'une très petite ville, avec, pour seuls témoins de leur cantabile amoroso, la camériste et la cuisinière de Madame.
Ce bonheur n'eut pas d'histoire : la femme
passionnée trouvait im partenaire d'amour jeune, un néophyte qui ne demandait qu'à croire, à pratiquer les rites usités en mariage, et même d'autres encore. C'était la maîtresse dans répouse, qui dominait, en attendant que l'épouse dans la maîtresse eût peu à peu atteint le despotisme, ce qui est le chef-d'œuvre de la maîtrise.
Jean demeurait l'amoureux. Sur ce coin perdu de terre, en face des flots, l'époux n'avait point à exercer sa volonté de maître, alors qu'il s'agissait seulement de choisir entre un poulet ou un canard, comme nourriture et de compter les dépenses à la fin du mois.
Il avait le droit de rêver, durant le jour, au bonheur de la nuit passée ou de la nuit future, en laissant le soleil qui se levait à gauche se coucher à droite, dans un éblouissement de brasier.
La vie végétative et animale s'empara du philosophe. Jamais, durant ces trois mois, qui s'enfuirent, rapides comme un songe, aucun souci des études d'autrefois, nul remords ne vint le détourner de son ivresse sensuelle. Quant à l'oncle, il lui semblait aussi lointain qu'un roi d'Assyrie, ou qu'un Pharaon de la première dynastie.
Ce fut, vers la fin de la saison, Julie ellemême qui déclara qu'avant de rentrer à Paris, où mademoiselle Marguerite usait ses mélancoliques vacances en compagnie d'une gouver-
COUHUl'TIUCE 140
naïUe, il était nécessaire d'aller passer quelques jours — bon ! une semaine au plus — près lie Toncle Silvain, à Badefols-d'Ans.
A celte si simple et si nécessaire demande, Jean sembla sortir d'un rêve, mais il n'objecta rien, naturellement. Ce fut pourtant son premier ennui dans ce chemin parfumé de roses qu'il suivait avec nonchalance et amour.
Sa femme, elle, abordait cet obstacle avec une confiance décuplée par la certituie, désormais acquise, qu'elle tenait Jean dans ses bras, aussi solidement qu'un étau d'acier flexible enserre un3 jeune poussi darbre. Peu lui importait donc, en principe, le résultat de cette rencontre inévitable ; mais elle avait bon espoir d'y triompher encore.' On n'est pas extrêmement jolie sans connaître la mesure de son pouvoir, même sur un pape, môme sur un saint, à plus forte raison sur un simple solitaire laïque, dont la vie passée n'avait pas dû être absolument exemple de jupes dominatrices.
— Eh ! nous verrons î disait-elle.
Certes, elle ne redoutait aucun péril du côté de cet oncle, tant que Jean demeurerait ce qu'il était actuellement, et cela devait durer long, mais il fallait prévoir quelque crise, enchaîner d'avance le tuteur morose, qui pouvait devenir le conseiller inquiétant :
— Eh ! nous verrons bien ! répétait-elle avec un geste de chatte qui tient en arrêt un boule-
dogue, et sait le dominer en lui soufflant à la face, tout en montrant un peu les griffes.
Ce fut elle qui, par une lettre exquisement tournée, prévint le vieillard. A leur arrivée à Bailefols, quand ils descendirentde Tomnibus de lamille, Toncle était debout sur le perron, immuable en sa redingote bleue, l'air froid et digne.
Cependant, après les embrassades, Linguet Silvain avait bien perdu, vis-à-vis de cette simillante nièce, le visage bourru qu'il réservait uniquement à son neveu.
Julie se montra spirituelle, futile, posant des questions d'ignorante, forçant le vieillard à devenir son professeur. Malgré lui, Linguet Silvain . se laissait prendre à sa manie pédagogique, devant ces beaux yeux attentifs; il voulait convaincre cet auditoire musqué, et tentait un prosélytisme, qui d'ailleurs était favorablement accueilli, avec mille hypocrisies charmantes.
Dès la première semiine, Julie fit la conquête de l'oncle. Lorsque Jean, enhardi par ce succès, demanda au vieux ce qu'il pensait de sa femme, Silvain répondit :
— Je ne puis pas l'empêcher d être belle et frivole, c'est son rôle dans la vie, elle le remplit avec l'aisance d'un délicieux petit animal, d'un oiseau qui volète ou qui gazouille. Si tu gardes par-devers toi ce qui te reste encore de hauteur d'esprit, il n'y aura que mi-mal en ce concubinage de la Science et de la Jupe;
GORRUI^TRICE 151
mais j*ai bien poMr que tu ne sois rien autre (Mio^tj qu'un mari heureux, ce ((ui est purement imbécile.
— Comment? comment? s'exclamait Jean avec un sérieux ironique.
— Elle joue son rôle dans la vie, joueras-tu jamais le tien ? Voilà la question.
L'oncle sévère ajouta :
— Ce ne sera jamais à ce joli minois que je garderai rancune, si lu tombes, c'est à toi, souviens-t-en.... A toi seul.
— Bon, pensa Jean, je ne viendrai pas souvent à Badefols, recevoir des douches avunculaires.
Au fond, c'était tout ce que souhaitait Julie. Quant au plan d'avenir do cette tète de linotte, aussi solide intérieurement que celle d'un vieux philosophe, Linguet Silvain, plus habitué à déchitïrer l'hébreux des économistes que le sourire ou le regard des femmes, n'en avait aucun soupçon. La jolie jouisseuse très en surface voilait Tambitieuse du tréfond, comme une enveloppe parfumée cache une lettre anonyme.
Vlïl
A leur retour à Paris, après avoir réintégré dans son couvent Marguerite, qui suppliait Pa-
Jean de la laisser vivre auprès d'eux, mais que la mère inflexible condamnait a aux études sérieuses, et à l'obtention des grades i>, Monsieur et Madame Linguet avaient pris possession d'un petit hôtel, rue Fortuny, et s'y installaient. Tandis que Julie, occupée de son salon, assemblait ou éparpillait cent bibelots et mille fanfreluches, Jean, dans Tatelier au-dessus, transformé en cabinet de travail, entassait les vieux livres, et cataloguait ses manuscrits.
Ah î ces livres et ces manuscrits, sortant les uns après les autres des grandes caisses, semblables à des cercueils, ces papiers poudreux ressuscitant à la lumière, reprenant place dans le souvenir de leur maître enfm revenu vers eux !... C'était comme une revue rétrospective d'une armée morte, une évocation de troupes perdues dans la neige de l'oubli, de régiments en désordre tombés au hasard sous la main lo'jrde des emballeurs, pareils à des cosaques ivres....
Jean avait voulu être seul à opérer ce triage minutieux, cet appel morne des disparus, des éclopés, des survivants pénibles. Il se penchait sur eux, les tirait de leurs cercueils de bois blanc, les regardait : les uns rigides, déjà froids, d'autres, en haillons, secouant leurs livraisons jaunies et déchirées.... 11 maudissait les cosaques emballeurs.
Parfois, il s'en trouvait que le maître ne
cuHHU'i>Ti{i(:r: i:;;{
reconiiaissatit plus. A lin do rélablii' leur ôLaL civil, sa inaiu leuillelait quelijues pages, son œi\ l'clrouvait les notes- écrites en niarire, des notes très anciennes, et Jean, se remémorant tout d'un coup, murmurait :
— Ah! oui, oui. C'était pour le chapitre XX ou: C'était la conclusion de TElude sur la famille...
Sur une grande table, il posait d'abord par ordre ces soldats de l'étude. Ici-, les philosophes, là les économistes, plus loin les jurisconsultes, et les socialistes. D'un autre côté, l'innombrable rangée des manuscrits, des cahiers reliés, des paquets de feuillets ficelés, des couvertures bleues; et plus loin il amoncelait des pages éparses, égarées loin de leurs compagnes, anneaux brisés tombés d'une chaîne introuvable.
Parfois, rêveusement, Jean s'attardait à lire un chapitre de son écriture : hélas ! l'œuvre, si lointaine déjà, lui semblait sortie d'une main inconnue. A peine reconnaissait- il son style ; quant au fond, c'était avec un efTort qu'il se retrouvait en ces mémoires. Cela lui plaisait un instant de revoir les états d'ame d'autrefois ainsi figurés ; il critiquait doucement cet être ancien ou l'adirarait volontiers, comme il eût fait d'un parent éloigné :
— Bien, très bien, ma foi ! murmurait-il. Mais, pressé par la masse obscure des travaux qui gisaient encore au fond des malles
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ouvertes, il plaçait sur la longue table le manuscrit, en se promettant bien de reprendre celte lecture, afin de se remettre au point.
Son désir scientifique se rallumait d'une belle ardeur, d'une passion rénovée, pour ce brillant troupeau d'idées, qui, ensevelies depuis des mois, retrouvaient un frisson de vie à la lumière, sous ses yeux. Des projets de travail acharné germaient en lui, réveillant l'ancien érudit, le" vaillant et laborieux philosophe de jadis. Cet « autrefois j n'était pas bien loin, et pourtant si disparu.... mais un enthousiasme le saisissait à la pensée de relier le présent vivant, la femme adorée, la vie active, avec ce rêve d'antan qui reprenait forme. Il sentait en lui une hâte de conclure, afin que celle qu'il aimait devînt encore plus fière de lui, et qu'il pût du même coup se venger des ironies émises par l'oncle Siivain.
Tandis que s'agitaient et palpitaient sous ses doigts ce tas de paperasses, un vaste plan d'existence se déroulait peu à peu, conciliant tous les devoirs, les réels et les idéals, ceux de la famille, comme ceux de l'œuvre.
Il se courbait de nouveau vers les immenses caisses, éprouvant une vive jouissance intellectuelle à secouer de la sorte la poussière de ces disparus, qui, dans leur langage muet, semblaient le remercier.
On venait l'avertir:
— Monsieur est servi.
COnRUPTHICK 1
Jean retrouvait, à lable, Julie, belle et parée, voluptueuse et amusante ; c'était alors des effusions de tendresse, où sa nature féminisée en volupté se fondait ineHablement. (JueUiues jours s'écoulôrent ainsi. Déjà, madame Linguet était établie en son chez elle, comme si elle y avait toujours vécu, tandis que Jean continuait son travail d'installation, interrompu par trop de rêveries.
Maintenant, au grand jour, le désordre se remettait dans les livres, parmi les manuscrits tirés de leurs boîtes. Semblables à d'inquiets vagabonds, les uns empiétaient sur les autres. Tel, qui aurait dû demeurer au sommet d'une pile de livres, s'écroulait malicieusement sur la colonne suivante, entraînant ses voisins, occasionnant une débandade. La nécessité s'imposait de faire rentrer les déserteurs dans leurs cadres. Cela irritait les nerfs de Jean, les nerfs tendus par la volupté, et troublait le cerveau surexcité par les nuits chaudes.
Ah ! il n'avait plus désormais le calme de ses années chastes et solitaires: Tamour l'avait rendu fébrile. Bientôt ce fut avec une vive impatience qu'il fit défiler notes, manuscrits et bouquins, les poussant, les bousculant, s'exaspérant qu'une Étude des religions Indoues coudoyât un Essai sur les enfants natii^ rels, comme si, dans une retraite désordonnée, un général apercevait quelques fantassins,
loO GORRUPT!\ICE
montés sur des chevaux, se mêler à une foule de hussards qui iraient à pied.
L'armée des documents ne lui obéissait donc plus, avec la même aisance? Autrefois, sur un simple signe, ils manœuvraient ; maintenant, pour les dominer, la roideur devenait nécessaire. Sa mémoire jadis si présente, qui permettait à Jean de reconnaître à leur uniforme, les soldats de son labeur : ici une couverturv3 bleue avec un titre énigmatique, là un3 croix double sur un paquet de notes, plus loin un signet vert marquant une page sur laquelle un renvoi, autrefois clair, mais devenu cabalistiquement hiéroglyphique, sejiblait indiquer une corrélation avec quelque autra portion de l'œuvre... décidémint sa mémoire hésitait, et devant cette confusion Jean s'irritait sans mesure, perdant des heures.
A la fin, il résolut de prendre un aide, de jeter, non pas au hasard ni pêle-mêle, ce contingent d'études dans la bibliothèque pareille à un camp retranché, mais de les placer dans un ordre vague d'abord, quitte à revenir plus tard, afin d'organiser savamment l'ensemble et le détail, selon les règles strictes de la discipline intellectuelle.
Sa femme s'étonnait de toutes ces lenteurs.
— Voilà déjà quinze jours !...
— Ma chère amie, répondait-il, vous ignorez peut-être que cela représente quinze ans d'études, et qu'il en doit sortir, quoi qu'en ait
pu penser roiiclo Silvain, I(; livre coiicliiaiiL, (pli, je l'espère, mettra fin aux vaines quei'elles d'école, aux procédés enipir-icpieuient politiques.
Julie le regardait alors silencieusement, se demandant, en elle-même, si Ion vieillirait ainsi à la recherche d'une incertaine pierre philosophale.
Mais elle savait parfaitement où elle désirait parvenir et mettait quelque patience au service de son ambition. D'ailleurs, au fond, elle admirait encore son mari, assez pour supporter ces manifestations singulières, incomprises d'elle. Il demeurait toujours beau, plus peut-être qu'auparavant aux yeux de sa femme, car la passion avait mis un ton chaud sur la froideur ascétique de ce visage correct. Et puis, la voix vibrante, l'éloquence élevée, et chaude, restaient toujours les dons suprêmes de Jean. On pouvait bien supporter quelque temps sa manie philosophante, dernier écho des années de solitude , mais que la vie parisienne transformerait en source féconde, en talent utile, qui sait même? en génie politique.
Les fortes études rendent très grands, à la condition qu'on les abandonne, qu'on ne reste pas écolier perpétuel, quand on doit faire œuvre d'homme.
Ainsi raisonnait intimement madame Linguet, sans que rien décelât cette pensée, ni dans ses grands yeux amoureux, ni dans son sourire tendre, moins encore dans ses paro-
les, qui, pareilles à un chant, berçaient la fébrilité de ce mari, demeuré l'amant brillant aux heures d'alcôve.
Du reste, ayant beaucoup vécu de la vie extérieure,elle se sentait une expériencequece reclus delà vie intérieure ne pouvait point connaître, et se promettait bien, doucement, tendrement, mais fermement, de la faire valoir au moment nécessaire. Elle méprisait en lui son ignorance du monde, surtout son incomparable loyauté, et sa franchise, taxées de naïveté. Malgré ces réserves, la conclusion ne variait pas : Jean possède tout ce qui ne s'acquiert pas, or ce qui lui manque, non seulement peut s'acquérir, mais, comme je le lui apporte, il n'aqu'à.tendre la main.
Sans que Linguet, plus perspicace dans le domaine historique ou économique, que dans les petites intrigues de la vie, s'en doutât, c'était un duel qui s'engageait dès lors entre sa femme et lui, un duel discourtois, où il allait les yeux bandés, et sans armes, contre une adversaire clairvoyante, munie de la beauté, de la passion, de l'astuce féminine.
Pendant quelques mois, Julie se contenta d'observer son mari. Jean s'enfermait volontiers dans le cabinet de travail, et y demeurait des heures. Lorsqu'elle allait l'y surprendre, elle le trouvait parfois courbé sur son bureau, couvrant des feuillets d'une écriture rapide, tandis que de gros livres ouverts l'en-
GORRUPTHICK !•>•>
touraieni, mais plus souvent, il ôlail étendu sur sou ilivan, fumiut des cigarettes. D'ailleurs, il la priait doucement, au bout do qnel- (|ues minutes, lorsque le |)rétexte qui Tavait amenée n'avait plus de raison d'être, de le laisser seul au travail.
Il de^cen lait à The iro des repa^, avec une mine préoccupée, qui sembliiit maussade ; si elle lui en faisait robservation, il s'elTorciit de sourire, et de se remettre au plan d'une conversation amicaleaient familière, évitant de parler de <r ses travaux, d
Ils allaient au théâtre ou dans le monde, et là, une invincible taciturnité saisissait Jean ; tandis que sa femme brillait comme un météore plein de bruit et d'agitation, lui, s'ac>:olant au chambranle d'une porté, demeurait froid et vague.
Par moment, madame Linguet se demandait si elle ne s'était pas trompée sur le compte de cet homme fermé comme une cassette, en laquelle n'aurait existé que le vide. Mais, soudain, au détour d'une conversation quelconque, Jean émettait des aphorismes, qui étonnaient par leur précision et leur profondeur; môme en certaines occasions, il donnait la bride à son éloquence, et chaque fois, il l'emportait dans la discussion, semant desaperçus brillants, des analogies inattendues, une érudition souple et fine, sur la banalité des arguments produits par ses adversaires.
Lorsque sa fille « mademoiselle Marguerite » sortait du couvent, et venait s'asseoir à table entre eux deux, Julie trouvait je ne sais quoi de niais, do puérilem 3nt camarade dans la façon dont son mari jouait avec cette fillette; cela lui était insurportable de voir des tendresses de jeune maman, des bébêtises de nourrice, dans la bouche de ce proconsul. Elle en devenait maussade, s'irritait. Mais, soudain, à propos d'une question posée par l'enfant, Jean ^'échauffait, montait d'un ton ou deux, et tout en restant compréhensible à ce cerveau à peine forjné, savait mettre un lyrisme large sur des explications extrêmement précises, et scientifiques.
Alors, à voir ainsi rapidement cet homme, qu'elle dominait, passer de la niaiserie la plus bourgeoise à de hautes spéculations, sans effort, et cela, non point pour elle, Julie, mais pour cette morveuse de Marguerite, une inexplicable jalousie mordait son cœur, et madame Linguet, qui décidément n'aimait point sa fille, mettait le holà, renvoyant l'enfant à ses jouets, ou à sa tapisserie.
Ce fut même à l'occasion de Marguerite qu'eut lieu la première querelle de ménage entre Jean et Julie. Pour une faute insignifiante, l'enfant avait été trop sévèrement punie, et Jean, au nom d'un sentiment de justice dont il ne fut pas maître, intervint. Cette prise d'autorité eut le don de déplaire outre mesure à Julie,
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quideviiil ir<)ni(|Lie et ci'uelle datir^ la riposKî. Jean d'abord se tut. Mais lorsqu'ils furent seuls, le mari outre des réponses de sa femme, s'échappa contre elle en une inattendue diatribe, admirable d'enlrain et do férocité, qui lit fi'émir Julie, 'et, cho^e singulièn,', la charma en même temps.
...Ainsi, elle apercevait, à travers le rêveur somnambule qu'était son mari, un violent contenu, qui, déchaîné, briserait tout. Cela indi- ([uait pour l'avenir un maître dans n'importe quel genre d'éloquence, un caractère capable d'énergie, si une cause en valait la peine.
Mais, pour l'instant, elle eut peur de cette violence insolite, et se hâta de faire une soumission hypocrite. D'ailleurs, la nuit lui* apportait d'autres armes de réconciliation, et de domination ; car l'amour physique prenait de plus en plus une large place dans la vie de Jean.
Celle qui paya les frais de la guerre, ce fut Marguerite ; l'enfant sentit plus lourde peser sur elle l'hostilité de sa mère, à ce point que désormais elle préféra le couvent à cette maison, où par une anomalie étrange, c'était soU beau-père, son « parâtre i>, comme disait Linguet en belle humeur, € Papa Jean » ou plutôt « Pajean y> ainsi que l'appelait Marguerite, qui lui servait d'allié, tandis que Madame Linguet disait à son mari :
— Si VOUS soutenez ceLte gamine, qui est déjà mauvaise, vous la rendrez exécrable.
Dès lors, Julie s'efforça de maintenir sa fille à peu près invisible pour Jean, qui préoccupé et retombé dans son somnambulisme habituel, n'y prit point garde.
Là-haut, dans cet atelier encombre de livres, le philosophe féminisé par l'amour soutenait une lutte violente mais inutile, contre cet amas de notes, de manuscrits, de documents, amas rebelle, indiscipliné, qu'il ne parvenait pas à rallier. C'était un labeur acharné, dont les résultats étaient médiocres. Il se surmenait et n'aboutissait pas. On eût dit que l'cdifice rêvé fût une Babel où les pierres refusaient de s'entendre. Toutes avaient une valeur propre, lorsque leur maître les examinait Fune après l'autre, et dès qu'il voulait les lier, c'était un écroulement. Quelque chose lui manquait, il ne savait pas quoi, destiné à cimenter son œuvre, qui, ainsi éparse, ne constituait pas une bâtisse présentable.
Ah! le livre, le maître livre! sa volonté se tendait à le créer; d^'autant plus qu'il le devinait là, s'agitant dans les ténèbres, ne demandant qu'à naître. Puis, au moment de l'enfanttement, tout semblait s'éparpiller en brochures quelconques, en rapports, en résumés. Oui! vingt, trente brochures, cent, cent cinquante rapports, des milliers de résumés ! Pas le livre I
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Toujours la fable de la montagne en travail qui accouche (ruue souris.
Des heures entière, il do neurait là, obstiné tour à tour et découraj;é, usant son sang, ses nerfs et son cerveau dans la fatigue.
Lorsque sa femme, si précise, réahste pratique, lui de nandait doucement: — Oà en es-tu de tes travaux? Vas-tu faire paraître un volume?— il s'irritait, etdevenait maussade. Cependant il ne trouvait rien à répondre, tant cette si légitime observ ition coacorddt avec ses réflexions personnelles, attristées.
Elle, très doace, mais attentive à ces symptômes, répétait:
— On l'attend ce Livre ! L'autre jour, ciiez madame Raml)erli, on en parlait.
Ces soirs-là, il refusait de sortir, courant s'enfermer dans sa bibliothèque, pétrissant et repétrissant durant la nuit entière la gigantesque et rebelle matière, l'énorme synthèse qui retombait en pâte informe.
Quand, au petit jour, il so glissait dans la c'iambre demeurée coaiaiune, dans le lit auprès de Julie, celle-ci murmurait :
— Ca avance- t-il, mon chéri ?
Et c'était navrant, cette interrogation de la Réalité s'adressant au Rêve. Lui, demeurait sa is réponse, ne trouvant même plus les balbutiantes excuses que les dénicheurs d'étoiles, revenant bredouilles, savent donner aux chasseurs de lapins terrestres et joyeux.
Mais la hâte fébrile, que pour obéir aux injonctions indirectes, si nettes, de sa femme, Jean apportait dans un travail de ce genre, nuisait même aux choses antérieurement acquises^ comme si un ouvrier pressé brisait une corniche délicate en la maniant brusquement. La synthèse désirée, loin d'approcher, avait Tair de subir un indéfini recul. Ce besoin de terminer quand même, avant l'heure fixée par la logique profonde de Toeuvre en formation, ressemblait à des pratiques abortives. Oubliait-il, lui le savant, que les enfants sortent du ventre de leur mère à neuf mois, et que vers six mois ce sont encore des fœtus ? Il ne songeait donc plus que jadis, au départ de sa carrière, il n'avait pas prévu que son Livre magistral pût être accompli avant quelques vingt années de labeur ! Il voulait maintenant, usant du forceps, le tirer à la lumière violemment. Il avait perdu son chronomètre scientifique, et s'en allait ignorant les heures, dépensant sa vie à presser la marche du Temps, qu'on ne fait pas plus se précipiter qu'on ne l'arrête, et qui au contraire paraît s'attarder quand on le pousse.
Mais Jean, fébrilisé par la passion, névrosé d'amour, avait perdu l'équilibre; rebellé contre son impuissance, il se talonnait au travail, sentant peser sur lui l'interrogation insistante do sa femme ;
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— Ça avan«^e-l-il ? Où en est ton livre? oa rattend !
S'en prendre à elle ? il n'osait pas. Cependant un matin, il ép'^o;r a coiaiiie un craquemont dans le cervelet ; quelque chose se démantibulait dans la boîte crânienne.
Une sulTocation le prenait, en mùme temps qu'une bizarre irritation nerveuse rem[)ècliait de demeurer en place. La terreur de la folie possible cnvahil Jean Linguet.
A cette découverte, Torgueil natif qui soutenait encore le philosophe, dégringola subitement. Pareil à un homme monté sur des échasses, et qui sentirait le bois se briser sous lui, il perdit toute confia^nce du premier coup.
Le génie, se disait-il, est si proche voisin de la folie! La science actuelle catalogue avec une si évidente complaisance les grands inventeurs à coté des grands aliénés, les superbes magiciens de ridéal en face des idiots les plus invétérés,, et les englobe sous le même titre : dégénérés! 11 est vrai que par condescendance, les aliénistes appellent dégénérés supérieurs ceux qui réussissent dans les lettres, les arls et les hautes études, et dégénérés inférieurs, la masse obscure et inféconde des ratés de la raison, oui; mais l'espace réservé entre ces deux castes est si mince; on peut si aisément sauter de l'une à l'autre, par un effort maladroit, à cause d'une fatigue inattendue, parce que l'on a introduit dans son domaine cérébral
une passion adverse ou simplement inutile, parce que ceci, parce que cela, ou encore cette telle petite rhose... Misère de misère J La Folie!!
Décidément, Jean Linguet se sentait ébranlé sur le vain piédestal, où la foi de l'oncle Silvain, et son propre orgueil l'avaient juché.
Que faire pour échapper à Tobsession subite de cette possible démence!... Chercher un conseil d'ami...
Le souvenir de Pierre Doulx lui revint alors. Oui, aller trouver le savant modeste, le bon gouailleur, et se poser devant lui, comme on le fait devant un appareil sensible, thermomètre ou baromètre, afin de, savoir au juste quel é liage marquent le cerveau quicraque, lesnerfs qui se tordent, la machine humaine qui se débat.
Ce fut un douloureux pèlerinage. Tout en se dirigeant vers le lointain Panthéon, Jean, qui avait voulu marcher pour réagir contre la torpeur insolite, et la terreur indicible qui le tenaient, monologuait, faisant se retourner les passants. Et plus sa pensée s'appesantissait sur son propre désordre, plus le désordre troublait sa pensée.
Vers le Palais-Bourbon, sous un gai soleil, les députés entraient, portant avec une gravité d'un haut comique les destinées des Lois dans des serviettes, sous le bras. Des faces de notaires ratés, de médecins de canton indiciblement
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nuls, dos lèvres prêtes aux paroles vides, une humanité de j^rossj caisse ou de tambour de basijue, de grelots et de tam tam, des riens sonores, cervelles absentes, cœurs morts, bouches pleines de bruit, d'un bruit joyeux et redondant ; une procession de fadaises contentes de leur sort, étalant l'incompétence navrante des quelques milliers d'électeurs, qui fournissent à ces acéphales l'auréole momentanée d'une souveraineté éphémère.
Les contemplant un instant, Jean Linguet, en proie à son trouble intérieur, bourrelé de terreurs vagues, dégringolé de ses étoiles de iiloire :
— Oui, s'écria-t-il, ceux-là sont heureux qui ne cherchent pas une grande idée, fîère et large, mais vivent au jour le jour sur des rogatons de pensées dont ils sont fiers, et qui ne les fatiguent guère. Oui, ceux-là sont heureux, de viser l'actualité, et non l'éternité, de se promener à travers des contingences, loin de tout absolu, et de nier les symboles et les principes qu'ils n'entendent plus, au profit des marchandages du moment, et dis petits préjugés de comités; ils ne rêvent point de lingot énorme, mais de billion, et quand ils entendent sonner dans leurs bouches la menue monnaie des niaiseries qu'ils versent dans nos oreilles, ils ne se demandent pas si c'est de l'or ou du plomb, pourvu que leur public niais accepte leurs pièces fausses. Ah I ils sont heureux I
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rien ne les gêne dans leur course de la naissance à la mort, ce sont des voyageurs sans bagage qui passent partout et que n'inquiètent jamais les douanes intellectuelles...
Jean divaguait ainsi, laissant s'exhaler, en phrases redondantes, le prodigieux désespoir de sa chute soudaine. Malgré lui, il se sentait attiré vers ce repos du crâne au milieu du tourbillon des paroles. Voit-on beaucoup de députés, de ministres ou de sénateurs choir dans une folie intellectuelle? Non! ils vivent, médiocres, oubliant de laisser à la postérité une portion d'eux-mêmes. Ils meurent tout entiers, mais ils ont entièrement vécu. Quel destin est-ce donc de travailler, inutilement peutêtre, avec mille chances d'erreur, avec des tremblements de démence, au profit d'une humanité future, lorsque la présente humanité, celle qui vous coudoie, se contente, pour vous acclamer, de quelques lieux communs toujours les mêmes, vides et retentissants qui servent de pâture aux vastes oreilles de l'Anerie générale. Pourquoi inventer des chemins de fer électriques, pour des gens à qui la diligence suffit, et qui sont satisfaits d'entendre le cocher crier : hop-hop, hue ! dia ! tandis que l'attelage ne marche ni plus ni moins, et que le cheval de droite ne se presse pas plus que celui de gauche, et que celui du centre se laisse porter à l'allure de ses deux compagnons.
coniii l' rit ici; iliU
Allons ! hue I pour les belles idées ! hue donc, rosses d'idées!.... Quelle erreur! les belles idées se cabrent au bord de la route, sous le fouet du novateur, et crac, rentraînent dans le {Drécipice de droite ou de gauche, tandis que l'Anerie générale pour laquelle on s'est rompu le col, s'écrie : Dieu ! quel imbécile î
— Oui, oui, concluait Jean, Funtenelle Ta dit : Si vous avez les mains pleines de vérités, fermez les poings. Eux, ceux-là du Palais- Rourbon n'ont môme pas cette peine à prendre, leurs mains sont vides, et c'est pourquoi ils sont heureux.
Pierre Doulx reçut Jean Linguet dans son laboratoire, où, aidé de quelques élèves, il achevait les épreuves et expérimentations d'une découverte importante. Il fit entrer son ami dans une sorte de cabinet que les cornues, les éprouvettes et les syphons ornaient sobrement, tandis que des taches variées, livides ou rougeâtres, dessinaient des arabesques sur une table encombrée de papiers; une odeur forte d'essences diverses, mêlées ensemble, planait.
Dès que Jean eut confié son trouble à Pierre Doulx, celui-ci vivement :
— C'est ça ! la femme! dit-il, pardi, la femme ! Tu as pris une femme qui te domine de toiît son sexe épouvantablement despotique, et vainement tu luttes. Tu es pincé. Te voilà féminisé, émasculé, incapable d'atteindre le
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haut domaine mental, de concevoir, de procréer. C'est fini, n'essaie pas de lutter.
— Mais, interrompait Jean Linguet...
— Inutile, reprit Pierre, inutile de se butter. Tu peux être un artiste^ amoureux des formes et des couleurs, mais le domaine de l'idée pure t'est interdit. Tu seras foudroyé, si tu essaies d'y pénétrer. Laisse donc à d'autres, aux vrais mâles, le labeur que tu avais assumé, et rentre dans la foule élégante et bariolée des amoureux qui vivent comme tout le monde, sans souci des synthèses obstuses, et des arcanes invincibles.
Puis, voyant l'air déconfit de Jean, Pierre reprit : Consulte le professeur Alcot, il ne te rendra pas ce que tu as perdu,' c'est-à-dire ta personnalité, mais il te donnera le moyen d'en conserver les débris, qui, ma foi, sont encore, très sortables.
— Tu me railles ! dit amèrement Jean Linguet.
— Je te plains un peu maintenant ; mais je t'assure que ta vie ayant bifurqué, je ne vois pas ce que tu aurais de mieux à faire, sinon de suivre ta nouvelle route, sans t'obstiner con tre les décrets de la Destinée.... di la Destinée que tu t'es faite.
Au sortir de cet entretien, Jean Linguet, quoique froissé du ton de Pierre, ne pouvait s'empêcher de lui donner raison. L'ancien Jean, le pur philosophe qui se débattait encore dans
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le dédoublement de ^on être, concluait de môme.
Dès le lendemain, le professeur Alcot ce grand spécialiste des maladies nerveuses, l'ut mandé par Jean, qui dut faire une confe?ision minutieusement détaillée sur l'emploi de ses jours, et même de ses nuits.
Le docteur conclut à un surmenage à la fois intellectuel et physique, avec complications morales.
— L'homme qui vit par le cerveau doit redouter Vénus, qui lui apporte en même temps la faiblesse nerveuse et le spleen. Il faut savoir choisir : un gars robuste et ttupide, un mondain se nourrissant fortement et ne pensant pas, même un artiste paresseux qui vit dans les rêves et ne réalise que rarement son idéal, même un homme d'affaires dont les jambes agissent plus que le cerveau, même un avocat, un notaire, un médecin qui n'inventent plus et se contentent de vivre, sur les inventions des autres contenues dans leur mémoire, surtout s'ils savent arrêter le labeur aux heures diurnes, conservent le droit d'être, la nuit, des maies distingués. Mais un intellectuel pur, un homme qui veut créer, qui cherche à tirer de son cerveau des amas d'idées, et, par là même, dépense sa fibre nerveuse en un travail acharné doit redouter les pièges nocturnes. Surtout... surtout, permettez-moi de vous le dire, si la stérilité laisse le.... l'ennemi libre,
VOUS m'entendez. Pas de fécondation, pas de maternité, donc pas d'entractes. Aussi, quittez votre bibliothèque, ou quittez votre alcôve, voilà pour le dilemme dePavenir. Quant au présent, supprimez tout travail, et mettez-vous au vert. Soyez végétal et animal, vous vous referez. Tenez ! juillet approche, fuyez vers rOcéan... vous reviendrez, apte à décider ensuite de ce qu'il vous convient de faire.
Lorsque madame Linguet eut compris à travers les explications de Jean, et du cher maître Alcot, que cet atelier bibliothèque non seulement lui ravissait, par l'immobilisation de la valeur intellectuelle de son philosophe, l'espoir ambitieux, mais aussi, par une concurrence cérébralo-méduUaire, allait lui en-lever l'amoureux qu'elle aimait, elle eût voulu, à la façon d'Omar, brûler tous ces livres alexandrins. Aussi accepta-t-elle avec joie l'idée d'un voyage.
Or, comme elle se sentait obligée d'emmener sa fille jMarguerite, qui croissait vraiment avec persistance et même exagération, elle ne voulut pas promener cet extrait de naissance compromettant sur des plages trop connues, et choisit une station modeste, ce qui remplit d'aise Jean et aussi Marguerite.
Car le c parâtre d décidé à suivre les conseils du docteur, trouva en sa petite belle-fille une compagne, ou plutôt un véritable compagnon d'excursion et de promenades botaniques,
GORr\UPTRlGE 173
et une élève qui intéressait son cerveau sans le fatip:uer.
Julie, |)oa amusée de cet exil, soupirait aprrs un prompt retour vers Paris. Pour s'occuper durant les loni^'ues heures d'ennui, elle maiîhinait son plan définitif d'existence. Plus d'errements philosophiques, plus d'idéal inutile; mais une voie droite et capitolienne vers les succès pratiques : la députation, le ministère. Elle entrevoyait ces triomphes futurs, et cela donnait à sa résignation momentanée une apparence bienveillante.
Pour la première fois, Marguerite, qui entrait dans cet âge ingrat ou l'âme va plus vite que le corps, eut des larmes à son départ pour le couvent. Elle exigea même, devenue enfant gâtée, que Pajean l'accompagnât jusqu'au parloir, et qu'il lui fit le serment de la venir voir. Il le promit vaguement comme on fait aux babys qu'on ne voit pas grandis et qu'on traite longtemps en simples poupées, alors que déjà la puberté commence à poindre dans les yeux et dans le cœur.
Dès le lendemain du retour à Paris, Julie
voulut avoir avec son mari un sérieux conciliabule.
Il ne s'agissait plus d'enfantillages, d'une part — ô Marguerite !... de trop hautes, visées d'autre part — oh î la bibliothèque !.. Jean avait pu, à loisir, naïvement jouir de la vie au bord de la mer, et se refaire une admirable vigueur. Parfaitement. L'important était de profiter de cette expérience acquise, afin de ne pas continuer à se surmener inutilement.
Jean avait, dès le début de cette homélie, pris une pose résignée. Sa force physique revenue lui avait rendu l'orgueil.
Sans avoir Tair de tenir compte de cette attitude, Julie poursuivait imperturbablement.
Elle aimait son mari; elle le voulait grand, haut, puissant, ayant conquis enfin la place que lui assignait son incontestable talent, ses fières études, sa vigueur de parole. Or, la vie était courte; le temps perdu ne se rattrapait point....
Elle allait ainsi, maniant les aphorismes, devant son mari toujours impassible.
Enfin, démasquant ses batteries, voici ce qu'elle voulait : ayant entassé plus d'éléments que la plupart de ses concitoyens, il se devait à cette masse populaire, pour laquelle il avait tantlabeuré; dès lors, laissant un peu la théorie pour la pratique, la connaissance égoïste pour la divulgation, Jean pouvait devenir dé-
connupTRiGE \TÔ
puté,piiis ministre, afin de soumettre à répreuve des événements ses plans de réforme.
Alors, Jean se récria. Il entrevoyait une plus sérieuse betogne à accomplir (jue colle qui incombe aux législateurs. Son rôle s'élevait plus haut, il saurait être l'éducateur des éducateurs du Peuple.
Madame Linguet se contenta de répondre :
— Réfléchis bien à ce que je viens te dire, mon cher Jean. Tu ne peux pas soupçonner ma tendresse, n'est-ce pas ? eh bien, jepossède quelque expérience de la vie, tôt ou tard, j'espère que ce sera bientôt, tu reconnaîtras que j'ai raison. Ce travail acharné te détruit sans profit pour personne, au détriment môme de notre amour, ajouta-t-elle avec un sourire intentionnel. Réfléchis bien, et juge enta haute sagesse.
— Je vais terminer ce Livre, dit Jean avec fermeté. Ensuite, nous verrons.
Dès lors ce fut entre les deux époux, une lutte sourde. Jean s'enfermait dans son cabinet de laljcur, sa femme allait dans le monde. Le soir ne les réunissait plus comme autrefois. Jean se fit dresser un lit de sous-lieutenant dans une pièce attenant à l'atelier. Se rencontrant seulement à l'heure des repas, ils se parlaient de choses indifférentes, et, si parfois la conversation tournait vers la tendresse ancienne, ils refoulaient obstinément l'élan qui les poussait l'un vers l'autre.
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Elle jouait son vatout contre cette abominable bibliothèque, contre ces vieux bouquins, contre ce qu'elle appelait un ensevelissement volontaire. Et, lorsque le hasard de ses promenades la faisait passer en voiture devant le Palais-Bourbon, elle avait un petit frémissement et disait : C'est là ! là qu'il faut aller, en triomphe !
Aveugle et sourd, Jean, s'acharnait à parachever rapidement au moins une partie de son œuvre, se promettant une revanche éclatante sur sa femme, une revanche de gloire et d'amour, pour le jour de l'apparition. Oh! il ne cherchait pas à condenser l'ensemble, non; mais seulement à mettre en lumière une partie, de façon à pouvoir dire : D'après ce mor-^ ceau d'architecture, ce simple détail, jugez la valeur du monument.
Elle s'effrayait bien un peu de cette obstination; mais elle attendait le résultat négatif ou affirmatif de cet effort, tout en ménageant d'avance les moyens de parvenir rapidement au but, lorsque l'heure delà réconciliation qu'elle savait tenir sur ses lèvres, aurait sonné.
Elle n'ignorait pas que le vieux Survallon député du Périgord était sur le point de laisser un siège vacant: son état donnait <c les plus vives inquiétudes ». C'était une affaire de quelques mois au plus; la paralysie clouait cet homme sur son lit, et ne lui permettait point de se choisir un successeur.
Avec adressti, Jiili(i s'informait clo l'état (le Topinioii dans le pays périgouniin ; elle apprenait le nom des chels de clan, de ceux qui manipulent les élections. Elle rendait, par Tintermédiaire de madame Ramberti, toutes sortes de services aux compatriotes de son mari, et cela au nom de Jean Linguet, préparant ainsi une popularité à sa candidature. Elle mit dans la confidence quelques amis : un directeur du ministère des travaux Publics, plusieurs députes, des sénateurs, les amenant a s'intéresser vivement à sa propre ambition. •
Le philosophe obstiné, lui, travaillait comme un forçat, de telle manière qu'un manuscrit pût porter le mot « fin », et être remis à l'imprimerie. Tout plein encore de cet effort, et dans la joie d'une œuvre accomplie, il se dérida:
— Vous verrez, ma chère Julie, cet opuscule.
— Avec le plus grand plaisir, mon ami, répondit-elle.
Seulement, la parisienne ajouta que « l'ami » avait besoin de mouvement et de vie vivante, après cet excès de solitude parmi ces choses mortes, et lui déclara qu'elle était décidée à donner un dîner hebdomadaire à des hommes politiques, des savants, des artistes, des gens de lettres.
— Je veux créer, moi aussi, un salon. C'est bien justice, ajouta-t-elle à voix basse, d'une façon tendre, puisque je n'ai presque plus de mari.
Lui, plein de rallégresse qu'on éprouve à s'être débarrassé d'un fardeau, et, redevenu l'écolier en vacance, saisit cette invite.
— Je n'ai pas fini l'œuvre, dit-il ; mais j'ai la conscience plus à l'aise^ sachant qu'une parcelle au moins de mes idées se formule lypographiqnement, et se revêt d'un vêtement éternel. J'ai été à la peine, ne serai-je point au plaisir ?
Elle sourit à cette prière. Il était donc à moitié vaincu ! Pour le vaincre tout à fait, elle lui « pardonna d puisque les femmes <r pardonnent i>, c'est leur forniule, qu'elles aient eu tort ou raison.
Pour son premier grand dîner, Julie avait invité adroitement Gourliac, ce petit secrétaire qui lui avait fait la cour autrefois, et aussi l'insupportable Gagera, dont Tesprit de contradiction était célèbre, et aurait mis hors de lui-même l'impassible Epictète en personne. Il contredisait d'une voix criarde, avec persistance, ébauchant des sophismes auxquels son bagout donnait une apparence de vie. Jacques Mareuil devait être naturellement de ce dîner, pour y apporter un parfum de boulevard.
Lui, l'intime ami de Jean, devint le confident de Julie. Que voulait-elle en somme ? Débarrasser son mari d'une étude sans résultat, d'un labeur funeste à la santé de son esprit, à la solidité de son corps. Afm de donner à son activité un élément, elle souhaitait qu'il se
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laiiràt <la:i> la politique pratique, et mit ses hautes facultés au service de son pays. Il y a trop <r d'imbéciles i> dans la carrière, raison de plus pour qu'un homme supérieur s'en empare.
— N'est-ce pas, monsieur Mareuil? ajoutait Julie.
Jacques souligna « imbéciles. j> Julie continuait :
— Mon mari vient de terminer enfin une brochure. Dieu sait ce que cela lui a coûté de nuits blanches !...
— Bon ! pensa Jacques, ça ne lui va guère, les nuits blanches de Jean !
— Je désire, poursuivait madame Linguet, qu'il se dépense à quelque œuvre pratique. Or il s'y refuse ! Mais écoutez-moi bien, mon cher ami, Jean possède une qualité maîtresse par où nous pouvons le prendre : il est éloquent, n'est-ce pas ?
— Oui, énormément.
— Eh bien, je veux lui créer un auditoire qui le force à sortir de son mutisme de philosophe acharné, pour entrer dans son rôle d'orateur. J'invite le terrible Gagère comme un appeau. Il criera — j'en ai mal à la tête rien que d'y songer — mais cela finira par forcer le tempérament de Jean à se donner de l'air. M'aiderez-vous à cela?
— Parfaitement, dit Jacques. Nous allons faire de la suggestion par le contraste. C'est
amusant. D'ailleurs. Jean ne peut qu'en sortir à son honneur.
— Certes oui. Quant à la conclusion.... quant aux actes futurs à tirer de cette suggestion, je m'en charge.
— Eh, voilà ! pensa Jacques, les nuits noires!
— Vous me garderez le secret de cette petite conspiration, je vous en prie.
— Je suis votre allié, madame, avait répondu Jacques, qui jamais n'avait trahi la parole donnée à une femme, tant qu'elle était seulement son amie.
En s'en allant, le boulevardier trouvait cette entreprise amusante. Il se souvenait, comme analogie, d'un soir où le fantaisiste poète Lynar, très sombre, l'avait entraîné dans un bal masqué de second ordre, où le rimeur espérait noyer sa mélancolie passagère. La mélancolie n'avait pas voulu passer, et Lynar en était devenu enragé de misantropie. Or, à cet instant, un pierrot, fortement <r' allumé d entra, en dansant, criant à lue-tête dans ses mains, ouvertes sur sa bouche en forme de cornet acoustique : € Ohé! les autres! eh! ohé! ^ Un projet infernal germa aus^sitôt dans le cerveau de Lynar : s'approchant du pierrot, il lui dit d'une voix basse et concentrée : « Tu n'as pas l'air gai ce soir, mon pauvre Pierrot! » L'autre, surpris d'abord, s'indigna ensuite : « Moi, pas gai! allons donc !» et il reprit de plus belle son cri :
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€ Ohé ! la coterie ! ohé ! olié ! d Mais Lynar avait déjà prié Jacques Mareuil de se croiser avec le Pierrot, et de lui insuffler la phrase: « Tu es triste, mon ami, vraiment triste, ce soir! j> A cette seconde attaque, l'homme gai s'était senti ébranler dans sa conviction, il déclara, mais d'un Ion moins net : « Moi triste! vous vous fichez de moi? » et il réj)rit son cri joyeux, pourtant très atténué : «Ohé! la coterie! eh ! ohé !" d Lynar n'avait point perdu son temps, et recrutait dans le bal les amis et les connaissances, des rapins, des petites femmes, voire les garçons de café ; chacun et chacune, lorsque le Pierrot passait, lui adressait le même compliment de condoléance : <r Qu'as-tu donc. Pierrot ? tu n'es pas gai, ce soir ? )> Si bien que le pauvre diable sentait s'envoler les fumées de son ivresse, se dissiper sa gaieté, et que son cri : « Ohé ! i> n'était plus qu'un murmure, une façon de garder la contenance possible, dans ce désastre. Enfin le Pierrot, assombri définitivement, s'assit à une table. Lorsque le garçon conspirateur lui eût dit : c Vous n'êtes pas gai, ce soir, monsieur Pierrot ! d il ne trouva rien autre à répondre sinon, avec brusquerie : (L Aussi j'vas m'coucher ! » Là, Tattendait encore le féroce Lynar. La préposée au vestiaire interpella l'infortuné Pierrot : <r Vous faites bien de vous retirer, vous n'avez pas Tair gai t. Même le cocher du fiacre où il monta, stylé par le poète mystificateur qui avait suivi sa vic-
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time, dit en prenant l'adresse : c Vous n*êtes pas gai, bourgeois, ça se voit d. L'autre avait déjà des larmes aux yeux, se rappelant sans doute quelque parent chéri — hélas ! perdu ! — ou les tromperies de sa première maîtresse
Jacques songeait que, par une suge^eslion analogue, sinon aussi cruelle, on allait dire à Jean : c Vous êtes éloquent ! Vous êtes éloquent ! > puis : « Vous serez député ! député ! député ! y> ensuite : « Sois ministre ! sois ministre ! sois ministre ! * et qu'il serait tout cela, grâce à une maligne parisienne, qui voulait jouer les lady Macbeth, moins le crime... ou peut-être avec le crime!...
— Ma foi ! concluait Jacques, il ne sera pas malheureux. Je consentirais bien à devenir ministre pour obtenir de cette charmeresse.... Hé! hé!.... Malheureusement! ce n'est pas moi qui passerai les belles nuits noires !
Quant à la doctrine pure, à la haute politique, Jacques Mareuil s'en inquiétait peu, appartenant à l'école si nombreuse des <r Çamestégalistes d, laquelle, fatiguée d'avoir vu trop de choses, demande simplement à la vie présente bon logis, bon gîte et le reste, sans souci aucun ni du passé, ni de l'avenir. École aimable d'ailleurs, malgré son égoïsme, secte qui tient pour ancêtre le vieux Montaigne, lequel après avoir écrit : « Que sais-je ? y> ajoutait : d Quel commode^oreiller que le doute
j)oiir ime tête bien faite ! > mais école d'aveugles en même temps, les pires des aveugles, ceiix qui ne veulent rien voir.
Il ne semblait pas que ce scepticisme dût avoir prise sur la philosophie de Jean, mais le scepticisme est comme un acide violent sous une apparence de liquide inoffensif, un acide couleur d'eau, capable pourtant de dévorer le 1er et de dissoudre le diamant. C'était Je cette scientifique (açon que Pierre Doulx, un peu prud'hommesque au dire de Jacques, essayait de définir le boulevardier insouciant.
On aimait, quand même, Jacques Mareuil, pour sa bonne grâce nonchalante, pour sa franchise, qui n'était parfois qu'un cynisme exubérant.
Le dîner de la conspiration fut tel que l'avait rêvé Julie.
Jacques, faisant le jeu, émoustilla Gagère; celui-ci s'emballa vite dans un paradoxe sur un sujet, qui lui était parfaitement inconnu, comme presque tous les sujets d'ailleurs, et saupoudra d'un bagout imagé, parfois spirituel, sa remarquable incompétence.
Jacques disait de lui mezza voce, à madame Linguet : — Gagère possède vraiment une ignorance encyclopédique.
Julie surveillait Jean, qui n'avait encore proféré que les phrases de politesse aimable, les acquiescements banals en réponse aux menus propos du directeur des douanes, ou de Tobs-
184 CORRURTRICE
cur sénateur. Gagère, harcelé de temps à autre par Jacques, qui le piquait au bon endroit en toréador accompli, s'excitait et répondait en vrai taureau par des sophismes cornus.
Il alimentait sa verve avec les vins de choix, dont un maître d'hôtel attentif emplissait les verres. Jean considérait ce beau buveur, qui était en même temps un député célèbre, remarqué pour son talent de répartie et la finesse de ses aperçus, et que, lui, Jean, considérait comme un simple étourneau.
Julie suivait attentivement, sur le visage de son mari, les progrès de Timpatience ; Jacques continuait à pousser Torateur ; peu à peu, il l'amena sur un terrain préparé, hors des simples discussions de personnes, loin de la politique courante, vers le domaine des idées générales, des réformes possibles dans un avenir prochain, de celles que demain, le fameux <r Demain d tient en réserve.
Gagère prit un temps :
— Ça, c'est grave ! très grave î! excessivement grave !!! dit-il, comme un écuyer de cirque, qui mesurerait la hauteur d'un obstacle.
Le directeur des douanes en profita pour placer quelques observations pessimistes. Cet homme ne vivait que dans le but de combattre la fraude ; or de même que les aliénistes voient partout des êtres déséquilibrés, dégénérés, ou déments, de môme M. le directeur apercevait sans cesse des fraudeurs déguisés ; volontiers il
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ramenait la plupart des questions à cette étiage.
— Tant que Tospèce humaine ignorera la probité stricte, qui consiste à ne point duper l'I^^tat, aucun progrès n'est possible.
— L'État ! rÉtat!! reprit Gagère, mais c'est le premier des fraudeurs.
— Il est vrai, dit Jacques Mareuil, qu'il nuus vend de bien mauvais cigares.
— Néanmoins tout le monde recourt à l'Etat, s'écria le jeune Gourliac, pour qui, par une naturelle association d'idées, le mot « cigare d avait appelé la notion <î: bureau de tabac >. J'ai toujours mon solliciteur, ce vieux capitaine ou commandant en retraite, orné de huit enfants ou douze, et qui sollicite... Ah ! l'État représente bien la Providence ici-bas.
Le sénateur, sortant d'une vague somnolence, articula :
— Nous nous égarons, je crois. Il s'agit du Progrès, or le progrès ne se présente pas en bloc, mais en détail. On perfectionne l'outillage de la civilisation, par petites adjonctions ou soustractions. Le progrès ne s'écrit pas avec un grand P, mais avec un petit p.
Cotte observation jeta un froid. Seulement, le bouillant Gagère, ayant enfin retrouvé matière à dissertation prit carrément le parti du Progrès en bloc. Il fallait jeter bas la société entière, faire dégringoler les uns sur les autres tous les éléments de l'autorité, abolir les ma-
chines et aussi les machinistes, raser les édifices et aussi les architectes....
Dans un langage pittoresque, Gagère, qui, très indépendant, votait à tort et à travers, mais n'avait jamais pu cependant passer pour anarchiste, s'éinoustillait maintenant sur son paradoxe.
On lui demandait :
— Et la patrie? Et l'enfant innocent? et même ces travailleurs, dont vous êtes censé devenir le porte-parole?
Il n'entendait rien : il fallait tout tuer, tout raser.
— Ah! s'écriait-il, si je ne parle point ainsi à la tribune, c'est que l'on ne voudrait pas m'écouter ; mais je sens bien là, au fond de moi, que je couve ces opinions.
Soudainement, Jean sortit de son silence, un peu hautain d'abord et dogmatique, puis s'échaufîant peu à peu, pour redresser cette discussion banale. En quelques mots énergiques, — accompagnés de restrictions polies pour les personnes — il stigmatisa la manie de suicide social, importée de l'étranger dans le noble pays de France ; déclara en passant que la Patrie peut bien ne pas exister pour les esclaves, dispersés encore sur la terre, mais qu'un fils de la première nation européenne, de celle qui Ct les Croisades à l'heure voulue, et la Révolution, quand cela fut nécessaire, de cette nation celtique, qui semble choisie entre tou-
CORRUPTRICE l87
tes par la nature mère, pour faire germer et développer les arandes idées, celui-là ne pouvait pas ne pasotrepalriote.il montra rapidement, dans une conversation, à peine interrompue do ci de là, (jue notre Pays avait semé rindéi)endance en Amérique, et rapporté, de là-bas, la liberté sur le vieux continent, que les serfs, liennent de lui leur délivrance, les nègres leur tilre d'hommes, les nations leur autonomie, il montra ce généreux pays dépensant son or et son sang pour les faibles et
les petits
Gagère cria :
— Et le Mexique?
— Il y a eu Sedan, répliqua gravement Jean Linguet. Chaque fois que la France s'éloigne de son rôle historique, elle est punie comme une gueuse. C'est là sa g-randeur. D'autres peuples peuvent se partager des territoires et demeurer hauts ; mais, par une loi de nature (un déiste dirait Providence) la France semble, presque mystiquement, la nation choisie pour les œuvres l3onnes. La France est évangélisatrice ou elle cesse d'être. Voilà pourquoi le mot Patrie, peut-être ridicule aux regards du philosophe, là -bas, au delà des frontières, reste véritable
Alors, s'entêtant à ramener la discussion sur souterrain premier, le sénateur s'exclama : Ta, ta, ta, il s'agissait non de Patrie, mais de Progrès.
Jean frappa des deux mains sur la table, comme pour prendre possession d'une tribune, "et, puis, sans mesuré-, s'abandonnant au démon de la Parole, qui l'avait saisi déjà en deux ou trois occasions, il improvisa, à Taide des documents assemblés en sa mémoire, une synthèse rapide, établissant en pleine lumière les points de son œuvre qui étaient acquis, et, sans aucun calcul, mais entraîné par la nécessité de la persuasion, laissant dans leur ombre les points mal établis encore et obscurs.
Ce fut un éblouissement pour ces secondaires, habitués à ergoter pharisaïquement sur quelque méchant projet de loi dintérct local, de voir ainsi apparaître l'intérêt général, formulé en phrases nettes, débitées d'une voix chaude.
Le domestique, qui avait entr'ouvert la porte, afm d'annoncer que le café était servi, demeurait là, bouche bée, écoutant sans comprendre, mais comme saisi par une musique ineffable.
Jean, rennarquant l'impression produite, et ne voulant pas la gâter, se hâta de conclure en une péroraison hautaine de philosophe, qui attend, drapé dans son manteau, que sonne l'heure de la justice.
Puis, toujours d'après ce dédoublement, qui lui avait à plusieurs reprises permis de s'observer dans ses emballements, il ne voulut laisser à personne l'envie de couper son effet final, et, s'inclinant devant sa femme, il dit :
— Je vous demande pardon, ma chère amie,
d'avoir ainsi mis une entraye à votre autorité de maîtresse de maison,- et je serai grondé à juste titi'e, si le cale est servi froid.
On passa dans le salon, où, toujours anime, Jean tint tête aux objections de ses convives faisant preuve tour à tour d'érudition ou d'esprit, de vues originales et profondes sur prescpie tous les sujets un peu élevés, mais avouant son excessive ignorance des menus détails, du train-train politique, sur lesquels Gagère, redoutant une collision nouvelle avec ce rude polémiste, s'était rabattu en guise de revanche.
Lorsque Gourliac se mit à parler « bureaux de tabac D au directeur des douanes qui lui répondait «fraude», tandis que le sénateur dissertait « cuisine JD, et que Jacques Mareuil s'obstinait à démontrer que le boulevard est l'axe du monde, Jean Linguet se renferma dans son silence habituel, récapitulant ce qu'il venait de dire. Or, son dédoublement de personnaUté, lorsqu'il parlait, était assez puissant pour lui laisser, en la mémoire, trace dès deux efïéts parallèles. Autrefois, il s'était trouvé mes(iuin et s'était taxé de cabotinage à la suite d'une sortie de ce genre, aujourd'hui rien de pareil ; il lui semblait que la parole avait agi en bien comme elle le fait souvent pour les méridionaux, élucidant ses idées obscures, faisant paraître plus étincelantes encore les lumineuses. Se félicitant même de ce résultat, il résolut de ju-
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ger, avec ce nouveau point de vue, la brochure pour laquelle il avait donné le bon à tirer, et qu'on devait lui apporter le lendemain.
Les convives prenaient congé, les uns après les autres. Enfin le salon fut vide. Julie s'approcha de son uiari, et, tendrement, croisant ses deux mains sur son épaule, lui dit :
— Jean, tu as été superbe ! superbe ! Ah î si tu voulais, comme tu dominerais ces pauvres êtres-là ! comme tu répandrais les Belles et grandes idées, que tu détiens en toi, égoïste !
Il la contempla : elle avait les yeux brillants d'émotion ; presque des larmes noyaient son regard. Sa beauté s'idéalisait dans un amour, où la sensualité se mêlait à un profond sentiment d'admiration. En une apothéose, il se voyait compris par cette adorable créature. S'était-il abaissé, ou s'était-elle élevée ? 11 n'y voulait pas songer, tout remué par cette conquête d'un nouvel ordre. Une légère surexcitation le maintenait vibrant, exquisement sensible, prêt aux tendresses.
D'autre part, il n'était pas mécontent de luimême ; pour la première fois depuis longtemps, un apaisement se faisait en son cerveau. Sa logique consentait à ce triomphe de sa parole. Le second € moi ^ intérieur, qui perpétuellement le rabrouait, s'était tu. En même temps, quelque poésie chantait en son cœur. Au fond, tout au fond, il sentait sourdre un ruissellement de vanité satisfaite — ou d'orgueil,
COUnUPTIilCK l'.»l
songcail-il pour s'excuser — apei'CcvanL la faiblesse des autres, la petitesse cuinuiune, et s'en servant involontairement comme d'une mesure afin de se grandir.
Tout ce mêli-mèlo de sentiments le rendait lier et doux envers cette femme belle, si parée, (jui était la sienne, à laquelle il n'avait qu'à dire un mot, pour en faire son esclave amoureuse.
Se levant, il prit doucement le bras de son adorée sous le sien, et se dirigea lentement vers la cliambre de nuit.
Elle était sa « maîtresse j> plus que jamais.
Le lendemain, Jean recevait les « bonnes feuilles d de sa brochure. Il tenait enfin là cet opuscule, détaché de son Livre. Il pouvait donc se rendre un compte exact, devenir son propre critique en face de l'imprimé, pour lequel on n'a plus les tendresses paternelles et aveugles, réservées au manuscrit. C'était comme un fruit détaché de l'arbre : tant qu'il se balance à la branche sous le soleil, il paraît exquis ; maintenant cueilli, et posé sur le compotier, on va découvrir quelque tare, une trace de morsure d'insecte, une mâchure ; le velouté a disparu ; sous le couteau qui le pèle,
'I'.l2 CORRUPTRICE
le fruit révélera s'il est verL ou mûr, ou intérieurement pourri.
Jean lut la brochure et n'y retrouva point le bel emportement d'éloquence, la fièvre inspirée de la composition. C'était quelque chose de froid, de lourd. Eh quoi! des arguments, facilement inventés la veille, dans le feu de l'improvisation, ces arguments qu'il se rappelait avoir vivement impressionné ses adversaires, étaient absents de cet opuscule ? ils manqueraient ces purs arguments, qui enlèvent et décident !...
— C'est raté ! dit-il avec accablement. Puis, il ajouta :
— Est-ce que décidément comme la plupart des méridionaux, je ne puis penser qu'en parlant ? Ne serait-ce point4a cause de mon insuffisance à parfaire mon œuvre? Ne serait-il pointpossible que, justement, dans un discours, par une illumination spéciale, le lien total,, qui m'échappe dans la solitude, jaillisse, en public, du fond de mon cerveau, où il restait enseveli, malgré des débauches de travail ?
Ainsi songeait-il, las de lutter davantage. Qu'importait l'oncle Silvain ?.... un brave homme, mais démodé. Pour les modernes, la place publique remplace l'antique cabinet de travail. Le soleil inspire mieux que la lampe. Il n'est pas très sûr que les découvertes les meilleures n'aient pas été accomplies en dehors du laboratoire, témoin
CMiimiTuicK l!):;
Galilée trouvant la l(n de la terre, en considérant distraitement le pendule d'un lustre d'Eglise. Et alors, pourquoi tout sacrifier à l'étude aride et solitaire, surtout hélas ! lorsqu'elle devient stérile? 0 oncle Silvain !
Jean, considérant de nouveau son opuscule, se dit qu'il atteindrait peut-être quelques centaines de lecteurs distraits, sur lesquels ces arprunients refroidis* auraient peu de prfse, tandis qu'une chaude parole pouvait entraîner des millions" d'hommes. Or cet opuscule lui avait coûté des mois de labeur, et l'improvisation demandait à peine quelques minutes de préparation ! Si, en bonne économie, le moindre effort, produisant la plus grande somme de forces, doit être recherché, ne valait-il pas mieux l'éloquence native, courante, légère que l'écriture difficilement apprise, lourde, embarrassée, dénuée de résultats appréciables?
— Laissons donc cela, conclut-il.
Et, tout en conservant a: les bonnes feuilles d dans un coin de sa bibliothèque, il envoya à l'imprimerie Tordre d'arrêter le tirage, et de « distribuer )) la composition.
Sur la ruine de ses anciennes espérances, surgissait un unique désir : continuer l'expérience de sa force de parole persuasive, ici ou là, au hasard. Aussi ne manqua-t-il point d'accéder au projet, indiqué par sa femme, de donner fréquemment des dîners politico-scientifiques, et aussi d'aller dans les cénacles spé-
194 COrxRUPTRICE
ciaux, les réunions d'études, même dans le monde, où, à travers la causerie familière, on peut glisser quelques aperçus, fragiles et forts comme une flèche.
Plus il marchait, d'ailleurs, en cette vie nouvelle, pins Jean remarquait que le travail cérébral devenait aisé, même agréable : n'estil point dur de s'enfermer loin des visages humains, dans la solitude claustrale des bibliothèques, sans jamais savoir si l'œuvre accomplie sera bonne, travaillant à l'envers comme les tapissiers des Gobelins ; tandis qu'au milieu de la foule, on cueille en monnaie immédiate les encouragements, les applaudissements, tout en participant au courant d'humaine électricité. Alors que le penseur solitaire n'est plus ni amant passionné, ni même époux suffisant, le brillant causeur public ou l'éloquent paraphraseur enlève jusqu'aux suffrages féminins ; car, après l'excitation cérébrale, leurs facultés d'homme, ou virilités, n'étant point diminuées, leur valent des triomphes d'alcôve, ce qui n'est pas à dédaigner ; car se garder le cœur et le corps d'une femme adorée n'est point une œuvre si inutile, si insensée.
.Jean se souvenait des axiomes sceptiques de Jacques Mareuil :
— Vois-tu, mon cher Jean, la nature admet le cerveau, un peu, mais elle a tout fait pour le bas-ventre. C'est la partie qui la rassure sur son immortalité, tandis que le cerveau,
CORRUPTRIGL VJb
ah ! oiiich ! Un penseur d'il y a vini^t mille ans n'a fait (jue passer, tandis que, s'il a procréé, le long d'un fossé, en.... causant avec une fdle d'auberge, il s'est payé l'éternité, celle du moins que nous pouvons atteindre, et dont le procédé, en somme, est plutôt agréable.
Quoiqu'il y resongeat parfois aux heures de fatigue et de solitude, Jean oubliait volontiers les préceptes de l'oncle Silvain, et la vie cénobitique de la bibliothèque; il s'apprenait même à sourire ; son esprit se parisianisait. l'ironie devenait moins lourde et plus aiguë dans sa bouche; comme aussi à son amour conjugal se mêlait une pointe de perversité, une teinte de luxure, ce qui lui enlevait toute envie de ces- ?-er d'être monogame. D'ailleurs, quoique environnée d'hommage, Julie gardait à son cher « maître » une fidélité de serve, depuis qu'il s'était soumis à sa secrète volonté.
Inquiet toutefois sur son propre mouvement d'esprit, Jean voulut inscrire, surla listede ses invités, le farouche Pierre Doulx, le savant hirsute de derrière le Panthéon, qui, justement venait de mettre au jour sa découverte, si remarquable, dont on parlait partout.
— On n'habite pas derrière le Panthéon, si l'on a du génie, disait madame Linguet.
— On habite bien dessous, répliqua Jean avec lin esse.
Pierre Doulx fut donc invité. Quoique Julie en eût plutôt peur, elle résolut d'amadouer cet
ennemi possible. Et, l)ast ! ce rôle de dompteuse l'amusait.
Dès qu'elle aperçut le savant, elle alla vers lui, le mettant à l'aise, le présentant aux hommes célèbres, aux futurs ministres, aux ambassadeurs de l'avenir, qui se trouvaient dans son salon, puis, profilant des quelques minutes d'attente avant le sacramentel : c Madame est servie » l'accapara afin de le féliciter sur sa merveilleuse invention, et de se la faire expliquer, ce qui était la meilleure flatterie.
Pierre Doulx, très fin sous son enveloppe rude, feignit de se laisser prendre à ce manège, et se montra aussi aimable que le lui permettaient ses allures un peu brusques de pédagogue.
Pendant le repas, Julie remit, à diverses reprises, sur le tapis, les sujets familiers au savant, lui faisant la part belle dans la distribution de la parole. Elle aurait souhaité que Jean ne se montrât point, ce soir-là, trop ayide de parade.
Celui-ci, d'ailleurs, rien qu'à écouter parler son vieux camarade, lancé en pleine théorie élevée, dans la domaine des hautes études, se sentait attristé, en constatant qu'après avoir rêvé d'être solide, lui aussi, comme Pierre, il devenait simplement brillant. Aussi gardait-il son silence des mauvais jours.
CORllUPTKlCl-: 11>7
Justement, Pierre, répondant à une objection disait :
— Voyez-vous, monsieur, il n'y a ici-bas que deux catc'gories : les savants — les mages, si vous voulez — et les jouisseurs — ceux qui mettent leur joie dans Tintellect, et ceux qui Tunt fixée dans leurs sens. En quelle catégorie placez-vous riiomme politique, tel qu'il nous apparaît depuis longtemps? Mage ou savant? jamais de la vie ! concluez vous-nuMne...
Ici, doucement, Julie intervint : Ne fallait-il pas une politique, un art de direction ? de même qu'une femme préside à l'économie domestique, ne réclamait-on point des êtres dévoués à l'économie générale ?
— Oui, dit Pierre Doulx, à la condition que les politiciens deviennent des savants, et qu'ils ajoutent à la science acquise l'abnégation de Tapostolat. Je les veux puissants par l'étude, vibrants par le sentiment, et non pas uniquement < carriéristes » c'est-à-dire tirant d'un métier la plus grande somme de jouissance. Jouir est permis à tous ; mais à la condition unique de ne pas établir sa jouissance sur le malheur des autres. Aussi pour moi, entre la masse jouisseuse, qui matériellement cherche son bonheur matériel, et les savants, théoriciens intellectuels, qui intellectuellement cherchent leur bonheur inteHectuel, je voudrais une race d'apôtres, d'évangélistes, des porteurs de la bonne parole, qui iraient, pieds nus pour
198 CORHUPTRICK
ainsi dire, enseigner la vérilé aux masses.... et ce sonL-là les politiciens que je rêve!... Or je suis loin de compte, quant au présent! L'homme sacré député par un groupe d'électeurs, d'une part s'imagine •— ô dérision ! posséder la science infuse, et d'autre part, ne désire vulgairement que la satisfaction de ses appétits, dans un poste qui lui confère un pouvoir. Ne me citez pas de noms.... je les connais! Pour un Barbes, pour un Baudin, pour un Delescluze, je pourrais vous accabler par la trop longue liste de ce, amants du Peuple, qui n'en sont que les.... — je vous demande pardon, madame, pour l'expression — que les souteneurs.
Il y eut un « Oh ! )) d'indignation contre Pierre Doulx.
— Le politique, objecta quelqu'un, n'est pas une science, mais un art.
— Et c'est ce que je lui feproche, s'exclama le savant. L'art ne doit intervenir que comme un superflu -^ .-upei flu 1res nécessaire, sans doute, mais superflu. — Et la politique, ce devrait être le nécessaire.
— Je ne comprends plus, déclara le bon courtisan Gourliac, el je suis sûr que madame Linguet pense comme moi.
— On demande des explications, monsieur, dit gaîment Julie.
— C'est facile, répondit Pierre. Il y a trois ordres: le Vrai, le Bien, le Beau. Je place celui-ci
(JOKIU l'IMICl-: I'.''.'
en dernier, parce qu'il est le pins ancien. L'art, qui est la forme expressive du beau, put, le premier, atteindre à son suprême développement dès Homère, dès Orphée, dès le Ramayana ; dans les architectures grecques, égyptiennes, hindoues, dans la statuaire hellénique, dins la musique syriaque. Ceci semblera une hérésie, mais la première chose que riiomme ait adoré dans la nature, c'est la beauté; la force qui dominait, se targuait, avant, d'être tout belle: Héraclès marc^hait superbe ; et les Césars assyriens se bouclaient les cheveux et s'entouraient d'un luxe d'étoffes, sous leurs tiares enrichies de diamants. On comprend alors le rôle énorme des belles éloquences, des belles théories, des beaux Alcibiades. Or, tandis que rhéteurs et poètes chantaient, en face des trônes éblouissants, des peuples mouraient de misère et de faim, des esclaves traînaient leurs chaînes, des innocents périssaient en croix!... Sans doute, poursuivait Pierre avec ironie, sans doute, la misère était artistiquement belle, comme un Job sur son fumier; la famine giganti'sque! belle aussi d'une beauté sauvage; les croix, sur lesquelles mourrai-mt accrochés les misérables martyrs, semblaient belles également. On tire encore aujôurd'liui des poésies superbes de ces sujets antiques. Les femmes étaient belles, les unes bellement, les autres hideusement : Aspasie ou les mégères de Thrace, Cléopàtre ou les stryges. La [)olitique alors était b^lle et
terrible, ou terriblement belle, comme vous voudrez....
— J'aurais bien voulu vivre à cette époque ! prononça Gourliac.
— En quelle qualité? répliqua Pierre Doulx, victime ou bourreau, sur la croix, ou sur lo trône ?... Allons donc : la masse souffrante cherchait autre chose que cette belle fête, dont elle n'entendait la musique que de loin, tout en ayant fourni ses nerfs, sa cervelle et son sang, pour fabriquer la cithare à sept cordes, et sa peau pour le gong. Le Bien apparut. Les apôtres, les moines, les papes, cherchaient le Bien. On le plaça très haut dans les nuées, au firmament... c'est pour leur bien qu'on égorgea les gens qui soutenaient le mal ; on était charitable, en brûlant un vicieux avec ses vices, et en l'envoyant ainsi au Paradis. Et, toutetois, un mendiant trouvait du pain à la porte d'un couvent, les bannis cherchaient leur asile sous les voûtes d'une cathédrale. Mais la beauté ancienne, étant considérée comme vice, et la bonté s'efforçant d'être laide, une réaction s'opéra en faveur du beau, ce futlaBenaissance... Tout à coup, nouvelle Genèse! le Vrai apparaissait. Des gens arrivaient avec des compas, des lunettes, des scalpels, et mesuraient le ciel, comptaient les astres, pesaient les âmes et les corps. Puis... allons vite, n'est-ce pas ? dans cette vue d'ensemble,... une effroyable tempête, un cyclone énorme emporta tout. La Révolution jeta pôle-
CORRUPTmCE 2Ul
mcU les notions du Vrai, du Bien et du Beau dans son creuset, pour essayer d'en tirer une humanité complète, savante, bonne et artiste. Cet essai de synthèse sublime n'a i)as encore abouti. Est-ce la faute des sectateurs du Vrai, c'est-à-dire des savants ? Non.... Ils ont accumulé leurs œuvres, les unes sur les autres, avec une patience de castors ; leur édifice s'agrandit haut et fier, en tout : depuis Tastronome qui étudie la géographie de Mars, jusqu'au micrographe qui saisit le bacille dans une goutte de virus. Est-ce la faute des sectateurs du Beau, c'est-à-dire les artistes? Non, non : ils ont fabriqué des poèmes pleins d'élan vers l'Avenir, des œuvres palpitantes d'humanité : un Lamartine ou un Victor Hugo ont traité le progrès comme un songe radieux de la muse, l'ont chanté sur toutes les cordes de • leur lyre. Alors, c'est la faute des sectateurs * du Bien ! Oui! Qui sont ceux là qui ont manqué à leur devoir ? les politiciens qui devaient être les tenanciers du Bien. Prenez-les dans tous les camps : le prêtre ignore Jésus, le moine uiéconnait TEglise primitive, le pape s'est vendu aux tyrans, et, par un juste retour, se trouve tyrannisé par eux. Oh ! je l'avoue, artistement ils savent encore embellir leur trahison envers leurs principes par la beauté des cérémonies, l'éclat des chants, l'éloquence des prêches. Mais le Bien, où est-il ? D'autre part, les politiciens laïques agissent de même : oublieux
du bien général dont ils ont la charge, ils se contentent du plaisir dramatique, tragicomique, d'un renversement de ministère, avec cérémonies bizarres, élections, scrutins, commissions, etc., etc., afin de pallier le néant profond de leur cerveau vide de Vrai, de leur cœur \ide de Bien, ils se rejettent sur le Beau ; empruntant aux poètes leur langage, ils couvrent leur insuffisance avec de belles phrases ; seulement, n'étant point nés pour fabriquer du Beau, mais seulementdu Bien, ils ressemblent à des cabotins qui jouent un rôle sans le comprendre, et créent ainsi du Beau faux et mauvais, ce qui est à proprement parler de la laideur pure. Eh ! concluons! La science aux hommes du Vrai, l'Art aux hommes du Beau, la politique aux hommes du Bien, tel serait le partage. Mieux encore!... Que le Vrai, le Bien et le Beau ne faisant plus qu'un, l'Humanité soit vraie, bonne et iDelle, c'est la synthèse de l'Avenir, que seule empêche hélas ! l'absence des hommes de Bien, puisque le Vrai et le Beau possèdent toujours dans notre Paris des représentants admirables. Voilà pourquoi la politique ne doit pas être un art ni une science, ce qui d'un côté est superflu, et de l'autre illusoire : mais être à la fois la science et l'art du Bien.
— Ah ! certes, tu as raison, mon cher Pierre, dit Jean, un peu embarrassé, mais rompant enfin le silence, le peuple passe sur cette
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leiTC, errant et afTanié. Peut-être il a peu de souci du Vrai, et ne s'inquiète pas du Beau , mais il lui faut le Bien ; or, quoique lu en (lises, c'est à cela que tendent nos études nouvelles : le bonheur de la masse, l'expansion, l'extension, la propagation de cet antique privilège des oligarques : être heureux.
— Permettez-moi, dit Jacques Mareuil, de ne pas vous suivre dans ce dédale métaphysi-
• co-atrabilaire, et de vous dire que je connais des oligarques très malheureux, et des vagabonds parfaitement contents de leur sort. Avant d'entamer la pratique, je voudrais qu'un puissant théoricien figurât mathématiquement les éléments du bonheur.
— Il se trouve dans un bon estomac, dit Sireux d'une voix pâteuse.
— Quand on y peut mettre quelque chose, ajouta Gourliac.
— Et qu'on s'en va fumer un cigare ensuite, n'est-ce pas ? messieurs, dit madame Linguet en se levant, pour clore cette discussion oii elle sentait son cher Jean mal à l'aise.
Lorsqu'après la soirée, où l'on dévida les papotages habituels, Jacques Mareuil et Pierre Doulx furent sortis, le boulevardier proposa au savant de l'accompagner un bout de chemin. Jacques adorait la faconde de Pierre, et s'amusait à le jeter sur des paradoxes scientifiques et sociaux.
Les deux hommes descendaient le boulevard
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Malesherbes, et de la Madeleine se dirigèrent vers la place de la Concorde. Pierre Doulx jugeait madame Linguet :
— Oh î charmante ! adorable même ! mais nature autoritaire sous des aspects liants. Jean lui obéit, croyant commander ; c'est la plus belle illusion qu'une femme puisse donner à un homme, et c'est enmême temps pour elle le triomphe de sa féminité. Ambitieuse, madame Linguet a tiré Jean de sa bibliothèque, où il pouvait devenir un dieu, pour le prosterner dans la foule des politiciens, afm qu'elle-même devienne une
reine une reine comme on peut l'être
aujourd'hui.
— Eh bien, le mal à cela? répondait Jacques, Jean est-il, serait-il heureux?
— Oui et non. Son caractère n'est plus à la hauteur de son talent. Je dis n'est plus ; car autrefois.... tandis qu'aujourd'hui l'amour — et l'amour physique — l'a névrosé.
— Ma foi, névrose si vous voulez, mon cher, c'est encore-là ce qui vaut le mieux dans la vie.
— Pour vous, pas pour lui.
— Merci î dites-moi que je suis une brute.
— Si vous y tenez, répliqua en riant Pierre Doulx ; mais une brute sans prétention, tandis que Jean, au moment où il se plonge avec délice dans un lit énervant, rêve de monter sur un pavois. .
— Brave au lit comme à la mitraille, disaient nos pères.
— Oui, pour les soldats iiiusciiI(Mix(juichani^eiit aisément de garnison sans que leur moelle en palisse ; mais n'oubliez pas que les inventeurs doivent être chastes ou à peu près : Newton mourut vierge.
Ils arrivaient au bout du i)ont de la Concorde.
Pierre Doulx, ([ui semblait garder contre le Palais-Bourbon une haine vivace, étendit la main :
— Tenez, dit-il en ricanant voici, le lit ou madame Linguet veut coucher son mari.
— Eh bien, pourquoi pas ? s'exclama Jac- (jues.
— Pourquoi? Parce que ceci devrait être un temple, c'est une usine.
Le Palais, endormi, étalait sa masse lourde sous une lune éclatante, qui revêtait de lumière les statues des chanceliers, et traçant des arêtes blanches sur les douze colonnes, épaississait l'ombre du péristyle, où les portes plus noires semblaient des ouvertures sur une profondeur de nuit; la mousse des degrés jetait de larges taches herbues, tandis que la pointe du fronton piquait le ciel entre les multiples cornes que forment les cheminées.
— Une usine ! s'écria Pierre Doulx, allons donc? pas même. C'est une monstrueuse idole féminine, posée, au bord du fleuve, par le peuple, et destinée à dévorer le peuple. C'est un trou béant dans lequel s'épuise la virilité de
ce pays : là, à côté, l'idole tient la guerre, Tidole mange la marine qui est en face, l'idole agrippe les finances, qui sont là-bas vers le Louvre. C'est le «creux» féroce, et absorbeur. Idole féminine absurde, en laquelle tout se perd et où rien ne se crée... La vache inféconde, qui émasculeles taureaux, sans jamaismettre bas... Une grande matrice spongieuse et stérile !... Pierre saisit Jacques par le poignet :
— Regardez-la donc, sous la Lune, regardezla, se vautrant au bord du fleuve, écartant ses douze colonnes comme douze monstrueuses cuisses, laissant voir ses cinq portes noires, pertuis mystérieux, où la mousse verte jette un duvet ! Regardez-la, sous la Lune, avec ce chapiteau qui ressemble à la tête triangulaire d'une vipère, tandis que les chanceliers de pierre, d'Aguesseau, Colbert, THôpital et Sully sont tout pareils à des souteneurs dignes, apostés là, pour donner de la tenue à la maison, et que les Vierges Pallas et 'i^hémis ont des airs de sous-maîtresses, faisant € pstt » aux passants, devant ce temple des Danaïdes. Là-bas, là-bas derrière, par une amère dérision, la statue de la Loi se dresse en queue de chien sur la croupe de l'Idole!...
Comme Jacques Mareuil riait aux larmes, le savant exaspéré lui cria :
— Vous ne voyez pas ça, vous ! regardez-donc !
— Quelle imagination pour un chimiste 1 se contenta de répondre Mareuil. Mais pourquoi
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cette colère contre ce que vous appelez une idole féminine, une matrice inféconde? Qu'estce que cela vous fait, la politique?
— A moi, personnellement, rien du tout, si non de me gâter mon pauvre Jean, repartit Pierre Doulx radouci.
Puis, prenant un ton subitement mélancolique.
— Voyez- vous, cette Chambre, cette Aspasie terril)le, a bien commencé ; son œuvre de destruction fut nécessaire. Elle hôla, sur sa couche profonde et sans fond, l'antique monarchie, et la nouvelle, et les Empires; elle absorbait, en une succion lente, le Louvre et les Tuileries ; elle avait, la rude sorcière, avalé dans les plis de sa jupe les beaux fils de l'aristocratie et les moines tondus, et les traitants et tout un cas de godelureaux de l'ancien système. C'était très bien, admirable ! Mais, aujourd'hui, se retournant contre son principe, c'est le peuple lui-même, le pauvre et noble peuple, l'intelligence nationale, le sang et For de la foule, qu'elle se donne incessamment en pâture. Pour cela, que fait-elle ? Elle s'empare des plus grands esprits issus du peuple, des plus vivants génies, et les eunuquise pour son service ! !
— Diable ! diable ! vous m'effrayez, dit plaisamment Jacques Mareiiil, j'en jure par la Lune qui nous entend, vous m'effrayez.
— Riez, si vous voulez.,., mais je vois peu
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à peu Tami Linguet, le vaillant camarade, sur qui nous comptions pour accomplir œuvre haute et digne, je le vois, poussé par sa femme inconsciente, aller vers cette gouge.... Enfin e>t-ce que oui ou non, tout ce qu'il fait, à cette heure, ne lui est pas dicté dans le but d'atteindre un siège de député ?
— Eh bien après ? il sera député, ministre même! où est le mal?
— Le mal gît, en cela que ce député ou ce ministre appelé Jean Linguet, s'aveulira, grâce aux manigances de la sorcière que voici, dit Pierre en désignant le Palais, jusqu'à trahir le Jean Linguet, savant, fier et honnête, qu'il a été naguère. Voilà pourquoi j'en veux à ce Palais maudit, et maudit à juste titre, depuis qu'il courbe les intelligences et les aplatit, au lieu de les élever et de les rendre plus puissantes. Dans six mois, Jean Linguet sera député, et, dans un an, cet apôtre sera devenu un brocanteur de phrases inutiles, ce régénérateur espéré ne sera qu'un pitre menteur. J'ai dit, et maintenant, je vais me coucher.
— Attendez donc un peu, reprit Mareuil. Dites-moi ce que vous pensez de sa femme, de la femme de l'apôtre.
— Elle joue son vrai rôle. Elle doit monter vers le ciel, et y faire entrer celui qu'elle aime. Fausse ascension ! c'est comme si on disait qu'un domestique s'élève au-dessus de son maître, en allant dormir dans des mansardes,
«ionuuPTRicr: liU'.l
sous les toits. Tenez! ne m'exaspérez pas, mon cher Jacques, je pleure en songeant à tout ce qui se perd de forces généreuses dans ce cher pays do France, grâce à Tinfluence délétère des milieux ! Les vrais hommes ne marchent pas en troupe, ils vont seuls, comme les lions ; mais aujourd'hui la solitude fait peur, et Ton va au cabaret, quand on est peuple, à la chambre, quand oti est élu du Peuple. Ah ! dépenser de la salive inutile, dans laquelle semble se dissoudre là cervelle de tous et de chacun !... Puis se ravisant :
— ....Adieu. Tenez! je me perds en phrases, moi-même, tant le voisinage de cet édifice est pernicieux !...
Laissant Jacques Mareuil héler une voiture, Pierre se dirigea simplement vers la station d'omnibus, afin d'attendre le « dernier, i
Dans le fiacre, qui l'emportait vers un de ces restaurants de nuit, oii l'on trouve de la chair féminine entre les huîtres et le homard, Jacques se riait un peu, non seulement du savant énergumène et apocalyptique, mais aussi de l'ami Jean Linguet.
— Des gens qui ne sont pas à la hauteur, pensait-il.
On n'a jamais su exactement ce que signifie (T la hauteur d pour un certain nombre de parisiens. C'est pourtant un étiage auquel ils rapportent tout : Tamour et la reh'gion, comme la haine et l'athéisme. Il existe une religion
qui est à la hauteur, un athéisme qui n'y est pas ; certaines haines dopassent la hauteur, et certaines façons d'aimer n'y atteignent point. Jacques Mareuil la connaissait parfaitement, <r la hauteur d, sans avoir aucun besoin de se la définir à lui-même. Ainsi, il trouvait exactement à la « hauteur }> d'aller dissiper- Tennui de sa soirée, par une prolongation nocturne parmi des lumières acerbes, faisant rutiler le dépoitraillement des femmes, et les lividités ou les congestions des mâles, aux trois quarts ivres. D'ailleurs, afin de rester à la fameuse a hauteur ); Jacques ne se rendait en ces lieux de veilles orgiaques, qu'en dilettante ; non point pour analyser — oh! Dieu non! — mais afin de jouir du spectacle ; simplement se distraire au kaléidoscope des couleurs, et sentir aussi passer, près de lui, toute une sarabande de vices vulgaires, ignobles, dans une lumière trouble.
Quand il arriva, léger, en ce capharnaum où les senteurs fortes de la bisque aux ecrevisses se mêlaient au relent du consommé, à travers une buée de poudre de riz, de coldcream, et d'odeurs fauves, il fut servi à souhait. Deux femmes, assez jolies, valsaient ensemble : leurs yeux dilatés, leurs bouches entr'ouvertes, leurs seins nus, dont un peu de dentelle arrêtait à peine le jaillissement définitif, le carnbrement des hanches, surtout l'amplexion voluptueuse, tout ce tableau parisien
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valait aux rcixards de Jacques n'importe quelle poiH'ive danse tralaiécs. J.e j)iano sonnaillait aussi faux qu'une musique arabe ou tunisienne ; les clameurs des hommes, mêlées au glapissement des femmes, n'avaient rien à envier aux chansons les plus abyssiniennes ou hottentotes. Il se dégageait de ce tumulte une fureur barbare et lascive, dont s'extasiait Jacques. D'autant plus qu'au travers, se glissait l'ignominie des patrons, gérants et garçons, pleins de dignité, et d'inconscience grave, à côté de Thébéiude singulière de certains vieux habitués, de la ferveur innocente des débutants, et du vice à peine masqué des exploiteurs, amis de ces dames.
Cela reposait Jacques des hautes dissertations philosophiques et sociales. Quelque chose se déridait en lui. Nul mépris malgi'é tout, ne rétreignait, nulle pitié non plus; mais un sentiment égoïste de spectateur romain qui verrait s'égorger des gladiateurs, ou encore la satisfaction orgueilleuse d'un Lacédémonien devant un esclave ivre, et peut-être cette sensation monstrueuse de certains êtres qui ne jouissent plus que par les yeux, et qu'on appelle en argot spécial <r des voyeurs. i>
Jacques en effet, aimait voir le vice en mouvemerit. Ainsi venait-il, seul, à ces petites fêtes, que Paris oHre bénévolement à ses initiés, et qui coûtent fort cher aux profanes. Lui, Jacques s'en tirait à bon compte ne se laissant
d taper » que de faibles soQimes. Défendre son argent fait partie du programme que doit remplir un monsieur qui est <r à la hauteur. s>
Les couleurs vives se mêlaient sous la chaleur moite, dans le brouhaha vibrant et alcoolisé, tandis qu'une buée épaisse, traçant des arabesques sur les glaces des fenêtres, indiquait au dehors l'âpre passage des bises. Des jeunes gens, en paletots fourrés, pénétrant là tout à coup, formulèrent cette observation sagace :
— Ah ! il fait meilleur ici que dehors ! Là-bas, sur le quai, Pierre Doulx attendait
le dernier omnibus, lorsqu'une grimaçante forme humaine — des cheveux gris, un caraco vague, un jupon en loques — s'affala sur le banc de la station. Une voix rieuse, d'un rire un peu fou, et aussi un peu trempé de larmes, sortit de ces haillons, et dit :
— Ça vous fait-y rien, mes bons messieurs, que je m'asseye?...
Le contrôleur, avec une brutalité joviale, riposta :
— Allez-y, la petite mère. Est-ce que vous la prenez, la dernière? Elle va passer.
— J'voudrais^ben, mais j'peux pas. J'viens de faire eune ouvrage, ousqu'on m'a fait boire quéqu'petits verres, histoire de me réchauffer ; mais pas un rond. Quéqu'vous voulez?,.. J'fais crédit.
Le contrôleur reprit :
— Ben alors, vous êtes riche !
Un voyageur qui attendait aussi le (r dernier » se ni<Mait à la conversation :
— Pour sur! pour sur! il faut être riche pour faire crédit.
La vieille — quarante ans au plus ; mais combien racornie, vidée, finie, ayant échappé sans doute vingt fois à la mort, et portant la trace des blessures — la vieille eut ud rire factice :
— ■ Ah ! bon, riche !.. . Pigez-moi ç'caraco, en v'ià un qui résiste, et d'ssous un' chemise, comm' qui dirait un' toil' d'araignée. Voulezvous voir?
— Oh! pas ça! pas ça! fit le contrôleur, cachez vos viandes.
— Des viandes ? reprit la femme. Des os ! oui des os ! et d'ia peau!...
Elle prononçais osss avec trois sss, dans un (ort cliquètementdes mâchoires. Pierre Doulx sentit sa gorge se serrer.
— Pardine ! continuait la gueuse, c'te chienne de bise peut entrer, c'e^^t tout cuit; mais brrr, brrr,... y fait froid pou) tant à c't heure... et dire qu'y a des gens qui se fichent dans la Seine! Eh! eh! eh! lie! faut-y qu'y soyent réchauffés!
— Pour le sûr! dit le voyageur.
— Moi, tant pire, reprit la femme, je marche
encore. Ehl ehî eh! jusqu'à ce qu'on crève. Brrr! Brrr!...
— Et qu'est-ce que tous faites comme travail? dit le contrôleur.
— J'ensevelis les morts. Eh! ehî eh! mais v'ià ceux de ce soir ne m'ont payée qu'en petits verres... y n'ont pas le sou, paraît. A preuve qu'ils ont eu la bière aussi à crédit. C'est par là-bas, à Guernelle. Et moi qu' habite la Bastille... Dieu du sort! Brrr! Brrr... je m'aurais ben acheté un caraco de vingt-bix sous.
— Des folies, tout de suite, dit le voyageur. Pierre Doulx prit cent sous dans sa poche,
et, s'approchant de la vieille, les lui glissa dans la main, en disant:
— Voilà.
Puis, il s'enfuit sans paroles, remontant à pied vers le Panthéon, gémissant comme une bête, pleurant sur l'inexpiable et damnablc misère.
Le vieux député du Périgord Survallon, après avoir longtemps <r donné de vives inquiétudes d finit par succomber à Tincurable maladie, dont il souffrait. Une élection partielle devenant
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iiiiiiiiiieiiLc, madame Linyuet compLaiLbieiil'oicer son mari à se mettre sur les rauj^s, et, L,^race aux Iiahiles préparatifs faits par elle, concevait le ferme espoir d'une pleine réussite, devant succéder à ses valeureux efforts. Ce que l'argent avait commencé sur le terrain électoral, sous toutes les formes : secours, dons divers, menues fondations, Targ-ent allait l'achever dans le steeplechase du vote, où les frais d'une élection partielle deviennent énormes. Les comités locaux se rejetaient fatalement vers une canditature aussi honorablement cotée sur le marché pécuniaire que dans le domaine intellectuel et moral ; d'ailleurs, Jean Linguet quoique néophyte de la politique courante, possédait une célébrité légendaire dans son pays natal, grâce à l'incontestable autorité de Tonde Silvain, le (t vieux lutteur, d
Les (t vieux lutteurs d semblent indispensables à toute bonne organisation électorale.
Quant aux adversaires possibles, on les reloutait peu. Gomment barrer la route à un candidat, aussi avamîé d'opinion que Tétait Jean Linguet, et en même temps^ aussi riche, possédant une situation parisienne, tout en ayant conservé une prépondérance locale?
Les socialistes des villes trouveraient leur compte, en votant pour cet homme à idées avancées, tandis que les paysans seraient séduits par la haute situation du propriétaire terrien.
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Huant aux membres de ces comités, qui se fournissent à eux-mêmes leurs propres titres pour gouverner les masses et les mener au scrutin, ils ne pouvaient que se rallier sur cette candidature : les austères au nom des principes que véritablement elle représentait, les fmauds par Tespérance d'en tirer pied ou aile, après le succès.
Ainsi raisonnait la sagace Julie, dont les instincts ambitieux procédaient avec l'intuition féminine, la plus aiguë.
Là, dans ce maquignonnage, elle se sentait vivre. Tout convei'geait maintenant vers ce but : dominer, être une des reines de ce pays qui n'a plus de lois, mais qui possède encore des diadèmes^ pour les chevelures blondes ou brunes des Eves et des Cléopâtres parisiennes.
Julie marchait sûrement vers c son avenir i), délivrée de la lutte sourde contre Jean, ayant exterminé la bibliothèque ennemie, les rêves inutiles du philosophe, et tenant serré par la tendresse et la volupté le mari-amant qu'était Jean en une seule personne.
Par une insensible dégradation de la volonté, dans une paresse intellectuelle, épaissie par l'ivresse des sens, dan^ l'amour de la paix sur Toreiller, dans la terreur mystérieuse des querelles d'alcôve, le renégat des hautes destinées se laissait conduire, payant ses vagues remords avec ces sophismes adroits, que toutes les passions fournissent à leurs victimes.
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Jj'ailloiii'S, lo loiH'billoii de ce (ju'o'i est convenu d'appelei' la vie active, empêche de peiiseï'. I:]t Julie y |)longeait son mari, avec d'autant plus d'allégresse, qu'elle avait promptement remarqué par (pielle indifférence somptueuse, ou plutôt quelles façons d'aveugle, Jean accueillait les déclarations muettes et expressives, que lui adressaient les coquetteries féminines, empressées autour des soleils levants.
Fière de son influence, Julie ne redoutait pas de rivale, et, dès lors, laissait le philosophe s'enivrer de la vapeur fausse et capiteuse des encens mondains, qui suffisait à empêcher, ô vanité, un retour vers l'orgueil natif.
Maintenant, il fallait traîner à la bataille électorale ce captif, devenu gladiateur aux ordres d'une Agrippine bien moderne.
Les vacances approchaient. Au lieu d'une saison à la mer, un séjour à Badefols-d'Ans, j>rès de l'oncle Silvain, fut déclaré nécessaire. Là, les comités et les délégations, et les c pressants appels de l'opinion d feraient le reste. Jean était mûr pour tomber de son arbre philosophique, dans les bocaux à confiture de la politique courante.
Entre Julie, préoccupée de ce voyage comme d'un capital assaut, et Jean, qui se laissait faire avec une apparente indifl'érence, la jeune Marguerite de Versac se montra vraiment joyeuse d'aller en fête au château de « Pajean » L'oncle, le fameux oncle, la terrifiait bien un peu
d'avance, grâce aux recommandations: « Tu prendras bien garde à ceci, à cela! l'oncle Silvain!... d menaçantes recommandations, au travers desquelles le vieillard apparaissait, en rêve, comme un être terrible et fabuleux ! Elle l'entendait positivement grincer des dents au fond d'une barbe de fleuve antique. Pourtant ça l'amusait, en l'arrachant à la vie claustrale.
C'était maintenant une grande fille, un peu dégingandée, mais dont la gorge poussait, tandis que ses yeux, encore secs et rieurs, gardaient rétonnement de Tenfance. Sa voix dans le travail de la mue, tournait au grave, avec parfois de rauques intonations. La bouche amère, railleuse, comme celle des entants privés de tendresse, et sa timidité brusque éloignaient les sympathies. Avec cela, une paresse incorrigible, sauf pour les études musicales, oii il semblait que cette pauvre petite âme, fermée, recroquevillée sur elle-même, trouvât un exutoire et une chaude atmosphère, parmi les exaltations des rythmes sans paroles, ou les chants incompréhensibles et mystiques.
La crise de la puberté cherchait un apaisement dans les larges phrases des sonates, dans l'enroulement des accords graves, dans le frisson des dissonances.
Par un clair matin de juillet, les voyageurs arrivèrent devant la grille de Badefols-d'Ans. Et là, sur la route — ô secrète influence des
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comités électoraux — ils curent à subir la solennelle et grotesque réception d'une fanfare qui joua <r la Marche des volontaires » avec de terribles airs de cornets à pistons et de forcenés pouni-pouia de basson. Jean devint sombre. Julie garda son sérieux, mais Marguerite se trouva plongée dans Tétonnement, avec une forte envie de rire.
L'oncle Silvain apparut, descendant l'allée à grands pas.
-^ Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il brusquement. Des aubades! tu te fais faire des aubades maintenant !
Julie intervint avec des <i: cher oncle > ; et puis, se dégageant, elle alla remercier chaleureusement, au nom de son mari, le chef de la fanfare, tandis que Jean, très empêtré dans cette farce de pompiers en délire, les saluait de loin, avec autant de gravité que Boissyd'Anglas dut saluer la tète de Féraud, grimaçant au bout d'une pique.
L'oncle agitait des bras désespérés. Julie revint vers son mari, et lui souffla :
— Parle-leur, Jean... n importe quoi... pour qu'ils s'en aillent.
Jean s'avança vers le groupe des musiciens, et subitement le don de l'improvisation qu'il possédait lui fit trouver la vraie phrase :
— Merci, mes chers concitoyens, pour cet accueil, dont j<> suis intimement touché. Permettez-moi de vous remercier et de faire défoncer,
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à votre intention, un tonneau de notre excellent vin du Périgord.
L'aubergibte, qui. en même temps que l'instituteur et le marcclial-ferrant, fai^sait partie du comité électoral, se détacha du groupe et vint serrer fortement la main de Jean, mais tandis que les bravos de la troupe écorchaient le ciel d'une tempête patoisante, l'aubergiste Grosmajac dit à mi-voix:
— Bé, tooii que quoy bravo zen bèven un c6, ma qu'ey de la concurenço (c'esl bien, il faut que ces braves gens boivent un coup ; mais c'est de la concurrence).
Jean comprit aussitôt, et, réprimant une grimace de dégoût, il répliqua :
— Ce soir, je leur offre, chez vous, un banquet de bienvenue. Vous ferez, comme il faut, les choses.
Alors l'aubergiste Grosmajac transmit cette promesse aux musiciens, et même aux gens quelconques, qui se trouvaient sur la route.
Les bravos ne connurent plus de bornes, si bien qu'une forte senteur d'ail s'exagéra sous les marronniers, le long des roses, parmi les jasmins et les héliotropes.
L'oncle Silvain avait pris une attitude grave ; Julie rayonnait, tandis que Marguerite, étonnée, ne savait pas si elle-avait le droit de rire; les domestiques du château, eux, se montraient franchement intéressés, émus.
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Grosmajac vint de nouveau serrer fièrement la main de Jean, et lui dit en patois :
— Bien cela ! bien ! mais, service pour service, je vous conseille de parler le patois, ça flattera les électeurs. Oui, oui, faut piocher le patois.
Et, tandis que sur la pelouse, les musiciens et leurs amis, servis par les domestiques du château, buvaieiii. laiyement, Jean Linguet s'installait dans sa chambre, méditant la parole de Grosmajac :
— Piocher le patois !
Ce programme inattendu symbolisait évidemment le decrescendo de sa personnalité. N'avait-il point fallu déjà renoncer au grand idéal entrevu ? maintenant c'était son propre langage qu'il devait réformer. Au lieu d'enseigner, if allait apprendre ! Le prophète tombait à l'écolier ! Et quelle école !
Uuand il descendit, au son de la cloche du déjeuner, Julie, très joyeuse, s'aperçut de la mauvai^e humeur de Jean, et la laissa passer. Elle s'amusait à dérider l'oncle Silvain, dont le mutisme terrifiait Marguerite. Le vieillard ne sut pourtant pas résister aux agaceries de sa nièce, et, avec un bougonnement comique, il se mit à lui adresser des madrigaux macabres :
— On devrait guillotiner les jolies femmes î Ce bont toutes des Marie-Antoinette, quand elles ne sont pas des Dubarry.
11 brodait sur ce thème féroce, avec une
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coquetterie de vieillard, s'inclinant devant sa nièce, qui riait à cœnr-joie. Marguerite, médusée par ces axiomes, oubliait de manger, hypnotisée par les yeux furibonds du révolutionnaire et cette barbe en fleuve, d'où ruisselaient torrentiellement les vérités farouches.
A la fin, l'oncle se tourna brusquement vers son neveu, demeuré muet :
— Ah ! ça, me diras- tu exactement ce que tu veux faire ?
Il y eut un silence, durant lequel Julie lança son regard le plus dominateur vers le pauvre Jean, qui finit par répondre :
— Je n'en sais rien encore; mais <r On d veut faire de moi un député.
— Qui? on? répliqua rudement le vieillard.
— Tout le monde: les comités électoraux...
— Ah ! et tu te crois mûr pour ce labeur, de dignement représenter nos concitoyens?
— Mais sans doute, interrompit Julie, pourquoi.... ?
— Permettez, ma nièce, dit gravement l'oncle Silvain, c'est mon neveu que j'interroge.
Un peu de sang monta aux joues de Jean Linguet. Julie, attentive, saisit ce signe fugitif, et sachant bien que la réponse n'allait plus se faire attendre, elle garda le silence, que lui imposait le despotique vieillard.
Déjà, dans le cerveau de Jean, la mauvaise humeur, causée par les incidents du matin, se transformait, prenant un autre objet. Y avait-
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il pour lui, plus d'humiliation h écouter et à suivre les conseils du Peuple, ce roi moderne, qu'à obéir toujours à un vieillard autoritaire? Vallait-il mieux amoindrir sa personnalité au profit de la masse, ou sous le talon d'un seul ? N'était-il pas préférablement dans le vrai, en se faisant le serviteur de la Foule anonyme, de rilumanitc entière, et non d'un sectaire, qui, au fond, avait raté sa vie?....
Toutes ces ripostes bouillonnaient dans son crâne, revêtant rapidement des formes combatives, lorsque le vieillard l'interrogea de nouveau :
— Voyons ! à quoi prétends- tu ?
Alors, Jean Linguet, d'une voix basse :
— Il est étrange, dit-il, que les ascendants, pères, oncles, parents ou amis anciens, qui vous ont vu naître jouer à la poupée, pousser un cerceau, courir après les papillons, être enfant en un mot, sans idée et sans volonté, s'imaginent toujours que vous en êtes restés au même point. Leur volonté tenace vous maintient petits jusque par-delà la majorité, jusqu'à la maturité, jusqu'à la vieillesse, jusqu'à la mort. Ceux qui vous ont connu ignorants, sont cei'tains que vous n'avez rien pu apprendre. Alors même que vous leur parlez des choses conquises, ils surprennent dans votre son de voix, dans un geste, dans une attitude, quelque chose du petit garçon d'autrefois, et cela ridiculise, démonétise, anéantit votre valeur
d"homme, subitement retombé au rang d'écolier. Le respect, l'affection que nous portons à nos ascendants, ils le prennent toujours pour un ar'te de souniission aveugle, et s'étonnent, si par hasard quelqu'un de nos actes vient à les heurter, comme si on coQimettait un parricide moral...
La voix de Jean s'élevait maintenant, son visage se tournait à demi vers l'oncle, qui, très silencieux, le considérait, avec un visage grave, sans expression saisissable.
— Oui, poursuivait Linguet, qui, après s'être servi pour se désigner lui-même de la forme vague « vous d, puis d'un mot plus net <r nous » arrivait enfin au <r je j> par une gradation insensible, oui, je suis ainsi pour vous mon cher oncle, et quand je dis « cher d vous pouvez me croire, appuya-t-il avec un trémolo sincère dans la voix. Je suis demeuré le petit Jean, l'élève de l'oncle Silvain, et, malgré tous les grades universitaires, malgré l'âge, malgré la maturité, je suis pour lui l'écolier qu'on doit morigéner. Vivre par inoi-mème, de moimême, en ne consultant que mes propres croyances, cela m'est défendu....
L'oncle, impassible, regardait toujours son neveu, qui, après un temps, reprit avec un grand gette direct.
— Oui ! Cela m'est défendu par vous, qui me maintenez en tutelle, contraignant ma nature, forçant mon tempérament....
coiiiuii'Tincr; '2'2'.\
Et soudainement emporté :
— Soit! je Vf iix èlre députe, cria Jean, soit! Où est le mal ? Pounjuoi immobiliserais-je, dans un cabinet de travail, la force acquise par moi? Pourquoi ne mettrais-je point' au service de mon pays la puissance de ma parole, et, croyez-le, la puissance de mes convictions?
Julie enveloppait, d'un regard applaudisseur, son mari ainsi emballé, et lui, redevenant très doux devant le mutisme du vieillard :
— Voyons, mon oncle, croyez-vous que je vaille moins que tant d'autres, qui tiennent leur place dans la vie militante? dois-je toujours fourbir mes armes, pour ne jamais m'en servir ? Est-ce que vous ne sentez pas l'heure proche des grandes luttes ?... Et alors, si mes concitoyens m'appellent, ne leur dois-je pas ma personne toute entière au service de leurs intérêts? Eh bien, je vous le dis ici,j'ai longuement hésité, mais, aujourd'hui, ma détermination est prise ! Je vous supplie donc, au lieu de m'arrêter dans cette marche nécessaire, de vouloir bien, comme par le passé, servir de guide et de mentor à votre petit Jean, qui vous aime toujours et qui, s'il n'est plus votre élève, veut, du moins être digne toujours de son ancien maître.
Et ces phrases, sans grande portée, avaient été sonnées d'une belle voix chaude, avec l'accentuation de la vérité parlée, dans un mouve-
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vemcnt do beaux gestes, soulignant lacavatine, dont frémissait d'aise Julie Linguet.
Le vieux Silvain se croisa les bras et dit:
— Je ne te savais pas bon comédien.
Alors, Jean, se reprenant, avec une voix filée
de venin.
— Comédien ou non, dit-il, tel je suis, mon oncle, et je vous saurai gré, si vous le voulez bien, de laisser ma libre destinée suivre son cours.
L*oncle se leva soudain, comme s'il eût été frappé au visage. Ses yeux brillèrent, sa barbe remua fortement, secouée par les grincements de sa mâchoire, il ouvrit labouche... puis, passant rapidement sa main sur son front, comme fou, il sortit bruyamment de la salle à manger.
— Oh ! dit madame Linguet, j'ai cru qu'il allait avoir une attaque d'apoplexie.
— Non, répondit Jean, c'est une attaque de haine.
Et il se plongea dans un silence triste. Puis, soudainement, il se leva et comme s'il eût pris une définitive résolution :
— Il faut que je m'occupe du banquet do ce soir.
Et il ajouta ironiquement :
— C'est, en trinquant à ma propre candidature, «l'i je prendrai ma première leçon de patois.
Ce fut une belle fête, à laquelle le maire et
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rinstituleur daignèrent assister, avec une gravité fonclionnelle de bon aloi.
Vers la fin du banquet, les musiciens de la fanfare, un peu émus par les interminables bouteilles de Taubergiste rejouèrent a la Marche des volonlaires d en l'égayant de notes fantaisistes ; Jean prit la parole et sut émail- 1er son discours aimable de quelques locutions patoises, qui lui étaient demeurées dans la mémoire, et de plusieurs que lui avait obligeamment fournies Grosmajac.
Vers dix heures, il revint du village au château, escorté par les plus gaillards, jusqu'à la la grille. Ce furent des poignées de mains; puis, sous la sombre allée des maronniers, Jean monta lentement, réfléchissant.
Il sentait poindre en lui un mauvais sentiment de mépris pour les hommes, à la place du iranc amour de l'humanité qui le tenait autrefois, et il se disait que peut-être il est nécessaire de mépriser les individus, afin d'honorer l'espèce, et que cette sorte d'avilissement qu'on éprouve à flatter des opinions vulgaires, à se replonger tout entier dans la masse, soi être supérieur, est une nécessité imposée par la loi des choses, afin que l'avant-garde humaine ne perde point de vue le gros de la troupe et ne s'égare...
Cependant cela lui avait été désagréable, il ne pouvait le nier ; mais il se résolut à vaincre ses répugnances, au profit d'un avenir
qu'il entrevoyait fructueux et bon. Le sortétait jeté...
Dès lors, sa vie politique commença.
Ce furent des tournées, des réunions, des conférences, où il semait les paroles mi-partie patoises et françaises. Stylé par les agents électoraux, par les journalistes du chef-lieu, Torateur n'émettait que les théories recevables en chaque occasion. Bientôt, avec souplesse, il devint un prometteur de j)remier ordre, avec bonne foi, se grisant d'avance d'un pouvoir futur, qui lui donnerait la force de faire honneur à la multitude de ses engagements.
D'ailleurs, il rendait si heureux ces braves gens, au cœnr desquels l'espérance mettait un baume, qu'il ne savait plus au juste, si ce n'était pas là une aumône d'un genre supérieur.
Enfin, durant les quelques mois passés à cet exercice, Jean ne trouva guère le temps de réfléchir.
Heureusement, Julie avait ménagé une réconciliation entre son mari et l'oncle Silvain. Le vieillard avait promis de surseoir à tout anathème jusqu'au jour où Jean, sorti des préliminaires de la vie publique, aurait accompli son premier acte politique. Il se réservait alors' de le juger en conscience. La paix — une paix armée — lut ainsi rétablie à Badefolds- d'Ans.
Dans cet horizon rose, un seul point noir aux yeux de Jean : Marij;uerite semblait atteinte d'une profonde mélancolie. Dès que Pajean
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partait pour quehfue tournée, la jeune fille tombait dans un déses|)oir exagéré; (juan'l il revenait, il la trouvait chaque fois plus abattue et dépérissante.
Lorsqu'il en parlait à Julie, celle-ci mettait cet état précaire sur le compte de la croissance, et aussi de la malice. Une façon de se' faire plaindre, que ces attitudes de saule pleureur!
Alors, Jean prenait à part la jeune fille, et la morigénait. Marguerite baissait la tète, et bientôt s'évadait vers le jai din, où elle restait des heures, assise à rêver dans son isolement.
— J'aurais dû amener une gouvernante ici, disait Julie, ou quelque maîtresse de piano.
Et c'étaient des sermons, à l'issue des repas. Marguerite dardait son regard noir, un instant, sur -sa mère, puis se dirigeait vers le grand salon où elle exécutait, sur le piano, quelques phrases de navrante musique. Alors, parfois, elle ne cessait de jouer et de chanter que morte de fatigue. Puis, les jours suivants, elle retombait dans sa rêverie de paresse.
Un matin, sorti de bonne heure, par une matinée d'automn3, où de légers brouillards s'irisaient au soleil, et traînaient leurs déchirures bleuâtres dans les vallons mouillés, Jean revenait en hâte, par un chemin, couvert encore de feuilles rousses. Tout à coup, il s'arrêta. A quelques pas devant lui, pres({ue couchée, jonchée sur un banc, la tète sur son bras droit replié, Marguerite sanglotait. Ses frêles
épaules se soulevaient convulsivement, tandis que, du poing gauche, elle frappait sur le bois du dossier avec un geste violent de désespoir enfantin.
Jean, qu'elle n'avait pas entendu, s'approcha rapidement, et, lui touchant l'épaule :
— Marguerite, voyons, Marguerite! dit-il. Elle se dressa, honteuse, essuyant vite, à
coups de poing, son visage baigné de larmes.
— Marguerite, qu'y a-t-il donc? reprit Jean.
— Rien ! oh î rien, Pajean. Rien du tout !
Mais il voyait sa figure se contracter de nouveau, et d'autres grosses larmes poindre au bout des cils.
Il s'assit sur le banc, et attirant cette désolée, doucement il l'enlaça; puis, d'une voix paternelle :
— Ma petite Margot, voyons, qu*as-tu ?
veux-tu le dire à Pajean ?
Détournant la tête, elle se remit à pleurer, presque silencieusement, ne sanglotant plus, avec de simples et profonds soupirs.
Alors Jean, plus brusquement, l'interpella :
— Veux- tu que je me fâche à la fin, Marguerite? vas-tu parler, oui ou non?
— Je ne peux pas î je ne peux pas !...
Lui, très ennuyé de ce chagrin, de cette douleur ainsi muette, se leva :
— C'est bien, je vais te mener à ta mère, pour....
COURU PTIUCK
Il n'acheva pas; ellerinlerroiapit vivement :
— Oh ! non, Pajean, non, je; t'en prie.
Elle se mit à genoux, et lui saisit les mains, qu'elle caressait dans les siennes, et qu'elle approchait de son visage baigne de larmes.
— Oh! non, non, Pajean, je t'en supplie, je l'en supplie!...
— Mais enfin, reprit-il, expliq-ie-moi... Voyons, lève-toi, c'est ridicule à la fin.
Elle se leva. Et alors, farouche:
— Non, non. ne parle pas à maman, je ne veux pas, je ne veux pas.
Puis, subitement douce:
— Aime-moi, un peu, Pajean, comme un bon papa, je suis si malheureuse!
Effrayé, il ne savait que répondre à cette douleur, insoupçonnée jusque-là. Il songeait que lanière, toute entière à son nouvel époux, avait peul-èlre négligé, outre mesure, cette enfant, ainsi rendue subitement orpheline, et que c'était lui, au fond, le vrai coupable. Mais que faire ?
Il ne pouvait pas ramener au château Marguerite, avant que cette crise fut passée.
— Marchons un peu, .dit-il.
Et ils s'en allèrent, côte à côte, sous les arbres rougis par rautomne. Jean regardait à la dérobée sa belle-fille. Elle était grande pour son âge, très grande même, elle lui venait à l'épaule ; c'était une petite femme, déjà vibrante, toute en nerfs, épiant la vie par ses doux yeux étonnés, qui avaient perdu leur sécheresse
232 couRUPTRicii:
el leur raillerie de naguère. Jean ne s'était point aperçu de tout cela, au milieu des innombrables tracas de sa campagne électorale. Mais comment Julie?... Ah! il lui semblait qu'elle était coupable d'agir de la sorte ; et pourtant, si c'était par amour pour lui, comment pouvait-il, non pas même lui en tenir rigueur, mais môme lui en parler avec quelque autorité? Il se souvenait bien que ses rares immixtions entre la mère et la fille avaient toujours tourne au détriment de celle-ci, et qu'un redoublement d'injuste sévérité en avait été l'immédiate conséquence. Toutes ces réflexions lui emplissaient le cœur d'une indéfinissable amertume. L'ancien sentiment profond de fraternité générale, le souci du Bien, la bonté native se réveillaient en lui, mal assoupies par les soucis de la lutte oratoire. Il ne se prévoyait point bourreau de qui que ce fût, et déjà, après avoir piétiné son pauvre oncle Silvain, il trépignait involontairement sur la destinée de cette fillette!... Cette pensée l'attiista.
Peu à peu, ils avaient gagné le centre du bois :
— Eh bien, Marguerite, dit Jean, es-tu un peu consolée?
— Un peu, oui, un peu, dit l'enfant.
Et puis, soudainement :
— Oh! vois-tu, Pajean, si je pouvais quelquefois me promener avec toi. C'est si beau par ici. J'y viens quelquefois seule.
— Mais tu as tort.
coiîRUpTRirE 233
— J'ai lorl... Et avec qui viendrais-je? où il ais-je me proiiioner ? Quelquefois inainau daigne ni'euimener en voiture : 'mais elle préfère demeurer à la maison. Quant à Toncle Silvain, il me n^gai'Je à peine, et pT)urtant je crois bien qu'il m'emmènerait, si j'osais le lui demander. Crois-tu qu'il m'emmènerait, dis, Pajean?
— Mais cerlainement, certainement, répondil-il, à tout hasard.
• — Seulement, moi, tu ne sais pas? oh! tu ne me gronderas pas?...
— Non.
— Eh bien, je voudrais avoir un cheval et m'en aller...
— Seule, comme ça.
— Ou avec toi.
Jean ne répondit pas tout de suite, puis:
— Mais c'est impossible. Je suis trop occupé. Tout en disant cela, il regrettait vivement
que les convenances, et probablement aussi le refus certain de Julie, ne permissent pas de donnera Mai guérite Cîtlejoie.
— N'en parlons p'us, Pajean, dit-elle, n'en parlons plus.
Maintenant, elle semblait définitivement consolée. Son regard brillait, le sourire renaissait sur ses lèvres.
Les réflexions de Jean prirent un autre cours, lorsque Marguerite se mit à babiller sur toutes sortes de sujets puérils, avec une pointe
d'imagination poétique empruntée à ses lectures: les oiseaux, les ruisseaux, les fleurs et les papillons; puis des que:^tions d'histoire ou de botanique. La pensionnaire renaissait peu à peu dans ce petit être désespéré.
Et Jean, qui avait été d'abord effrayé, se consolait, en pensant qu'au retour à Paris, ce serait Marguerite elle-même, qui aurait le plus de hâte de voir la porte du couvent se refermer sur elle.
Tout à coup, dans le lointain, la cloche du déjeûner se fit entendre.
— Diable ! dit Jean, il faut revenir vite.
A ce mot « revenir ï>, il surprit comme une crispation d'angoisse, dernier mouvement du chagrin effacé, sur le visage de Marguerite.
— Ecoute bien, lui dit-il, veux-tu que Pajean soit très heureux ?
— Oh ! oui. je te jure.
— Eh bien ! reste toujours pour ta mère aussi soumise qu'une fille doit l'être. Tu sais bien qu'elle est bonne...
Marguerite hocha la tête:
— Bonne pour toi, Pajean, pas pour moi.
— Alors, tu m'en veux?
— Pas du tout, du tout, du tout.
— Donc, je t'en prie, fais ce que je te dis. Sois douce et patiente; ta mère esi accablée de soucis, auxquels tu ne comprends rien... Bref! veux-tu être bien sage?
— Oui, dit-elle soumise, je serai sage.
CÔRRIIPTRICF' 23:')
Jean continua :
— Avant de rentrer au couvent....
— Je rentre donc au couvent, fit-clIe navrée.
— Dam. il faut que tes études se terminent.
— Et.... je n'aime que la musique!...
— Cela ne suffit pas.
Alors, doucement, il lui fit un plan de conduite : tacher d'atteindre le plus vite possil)le ses grades, selon la mode; puis bien étudier la musique.
— Même le chant ? demanda-t-elle.
— Même le chant.
Et il poursuivait doucement, paternellement. A ces remontrances, l'âme farouche de l'enfant s'apaisait, comme par miracle. Marguerite, ravie, se suspendait au bras de Pajean, comme une femme, et de temps à autre sautillait, comme une gamine. Elle écoutait la voix sonore de son beau-père, plutôt que les paroles elles-mêmes.
— Sais-tu, Pajean, interrompit-elle à un moment, si tu avais voulu chanter tu aurais bien pu.
Il se mit à rire :
— Si cesi là l'effet que te produisent mes sermons !...
Elle rit aussi. Lui, se retrouvait pour un instant l'heureux jeune marié du séjour près de Granville, à l'époque insouciante où, ayant jeté par dessus bord toute inquiétude, il avait vécu en enfant au bord de la mer, jouant <r à
la poupée d comme disait Julie, avec celte même Marguerite qu'il appelait alors, à cause de ses bonds désordounés, « une grande gazelle. j>
Mais soudain, la gravité de Thomme politique reprit le dessus, lorsqu'il aperçut, au détour de l'allée, Madame Liiiguet, appuyée sur la balustrade du perron, attendant. •
— Eh bien, eh bien, dit-elle, on ne déjeûne donc pas aujourd'hui ?
Et Pajean et Marguerite reprirent leur double esclavage, luidamour, elle de crainte; seulement désormais, chaîne de fleurs, ou licol, ils étaient un peu compagnons et complices.
Quelques mois après, ayant suffisamment patpisé parmi les villages du Périgord, émis des théories sociales dans les villes industrielles, traité la question vinicole, et même la question truffière dans les centres de production, promis oh ! avec sincérité î un nombre incalculable de réformes, qu'il croyait du reste promptement réalisables, prononcé le mot <r Avenir » dix mille fois, et le nom du c Progrès » cent mille, ayant fait défoncer des tonneaux de vin sur les foirails, hébergea Badefols des délégations variées, après avoir été parrain douze fois, témoin
dans trente mariages, assrsté à quinze ent<M'renients, civils ou religieux selon les cantons, après avoir suivi |)as à pas et de point en point lescornacspoliti(iuesqui Tobligeaientà prendre tel sentier plutôt (]ue tel autre, et de fouler, au nom des principes généraux eux-mêmes, pas mal de principes qui lui étaient particuliers et lui semblaient antérieurement très généraux, après avoir été maintes fois écœuré, mais ensuite remis sur pattes par la main douce et ferme de sa femme, a[)rès avoir préparé une magistrale profession de foi dont rien n'était resté, à la suite des radicales corrections imposées par les journalistes habiles du chef-lieu, grands directeurs du mouvement, après avoir été raillé, maudit, puis pardonné cent fois par l'oncle Silvain, ayant enfin épuisé tout ce. que la patience d'un homme peut mettre au service de l'ambition de sa femme, Jean Linguet, précédé d'une réputation fort brillante, fit son entrée à la chambre des députés, au Palais-Bourbon, temple des Lois.
Son estime pour le souverain moderne, l'énorme Suffras^e. tel qu'il s-ouverne encore en nos âges de ténèl)res, ne s'était pas accrue, loin de là. Il semblait qu'il sortît d'un cauchemar, durant lequel une nuée de sauvages, sous prétexte de le coiffer à leur mode, l'auraient abominablement scalpé.
Mais, maintenant, le député allait se trouver avec ses pairs, avec des hommes non point
géniaux sans doute, 'ni même extrêmement supéiieurs, mais élevés, éloquents et sagaces, rompus à la vie politique, à la libre discussion, parmi des correligionnaires d'idées, poursuivant, comme lui, un but gigantesque, consacrant leurs jours à Taplanissement de la route, sur laquelle le genre humain marche douloureusement à son avenir.
Après un abaissement nécessaire devant rélecteur, Jean reprenait sa taille de penseurgéant. Dans son cerveau, ce qui était resté debout des doctrines entrevues, aux heures chaudes de ses éludes, devait, selon lui, entrer maintenant dans le domaine de la réalisation; et, pour que cet embryon de programme — énorme embryon d'ailleurs, embryon de poids, destiné à devenir par la suite quelque être immense de raison — pour que cet embryon put être jeté dans la vie, il prévoyait que dix ans au plus, mais dix ans au moins, seraient nécessaires.
C'était un programme cela !
Le nouvel élu comptait demeurer indépendant, vers la gauche extrême. Mais déjà les chefs de groupe, flairant ce programme fier, savant et compliqué, subodorant surtout Téloquence adroite, si chaude, de Jean Linguet, et aussi connaissant — mon Dieu, oui, il ne faut rien négliger — connaissant sa haute situation de fortune, entraient en coquetterie réglée avec
coimuPTRiCE 239
ce philosophe, dont les hautes destinées semblaient devoir être rapides.
Mais il ne s'était pas laissé séduire. l^aiMui ceux qui étaient venus saluer son aurore législative, négligeant les plus importants, les plus arrivés, il préféra le bavard et indépendant Gagère comme pilote.
Ce fut donc Gagère, qu'il emmena dans sa voilure, le jour où il songea à effectuer son entrée dans le Palais des Lois.
Gagère s'était obligeamment chargé, un matin, de l'initier à la géographie du Palais. Le choix de ce guide étonna bien un peu. Comment le grave Jean Linguet, le convaincu, le lyrique, pouvait-il se plaire avec ce railleur sceptique et spirituel, qui tournait tout à la plaisanterie, à la bonne blague, ne respectant rien ! C'était un de ces mystères qu'on explique par la loi des contrastes.
Il y avait bien aussi la volonté de Julie; elle avait imaginé de choisir ce cornac, à cause précisément de son esprit, qui le faisait redoutable en tant que défenseur d'un ami, mais le rendait impuissante cause de sa légèreté, et, par là même, peu dangereux, comme rival à craindre ultérieurement.
De plus, Julie trouvait qu'il ferait bon contrepoids à la sévérité outrée, à l'idéalisme un peu vieux-jeu de son mari, et que celui-ci ne pouvait que gagner, si Gagère lui faisait perdre
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de sa roideiir automatique, et de sa trop scrupuleuse et nuisible loyauté.
Ce fut même un spectacle assurément cocasse que celui que présenta- l'entrée recueillie et solennelle de Jean, ayant à son bras cet étourneau jacasseur ; mais cela se passait une bonne heure avant la séance, et nul ne put s'apercevoir de ce disparate.
Jean s'était arrêté, un instant, devant le monument, avec une sorte de religion.
L'édifice lui apparaissait majestueux, et haut, empli d'héroïques et nobles souvenirs. Les divinités : Minerve et Thémis, semblaient bien vivantes dans leur antique symbolisme, représentant encore, au seuil du temple, la sagesse et la justice de ces vieux législateurs, qui eurent nom Rover-Collard, s-énéral Fov, Guizot, Cavagnac, Lamartine, Lacordaire, Berryer, ces hautes intelligences, que n'auraient point désavouées les quatres chanceliers gravement assis, songeurs et hautains, les D'Aguesseau, Colbert, l'Hôpital et le grand Sully. Jean, véritablement ému par la splendeur des souvenirs évoqués, contemplait le fronton où la France, la généreuse Patrie, tient la constitution entre la Liberté et l'Ordre public. Il songeait au rôle superbe des hommes, qui se dévouent à équilibrer, par de sages proportions, par une entente vraiment philosophique des nécessités sociales le besoin inextinguible de Liberté qui hante les âmes, et la soif d'Ordre
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que les corps rcclaiiient. Ah ! certes, voilà une œuvre profonde : que, dans un ordre parfait coiniae dans un cadre général, puissent à leur aise circuler les volontés particulières, avec une souj)lesse d'équilibriste. Que soient rangés en l)el api)arat tous les cristaux et les porcelaines, fortune de Tordre [)ublic,et que des panlhères, lâchées au travers, puissent évoluer sans rien casser.
Ainsi rêvait Jean Linguet en face du Palais.
Ah ! il oubliait bien volontiers les paradoxes de Fanii Pierre Doulx^qui n'étaient en somme que des blasphèmes d'ignorant, d'ignorant volontaire, de mécréant qui méprise aisément ce qu'il n'essaie même pas de comprendre. Et le Palais Bourbon s'élevait, s'élargissait, comme une arène digne des bons combats, où l'on peut pourfendre l'Erreur avec les saintes armes de la Vérité, bien trempées.
Mais Gagère qui prenait froid dans la rue interrompit cette rêverie, et entraîna Jean Linguet vers l'intérieur du Temple.
Dès que le railleur se sentit à l'abri du vent, entre de solides murailles, il recouvra instantanément son incontestable faculté de bavardage ; de guide muet, qu'il était sur le trotloir, il devint un cicérone loquace, étourdissant le rêveur Linguet, qui ne l'écoutait d'ailleurs que d'une oreille distraite, comme un premier communiant, convaincu et fervent, laisserait
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sans rouïr, ruisseler, autour de ses oreilles, la conversation d'un camarade dissipé.
Gagère, dès le salon de la Paix, débita son boniment:
— Vous êtes venu ici sans doute, mais peu, mon cher collègue. D'ailleurs autrefois c'était en profane, comme nous disons nous autres, héritiers des vieux symboles maçonniques, tandis que, aujourd'hui, vous devez tout pénétrer en initié du suffrage, en rose-croix de l'urne, en chevalier cadosch du scrutin. Les arcanes de ce temple vous seront dévoilés sans souffrance.
Le salon était discret, trois huissiers mélancoliques promenaient leur parements rouges, en attendant les heures prochaines où l'envahissement bruyant des députés, des journalistes et des hauts fonctionnaires les obligeraient à des attitudes martiales.
— Tenez, disait Gagère, ceci c'est le plafond de la Paix. Ce symbole courtois sert de toiture à ce lieu, oià, par antiphrase, se déchaînent les passions tumultueuses, où doivent se croiser les regards chargés de haines, où, sur un faible espace de terrain, s 3 coudoient et se heurtent des inimitiés de Peaux Rouges!! Aussi, pour peindre cette Paix précaire et plafonnante, on a choisi avec tact un peintre à peu près exclusivement militaire, Horace Vernet. Donc, toujours, la logique reprend ses droits imprescriptibles... Il a plu des soufflets et des coups
CORRT'PTIUr.K
de poing dans cette enceinte, et, parfois, malgré la vigilance de ces gardions, des cannes ont mesuré des figures, q\e dis-je ? des revolvers ont rracass(î des mâchoires, ou perforé des intestins!... Là, sous l'oeil bcnoit de la Divinité Pacifique, sur ces tahlcs. le long de ces murs, des journalistes pensifs et hostiles libellent des télégrammes chargés de venin. Ce couloir, a bien parfois le droit de s'appeler.... Tantichambre.... I^t, sur ce mot — vous ne riez pas? tant pis — entrons dans la Charabic.
Chapeau bas, Jean Linguet marcha solennellement, escorté par Gagère, guidé par un huissier, haut de stature, en frac et cravate blanche, avec la chaîne au cou, faisant balloter, sur ses lourdes cuisses, une petite épée maigre dans un fourreau de cuir noir, une épée portée presque en verrouil, et dont la poignée de cuivre frétillait gentiment.
Le nouveau député alla choisir sa place vers la gauche extrême, mais à mi-côte. Il s'assit un instant, afin de regarder gravement l'ensemble de la salle. La rangée des gradins demi circulaires, au-dessus desquels baillent, dans les entre colonnements, les trous noirs des tribunes et des galeries ; là-haut, le vitrail blanc d'où tombe la lumière du ciel sur la tribune sonore : là eiicore faisant leur faction symbolique, l'Ordre public et la Liberté gardent majestueusement le marbre des harangues. Ce Forum couvert ne semblait point à Jean Linguet grandiose par
son architecture, mais bien par l'ampleur des souvenirs qui semblaient flotter — ô poussière dorée! — dans le large rayon descendu de la voiite.
Gagère, qui s'était mis à bavarder avec un sténographe, tira son ami de cette contemplation achfirnée.
— Eh ! il faut encore quelques préparatifs, puis nous^ songerons à soigner votre entrée.
Comme Jean, passant devant la tribune, regardait le bas-relief argenté qui Torne — une Renommée embouchant la trompette en face d'une muse de l'histoire qui écrit — Gagère, d'une voix emphatique déclama:
- — Ceci a appartenu aux Cinq-Cents, ceci a vu le 18 brumaire!... 0 malédiction !
Puis, se penchant à l'oreille de Jean :
— Ne dirait-on pas que cette dame (il désignait la Renommée, gonflant ses joues et ses lèvres, autour de si trompette) donne des leçons obscènes à sa compagne ?
Jean regarda Gagère, et haussa les épaules.
— Allons, allons, reprit Gagère, ne nous fâchons pas ! et tenez, contemplez la sonnette, et saluez! c'est celle de 1848. Elle a été construite par Fichet... ce doit être une sonnette de sûreté.
Gaminement, il monta à la tribune.
— Messieurs, dit-il d'une voix grave...
— Vous vcyez, ça va bien. Quant aux notes
no'nujprnicr: 2a.)
élevées, c'est pour les orages: Eh quoi ! messieurs? ajouta-t-il en fausset.
Puis, il redescendil, et, consultant sa montre, déclara :
— Hàtons-nous ! on va venir.
Déjà, en effet, par les couloirs, des députés s'agitaient, soit aux pieds de l'énorme Montesquieu jcouché, soit autour des statues de Lycurgue, de RrutuSjde Solon et d'Epaminondas, qui jouent aux quatre coins dans une salle, tandis que Mirabeau, Bailly, Casimir Périer et le général Foy, dans la suivante, ont Pair d'attendre le signal d'un quadrille, en face d'une fresque, où le Jeu de Paume hérisse des serments sous forme de bras ornés de manchettes en dentelles.
Jean traversa la salle du Trône — la salle du ci-devant Ti*one — à laquelle président la juslice l'industrie, l'agriculture, et aussi la guerre (enfin), tandis que les mers et les fleuves de France, cloués sur de gigantesques panneaux en grisailles par Eugène Delacroix, étalent aux yeux leurs noms romains: MéJiterraneum mare, Océanus, Araris, Ligéris, Sequana, Dhodanus et — oh ! hélas! — Rhenus.
A travers les couloirs, Gagère menait son ami jusqu'au vestiaire, lui choisissant maternellement un placard, puis, à côté, lui faisant distribuer les brochures nécessaires : le livre jaune, les projets de loi imprimée, et t ) ites sortes de volumes indispensables.
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Il le força, en courant, de jeter uncoup d'œil à la bibliothèque, ensuite au cabinet de lecture, où les bourgeois de Calais peints par Ary Scheffer contemplent mélancoliquement, avant de mourir, les bustes de ces bourgeois modernes et peu héroïques : Dupont de TEure et Ernest Picard.
Gagère ne fit grâce d'aucun des menus détails du Palais. Ici la buvette ayant, pour ornement fixé au mur, des cartes géographiques; là le lavabo ; puis les bureaux de la questure, de la sténographie, du compte- rendu analytique, des procès-verbaux. A travers les fenêtres, on pouvait apercevoir la cour d'honneur, avec ses affreuses statues du temps de Louis-Philippe, montant une faction de garde nationale sur Je perron, derrière lequel se rangent les voitures des ministres, qui pénètrent dans le palais par les voûtes, où autrefois de menus commerçants joaillers étalaient leurs bijoux en faux.
— Il y a souvent encore du toc, par là, dit irrévérencieusement Gagère, quand son Excellence Grifouillat descend de son coupé.
Enfin, il alla présenter son ami aux trois questeurs, qui justement se dirigeaient vers la salle des séances.
On repassa par la série des couloirs, devant les petits salons des commissions, où une invariable table verte est entourée de chaises graves, tandis qu'une pendule Empire agite son balancier que le diable mène.
Quand ils revirent le Montesquieu nonchalamment étendu, un roulement de tambour se fit entendre vers la salle de la Paix:
— Horace Vernel, sois content! murmura Gagère.
Le président de la chambre en frac traversant la haie d'armes, s'avança rapidement, salua roflicier, et entra dans la salle des Séances.
— Oh ! le vieux grigou, dit tout bas Gagère, il doit deux saluts, un à chaque officier, mais il est si rat, qu'il en économise un.
Jean n'écoutait pas. Des souvenirs historiques l'emplissaient. 11 ne voyait point les gens quij'entoui'aient ; mais c'était Vergnaud, Isnard, Barbaroux, Robespierre, ou Danton, qui suivaient de loin le président, un Boissy-D'Anglas ou un Barnave.
Pour son âme grandiose, portée aux synthèses élevées, et non aux mesquines critiques, c'était toujours la Représentation du Peuple, qui passait là sous ses yeux. Représentation dont il faisait partie, comme un moellon dans un édifice. Et il saluait cette institution qui avait donné à la Patrie tant de gloires, et tant de réformes. C'était de là qu'étaient sorties ces lois égalitaires et justes, qui permettent au fi's du dernier paysan d'atteindre jusqu'au sommet de la hiérarchie sociale ; c'était de là qu'étaient sorties ces lois tutélaires qui empêchent qu'on attente à la liberté du citoyen ; c'é-
tait de là qu'était sorti notre état social moderne, plein de bienveillance réciproque. Et, comme rien n'est encore accompli, que tout marche vers une perfection idéale qu'on atteindra pQul-être un jour, c'est encore de là que sortiront les lois sages et bonnes, lois de Liberté et d'Ordre Public qui donneront aux déshérités de la vie le pain de lumière et de sang, qui les rendra véritablement les égaux de leurs frères aînés, mieux partagés parle hasard deschoses.
El, dès lors, qu'imporlaient les bons mots de ce farcjur de Gagère, qui, prenant la vie à rebours, se moquait de tout et de lous, au lieu de savoir pleurer avec ceux qui souffrent, et tendent leurs bras, encore chargés de chaînes, précisément vers ces libérateurs possibles, vers ces législateurs qu'on voyait entrer maintenant dans le temple des lois sous l'œil de Pallas-Athéné, la déesse casquée, qui guerroie afin de faire triompher la sagesse immanente?
Ah ! oui, qu'importaient les sarcasmes de Pierre Doulx, non plus que les raillerie? de Jacques Mareuil? tout cela, bon à mettre dans le même sac que les facéties de cet inconscient Gagèré ! Ah! oui. L'œuvre était là, et l'atelier aussi, et les outils appelés Lois ! Jean s'exaltait on songeant qu'd sérail, sans doute, sinon le seul, au moins un des premiers, à la forge du progrès. Et son cœur battait, en entrant dans la salle des séances, tandis que ses collègues
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curieusement le suivaient des yeux, et que, là-haut, d.jns une tribune, Julie, assise au iniiitiu d'un essaim de jolies femmes, lui envoyait un s )urire de bon augure.
xni
Depuis trois mois déjà, Linizuet venait s'asseoir à son banc de député, et il n'avait pas encore pris la parole. Ses amis, ses fanatiques, ceux qui esoo:nptaient son avenir, espérant attraper au passage quelques rayons de son étoile, s'étonnaient hautement de ce silence.
Julie n'était pas la moins ardente à le lui reprocher. Elle le faisait avec douceur, aux heures tendres, mettant sur le compte d'une timidité, mal placée, l'hésitation de Jean. Elle l'enveloppait de ses bras amoureux, le berçait sur sa gorge, comme un enfant capricieux qu'elle voulait dompter.
Jean prenait les lèvres qu'on lui tendait, s'emparait de ce corps que l'âge n'atteignait pas ; et, amant comme au premier jour, poète de l'alcôve, savait cueillir toutes les voluplés offerles.
Seulement, il a î p\:'Uit pas. Il guettait l'occasion favorable, disait-il; or, plus il tardait, plus l'occasion, véritablement, essentiellement
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favorable, semblait reculer dans la profondeur de l'avenir. Julie n'insistait plus, attendant également que la fameuse occasion favorable lui parût évidente à elle-même, pour, alors, établir ses batteries, etenlever d'assaut, comme elle Tavait toujours fait jusqu'à présent, la volonté hésitante de son mari.
D'ailleurs, il n'y avait rien de trop pressé. Elle savourait déjà les premières joies de la puissance, les plus neuves, les plus charmantes. Tout en entrevoyant de bien autres horizons, cette halte dans le rôle de madame la députée lui plaisait infiniment ; et, comme elle savait tout goûter, lentement, avec réflexion, elle patientait encore, se disant que, dès qu'elle serait blasée, elle saurait bien obtenir de Jean un jeu plus sérieux, plus élevé.
Outre le rôle de protectrice des électeurs du pays, et des quémandeurs parisiens, elle possédait une cour de soupirants, qui Tamusaient, non pas qu^une seule idée de tromper son grand homme, si beau, si amoureux, lui vînt à l'esprit, mais elle essayait et vérifiait ainsi la valeur de ses armes. La crainte des cheveux grisonnants sur les tempes, à qui les eaux miraculeuses redonnent avec peine leur valeur première, et aussi, cette Marguerite, qui décidément tournait à la vraie jeime fille, montant en graine, exorbitant déjà une poitrine précoce, laissant luire plus de seize ans dans ses yeux, tout cela pouvait la faire trembler, mais les
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aveux limidcs ou hardis des jeunes gens, les madriprauxdes liouimesmCiis rentourantd'hommages à ses five-oclock, dans sa loge à l'Opéra, ou aux mardis des Français, suffisaient à lui rendre Taplomb de la femme, qui, se sentant toujours aimée, ne craint [)as de prendre les tendresses conjugales pour de vulgaires efforts de pitié nauséabonde.
Jean, d'ailleurs, ne lui donnait aucun sujet d'inquiétude à cet égard. Sa droiture native n'avait besoin d'aucun effort, en l'occurrence, et, pareil en ceci à bien des méridionaux du genre grave, la fidélité et l'accoutumance le rendaient parfaitement heureux en amour. La lutte lui aurait déplu, la certitude l'enchantait. Il était encore suffisamment un rêveur pour continuer son rêve, et la vie active ne l'avait pas corrompu.
Au surplus, sa vie familiale était complète; il sentait pour cette pauvre Marguerite, que sa mère impitoyable traitait avec une dureté exagérée, une tendresse paternelle, et concevait des plans d'avenir heureux pour cette enfant, vraiment douée : faire le bonheur de ces deux êtres chéris, sa femme et sa fille, devenait ainsi une des principales formes de son amour de l'humanité, qui, sans se particulariser à l'extrême dans la famille, pouvait, au contraire, y trouver un salutaire exercice, un remède contre le dessèchement possible qu'amènent les luttes d'intérêts et d'opinions.
2t>2 CORRUPllîlCE
Eh oui ! il aurait été parfaitement heureux dans cette yie nouvelle, si, précisément, une obscurité ne s'en fût dégagée, enroulant des problèmes politiques autour de sa conscience. Et c'était le doute qui Tempêchait de prendre la parole, le doute, pénétrant, peu à peu, au contact des réalités, dans son âme de croyant; l'analyse commençant son œuvre d'érniettemënt en cet esprit, qui s'était voué, au départ de sa vie, à la religion de la synthèse.
Voici comment.
Dès son arrivée au Palais-Bourbon, Jean Linguet, à la suite d'une discussion à laquelle il a\ait pris part dans son bureau, fut élu membre d'une commission, à laquelle on renvoyait un projet du grand chef des gauches. Le grand chef des gauches professait parfois de despotiques idées qu'il croyait bonnes au salut de l'État républicain, et que, dès lors, il défendait avec .une suprême énergie.
L'un des articles de son projet souleva néanmoins dans la commission, composée en majorité d'esprits libéraux et progressifs, une discussion. Jean, qui comptait d'abord ne prendre la parole qu'en séance publique, dut démasquer ses batteries, et prononça un maître discours, très élevé, empreint de philosophie, de saiicsse, de beauté noble. 11 enleva l'unanimité des votes contre l'article, l'article principal, du projet élaboré par le grand chef des Gauches.
couRUPTnicr: 2b3
Ce vote, inatlendii, plongea les votants dans une stupeur. Le pn'sident de la eoniinission, un vieux de 48, |)Iein d'cxcell(3nte volonté, mais hésitant, demanda la pnroie, et prenant les choses au traj^ique, déclara que, bieniju'ayant voté contrée, il ne savait comment faire accepter, par le terrible grand chef une semblable insubordination de ses disciples.
Cette sorte de platitude vis-à-vis d'un potentat d'opinion, parut ridicule à Jean Linguet; mais déjà un habile proposait un moyen de sortir de l'impasse. Il s'agissait simplement d'aller trouver le grand chef, afin de lui exposer les raisons si convaincantes, qui militaient contre lui, et avaient nécessité le vote.
Le président se jeta vivement sur cette planche de salut. La commission en corps, malgré les murmures de Jean Linguet, partit vers l'hôtel du grand chef.
On eût dit, pensait Linguet, une délégation de sauvages se rendant auprès du Manitou supérieur, une assemblée de vingt derviches se dirigeant vers la Mecque. Amèrement, dans le fond de l'àme, il gémissait sur les difficultés que présente, en un pays imbu d'obéissance, le redoutable et saint usage de la liberté.
Mais il enferma ses réflexions moroses en lui-même et suivit le gros de la troupe, bien disposé à défendre la vérité et la justice, fut-ce contre le grand Manitou lui-même, et de plan-
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ter son argument décisif comme un drapeau de révolte, sur la terre même de la Mecque, c'està-dire dans le propre cabinet du chef si redouté.
Ce fut une mémorable entrevue.
Il y a. par le monde, des Pouvoirs visibles : une épée, un pistolet, une armée, des canons, des chevaux qui passent et broient tout sur leur passage ! Le sang des ennemis, des vaincus ruiselle sous les bottes du victorieux !.... Puis, un silence sefait, un épouvantable silence qui est la seule forme d'adhésion possible à ce genre inouï de pouvoir
Il y a, par le monde, des Pouvoirs visibles: une balance, une toque, un vêtement rouge, des réquisitoires pareils à des glaives, des codes bourrés d'articles semblables à des obus, des grilles et des cachots, et le triangle de la guillotine, qui écrase les vertèbres du cou ! Les menottes saisissent les pouces, les chaînes prennent les pieds, le garde-chiourme brandit son bâton !... Puis, il se fait un silence, un grand silence mortuaire, qui est la seule forme d'adhésion à ce pouvoir terrifiant et vague....
Il est, par le monde, des Pouvoirs visibles : une trousse, des forceps, des diplômes identiques à des Babels de Science, des mots étranges et féroces comme des stylets damasquinés, des ordonnances analogues, en leur grimoire, à des paraphes du destin, et des diagnostics et des pronostics plus redoutables que l'apparition
GORRUPTinCK
spectrale de la mort elle-même, et les travaux spéciaux ejui scient les os, après avoir tranché, derme, muscles, vaisseaux et nerfs, et le trépan formidable, et Tablation des viscères ! Les ligaments compriment, les bistouris ouvrent, les pinces infernales brûlent ; de la tète aux pieds Tètre frémit, rugit, beugle!.. Puis, un grand silence — oh! silence froid I — s'établit sur cette houle désordonnée de la carcasse, et ce silence est la seule adhésion vraie à ce Pouvoir sagace et despotique....
Il est bien d'autres Pouvoirs visibles : l'Argent qui moud les consciences, la Volupté qui mange les cœurs, et encore bien d'autres Pouvoirs visibles
Mais, au-dessus d'eux tous, dans une singulière atmosphère, invisible et pourtant présent, VArt de persuader demeure le plus ferme et le plus vague, le plus terrifiant et le plus habile, le plus féroce et le plus extravagant.
Qu'un homme isolé, sans défense, sache, par force d'àme et hauteur de pensée, subir avec vaillance le poids d'une cavalerie lancée au galop, la torture de la question dans un noir cul-de-basse-fosse, ou l'ingestion des drogues mithridatesques ; que le million le laisse dédaigneux, et qu'une théorie de bas-ventres illuminés de luxure demeure impuissante devant sa volonté froide, si, par hasard, il se trouve mélangé lui, impavide, à une foule quelconque, fût-elle de quatre personnes comme de mille,
et que d'un cerveau puissant se dégage une série de sophismesà travers une parole habile, cet homme si fier de son moi, se retourne contre lui-même, détruit sa concience, et roule, comme une épave, au gré du souifle qui le maîtrise....
Après avoir ouï la semonce un peu terne du vieux 48, et les périodes enflammées de Jean Linguet, le grand chef se tassa dans son fauteuil, et caressa un moment sa barbe épaisse.
Puis, dans le silence général qui s'était fait, il commença, le Grand-chef, mais à voix basse, presque lassé d'avance du combat à soutenir. Et, soudain, avec une prestesse singulière, écartant les questions de principes, les hautes et graves synthèses, il analysa la situation; et là, toutes les raisons contingentes qui militaient en faveur de son projet furent accumulées rapidement; par un tour adroit et fort, ces raisons contingentes, ils les appliqua à la situation réelle du pays et de l'opinion ; il évoqua ce pays et cette opinion, en une prosopopée énergique, démontrant que ces choses contingentes devenaient, par suite d'un calcul simple à faire, des choses nécessaires, inéluctables, sous peine de périr soi-même et aussi d'entraîner dans sa chute non seulement le Parti, mais la Nation entière. Et il montrait à l'horizon les chars de guerre, et les chevaux de
l'ennemi Maintenant sa phrase roulait
comme un tonnerre, secouant des éclairs de phrases sonores, bousculant, dans une verbeuse
COIIRVPTUICE 2i>7
tempête, les Principes inutiles, les Principes, (|ui n'ont de raison d'être qu'à la condition de vous l'aire vivre, et qui — tout Principes qu'ils >oient — sont idenliquos à des Fins terribles lorsqu'ils vous tuent. .^
Par un détour, il ramenait le déliât sur le point précis, tournant et retournant son texte, le montrant comme un ijrlaivc dans la main des
bons, comme une menace sur la tète des mauvais, et enfin, après avoir usé de toutes les ressources de l'analyse, formulant une hardie synthèse avec ce rien infinitésimal, et concluant par le mot féroce, et toujours vainqueur : la Nécessite...
Là, on eût pu le croire épuisé, tant il râlait, le Grand-chef, secouant de sa forte poigne la table de chêne sur laquelle il s'appuyait, et parfois, faisant gémir son fauteuil sous les bonds désordonnés de son épaisse corpulence ; mais, brusquement, il se radoucit. Après un temps, il se leva, allant frapper sur l'épaule du vieux 48, il lui dit :
— Et c'est toi ! toi, un vieux lutteur des combats héroïques d'autrefois ; toi, qui as vu succomber ton parti maintes fois, et qui sais que, grâce à l'énergie et à la sagesse d'aujourd'hui, nous tenons la victoire, enfin ! c'est toi qui viens contrecarrer les projets longuement mûris par ton ami, que tu ne soupçonnes pas capable ni de trahison, ni de folie?... oh ! mon vieux ! Oh ! mon vieux !...
'2\JS CORRUPTRICE
Le bon 48 s'effrondrait dans sa barbe blanche ; mais le Grand-chef le lâcha subitement, pour se tourner vers Jean Linguet :
— Et vous, s'exclama-t-il, vous, mon jeune collègue, qui n'avez encore essuyé aucun martyre au profit de la liberté ; vous qui tenez au contraire tous les espoirs de succès en face de votre légitime ambition ; vous un philosophe, un être d'élite, sur lequel nous comptons tous, nous les aînés, pour le jour, où, fatigués des luttes, nous voudrons remettre à de dignes héritiers le dépùt qui nous fut confié ; vous, le dernier élu, vous venez contrecarrer les ouvriers de la première heure ? Ah !" je le sais, ajouta-t-il avec une mélancolie subite, feinte ou vraie, mais profonde en tant qu'expression, ah ! oui ! les derniers seront les premiers, là comme ailleurs, vous bénéficierez de nos labeurs obscurs, laissez-nous donc les accomplir. Plus tard, lorsque vous aurez à votre tour le pouvoir, un pouvoir déblayé des ronces et des cailloux, et de maintes ruines qui l'encombrent encore, alors vous aurez le droit d'agir au nom de vos Principes, de nos Principes, car ils sont les mêmes ; laissez-nous agir, nous, avec nos nécessités. Oui, nous sommes d'humbles terrassiers, plongés sous la terre, en proie à la crainte des éboulements, nous posons les premières pierres dans une nuit humide, dans une boue amassée par les siècles ; quand l'ouvrage sera sorti de terre.
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VOUS vioiidroz ôlevcp les étages sii[)erbes, et poser an fronton le bouquet d(Tuiltif. Heureux serez-vous ! heureux! mais laissez- nous à notre labeur modeste et, je le répète, nécessaire. Ooyez-nioi, quand je vous ledis, j'ai bien le droit à votre confiance.
Et il tendit sa large main au néophyte, qui se sentit ému malgré lui.
A la suite de cette entrevue, la commission vota à Tunanimité le texte du Grand-chef.
Jean Linguet, revenu chez lui, se prit la tète à deux mains, pour se demander par quel miracle sa volonté, ce qu'il croyait être sa volonté, son énergie d'autrefois avaient si vite défailli.
Tout ce qu'il put trouver c'est que la Politique et la Philosophie n'étaient point parallèles; mais zigzaguaient autour l'une de l'autre, d'après certaines lois qu'il se promit d'étudier.
En une autre occasion, une (juestion fut soulevée, qui attira son attention. On parlait d'un droit protecteur à établir, et aussitôt les larges théories humanitaires, qui veulent que tout objet de consommation baisse de prix au profit de la masse, le poussèrent à prendre la parole ; mais le sophiste (lagère, à qui il fit part de son projet, lui dit simplement.
— Vous êtes du Midi ; les électeurs des pays vignobles, ne redoutant nulle concurrence au monde, sont libre-échangistes, vous faites bien libre-échanger ; laissez seulement les gens du Nord, que la concurrence fait crever de faim,
2G0 coimupTuict:
être protectionnistes ; c'est la vraie morale du débat, où les principes n'ont rien à voir.
Et, avec angoisse, Jean Lin,2uet se demanda s'il y avait rien d'absolument vrai dans tous ces tournois parlementaires, et si la Politique n'était pas le plus damnable des trompe-rœil.
Néanmoins, il se dit que la discussion n'était qu'un élément préparatoire, une élaboration qui pouvait être confuse; mais que l'Action, le Pouvoir exécutif, instruit par tant de tâtonnements, intervenait et faisait, après une balance du pour et du contre, entrer dans le domaine des faits les grandes et les petites réformes.
Jean concluait donc qu'en somme c'était le Pouvoir qu'il fallait atteindre.
Julie, en sa qualité de confidente, ne pouvait qu'approuver ce plan.
Dès lors, le philosophe qui s'était déjà soumis aux électeurs périgourdins afin d'atteindre la Chambre, pouvait bien se soumettre aux députés dans le but d'escalader le Pouvoir.
Après? après, l'on verrait !...
D'ailleurs, la vie agitée le prenait trop pour qu'il pût réagir. La foule a une force entraînante, et comme les autres, la foule du Palais- Bourbon englobe vite, dans son mouvement propre, las mouvements discordants. L'Esprit de Corps, ce mystérieux agent électro-magnétique enveloppait déjà le nouveau député ;
cuHHUPTiuci; 201
bientôt, il devait traiter d'injustice flagrante, toute critique que Ton oserait adresser à ce corps-d'élite — d'élite? — qui est charité de représenter la Nation, le cœur, le sang, le cerveau de la Nation, TArgent, l'Armée et la Science du gentil pays de France.
Jean Linguet devait le croire, et il le crut.
De plus, à cette époque-là, cette masse informe, ces tentacules, ces i)attes, ces bras de TKtre myriapode, appelé Parlement, recevaient la vie d'une tète puissante: le Grand-chef. On percevait l'illusion du mouvement chez ces culsde jatte, quand, par un vigoureux coup de poing ou coup de pouce, le Grand-chef les remuait. Celte puissante personnalité débordait, ruisselait dans les vides de cette foule acéphale, et la complétait. Aussi, c'était comme un hymne d'espérance, qui, de toute part, montait vers le Dieu-Avenir, qu'invoquent sans cesse les générations lasses de soufïrir dans le présent.
Au service de cette idole Avenir, Jean Linguet s'exerçait, dans le domaine de la pensée, à supporter le présent, en courbant la tète sous les besognes singulièrement rapetissantes, qui transforment, au Palais-Bourbon, les plus rudes lions venus de la province en simples ânes portant des reliques.
Quant au Grand-chef, nul, de son vivant, n'a su ce qu'il pensait de la singulière comédie qu'il se donnait à-lui-même, tandis que la nation entière contiruiait cette tra2rédie si amère
pour le grand nombre qui s'appdle vivre au XIX® siècle, le siècle du mensonge politique et de la nuit sociale, le siècle infâme.
Peu à peu, sans même qu'il s'en doutât, Jean Linçruet laissait tomber bribe à bribe le manteau de son indépendance.
D'abord, il s'était fait inscrire à un groupe avancé : des socialistes étaient là. Mais, avec une obsession de critique, il ne larda pas à les juger sévèrement : les uns, vieilles barbes revenant des bagarres antérieures, gens qui, tout petits, combattirent en 1830, puis en 1832, puisen juinl848,puisdurantla Commune, êtres bizarres et romantiques, lui semblaient, fossiles exhumés, s'égarer parmi des vivante. Oh ! certes, ils gardaient une attitude sinon scientifique au moins littéraire, grands éloquents aveugles, sourds gigantesques, à la foi comiques et terribles, véritables diables rouges sortant de leurs boîtes appelées prisons, exil, massacres, géants, féroces, inabordables, pessimistes enragés, habitués à tout démolir, sans jamais songer à n'importe quelle reconstruction. Ces anciens frères d'armes de l'oncle Silvain parurent, au neveu, bien moins vivants, moins savants, moins géniaux que le vieux de Badefols-d'Ans ; ils en montraient tous les défauts, sans posséder ses qualités, ayant perdu, le long des routes, parmi les scrutins et les compromissions électorales un peu, sinon la majeure partie, de leur
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hautaine stature, dont il ne restait plus que le manteau toujours gigantesque, quoique rougiau collet, et irangé par le bas, et aussi le panache trop déplumé, mais battant encore Tespace d'une aile robuste.
A côté de ces vieux socialistes, Linguet, m Ci alors par d'aristocratiques instincts d'éducation, jugea encore plus durement les jeunes : les jeunes, échappés des bas-fonds, assez ignorants mais se croyant des phénix parce qu' « ouvriers vrais î, ne soupçonnant peut-être pas que la cervelle soit un organe comme la main, que penser est un métier aussi difficile que verser du vin dans les demi-setierd'un cabaret, ou aligner des caractères de typographie, ou môme battre l'enclume du forgeron. Parmi eux encore, quelques instituteurs bouffis de prétentions exorbitantes, demi-quarts de demisavants, un médecin de campagne ou deux, et des journalistes travaillant le socialisme en chronique, par hasard, à la façon dont ils auraient tenu la critique théâtrale, le sport, ou l'article-mode.
Néanmoins Jean Linguet, trouvant là un écho à ses propres pensées, à défaut de ses pensées elles-mêmes, se serait confiné dans ce milieu peu nombreux, réfractaireà la politique pure ; mais il sentait que l'immobilité condamnait ces hommes au platonisme, ce qui contrecarrait son désir du pouvoir. Des revendications en paroles, peut-être des essais infruc-
tueux de barricades, tel lui semblait èlre le sort de cette Montagne, destinée à toujours accoucher, lal)()rieusenient, avec des hurlements épouvantables, d'une souris.
Aussi bientôt, se fit-ilinscrire au groupe avancé de rexlrêmc gauche, où, du moins, il rencontrait des gens remuants et ambitieux, portant un programme en vedette, quittes à le lâcher au moment propice.
Puis, peu à peu, il se dégoûta de la stérilité de propositions perpétuellement repoussées au nom des nécessités gouvernementales, et reprit position dans une indépendance relative, se fondant sur ce que la concentration républicaine exisreait de lui moins d'intransiçreance sur les détails, afm de mieux soutenir l'ensemble du régime républicain, qui, perpétuellement, menaçait de crouler, — habitude commune à tous les gouvernements politiques mal basés, qui se refusent à s'instaurer sur la largeur des synthèses philosophiques.
Durant tous ces mouvements que Gagère surveillait avec ironie, disant : « Le camarade louvoie, il -sera ministre ! > Jean Linguet, piocheur acharné, finissait par prendre goût aux travaux des commissions. Il y faisait valoir ses réelles qualités, le sérieux de ses études antérieures, une compétence qui paraissait étonnante dans un milieu ignorant, où le plus fort est toujours celui qui a eu le loisir de s'assimiler, durant la nuit précédente, le
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travail bien laiL de quelque spécialiste. Jean Linizuet, qui aurait pu écrire sur maints sujets dans les Revues, se trouvait prêt à Timproviste sur une multitude de questions, profondément inconnues de ses collègues.
Ainsi s'émicttaient son savoir et sa conscience. Parfois il sentait quelle différence énorme, grandissant chaque jour, séparait le commissaire actuel, du Jean Linguet de cabinet d'autrefois ; mais il ne pouvait agir d'autre sorte, dans cMc carrière de renégat, sentant sur ses épaules, le fouet de Tambition, que maniait toujours Madame Linguet, conductrice véritable du char conjugal.
Enfin, son mouvement tournant s'était accompli par une série de marches et de contremarches, tantôt selon un plan volontaire, que lui dictait sa neuve ambition, d'autres fois, inconsciemment, par suite de quelque heurt, ou d'un incompréhensible emballement.
Bref, un jour, sur une question, où la commission favorable au ministère s'était prononcée contre son avis, Jean monta à la tribune, et, au nom de la minorité, c'est le terme consacré, prononça un maître discours.
— Presque un discours ministre, dit le vieux Sireux, qui, tout en votant toujours pour le ministère quel qu'il fût, en centrier acharné, aimait assez à manifester quelque indépendance dans les couloirs.
Le rapporteur revint à la charge, et fulmina
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contre Taudacieux Linguet. Celui-ci, se laissant enfin aller à son tempérament, reprit la parole, et bouscula cul-par-dessus tête les arguments du rapporteur, si bien que le Gouvernement lui-même s'émut, et que le ministre se fendit à fond, posant la question de confiance.
Jean Linguet, avec une verve soutenue, fit une riposte, et, après une contre-riposte, on alla aux urnes.
A la fin de cette journée de début, Jean Linguet avait jeté le ministère sur le carreau.
Ce fut un triomphe, dont le retentissement alla réveiller jusqu'aux somnolents employés qui transcrivent les procès-verbaux, là-bas, au lond du Palais, dans des bureaux poussiéreux et archaïques.
A travers les félicitations et les imprécations, Jean Linguet s'avouait à lui-même qu'il ne croyait vraiment pas avoir accompli un chefd'œuvre. Cependant l'enthousiasme des uns et les haines des autres, l'obligèrent quand même à reconnaître qu'il avait exécuté, sans s'en douter, le véritable poème parlementaire, qui consiste à renverser à propos de n'importe quoi, n'importe quel ministère, afin de prendre sa place si on le peut.
Toutefois, comme il n'était peut-être pas mûr pour un portefeuille, le Président de la République, acharné à recoller son cabinet, en bouchant quelques trous avec de nouveaux per-
sonnages, ne sollicita point le concours de Jean Linguet.
Les chefs de groupes qui avaient fermement soutenu le gouvernement, ne pardonnèrent point à Linguet cette démolition subite, produit d'un affolement de la Chambre, selon (.'ux <i et de la fringale inopportune d'un jeune ambitieux. »
Jean se vit donc rejeté dans l'opposition. Durant le replâtrage, bien des mécontentements avaient été amenés par les choix du Président. Bien des soifs de pouvoir non apaisées se changèrent en rage frénétique, et dès lors, Jean Linguet put commander à un groupe de mécontents, dont sa récente gloire, et sa façon d'opérer la vivisection des ministres, rétablirent chef incontesté.
Julie, d'ailleurs, avait conçu trop d'espérances subiti s, en voyant son grand homme aussi puissant, pour que la désillusion ne devint pas, chez elle, le signal de frénétiques accès d'ambition qu'elle communiquait à son mari. Lui, vainqueur sur une question secondaire et battu sur une question de personnes, aurait volontiers attendu, avec une sage lenteur de philosophe, quelque occasion féconde, où son courage et sa puissance -auraient eu belle partie. Mais non. Dès lors, il lui fallait marcher d'après deux axiomes, aussi nets et réels Tun que l'autre :
1° Je suis leur chef, donc il faut que je les suive.
2° Ce que femme veut, Dieu le veut.
Ainsi détourné de toute autre visée, que celle de la pure manie politique, Jean Linguet Ee passionna pour le jeu de massacre qui fait le fond de la logique parlemenlaire d'après ce troisième axiome :
3" Tu ne vaux rien, ôte-toi de là que je m'y mette.
En sourdine, sans vanité, mais sans fausse modestie, en se comparant simplement à son entourage, Jean Linguet pouvait ajouter :
— Car je suis le meilleur. Je garde, au tréfonds de moi-même, la prime valeur de mes idées de jeunesse, solidifiées par Tâge mûr, tandis que les autres abandonnent les leurs.
Et il le croyaitsincèrement, hélas ! aveuglépar sa besogne de député (comme un démolisseur peut 1 être par la poussière des décombres) malgré Tironique Gagère qui répondait à sa naïve déclaration.
— Vous êtes le seul député, qui ne blanchisse pas en vieillissant.
La tactique de Linguet fut simple :
— Tout ce qui peut venir de telles gens (il s'agissait des ministres, qui tenaient la place) même bonne en soi. devient mauvaise entre leurs mains, il faut donc avant tout et par tous les moyens, précipiter ces gens à terre, afm qu'ils soient remplacés par d'autres, plus dignes
CORHUFÏUICE 200
crexécuter un |)rograinine et de iiiener à bien les destinées de la République et de la Patrie.
Ce sophisme, (|ui place les personnes au-dessus des actes, devient vite le premier et uni(jue article de foi du parlementarisme. Poussé par la passion, qui saisit les meilleurs à la gorge dans ces couloirs byzantins, Jean Linguet entrait dans la lutte, armé de pi<3d en cap, avec Tidée qu'il portait en lui la science innée, que les autres, sauf ses amis imbus de ses propres idées, n'étaient que dos canailles ou des imbéciles.
Or la phrase ayant remplacé la guillotine, on guillotine les ministres avec des phrases ; mais, comme ils n'en meurent pas tous, on est à peu près sûr que les morts de la veille se relèvent et viennent à leur tour guillotiner leurs bourreaux, de sorte que la Révolution aboutit à cette singulière synthèse : Robespierre a guillotiné Danton, mais Danton, ressuscité, revient guillotiner à son tour Robespierre, et alors Vergnault, mal guillotiné, reparaît pour se saisir de leursmutuelles dépouilles, à moins que ce soit Hébert ou même Ma rat.
Mais Jean Linguet, pris dans l'engrenage de sa propre ambition n'avait plus le temps d'aller jusqu'à la bibliothèque du Palais-Rourbon, afm d'essayer de réfléchir un instant, en face des vieux livres.
Vaillant, rajeuni, beau, il dépensait ses juurnées en intrigues, en préparatifs. Son salon,
lesoir, devenait, SOUS réventail attiseur de Julie, un foyer de conspiration. Cequirestaitde temps à monsieur le député, se consumait à dicter à trois secrétaires les réponses aux innombrables lettres de ses électeurs — à celui qui se plaignait d'avoir été molesté par le percepteur, le gardechampêtre, le maire ou l'instituteur, et à celui qui demandait une place d'instituteur, de maire, de garde-champêtre ou de percepteur.
La réponse était stéréotypée:
— Nous sommes de l'opposition, attendez que nous arrivions au Pouvoir.
Oh ! Pouvoir ! Le pouvoir est un mot magique qui trompe non seulement ceux qui le sollicitent, mais encore ceux-là même qui le convoitent, voire ceux qui le possèdent.
Dans le salon de l'hôtel Linguet, un immense atelier tout empli de bibelots rares, de japonaiseries et de tapis persiques, mademoiselle Marguerite servait le thé d'onze heures.
Grande et souple, la jeune fille allait et venait, vêtue d'une toilette blanche, avec ce décolletage décent que l'on recouvre d'une mousseline, au travers de laquelle la peau vierge scintille, pareille à un velours couleur de pêche.
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Jacques Mareiiil, triste comme l'est un viveur qui ne se trouve point dans son milieu, suivait des yeux les jolis mouvemenls de celte enfant, enfin éclose femme, et dont les dixsept ans brillaient en de trop grands yeux hleus, farouches encore et railleurs, mais laissant percevoir dans le glacis du regard, déjà, les tendresses et les violences passionnelles promises. Il guettait, le viveur, les grâces de la jeune fdle, détaillant avec une rigueur de sporlsman les valeurs acluclles, et celles qui pourraient être acquises. Triste momentanément, il songeait à sa vie errante et seule, à la lourde fatigue de la quarante cinquième année, et murmurait :
— Trop tard ! trop lard !
Combien de fois avait-il déjà prononcé ce « trop tard j> en maint autre salon, devant maintes autres jeunes filles, avec cette illusion du désir, qui fait croire momentanément au célibataire forcené qu'il irait jusqu'au bout — à la mairie, à l'autel — afin de posséder, ne fut-ce qu'une nuit, le fruit vert et chaud de la virginité.
Il demeurait là, contemplatif, lors jue Jean Linguet vint à lui :
— Eh quoi, beau sire, lui dit-il, vous avez l'air bien songeur ?
— Oh! un rien, dit Jacques Mareuil, se redressant soudain, et rajeunissant sa figure par un rapide sourire de tous les traits. Je re-
272 COIIKUPTRIGE
gardais mademoiselle Marguerite. Elle estdéjà jolie, et sera fort belle plus tard.
— Comme sa mère, dit Jean.
— Mieux encore, je crois, répliqua Jacques.
— Vraiment, vraiment ? fit le député.
Et lui aussi, il se mit à regarder Marguerite, qui faisait avec souplesse et dignité ses premiers pas dans le monde.
Oli ! cela n'avait pas été facile d'obtenir le consentement maternel ! Le couvent semblait créé tout exprès pour détenir à perpétuité cette -grande fille ; mais Jean montrait enfin deTénergie. Sa tendresse paternelle s'était émue aux sanglots de « l'enfant y>. Elle était restée <r Tenfant d pour lui.
Maintenant, il la regardait, et, en effet elle lui parut vraiment « pas si enfant que ça d
— Savez-vous, dit-il à Mareuil, que c'est une musicienne de premier ordre, même une cantatrice? Elle pourrait débuter au théâtre.
— Et pourquoi ne chante-t-elle pas? dit Jacques, non sans une certaine appréhension, bien excusable chez un homme à qui trop de mères ont exhibé trop de filles à voix aiguës, et à fautses noies.
— Sa mère s'y oppose, répondit Jean. Du reste, je comprends cela; il est inutile de pousser Marguerite au cabotinage de salons.
Jacques le regarda en dessous.
. — Cabotinage est dur...sije vous disais qu'à la Chambre....
CORRUPTRICK 273
Jean eut un sourire contrainl:
— No ni 3 parlez pas de la Gfianibi'e, dit-il, non ! pas ce soir! je suis las, très las I
— Oui, je connais cette fatigue. Moi aussi, je suis las! seulement, je continue quand même. Chacun son fardeau....
— Certes, reprit Jean Linguet ; mais je voudrais, ne fût-ce qu'un jour, une heure, échapper à cette obsession, me reprendre un peu, vivre autrement qu'au sein des commissions, respirer une autre atmosphère que celle de la buvette, me dégager de la tribune e^ de ses alentours. Ici, partout, Todeur des lois me poursuit! Je souhaiterais me secouer au soleil. Vous êtes toujours gai, vous ?
— Eh î eh! la gaieté? ça ne va pas fort.
— Mais enfin ?
— Enfin, ça tient encore, avec quelque retapage de ci, de là.
— Eh bien, voulez- vous, demain matin — Ah ! mais non, pas demain, j'ai un rendezvous vers une heure, à la Chambre.... voyons? alors après-demain.... oui, après demain, voulez-vous déjeûner avec moi, au cabaret?
— Soit ! vous m'égaierez peut-être, vous ? déclara Mareuil.
— E]t tenez, poursuivit Jean, Pierre Doulx?... à propos qu'est donc devenu Pierre?
— Quoi ? vous ne lisez ni journaux, ni Revues ?
-- Hélas 1 rien que la politique, le bulletin
politique, la chronique politique, le compterendu des Chambres, VOffidel, les rapports, les études sur les sucres... les sucres politiques, hélas!
— Et bien, mais Pierre Doulx. est en passe de devenir grand homme, lui aussi, dans sa partie.
-^ La meilleure ! s'exclama Jean Linguet.
— Qu'en savez-vous ?
— Eh donc î s'il venait nous le dire après demain matin?
— Je veux bien, moi, conclut Jacques.
Ce fut ainsi convenu ; et, le rendez-vous pris, Jean alla vers un groupe de politiciens, tandis que Jacques, jetant un dernier coup d'œil sur mademoiselle Marguerite, s'éclipsait à l'anglaise, en murmurant ce mot cyniquement spirituel :
— Quel beau ratage!
Le soir même, après le départ des invités. Jean parla à Julie de la beauté de Marguerite, indiquant qu'il serait bon de la marier dans un bref délai :
— Allons donc, répondit Julie, moi granl' mère dans un an? Allons donc!
Et elle parla d'autre chose. Il revint à la charge, ayant au fond la conscienee de sa responsabilité quasi-paternelle, trouvant que cela serait mieux d'émanciper « l'enfant » de lui rendre ses comptes de tutelle, en la mariant toute jeune, ce qui est pour une fille formée le seul avatar possible dans notre société.
Julie répondit:
— Nous avons bien le temps.
Et elle détourna de nouveau cette conversation, qui semblait l'agacer terriblement.
Mais lui, obstiné, après l'avoir laissé parler de choses quelconques: politique et potins, racontars du monde et des coulisses, avec cette soif de bavarder à bâtons rompus, qui saisit certaines femmes, à Theure où Paris s'endort, lui, dans le grand atelier désert, où il fumait d'interminables cigarettes, revenait à son idée fixe : l'avenir de Marguerite. Qu'allait-on faire de cette grande fille, si belle déjà, si élégante, si complète? La nervosité particulière de Jean lui donnait ainsi parfois un appesantissementsur un sujet qui l'intéressait, momentanément, quitte à Toublier ensuite, dans le grand tralala de sa vie occupée.
La nuit apporte avec elle une griserie spéciale pour les êtres qui se dépensent beaucoup durant le jour; l'apaisement ne se fait pas ; la Lune maligne influe sur leurs nerfs excités. Parfois, ils sont bien étonnés, le lendemain, d'avoir poussé à l'extrême telle chose qui, au grand soleil, leur paraît de minime importance. C'est ainsi que naissent les querelles conjugales.
Très impatientée, Julie, après avoir simplement manifesté son irritation par un léger battement du pied sur le tapis, éclata soudain : Que voulait-il dire en somme? Est-ce qu'elle
ne le laissait pas libre dans ses affaires politiques, et voulait- il régenter la maison? Sa maison à elle, puisqu'ici il s'agissait de sa fille!
Sur ce thème fécond, elle improvisa un réquisitoire, tel que le peuvent faire les femmes, mêlant ceci, cela et tout, dans un amalgame de récriminations.
Sans donc répondre directement à la question de son mari, Julie s'évadait en formules plaintives, vagues et injustes. Pourquoi la tyrannisait-ii ? pourquoi méprisait-il ses façons de voir, à elle? Sa vie de dévouement à son mari comptait bien pour quelque chose, et comment en était-elle récompensée? Par des vexations inutiles.
Puis, quoique ayant dit qu'elle laissait Jean maître absolu de sa carrière politique, elle oublia vite cette prémisse, et fît un tableau exact, quoique chargé, de tout le labeur qu'elle s'était imposée, afin de mûrir le grand homme.
— Sans moi, où seriez-vous?
C'était la formule fatale. Et elle accablait de railleries, subitement déchaînées, le Jean Linguet d'autrefois : le brave étudiant, le bouquinier, l'archiviste, sentant le renfermé des bibliothèques. Oui, oui, elle lavait tiré de là, elle, comme un plongeur va chercher une perle dans une huître...
Devant ce dévergondage de diatribe, Jean Linguet attristé, mélancolique, opposait d'inutiles : «Mais, ma chère amie, il ne s'agit pas i>...
— Mais si, il s'agit de cela. Vous comptez maintenant vous passer de moi, sans doute? vous voulez émanciper voire fameuse volonté? eh bien, essayez...
Là-dessus, elle repartait, accumulant ses dédains sur tout ce que Jean pouvait aimer, piétinant, avec une rage inattendue, illogique, insensée, les rêves de Thomme, et montrant à quelles réalit^ations déjà, par la volonté audacieuse de sa femme, il était parvenu. Elle étalait son amour, cet amour créateur, qui de rien avait fait quelque chose, cet amour encore capable de transformer ce quelque chose en un gigantesque résultat.
— Là, voyons, ma chère amie ! disait Jean de plus en plus attristé, ployant le col sous l'orage.
Mais elle était en train, et poursuivait quand même, citant les occasions si nombreuses oij son mari aurait commis telle faute, et où elle était apparue pour redresser la marche.
Il se sentait humilié, diminué; pourtant une incommensurable pitié le prenait pour cette femme tant aimée, qui le méconnaissait. Puis, par un singulier retour, ce fut ce sentiment de ^itié qui le fit sursauter, il allait répondre lui aussi. Il se leva, blême, marcha vers Julie, et lui prenant le poignet violemment lui dit :
— Vous allez vous taire, n'est-ce pas?
Un Ilot de paroles coléreuses montait déjà dans sa poitrine, mais soudain devant le re-
gard étonné, presque ravi de sa femme, il se tut, et, vivement :
— Adieu, dit-il.
Et il sortit, s'en allant vers sa chambre en murmurant des paroles sans suite, dans une ivresse de colère.
Après un moment, quand elle eut entendu Jean fermer sa porte à Tétage au-dessus, Julie, honteuse un peu de sa propre irritation, demeura un moment pensive, accoudée sur la table à thé.
Puis, elle se leva brusquement, en disant avec la spéciale philosophie des femmes déraisonnables.
— Ma foi, tant pis !
Et elle sonna sa femme de chambre.
Le lendemain, après une mauvaise nuit, Jean Linguet se leva, et se mit au travail dans son cabinet, situé sous la chambre même qu'occupait Marguerite.
Cette invraisemblable querelle de la veille lui laissait comme une courbature morale. Bien des choses avaient été dites par Julie, qui lui pesaient sur lecceur... trop de choses en vérité! Et pourquoi. Seigneur? à quel propos? Il n'osait pas juger letat d'âme de la mère vis-à-vis de sa fille, craignant d'apercevoir quelque monstruosité morale. Sa pensée se reportait invinciblement vers Marguerite, la première et fatale victime, tandis que lui, avec une largeur
C0HnnpTi;ir:i: 270
généreuse, il ne voulait tenir aucun compte des paroles aiguës de sa temme:
— Elle les regrettera!
La réconciliation se ferait, il savait <:omment, ne doutant pas que son empire sur Julie ne lût encore très réel. Mais Marguerite ? Voilà où gisait le drame de famille.
Laissant tomber la plume qu'il avait à la main prêt au travail, il eut un moment de stupeur. Pourquoi, au l'ait, s'acharnait-il à s'immiscer maladroitement entre la mère et la fille?
Mais il conclut vite. C'était une simple mise en mouvement de sa bonté native, rien déplus.
Néanmoins, il se sentait invinciblement triste.
Tout-à-coup, à l'étage supérieur, après quelques placages d'accords, Marguerite chanta d'une voix chaude de contralto, avec plus d'expression peut-être que de méthode, mais avec puissance.
C'était une romance russe, dont les paroles douces et rudes, portaient avec elle un indéfini, un charme inconnu. Jean n'en comprenait pas le sens; et pourtant cela le berçait mieux qu'une chose précise. Les syllabes mouillées, roulant les unes sur les autres, entraînées par une mélodie passionnée très triste, quelque chose d'extrêmement amoureux et plaintif, où la jeune fille semblait mettre tous ses nerfs et toute son âme, une prière pleine de sanglots montant vers l'infini, sur les ailes d'une voix éperdue.
Kogdab ia znal, naprasno jizni cili, Naprasno bi ia ounost né térial ; Tvoia loubov otkrila mié moghilou,
I ghibriou ia
Kogda bi znalh !
Tvoïa loubov otkrila miémoghilou,
I ghibnou ia
Kogda bi znalh !
Et! ici, la voix se perdait, descendante, grave, émue, voilée, comme si, la lumière du jour disparaissant, l'être eût compris qu'il s'effondrait en des ténèbres :
Klialaçia ti i iaoutratil grézi, Molilas ia molitçia pérestal, Ti plakala, i ia né viérou v'çlézi.
Kogdab ia znalh, kogdab ia znalh.
Porté ainsi par l'invincible puissance de paroles inconnues, douces à la fois et sauvages, vers une rêverie impalpable, Jean Linguet se sentait incomparablement triste. C'était sans précision aucune... un vide, un simple vide! Pourtant cette amertume vague anéantissait en lui toute pensée, tout vouloir.
Il lutta contre sa torpeur, reprenant le passage de son prochain discours, où il devait tendre un piège au ministre, et secouer un peu les portefeuilles.
Mais la voix d'en haut reprenait, dans une tonalité, fière au début, qui s'humiliait, decrescendo, jusqu'au sanglot final :
CORKUP'IRIGE 281
Moutitzia oum v'groudi toska nié maia Naprasno ia-zabvé-né prizi val, Zabve-nia niot tiajélii pout kontçhaia : la procheptçou, kogda bi znalh I
Jean faisait un effort de mémoire pour se rappeler, où et quand, déjà, il avait entendu ce chant triste et simple, frileusement voluptueux.
Aux heures de mélancolie vague, le moindre travail cérébral prend de Timportauce ; il semble que la nature ainsi veuille distraire l'ennui, et raccrocher à la vie ceux qui s'en détacheraient. Jean fut donc subitement occupé de ce petit labeur, comme d'une grosse affaire, tandis que la jeune fille reprenait ses couplets aux accents étranges.
A la fin, Jean trouva. Oui, c'était une romance russe que Julie avait quelquefois chantée au premier temps de leur union ; il se rappelait même maintenant une traduction littérale, qui lui avait été faite alors.
(( J'ai cru en toi, hélas ! -cette folie — Ne m'a « donné qu'un doux rêve déçu. — C'est ton amour « qui a brisé ma vie. — Et je me meurs... — Si « j'avais su ! — C'est ton amour qui a brisé ma vie. (( — Et je me meurs... Si j'avais su !...
« Serments d'amours, serments si pleins de charce me — Trahis par toi, m'ont déchiré le cœur. — « J'ai vu tes pleurs, et ne crois plus aux larmes — « mon seul trésor, c'est la douleur.
« J'ai tout perdu : croyance, amour, jeunesse. — a J'attends l'oubli, espoir toujours, déçu. — Et je « m'éteins, en murmurant sans cesse : — Si j'avais « su, si j'avais su !
Il se rappelait ainsi vaguement le sens de ces paroles mystérieuses d'une langue inconnue, etce sens berçait ^on chagrin. <r Sij'avaissu!... > Ce qu'un tel mot contient d'enfantine révolte contre la destinée cadrait avec l'état de susceptibilité, dans lequel Jean se trouvait depuis la veille.
Mais soudain, Thomme reprenant 'le dessus, fit rentrer sous terre le poète intempestif qui sommeille parfois, souvent, presque toujours, dans l'âme des plus secs politiciens. Il se prit à ricaner: — Si j'avais su ! dit-il. C'est bien avec cela qu'on s'accable de regrets superflus! La vie vous emporte, est-ce qu'on peut regarder en arrière? Allons donc! Marche, marche î Voilà tout. Marche quand même, mon bonhomme!
tu ne peux pas refaire ta vie, tire de celle qui t'a été donnée le plus que tu pourras, puis meurs. Allons, cuirassons-nous, moucher Jean, et marchons, puisqu'il faut marcher.
Il se remonlait ainsi lui-même maintenant aux heures découragées, et se trouvait tellement pris dans l'engrenage de la vie active, que Julie n'avait presque plus besoin de talonner sa volonté, pas plus qu'un mécanicien ne s'occupe de sa machine, une fois qu'elle est en
train. C'est d'ailleurs pour cela (jue, les reproches de la veille avaient semblé, et semblaient encore, si parfaitement injustes aux regards de Jean.
Il sortit donc de sa chambre, avec une fermeté nouvelle, prêt à combattre envers et contre lout, et tous, avec froideur.
Comme il se dirigeait ver:? la salle à manger, une voix gaie le héla du haut des marches de l'escalier.
— Bonjour, Pajean, bonjour!
Et en quelques bonds, Marguerite fut près de lui :
— Bonjour, Pajean....
Mais Pajean avait une mine si sévère de député coriace, que la jeune fille s'arrêta:
— Qu'est-ce que j'ai donc fait, dit-elle tristement, pour que tu m'accueilles de la sorte?... Je n'ai que toi comme ami !
Il cherchait vainement à répondre. Elle lui prit doucement la main, et dit :
— Ce n'est pas bien de me bouder, sans m'en donner la raison, tu sais, Pajean. Pourquoi m'en veux-tu?
— Je ne t'en veux pas, Marguerite, dit-il alors gravement. Non, non, pauvre petite.
A ces paroles, prononcées avec une lenteur triste, le vitage de la jeune fdle passa subitement de l'expression enfantinement gaie, à une sorte d"angoisse ténébreuse. Ses yeux brillants s'éteignirent soudain, et devinrent ter-
nés comme de l'encre ; sans dire un mot de plus, elle entra daçs la salle à manger.
Parallèlement aux réflexions malineuses de son mari, madame Linguet se livrait dans son cabinet de toilette, à un examen de conscience minutieux et très spécial, un examen de peau et d'œil, de teinte et de teinture,- tout en confiant sa chevelure aux soins experts de sa camériste.
Ce travail préliminaire de la toilette du matin emprunte à la chimie raffinée, et peut-être même à l'alchimie antique, à l'empirisme et aux traditions de toilette occulte, que se transmettent, d'âge en âge, les femmes, le pouvoir de retrouver le secret de Ninon : demeurer jeunes.
Elles y arrivent !
Trente-cinq, quarante ans, quarante-cinq ou cinquante... les femmes qui ont vécu, ne fûtce que leurs premières années sous le second Empire, possèdent le magique talisman qui dompte le Temps.
Elles sèment, sur la route du cimetière, leurs parents bien aimés: père, époux, fils, tantes et cousines de province ; elles jettent au vent les bouquets effeuillés de vingt amours chaque fois c uniques et pour la vie > elles regardent tomber les gouvernements, avec le calme énergique de statues en bronze si elles sont brunes, ou de cariatides en or, quand elles sont blondes.
Madame Linguet, qui approchait de la quarantaine, connaissait les rites. Sachant que
rarme principale de la femme — au-dessus de fortune, positions, courage ou génie — c'est sa beauté, elle consacrait, à raiguise[nent et au fourbissage de cette épée de combat, un véritable pandœmonium de fioles emplies de liquides rouges ou livides, bleus ou orangés, ornées d'étiquettes cabalistiques dont seule elle possé dait le secret : S-M sur l'iine, H-3-B sur une autre, signifiait occulteuient le pouvoir d'adoucir répiderme, ou de durcir <r les avantages. j>
Il y avait aussi des poudres dans des l30îtes oblongues ou carrées, avec, également, pour toute indication, de mystérieux signes cabalistiques. Puis, des pots d'onguents, et des crayons enfermés dans des étuis d'argent.
La camériste, elle-même, en exécutant les ordres que lui donne sa maîtresse, ignore la valeur réelle de cette alchimie, et ressemble aux eunuques, préposés au sérail, dont ils doivent, par définition, ne jamais connaître le but secret ni le délicat fonctionnement.
L'heure matinale s'écoule. Le henné a rougi les cheveux; l'eau oxygénée leur enlève ensuite le trop de lumière, et ramène le cramoisi à l'or fauve. Puis, patiemment, la peau est lavée avec une eau tiédie à point, juste à la température normale, contrôlée par mille expériences antérieures, d'où la formule suprême est issue. Oh! répiderme du corps entier! les épaules, les bras charnus, la gorge élastique encore et superbe, le ventre qu'une hygiène habile main-
lient dans des proportions élégantes, par le sage emploi de Peau d'Hunyadijanos, des toxiques, et parfois des féculants, lorsque des lignes lourdes se creusent sous la peau ridée ; les cuisses que la marche assouplit et rend fermes comme des colonnes douées de mouvement ; les reins et leur chute, qui ne doit point être tumultueuse à Texemple du Niagara, mais rigide comme une bombe glacée ; les pieds que la camériste est appelée à régir avec de minutieux outils de précision, et de fines brosses. . . . Oui ! cet épiderme en réclame des boîtes, et des fioles!... Il n'est pas jusqu'aux chevelures secrètes, qui ne possèdent aussi leur numéro dans l'arsenal de la toilette.
Cela remplace avantageusement le bain des aïeules, chose émolliente, tueuse des sens. Parfois, un grand plongement dans du lait ou du son pour réparer les désordres des nuits blanches; parfois, un massage modéré, presque plutôt une caresse sur les délicats organes, et les nerfs sensibles, qu'une brutalité de poigne, bonne tout au plus pour la rude écorce masculine.
Les mains réclament ensuite les pâtes embaumantes, mains de prélat ou de chanoinesse — l'exquise couleur parmi les fossettes, le fuselage des doigts, et des palpitations de lumière rose sur les ongles...
Quant au visage, ce microcosme, il demande à lui seul autant de labeur que l'ensemble.
COKRUPTHICE 287
C'est lui la vedette, lui, la sentinelle debeaute, Tavertisseur des décadences, et le proclaniateur des triomphes, lui qui signifie impérieusement aux vaincus qu'ils doivent se courber devant la toute puissance de la Beauté. Voici la chevelure en casque d'or, ou de nuit, audessus du front étroit que nulle ride n'a le droit de sillonner, sauf peut-être la légère ligne verticale qui plisse Fentre-deux des sourcils, ligne qui signifie pensée, volonté, jalousie, domination, toutes qualités utiles au triomphe de la Beauté qui est l'Amour. Les yeux brillants, presque sonores dans l'encadrement de velours brun que leur a donné le crayon magique ; les joues, sans fard, mais unies par un effort léger, lent et prolongé, d'une serviette fine enduite de crème spéciale, et par l'adjonction d'un nuage — pffft ! un brouillard — de poudre ! Voici les lèvres ! non pas le grand coup de sabre sanglant qui coupe le museau des aventurières, non une discrétion de rose. Et le nez ! oh 1 le nez ! A lui seul, ce centre de la physionomie, cette pierre angulaire de la beauté vraie, comme il est parfois difficile à mettre au point, selon qu'il est droit, ce qui est la chance, la bonne fatalité, ou qu'il se courbe, s'aplatit, se relève!! Le nez exige, non seulement la science et l'art, mais mieux encore l'improvisation!... Le nez est sacré!!!
C'est après l'accomplissement de ces rituels travaux, qu'on peut jeter, avec une négli-
gence savante, quelque flotlanlcrobe de chambre sur un corset souple, et que, dès l'aube — onze heures pour midi — la parisienne, qui se défend contre l'âge, et qui en triomphe — ce que démontrent les annales quotidiennes
— la parisienne qui ressuscite Ninon, cette unique d'autrefois, à quelques centaines d'exemplaires, la parisienne enfm peut se présenter devant n'importe quel aréopage... après toutefois que la camériste a répondu à cette question. — Suis-je bien? — par cette réponse:
— Très bien, madame ! — quand surtout le miroir en a dit autant, ou à peu-près, selon les jours, la parisienne affronte le regard du mâle qui lui appartient, ou auquel elle est enchaînée, et va surprendre, en appel, la confirmation ou l'infirmation de ce premier « Très bien )> approbatif.
Des maris, maladroits envahisseurs du sanctuaire de Beauté, surprennent parfois les secrets magiques ; alors leurs illusions subissent les conséquences de cette impiété, et en demeurent à jamais foudroyées. Heureusement, l'amant ignore ; à plus forte raison, l'amoureux en expectative, et, encore mieux, le simple flirteur.
Chaque matin, la parisienne lutte ainsi, et triomphe ! oui, même en cheveux blancs décidés, en plein renoncement, demeurant toujours combattante, elle jouera de sa caducité avec un art suprême qui ne désarme que devant la
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mort. Et encore ? si de hasard, elle osait écrire son vrai testament, elle mettrait :
— Faites-moi belle, dans la pâleur mortuaire, sous une avalanche de roses!... Que la lueur discrète des cierges n'éclaire qu'un visage qu'on pourrait aimer!...
La Vie de par le sourire à la Vie î Ces êtres privilégiés ont besoin de TAmour en cette lutte, et le cherchent ainsi qu'une panacée : TAmour de par le sourire à l'Amour. Le vrai nuage de Vénus dont elles s'enveloppent, c'est l'atmosphère de Volupté.
Telle était Julie Linguet.
Sa rêverie de ce matin-là, tandis que la camériste exécutait ses ordres alchimiques, se tournait vers la scène de la veille, la scène sans cause, inédite jusqu'alors, mais qui pourrait se renouveler.
Songeant ensuite au simple tube à l'eau froide, dont se servait Marguerite, à la désinvolture d'une torsade de cheveux en casque, avec de petites mèches folles, à la peau fraîche sans artifices de cette enfant, et aussi à combien d'efforts et d'habiletés l'obligeait la garde de sa propre beauté, Julie pensa :
— J'ai tort de me mettre en colère, ça m'enlaidit.
Elle demanda à sa camériste :
— Suis-je bien?
— Très bien, madame.
290 CORUUPTRICE
Mais elle se tourna vers la psyché, et Tinterrogea :
— Suis-je jolie, ce matin?
Son regard était grave, sa figure presque austère, la glace répondit :
— Pas assez ! Souriez, mais souriez donc!... On ne saurait croire combien de querelles
aboutissent à un apaisement, grâce à ce langage des miroirs.
Ainsi, ce fut-avec un sourire d'oubli, de pardon, de bonne grâce, que Julie entra dans la salle à manger, vive comme un oiseau, et qu'elle tendit affectueusement, non pas une seule, mais les deux mains à son mari, en disant :
— Bonjour, Jean.
Aussitôt la froideur de Jean Linguet fut fondue, il s'inclina doucement pour baiser l'une après l'autre les mains tendues.
Marguerite, debout, comprenait maintenant la maussaderie de Pajean :
— Ils étaient brouillés, pensa-t-elle, et j'en pâtissais.
Elle soupira sans savoir pourquoi.
Sa mère lui dit alors, en se mettant à table :
— Qu'as-tu, Marguerite, avec cette figure d'enterrement? Tu sais qae je n'aime pas ça.
Et Jean eut une légère crispation au cœur, en constatant combien le timbre de voix de Julie pouvait changer, selon qu'elle s'adressait à lui ou à sa fille. Cette injustice vraiment l'irritait; mais au nom de la paix familiale, il se tut.
Paris a île certains midis évocateurs de joie. Le soleil luit, inondant de lumière les larges avenues; les tiottoirs propres, rutilants comme des parquets de salon, les arbres maigres, les kiosques à journaux et les bancs. Les fenêtres ouvertes semblent aspirer l'air doux et sec, parfois un buste de femme s'encadre sraiement sur leur fond sombre. Au rez-de-chaussée, les boutiques prennent un air allègre : les viandes elles-mêmes, les cadavres des bêtes pendus à l'étal, sont en fête, bariolés de dessins, entourés de papiers découpés en dentelles ; à côté de la boucherie, à deux pas, la charcuterie, au-dessus de ses pots de faïences blottis dans de la mousse, au-dessus des saucissons joyeux, boudins confortables et cervelas habillés d'argent ou de rouge, la pimpante charcuterie montre l'apparition d'une coquette marchande bien coiffée, promenant ses bras, garnis de manches d'un blanc par, et ses mains qui fourragent parmi les comestibles, dans l'entrelac des saucisses en chapelets.
Sur la chaussée, les voitures brillantes passent, entraînant une poussière de rayon dans l'orbite des roues ; même les plus sordides fiacres prennent de sémillantes allures.
C'est le Paris bon qui s'agite, électrisé par le maître Soleil, le Paris qu'on aime, qui force les plus casaniers bibliophiles à nonchaloir, en de lentes promenades apéritives.
Ainsi, JeanLinguetse dirigeait pédeslrement vers le lieu du rendez-vous donné à Pierre Doulx et à Jacques Mareuil.
Au coin de la rue de Constantinople et du boulevard, à l'endroit où la nappe d'eau de la réserve étale ses moires de marécage, une femme, encore jeune, mais vieillie de misère sans doute et de maladie, haillonneuse, défiloquée, les yeux dilatés, les pommettes saillantes, toussotante et navrée, tendit vers lui sa main maigre :
— Par pitié ! monsieur, dit-elle.
Il fouillait dans sa poche pour en tirer quelque monnaie, lorsque la pauvresse, avec un long soupir, s'affala bur le trottoir.
Des gens accouraient. Jean prit la tête de la misérable créature, un ouvrier souleva les pieds, et tous deux, escortés par des badauds, emportèrent ce pseudo-cadavre vers une pharmacie voisine.
— Ce n'est qu'une syncope, déclara avec autorité le maître-apothicaire.
Et il fit respirer des sels tout en délaçant un corsage, hélas ! peu ajusté, déjà flottant.
Des sergents de ville, tardifs, advinrent, forçant les curieux à stationner sur le trottoir. Jean Liuguet, après avoir offert vaine-
ment un pourboire à l'ouvrier, qui disparut «rapport au travail j, se trouva seul dans la boutique avec le pharmacien et la pauvresse. On était néanmoins allé quérir un médecin. Celui-ei déclara avec autorité, à son tour :
— Angine de [«oitrine. Elle en réchappe encore cette fois.
Gravement, il se penchait vei-s l'élève en pharmacie, lui faisant exécuter une ordonnance. Puis, il desserra les dents, et versa dans la gorge un liquide brunâtre.
La femme ouvrit des yeux hébétés, larges et fous.
— Allons, ça va mieux, ça va mieux, dit le docteur. Là, ça ne sera rien.
L'être poussa trois ou quatre soupirs profonds, avec une grimace de souffrance, puis, le fonctionnement des poumons recommença ; enfin elle put dire :
— Merci, merci, ça va mieux.
— Faut-il l'envoyer à un hôpital ? articula Jean.
— Non, dit le médecin, à voix basse, non. Monsieur. Cette femme mourra un jour subitement, comme ça. Mais pour l'instant, elle est guérie, autant qu'on puisse guérir d'une affection incurable, une de ces maladies qu'on n'accueille pas dans les hospices... Il faut tout simplement la ramener chez elle, à supposer que la malheureuse habite quelque part.
Jean lit demander une voiture, puis, lorsque
la femme put parler, il lui demanda son adresse :
— Tout à côté, Monsieur, soupira-t-elle, rue du Bac-d'Asnières.
— Allons, ça va mieux, ça va mieux, disait le docteur. Ce n'est rien. Des soins! des soins! beaucoup de soins ! pas d'émotion, pas de fatigue, pas de longues courses.
De ses grands yeux hébétés, la femme regarda longuement cet homme, qui lui défendait la fatigue.
La rue du Bac-d'Asnières, à deux pas des somptueux quartiers Malesherbes, et Villiers, n'est plus qu'un bout de voie entre la place Levis et la rue de Tocqueville, qui a coupé net cette ancienne artère. Là, des bâtisses antiques, des bicoques posées de guinguois au fond de cours, empestées de linge sale pendant aux fenêtres, une vision répugnante sous le clair soleil. Au-dessus d*un hangar, dans une espèce de e^renier, une nichée d'enfants, cinq piaulards, hérissés et tumultueux, reçurent leur mère quasi-morte, avec des cris d'effroi, puis se turent devant le beau monsieur inconnu.
Jean fit causer un peu l'aînée, une fillette de douze ans à figure canaille, prête aux bas vices.
Le père était mort depuis deux ans, à l'hospice, l'aîné des garçons avait filé, on ne savait pas où, et ils restaient cinq à la charge de la mère malade, sans place, sans travail, rien, rien, que le Mont-de-Piété dévorant et pingre.
CORUUPTHIGE 295
Toute une banale idylle de misère noire, ne trouvant d'autre ap[)ui que la charité vague et intermittente des voisines, charité aboutissant à de féroces brouilleri(îS.
L'une de ces mégères, gueuse sans doute elle-même, ne laissait jamais passer la veuve devant elle, sans lui crier avec force injures :
— Et mes quarante sous, salope?
Jean Linguet en savait assez. Il glissa un billet de cent francs dans la main de la pauvresse.
Maintenant, il descendait attristé, écœuré, ne voyant plus le clair soleil poudroyer sur les vivants; mais songeant aux innombrables prisonniers de la détresse et de la maladie qui se rongent les poin^^s, se tordent le cœur, dans mille coins ignorés et sordides ; il réfléchissait à l'impuissance d'un état social oii la vie humaine, cette chose sacrée, est dépensée en pure perte, comme une denrée sans valeur, où un cheval vaut plus qu'un enfant, une voiture qu'un vieillard, où l'on meurt sans bruit, dans rimmense brouhaha d'une civilisation factice, qui cache ses égoûts et ses fumiers sous une S[)lendeur d'apparat... Oh! sépulcre blanchi plein de pourritures, rire en façade qui voile les sanglots irrités ou débiles, maquillage épouvantable, fard de richesse et de volupté au-dessous desquels mijotent la douleur, l'angoisse, la faim, le vice ignoble!... Et cela? sans
espoir aucun, sans ciel à venir, sans illusion d'au-delà!...
Toutes les machinations des couloirs parlementaires, toutes les intrigues électorales ou ministérielles, toute la besogne d'écureuils en chambre, qui vivent bien et grassement rien qu'à tourner autour des questions brCdantes, lui apparurent misérables, abjectes. 11 aurait voulu sentir en lui la force d'un apôtre, les croyances d'un saint, ou la puissance d'un despote, afin de changer un peu cette erreur monstrueuse d'une époque vaniteusement folle, en laquelle, par une étrange anomalie, ce sont ceux-là seulement auxquels appartient déjà Topulence terrestre, avec la haute vie, le farniente, et les plaisirs mondains, qui ont gardé, en plus, la croyance à la vie future, prenant ainsi à la fois les récoltes d'Ici-Bas et les vendanges de La-Haut, les chansons de la Volupté et les harpes des Anges, la' Matière et l'Idéal, la bonne Table et le bon Dieu.
— Et à quoi servons-nous donc ? concluait Jean.
Au restaurant, Jacques et Pierre l'attendaient dans un cabinet donnant sur le boulevard très ea^paradisé de blonde lumière, à travers laquelle évoluait tout un bataillon de gamines, en robe noire serrée, bien coiffées, sortant des magasins ou y retournant, parmi les œillades des gros déjeûneurs parisiens, étoffés, hauts en couleur.
— Eli bien, lui dit gaiement Jacques, amphytrion, j'ai été obligé d'apprendre à ce savant ignare, à ce chimiste sans études, ce (fue c'était que le cocktail, pour lui faire passer le temps, car il a horreur de l'inaction.
— Je pense, dit Pierre Doulx, que tu préparais quelque discours sur les sucres ou sur le mouillage des vins.
Jean, d'un air absorbé proféra quelques excuses. Puis, le menu vivement fixé grâce à l'expert Mareuil, on se mit à table, sans gaité.
Mais l'insoucieux Jacques n'était pas homme à se laisser refroidir par des mines de carême : il ne tarda guère à tirer des fusées de paradoxes, d'anecdoctes légères, de racontars boulevai'diers, prenant les hommes en raillerie, et coupant en quatre les cheveux des fem™ nies.
Son amertume de viveur, pleine de réticences, se dépensait en facéties et railleries multiples, qui donnaient la sensation d'une allégresse de démolisseur. Il ne s'attendrissait guère que sur les beaux vices, et les belles vicieuses, à qui le Temps donne des coups de rides.
— Ah ! la pauvre Balbina ! rincée I vendue 1 ratiboisée! en voilà une, qui....
Et il perlait des histoires.
Pierre mangeait, regardant parfois à la dérobée la figure muette de Jean, qui, lui, grjgnottait à peine.
298 COURUPTRICE
Vers la fin du repas, le savant donna un grand coup sur la table :
— Enfin, mon cher Jean, dit-il, si tu t'ennuies, explique nous au moins ton affaire.
Alors, le député narra sobrement son aventure matinale, et les tristes réflexions qui en étaient naturellement issues.
— Bon, dit Jacques, que veux-tu faire à cela? Il y a toujours eu des misérables et des heureux, on ne changera pas ça. Et, même parmi les heureux, ou prétendus tels, il se trouve une majorité de misérables, c'est le lot commun. L'humanité a de bons moments et de fichus quarts-d'heure. Celui qui ne mange pas, a faim, donc douleur d'estomac! mais douleur d'estomac aussi pour celui qui mange trop, et devient gastralgique. Il pleut sur tout le monde. Dans l'Afrique Centrale, il y a, plus misérables que nos pauvres, des nègres, qui, en guise de rafraîchissements reçoivent, le matin, quelques larges mesures de rotin. Le hasard, qui nous jette ici ou là, fait la part des uns plus brillante, des autres plus sombre, mais elle donne aux raffinés assez de nerfs pour souffrir exagérément d'une épine de roses, tandis que les brutes aux muscles durs, à la peau épaisse, résistent aux ronces et aux orties. Qu'est-ce que nous y pouvons faire? sinon de gâter un bon déjeûner par de mélancoliques réflexions, sans bénéfice pour qui que ce soit. Crédié! vous m'agacez à la fin.,..
i.'onRUPTPvicr: 299
— J'ai connu un alïreux vieillard, répondit Pierre Donlx, un septuagénaire extrêmement riche, qui, par les temps de neige, le dos au feu et le ventre à table, frottait l'une contre l'autre ses mains lèches et crochues, tout en saluant le pâté de foie, ou la poularde truffée par ce cri : <r Ah ! c'est une joie de plus de sonîjer que tant de gens crèvent de faim et de froid 1 j> et son mauvais rire me glaçait, d'autant plus que son grand âge m'interdisait la riposte. Eh bien, mon cher Jacques, j'ai peur que tu ne deviennes un vieillard dans ce genre.
— Jamais de la vie î répliqua Mareuil, j'ai trop d'horreur pour la misère, je m'efforce de n'y point penser du tout. C'est ma manière de comprendre l'extinction du paupérisme.
— Soit, c'est une façon sceptique d'envisager la question, en viveur, égoïste. Je comprends; mais Jean, lui, a charge d'âmes, il est député. Son métier exige que ses efforts tendent à la destruction d'un État barbare et rétrograde, et c'est là ce qui fait sa mélancolie, car il constate l'impuissance que je lui avais prédite. Nous autres savants, nous avançons quand même. L'un invente un moyen de guérir, l'autre découvre une étoile qui servira de point de repère aux marins, perdus tur les Océans, un troisième supprime les distances et unifie la terre. Et tenez, naguère on a pu imaginer le transport de la force à distance...
300 CORnUPTÏlTCË
VOUS ne voyez pas en quoi cela peut elre utile aux humbles et aux faibles ? vous allez le voir. Qu'est-ce qui perd, les unes après les autres, les générations d'artisans et d'ouvrières, c'est l'absence de famille. Le mari à l'usine, la femme à l'atelier, les enfants au diable ! Si on peut transporter le cheval-vapeur à domicile comme on y met le gaz, l'artisan et l'ouvrière travailleront en chambre, et leurs enfants resteront auprès d'eux. Ne serait-ce point là un progrès moral ? Je pourrais vous citer mille autres faits, mille autres déductions utilitaires des synthèses scientifiques. Tandis que vous, dit-il à Jean, vous les députés archaïques et sans force, vous n'inventez jamais que des palhatifs. Vous avez toujours l'air de boucher un trou, en en créant un autre à côté ; vous faites le bonheur relatif de quelques-uns avec la réelle misère de tous, et vous croyez à des formules vides, à des mots sonores : Liberté, égalité, fraternité, pareils, en vos bouches trompeuses, aux mots cabalistiques, aux abracadabra des sorciers, qui ne guérissent que les biens portants.
— Tu es un peu trop injuste, mon cher Pierre, dit Jean Linguet. Tu cites des faits, je vais t'en citer d'autres. C'est une méthode qui a l'air de te plaire. Nous, les politiciens d'aujourd'hui, n'avons pas pu nous dégager brusquement de l'héritage légué, de siècle en siècle, par les politiques d'autrefois.
connuPTRîCE 301
— Un exoinplo? récla na Pioi-i'c, tandis (jii.; Jacques Mareuil, dédaigneux et sce[)tiqiie, tambouriiiait K.'gèi'einent sur la nappe.
— Voici! reprit Jean. On a fondé, sur une retenue frappant les fonctionnaires civils ou militaires, une caisse dite de retraite. Cela date de la première République. Eh bien! Cette caisse aurait du exister réellement, fonctionner comme un établissement spécial. Il n'en a rien été. Les financiers, chargés d'équilibrer le budget, ont passé aux recettes les susdites retenues mensuelles, et se sont contentés de porter aux dépenses les pensions à fournir. Au bout d'un laps de temps, les deux comptes ne se sont plus équilibrés, puisque, faute de capitaliser les revenus, ceux-ci fuyaient sans laisser de traces pour l'avenir. Et maintenant, voilà une des grosses questions à résoudre. On ne peut pourtant pas supprimer leurs pensions aux serviteurs de l'État, et, d'autre part, le déficit se creuse. Que ferais-tu?
— Eh bien, alors, dit Pierre Doulx violemment, il n'y a qu'un moyen révolutionnaire : la liquidation sociale. Les rois du moyen-âge la pratiquaient; il faudra bien un jour ou l'autre en venir là, puisque ce peuple-ci périt par la misère, et que, pourtant, dans son ensemble, il est riche. Le salut de l'État, c'est-à-dire du Tout Social doit être la loi suprême! Or, en venant au monde, un citoyen quelconque a*le droit de pouvoir vivre dans notre société, et
302 CORRUPTHICE
ce qui entrave son développement normal, est anti-naturel, par conséquent anti-scientifique.
Jacques Mareuil commençait à s'amuser.
— Mais, poursuivait Pierre pour éviter ce désordre immense d'une liquidation totale, je connais quelqu'un, qui aurait pu trouver le moyen normal d'aboutir, et c'était toi, Jean Linguet, oui, toi, qui es allé perdre parmi des arguties, en des débats creux et sonores, la haute vertu, la force que tu aurais conservée en demeurant un savant libre d'attache... Eh, tiens, laissons cela 1 J'enrage de constater que les. rois du jour sont plus maladroits que les anciens monarques, et que, juste à l'heure, où la science s'épanouit partout, l'ignorance soit le partage de nos seigneurs. Va, suis ta course, deviens ministre, monte, grimpe, juche-toi !! mais ne regarde plus à tes pieds l'humanité, s'il te reste du cœur, car, alors, tu aurais le vertige de ton impuissance. Le Bien, s'il doit régner, germera, un beau jour, dans le cerveau d'un savant solitaire et doux, qui songera que la guerre, la misère et la faim doivent être balayées de ce globe, où il existe assez de place pour tout le monde, assez d'arbres à fruits, de plantes et de racines pour nourrir chacun... et trop de Pitié profonde dans les âmes sincères pour que l'on continue à s'égorger franchement, sur les champs de bataille, et sournoisement, sur le terrain économique.
Jean Linguet, très pâle, secoua la tête :
— Il est trop tard pour moi, trop tard ! beaucoup trop tard !
— Eh bien, vous êtes de gais compagnons, s'écria railleusement Jacques Mareuil. Nom d'un chien ! si Paris ne contenait pas d'aulres èlres que vous, la fortune publifjue diminuerait vite ; car les étrangeis ne paier'aient pas cher le plaisirdevous voir et vous entendre. Voyezvous, mes amis, les utopies antérieures nous ont conduits où nous sommes, il faudrait réagir... Au lieu de tant instruirez votre » peuple, qui ne sait que faire de son instruction, les anciens lui apprenaient des oremus, qui faisaient passer le temps. On mourait paisible, alors, en songeant au Paradis. Vous avez détruit ce lieu de délices!... eh bien tirez-vous de là maintenant, toi Pierre, avec tes cornues, qui fabriquent du faux pain, de la fausse viande, du faux vin, et même de la fausse femme ! toi, Jean, avec tes discours, qui exaltent de fausses espérances dans le cœur d'un tas de faux rois, grâce à un faux suffrage universel. Blague pour blague, moi, peuple, j'aurais mieux aimé les jolies blagues des cathédrales ajourées, pleines de mystère et d'encens, parmi les processions fleuries, au son des cloches, dans la musique des orgues, les chants suaves, doux ou plaintil's, les enfantillages gracieux des cérémonies, et la parole large du prêtre, annonçant aux misérables, que le ciel, le beau ciel large, serait leur domaine. Allez donc remplacer tout ça, avec
des équations sèches comme un coup de trique, et des seins de commissions, et des scrutins secrets de Polichinelle ! Non, mes maîtres, vous ne trouverez rien, si vous ne fondez pas une nouvelle religion — spirite, magique, païenne, boudhiste, tout ce que vous voudrez — mais qui console de la vie mauvaise ceux qu'un destin cocasse fit naître dans la boue. Déjà vos hommes, y compris les bambins de quatre ans, ne croient plus à la vie future ; encore quelques années, et vous aurez arraché aux femmes leurs dernières croyances... Alors, oh I alors ! entre une Jiaissance misérable et une mort sans espoir, vous verrez le troupeau humain, mâles et femelles, se précipiter vers les jouissances les plus proches dans -un hallali furieux, où les cornues seront jetées au vent, et le sein des commissions ouvert jusqu'au nombril. En attendant, buvons frais, aimons les femmes, soutenons nos amis, voyez-vous ! et peste soit de la politique qui transforme la nation de Rabelais en un peuple de jocrisses enragés.
La dissolvante discussion, d'oii est censée jaillir la lumière, avait naturellement épaissi les ténèbres; Jean le comprenait avec d'autant plus de douleur que, si Jacques vivait de son scepticisme, et Pierre de sa foi scientifique, lui, hélas ! il se voyait mourir de son métier de bavard, sans se sentir la force de changer désormais. Cette dissolvante discussion avait,
CORRUPTRICE 30o
de pillai, creusé un fossé entre les trois camarades; ils se comprenaient désoi'mais séparés par les hasards de la vie, ayant des cerveaux faits, solidifiés, enchaînés par les habitudes de pensées tellement contraires, que le soupçon de mauvaise foi se glissait en eux lorsqu'ils écoutaient leurs voisins.
Les trois amis se séparèrent donc, sans souci d'un « au-revoir. y>
D'ailleurs, le tourbillon de la lulte ressaisit vile Jean Linguet. Ils s'agissait de démolir coûte que coûte le ministère, et de monter à l'assaut d'un portefeuille, il voulait que son rôle, pour mince qu'il fût au regard du philosophe, eût du moins de l'éclat en face de l'imbécile Histoire. L'ambition, soufflée en lui parla bouche exaspérée de Julie, s'élargissait, la fièvre du pouvoir l'envahissait tout entier. Pareil à Macbeth, il entendait le cri des sorcières : Tu seras chef, tu seras chef, tu seras chef! Sa lady Macbeth, sa Julie despotique, le poussait à égorger comme de simples Duncan, comme des Banquo misérables, les scrupules de conscience, les vieilles croyances pesantes et imbéciles.
D'ailleurs, un bonheur relatif lui venait de cette décision. Amoureux de sa femme, il la sentait heureuse et vibrante, dans cette bataille, dont la slave luxurieuse savait payer les peines en monnaie de joie.
Le tempérament de Jean se modifiait. Les
larges nourritures étoffantes avaient peu à peu couvert le philosophe maigre d'une couche épaisse de matière ; les féroces appétits en tout genre lui étaient venus. Solide, il marchait maintenant, sans regarder rien que son intérêt, s'habituant aux mensonges utiles, aux compromissions adroites.
Un jour, enfin il toucha à fond le ministère, et le jeta par terre sur une question de budget. Il s'agissait de supprimer, dans notre pays de faciles communications, le rouage archaïque des sous-préfectures.
Il mangea le morceau, comme on dit, et démontra éloquemment que le ministre tenait à ces fonctionnaires, seulement parce que cela constituait pour lui une manière de prébendes à offrir, et de plus un énergique centre électoral.
La crise ouverte, le chef de l'Etat appela Jean Linguet, et conféra avec lui. Trop peu autorisé encore, Linguet ne put pas devenir président du Conseil, mais le ministère de l'intérieur lui fut dévolu.
Par une étrange ironie, il fut donc chargé, comme ministre, de défendre les sous-préfets qu'il avait démolis, en tant que député.
Quelques exclamations ironiques saluèrent bien cette volte-face. Mais Jean apprenait ainsi à tourner, ce qui est la véritable science ministérielle.
0 choses de la politique 1
coRRUPTRicn: il07
Si Jean Litiçriiet se réservait peu de temps pour penser, quand il était simple député, il n'eut plus môme une minute à lui, devenu ministre.
Ce fut la vie enragée d'un homme, qui, dès le matin, reçoit des solliciteurs, ou des solliciteuses; puis, déjeune avec des collè£]^ues, ou des politiciens de la presse ; ensuite prépare à la hâte avec des chefs de bureau, ce qu'il doit dire ou faire ; va, à la chambre, ouïr les uns ou les autres des éloquents démolisseurs qui le veulent renverser, et parer leurs coups droits ou traîtres, épée ou poignard, tout en ménageant perpétuellement la chèvre gouvernement et le chou électoral, devant le loup farouchç qui s'appelle <r nécessités extérieures d ou « héritage fatal des antérieurs gouvernements » le loup destin, l'âpre loup qui dévorera brutalement, un jour ou l'autre, les chèvres bêlantes après qu'elles auront dévoré, elles-mêmes, leschouxstupides.
Apprendre aussi le maniement des fameux rouages administratifs, « se mettre au courant » comprendre les nécessités du personnel administratif en face des revendications de la foule administrée, s'improviser des doctrines
308 CORHUPTRICE
de « rond-de-cuir », et cent fois reprendre, vis-à-vis d'un pouvoir séculaire, qui s'appelle les Bupeaux, la route de Canossa. Adorer ce qu'on a brûlé, dure épreuve !
Il faut avoir un furieux appétit de pouvoir, ou une incommensurable inconscience, un énergique besoin de mouvement dans le vide, ou un scepticisme cuirassé, pour vivre de cette existence factice qui n'est ni le commandement, ni l'obéissance, mais un perpétuel balancement, un état fébrile de viveur au jour le jour, qui, sur le tapis vert du Palais Bourbon, risque perpétuellement la « culotte * avec l'argent et l'honneur de la Patrie.
Peu d'entre les ministres de ces années dernières surent ce qu'ils voulaient. Ceux qui le savaient, c'étaient encore les bons jouisseurs, s'engraissant dans une inaction habile, et ceux-là, flous et incolores, que les besognes ministérielles attirent, comme un wisth amusant, comme une partie d'échecs, où l'on tue le temps. Ce sont les vrais ministres incapables de faire autre chose que de suivre le courant ; mini-ti^es bouchons de liège, qui surnagent toujours — radicaux, si le torrent les emporte, modérés, si la paix se fait dans le fleuve. — Oh ! les bons ministres bouchons de liège, dégringolant les cascades, disparaissant, quelque temps au milieu d'un tourbillon, pour reparaître encore, bientôt, et reprendre lefil, à peine -ulerrompu, de leur voyage ministériel.
GORItUPTUICK 309
Ceux-là, non préoccupés d'idées, sont les heureux.
D'autres ne savent pas ce qu'ils veulent, ni dans le domaine des idées, ni dans l'arène des faits; mais « ils le veulent avec énergie *. ICnert^iques dès l'aube, énergiques en déjeunant, en se mouchant, en parlant au chef de l'Etat ou à leur femme, énergiques avec le corps de ballet, énergiques avec les contribuables, énergiques toujours, exécutant énergiquement des riens du tout, dépensant une force d'athlète à créer du souffle sonore, du vent, énergiquement obstinés à bâtir sur du sable une chapelle au néant.
Enfin, ceux qui savent ce qu'ils veulent ; mais ont perdu toute leur puissance de volonté, et sont la proie des événements, des hommes et des discussions inutiles, gens émasculésquela trouble vie emporte ; qui oublient leur devoir parce que, disent-ils, ils ne sauraient agir autrement. Ce sont les ministres qui lèvent vers les plafonds des bras désespérés, les ministres semblables à de faux Hercules qu'on voudrait envoyer chez Augias, pour nettoyer les étables, et qui, veules, se sentant l'estomac vide, se rappellent qu'ils ont une invitation à dîner.
Ceux-là sont les pires.
Car les bons sceptiques ! on les connaît, on les emploie aux besognes quelconques... ils ne nettoieront pas les étables d'Augias, mais ils ba-^
laieront au moins la porte, et y jetteront quelque phénol.
Les braves énergiques ? on les connaît. Ils ne savent pas ce qu'on doit nettoyer; mais ils donnent Tillusion de la force, dans un tournoiement violent qui grince, crie, siffle, mugit, sans aboutir, comme une machine à vapeur, qui ne donnerait du mouvementé rien, faute de courroie de transmission, faute d'arbre de couche.
Mais les autres qui savent, sont les pires. S'ils constatent leur impuissance, ils n'ont pas assez de scepticisme pour s'en faire un commode oreiller ; s'ils essaient d'agir, ils tombent. Une épouvantable contradiction, les tirant de chaque côté, les cloue sur place. Alors ils se laissent distraire et endormir par le détail, faute de pouvoir réaliser un ensemble. Ce sont d'honnêtes fourbes, de valeureux lâches, qui feront la justice sur un cas minime, et baisseront le col dans les occasions graves ; ils dé- ])laceront un instituteur fautif, et trembleront en face d'un directeur à peu près inamovible. Leur ignorance des détails vient encore les plonger dans des abîmes d'erreur. Bientôt, quand ils se voient à la merci de leurs chefs de service, ce qui leur restait de volonté s'effondre. Enfin, s'inclinant devant le laisserfaire, ils disent : Tant pis. Et c'est tout.
Funestes ministres, menteurs à leur passé, à leurs programmes, à leurs promesses ! funestes ministres, qui n'administrent point 1 funestes
CORHUPTRICR 311
ministres, traîtres et lâches, que le vent du
scrutin, le souffle des couloirs fait voler comme ])hunes, tandis que ce Roi grot(3Sf|ue, énorme et fou qui s'appelle le Parlementarisme les prenant pour des mouches, leur met au derrière une queue en papier, où on lit : Hanneton, vole, vole, vole !
Jean Lini^uet voltigeait donc, au bout d'un fd, dans une putride atmosphère d'intrigues.
Pour son débutdansce jeu de bestiole ministérielle, on lui avait imposé de défendre précisément ces sous-préfets, qui lui avaient servi à démolir son prédécesseur. ON — le ON terrible, vague, profond, occulte, insaisissable, le ON du Parlementarisme, le ON qui se trouve partout et nulle part, monarque invisible et toujours présent! Le ON? c'était le chef de rÉtat, le président du cabinet, les chefs de groupes, les meneurs de couloirs, les orateurs de commissions, les sénateurs ayant des fds et des neveux à caser, les députés qui se servent du sous-préfet comme d'un agent électoral! Le ON mystérieux était intervenu afin de bouleverser les idées de Jean Linguet, tandis que le Budget, pareil à l'âne chargé de la gabelle, expirait sous les coups de tous les détrousseurs, de tous les mangeurs, de tous les cascadeurs, que ce pseudonyme générique de ON englobe en deux lettres : 0 qui est zéro, N qui veut dire inconnu.
Ce ON avait saisi le nouveau ministre, lui
ol2 CORRUPTlilCÈ
avait mis au derrière le petit papier anonyme, et le hanneton voltigeait, en voJte-lace.
Par un bénéfice double de griserie égoïste qui s'empare d'un triomphateur, et de crédit momentané que laissent les ennemis, harassés d'une crise, aux nouveaux venus, Jean Linguet se tira bien de cette culbute de clown. Il eut des sous-entendus, des ironies voilées en défendant ce qu'il attaquait naguère, en présentant un meac^//pa tout au moins ridicule. Quelques journaux glosèrent, mais d'autres, espérant en lui, escomptant la caisse noire, dont les clefs venaient de lui être remises, se montrèrent dithyrambiquement apologistes. Et une fois de plus, ON enterrait la question.
Après tout, se disait Linguet, est-ce bien vital cela? et il se payait de mauvaises raisons pour forcer à se taire « son honneur, son honneur ancien j> aux rares minutes, oii il pouvait entendre sa voix.
D^ailleurs le fil du hanneton politique, était dirigé, à ces instants là, par la main de Julie Linguet, la ministresse, qui, elle, était entrée dans ce rôle, avec la joie grave et recueillie d'une triomphatrice romaine.
La ministresse se moquait pas mal de ceci ou de cela, et de l'illogisme. Son inconscience féminine ne comprenait rien au monde, sinon qu'on vit pour être heureux. Or son bonheur consistant à trôner, le jour, après les plaisirs réservés à la nuit, elle ne songeait qu'à éterni-
coiîisi'pTnicr; '3\?>
ser, coûte que coule, sou séjour à la Place Rcauvau, séjour dont elle s'était emparée aussitôt, et où elle installait sa vie, comme une reine. Des courtisans ne lui manquaient ])as. Les flirtations étaient plus irraves, mais plus profondes. Les hommages, respectueux en paroles, s'accentuaient autour d'elle. Sa beauté, surhaussée dans la victoire, se sentait environnée d^ine atmosphère délicate d'encens, où le désir passait rapide dans un coup-d'œil d'homme ' célèbre, de diplomate tortueux. La ministresse cueillait pour la femme des gerbes d'admirative concupiscence. Elle se laissait volontiers griser en dedans par cette fumée, tout en demeurant, consciencieusement de cœur, fidèle à ce grand homme qu'elle avait fabriqué de toutes pièces. Et même, elle eut peur.de Gagère, ce sceptique député, dont l'amitié entreprenante, les hommages visibles, la flirtation accentuée depuis quelque temps, et changée en cour assidue, la gênaient un peu tout en la flattant intimement. Aussi, quelque temps après la confection du ministère, Gagera fut nommé ambassadeur. Gagère, surpris, se dit en lui-même : Elle a donc peur de moi !... Mais comme l'amour n'était pas sa principale occupation, il se décida à accepter ce poste, qui lui servait d'étape vers le portefeuille.
Julio se sentit grandir, après ce sacrifice fait à l'amour conjugal : la vertu sied si bien
aux grands horizons. Néanmoins, elle trouva que Gagère n'avait pas, en prenant congé d'elle, l'air suffisamment froissé de cet exil doré. Par contradiction, elle regretta d'avoir ainsi éloigné de son salon celui qui de tous lui donnait la plus vive sensation de parisianisme amusant. Gagère en effet, célibataire convaincu, prenait la vie avec assez de fantaisie, et gardait, vis-à-vis des gens gourmés, une attitude folâtre qui le faisait paraître extraordinaire.
Dans le milieu politique, généralement sinistre d'ennui, les mots d'esprit de Gagère, — mots, dont n'aurait pas voulu le plus petit journal pour rire, ni la plus mièvre des revues de fin d'année — passaient pour de véritables feux d'artifice.
Avec cela, joli garçon, élégant, ayant eu des duels remarquables et des amours retentissantes, un romanesque gai, qui transformait la buvette de la chambre en une plaisante succursale du Boulevard.
Jean Linguet, qui s'était aperçu du manège de Gagère, sut beaucoup de gré à sa femme d'avoir songé à cette ambassade ; il vit là une preuve de plus de cet amour, auquel il tenait plus qu'à quoique ce fût au monde, puisqu'il avait tout sacrifié pour lui, ce qui est la plus sûre façon de s'attacher à une chose.
Alors, calme, le nouveau ministre se mit à apprendre son métier. Il lui parut ardu
coiîKUPTniCE 315
et encombré de scories. Bientôt, en effet, les groupes hostiles se soudaient afin de jeter à bas le ministère, d'après le principe connu : Otetoi de là que je m'y mette I formule anti-rationnelle, qui sert de raison aux hommes de tous les partis.
Jean savait attaquer, mais se défendre exige une autre tactique, et il fallait vivement tourner les batteries de son éloquence. Or cela paraissait parfois peu commode en face d'adversaires ironiques, prêts à vous mitrailler durant un mouvement tournant. Parfois, aus^i, cela lui semblait dur à lui-mùme, lorsqu'après une chaude alarme il rentrait en lui-même. 11 se consolait alors, en observant que ses collègues se trouvaient dans le même cas, et concluait: <t C'est le métier qui veut ça ! )>
Toutefois ses adversaires constataient avec joie que son talent d'orateur, brillant dans l'attaque, s'empâtait au service de la défense, que son éloquence, incisive autrefois, se boursouflait maintenant, et, à deux ou trois reprises, les journaux lui furent cruels.
Peu sceptique de tempérament, encore mal habitué à avaler en guise de couleuvres, chaque matin, les articles violents, oii un fond de vérité donnait plus d'âpreté encore à l'ironie de l'auteur, il souffrait de ces piqûres, comme si des armes empoisonnées lui eussent été enfoncées dans la peau.
En somme, il était très occupé, très distrait par la latte, mais nullement heureux.
Bientôt, à sa grande joie, les vacances parlementaires vinrent lui donner "quelque répit; ce fut avec un bonheur sans mélan^re, qu'il vit momentanément désert ce Palais-Bourbon, où il lui semblait que des nids de vipère fussent éclos dans tous les couloirs, parmi les livres de la bibliothèque, au vestiaire, à la buvette, et jusqu'aux pieds du symbolique Montesquieu, étendu, comme un Esprit des Lois enfermé dans du marbre, et qui sommeillerait.
N'étant plus dans l'atmosphère fiévTCUse du Parlement paludéen, dans le marécage enlizeur, Linguet se sentait renaître, prêt au labeur, aux études, aux décisions sages.
Mais une question grave surgit, qui divisa le Conseil des ministres en deux camps. Ce n'était plus une de ces questions subsidiaires qui n'engagent que l'argent des contribuables, il s'agissait d'une question de principe, où les deux éléments contradictoires du cabinet se heurtèrent, les rétrogrades et les avancés, les empiriques et les philosophes, ceux qui considèrent la politique comme un simple jeu, et ceux qui, au moins en thèse générale, en veulent faire un sacerdoce. La majorité des ministres, suivant l'avis du chef de 1 État, prit une de ces résolutions mixtes, qui ne résolvent rien, et sont de la bouillie pour les chats. Malgré cela les avancés, cc^amponnés à leurs portefeuil-
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les, se raillièreni après discussion ; mais Jean Linpruet, Qiù par le vieil hoiniao qui s'agitait en lui, pal' le poèto des synthèses nobles et hautes, parle socialisme de ses premières études, s'emballa outre mesure, et finalement proposa sa démission.
Les journaux du soir parlèrent de la chose : le ministère se décolle, disait-on. Aussitôt madame-Linguet entama, le soir même, les convictions de son mari, et secoua comme il le fallait sa farouche indépendance, ^i bien que sa démission ayant été retirée, ce fut lui qui fut chargé d'ap|)liquer la mesure même, contre laquelle il s'était élevé.
C'était une manifestation de grévistes, de pauvres gens sans armes, allant devant eux par les rues, vers les édifices, où dorment les pouvoirs publics. Il s'agissait de leur barrer la route, non point avec des discours, ni des promesses, mais avec des sabres et des baïonnettes.
Jean Linguet comprenait bien que la liberté de la rue doit être sauvegardée en principes : mais, sachant que nul ne s'occupe jamais d'améliorer le sort de ces malheureux, ou du moins de les cons^^ler, il s'était refusé à devenir leur exécuteur. Et voilà que, par des arguments intimes, on le forçait à se parjurer. On, le terrible ON, qui gouverne dans la coulisse.
Des ordres furent donnés, une bagarre s'ensuivit, au cours de laquelle les gendarmes,
ayant fait usage de leurs armes, quelques grévistes furent atteints, l'un d'eux mortellement.
Jean Linguet, lorsque, dans son cabinet, il reçut la dépêche lui annonçant ce résultat, fut saisi d'une immense pitié pour les êtres, qui réclament du pain et auxquels on donne du fer. Vis-à-vis de lui-même, il éprouva l'incommensurable horreur du prêtre, qui, par vile complaisance pour des intrus, pour une femme, ou d'après quelque bas intérêt d'ambition personnelle foulerait aux pieds l'idole de son choix, la vénérable hostie, ou qui déchirerait les saints évangiles, pour en faire un auto-da-fé à rebours.
Jean Linguet en était là î misère ! misère ! Vainement il essayait de se convaincre qu'il faut remplir son devoir social, quand on accepte une charge.... Non, non, il n'était pas obligé de devenir le cruel ministre d'une olifi^archie d'intérêts, nul ne le contraignait à se faire le bourreau de ceux-là mêmes, dont il se destinait jadis à être le porte-paroles ! Non ! non ! non ! son cœur se soulevait. Déjà, un levain de haine s'amassait en sa poitrine contre tout ce monde politique faux et lâche, qui l'avait ainsi transformé, lui. En récapitulant dans sa mémoire toutes les vilenies et les bassesses de ce Palais Bourbon, les phrases anciennes de Pierre Doulx lui revenaient, la haute malédiction du savant honnête contre la Boîte à Paroles.
Mais, tout à coup, il se considéra lui-môme. Au lieu de maudire les autres, à la façon des enfants qui rejettent leurs fautes sur le voisin, il fit son examen de conscience. Lui, pour obéir à une femme, n'avait-il pas déserté d'abord ses études sacrées, puis ne s'était-il pas embrigadé dans le bataillon des hâbleurs? n'étaitil pas devenu leur ministre ? et maintenant l'exécuteur des hautes œuvres?....
Et bien, tant pis! il fallait marcher désormais, fouler aux pieds les saints Livres, les vieilles croyances, tenir quand même le pouvoir, sous peine, en lâchant la rampe, de tomber à jamais dans la cave obscure, dans les gémonies putrides. Tomber ? il le pouvait, la veille, avec gloire.... il était trop tard désormais! le sang répandu le classait invinciblement parmi les traîtres. Il ne pouvait pas se laver les mains, et les tendre de nouveau aux parias, puisqu'il s'était allié, vendu, à leurs persécuteurs.
Dès lors, une profonde tristesse le saisit, dont sa femme même ne connut pas le secret. Il garda ses remords pour lui, jusqu'à ce qu'enfin, les trouvant insupportables et ridicules en face de la nécessité, il se résolut à s'étourdir.
Dans une sorte d'ivresse mauvaise, emporté par le mouvement de ses collègues du cabinet, il allait, piétinant l'une après l'autre toutes ses idéf's. Peu à peu même, avec cette sombre exaltation des renégats, il devançait le mouvement. 11 y a de ces époques de réaction violente,
OÙ c'est précisément un renégat qui mène le train. Toujours le nom d'un renégat s'attache aux mesures extraordinaires, ce sont des parricides qui ne peuvent plus s'arracher au crime.
Jean vivait dans cette atmosphère, à la façon d'un somnambule, hanté par des rêves d'autocrate, voulant se venger sur le monde entier de son mal intérieur.
La femme l'applaudissait avec ses mains flexibles et douces qui, sous tous les régimes, sont destinées à former un carcan de chair fine, ' plusdur que la corde de chanvre des suppliciés, ou lagarotte espagnole. Jean s'exaltait, bondissant sous le fouet des journalistes, qui dénonçaient son épouvantable volte-face. L'impopularité commençait pour lui, vaste, sombre, l'impopularité, qui est le linceul des hommes politiques sous un régime d'opinion. Et le malheureux faisait ordonner des poursuites, parlait même de lois restrictives contre toute liberté. Et pourquoi? Parce qu'un peu de sang misérable s'était collé à sa main de Macbeth, et que tous les mouchoirs parfumés de Julie, lady Macbeth, ne parvenaient pas à l'effacer.
Le roi nouveau, le roi des cœurs pleins de pitié, le roi des âmes tendres, que la misère épouvante, comme une anomalie sur cette Terre, le roi Peuple, le Duncan moderne, avait été une fois de plus massacré par un traître, sous les ordres d'une femme ambitieuse.
Un soir, à la Porte Saint-Martin, le ministre
CORRUPTRICK 32l
alla voir jouer le drame anglais. Sa femme ne comprit rien, sinon que Sarah liernhardl mimait son rôle a^ec des exagérations anti-modernes, mais lui, le ministi'o, saisissait le symbolisme de cette atlabulation, où le meurtre de Duncan, entraîne le meurtre de Banque,, et conduit l'homme de crime en crime à sa perte.
Comme, le lendemain, il recevait ime dépêche de Badefols-d'Ans, l'appelant au chevet de l'oncle Silvain, il ne put s'empocher de s'écrier :
— Est-ce que j'aurais lue Banque, moi aussi ?
Malgré une terreur superstitieuse, un tremblement de scélérat craignant le juge, Jean Linguet, toute affaire cessante, prit le train, et gagna le vieux. château de famille, où le brave Chizelou le mena droit à la chambre du malade, disant :
— C'est pressé ! Moussu n'en a pas pour longtemps.
Le vieillard, assis sur son lit, le dos appuyé contre un amoncellement d'oreillers, ne tendit pas la main à son neveu.
— Te voilà... dit-il seulement, d'une voix faible.
Un bonnet de soie noire enveloppait son crâne, et, par dessous, débordaient en larges boucles les épais cheveux blancs ; la figure émaciée semblait devenue petite, tandis que le nez busqué paraissait immense; les yeux creux lui-
saient de fièvre, et la bouche rentrée se tordait, secouée d'une toux pareille à un râle.
La chambre était plongée dans un0 demiobscurité, où sommeillait la veilleuse, sur laquelle gémissait une bouilloire de porcelaine.
Le vieux s'en allait, usé par la vie, sans autre maladie que ses quatre-vingt-cinq ans. Le cadavre était tout fait déjà. Seule, la volonté le retenait encore sur le seuil du néant.
Comme Jean lui parlait d'espoir, l'oncle secoua la tête:
— N, i, ni, c'est fini 1 dit-il.
Puis, sa physionomie émaciée prit une expression effroyablement ironique :
— Oui, monsieur le ministre, c'est fini ! Vous n'aurez plus désormais à compter avec l'oncle Silvain, le mentor d'autrefois. Vous pourrez travailler le rôle de Judas tout à votre aise....
Jean eut une exclamation :
— Judas I Judas 1 moi ! î
— Oui, Judas ! reprit le moribond avec un accent indicible, avec une violence de souffle qui s'éteint, avec une terrible lueur de flamme mourante dans les yeux. Oui Judas !
Un silence se fit, le vieillard regarda longuement Jean Linguet, qui (init par baisser la tête. L'oncle, alors, se laissa retomber dans ses oreillers.
Puis, au bout d'un instant, avec une voix lointaine déjà, une voix testamentaire, faible
CORRUPTRICE 32[i
cl voilée, ne s'adressaiil presque plus à la réalité, mais flottant dans le Rêve, il parla :
— Le long des routes, au bord des fossés, dans les champs couverts de sueur humaine, dans les bas-fonds des villes, humides de larmes, ici et là, par tout le pays de France, et ailleurs chez les peuples étranorers, dans les champs et les villes où Ton parle d'autres langages que le nôtre, mais où battent des cœurs pareils aux nôtres, où des cerveaux pensent, où des nerfs soufTrent, et plus loin encore, sur les continents jaunes, rouges, ou noirs, dans les îles perdues, sous des constellations nouvelles, parmi les paysages inconnus des Afriques féroces, partout — et toujours — se tord une humanité, courbée sous une destinée infâme... Ah î ah ! ah 1 ajouta le moribond, soulevant ses mains chancelantes sans pouvoir les joindre, et les laissant retomber sur ce drap, prochain suaire, ah ! ah ! quelle pitié 1
...Partout, dans une rage fratricide, les luttes ajoutent aux maux incalculables; la guerre atroce jette les cadavres par milliers, chaque jour, à chaque heure, sur le ventre de la terre marâtre... oh ! il en tombe des jambes hachées, des ventres ouverts, des têtes coupées ! oh ! il en ruisselle du sang humain, du précieux sang, de la graine d'âme, il en ruisselle! ça monte partout, toujours ! il en ruisselle delà vie, changée en mort pour le seul bénéfice des corbeaux qui chantent, et des bêtes fauves qui rient de
iKtiisî... El ce -qu'on npiiello !o Pciix ! — ici, une sorte de criquéLement des mâchoires indiqua que le moribond riail — la Paix! où l'Argent fauche la vie humaine, à toute heure, à toute minute, où la Force de TOr, pareille à un couperet-massue, égorge, écrase, anéantit les têtes les cœurs, les ventres, et fait hurler Toppression des innombrables esclaves.
Un râle interrompit le rictus vraiment effroyable du moribond, devant lequel, Jean, comme attéré, ne trouvait plus aucune parole, a«cun geste, aucune pensée.
Mais la carcasse résista encore. Et de nouveau, le souffle reprit, plus froid, déjà sépulcral, intelligible à peine.
— Oh !un christ nouveau, un christ qui aurait repris Toeuvre d'autrefois, non plus avec des chimères^ mais avec la certitude... Quelqu'un, très doux et très fort, remettant la joie sur le monde, créant par son génie la paix entre les petits, pour les rendre frères, et, parleur fraternité, délivrer l'univers des hommes de proie et des Vents de Malheur... Je lavais rêvé... Oui, et c'est un Judas qui est sorti de mon rêve... un Judas !... comme les autres! Si bien que les Petits, devenus pareils à des loups, trouveront quelque jour un chef, une brute, un Attila de misère, (]ui, rendant coup pour coup, bousculant vos palais, et vos chemins de fer, et vos sociétés hybrides, et vos vices fiers, et vos maigres vertus, mettra la
COHHUPTIUCE 32B
Planète en retard de dix siècles.... Je les vois soulevés, les barhares d'en-bas, traversant vos villes, et croyant progresser, parce qu'ils boiront votre vin, et coucheront avec vos femmes.... Et alors, la nuit ! la nuit^ toujours recommençante!!.... Voilà ce dont sont responsables les Judas, qui ont hésité devant le rôle de christs nouveaux.... Voilà ce que vous avez tous sur la conscience, ô ministres, sénateurs, déi)utés, préfets, maires, juges et gardechampètres. Et la lutte effroyable ne cessera jamais ! jamais ! !
Dans un râle, la voix se perdait :
— Jamais!.... jamais!....
Le corps se roidit. Jean se leva, croyant riieure suprême arrivée, il voulut prendre la main du moribond; mais, dans un effort suprême, la main s'éloigna de la sienne :
— Mon oncle ! mon oncle ! disait Jean.
A cet appel, la vie sembla reprendre, vague, trouble, une vie d'outre-tombe, et, sans que les lèvres eussent à bouger maintenant, le souffle, comme une voix magnétique, indicible, murmurait :
— Ah.... si là-haut — vous existez.... Ame consciente de l'Univers.... j'aurais voulu.... en partant.... d'ici-bas.... pouvoir chanter.... moi aussi.... le cantique de Siméon....
Il y eut une longue pause. Puis, le mort sembla se réveiller, ses yeux se dilatèrent, sa face entière tressaillit, une expression vraiment
satanique tordit les lèvres, la voix reprenait une force suprême, à travers les hoquets, qui jetaient les sons hors du thorax. L'homme fini disait, avec une ironie macabre, son Nunc Di-^ mitlis; souvenir des primes années, de l'éducation religieuse, le cantique de Siméon revenait, in extremis, avec un à-rebours funèbre et de féroces commentaires :
— <r Nunc dimittis servum tuum. Domine, d secundum verbum tuum, in pace ; (C'est main- € tenant. Seigneur, que vous laisserez aller en « paix votre serviteur, selon votre parole), d
Ah 1 Judas a manqué à ta parole. Seigneur, dans cette paix, qui est une guerre.... oh 1 la vraie guerre.... la vraie !....
€ Quia viderunt ocuU mei salutare tuum, <L (puisque nos yeux ont vu le Sauveur que d vous me donnez).
Oh 1 le Sauveur.... ah 1 ah 1 ah 1
Le râle s'accentuait, le hoquet tournait au rire convulsif, démoniaque :
— « Quodparasti,antefaciem omnium popu- € lorum, Lumen ad revelationem gentium, et d gloriam plebis tuae (Vous l'avez choisi pour € être manifesté à tous les peuples, comme la
lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre plèbe). »
Et le mort, rassemblant sa dernière force, eut un cri :
— La gloire de la plèbe 1... oh 1 oh 1 oh I Judas 1...
COlîRUPTRICi:
La t(Hc so pencha en arrière, les yenx devinrent fixes, le corps se raidit; à travers les dents serrées, passa en'^orc comme un sitflement le ti^rrible an.Mtlième : Judas I Puis, -plus rien ne bougea.
Jean, malade de cette scène, sonna les gens. On accourut. Lui, comme un fou, passait ses mains sur son visage, pour écarter l'impression de froid que lui avait soufflé le mort, et se laissa entraîner par le vieux Gluzelou, jusque sur le perron du château. L'air vif du soir baii^na ses tempes, et sans entendre Gluzelou, qui disait : Oh moussu ! (juaou malhiir ! ma fooii bé se counsoula ! ... il écoutait, dans le bruissement des feuilles, le <( Judas ! Judas! d testamentaire ; et, dans l'ombre de l'allée, il revoyait la figure, le masque grimaçant, le bonnet de soie noire, avec le débordement des boucles blanches... et, surtout, ces lèvres vertes, qui avaient dit : <x Judas î j>
Il lui semblait être subitement devenu un assassin, qui fuirait par les clairières, cherchant un ruisseau pour laver ses mains sanglantes, et des fleurs, afin d'anéantir sous un embaumement le souffle froid, le dernier souffle de sa victime.
Avec sa nature ilerveuse, exagérante, de méridional trop tragique ou trop comique, Jean subissait cet état névrosiaque, et s'y abandonnait, si bien qu'il dit à Gluzelou :
— Laisse- moi, laisse- moi 1 va-t-en !
Il voulait savourer, seul, Thotreur de cette scène de folie. Car enfin c'était de la folie, une pure folie, qui avait ainsi secoué l'agonie du vieillard.
Et, néanmoins, devant cette vision persistante, il se sentait plein de sanglots, dans une atonie absolue. Il restait accoudé sur la balustrade, tandis que la nuit peuplait le ciel d'étoiles ; il les regardait s'allumer une à une, dans le grand apaisement des profondeurs. Vénus luisait, bleue, limpide, souriante, tandis que la Lune^ en mince faucille d'or, semblait cueillir des gerbes d'astres.
Un magique parfum d'idéal descendait du firmament ; la rêverie mystique des Au-Delà se balançait, dans le regard lointain de tous ces mondes inconnus.
Ah ! depuis combien d'années révolues, Jean n'avait-il pas levé les yeux, vers le domaine inquiétant et doux dvis chimériques espérances ? Est-ce que ces sphères errantes dans Tespace ne contiennent pas d'autres humanités?... Et si vraiment ces humanités se recrutaient parmi la nôtre,' et si réellement on ne mourait pas tout entier ? Alors, les souffrances d'ici-bas ne seraient que des douleurs d'antichambre, la vie terrestre une traversée amère, dont le port se dessine en figures de constellations ayant les étoiles pour phares.
Jean Linguet, dans le trouble causé. par l'ébranlement cérébral récemment subi, se pion-
geail dans cet indislinct sentiment de conservation ultra-tomltale, en cette envolée.. . Mais, brusquement, du creux même de cette rêverie nocturne, une pensée atroce surgit : si le vieillard n'est pas mort tout entier, il est donc encore là, spectre invisible et présent, le dé-, visageant non plus avec un œil terrestre capable de se tromper, mais allant jusqu'au tréfonds de ses intimes pensées, de ses confuses volontés, de ses sentiments sordides, innommables. Le tyran de sa vie d'enfance et de jeunesse, tyranniserait encore, d'un coup d'ceil stellaire, sa vie quotidienne...
Judas 1 Judas !... Elle parlerait encore la voix en souffle ? elle murmurerait, en des évocations subites, d'indistinctes et troublantes lamentations?...
Malgré lui, poussé comme toujours par une habitude invétérée, Jean Linguet glissait à un" examen de conscience. Judas ? en quoi, et comment plus que tant d'autres? Est-on obligé, de par une vocation subie, de devenir un christ, à une époque annihilante, et d'être un apôtre de foi au profit d'incroyants? Allons donc !!
Et Jean se roidissait contre le mort tenace, qui lui insufflait encore ses pensées immortellement..
Oh ! si l'on était sûr au moins que ce fût bien fini ?... Nul n'est revenu; mais qu'est-ce que cela prouve?
Il s'égarait en ce problème.
Toujours, les étoiles, broyant invinciblement les ténèbres, lançaient leurs âmes de lumière en projections de rayons jusqu'à Tinfini. Le cerveau humain, qui les conçoit et les juge, ne participe-t-il pas à cet infini... ?
Un bruissement, comme un pas d'être, fit craquer le sable. Jean tressaillit, malgré lui. Ce fut la secousse dernière :
— Oh! dit-il, c'est trop bête ce que je rêvelà !
Une forme passait sur l'allée, et tout à coup, dans le silence funèbre, un hurlement triste, long, rauque monta vers la Lune. Et en deux bonds le chien du château, le grand danois de l'oncle défunt, vint fnMer le rêveur.
— Silence, Jack, dit Linguet.
Mais l'animal reprit, en un long rythme rocailleux, sa chanson lugubre.
. Jean se retourna du côté du château plongé dans l'obscurité. Seule la fenêtre du mort, entr'ouverte, laissait filtrer des lueurs de cierges, mortuaires et symboliques étoiles.
Alors, brusquement, Jean Linguet se dirigea vers la porte, et entra en se disant:
— C'est vraiment stupide d^avoir peur ! Mais, déshabitués du silence des champs, ses
nerfs tremblaient malgré les ordres de son cerveau.
La nuit, qu'il passa à ouïr le hurlement du chien, auquel répondaient,là-bas, vers le village deux ou trois autres gueules nocturnes, cette
nuit lui sembla longuo et dure ; ce fut f^enlement au petit joiu' qu'il put s'endormir, sans cauchemar, dans la fatigue.
XVIT
L'enterrement bâclé, Jean Linguet s'était échappé, comme il avait pu, aux étreinte-; de ses électeurs, qui. tenant un ministre sous leur poigne, comptaient bien en extraire des chemins de fer ou des bureaux de tai)ac, des places de juge de paix, ou des sinécures dans l'administration des domaines, un avancement ou, tout au moins, des sommes d'argent abreuvantes et lénitives. Mals^ré le deuil grave du ministre, la soif des administrés tirait la langue sur son passage ; et le strict incognito ne put le sauver des griffes avides, qui se hérissaient autour de son portefeuille, comme vers un paradis empli de rêves.
Malgré les conseils respectueux du Préfet, qui insistait, afin que son Excellence demeurât encore dans le pays, <r au meilleur profit de la cause j> disait le fonctionnaire, qui, en réalité, désirait être près de Toreille du chef, et y couler des confidences d'ambition, Jean LinETuet mit une certaine hâte à fuir l'atmosphère natale, où, décidément, le fantôme de l'oncle Silvain s'obstinait à flotter. 11 le sentait
encore trop vivant, là, sur cette terre de Badefols-d'Ans, parmi les champs et les coteaux, sous le toit familial, surtout dans la terrible bibliothèque, dont les deux mille volumes parlaient de Droit et de Justice, en empruntant la voix féroce de l'ancêtre; il le sentait trop présent quand il écoutait les interminables condo-léances des paysans, ou le langage mesuré des bourgeois prétentieux. Il se hâta de fuir, et, huit jours après l'ensevelissement, il était de retour à Paris, songeant par Faction pour l'action, par le mouvement même sans but, qui n'en est pas moins le mouvement, c'est-à-dire la Vie, à noyer l'affreux mort vivace, qui se cramponnait à lui.
Là, dans la grande ville, placé sur un des sommets du pouvoir, Jean se sentit délesté du poids de ce censeur, qui, sur terre, l'accablait déjà, et, sous terre, aurait voulu continuer sa mission d'apôtre fou. Plus assuré, il regardait autour de lui, et se sentait meilleur, rien qu'à contempler les autres. Et il en savait des histoires!... toute la vilaine cuisine des pots-devins, et les facéties encore ignorées du public, et celles qu'il ignorera toujours. Lui, du moins, n'avait à se reprocher aucun trafic.
Quant à sa conduite conjugale il la jugeait parfaite, n'ayant jamais encore cédé à quelque tentation féminine, offrant un corps blanc et nu, en paiement de faveurs administratives. Il s'était montré rigide en vertu... Peut-être
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même tropl Est-ce que sa tristesse intime ne provenait pas d'une privation d'amusettes et de plaisirs? Après tout, quel mal aurait-il commis, s'il avait suivi les modernes habitudes, et fréquenté assidûment le foyer de la Danse à rOpéra, ou les coulisses des Grands théâtres. Voir de belles filles, sentir qu'elles ont i)Our M. le ministre un regard bienveillant, n'est-ce pas réchaufTer un peu la vie glacée du politicien ?...
Déjà, il lui semblait qu'une liberté nouvelle dût former le véritable héritage laissé par l'oncle despotique...
Ce fut l'illusion presque joyeuse des premiers jours, qui suivirent son retour. Ce deuil de Jean semblait gai.
Sa femme, la première, en fut étonnée, et ravie, elle qui tenait le vieux Silvain, ce maniaque d'idéal, pour le mauvais génie de son mari.
Jacques Mareuil constata également cette fébrilité d'écolier en vacances, lorsqu'il vint, d'un air contrit, présenter ses compliments ; il se hâta de rengainer son discours triste, et parla de la bonne vie en connaisseur.
L'épicurien viveur tourna en nouvelles à la main Toraison funèbre de l'oncle atrabilaire, provincial et vieux-jeu.
Jean le laissait dire, égayé de ce babil, trouvant sinon philosophique, au moins pratique,
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celte souriante façon, si française, gauloise, nationale, d'envisager les choses.
— Oui, oui, concluait Mareuil, le but n'est pas de rendre heureuse en bloc cette énorme humanité; mais de donner, quand on est puissant, le plus de bonheur possible à ceux qui nous entourent.
Il profita de l'occasion, pour recommander chaleureusement Titiane qui espérait enfin, après un long vagabondage à travers l'Europe, trouver à l'Opéra le couronnement de sa carrière, et de ses feux dramatiques et autres.
Malgré son récent élan vers le scepticisme, Jean Linguet éprouva cette légère crispation au cœur, qui traduisait mécaniquement, chez lui, la conscience : néanmoins, surmontant ce reste de pudeur, il promit avec un sourire.
Seulement, lorsqu'il s'agit d'en parler à son collègue des Beaux-Arts, il se rappela la façon dont autrefois Mareuil traitait la grue Titiane, et comprenant que son scepticisme trop récent n'était pas encore mûr pour ce rôle de talon rouge, protecteur des belles filles, il remit cet essai de pur parisianisme à plus tard, après, par exemple, qu'il aurait vraiment jeté sa gourme rancie. D'ailleurs, surmené de travail
— car son collègue des affaires étrangères n'avait pas exagéré le labeur, durant l'intérim
— il dut oublier la requête de Mareuil, pour se plonger dans une infinité de détails, auxquels, ma foi, il prenait plaisir, éprouvant le
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bonlieur de Taclion. L'action inôine médiocre, lurme infinilésiinale demeure iiiterdile à ces dieux du parlementarisme, qu'on appelle des ministres, tant qu'ils sont sous la dure coupe des chambres, tant que leurs facultés, grandes ou iaiblcs, sont absorbées par la lutte des paroles, par le conflit des syllabes, par le cliquelis des consonnes vides, dans le forum couvert, ofi ruisselle, ininterrompue, la rivière des phra- >os.
En attendant que revinssent s'asseoir en leurs lauteuils a les marchands de brouillards », Jean Linguet pouvait s'enchaîner au fameux char de l'État, représenté par des projets de loi, des li- ^res de compte et des budgets. Ce « Char illustre et métaphorique! » était son char maintenant ; aussi, devenu simple charretier, le ministre affairé graissait les roues de devant, qui sont des dépenses, et les célèbres « roues de derrière j> qui sont les pièces de cinq francs, prises en recettes dans la veine dorée de la Nation.
C'était un travail de bureaucrate que Jean Linguet apprenait à apprendre, mais c'était un travail, et comme tel, il apaisait la fièvre inutile de ridéal, le sombre tralala des rêveries humanitaires.
L'oncle Silvain semblait décidément mort.
Même ayant trouvé un exutoire à son besoin de labeur et une sorte de remplacement à sa bibliothèque, Jean ne se montrait plus trop fer-
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vent esclave, vis-à-vis de sa femme, tout en demeurant pour elle aussi parfait que possible. Quoique la nuance fût sensible, Julie, momentanément enfiévrée d'ambition demeurait coite en son siège brillant de ministresse. Elle n'ignorait pas que Jean Linguet ne refusait rien à sa haute influence féminine, et, heureuse des triomphes mondains que remportait régulièrement sa grâce dans le champ du flirt, ne s'inquiétait guère que de la poussée exagérée de sa fille Marguerite, dont la réelle beauté commençait à éclipser la sienne.
Redevenue mère attentive par jalousie secrète, et par ambitieux souci de domination, elle cherchait quelque gendre un peu lointain, provincial ou même colonial. Un gouverneur de Sénégambie ou de Cochinchine, un attaché d'ambassade à Copenhague, un commandant d'artillerie, posté dans les Vosges, auraient bien convenu. Elle en trouva. Seulement, à ces propositions d'exil, Marguerite opposa une fin de non recevoir, timide d'abord, puis révoltée.
Elle voulait Paris, Paris avant tout.
Mise de côté par sa mère, négligée par son beau-père, la grande fille s'était d'abord jetée sur la musique comme sur un consolateur anonyme, discret. En de longues causeries avec les mélodies lentes, en doux ou violents dialogues avec les harmonies écloses sous ses doigts, en évoquant sur le piano, ou sur la harpe
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rallie des inailres, elle s'était crée par la suite un moiule, dont elle ne voulait plus sortir. Aussi était-elle devenue l'assidue des concerts, la Tervente des auditions d'après-midi, qui remplacent pour les teninies de ce temps les vêpres antiques, et les bercent d'une religiosité purement sensuelle.
Une maîtresse de chant, mondaine ruinée, très artiste, servait de chaperon à Marguerite ; car sa mère ne goûtait guère que le pur Ollenbach ou tout au pins un bénin Ambroise Thomas. L'Opéra ou les Variétés suffisaient à sa nature.
Sous la direction de son professeur, au contraire, la jeune fille, devenue femme par le cerveau et par l'âge, sinon par la cérémonie sexuelle, avait élargi son ambition, et maintenant après de longues et presque cruelles études, comparables à une initiation farouche, elle était devenue cantatrice, véritable cantatrice, bientôt capable, avec un peu d'effort, d'aborder le feu de la rampe.
Elle avait eu de retentissants succès de salon, auxquels sa mère avait mis le holà, au nom de la terrible déesse Convenance.
Aussi, en revanche, Marguerite refusait de se laisser exiler, loin du centre artistique, dont moralement elle vivait :
— Qu'on me marie, si l'on veut, quoique je n'y tienne guère, disait-elle, mais qu'on me marie à Paris.... ou jamais.
A une époque, Gagère, sémillant, avait semblé lui faire la cour, et ce parisien ne lui déplaisait pas autrement. Puis tout à coup, elle avait cru apercevoir, à de Fugitifs indices, que cela désobligeait sa mère. Et elle comprit qu'elle avait deviné, lorsque Jean, devenu ministre, envoya cet ami gênant dans une ambassade.
Marguerite se Tétait tenu pour dit, et tout en accueillant d'une façon nettement négative les diverses propositions de sa mère, elle se gardait bien d'avoir Tair de prêter la moindre attention à tel ou tel autre soupirant, arraché au cercle maternel, de peur d'attirer sur lui les foudres de Texil.
D'un œil en dessous, de ce regard de jeune fille qui voit non avec les prunelles, mais plutôt avec une sorte de sens intuitif, elle suivait les allées et venues de sa mère, sur le terrain des flirtations.
D'ailleurs, elle se savait belle, et aurait volontiers vécu dans cette sorte de paix armée, avec les exaltations artistiques, si, à la suite du refus que Marguerite avait fait d'un très brillant parti, un industriel du Nord, Julie n'avait forcé Jean lui-même à intervenir.
L'explication fut pénible. Julie s'emporta contre cette enfant têtue « qu'elle avait trop gâtée 3>. Ce fut encore, là, une de ces querelles féminines, incompréhensibles aux hommes d'État, socialistes ou autres. Touteiois, Jean
se rappelant qiio naguère on le sommait (h' ne jioiiil marier .Mariiucirile, d('^clara qu'on cl(;vait la laisser ab>()lnm('nL libre de son choix, ne qui semblait le seul dénouement possible aux cal)i'ices de la mèr(3. Qucl([ue chose comme une lueur de victorieuse joie passa dans les yeux de Mariiuerite, et la l'nreur de Julie ne connut plus de bornes.
Cette nouvelle querelle de ménage amena un refroidissement notable enli-e les deux époux, Marguerite, qui s'en aperçut, ne put s'empêcher de triompher intérieurement :
— Tant mieux! dit-elle.
Puis se ravisant :
— Est-ce que je serais méchante ? se demanda-t-elle.
Non, non ! n'était-ce point simplement le plaisir de trouver un véritable défenseur dans Pajean, le bon Pajean, qui, bien que devenu ministre, savait soutenir sa petite Margot d'autrefois? Et ses souvenirs de villégiature avec Pajean lui revinrent en mémoire, comme une chose très douce, le meilleur temps de sa vie. Elle en eut les larmes aux yeux, cherchant |)lus expressivement que jamais les sensuelles et religieuses mélopées, dont elle berçait sa solitude.
La fin des vacances parlementaires approchait. Jacques Mareuil, n'ayant rien obtenu pour Titiane, conseilla à celle-ci de s'adresser directement au ministre.
Après quelques audiences où elle avait cru
devoir se tenir en grande dame, attendant de pied ferme les galanteries possibles, la jolie fille, un peu fanée, mais habituée aux séductions rapides, remarqua que M. le ministre, tout en « tiquant 3> sur elle, semblait se maintenir dans une réserve d'homme, sinon froid (ses yeux disaient le contraire), du moins peu expérimenté. D'autre part, il ne se pressait point d'accorder ce qu'elle demandait. Or il fallait se hâter, une vacance dans l'emploi de Titiane s'étant produite à l'Opéra.
La jolie fille brusqua les choses ; prévoyant que le dénouement obligé, nécessaire, des œillades ministérielles serait peut-être déplacé dans le cabinet gouvernemental, elle osa inviter formellement « Son Excellence i> à venir voir, en son hôtel, les merveilles exotiques, dont il était encombré.
Une après-midi donc, Jean Linguet émouslillé, se rendit doucement à ce désir, exprimé en langage chaud, et s'aperçut bien à la réception très vive, très animée, de la chanteuse, qu'on trouvait parfois quelque plaisir à céder aux tentations, en dehors des austères devoirs, en fuyant la dureté des synthèses philosophiques.
Ce fut, dans le petit boudoir, embaumé, demi-obscur, une conversation artistique, dont les détails aimables et décolletés amenèrent le ministre à cette période matérielle où l'on oublie, dans une ivresse rapide, « le malheur des
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temps » et (T les doléances des électeurs. i> Lorsque, aprrs un <r au revoir d murmuré h voix basse, canlabile- amoroso^ |)ar la bouche humide encore de Tiliane, Jean Linguet reprit connaissance dans la lumière de la rue, il éprouva quelques remords, anti-parisiens, anti-sceptiques, anti-mondains, anti-masculins même, cependant réels ; aussitôt, cherchant comment payer la a courtisane î (hélas î élevé par l'oncle Silvain, il parlait de la sorte) il ne trouva d'autre moyen que d'obtenir des Beaux- Arts les prochains débuts de cette chanteuse médiocre à l'Opéf'a, premier théâtre-lyrique de France, et encore d'Europe, si l'on consulte le poids du monument. Les Beaux-Arts accordèrent, à charge de revanche; si bien qu'un vaudevilliste échoué ne tarda pas à être nommé préfet par Jean Linguet, ancien socialiste revendicateur.
Sous l'œil sceptique de Jacques Mareuil, Titiane eut enfin son triomphe à l'Opéra.
— Ma foi, disait-on au boulevard, Linguet lui doit bien ça. •
Tandis que Jean, tout en éprouvant quelque remords pour ces premiers coups de canif au contrat conjugal, et aussi au pacte social, se rassurait par ce dicton :
— Tous mes collègues font pis encore ! Seulement — c'était juste la veille de la
rentrée des chambres — il reçut une lettre
personnelle, conçue dans ces simples termes :
<r Ah ! Jean Linguet.
<r S'il avait vu ça, qu'aurait dit Fonde Silvain ? JD
Pas de signature. Le ministre tourna et retourna ce papier, cherchant à reconnaître récriture. Cela semblait stylé par la main d'un vieillard. Des lettres menues et cassées, avec un léger tremblotement dans les pleins. Il ne se rappela rien d'analogue.
Après un haussement d'épaules, il froissa le papier. Qu'était-ce donc qu'une lettre anonyme, au prix des diatribes dont l'accablaient parfois les journaux hostiles ? Toutefois, il ramassa la lettre froissée, la plia, et la glissa là dans son portefeuille. Il mit cette précaution sur le compte d'une enquête possible. Néanmoins sa véritable pensée se décela à lui-même par ce cri :
— Encore Toncle Silvain? C'est atrocement ridicule?
A la rentrée des Chambres, un homme âgé, qui louvoyait depuis un moment sur la place de Bourgogne, tira un coup de pistolet sur le ministre des Finances, qui, heureusement, fut manqué. On arrêta l'individu, une sorte de fou, un capitaine en retraite, qui sollicitait depuis dix ans un bureau de tabac, que chacun lui promettait et que personne ne lui donnait. L'enquête habilement menée démontra, comme il convient, que le malheureux avait cédé à
CORRIJPTnTCE
un accès do fièvre cliaiide, et, loin des Cours d'Assises révélatrices, il fut enfernuî à Bicêtre.
Jean Linguet, étonné de la coïncidence entre cet attentat et sa lettre anonyme, se munit d'un papier portant récriture de ce maniaque, afin de le comparer à celle du mystérieux billet.
Une indiscrétion de la préfecture permit à un reporter de raconter avec force amplifications que le ministre de Fintérieur avait été menacé par une lettre anonyme, et, amalgamant tout, arriva à conclure que le « fou » s'«''tait trompé de ministre. Les journaux commençaient à mêler Titiane, Tanonyme et Tassassin dans une olla-podrida amusante. Il y eut, comme on dit, rectification à TAgence Havas. Mais le lendemain, Jean recevait un nouveau billet de l'inconnu :
€ Jean Linguet, ce n'est ni un fou, ni un « assassin qui t'a écrit, ne tremble pas pour ta <r peau, tremble pour ta .conscience que mon <[ vieux frère d'armes Silvain surveille du € fond de sa tombe, d
— C'est une horrible mystification! cela! dit Jean.
Néanmoins, malgré son récent scepticisme encore mal assuré, il frémit intérieurement : car ces mots avaient le don d'évoquer la scène lAigubre de la mort du vieillard, qu'il revoyait là, avec son bonnet de soie noire, hurlant, dans un râle, son ironique cantique nu7ic dimittis.
Il chassa brusquement cette vision, afin de se
livrer aux jeux de la bascule parlementaire, qui ne laisse guère de temps à la pure rêverie fantastique.
Or, les élections générales étant proches, la lutte pour le pouvoir, c'est-à-dire pour la faculté de triturer Ja matière votante, la lutte pour les portefeuilles, surtout pour celui de rintérieur, montait à l'aigu.
La vie, une vie délétère de haines inutiles, d'alliances hybrides, d'intérêts personnels surexcités, faisait vibrer les couloirs du Palais- Bourbon. Chaque député, moribond en face de l'urne, se demandait s'il allait en resurgir comme un phénix, ou être plongé à jamais dans la nuit. Les chefs de groupe, profitaient de cette bizarre façon d'envisager l'art politique, et, par belles promesses raccolaient des soldats de tous les camps autour de leurs bannières versicolores. Le peuple élevé à la dignité de souverain, aurait pu voir, là, s'il possédait vraiment des yeux, que les intrigues des vieux Palais monarchiques n'étaient rien auprès des marchandages du Palais parlementaire. L'encan ! la Bourse des consciences ! Et aussi la conscience des Bourses ! l'espoir et l'argent, l'ambition et le <r donne-moi de ton séné, je te passerai de la casse d la niaiserie occulte et la scélératesse évidente, tout ce qu'il y a d'infâme sous ce nom : Politique !
Des gens, qui venaient sournoisement de déjeuner ensemble ne se serraient plus la main,
CORRUPTRICE 3^1 ;i
dans le salon de la Paix, sous Tœil inquisiteur des. journalistes ; et d'autres, qui se seraient guillotinés au grand soleil, s'embrassaient presque, dans celte ombre de mêlée fumeuse. Ainsi le veulent les groupement:^.
La médisance nécessaire, la calomnie utile se prodiguaient là, sous le couvert d'une prétendue incorruptibilité ; les plus goguenards augures se regardaient sans rire.
Toute la folie du bavardage, devenue source de richesse, s'épanouissait,, à côté du silence opaque des digestions satisfaites.
La toiture du Palais fumait maintenant d'une sueur de représentants, réveillés de leur torpeur par l'approche des dates, recouvrant leur ardeur pour leur salut, et acharnés à sauver leur propre Capitole, si voisin de la roche Tarpéïenne.
L'égoïsme mettait sur la face de ces serviteurs du peuple, le rictus des valets qui se donnent des airs liautains, quand le maître est absent, et un masque de peur, lorsqu'ils sentent rapproche de sa lourde main, d'où peut sortir parfois une giffle définitive. .
À la bataille ! à la bataille des appétits ! en avant, c'est là, pour la curée future, qu'on va ^onner l'hallali. Toi, petit électeur, là-bas, dans ton champ ou ton usine, tu vas devenir le triomphant bœuf gras des élections, quitte à être égorgé, durant quatre ans de législature, par les bouchers qui t'auront couronné de
3^j6 corruptrice
fleurs avant le mardi gras du scrutin, et qui te dépèceront en aloyaux financiers, en biftecks de grâces, en culottes de belles paroles après ta chute dans l'abattoir de TUrne.
En attendant, c'est le ministère qu'on va secouer afin de savoir qui sera le boucher en chef. Jean Linguet comptait bien défendre son portefeuille et s'y préparait.
Aussitôt une interpellation, adroitement suscitée par un de ses amis, lui en fournit l'occasion.
Or, de même qu'un vent de libéralisme souffle au début des législatures, il semble qu'à la fin ce soit une trombe d'autoritarisaie. Jean, foulant aux pieds n'importe quelle doctrine de sa vie passée, prononça une harangue despotique ment énergique, voulant par là montrer qu'on pourrait compter sur sa poigne, le jour où il faudrait conduire le troupeau mugissant des votes.
Cela rassurait ses amis, encourageait les tièdes à le devenir, et naturellement faisait bondir ses ennemis. Il ne s'agissait plus là de principes, mais de coterie.
Jean Linguet eut un triomphe facile, ralliant aisément tous ceux qui escomptent la puissance actuelle, faisant dire de lui qu'enfin (T c'était un homme de gouvernement », titre qu'on obtient en escamotant les anciens programmes, devenus gênants.
goruuptrigl; 347
L'escamotage est la loi des maçriciens parlementaires.
Comme Jean Liiigiiet seremlail uu vestiaire, pour changer sa llaiielle, inondée de sueur oratoire, en une plus sèclie pelure de ministre redevenu silencieux, un huissier lui remit un billet très pressé.
Jean reconnut l'écriture de son anonyme surveillant ; exapér«j, frappant du pied le sol :
— (Jue le diable l'emporte ! dit-il.
11 froissa le papier avec colère et le mit dans sa poche. Son triomphe se terminait pour lui, grâce à cette sorte de « scie au revenant, » en une crispation de cœur, comme si on lui eût tordu la poitrine.
— Eh! je ne lirai pas î criait-il en s'épongeant.
Quand il fut dans sa voiture, il lut tout de même :
« Jean Linguet, dans ses lettres l'oncle Sylvain « t'appelait Judas. Tu l'es. Puisse~t-il lui-même « venir te le dire: D'ailleurs il le fera, je te le « jure. J)
Ces derniers mots étaient soulignés.
Que signifiaient-ils exactement? Quelle était cette résurrection menaçante ? Judas ! Judas ! qui donc n'était pas Judas, en cette maison du quai, en ces ministères ? qui n'avait pas trahi quelqu'un ou quelque chose? qui donc n'avait pas un peu vendu ses principes, et tué quelque Jésus?
Et Jean Linguet arrivait au paroxysme de la rage. Au milieu de cette rage grandissante, tandis que sa voiture roulait dans le Paris noir et brumeux d'un soir de novembre, il revoyait, évoquée, obsédante, la figure maigre et grimaçante de Tonclo, qui, en résumé, ressuscitait en sa conscience morte, par un appel venu d'outre-tombe.
Sa conscience, sa vieille conscience d'autrefois, sa conscience d'éphèbe et d'homme, de savant et de lutteur, de prosélyte et d'apôlre, resurgissait soulevant, crevant la couche épaisse des aveuglantes compromissions.
Elle montait, elle montait devant lui, sa conscience, parlant en longues phrases de jadis, en professions de foi sonores, en philosophiques et hautaines déductions.
La nuit entière, il eut ce cauchemar de revoir, fidèlement reproduites sur son mur, par le doigt maigre du vieillard mort et ressuscité, les croyances de sa jeunesse, pareilles à un Mané- Thécel-Pharès exorbitant.
La sorte de folie qu'il avait parfois subie, la frénésie névrosiaque, issue du désaccord entre sa vocation première et ce qui en était résulté, le secoua avec une violence morbide, jusqu'aux premiers 'rayons d'un pâle soleil d'hiver, qui chassa heureusement les fantômes.
— Enfin !
Alors il aurait voulu saisir cet anonyme, ce malfaiteur, qui le poursuivait mieux qu'une
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halle de pistolet, et le lacérait avec plus de l'orcc qu'un poignard.
Il prit les enveloppes, examinant attentivement les timbres de départ : c'étaient des bureaux différents, quelconques, aux extrémités de Paris.
On fit une enquête au Palais-Bourbon, on demanda aux huissiers quel était Tliumme qui avait remis le billet. Eux, ne se rappelaient plus, il venait tant de gens. Un huissier déclara que c'était un blond, petit; le second, un grand vieux, d'autres le dépeignirent gros et brun.
Jean s' adressa au préfet de police, au directeur des postes, et leur demanda de quérir rindividu qui lui écrivait des lettres anonymes... Ces deux fonctionnaires crurent vraiment que M. le ministre devenait fou, tout en promettant de faire le possible et l'impossible, ce qui est la formule de ceux qui ne tenteront môme pas le probable.
D'ailleurs, M. le ministre ne décolérait pas : ses directeurs et chefs de bureau en surent quelque chose.
Tous, furent fouaillés comme des nègres. Mais cette activité d'écureuil tournait au détriment de Jean, impuissant à cueillir dans Paris l'invisible ennemi qui le visait nuit et jour, implacable et minuscule. Car, chaque semaine au moins, il recevait une missive tournée en épigramme, en satire justes.
Le travail du ministre s'en ressentait et
bientôt on appela couramment « lingueites » ce que Ton nommait antérieurement des <r boulettes. »
Les journaux s'emparèrent du mot, qui, malgré le dernier succès oratoire de Jean Linguet, fit fortune.
« A quand une nouvelle <r linguette j> du gouvernement? d disait l'un.
L'autre intitulait son article : € Les linguettes empoisonnées. J)
Jean, extrêmement nerveux donnait des inquiétudes à ses collègues ; le président du conseil disait même confidentiellement :
— Il faudra le jeter par-dessus bord, si ça continue.
Les amis commençaient à tiédir, les ennemis à reprendre confiance.
Jean, §entant cela, méditait rageusement quelque coup, un second maître discours. Toutefois en le composant maintenant, il manquait d'assurance. Des idées anciennes, bien à lui, et qui semblaient desséchées, dans des cellules cérébrales mortes depuis longtemps, s'éveillaient, et se rafraîchissaient, pour vibrer magnétiquement en son crâne.
De son dédoublement d'autrefois, il avait réussi, croyait-il, à tuer le premier homme, et ce premier homme surgissait lentement dans le second. Le socialiste, ému des souffrances populaires, prêt aux grands héroïsmes apostoliques, renaissait dans le ministre autoritaire,
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hargneux, besogiiant contre ses fnTes. Malgré lui, de nouveau, il s'écoutait parler, et se jui2:cait — la couche de lard qui avait pu transformer son mensonge voulu en saine conversion à des vérités inéluctables, tombait en écailles. Et Judas Tapôtre commençait à juger Judas le traître, comme le fit le premier Judas qui jeta là ses trente deniers d'argent pour s'aller pendre.
Ah ! mais il fallait, quand même, courir à la bataille suprême!... Déjà Julie, la femme du triomphe, maniait des ironies, et, dans les grands yeux de Marguerite luisait une pitié, vraiment insupportable.
Ah ! mais il fallait courir à la bataille !... Gagère, Tancien ami Gagère, ayant donné sa démission d'ambassadeur, afin d'atteindre plus haut sans doute, Gagère, ami peu sûr, daubant le camarade, avec cet esprit goguenard, qui passait pour transcendant parmi les oies des couloirs, Gagère ne s'avisait-il pas — oh ! repressailles de l'envieux compagnon ! — de flirter ostensiblement avec la femme de Jean?
Tout cela s'était fait en un mois. A la façon des joueurs heureux', qui viennent de tailler successivement trois banques fortunées, et qui subissent quelques abatages, Jean devenait furieux de revanche à prendre. Son sang froid étant parti, il accumulait ses <r linguettes y> ; au lieu de suivre l'avis de l'impotent Sireux qui lui conseillait une retraite prudente, sur
quelque question de détail, non, M. le ministre voulait se battre avec fièvre... et contre qui? contre un anonyme perdu dans la foule, mais qui, cette fois au moins, représentait l'âme de la Foule, et la propre conscience du criminel.
Jean, qui avait passé des nuits à parfaire un discours chef-d'œuvre, se fit offrir Toccasion de le prononcer par un complaisant du centre.
Ce fut une belle salle. L'hémicycle bien garni, le banc des ministres complet, les tribunes regorgeant de toilettes féminines, parmi lesquelles Julie elle-même, Julie, qu'en son désespoir de sentir la chute menaçante, Jean réaimait avec fureur...
Oui, pareil toujours au joueur qui perd, il ressentait la passion vraie que lui avait inspirée Julie, le mordre plus violente que jamais, à ridée que peut-être elle allait disparaître, dans un tourbillon, avec le reste. Cette idée terrible achevant de l'affoler inutilement lui donnait, en trompe-foeil, la foi et l'énergie, l'espoir du triomphe.
Le matin, il avait reçu un de ces cruels billets anonymes ; mais il ne l'avait pas lu. Vite déchiré, jeté au vent. Un seul lambeau s'étant détaché, il aperçu quelques lignes de l'écriture de son oncle. L'inconnu lui adressait donc des fragments de lettres reçues autrefois. 0 facétie romantique ! Tirer ce mort insupportable d'un mausolée épistolaire ! Il écarta de lui ces ïu-
nèbres images, et comme un somnambule, se diritrea vers la salle des séances.
Le temps était fort sombre, une sorte de brouillard, fin et noir, emplissait d'une fumée légèi-e les tribunes et l'hémicycle, apportant une atmosphère de mauvaise humeur.
Après quelques, passages oratoires sur des sujets, utiles peut-être, mais non politiques, et, dès .lors, agaçant le public, la parole fut donnée à M. le ministre de l'Intérieur. Jean, fiévreux, monta à la tribune, et usant d'un moyen bien connu pour orienter sa parole, il choisit une blancheur, qui semblait immobile sur le fond sombre d^me galerie. Il ne voulait pas s'adresser à la masse des députés ; mais faire planer au-dessus d'eux un grand discours, rappelant par sa forme et son ampleur lesr belles époques oratoires.
Kt il commença, déblayant le terrain, semant des adversaires sur le carreau. Cet exode tout spécial marcha sans encombre. Alors il s'éleva et voulut formuler un système de gouvernement.
Soudain 1e point blanc qu'il fixait vers la galerie sembla bouger, comme une masse oscillant dans les ténèbres, et Jean hypnotisé dessina peu à peu sur ce fond noir, à faide de cette blancheur, avec des linéaments empruntés'* sans doute au rêve et à la fièvre, il dessina la figure même du vieil oncle mourant avec deux yeux creux immobiles et luisants.
Cette subite et ridicule folie l'empoignait, quoi qu'il en eût.
Il détourna la tête de ce point et promena ses regards sur ses collègues ; seulement déjà il ne retrouvait plusson assurance première ; sa mémoire vacillait, ses arguments commençaientà tituber dans une ivresse imprévue.
Malgré lui, il reportait de temps à autre ses regards sur la tête blanche de ce spectateur inconnu assis aux galeries , et il retrouvait à distance la vision spectrale du vieux Silvain. Il lui semblait, à ouïr ces phrases sonores et vides qu'il jetait dans l'espace comme un inutile son de gong, qu'une voix allait tomber sur lui, criant : Judas! Judas !
Et il poursuivait quand même son discours, qui s'empâtait, tandis que Gagère frétillait au premier banc, heureux de n'être plus ambassadeur, léger, redevenu bien vite le français gouailleur, l'enfant terrible du parti.
Jean Linguet buvait machinalement son verre d'eau sucrée, prenait un silence, se sentant le cerveau vide, la gorge sèche. Cette angoisse stupide lui étreignait le crâne et le thorax, si bien que sa voix, sa forte et belle voix, s'assombrissait dans la brume, devant ces marchands de brouillard.
Et il répétait à satiété, sous des formes renouvelées, mais de plus en plus maladroites, l'assurance de son honnêteté, le fameux et sempiternel : Nous sommes d'honnêtes gens 1
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Pourquoi criait-il cela, inconsciemment, nécessairement ? Quelle impulsion mécanique, absurde, faisait jaillir de sa gorge cette affirmation niaisement banale ?
C'était incompréhensible î Un pur accès de démence !
A la quatrième fois, tandis que la vision spectrale venait de lui passer devant les yeux durant un mouvement de tète allant de gauche à droite, une voix de l'extrême gauche cria, au milieu des rires :
— C'est un dada !
Au vol, Jean Linguet, ayant cru comprendre, se retourna brusquement, électriquement, avec un grand geste héroï-comique :
— Judas? dit-il, Judas !
Un fou rire d'ironie prit l'assemblée à ce quiproquo. Le président se penchait vers les secrétaires, et, sonnant pour imposer le silence, réclamait des sténographes le sens de l'interruption qu'il n'avait pas saisie.
L'accès de belle humeur, excitée encore par les lazzi des uns et le mauvais vouloir des autres, ne cessait pas. Et Jean Linguet, stupéfait, répétait dans le bruit :
— Judas ! Judas ! Judas î
Il avait un tel mouvement d'insensé que le président du conseil lui adressait des signes d'apaisement, tout en disant à ses collègues :
— Ça se gâte, je ne sais pas ce qu'il a, ma parole.
Enfin le président de la Chambre calma la tempête à son de cloche, et, professeur émérite, cingla les mauvais élèves de sa vaste classe.
Seulement la bataille était perdue. Jean Linguet, toujours hypnotisé, avait hâte de terminer ce discours-chute. Il sautait d'une partie à une autre avec rapidité, comme essoufflé.
Dans son trouble, il omettait des choses essentielles, tandis que certaines phrases triomphales, préparées en vue d'une assemblée domptée, s'imposaient à sa mémoire, et venaient éclater sur ses lèvres comme des pétards mouillés.
Plus il avançait, plus le vide profond de ce qu'il disait là lui apparaissait ; plus en môme temps une colère aveugle le saisissait ; il aurait voulu frapper au visage quelqu'un de ceux-là qui le plongeaient en riant dans le troisième dessous, vains êtres dont il connaissait les plaies secrètes, les horreurs cachées. Enfin, dans un dernier mouvement" qui ne manquait pas de beauté, mais d'à-propos, en une ou deux phrases rapides, il stigmatisa la tenue incorrecte de rÀssemblée, et conclut :
— Quant aux Judas... nous les connaissons!
Cette obstination à proférer le nom de Judas souleva des rires et des colères; on criait : Qui? qui? citez des noms! A l'ordre! à f ordre!
Le président, à voix basse, lui parlait dans le
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dos, le priant de s'expliquer, lui déclarant qu'à la précédente intei'riipLion, on avait dit : (c C'est un dada! ï> et non <( Judas! d
Alors, affaibli, fini, écrasé coninie après une attaque subite de folie. Jean Linguet remit les choses au point, déclarant qu'il avait entendu le mot Judas, à la place d'un autre qui consonnait.
Alors, au milieu du silence qui se fit, une voix amère cria :
— Tout ça, c'est un lapsus Linguet!
Et le pauvre diable de ministre dégonflé descendit de la tribune au milieu des rires.
Tandis qu'après un député réclamant des explications, le président du conseil montait rapidement à la tribune, Jean Linguet, seul, loin, dans une salle déserte du Palais, assis sur un banc de marbre, juste sous la symboliquefigure du fleuve de sa patrie, Garumna, se sentait dégringoler de mille coudées, et ne comprenait rien à ce qui venait de s'accomplir. Tel un homme ivre, subitement dégrisé après quelque mauvais coup.
Des huissiers marquaient le pas, ou un employé alerte passait, sans avoir l'air de voir cette épave du pouvoir.
Le ministère, afin de se sauver lui-même, sacrifia en efi'et le titulaire de l'Intérieur, dont la démission forcée fut acceptée par le chef de l'État.
Julie Linguet dut déménager de la place
Beauvan, hélas! rentrer dans le petithôtel delà rue Fortuny, avec la bonne grâce d'une tigresse à qui Ton a ravi ses petits.
Jean passait au rang de paria, sans famille. 11 reçut peu de compliments de condoléance : sa carrière semblait archi-fmie. A peine une lettre de Pierre Doulx lui écrivant : « Je t'aime mieux à terre que là-haut! » et une autre de l'inconnu anonyme : « Adieu Jean Linguet je ne frappe pas les gens tombés. Supporte ton châtiment mérité. »
La rage de Julie Linguet, déchue, s'en allant comme vers un exil, dans cet hôtel de la rue Fortuny, hors des splendeurs officielles, des madrigaux de cour, des hommages administrativement passionnés, la fureur de la parisienne moscovite, la frénésie du « volcan sous la neige D éclata sur le dos courbé du vaincu.
Elle avait assisté, muette, indiciblement pâle, tordant son manchon, brisant son éventail, à la défaite insondable de son grand homme, à la chute vertigineuse de tout : intelligence et pouvoir, éloquence, jugement, mémoire, esprit et domination. Le charme avait disparu 1 la magicienne, qui s'en était servi, ne trou-
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vait plus qu'un flacon vide, débouché, fêlé, goulot brisé, bon à jeter aux ordures.
Ah ! le pauvre Jean I
Dire qu'elle l'avait fabriqué de toutes pièces, qu'elle avait usé sa seconde jeunesse, la plus belle, la plus chaude, à tirer d'un vieil étudiant, d'un rat de bibliothèque, un être vivant, empanaché de soleil et de gloire ! Dire qu'elle avait insufflé sa puissance à ce mannequin, et que tout cela était perdu, irrémédiablement perdu !
Misérable Jean!....
Et il venait, penaud, désorienté, lui proposer, à elle — oui, à elle! — le voyage des ministres déchus, une course à travers l'Italie, l'exhibition d'une puissance déjà fossile à travers de fossiles monuments.... Il pouvait bien partir seul, sa vieille valise d'étudiant au poing, emporter ses absurdes livres dans une malle, s'arrêter pensif devant les Alpes, bonnes pour lesAnnibal, les César ou les Napoléon, et juger à Rome quelle distance sépare le Capitole de la Roche Tarpéienne !.... Il ferait même très bien de pousser jusqu'au Vésuve afln de visiter les ruines de Pompéi....
Lui, Jean, désemparé, aveuli, n'ayant jamais brillé par la Volonté, et n'en possédant plus d'aucune sorte en cet effondrement subit, inattendu, bizarre, inexplicable pour tous, obscur pour lui-même, Jean Linguet n'eut pas la force de résister. Alors, incapable de vivre, les premiers
oGO CORRUI^ÏRICE
joursdesa honte, dans le brouhaha de Paris, où i'iaipiloyable malignité des adversairesle poursuivait encore de récriminations empoisonnées, de lazzi féroces, ou de calembourgs «linguettes» et € lapsus Linguet rayant fait fortune, tandis que d'inexorables reporters venaient le relancer pour tirer de son cadavre d'homme d'État une dernière interwiew, à la façon des chirurgiens, qui exigent une suprême expérience de mouvement sur les yeux, le nez et les lèvres d'un décapité récent, le misérable Jean Linguet, en sa débâcle, formulait un seul désir : fuir.
La résistance de cette femme qu'il avait tant aimée, qu'il aimait eiicore maintenant, même plus, d'une autre façon, à la manière des êtres sensibles, qui cherchent un cœur ami, dans un malheur extrême, l'atroce et injuste mépris de cette femme, à laquelle il avait sacrifié intérieurement, silencieusement, tous §es rêves, toutes ses espérances , tous ses devoirs, cette insulte extrême d'un impitoyable destin achevait en lui ce qui pouvait rester de courage. Bête traquée, en proie à la curée, il était servi au couteau, juste par la main, qui jusquelà le flattait.... Fuir ! Donc, fuir!
Mais aller traîner sa misère morale, intellectuelle et physique (car en peu de jours il était arrivé à l'état de spectre) promener son infortune à travers des paysages ensoleillés, si plein<de souvenirs? Jamais! Mieux valait une solitude amie, apaisante, sous le ciel natal, la
retraite de quarantaine clans le vieux domaine de Hadefols d'Ans, parmi d'humbles serviteurs, bons comme de bons chiens.
Le malin du jour lix»' pour le départ, Jean descendait, morne, Fescalier de l'hùtel, lorsque Marguorile, Tarrètant au passage, lui dit à voix basse :
— Tu pars, Pajean?
— Oui, réponlil-ii.
— Emmène-moi, veux-tu ?
Le ton, avec lequel la jeune lllle le suppliait ainsi, le lit tressaillir. 11 la regarda. Une décision nette éclatait dans deux grands beaux yeux, une décision de race, comme si le sang terrible de sa mère eût parlé. Et c'était bien Julie, une Julie jeune, plus belle, plus artiste avec le même désir sans frein de la vie, et le même geste autoritaire.
Jean, Thumilié Jean, aurait dit « oui d spontanément; mais la réflexion venait durant cette contemplation. Que d'affaires aurait suscité un « oui » pareil î il entrevoyait, à travers les propos malveillants du monde, la terrible opposition maternelle de Julie.
Ah! c'eût été pourtant une compagne filiale qu'il aurait emmenée ainsi. On serait redevenu des enfants, comme on le fut jadis, sur le bord de la mer. Quelles belles promenades à cheval par les routes, escaladant les coteaux petits et abrupts du Périgord ! quelles causeries reposantes ! et le soir, près du piano, quelles
chansons douces, tristes, larç^es, dans le silence du château endormi! Tout cela passait devant les yeux du vaincu endolori, en forme de rêve impossible, hélas ! mais si doux.
— Non, dit-il enfin, d'une voix ferme. Non, Marguerite.
— C'est bien, conclut-elle. Tant pis! tant pis ! Et elle descendit rapidement vers le salon,
en murmurant la phrase de sa chanson russe : € Kogdab iaznal ! Kogdab iaznal ! d Jean à peine parti, il sembla que l'hôtel de la Belle au Bois dormant se fût soudain réveillé. Julie sentait en elle un besoin de revanche, une soif de conquête, à travers un tralala étourdissant : couturières et couturiers, tapissiers, peintres décorateurs.
— Oh ! tombée pour rebondir 1 disait Julie, le ballon !
Elle organisa l'offensive, afm de rentrer dans son vrai Paris, brillant, avec quelque gloire. Les glaces les plus énergiques furent brisées par son audace; l'élégance dédaigneuse avec laquelle elle supportait son infortune lui reconquit vite les positions perdues. Le mari, Jean Linguet, endossait de loin tout le poids de la débâcle, oh î non pas avec netteté, mais par des sous-entendus : Ce pauvre ami n'avait pas l'étoffe.... un rêveur, un professeur embarrassé dans ses grades universitaires... Excellent mari.... très mauvais Napoléon....
Bientôt le salon de Julie attira de nouveau,
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pi'ès des gens célèbres, ceux (|ui dôsiiaieut le devenir. Gac-ôre, qui n'avait pas encore pu décroclier un portefeuille, demeurait très en vue comme démolisseur, et devint Toracle de ces réunions, .ladis, il avait semblé prendre quelque attention à la rayonnante beauté d'aurore, que promenait mélancoliquement Marguerite ; puis, soudain, cela cessant comme par miracle, il se montra plutôt froid vis-à-vis de « la pensionnaire. »
Gagère, qui avait beaucoup gagné avec les années, était l'homme qu'il fallait à Julie. Ce n'était plus le simple bavard d'antan. Non. Homme sceptique, sans scrupules, adroit et fier, mêlant une roublardise cachée, très profonde, à une incontestable diernité extérieure, brave et spirituel, tenant haut les adversaires, les foiçant à lui trouver du ca.air, saisissant les occasions d'être original en tout, brusque avec les forts, indulgent aux faibles par attitude, bénéficiant de cet héroïsme facile avec une intelligence alerte de bon comédien, qui accapare les rôles sympathiques au public. D'un tempérament amoureux sans amour, tout en nerfs, rien en rêverie, peu gênant d'ailleurs, trouvant même on ne sait quel ragoût de lasciveté, dans le soupçon d\u\ partage possible. Bref! l'homme qui tient la politique secondaire, celle des petits moyens et des diplomaties intelligentes. Sans principes, sans méthode, bien fait pour vivre au jour le jour, très capable
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d'exécuter avec brio le plan d'un être supérieur, s'il le rencontrait, ou d'accomplir les besognes d'un puissant imbécile, tout en se moquant de lui.
Tel apparaissait désormais le souriant bavard, le paradoxal politique qu'était autrefois Urbain Gagera, député indépendant.
Il représentait, dès lors, la quintessence du Français, figure fixée par les livres d'histoire et de psychologie: le Henrv IV de «la poule au potD et du « Paris vaut bien une messe î> le Morny du <( sortir de la légalité pour rentrer dans le droit » et de « la baignoire en argent » homme d'élite, si par ce mot, à une époque devenue terriblement sérieuse et triste, on indique encore celui qui joue de la Vie, pour lequel le mot Avenir est une fadaise, et qui reste le théoricien du « après nous le déluge! D.
Julie, au bout de très peu de jours, s'était rassise dans la vie de veuve -libre, avec une rapidité. de jolie femme, une inconscience merveilleuse. Elle transformait vite les juvéniles hommages en coups de foudre, tout en maintenant Gagère à Tétat de suspension. D'ailleurs, ayant déblayé le terrain avec une soudaine habilité de galanterie, elle ne laissa pas longtemps le futur ministre dans le rôle d'épée de Damoclés, juste le temps d'excitation nécessaire, et de tension possible.
— Si Jean Linguet n'a pas de chance désor-
mais, dit le petit Gouiiiae, c'est que vraiment les proverbes (.raucieii modèle n'ont ])lus cours.
Julie ne soui-eait guère plus à l'exilé, qu'elle n'aurait fait d'un chien perdu. Son indépendance habile semblait vraiment naturelle.
A travers ces intrigues, mélancolique, ironique un peu, et bercée de tendre musique, passait Marguerite, délaissée, dont le célibat étrange faisait croire : Elle doit avoir mauvais caractère ! ce qui éloignait d'elle. Alors, dédaigneuse, exagérant la froideur, elle se lançait en des excentricités d'un comique voulu, faisant payer son ennui aux danseurs mondains, musqués et nauséabonds, qui après lui avoir parlé de la chaleur, ou des courses, hasardaient quelque timide déclaration.
L'un d'eux, Tayant attirée sur un balcon, pour lui parler des étoiles et de la rêverie troublant les hommes jeunes qui cherchent un cœur (L analogue », elle lui dit brusquement :
— Si nous nous jetions tous les deux en bas?
L'autre, effrayé, remmena dans les salons cette décevante et farouche créature.
Très alerte, elle suivait avec des yeux largement ouverts, le jeu de sa mère, et parfois son sourire de commande « le sourire de jeune fille d comme elle disait railleusement en relevant ses lèvres par un automatique mouvement, se changeait en un véritable grincement de dents.
D'ailleurs, les convenances étaient rigoureusement sauvegardées. Dans son petit cerveau, diplomatiquement étroit, Julie ne livrait rien au hasard. Sa rude déconvenue d'ambition avec Jean, ne lui permettait pas de tout sacrifier sans retour à un emballement fortuit que l'expérience ultérieure pourrait refroidir. Elle avait vu comment une brillante opposition se changeait en un piteux pouvoir, et, quoique Urbain Gagère lui parut maintenant d'une autre envergure que Jean, elle comptait le laisser courir jusqu'au but, afin de le bien juger, tout en se ménageant une porte de sortie, pour un cas de défaite. Une liaison avouée ? jamais ; cachée au contraire, voilée, secrète, permettant de laisser l'espoir à des rivaux, un espoir presque prochain ; et pourtant « liaison soupçonnée. i> Elle éprouvait une joie vivante de femme très mûre, restée belle, à sentir l'aboiement des rivales dans ses jupes, le déchirement de sa réputation, mais en maintenant au regard du monde les jupes intactes, et la réputation debout. Le public ignorait ! et d'ailleurs ignorait avec d'autant plus de fermeté que l'épée ou le pistolet de Gagère semblaient prêts à interdire toute indélicate allusion.
Si quelques impruJences avaient été commises au début, dans la fièvre de la revanche, il n'en était plus de même désormais, et les « chances d de Jean Linguet ne poussaient que
dans le mystère du silence, sous le regard tacite de Marguerite.
Dans une incurable io-norance des réalités parisiennes, Jean Linguet, là-bas, seul, cherchait à orienter sa vie désemparée.
Ce fut vers la bibliothèque qu'il tourna son activité, n'était-il pas <r rendu à ses chères études » selon un mot célèbre?
Hélas! après tant de mensonges entendus ou proférés par lui, après le plongeon dans le bourbier politique, comment aurait-il pu reconquérir la foi première en ces confidents du passé, et trouver en eux une croyance quelconque dans l'avenir?
Là, devant ces témoins impassibles, il se laissait aller à des rêveries sans but, incapable qu'il était de réagir. Quand, par hasard, dans une fièvre d'oubli, il persistait au labeur, bientôt, comme une voix grave s'élevait de ces vieux volumes, triés sur le volet parmi les plus sévères : Tu as été puissant, ne fût-ce qu'un jour, qu'as-tu tait de ce que nous t'avions appris? Nous te demandions de servir la cause du taible déshérité, du paria de tout ordre; nous te commandions d'assister l'humble, en même temps que de secourir le génie pauvre; d'arracher l'humanité à ce mauvais rêve d'une exploitation de millions d'hommes par quelques milliers d'imbéciles jouisseurs. Qu'as-tu fait? Tu t'es amusé à jouer, comme les mignons d'Henry Hl, au bilboquet, tu as dit: Saute,
belle boule du scrutin, saute en l'air et retombe comme il faut — Tu as trahi nOn-seulement le pacte secret, conclu avec nous, mais encore le contrat public signé par toi sur les murailles, la promesse faite à la foule des meurtde faim. Regarde, partout, toujours, la misérable humanité tendre ses deux bras mis en croix ! Toi, tu devais la dépendre du gibet, apôtre fidèle, et, au contraire, tu as ajouté quelques clous à son supplice, de sorte que le meilleur apôtre est devenu le plus vil, oh ! Judas, Judas ! PLUS HAUT l'on monte et plus bas