‹ CorruptriceChapitre 2 sur 2 · ON DESCEND · texte numérisé non relu

ON DESCEND

Il la connaissait trop bien cette antienne lugubre, qui le hantait aux heures de solitude. Aussi, dans une haine de sa propre pensée, il fuyait à travers les bois et les champs, exténuant son corps à des fatigues bienfaisantes, amenant les lourds sommeils sans rêve.

Parfois, l'injustice de ce destin lui apparaissait évidente. Alors il se reprenait à espérer. Quoi ? il ne savait pas au juste, sinon qu'une lueur de méridionalisme ironique filtrait dans ces opaques ténèbres qui l'engluaient. Il partait vers la ville, conduisant lui-même le naïf cabriolet du château ; il descendait à l'hôtel, accueilli par l'obséquieux sourire du propriétaire. Il se rencontrait là avec des gens notables de la contrée. Soudain, il sentait un froid subit à leur contact. Si nul n'est prophète en son pays, encore l'est moins le ministre, qui

n'a pasdonné les chemins de fer, les concessions, les places, les croix, les avancements promis. Le peu qu'il a pu réaliser, fait paraître avec plus de relief, le beaucoup qu'il ad Ci refuser. Et quand, au hasard, il lâchait les notables pour les hommes du peuple, pour les ouvriers et les villageois, c'était i)is encore, car de ceux-là pas un ne pouvait dire que < moussu lou ministro D eût accompli le quart du cinquième de la millième partie des réformes et des progrès pour lesquels ils avaient donné leurs voix, leurs voix naïves.

Des aigrefins, tablant sur sa fortune, lui assuraient bien qu'il demeurait populaire ; tandis que d'autres, plus francs, gageaient qu'il ne serait pas réélu député.

L'atmosphère natale, à ce point rembrunie, lui fit à la fin regretter Paris. D'ailleurs sa position de faux veuf semblait ridicule, et lui pesait. Une sorte de regain d'amour pour cette femme, qui lui écrivait à peine un billet sec de temps à autre, le saisit. Sa santé physique avait repris ; en même temps, la passion habituelle non assouvie commençait à réclamer impérieusement ses droits.

Jean annonça, par un télégramme, son retour à rhôtel de la rue Fortuny.

L'accueil fut glacial de la part de Julie, mélancolique de la part de ^larguerite. Jean, qui se targuait de courage, passa outre et feignit un vif désir de reprendre la lutte par-

lementaire. Il fit une rentrée timide au Palais- Bourbon, reçut la quantité de poignées de mains voulue, et s'assit dans une travée du centre, refuge anonyme. Il se mit à contempler la scène, en spectateur instruit, désintéressé.

Un orateur qui avait l'air de faucher un pré, faisant courir alternativement ses deuxbrasde droite à gauche et de gauche à droite, discutaillait sur un point infinitésimal de jurisprudence parlementaire; un second orateur, à voix attendrissante d'avocat d'assises, lui succéda, et ses bras allant de bas en haut, et de haut en bas, semblaient sonner d'une cloche désespérée. Un monsieur vint après, qui commettait des cuirs effroyables : Il est t'hors de doute l et il répétait : Certainement il est t'hors de doute ! Ce n'était pas un des plus inconnus. Un quatrième parla sur ce même sujet minuscule, et secoua, dans l'air, à ce propos, les grands principes de 89, cela avec une voix emphatique et grosse de prédicateur.

Tout le ridicule de ces byzantins, acharnés à flatter leurs électeurs en montant à la tribune, quittes à ne rien dire, frappait de stupeur Jean Linguet, qui s'en apercevait pour la première fois. Il saisissait la grandeur de sa trahison, à travers l'inconsciente niaiserie de ces cerveaux dénués de toute philosophie, de toute inquiétude. Lui, Thomme vraiment doué, et armé de science, se sentait bien un Judas, oui, parmi d'apocalyptiques imbéciles, ou de

joyeux scepLi(iues, qui n'ayant jamais cru à rien, ne Irahisbcnt personne.

Ce spectacle lui parut à la fois risible et navrant, surtout maintenant qu'il en appréciait les dessous inutiles ou honteux, grotesques ou féroces, les troisièmes dessous, dans lesquels chair, os et sang d'une humanité sans espérance sont triturés dans Tinsondable et inéluctable alambic, d'où une oligarchie tire chimiquement fcon insolent bonheur matériel.

Il se rejeta vite sur les couloirs, où, moins officiellement, en un langage plus cru, dégagé de métaphores pompeuses, on entrapercevait le même Néant se nourrissant impudemment du Grand Tout.

Oui, oui, comme le lui avait dit Pierre Doulx, il existait là-dessous quelque mystérieux puits où toutes ces Danaïdes précipitaient les forces et les vertus d'une race, qui, malgré sa vaillance, ne peut résister à l'épuisement.

Gagère vint à passer, et Jean éprouva un immense malaise à lui serrer la main. C'était sans soupçon aucun ; rien qu'une sorte de répulsion magnétique.

Puis il s'en alla, baguenaudant par les rues,

me en peine, désorbitée.

Là-bas, vers le Panthéon, il atteignit,

orsque six heures sonnèrent, la maison de son

vieux camarade Pierre Doulx. Le maître du

loffis n'était pas encore rentré. Sa femme fit

à monsieur le ministre un accueil bon garçon,

tandis que trois enfants joufllus, étonnés, Tauscultaient curieusement. Une senteur de pot-aufeu emplissait la demeure du sage. Autrefois, cette odeur grasse eût soulevé le cœur de Jean; maintenant cela l'attendrissait.

Pierre Doulx, rondement, entra, et serra la main du vieux camarade, comme s'il l'eût vu de la veille.

— Tu restes dîner avec nous ? dit-jl.

— Ma foi, oui, répondit Jean.

— Pot-au-teu de famille. Du vin vrai, contrôlé par les plus sérieux réactifs, et un gigot. Je suis en retard, ajouta-t-il ; heureusement, j'ai bien employé ma journée.

Voyant la mine triste de leur hôte, Pierre et sa femme s'ingénièrent à l'égayer. La vue au contraire de ce paisible intérieur bourgeois navrait le pauvre diable, le politicien sans politique, le citoyen sans famille, de sorte qu'il mangea silencieusement, et ne tarda pas à prendre congé.

Et il s'en alla, plus triste et plus seul, tandis que Pierre disait :

— Il n'a pas l'air heureux, hélas! et c'est lui qui l'a voulu.

Le savant paisible rentra dans son cabinet de travail, où, sous la lampe, il se mit à couvrir de chifTres de larges pages blanches, ajoutant sûrement aux découvertes sûres de ses aînés.

Au dehors, une nuit creuse, une de ces nuits,

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où le ciel très noir semble plus profond sans étoiles, s'élargissait au-dessus des hautes murailles de Paris. C'était couime un trou, un tube d'obscurité, un tunnel dans Tinfini.

Accoudé sur un pont, Jean regarda cette béante gueule du Noir Incoimu. Puis, il pencha la tète vers la sombre masse de l'eau, mugissant de vagues appels dans le dessous.

— Ceci peut mener à cela, pensa-t-il. Une enjambée, un plongeon dans ce bas vous mène vers ce haut

C'est en effet bien simjJe ; seulement, parce que deux étudiants, gaiement tapageurs, vinrent à passer auprès de lui, il n'osa point, et s'éloigna, ivre de dégoût et d'ennui.

Après quelques tentatives de réconciliation conjugale, tentatives repoussées par un dédain glacé, Jean connut le supplice du soup;]on, qui, bientôt, se changea en certitude.

Un matin, il eut avec Julie une décisive explication, où il crut bien la jeter à ses pieds, palpitante de terreur comme on le voit dans les drames, mais elle lui répondit avec simplicité :

— Vous avez le divorce, usez-en. Je consens d'avance à ce que vous ferez.

Il crut d'abord que c'élait la vraie solulioii ; bientôt rerfroyable ténacité de l'ancien amour lui apparut dans les misérables raisons qu'il se donna à lui-même afin d'éloigner ce dénouement, avec aussi, cette forme d'abandon de soi-même dans Tanéantissement qui se révèle par le mot «A quoi bon? d

Ce fut alors, comme une frénésie d'oubli qui le saisit, pendant une durée, il avait retrouvé son Jacques Mareuil, et promenait aux côtés du sceptique, à travers les fêtes harassantes, sa mine de croquemort portant le diable en terre. 11 n'était pas plus destiné à cette vie-là a. qu'un poisson à nager dans du kirsch d selon la pittoresque expression de Jacques.

Les plus belles filles, même « celles qui ressemblaient à sa femme » ne parvenaient pas à auréoler son ennui.

Il revint d'une série d'expéditions nocturnes, avec une lassitude, un dégoût incommensurables, afin de s'enfermer dans cette bibliothèque, vrai couvent chaste d'où il n'aurait jamais dû sortir. Il ne travaillait pas, non ; il rêvait des heures entières, cherchant par quelle merveilleuse série d'événements il en était arrivé à n'être rien, après avoir rêvé d'être tout. Alors, par un ressaut d'être mourant, il lui prenait des rages impuissantes contre cette femme, qui, d un coup d'éventail, avait détruit l'échafaudage de sa vie. Parfois, au

coiUraire, il s'attendrissait au souvenir des joies si douces, si frôlement bonnes, goûtées au temps délicieux, et se tournait alors vers l'ombre de ce mentor barbare, de cet oncle Silvain qui l'avait empoché de suivre une nouvelle voie, lui tirant les jambes sur Téclielle et le faisant choir. Parfois encore, il se persuadait qu'à la place des p^rands devoirs, un devoir nouveau s'imposait, devoir restreint, exact, facile, c'était de défendre Tavenir de Marguerite, la pausre fille sacrifiée, sur le sort de laquelle il se sentait profondément attendri. Il s'agissait là de montrer quelque énergie I Jean se redressait alors, et parcourait à grands pas son appartement, en proférant des menaces. Puis, réternel a A quoi bon ? i> retombait sur lui comme une douche....

Et bientôt la torpeur chaque fois grandissant l'envahissait.

Il ne voyait du reste personne, clos et mystérieux, comme dans unin-pace. D'api es ses ordres, on le servait dans son atelier-bibliothèque, où il fumait interminablement, en feuilletant des journaux. Peu lui importait ce qu'il lisait, d'ailleurs que ce fût un feuilleton, ou un premier-Paris, il ne s'en souciait guère.

Sortir ? pour quoi faire ? le parlement l'horripilait ! même la rue l'effrayait : ces immenses avenues, ces places grandioses lui donnaient le vertige.... Après avoir été un des rois de ce pavé, il en ressentait la peur folle,

saisi par cette maladie qui s'appelle <r l'agoraphobie » ; il subissait aussi la terreur des Ibules ; il lui semblait que les yeux des bourgeois devinssent railleurs à le dévisager, et croyait surprendre des lueurs de haine dans les regards des prolétaires ; il devenait timide, inquiet, et ne trouvait de repos, qu'assis entre les quatre murs de son atelier - bibliothèque. Le soir et la nuit, maintenant, il éprouvait ces mêmes symptômes, bien qu'il rasât les murs, et ne s'aventurât qu'en des parages solitaires. La dépression mentale faisait son œuvre sur le dévoyé. Un notaire se rend fou en devenant poète, mais un poète de l'Avenir, un Apôtre de Justice le devient sûrement, en allant se mêler à la foule des pharisiens qui encombrent le Palais-Bourbon.

Jean lisait donc, ou fumait, en rêvant imbécilement, noyé dans une mauvaise graisse de far-niente.

Seule, la musique avait le don de susciter en lui la vie.

Souvent, à travers les murailles, il écoutait la belle voix de Marguerite jetant les phrases sonores et lentes d'un oratorio, quelque allegro d'Opéra, ou bien un chant étrange. Il préférait entre toutes la mélodie russe : Si j'avais su! si j'avais su!

C'était la seule joie du reclus. Un soir, vers dix heures, il rêvait ainsi. L'hôtel semblait désert. Madame sans doute était sortie pour

quelque fêle, les doinesticjues [)rcnaient leur repas dans le sous-sol. Aucun bruit ne venait du dehors, où la neige, qui couvrait le vitrail de l'atelier, avait du étendre un éj)ais tapis.

Il rêvait, reconstruisant, à la place de la sienne, une destinée autre, neuve, moins brillante et plus solide, de travail sérieux, avec quelque bel amour très noble et très pur...

La musique le berçait doucement... Une douce pitié pour lui-môme l'envahissait : il eut été si heureux de vivre en bon rêveur d'Idéal, aux côtés d'une femme musicienne, qui aurait charmé ses découragements par des bons, comme David calmait Saul avec des accords de harpe.

Soudain, la musique cessa ; Jean éprouva comme un serrement de cœur, et attendit anxieux, l'oreille au guet, que recommençât riiormonie...

Un pas léger se fit entendre dans le couloir...

La porte s'ouvrit doucement, Marguerite en peignoir blanc s'avança, disant:

— Je te gène Pajean ?

— Mais non, Marguerite, répliqua-t-il, un peu troublé cependant par cette visite imprévue. Que me veux-tu?

Elle referma la porte derrière elle, et resta un moment, debout, toute blanche, sur le fond obscur de la tapisserie. Elle semblait oppressée et, dans le silence qui s'était fait soudain plus

profond, sa poitrine haletait, comme si elle avait couru.

Jean, avec une émotion contenue, lui demanda derechel :

— Que me veux-lu ?

Décidée, elle s'avança. Il la vit très pâle, d'une pâleur chaude que ses grands yeux bleus et sa bouche rose avivaient encore. Elle s'assit près du feu, et, sans regarder Jean, commença :

— Voici, dit-elle.

Alors, tout à coup, dans le fond de la mémoire de Jean, surgit le souvenir précis de la première visite de Julie; cela lui causa une sorte de trouble pénible et sensuel.

— Voici, je suis lasse de vivre comme je vis ici. A qui le dirai-je, sinon à toi, Pajean, à toi....

Elle s'arrêta sur ce mot qu'elle prononça comme s'il contenait tout : l'Univers et Dieu.

Jean tressaillit. Cette voix musicale parlant de la sorte, passionnément, faisait vibrer en lui toute une jeunesse d'accords.

— Ce soir, j'ai refusé d'accompagner ma mèi'e — basl! cela lui fait tant de plaisir, de ne pas m'avoir près d'elle — je voulais rester pour te dire, Pajean, tout ce que j'ai sur le cœur et qui m'étouffe. Ma mère... oh î ne m'interromps pas, c'est inutile... ma mère m'exècre et... je le lui rends. Elle a écarté de moi tous ceux qui pouvaient m'aimer, et cela, pour me les prendre.... oui, oui, pour me les prendre.

Elle tourna subitement la tête vers Jean qui avait fait un mouvement; et elle articula nettement :

— Pour me les prendre.... D'ailleurs je n'y tenais eruère. Un seul peut-être et encore !.... .T'ai subi cette haine en silence, me jetant parfois sur mon piano, comme sur un confident, et, les yeux pleins de larmes, chantant ma peine.... Vois-tu, elle est atroce... je ne suis pas une jeune fdle de l'ancien modèle, moi. Je sais tout ce que Ton peut savoir.... oh ! ajoula-t-elle en réponse à un geste de Jean, je sais tout là et là.

Elle indiquait la tète et le cœur ; puis, avec une ironie ;

— Je suis une pure jeune fille, excessivement pure, j'ai même un sourire sp«'^cial pour ce rôle de niaise qu'on nous importe, comme si nous jouions le répertoire de Scribe. Je suis une Agnès qui sait dire : Le petit chat est mort. C'est entendu. Mais je vis, je sens, je suis un être organisé, en qui les divins accords des maîtres ont fait vibrer une âme. Et je hais tous les pantins qui font la joie de ma mère, et qui font ta douleur, pauvre, pauvre Pajean.

L'intonation fut douce, plaintive. Elle jouait ce rôle au naturel, se grisant de sa propre musique. Et lui, sentait quelque chose comme un crime délicieux sourdre dans son crâne, et il ne répondait pas, laissant la belle créature, dont les seins soulevaient le peignoir, dont les

yeux flamboyaient, lui parler ainsi dans le silence opaque et neigeux.

. — Oui, j'ai passé bien des nuils à rêver autre chose que mavie actuelle. Sais-tu, Pajean je voudrais être cantatrice.... Là, pour de bon, sur un vaste théâtre, laisser courir ma fièvre en des chants soulevés par Torchestre. J'ai rêvé cela souvent, au Concert.... oui, tiens, je, serais libre alors, libre comme Tair, dans la plus belle vie....

Elle s'arrêta, le voyant extrêmement grave :

— Je te fais de la peine, Pajean, dit-elle d'une voix très douce, presque avec des sanglots. Oh ! ne m'en veuille pas. Personne ne m'aime, excepté toi peut-être, un peu. . . . un peu. . .

Lui hochait la tête. Et, tout à coup, elle se prit à pleurer. Alors, comme il s'était levé pour la consoler de tendres paroles raisonnables, avec un frémissement involontaire de tout son être, elle se mit à sécher ses larmes à grands coups et rageusement, d'un mouvement brusque, elle se jeta dans les bras de Jean; et, là, cont'^e sa poitrine :

— Ne suis-je pas libre de te dire que je t'aime, que je n'ai jamais aimé que toi? Oh î Je le sais bien, va, maintenant que tu souffres.

Et il sentait, contre sa poitrine, cette jeune poitrine frémissante, il voyait cette bouche près de sa bouche, ces deux yeux qui plongeaient dans les siens. L'ivresse du crime délicieux le saisissait....

CORRUI'TRICE 381

11 se rappelait, devant cette autre Julie, si pareille à l'ancienne, à celle qu'il avait tant aimée, il se remémorait les souffrances subies, les injures et les trahisons, et tout son être se fondait dans une folie de vengeance, mêlée à un nafllnement voluptueux.

Elle, Marguerite, se jetait dans Taventure, avec la fougue des héros incestueux et divins qu'on voit errer parmi les drames de Wa.ç^ner.

Ils haletaient, chacun pris par le désespoir et la solitude, et. ils tombèrent. Jean vit ce beau corps vierge frissonner de douleur et de plaisir, Tégarement de ces beaux yeux, ces lèvres affolées et tremblantes...

... Et il se réveilla de cette crise nerveuse de ce coup de folie, disant à voix basse :

— Va-l-en, va-t-en vite.

Elle, souriante maintenant et triomphatrice, lui envoya un dernier baiser du bout des doigts, et disparut.

Lui, penché, écoutait le pas de la jeune fille, craignant, il ne savait pas quoi, peut-être la rencontre d'un domestique..., ou quelque autre chose... plus grave..., et demeura immobile, Toreille au guet jusqu'à ce qu'il eût entendu la porte de Marguerite se fermer, dans le haut de rhôtel, avec un bruit sourd.

Alors ce fut un moment horrible. Les délices passées, le crime restait, le crime! Judas complet, il avait donc tout trahi, jusqu'à l'honneur, jusqu'au foyer, jusqu'à Tinnocence. Ju-

das, toujours Judas! Pour un plaisir de trente deniers, il menait au gibet en ribambelle toutes ses croyances, toutes ses noblesses natives ! . . .

Soudainement, comme pour une marche triomphale, dans le lointain, le piano retentit en accords tumultueux, et la voix fraîche, jeune, plus vibrante que jamais, de Marguerite égrena les notes d'un chant d'amour.

— Allons, allons ! murmura Jean.

Après avoir écrit quelques mots sur un feuillet blanc, il se dépouilla de sa veste de chambre, tâla l'endroit où le cœur bat entre la sixième et la septième côte, disant :

— C'est bien là, oui là. Oh ! je ne vais pas me manquer !... puis il ajouta : Pour être plus sûr...

Il avisa une longue règle percée d'un trou qu'il mit en face de l'endroit, oii sonnent les pulsations :

— Oui ça ira, dit-il.

Il alla chercher dans un tiroir un revolver, et se coucha sur le sofa, où l'odeur de Tamour flottait encore, il ajusta la règle, plaça le canon du revolver...

Maintenant la jeune fdle, là-haut, de sa voix sonore et mouillée, chantait la romance russe :

(T Tvoïa loubov, amour ! amour ! j>

Jean Linguet attendit la dernière mesure, et pressa la détente...

Sur la feuille de papier était écrit :

CORRUPTKICE 383

d Pauvre Judas ! c'est Theure ! d

Tout Paris, le lendemain, a[)[)renait que Tancien ministre, Jean Lingue t, avait été foudroyé par une congestion pulmonaire.

— Encore une Linguette, dit un implacable loustic.

Tandis que, rapaces, derrière le corbillard, des candidats électoraux se disputaient son siège à la Chambre, cette victime de la faillite révolutionnaire, s'en alla, peu pleurée, sinon par l'incestueuse Marguerite, jusqu'au cimetière, où son ombre dut subir encore l'averse des discours mensongers, dont sa vie avait été empoisonnée.

Le scepticisme, qui fait vivre tant de gais imbéciles, peut parfois tuer quelqu'un...

Fin

Imprimerie de rOucst, A. NEZAN, Mayenne.

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La Bibliothèque

Université d'Ottawa

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The Library

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