NÉRI, COSIMA
NÉ RI, à part.
Toujours à cette fenêtre ! (Haut.) Ne craignez-vous pas de vous rendre malade? L'air est froid ce soir, madame.
COSIMA tressaille et quitte brusquement la fenêtre en apercevant Néri.
Vous êtes trop facile à inquiéter, Néri ; je n'ai point roid.
Vos traits sont altérés pourtant !
COSIMA, avec impatience.
Qu'importe?
NÉRI
Je vous assure que vous êtes changée depuis quelque temps.
COSIMA
Eh bien, il est peu galant de me le dire.
Il est vrai que je ne suis pas un courtisan, moi 1
COSIMA
Eh bien, vous, quoi ?
NÉRI
Vous m'en voulez, Cosima, depuis le soir où j'ai été si étrangement trompé par une femme que j'ai prise pour vous et à qui j'ai donné le bras pour sortir de l'église...
COSIMA
Vraiment, je vous conseille de rappeler ce trait! Il fait honneur à votre sagacité !
NÉRI
Comme votre manière de me répondre fait honneur à notre amitié !
COSIMA
Allons, Néri, vous savez bien que je ne vous en veux pas de vous être si plaisamment trompé. Mais je ne saurais oublier l'humeur que vous m'avez témoignée à cette occasion, comme si j'étais coupable de votre maladresse, et comme si ce n'était pas à moi de vous reprocher une si singulière distraction.
COSIMA 23
Tantôt vous me reprochez trop de négligence, et tantôt trop d'empressement.
COSIMA
C'est cpie tantôt vous me suivez comme un écuyer, et tantôt vous vous placez devant moi comme un matamore.
NÉRI
Et, de toute façon, je suis ridicule et déplaisant! Hélas! qu'ai-je donc fait? Vous m'aimiez autrefois comme un frère," et maintenant vous me méprisez comme un gardien,... comme un geôlier!
COSIMA
Mais aussi, pourquoi te charges-tu d'un pareil emploi, mon pauvre Né ri?
NÉ RI, avec douleur.
Ainsi, je suis votre gardien!... je suis votre geôlier, moi!... Mon Dieu! (Cosima lui prend la main.) Mais que me dites-vous donc, Cosima? (Avec des larmes.) Qu'avez-vous donc contre moi?
COSIMA
Je n'ai rien contre toi, mon bon Néri, rien je t'assure... Je suis un peu irritée... Tu l'as deviné, je suis un peu malade, mon ami.
Oh! oui, je le vois bien; sans cela, vous ne vous tromperiez pas ainsi... Moi qui donnerais ma vie pour vous épargner un moment d'ennui!...
COSIMA, se laissant tomber sur une chaise.
D'ennui?... Eh bien, tu l'as dit! c'est l'ennui qui me dévore, et, je le sais maintenant, c'est le pire de tous les maux ! Je ne vis pas ici ! J'étoutfe...
Elle cache son visage dans ses mains.
NERI, se rapprochant et lui prenant les mains avec tendresse,
mais avec respect.
Chère Cosima! d'où vient ce mal subit? Depuis deux ans que vous êtes mariée, j'ai toujours vécu près de vous, et je
ne vous avais jamais vue souffrir ainsi. Que peut-il donc manquer à votre bonheur ? vous la femme d'Alvise ! vous qui êtesadorée!
COSIMA
Pourquoi me rappeler l'amour de mon mari ? Est-ce que je me plains d'Alvise? est-ce que je l'accuse?
NÉ RI
Peut-il exister d'autres chagrins pour vous que ceux du coeur ? En est-il d'autres à notre âge, Cosima ?
COSIMA
Je te parle de mon ennui, mon pauvre Néri ! Si l'on connaissait la cause de ce mal, on en guérirait, car on y trouverait un contre-poison.
NÉRI
L'ennui! je ne sais ce que c'est, moi!... Le temps me semble toujours insuffisant au travail.
Oh! c'est que tu travailles, toil Vous ne connaissez pas les angoisses de l'oisiveté, vous autres hommes! Vous avez de l'ambition, vous avez des devoirs 1 Mais nous, de quoi pouvons-nous remplir le vide de nos journées? Les travaux du ménage, dit-on? Mais c'est bien peu de chose, lorsque nous mettons un peu d'o*rdre dans notre activité. Savez-vous que, sans manquer à aucun de mes devoirs, j'ai de reste, par jour, trois ou quatre heures dont je ne sais que faire ? Savez-vous que ce travail est insipide (elle montre son rouet chargé de soie), et qu'à chaque minute il me prend envie de briser ce rouet? Ah! cette soie que je ûle ne me sert qu'à mesurer les heures de mon lent supplice! Tiens! chacun de ces écheveaux te représente une semaine de mon agonie!...
(Elle repousse brusquement le dévidoir qui tombe aux pieds de Néri. Au milieu des pelotons qui roulent, il se trouve une lettre qu il ramasse.)
Que faites-vous là? Pourquoi prenez-vous ce papier?
NÉRI
Il était dans votre sébile : c'est une lettre à votre adresse, Cosima... Vous ne l'aviez donc pas ouverte?
COSIMA io
COSIMA
Je ne sais pas seulement ce que cela peut être. Donnez.
NÉ RI, regardant toujours la lettre. Vous voulez la lire ?
COSIMA
En quoi cela vous intéresse-t-il?
NÉ R I
Mais vous-même, cette lettre d'une main inconnue ne peut pas vous intéresser beaucoup. Peut-être vaudrait-il mieux la brûler sans la lire ?
Il l'approche d'un flambeau.
COSIMA, la lui arrachant et s efforçant de sourire.
Pourquoi donc? Cela peut me divertir dans un moment d'oisiveté. Il ne faut pas mépriser le moindre sujet de distraction, quand on s'ennuie.
Elle met la lettre dans sa poche.
NE RI, après un moment de silence.
Vous vous ennuyez donc bien ?
COSIMA
A la mort !
NÉ RI , avec tristesse.
Que ne puis-je vous créer une existence enchantée ! Mais toute vie est triste, Cosima, toute âme est blessée ! Cependant, ordonnez-moi tout ce qu'il vous plaira. Vous le savez, pour contenter la moindre de vos fantaisies, je mettrais mon cœur sous vos pieds... Je puis me sacrifier moi-même...
COSIMA
Vous sacrifier ! pourquoi donc ?
NÉRI
Me sacrifier, oui ! Mais il est quelqu'un que je ne sacrifierais jamais, même à vous, Cosima !
COSIMA
Vraiment! Peut-on vous demander son nom?
NÉRI
C'est mon bienfaiteur, c'est l'homme qui m'a élevé, instruit, adopté en quelque sorte; c'est celui que j'aime comme I 2
un père, c'est Alvise, c'est votre époux, madame. Son bonheur ne m'est pas plus cher que le vôtre, mais son honneur... COSIMA, avec amertume.
Toujours, à propos de moi, l'honneur de mon mari !... En vérité, j'admire le soin que chacun prend ici de ce trésor apparemment si fragile. Mais je crains qu'il n'en soit comme de toutes les choses précieuses qu'on ternit en y portant une main indiscrète et maladroite.
NÉ RI, à part, avec abattement.
Elle me hait !