SCÈNE IV
Les Mêmes, ALVISE, FARGANACCIO, MALAVOLTI, PASCALINA.
Cosima s'avance vers son mari, qui l'embrasse au front. ALVISE.
Dieu soit avec toi, mon bel ange! Voici nos amis Malavolti et Farganaccio que j'amène souper. Je ne t'en ai pas avertie, sachant qu'ils seront toujours pour toi, comme pour moi, les bienvenus.
Cosima les salue gracieusement. Farganaccio lui baise la main. PASCALINA, à Alvise.
Mais, moi, vous eussiez bien dû m'avertir ; vous allez faire un mauvais souper.
FARGANACCIO, qui l'a entendue.
Ah ! nous sommes venus à condition qu'on n'y changerait rien ! (a Alvise.) Si vous ne vous mettez à table tout de suite, nous croirons que vous manquez de parole.
ALVISE
Eh ! sans doute. Point de façons entre vieux amis. — Mais, dis-moi, Cosima, il fait bon ici. Est-ce que nous ne pourrions pas y souper ?
COSTMA.
Rien de plus simple. Pascalina, faites apporter la table.
COSIMA 27
PASCALIXA.
Ce sera bien facile, elle est toute servie.
COSIMA, voulant sortir avec elle.
Je t'aiderai.
FARGAN'ACCIO, arrêtant Co.-ima.
Ah! je ne souffrirai pas que vos belles mains travaillent pour nous!
ALVISE
Bien dit, mon vieux. Sois galant.
MALAVOLTI, avec une ironie de mauvaise humeur. C'est de son âge !
FARGANACCIO.
Galant jusqu'à la mort! Allons, Pascalina, à nous deux! (i 1 prend un flambeau.) Riez, riez ! cela nous fait voir vos dents blanches.
PASCALINA
Oui-da! n'en montre pas autant qui veut !
Pascalina et Farganaccio sortent. Néri les suit. MALAVOLTI, s'asseyant devant la cheminée.
C'est une bonne idée que vous avez là. Cette pièce est tout à fait agréable, (n attise le feu.) Ah! on ne sait pas. se chauffer en Italie ! C'est pourtant un pays aussi froid qu'un autre en hiver... surtout depuis une vingtaine d'années... C'est peutêtre aussi qu'on devient frileux avec l'âge !... Du temps que je faisais le commerce avec les Provinces-Unies...
COSIMA, à part.
Ah! ciel! il va commencer ses histoires sur la Hollande I
MALAVOLTI.
Je me souviens d'avoir vu à Bruges... (il se retourne a demi et
voit qu'on ne l'écoute pas.) Hein ?
ALVISE, qui s'est approché de sa femme et la regarde avec tendresse.
Dites toujours, voisin Malavolti, on vous écoule, (a Cosima.) Je te trouve un peu pâle ?
COSIMA
Je suis pourtant très-bien, je vous jure.
MALAVOLTI.
Il s'appelait van, van...
ALVISE
Ils s'appellent tous comme cela. (Regardant le rouet et les pelotons en désordre.) Quel est le maître chat qui s'est mêlé de ton ouvrage, ma pauvre enfant? Cela me rappelle qu'un juif est venu ce matin à mon atelier m'offrir un petit meuble comme celui-ci, mais tout incrusté d'argent et d'un travail exquis. Je lui ai dit de te l'apporter; l'a-t-il fait?...
COSIMA
Oh! oui!... oui, mon ami; et moi qui ne songeais pas à vous en remercier !
Pascalina et Gonelle apportent la table toute servie. Farganaccio apporte
les flambeaux.
FARGANACCIO.
Allons, prenez place. (Voyant qu'Alvise offre la main à sa femme.)
Fi donc! un mari conduire sa femme ? Nous ne pouvons pas
souffrir cela, nous autres.
Il lui prend la main.
MALAVOLTI.
Nous autres jeunes gens!...
ALVISE offre une assiette à Cosima, qui refuse.
Tu n'as donc pas d'appétit? Ah çà ! tu es souffrante ? Néri, toi qui as toutes ses confidences, a-t-elle été malade aujourd'hui?
NÉRI
Madame n'est pas bien.
COSIMA
Qu'en savez-vous? Je ne vous ai rien dit de semblable.
MALAVOLTI.
Toutes les femmes sont comme cela. Elles aiment tant les cachotteries, qu'elles en font, môme à propos d'une migraine. Je me souviens de la femme d'un bourgmestre...
FARGANACCIO.
Qu'y a-t- il de nouveau aujourd'hui dans la ville ?
ALVISE
Rien... Ah! si fait ! Un homme a été trouvé assassiné. Son
cadavre flottait sur l'Arno. Les bateliers l'ont repêché ce matin, et, comme de coutume, on a verbalisé.
MALAVOLTI.
Ce qui, comme de coutume, n'amènera aucune découverte.
COSIMA
Sait-on qui ce peut être ?
ALVISE
On le découvrira difficilement, car les assassins ont pris soin de le défigurer pour mettre la justice en défaut.
MALAVOLTI.
Défiguré n'est pas le mot précisément pour celui-là, car on lui a coupé la tête.
COSIMA
Mais c'est affreux !
FARGANACCIO.
Un bon verre d'alléatico après le macaroni met le cœur en joie... Allons, Malavolli, cela réveillera tout à fait vos souvenirs de Flandre.
Tandis qu'il remplit les verres, on entend frapper trois coups à la porte.
Un instant de silence.
MALAVOLTI.
Dieu me damne si ce n'est pas ainsi que s'annoncent les estafiers du conseil de justice !
ALVISE, tranquillement.
C'est quelque écolier qui s'amuse à frapper aux portes. Je n'ai jamais eu affaire, Dieu merci, au grand conseil !
FARGANACCIO.
Allons, à la santé de la signora.
Ils trinquent.
COSIMA
Messire Malavolti, je bois à la prospérité des Provinces- Unies !
GONELLE, qui est sorti un instant, rentre d un air effaré.
Seigneur Alvise!... des hommes de la police demandent à vous présenter un mandat du conseil...
ALVISE, se levant.
A moi?...
FARGANACCIO.
Voilà qui est fort étrange !