scène Première
COSIMA, dévidant de la soie; puis ORDONIO. COSIMA.
Il fut un temps où je me croyais malheureuse, parce que ma vie se consumait dans une paisible oisiveté; où je trouvais l'isolement au milieu de la famille, la terreur à l'abri des tendres sollicitudes, l'impatience de l'avenir au sein d'un présent calme et pur. Les temps sont bien changés I A l'ennui a succédé la douleur, à la famille la solitude, à la sécurité l'épouvante! Oh ! que de malheurs en peu de jours! Mou mari prisonnier, Néri criminel, tous deux à la veille de subir peut-être une horrible sentence! Tous nos amis consternés, craignant d'être réputés complices du crime qui pèse sur nous, ou m'accusant dans leur cœur d'en être la cause honteuse!... Moi-même troublée, effrayée jusque dans le sanctuaire de ma conscience, et n'osant plus chercher ma force dans les pratiques d'une religion qui condamne mes pensées avant même qu'elles soient écloses!... Est- il donc si difficile de lire dans son propre cœur? — Ah ! si rien n'eût été changé dans cette vie que je maudissais, il me semble que je n'aurais jamais connu le remords... Mais, à présent qu'ils l'ont tué, cet homme, puis-je donc chérir ses meurtriers? Et où sera mon refuge, si un regret criminel vient se mêler à l'horreur de mes pensées? (Elle tire une lettre de son sein.) La seule
faute que j'aie commise, c'est depuis qu'il n'est pius ! (Ordomo
Éliséi, enveloppé d'un manteau, paraît à la portière de tapisserie qu'il soulève sans bruit; il s'approche avec précaution jusque derrière le fauteuil de Cosima.) Jamais je n'aurais ouvert cette lettre sans le crime de l'insensé Néri ! J'avais remis toutes les autres à mon confesseur sans les lire; mais, maintenant que je n'en recevrai plus, je ne puis me résoudre à détruire le dernier gage
d'une affection si courte et si funeste! (Elle ouvre la lettre et la regarde.) Tls me disaient tous que c'était un méchant, un impie! Il n'y a rien de semblable dans ses expressions. Qu'elles sont nobles, touchantes et respectueuses, au Contraire! et quelle ardeur dans cette passion voilée!... Ah! si cet amour est criminel, pourquoi Al vise n'a-t-il jamais su m'exprimer le sien avec la même éloquence, et d'où vient que le langage de la flatterie est plus persuasif que celui de la vérité? — Mon Dieu, pardonnez-moi ! ce sont là d'imprudentes pensées, mais vous avez puni avant de juger!... Tu l'as payé bien cher, ô malheureux jeune homme, ce rêve d'une félicité coupable, et tu en as porté la peine sans qu'un mot, sans qu'un regard de moi te l'ait adoucie!... Vous l'avez voulu, mon Dieu! j'ai été sans pitié comme vous; maintenant, si vous voulez que je sois sans regret, donnez-moi donc la force d'un
angel (Elle cache son visage dans ses mains en sanglotant. Ordonio Éliséi se met à genoux devant elle ; elle le voit, se lève, et retombe à demi suffoquée par la joie.)Oh! mon Dieu !...
Tes larmes auraient le pouvoir de tirer les morts du tombeau... Mais je vis, Cosima!
COSIMA, s'approchant de lui et lui touchant les mains.
Toi!...
ORDONIO, couvrant sa main de baisers.
Je vis pour t'aimer et pour te rendre, tous les jours de ma vie, le bonheur que tu me donnes en cet instant.
COSIMA, s'arrachant de ses bras et reprenant peu à peu sa réserve.
Vous vivant! mon Dieu!„. sojez béni! Est-ce un rêve? mon mari est innocent!...
ORDONIO.
Ah ! vous ne songez qu'à lui!
COSIMA
Ah ! je devrais y songer, mais je ne sais plus si j'existe bu si je rêve; c'est vous, c'est bien vous, Ordonio !
ORDONIO.
Oh! je puis mourir à présent!...
COSIMA
.Mourir!... Peut-être, mon Dieu! il vous est arrivé quelque malheur! Vous avez été frappé par des meurtriers, percé de coups, peut-être!... Dites! que vous est-il donc arrivé? Pourquoi vous a-t-on cru mort? Oh! dites!
ORDOXIO.
Un autre a péri à ma place; mais que vous importe? C'est un chagrin pour moi seul, et un chagrin dont maintenant je suis tenté de remercier le ciel !
COSIMA
Al vise est sauvé, n'est-ce pas?
ORDONIO.
Il le sera bientôt; j'y travaille... Je me suis échappé un instant pour venir vous le dire.
COSIMA
Vous ne le deviez pas! Vous deviez ne vous occuper que d'Alvise. Votre place n'est pas ici, monsieur, et, moi, je suis coupable de ne pas vous repousser!
ORDONIO.
Ah ! je serai repoussé assez tôt par la présence de celui que vous désirez si ardemment !
COSIMA
Ah! taisez-vous, monsieur, c'est par de telles folies que vous avez attiré le malheur sur moi!... Je ne sais qui vous êtes; mais, depuis que je vous ai vu pour la première fois, l'infortune s'est étendue sur ma famille, et l'effroi est entré dans mon âme!... Ah! sauvez Alvise! Éloignez-vous d'ici, laissez-moi, ne me regardez pas ainsi!... il me semble que je suis coupable devant Dieu des tourments qu'Ahise a soufferts, et de ceux qu'il souffre encore !