SCÈNE VI LE CHANOINE, COSIMA, NÉRI
COSIMA
Oh ! mon oncle, savez-vous ce qui est arrivé ?
LE CHANOINE
Hélas ! oui ; je viens de rencontrer Alvise qu'on emmène en prison. J'ai compris que j'arrivais trop tard. Pourtant je n'ai pas perdu un instant !
Eussiez- vous donc pu nous préserver de ce malheur?
LE CHANOINE
Si la vigilance du conseil ne m'eût devancé, j'eusse déter-
COSIMA 33
miné Alvise à quitter Florence jusqu'à ce que les soupçons qui pèsent sur lui se fussent dissipés...
COSIMA
Vous savez donc ce dont on l'accuse?
LE CHANOINE
Oui, et, quelque terreur qu'une semblable nouvelle puisse vous causer, mes amis, je veux vous la dire. Ce n'est point par la voix publique que vous devez l'apprendre. Cependant...
Il regarde la porte qui est restée ouverte, Néri devine sa pensée et
court la fermer.
COSIMA
Je tremble ! . . .
LE CHANOINE
Uu cadavre a été trouvé ce matin dans l'Arno...
COSIMA
Ah! oui... Nous le savons... Alvise nous en parlait un instant avant son arrestation.
LE CHANOINE
En vérité? Il vous en a parlé sans trouble?
Eh! mais sans doute ! Pourquoi donc cette question?
LE CHANOINE
Vous devinez, Néri; on accuse Alvise d'être le meurtrier!...
COSIMA
Alvise!... Alvise accusé d'un meurtre !...
LE CHANOINE, lui prenant la main.
Ma fille, l'homme assassiné est le Vénitien Ordonio Éliséi !
Cosima tressaille, étouffe un cri, et s'appuie contre la table pour ne pas tomber. Néri et le chanoine l'observent tous deux attentivement quoique avec une expression différente.
NÉRI, après un instant de silence.
S'il en est ainsi, cet homme n'a point été assassiné. Alvise l'a bravement appelé au combat... Il aura succombé dans une lutte loyale, n'en doutez pas!
LE CHANOINE
Je n'en doute pas non plus. Mais le cas n'en est pas moins grave, car les lois poursuivent le duel avec autant de sévérité que l'assassinat.
COSIMA, d'un air sombre et faisant un effort pour parler.
Et les lois ont raison peut-être ! mais parce que cet homme a été tué, il n'en résulte pas que mon mari soit coupable.
LE CHANOINE
Il est vrai, ma fille... Mais une lettre de menaces trouvée sur le cadavre, et où vous êtes désignée assez clairement pour qu'on ne puisse se méprendre...
NÉ RI, précipitamment.
Une lettre de menaces! Ce n'est point Alvise qui l'a écrite, c'est moi!...
COSIMA
C'est vous!... et de quelle part?...
NÉRI
Ce n'est point de la part d'Alvise, j'en ferai le serment devant les juges.
COSIMA, d'un ton accablant.
Mais de quel droit ?
NÉRI
Cet homme vous compromettait !
COSIMA
C'est faux ! Il avait cessé ses poursuites.
NÉRI
Il les avait redoublées. Le mystère qu'il affectait les rendait plus perfides encore, et votre réputation en souffrait davantage. Votre mari ne songeait pas à les réprimer... Je ne pouvais l'y faire songer sans lui inspirer des soupçons... COSIMA, avec hauteur.
Vous n'eussiez pas réussi, monsieur.
NÉRI
Accablez-moi de votre haine,... mais qu'Alvise soit disculpé.
COSIMA 35
Mais ce n'est pas vous qui avez provoqué Ordonio? Vous ne vous êtes point battu avec lui?
NÉRI
Que ne l'ai-je fait !
Il tombe clans la rêverie.
LE CHANOINE
En votre âme et consience, Néri, croyez-vous qu'Ai vise ait pu se porter à une telle extrémité? Un duel suppose un témoin, un confident, au moins!... Cosima, vous me devez la vérité tout entière... Au nom du ciel, je vous adjure de me dire si vous n'avez pas commis quelque imprudence qui ait pu éveiller la jalousie d'Alvise.
COSIMA
Devant Dieu, non 1
LE CHANOINE
Et vous, Néri, vous ne savez donc rien?
NÉRI
Non, sur l'honneur! mais, ô mon Dieu 1 quel crime est le mien, si par cette lettre imprudente j'ai pu attirer sur la tête de mon bienfaiteur une si horrible accusation!... Dites-moi, oh ! dites- moi qu'il est impossible qu'on y donne suite!...
LE CHANOINE
Mes enfants, mon rôle n'est point de vous adoucir par de vains ménagements l'horreur de cette situation. Il faut s'armer de courage. Vous connaissez la rigueur de nos lois et les farouches habitudes de nos tribunaux...
COSIMA
Le duc est généreux, dit-on, il aime la justice : j'irai me jeter à ses pieds...
Il ne le faut pas; le duc est un jeune homme, ma fille!... d'ailleurs, ici, sa puissance échouerait contre celle du conseil suprême. Alvise est un homme de bien, qui, magistrat luimême, s'est élevé souvent avec force contre les abus et le despotisme. Il a des ennemis dans le corps dont il fait partie. Les conseillers eux-mêmes craignent sa franchise et son cou-
rage. S'ils manquent de preuves pour le condamner, ils ont le pouvoir de le faire souffrir, et ils en useront... Les fers, une longue captivité, la question peut-être...
COSIMA
Comment, la question? la torture?... Oh! mon Dieu, mon Dieu! Alvise n'est pas coupable !...
NKRI, avec angoisse.
Les fers! la torture! Oh! oui! combien d'accusés sont sortis des cachots pour expirer au seuil de leur maison!... N'est-il donc aucun moyen de le sauver?...
II se promène avec agitation.
COSIMA, amèrement.
Honneur conjugal, farouche préjugé! tu engendres la férocité de l'époux, la honte de la femme, la ruine de la famille !... Quel est donc ce monde pervers et insensé, où l'opinion prescrit ce que les lois punissent !...
NÉ RI, agité, tremblant, se place entre Cosima et le chanoine.
Écoutez!... Faites grâce au meurtrier... Alvise est innocent... Je suis seul coupable!
LE CHANOINE
Vous?...
NERI, presque en délire.
C'est moi !... moi qui ai tué Ordonio Éliséi !
COSIMA, avec égarement.
C'est toi, misérable!... Eh bien, que son sang retombe sur ta tête !
Elle tombe évanouie dans les bras du chanoine. NÉ RI, au chanoine.
Son mari me l'avait confiée... Je vous remets ce dépôt sacré.
LE CHANOINE
Où courez-vous, malheureux?
NÉRI
Me livrer à la justice !
Il sort avec impétuosité.
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