‹ Cosima, ou, La haine dans l'amourChapitre 40 sur 55 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

ALVISE, ORDONIO.

ALVISE, pendant qu'Ordonio remet précipitamment son épée sur la table.

Vous êtes aussi difficile à aborder qu'un prince !

ORDONIO.

Que ne vous nommiez-vous, Alvise ? Je ne vous aurais pas fait attendre. Vous savez, on est chez soi, on travaille, on s'enferme...

ALVISE

Oui, sans doute... On travaille, on sert l'État ou le prince;... on est puissant !... on est rare!...

ORDONIO.

Il est vrai que, depuis bien des jours, je n'ai pu aller chez vous! (a part.) Le bonhomme se déciderait-il enûn à être jaloux?

ALVISE

Êtes-vous disposé à me prêter un peu d'attention ?

ORDONIO.

Je suis à vos ordres.

Il lui montre un siège, et s'assied de l'autre côté de "la table. ALVISE.

Vous m'avez sauvé la vie. L'honneur vous prescrivait de ne pas me laisser condamner, quand vous étiez la preuve vivante de mon innocence, et que vous n'avrez qu'à vous montrer pour la proclamer.

Je ne prétendis jamais à aucune gratitude de votre part,

ALVISE

Mais, moi, je me fis un devoir d'être reconnaissant; car il y a manière de faire les choses, et vous fûtes, en cette occasion, animé d'un zèle qui vous gagna mon estime et celle de ma famille.

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ORDONIO.

Allons donc, mon cher Alvise! j'ai été trop payé de mes soins, et, si je puis vous prouver encore combien je vous suis dévoué... (a part.) Je gage qu'il a de mauvaises affaires !... Je serai sa caution; c'est l'usage !...

ALVISE, après un instant de réflexion.

Grand merci ! Vous avez été payé de vos soins par notre amitié à tous; mais, comme un usurier, vous prétendiez à un payement disproportionné, impossible !... Vous ne l'avez pas

obtenu. (Ordonio fait un brusque mouvement de surprise.) Soyons

calme, je ne suis pas jaloux, et surtout je ne feins pas une jalousie que je n'éprouve point, et que je sais n'être pas fondée... Vous n'avez pas porté atteinte à mon honneur, je le sais, car je sais tout 1

Ordonio s'agite sur sa chaise.

ORDOXIO.

De grâce, abrégeons!

ALVISE

De grâce, contenez-vous; nous sommes ici pour nous expliquer... Dès le principe, je n'ignorais pas les démarches que vous aviez faites pour nouer une intrigue dans ma maison, et, lorsque vous fîtes d'ardents efforts pour me tirer de prison, le chanoine, oncle de ma femme, vous fit sentir que je repousserais votre dévouement. Mais vous, alors, avec un air de franchise et de loyauté que vous possédez, vous autres grands seigneurs, vous fîtes un récit étrange auquel vous sûtes donner toutes les apparences de la vérité. Vous n'eûtes pas honte de tromper un homme qui eût cru la méfiance indigne de lui, tant il croyait le mensonge indigne de vous. Vous fûtes assez habile, assez froidement fourbe, pour lui persuader que vous n'aviez jamais eu de pensées contraires à mon repos et à l'honneur de ma famille. Vous fûtes si persuasif, que le bon prêtre vint avec vous me trouver dans mon cachot pour vous aider à lever tous mes doutes. Nous échangeâmes peu de paroles... le sujet n'en comportait guère... mais nous nous entendîmes à demi-mot. Vous mites

votre main dans la mienne. Vous jurâtes par le nom de vos ancêtres et par l'épée qu'ils vous ont transmise... Nous autres gens obscurs, sans aïeux, sans gloire, on nous habitue dès l'enfance à tenir pour sacrée la parole des nobles; je crus à la vôtre, et je vous aimai parce que... parce que j'ai besoin d'aimer, moi !

ORDONIO, voulant se lever.

Il suffit, je vous entends... Vous croyez que, depuis lors...

ALVISE

Je ne crois rien, je ne vous ai rien dit encore.

ORDONIO, se rasseyant.

Allons donc !

ALVISE

Trois mois se passèrent. Tout semblait heureux autour de moi; vous paraissiez heureux vous-même d'avoir trouvé, sous un humble toit, une famille d'honnêtes gens qui vous faisait l'honneur de vous traiter en égal. Des affaires d'honneur, et non pas d'intérêt, messire (car, pour gagner un peu d'or, je n'eusse pas quitté les objets de mon affection, croyezle bien) , m'appelèrent au loin. Je pensais bien que mon absence ne serait pas sans dange. : mais je ne voulus pas exposer aux fatigues du voyage et aux périls de la mer une personne que j'aime plus que mon repos, plus que ma vie !... Au bout de trois autres moi , je revins. Vous vous trouviez ce soir-là en visite à ma n son de campagne... Je venais de traverser mon parc, j'aHai * anchir le seuil de ma demeure... Il y avait dans l'obscurité., sous les marronniers de la terrasse... près d'un banc, deux personnes qui parlaient vivement... l'une qui menaçait et l 'essai t.. . 1 autre qui se refusait et se défendait... Je vis tout, j'entendis tout!...

ORDONIO.

C'en est assez, messire ! Il m'importe maintenant, non de me justifier, mais de disculper la personne...

ALVISE

Épargnez-vous cette peine, elle n'en a pas besoin. Je vous

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ai dit que je savais tout. J'en sais plus que vous-même, car vous vous croyez aimé, et vous ne l'êtes pas.

OR DON 10, avec une modestie ironique.

Dieu me préserve de croire...

ALVISE

N'invoquez pas le ciel. Vous avez perdu le droit de faire un serment. Je vous dis, moi, que vous n'êtes pas aimé, car vous estimer est maintenant impossible. Une grande bonté de cœur, un rêve de jeunesse, un peu de vanité peut-être, ont troublé un instant la conscience la plus pure qui fut jamais; mais, depuis, ces derniers temps, vous avez jeté le masque, et vous vous êtes montré trop injustB, trop cruel, trop lâche pour qu'on ne vous méprise pas au fond du cœur.

(Arrêtant Onlonio, qui met la main sur son épée restée en travers sur la

table.) Oh! soyez tranquille ! je soutiendrai tout ce que j'avance; mais je veux tout dire, et il faut bien que vous l'entendiez, c'est votre devoir et le mien.

ORDOMO, à part.

Que ces bourgeois sont pédants! Faut-il donc tant de préambules pour se battre !

ALVISE

Il m'importe de vous dire pourquoi, au lieu de vous châtier sur-le-champ, j'ai dissimulé à mon tour en vous faisant le même accueil qu'auparavant. Le chanoine de Sainte-Croix m'eût voulu plus sévère; disciple de l'Évangile, il n'avait qu'un but, c'était de vous éloigner, afin d'empêcher ce qui arrive aujourd'hui. Mais, moi, je voulais lire la vérité au fond des cœurs. Je ne pouvais pas renoncer à ma vengeance par religion; j'y aurais renoncé peut-être par amour. Si vous eussiez été aimé (si vous eussiez été digne de l'être), j'ignore ce que j'aurais fait!... je me serais éloigné,... je me serais peut-être ôté la vie... Car je sens dans mon âme une si grande pitié pour ceux qui souffrent, une telle impuissance à faire souffrir, qu'en toute chose j'aimerais mieux être la victime que le bourreau. Aussi votre conduite me met à l'aise maintenant, et je puis sans remords châtier un menteur et un mi-

sérable! Car, depuis deux mois, vous avez fait couler bien des larmes précieuses... Je ne parle pas des miennes, je les ai dévorées, et mes cheveux ont blanchi en quelques nuits sans qu'on y prit garde ; mais je parle d'un noble cœur que vous faites saigner, d'un orgueil légitime et sacré que vous mettez à la torture, d'une vertu qui est au-dessus de vos attaques et que vous voulez flétrir... Vous voyez bien que je sais tout!... Je sais que, pour jeter le trouble dans des pensées chastes, vous avez accusé mon meilleur ami, le plus noble, le plus pur de tous les hommes, d'être aussi perfide, aussi corrompu que vous. Je sais enfin que vous êtes devenu un fléau pour l'àme crédule et généreuse qui voulait toujours vous pardonner et qui espérait vous convertir; et maintenant voilà que cette âme infortunée n'ose implorer la protection d'aucun des amis que le ciel a placés autour d'elle, et que, craignant d'attirer de nouveaux désastres sur sa famille, elle ne se confie plus ni à son frère Néri, ni à son oncle le prêtre, ni à moi, son plus fidèle, son plus sûr ami !... Mais sachez bien, vous, que cette victime de votre perversité n'est abandonnée ni du ciel ni des hommes, et qu'il n'est pas si facile de briser un pauvre cœur sous l'œil de la Providence ! Vous m'entendez maintenant. Il faut que la faiblesse soit protégée, il faut que l'insolence soit punie !...

ORDOXIO.

Et il faut que l'injure soit vengée. Je vous ai écouté avec patience, ce me semble, et, en tout ce qui m'est personnel, ce n'est point avec des paroles que je prétends vous répondre. Mais il m'importe, je le répète, de justifier la signora Cosima...

ALVISE, avec force.

Taisez-vous! ne prononcez pas un nom que je me suis abstenu de confier aux murailles de cette chambre ! Vos laquais l'ont peut-être entendu !. ..

On entend remuer dans le passage secret. Ordonio réprime un mouvement d'inquiétude.

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ORDONIO, à part.

Serait-elle encore là ? (Haut.) Veuillez donc me suivre dans un appartement plus retiré. On exerce, dans ce temps-ci, contre les duels une police si sévère, qu'il n'est pas trop de précautions à prendre pour se concerter... La moindre imprudence pourrait rendre notre rencontre impossible.

Il l'emmène par la porte du fond.

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