‹ Cosima, ou, La haine dans l'amourChapitre 39 sur 55 · SCÈNE II ORDONIO, COSIMA, voilée · texte numérisé non relu

SCÈNE II ORDONIO, COSIMA, voilée

ORDONIO, la saluant avec respect. J'allais vous envoyer un message, madame la comtesse.

COSIMA, levant son voile.

Quelle est donc cette femme que vous appelez madame la comtesse avant de voir son visage ?

ORDONIO.

Cosima ! (Se remettant après un instant de surprise.) Et C est pour

le savoir que vous faites l'imprudence de venir vous-même ici, madame?

COSIMA

Non, ce n'était pas pour cela, car le ciel est témoin que je n'y croyais pas.

Elle s'assiod toute tremblante.

ORDONIO, à part.

Jalouse !... et tout à l'heure, si je l'implore, elle va me dire qu'elle ne m'aime pas ! (Haut.) Puis-je savoir, madame, quel motif assez grave... ?

COSIMA

C'est vous qui m'interrogez, monsieur? Je ne m'y serais pas attendue.

ORDONIO.

Est-ce donc vous, madame, qui me faites cet honneur ? Vous ne m'y avez guère accoutumé. Prenez garde ! Je pourrais m'enorgueillir étrangement, si vous veniez à vous inquiéter des personnes que je reçois.

COSIMA, inquiète.

Il est vrai que je n'ai aucun droit à vous le demander.

ORDONIO.

Oh ! je ne le sais que trop, madame ! Et si vous manifestiez votre volonté à cet égard...

COSIMA , inquiète.

Eh bien, vous consentiriez sans doute...

ORDONIO, avec fatuité.

Oh I je me trouverais bien heureux! Exciter la jalousie quand on croit n'inspirer que le dédain ! c'est passer de la servitude au triomphe; on en peut mourir de joie !... Ménagez-moi, madame !

Il s'assied auprès d'elle.

COSIMA, préoccupée.

C'est donc pour cela que vous êtes resté huit jours sans me voir !...

Quand même il y aurait à mon éloignement d'autres

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raisons que votre volonté, madame, serais-je coupable envers vous ?

COSIMA

Oh ! oui, monsieur, vous le seriez beaucoup.

ORDOXIO.

Prouvez-le-moi, c'est tout ce que je demande.

COSIMA

Dépouillons toute feinte, Ordonio. Je vous, aimais, vous le savez; et il se peut que, malgré moi... oh! bien malgré moi !... je vous aime encore. Mais je ne dois plus et ne veux plus vous aimer. A la veille peut-être de devenir coupable , je me suis arrêtée au bord de l'abîme. La généreuse confiance de mon mari m'a sauvée. Oh ! quel crime ce serait de tromper un homme tel que lui ! Vous l'avez senti comme moi, Ordonio; car vous êtes noble, vous êtes grand, et vous m'avez promis de m'aider à guérir.

ORDONIO.

Eh bien, madame, n'ai-je pas voulu tenir ma promesse? Depuis deux mois qu'Alvise est de retour, combien de fois n'ai-je pas essayé de vous quitter? N'est-ce pas vous qui m'avez retenu ? Humilié, contraint, malheureux auprès de vous, n'espérant plus rien, et ne voulant plus rien demander, j'ai cru voir enfin que désormais, sûre de vous-même, et réconciliée avec votre confesseur, vous vouliez éterniser ma souffrance. On eût dit qu'elle seule vous donnait la force de me résister...

COSIMA

Votre souffrance ? Non ; mais votre regret peut-être!... Eh bien, quand cela serait, n'est-ce pas dans le cœur humain ? La vertu dans l'amour n'est-elle pas un sacrifice réciproque? Quand vous en acceptiez la moitié, ce sacrifice était sublime à mes yeux; mais, quand vous m'avez laissée l'accomplir seule, raillant mes efforts, niant ma sincérité, ahjurant toute compassion, toute estime, toute sympathie, ah ! ce courage a été au-dessus de mes forces !

ORDONIO.

Abjurez donc un rêve de vertu que l'amour appelle orgueil ou lâcheté !

COSIMA

Dites-moi, Ordonio, si vous vous mariez un jour, est-ce là le langage que vous tiendrez à votre femme ?

ORDONIO, avec ironie.

Vraiment, madame, vous parlez morale comme un docteur! Acceptez donc mes adieux, et ne rallumez pas sans cesse mon amour par vos reproches !

COSIMA

Oh ! je ne vous demandais que votre amitié ! Je voulais qu'en nous quittant, nous emportassions du moins l'estime l'un de l'autre. Je voulais que nous finissions comme nous avions commencé, par un chaste baiser et un adieu fraternel sous les yeux d'Alvise. Alors, j'eusse pu vous perdre, et ne pas désirer de vous oublier. J'eusse songé à vous tous les jours de ma vie, et mes larmes eussent été douces. J'aurais pu me dire : « Il m'a vraiment aimée, et la mort nous réunira peut-être !... » Ah 1 vous autres hommes, vous ne savez pas ce que c'est qu'un unique rêve de bonheur dans une vie d'abnégation. Vous oubliez, dans l'ivresse d'une passion nouvelle, les douleurs et les mécomptes de celle qui l'a précédée. Vous n'avez pas besoin de vous souvenir et de conserver pure cette fleur brisée, mais non flétrie, d'un premier, d'un dernier amour !

ORDONIO, à part, la regardant.

Cette femme est belle ! Je n'y renoncerai pas. (Haut, avec une passion factice.) Cosima, tu l'emportes, et je me soumettrai. Oui, je veux que tu te souviennes de moi, et que tu me regrettes. Vivre dans ton cœur, et mourir à tout le reste!... Tu l'exiges, je partirai ! mais auparavant... tu me diras encore une fois que tu m'aimes, (il s'approche d'elle, et l'entoure de

ses bras.) Tu me le diras comme tu me l'as dit une fois... et... tu ne me repousseras pas si je te presse une dernière fois sur mon cœur... Oh 1 ma bien-aimée, nous séparerons-nous

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ainsi?... Et moi, n'emporterai-je de cet amour, si tôt sacrifié au devoir, aucun souvenir dont l'ivresse rachète le vide affreux où ma vie va se consumer ? Oh ! ne t'arrache pas de mes bras, sans m'avoir fait croire à cet amour que je vais aussitôt immoler à ton honneur et à ton repos !... Tiens !... laissemoi te dire...

COSIMA, se levant avec douleur.

Ah ! vous ne m'avez pas comprise !

ORDOMO.

Tu ne m'aimes pas!...

COSIMA

Et vous, vous ne m'estimez point !...

ORDOMO.

Si tu veux que je t'estime, prouve-moi que tu m'aimes.

COSIMA

Hélas ! je suis ici, et vous pouvez en douter !

ORDOXIO, à part.

Au fait !... elle est ici... (il jette un regard significatif et rapide autour de la chambre, et se rapproche de Cosima avec assurance.) Ne me

pousse pas au désespoir... J'ai trop souffert, vois-tu!... Et tu veux que j'épuise ce calice sans adoucissement, sans consolation, sans souvenir enfin!... Car tu invoques l'avenir, toi! Eh bien, si tu m'aimais, tu ne t'effrayerais pas d'y porter la pensée de m'avoir fait heureux ! Ne me fuis pas!...

COSIMA, s'appuyant sur la porte secrète de droite.

Adieu ! Tout ce que vous me dites me déchire, car c'est tout le contraire de ce que je venais vous demander!.,. Adieu !.. Oubliez-moi... [E\\e cherche à ouvrir la porte, et, comme elle n'y réussit pas et qu'Ûrdonio s'avance vers elle d'un air hardi, elle commence à s'effrayer et lui dit toute tremblante.) Aidez-moi donc à Ouvrir cette porte !

ORDOXIO, avec véhémence et l'attirant vers le milieu du théâtre.

Tu veux partir? Ah! tu ne crois pas que j'y consentirai!...

COSIMA, avec force et lo repoussant.

Laissez-moi., monsieur !

ORDONIO, avec colère.

Eh bien, partez donc ! et adieu pour jamais ! (n met la main sur le boulon de la porte.) Est-ce ainsi que nous nous quitterons ? Vous le voulez ? vous n'en aurez pas de regret ?

COSIMA

Jamais !...

ORDONIO, tenant toujours la porte, et d'une voix âpre et irritée.

Eh bien, vous partirez ! mais, auparavant, vous entendrez la vérité, car il est temps que je vous la dise. Vous n'aimez personne, vous n'aimez rien ! Vous n'êtes qu'égoïsme et vanité. Un amant n'est pour vous qu'un serviteur, un valet qui ramasse votre bouquet et vous présente votre éventail... Qu'il se traîne à vos pieds, le front dans la poussière, sans jamais oser se déclarer, et vous le garderez à votre service comme vous gardez Néiï. Mais qu'il se lasse, comme moi, d'être joué, oh ! alors, malheur à lui ! car, pour l'enchaîner, vous vous ferez belle, éloquente, humble même, comme vous l'étiez tout à l'heure; ou bien vous l'écraserez de votre indignation comme vous le faites en cet instant; vous froisserez vos belles mains comme vous les froissez à présent; vous pleurerez même au besoin, comme vous allez le faire, si vous voulez vous en donner la peine !...

COSIMA, avec exaspération et s'appuyant convulsivement sur la table.

Mon Dieu! vous l'entendez ! C'est ainsi qu'il me juge, c'est ainsi qu'il me connaît ! Quand je viens ici, au risque de me perdre, lui dire toute ma douleur, toute ma folie !... lui,, lui ! me raille et m'outrage; il brise mon cœur sans pitié, sans respect ! Ah ! cet homme est de glace !

Elle tombe le visage dans ses mains et courbée sur la table. ORDONIO, â part.

C'est bien ! la voilà telle que je la voulais I Elle est à moi maintenant... (Se rapprochant d'un air soumis.) Cosima, je t'ai fait du mal. Pardonne ! ma tête s'égare !...

COSIMA, se relevant avec dignité.

Non, monsieur! votre tête est froide, votre cœur aussi, et

le mien est tranquille désormais! J'ai cru vous aimer, je me suis trompée; je vous remercie de m'avoir éclairée... La leçon est cruelle, mais elle me profitera.

ORDONIO.

Tu l'oublieras, car ce n'est pas ma pensée que je t'ai dite... Je t'aime, tu le sais!...

Vous jouez une comédie qui me fait pitié !

ORDOXIO, avec fureur.

Eh bien, j'aime mieux la haine que le mépris! Et je me lasse à la fin de ce rôle de dupe. Vous ne sortirez pas d'ici !

COSIMA, épouvantée et se serrant contre la porte.

Grand Dieu ! j'ai pu aimer un pareil homme! On entend frapper à la porte. Cosima, effrayée, revient, et Ordonio la prend dans ses bras.

ORDONIO.

N'ayez pas peur. Ce sont mes gens.

UNE VOIX, derrière le théâtre.

N'importe, je veux le voir.

COSIMA

Mon mari ! c'est la voix de mon mari I Ah ! mon protecteur !...

Elle veut courir vers la porte. Ordonio la retient. ORDOXIO.

Que faites-vous ? Yous voulez donc vous perdre ?

COSIMA

Il vient me sauver !

ORDOXIO, prenant son épée qui est sur la table. Vous voulez donc que je sois forcé de le tuer ?

COSIMA, s'arrê. t avec effroi.

Oh ! malheureuse que je suis !

ORDONIO, la poussant as le passage secret. Par ici, madame!... Fuyez...

Il tire le panneau et va ouvrir la porte du fond.

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