SCÈNE II COSIMA, LE CHANOINE, ALVISE
COSIMA, tremblante.
Mais vous ne sortirez pas!...
ALVISE
Et qui donc m'en empêchera ?
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COSIMA
Moi, mon ami... Je vous conjure de ne point sortir. Dans ces jours de tumulte, il arrive mille accidents. Non, vous ne me causerez pas cette inquiétude.
ALVISE
C'est la première fois que je vous vois prendre tant de souci à propos de rien.
COSIMA
C'est la première fois que je vous vois courir avec tant d'empressement à une fête.
ALVISE
Il ne s'agit pas de fête ici, Cosima; des affaires sérieuses me réclament.
COSIMA
Toutes les affaires sont suspendues aujourd'hui.
ALVISE
Qu'en savez-vous? Laissez-moi, vous dis -je.
COSIMA
Eh bien, emmenez-moi avec vous.
ALVISE
Je vous ai déjà dit que cela ne se peut pas.
COSIMA
Vous ne m'avez jamais rien refusé, Alvise... J'irai avec vous.
ALVISE, s'arrètant et la regardant fixement.
Oh! voici qui est étrange, madame!...
LE CHANOINE, qui les a observés.
Mes enfants, il se passe entre vous quelque chose d'étrange, en effet ! J'en veux savoir la cause, (n se place entre eux,
et leur prend la main à l'un et à l'autre.) Alvise, Cosima, VOUS
n'eûtes jamais de secrets pour moi ; vous me devez la confidence de vos peines secrètes. Allons, mes enfants, ouvrezmoi votre cœur; je sais combien vous vous aimez, combien vous vous respectez mutuellement; et, lorsqu'un nuage obscurcit la pais de votre union, c'est à moi de le dissiper...
Voyons, d'où vient cette agitation... cette pâleur de ma nièce... la vôtre, Alvise ?
COSIMA, se jetant dans ses bras.
Mon père, empêchez-le de sortir ce soir.
ALVISE, se dégageant de la main du chanoine.
Mon père, je dois sortir, et je sortirai. Restez ici, vous; vous avez sans doute une confession à entendre. (Avec amertume.) L'effroi que montre madame me prouve assez que vous ne connaissez pas bien les secrets de sa conscience.
COSIMA
Eh bien, oui, j'ai une confession à faire ; mais je la ferai devant vous, Alvise, et vous resterez pour l'entendre.
Elle se jette à genoux.
ALVISE, vivement et la relevant.
Non, Cosima ! je ne veux rien entendre. Pardonne-moi un instant d'amertume. Tu n'as rien à confesser; je n'ai aucun reproche à te faire. Tais-toi !... oh! tais-toi !... Mon père, ne lui demandez rien. C'est une âme pure !... une âme généreuse... Elle souffre, et voilà tout !
COSIMA, pleurant et lui baisant les mains.
Oh! Alvise!...
ALVISE, à part, levant les yeux au ciel.
Et moi aussi, je souffre;... mais je l'aime... (Haut.) Allons, rassure-toi. Je suis tranquille. Je reviendrai dans une heure. (Cosima s'attache à lui.) Eh bien, qu'y a-t-il donc?-Pourquoi donc voulez-vous m'empêcher de sortir ? Encore une fois, madame, je ne vous comprends pas.
COSIMA
Je sais tout ! Vous allez vous battre I
LE CHANOINE
Vous battre, grand Dieu !
COSIMA
Oui, oui, mon oncle ! il va se battre. Vous le savez maintenant : c'est à vous de l'en empêcher. . . Oh ! vous l'empêcherez ! Le chanoine saisit le bras d'Alvise, qui se dégage pour revenir vers Cosima.
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ALVISE
Mais qui donc vous a si bien informée, madame?... Je ne vous ai pas perdue de vue de la soirée.
COSIMA
Qu'importe? je le sais!... Je m'exposerai» à votre juste colère, plutôt que de vous laisser partir... Oh 1 méprisezmoi, haissez-moi !... mais n'exposez pas votre vie pour moi !... Oh ! je ne le mérite pas !
ALVISE
Mais je veux savoir, moi, pourquoi vous dites que je vais me battre... Y a-t-il donc un démon familier qui remplit de délations et de parjures l'air que je respire ?
LE CHANOINE
On vous a trompée, Cosima. Votre imagination vous suggère de folles terreurs. Alvise n'eut pas les projets que vous supposez. Il ne les aura jamais... Restez, ma fille. Je sors avec lui. Ma présence à ses côtés doit dissiper toutes vos craintes.
COSIMA
Non, non, il vous échappera... On l'attend, j'en suis sûre.
ALVISE
On vous a fait un lâche mensonge, madame !...
COSIMA, éperdue.
Non! j'étais là!... j'étais chez Ordonio, aujourd'hui, quand vous y êtes venu... Vous voyez bien que je suis indigne de votre colère, et que toute votre vengeance doit être l'abandon et le mépris!...
Elle tombe à genoux.
ALVISE, atterré.
Vous étiez là!... Mon père, vous l'entendez... Elle a été chez lui, elle était chez lui, elle était enfermée avec lui!... cachée, enfermée avec Ordonio Éliséi ! — 0 mon Dieu ! je te prends à témoin 1 Je ne suis pas un homme de sang ; jamais je n'avais senti la haine, jamais je n'avais fait un serment impie, jamais je n'avais souhaité la perte de mon semblable!... Et j'aimais cette femme, je la respectais encore! Je
9i THEATRE COMPLET DE GEORGE SAXD
voulais venger son honneur outragé, mais je ne voulais pas la faire souffrir! Je lui pardonnais dans mon cœur. J'aurais lavé mes mains de ce sang impur, et jamais elle n'aurait su cme je l'avais versé pour elle. Je sentais pour elle, dans mon cœur, des trésors de miséricorde infinis comme les tiens,, ô mon Dieu ! mais cette dernière trahison ferme mon âme à tout pardon et à toute pitié. O lâche séducteur ! tu payeras cher la honte et le désespoir de tes victimes ! (a Cosima.) Rentrez dans votre appartement, madame, et restez-y si vous ne voulez pas que je me devienne odieux à moi-même en vous y contraignant.
Cosima, alterrée, recule devant lui peu à peu. Il la pousse dans sa chambre et l'enferme.