SCÈNE PREMIÈRE
COSIMA, ALVISE, LE CHANOINE, FARGANACCIO, PASGALINA.
Cosima est assise, morne et abattue, auprès de la cheminée. Farganaccio est, debout auprès d'elle. Alvise et le chanoine jouent aux échecs devant une table. Pascalina est à. la fenêtre.
LE CHANOINE
Mais, si vous laissez là votre cavalier, vous êtes mat dans un instant. Vous n'êtes pas à votre jeu, mon cher Alvise.
ALVISE
Il est vrai, je suis fort distrait aujourd'hui. Eh bien, vous êtes échec à votre tour, mon révérend !
FARGANACCIO.
Est-ce que vous n'êtes pas tentée de venir voir les illuminations, belle dame? La fête sera magnifique.
COSIMA
La fête ! Est-ce qu'il y a une fête?
FARGANACCIO.
Ni plus ni moins que la fête de notre duc! Oh! c'est un beau jour pour tout Florence, car c'est un aimable prince ! Il y a grand bal à la cour ce soir et des réjouissances dans toute la ville.
ALVISE, avec intention, à sa femme.
Vous ne saviez pas cela, Cosima? C'est vous qui êtes bien distraite ce soir !... Il me semblait que vous étiez sortie tantôt ?
Moi ?
ALVISE
Deux fois...
COSIMA 89
COSIMA
Je... je ne crois pas... être sortie plus d'une fois.
ALVISE
Deux fois, vous dis-je.
LE CHANOINE
Qu'importe ? Songez donc à votre jeu !
ALVISE
Vous aurez été à l'église?
PASCALINA
Certainement., j'y ai accompagné madame.
ALVISE
Qui vous interroge, Pascalina ?
FARGANACCIO, riant et se rapprochant du jeu.
Depuis quand Alvise fait-il le jaloux?...
ALVISE, frappant sur la table.
Jaloux ! jaloux !... à quel propos dites-vous cela?
Si vous le prenez ainsi... Oh ! oh ! votre mari est bien tragique ce soir, madame.
ALVISE
Et vous bien facétieux, en vérité !
FARGANACCIO.
Allons, il parait que votre jeu va mal, mon cher Alvise... Je ne dirai plus rien.
Pendant ce temps, une lettre est tombée de la fenêtre aux pieds de
Pascalina, qui l'a ramassée furtivement, et s'est rapprochée de Co-
sima.
PASCALINA, à Cosima.
Madame, il est là. Il attend la réponse.
COSIMA
Puis-je donc répondre?... Qu'il attende 1
Pascalina se rapproche de la fenêtre.
ALVISE
Mat !... vous êtes mat, mon révérend!
LE CHANOINE
Sur l'honneur, je ne m'y serais pas attendu... Avoir
comme vous conduisiez votre jeu, je croyais bien que je gagnerais cette partie.
ALVISE, se levant.
Il y a bien des choses auxquelles on ne s'attend pas et qui arrivent pourtant. Il y a bien des parties qui semblent gagnées... et qui ne le sont pas encore.
Voulez -vous me donner ma revanche?
ALVISE
Demain, mon cher oncle; ce soir, je suis obligé de sortir.
COSIftiA, se levant avec agitation.
Sortir ! Et où donc voulez- vous aller?
FARGANACCIO.
Voir la fête, sans doute; mais j'espère que vous allez emmener votre femme.
ALVISE
Nullement. Il ne sied pas à une femme comme elle de courir les rues un jour de fête publique, (a Pascalina.) Que faitesvous donc là ? Fermez cette fenêtre et laissez-nous ! PASCALINA, en sortant, dit à Cosima.
Il est là, signora; il attendra.
FARGANACCIO, au chanoine.
Il est de bien mauvaise humeur, ce soir ; je ne l'ai jamais vu ainsi!... (a part.) On dirait qu'un orage domestique est dans l'air... Je me retire. (Haut.) Bonsoir, Alvise... Je vous baise les mains, belle dame!...
Il sort.