‹ Cosima, ou, La haine dans l'amourChapitre 54 sur 55 · SCÈNE V ORDONIO, COSIMA · texte numérisé non relu

SCÈNE V ORDONIO, COSIMA

COSIMA se relève avec un cri d'horreur. Déjà!...

ORDONIO.

Merci de l'accueil, gracieuse dame !

Il jette son épée sur une chaise.

COSIMA

D'où venez-vous? Où est Alvise?

ORDONIO.

Alvise m'attend ; sans aucun doute, il est exact au rendezvous, et maintenant il s'impatiente. Il ne faudra pas le faire attendre pour rien, madame. Si vous êtes toujours aussi dédaigneuse pour moi, je ne me soucie pas de passer ici pour un sot et là-bas pour un lâche. Décidez lequel de ces deux rôles je dois jouer; mais ne comptez pas que je veuille les jouer tous deux en même temps.

COSIMA, anéantie.

Vous me voyez ici, messire!

ORDONIO.

C'est me dire que, pour préserver les jours d'un époux adoré, vous voulez bien écouter, en détournant la tête, les plaintes d'un amant rebuté ! C'est grand, c'est romanesque;... mais, entre nous, c'est parfaitement ridicule. Quittez cet air contrit, et dépouillez, de grâce, ne fût-ce qu'un instant dans votre vie, cet air de victime qui vous rend si charmante, il est vrai, mais qui ne peut m'en imposer. Voyons ! votre coquetterie n'est-elle pas assouvie, Cosima? Ne suis-je pas arrivé à ce que vous vouliez faire de moi, un enfant, un esclave, un homme sans tète et sans cœur? Que vous faut-il encore? Ne suis-je pas ici à vous implorer, tandis que, là-bas, votre mari me méprise, et que chaque instant perdu à vos pieds me déshonore à ses yeux? — Vous ne m'écoutez seulement pas! COSIMA, absorbée.

Vous ne m'avez jamais aimée!

ORDONIO, à part.

Elle a l'air égaré! Est-ce un jeu? Voyons!... (Haut.) Que vous êtes belle ainsi! cette pâleur, ces cheveux épars... COSIMA, s'éloignant de lui avec une aversion insurmontable.

Ne me touchez pas !

ORDONIO, sèchement.

Ah çà! vous me fuyez avec une répugnance!... Si c'est une comédie pour me retenir en me flattant d'un vain espoir, et me faire manquer en pure perte à un rendez-vous d'honneur, ne comptez pas que je m'y laisse prendre.

Il va froidement prendre son épée et feint de vouloir sortir. COSIMA, hors d'elle-même.

Ne vous contenterez-vous pas de ma soumission? faudrat-il y ajouter la feinte? Mon Dieu! dois-je avoir le sourire sur les lèvres quand j'ai la mort dans l'âme?

ORDONIO.

Et lorsque je vous fais horreur, n'est-ce pas Cosima? Oh!

COSTMA 111

non, non, madame! Ce n'est pas ainsi que je l'entendais, car au fond je me croyais aimé.

Il feint encore de vouloir sortir ; elle le retient. COSIMA.

Oh! tenez!... vous l'étiez!... vous le savez bien.

C'est pour cela que je ne croyais pas mon rôle si odieux que vous voulez le faire en cet instant 1

COSIMA

Je vous aimais d'un amour si pur!... Souvenez-vous, ayez pitié!...

ORDONIO.

Et mon amour, à moi, vous déshonore?... Il est vrai qu'en ce moment-ci déjà je suis un homme perdu de réputation... Mais c'est vous qui le voulez !

COSIMA. se mettant à genoux.

Ordonio, vous êtes orgueilleux ; vous aimez à commander. Vous pensez que la femme est un être inférieur à l'homme, qu'elle doit lui céder et lui appartenir en dépit de tout. La dignité, la chasteté que j'ai voulu garder vous ont irrité contre moi... Eh bien, voyez! je m'humilie, je me soumets. Je vous fais arbitre de mon sort. Je vous implore à genoux ! Tuez-moi! Un esclave fut-il jamais tenu de s'abaisser davantage? Soyez généreux, prenez ma vie, laissez-moi l'honneur !...

ORDONIO.

Et mon honneur à moi, madame? Croyez-vous que votre sang laverait la tache que vous allez y faire ? Vous craignez vos remords. Vous trouvez fort naturel que, pour vous, je m'expose au mépris des hommes. Oh ! non pas ! non pas ! il n'en sera pas ainsi.

COSIMA, s'attachant à ses genoux.

Rien ne peut te fléchir? Au nom de ta mère! au nom de tes sœurs ! au nom de celle qui sera ta femme un jour! au nom de notre amour qui peut renaitre purifié par l'honneur!...

Notre amour s'est changé en haine, madame. C'en est assez! Oh! je vois bien que votre but est de gagner du temps. Sachez bien que vous ne m'avez pas joué! L'heure n'est pas passée, j'ai encore le temps de conserver l'estime des hommes et de braver l'astuce des femmes ! Vous ne pouvez vous résoudre à être sincère? Vous ne me connaissez pas! (Elle s'attache à lui.) Arrière!... Votre mari attend!

COSIMA, montrant la pendule, qui marque une heure du matin.

Il ne vous attend plus ! il est trop tard !

ORDONIO.

Vous vous trompez, madame ! Écoutez! cette pendule avance d'une heure.

L'horloge du palais ducal sonne minuit dans le lointain. COSIMA, s'élançant vers Ordonio avec désespoir et le retenant. Eh bien!...

Ordonio l'entraîne d'un pas vers le boudoir. Aussitôt paraissent le duc, Alvise, Néri, le chanoine et le Barigel.

Page 1