‹ Cosima, ou, La haine dans l'amourChapitre 7 sur 55 · SCÈNE III Les Mêmes, NÉRI, LE CHANOINE · texte numérisé non relu

SCÈNE III Les Mêmes, NÉRI, LE CHANOINE

NÉRI, k Cosima.

Voici votre oncle. Je m'éloigne pour ne pas gêner vos confidences. Je vous attendrai au pied de la chaire.

COSIMA

C'est bien ! merci, mon ami ; que Dieu récompense ton zèle et ton amitié pour moi!

Néri s éloigne et va s'agenouiller sous la chaire qu'on aperçoit au fond. Le chanoine s'avance, Cosima se lève, et tous deux s'approchent du second confessionnal.

LE CHANOINE

Vous m'avez fait demander, ma chère nièce. Vous entendrai-je en confession?

COSIMA

Oui et non, mon bon père. Je ne suis pas préparée dignement au sacrement de pénitence;... mon âme est trop agitée... Je ne mérite pas l'absolution. Pourtant j'ai des choses bien secrètes à vous dire.

LE CHANOINE

Eh bien, nous entrerons au confessionnal; et, là, sans aucune solennité, nous causerons comme deux amis. (Cosima

s'agenouille au confessionnal, tandis que le chanoine s'assied.) Eh

bien, mon enfant, d'où vient ton inquiétude? Ton âme fut toujours pure, et les chaînes du péché te sont légères. Parle,

confie-moi ta peine. Confie-la au ciel qui t'aime et qui te consolera.

COS1MA

0 mon père! ne me parlez pas avec cette bonté. J'ai commis aujourd'hui le crime dans mon cœur... Écoutez, je vous parle comme à mon seul parent, comme au guide de ma jeunesse, et aussi comme au ministre du Seigneur... Je vous dirai les choses comme elles sont. Depuis quelque temps, un homme me recherche... C'est un Vénitien... un...

LE CHANOINE

Ne me dis pas son nom, c'est inutile.

COSIMA

Ce n'est point inutile;... ceci est plus qu'une confession, mon père, c'est une confidence. Cet homme s'appelle...

LE CHANOINE

Ordonio Éliséi?

Ordonio, appuyé sur le confessionnal derrière Cosima, se penche pour entendre sa réponse.

COSIMA, baissant la voix avec abattement. Oui, mon oncle.

Ordonio fait un geste de triomphe.

LE CHANOINE

Eh bien, tu m'avais déjà parlé de ses poursuites : tu ne les as point encouragées? de ses lettres : tu ne les as pas reçues? de ses instances : tu ne les as point écoutées?

Non, mon oncle. Je vous assure que, s'il a conçu quelque espérance, il faut qu'il soit bien présomptueux! (Geste ironique d'Ordonio.) Mais je ne suis pas moins obsédée de ses soins. Je ne puis faire un pas dans la ville sans qu'il soit sur mes traces, et je ne puis me mettre à ma fenêtre sans qu'il soit sous mes yeux. Ces assiduités ont été remarquées. Des personnes imprudentes en ont averti mon mari. Mon mari, plus imprudent encore, n'a rien fait pour en réprimer l'insolence. Alors, j'ai bien vu que ce courtisan ferait du tort à ma réputation et troublerait la paix de mon ménage.

COSIMA

LE CHANOINE

L'a-t-il donc troublée en effet?

COSIMA

Ce matin, mon mari regardait par la fenêtre, et, moi, je travaillais auprès de lui; et, comme il regardait toujours du côté des arcades où Ordonio Éliséi se promène continuellement, je pensai qu'il le voyait peut-être en ce moment-là, et qu'il pouvait me soupçonner de l'encourager.

LE CHANOINE

Et pourquoi votre mari aurait-il eu un pareil soupçon? Rien ne l'y autoriserait de votre part.

COSIMA

Aussi, j'ignore pourquoi je me sentis tout à coup aussi effrayée et aussi confuse que si j'eusse en effet encouragé Ordonio à se trouver là.

LE CHANOINE

Il y était donc?

COSIMA

Il y était. Pourtant, je ne l'ai pas regardé, je ne l'ai pas vu. Mais ceci est un mystère pour moi, mon oncle! Chaque fois que cet homme est près de moi, j'en suis avertie secrètement par un trouble inexplicable. Y a-t-il donc des dangers si terribles, que les remords y précèdent les fautes?

LE CHANOINE

Je n'aime pas à vous entendre parler si bien de ces dangers, ma chère Cosima; je crains que vous n'ayez beaucoup trop pensé à cet homme. Mais continuez ; car ce n'est pas tout?

COSIMA

Oh! non, ce n'est pas tout! Mon mari, s'étant retourné vers moi, me vit tout à coup si émue, que j'étais près de m'évanouir. Et lui aussi devint pâle; et, comme il me soutint dans ses bras pour quitter la place où nous étions, je sentis qu'il tremblait comme moi, et que, comme moi, il était près de défaillir.

LE CHANOINE

Pauvre Alvise! 0 ciel! permettras-tu que la paix du juste

soit troublée par la fantaisie coupable du premier libertin qui passe I

0 Al vise, mon noble mari! le plus sincère, lopins doux dos

hommes! Savez-vous comment il me parla? a Cosima, me

dit-il, j'ai toujours ou eu vous une aveugle oontianoe; et me préserve le ciel de vous outrager parmi soupçon! Je crois en votre parole comme en celle de Dieu. Dites-moi donc que vous

m'aimez. — Vous en doutez aujourd'hui, lui répondis-jo, puisque VOUS me le demandez! — Je no demande rien, s'écria-t-il. Est-ce que je l'interroge, moi? Je ne veux rien expliquer, ni rien comprendre. Dis-moi seulement que tu m'. limes! — 0 mon ami, mon soutien, mon ange, lui dis-jc, comment pourrais je ne pas t'aimer? — Eh bien, s'écria-t-il, jure-le doucl et jure aussi que tu n'aimes que moi, et que la seule pensée d'en aimer un autre n'est jamais entrée dans ton cœur. » Le ton dont il me questionnait ainsi me glaçait île crainte; car, en écoutant mes réponses, il semblait \ouloir lire dans mes yeux jusqu'au tond de mon âme. Et, comme je répondais d'une voix mal assurée : r Tu pourrais donc, reprit-il avec force, le jurer comme au jour de notre mariage, par tout ce qu'il y a do sacré, par la majesté de Dieu, par l'honneur, par le devoir, par le saint Évangile) » Et, en même temps, il prit ma main glacée et la posa sur le livre sacré qui était là. ouvert sur une table. LE CHANOINE.

Et vous avez juré ?

COSIHA.

Je... je ne sais pas, mon père... J'avais peur,... je ne sa\ais ce que je taisais... et je crois que j'ai juré;... oui, oui! j'ai juré sur l'Évangile.

LE CHANOINE

Et... ensuite?...

COSIMA

Et à peine eus-je obéi, qu'il se jeta à mes pieds, et me remercia presque en pleurant, me demandant pardon d'avoir pu

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exiger de moi un tel serment... C'est ainsi que nous nous sommes quittés, et aussitôt je suis accourue vers vous, mon père, afin de vous raconter tout ce qui s'est passé.

LE CHANOINE

N'as-tu rien de plus à me confier, mon enfant?

Rien, mon oncle.

LE CHANOINE

Et pourtant, tu as commencé par t'accuser presque d'un crime.

COSIMA

Je me sens coupable. Il me semble que je n'oserai pins regarder mon mari en face.

LE CHANOINE

Mais... qu'as-tu donc aujourd'hui, ma chère Cosima?j'ai peine à te comprendre.

COSIMA

J'ai juré sur l'Évangile, sur ce qu'il y a de plus sacré.

LE CHANOINE

C'est peut-être une imprudence de la part de ton mari;... mais enfin, puisque tu n'as fait qu'un serment loyal et volontaire...

COSIMA

Eh bien, non! Je n'ai cédé qu'à la crainte d'affliger Al vise; mais il y avait au dedans de moi une vois qui me criait : « Tu mens, tu blasphèmes! »

LE CHANOINE

Cosima. serait-il vrai? aurais-tu donné accès dans ton cœur à un sentiment coupable? aimerais-tu ce Vénitien? Hélas! il n'est pas digne de toucher la main de ton mari !

COSIMA

Oh ! ne me dites pas que je l'aime !

Dis-moi donc que tu ne l'aimes pas!

Peut-on aimer ce que Ton méprise. Eh bien, je sens du

mépris pour la conduite de cet homme léger qui, en passant dans une ville, ne trouve rien de plus honorable, de plus utile à entreprendre, que de ternir l'honneur d'une femme et de détruire la confiance d'un mari.

LE CHANOINE

J'aime à t'entendre parler ainsi. Rassure-toi donc, ma fille; tu n'as point fait un faux serment. Tu aimes toujours ton mari.

COSIMA

Oh! de toute mon âme!... Et pourtant je souffre, je tremble... Tenez, mon oncle, je suis bien malheureuse !

Elle fond en larmes.

LE CHANOINE

0 cœur de femme! éternelle énigme! Essuie ces pleurs, Cosima; c'est le honteux témoignage de la faiblesse. Pourrais-tu songer un instant à préférer un étranger à ton meilleur ami? un homme sans mœurs et sans foi au plus honnête et au plus généreux des hommes? Rentre en toi-même, Cosima. Chasse ces vaines imaginations. La peur est un piège de l'ennemi du salut. Écoute, ceci demanderait un plus long entretien. L'heure est avancée. J'irai demain chez toi, et nous causerons. J'espère te faire mieux lire en toi-même et te relever à tes propres yeux. Retourne chez toi, ma fille. Je n'aime pas à voir une jeune femme fréquenter les églises le soir. Ces promenades nocturnes ne sont pas assez protégées par. un jeune homme comme Néri.

COSIMA

Néri? n'est-il pas l'ami, presque le fils adoptif de mon mari, le mien par conséquent? Il est dévoué, il est brave ; personne n'oserait me dire un mot lorsqu'il m'accompagne.

LE CHANOINE

Je le crois bien! Mais je t'engage à ne sortir que le jour. Depuis quelque temps, tu te livres à une dévotion extérieure qui, je te le dis avec la simplicité d'un ami, ne me semble pas propre à ramener le calme dans ton âme... Je crains que toute cette ferveur ne soit de l'agitation, et que sais-je?...

un désir involontaire de provoquer des rencontres dangereuses... Penses-y; sois plus sédentaire!

COSIMA

Oh! vous me faites trembler !...

LE CHANOINE

Calme-toi. Resta ici. Ne sors pas du confessionnal que Néri ne vienne t'y rejoindre. Je vais l'avertir en passant.

Il s'éloigne et se dirige vers Néri. Aussitôt Ordonio s'élance vers la chapelle

où il a caché son page.

ORDONIO.

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