‹ Cosmopolis (volume 2)Chapitre 9 sur 13 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

azur de l'après-midi de juin, ce peuple de blanches statues ajoutait à cette solitude la solennité qui se dégage d'un passé grandiose et ruiné. Ces images des Dieux n'avaient-elles pas assisté autrefois à la chute de leur Olympe et de leur culte, pour assister aujourd'hui, muets témoins, à la dépossession du Vicaire de Celui qui les détrôna? Aux angles des allées, des urnes gigantesques, et de marbre aussi, dessinaient leur sveltesse élégante. Des herbes en débordaient, échevelées aux souffles de l'air, verdure plus vivante sur le fond comme mort de la verdure impérissable des buis et des yeuses. Ces jeunes plantes semblaient palpiter et comme souffrir d'être emprisonnées dans cet enclos qui est une prison en effet, — volontaire, mais d'autant plus stricte et plus définitive, — le dernier morceau de sol et de nature laissé à l'auguste vaincu du Vatican. Jamais Montfanon n'avait senti plus qu'en cet instant la poésie de ces jardins, uniques au monde, mais aussi l'enveloppante tristesse qui s'exhale de leurs muets taillis, de leurs étroits parterres, de leurs fontaines mêmes et de leurs terrasses d'où l'on ne voit que la muraille de ronde et aussitôt d'innombrables cheminées d'usine, symbole brutal de la victorieuse activité moderne!... L'homme d'énergie et de franchise qui était dans le « vieux ligueur » finit par ne plus pouvoir supporter cette opprimante sensation, et brusquement, après avoir secoué sa tête grise plusieurs fois comme s'il délibérait, il força Dorsenne à se lever en le gourmandant :

-=^ « Voyons, Julien, nous n'allons pas cependant rester ici toute l'après-midi à rêver et à soupirer comme des femmelettes?... Cette enfant est morte. Nous ne lui rendrons pas la vie, vous en vous désespérant, et moi en compatissant à votre chagrin. Nous avons mieux à faire, c'est-à-dire à regarder tous deux bien en face notre responsabilité dans cette sinistre aventure, à nous en repentir et à l'expier... »

— « Notre responsabilité? » interrogea Julien, (c Je vois encore la mienne, à la grande rigueur, quoique je ne pusse vraiment pas deviner les conséquences de ma réponse, mais la vôtre?... »

— « La vôtre et la mienne, » répondit Montfanon. « Je ne suis pas un sophiste, moi, et j'ai l'habitude de ne jamais biaiser avec ma conscience. Oui ou non, » insista-t-il, avec une reprise de son excitation habituelle, « étais-je parti des catacombes pour arranger ce malheureux duel? Oui ou non, ai-je cédé à cette vapeur de colère qui m'est montée à la tête lorsque j'ai su le mariage indigne d'Ardea et que je me suis trouvé en présence de cet équivoque Hatner? Oui ou non, ce duel a-t-il contribué à éclairer M'"^ Gorka sur son mari, et, par voie de conséquence, M'^^ Sténo sur sa mère? Vous-même, ne m'avez-vous pas raconté le progrès de son angoisse depuis ce scandale, là, tout à l'heure?... Et si j'ai été terrassé comme je l'ai été par la nouvelle de ce suicide, sachez-le, c'a été pour cela surtout, parce que la voix intérieure m'a dit : Il y a un peu des larmes de cette morte sur tes mains!... »

Page 1