‹ Cosmopolis (volume 3)Chapitre 6 sur 9 · II · texte numérisé non relu

II

desservir un tas de pays en rie et en tie, Illyrie, Croatie, Dalmatie, Styrie. Comment le baron et ses amis ont porté les titres de deux cent vin^cinq francs à cinq cents, à sept cents, à. mille, je ne vous l'expliquerai pas, ni comment s'est produite la débâcle sur toute la ligne. C'est l'histoire des innombrables entreprises qui ne réussissent qu'à drainer la petite épargne au profit de quelques loups-cerviers du genre de Hafner. Car ce qui est bien établi, c'est qu'il a fait lui-même la hausse et la baisse. Encore une fois ne me demandez pas le procédé... Je n'ai pas étudié la Bourse. C'est un tort de la part d'un romancier qui veut peindre le monde moderne. J'aurais dû entrer dans la coulisse pour deux ou trois mois... Tant il y a que notre ami a très certainement raflé aux gogos une somme énorme, en frisant le Code de si près que, pour un cheveu de plus, il était pris. Le cheveu n'y était pas, ou bien messire Justus — quelle épigramme que ce nom 1 — a payé pour qu'on ne l'y vît pas, et les obligataires n'ont pas pu le faire condamner... »

— « Enfin pour vous il est clair, par le compte rendu de ce procès, que c'est un voleur? » interrompit Alba.

— « Clair comme vous êtes là, contessina, » répondit Dorsenne, « si toutefois c'est voler que de détrousser son prochain en échappant à la justice. Mais ce ne serait rien. Le coin sinistre dans cette affaire, c'est le suicide d'un certain Schrœder, un brave bourgeois de Vienne qui connaissait notre

baron intimement, et qui avait mis, sur les conseils de son excellent ami, toute sa fortune, trois cent mille florins, dans cette affaire. Il les a perdus, et, de désespoir, il s'est tué, et avec lui sa femme et leurs trois enfants. On a lu à l'audience une lettre de cet homme à Justus Hafner... Ouf I Quelle lettre !... »

— « Mon Dieu ! » dit Alba en joignant les mains. « Et Fanny aurait lu cette lettre dans ce livre... »

— « Oui, » reprit Julien, « et tout le reste, avec preuves à l'appui. Mais rassurez-vous, elle n'aura pas le volume. Je passerai demain chez cet anarchiste de Ribalta et je rachèterai ce dernier exemplaire si Hafner ne s'en est pas occupé déjà. En temps ordinaire, il serait homme à en rire. En ce moment il y a ce mariage. Il doit redouter la presse, et tenir à supprimer tout ce qui donnerait lieu à quelque chronique sur cette page peu brillante de sa vie. La déposition du frère de ce Schrœder, je m'en souviens, est encore plus effrayante que la lettre... »

Malgré ses affectations continuelles d'ironie et son parti pris d'égotisme intellectuel, Julien était obligeant. Il n'hésitait jamais devant un service à rendre. Il n'avait pas menti à sa petite amie en lui promettant de racheter le dangereux ouvrage, et, à tout hasard, il se dirigea le lendemain matin vers la boutique de la rue Borgognona, muni des vingt louis demandés par le libraire. Que devint-il lorsque ce dernier lui répondit :

— « C'est trop tard, monsieur Dorsenne. La jeune demoiselle est déjà venue hier au soir. Elle avait fait semblant de ne pas tenir au volume devant l'autre. C'était pour marchander sans doute. Hé ! hé ! Mais elle a dû payer le vrai prix... J'aurais demandé davantage au père. On doit des égards à une jeune fille... »

— « Malheureux ! » s'écria le jeune homme. « Et vous plaisantez après avoir commis cette action de Judas? Aller apprendre à une fille les fautes de son père quand elle les ignorait?... Jamais, entendez-vous? jamais plus ni M. de Montfanon ni moi ne mettrons les pieds chez vous, ni Mgr Guérillot, ni aucune des personnes que je connais... Je raconterai à tout le monde votre infamie, je l'écrirai, et elle paraîtra dans tous les journaux de Rome. Je vous ruinerai entendez- vous? je vous forcerai à fermer cette immonde boutique... »

— « Patience ! Patience ! » répondit le vieillard sans se fâcher de cette virulente sortie. « Vous serez bien heureux un jour de réclamer la protection du père Ribalta, si vous vous trouvez ici quand se fera la grande liquidation des capitalistes. Et vous regretterez alors ce petit accès de furia française... Allez, » continua-t-il avec une âpreté de haine qui disait assez combien peu il se repentait de son hideux marché, « je ne lui ai rien appris, à la fille du Tedesco... Et, quand je lui aurais tout appris, est-ce que ce ne serait pas juste?... Je l'ai lu aussi, moi, ce livre. Et les deux petites Schrœder qui sont mortes à cause de ce Hafner, est-ce qu'elles étaient

moins innocentes que sa fille à lui? Et tant d'autres filles qui sont devenues des prostituées, parce que leurs parents ont perdu leur fortune, toujours à cause de ce monsieur?... C'est à la guillotine que je voudrais les envoyer tous deux, le père et la fille, comme on eût fait en 93... Voilà des hommes ! Voilà une époque ! Mais, patience 1 patience 1 Ça recommencera, et de plus belle. En attendant, s'il est vrai que ce bouquin puisse les avoir brouillés, sa fille et lui, c'est autant de fait... Hé ! hé ! hé I » Dorsenne s'enfuit sans répondre, saisi d'horreur devant cette explosion de gaieté barbare. Ribalta venait de lui apparaître comme l'incarnation de ce qu'il haïssait le plus en sa qualité d'intellectuel passionné : le révolutionnaire moderne qui n'a plus qu'un programme, détruire. Lui qui avait pris comme devise en politique la parole de Gœthe empêchant l'exécution populaire d'un voleur au siège de Mayence : « J'aime mieux l'injustice que le désordre..., » il aurait, en temps 'ordinaire, haussé les épaules aux déclamations du garibaldien. Dans la circonstance, cet homme, devenu l'aveugle instrument d'une équité vengeresse, le paralysa d'épouvante. Il se rappela les phrases moqueuses qu'il avait prononcées la veille à l'endroit du dogme de la Providence, et il eut un frisson à constater ce coup de foudre subit dans le ciel bleu du bonheur de Hafner, cette dénonciation de son passé faite à sa fille dans un pareil moment et par cette voie si détournée à la fois et si naturelle. Un verset de la Bible que Mont-

fanon citait sans cesse dans leurs interminables discussions sur les races, lui revint tout d'un coup à la mémoire : « Propter peccata patrum filii affligentur... Les fils seront punis pour les péchés des pères. » Si Fanny avait lu le livre acheté ainsi, comme c'était certain, elle devait traverser à cet instant la même crise aiguë de troubles affreux qu'Alba avait subie le soir de la lettre anonyme. Pendant toute la journée, Dorsenne essaya vainement de secouer le poids de mélancolie que cette visite chez le brigand de la rue Borgognona lui avait laissé sur le cœur. La pensée de l'effroyable coup dont avait dû être frappée Fanny le navrait de pitié, et en même temps il appréhendait l'influence qu'aurait sur Âlba cette ressemblance dans le cha^in. La sensation d'une commune misère allait-elle exalter, allait-elle adoucir le malheur des deux jeunes filles? Aussi, en franchissant à neuf heures le seuil de la villa Sténo pour rendre compte de sa mission à la contessina, était-il singulièrement remué lui-même. Il n'y avait là personne que les Maitland et deux' >oyageurs de passage, deux diplomates anglais, en route pour un pqste de l'Extrême-Orient.

— « Je vous attendais, » dit Alba à son ami, aussitôt qu'elle put causer avec lui dans un coin du salon. « J'ai besoin que vous me donniez un conseil... Il s'est passé hier soir chez les Hafner un incident tragique... »

— « Cela devait être, » répondit Dorsenne. « Fanny a acheté le livre de Ribalta... »

— « Elle a acheté le hvre? » fit Alba qui change

de visage et qui se mit à trembler de tout son corps. « Ah ! la malheureuse ! L'autre chose ne suffisait pas I... »

— « Quelle autre chose? » interrogea Julien.

— « Vous vous rappelez, » dit la jeune fille, « que je vous avais parlé de cet équivoque Noé Ancona, de cet agent d'affaires véreux qui a servi de prête-nom à Hafner pour vendre Ardea et forcer ainsi le mariage? Eh bien ! il paraît que ce personnage ne s'est pas trouvé suffisamment payé de sa complicité. Il a réclamé au baron une forte somme, une commandite pour fonder quelque grosse maison de vol, que ce dernier a refusée net. L'autre l'a menacé de raconter leur petite opération à Ardea, et il l'a racontée. »

— « Et Peppino a été indigné? » fit Dorsenne en hochant la tête. « Cela ne lui ressemble pas !... »

— « Indigné ou non, » reprit Alba, « il est arrivé hier soir au palais Savorelli pour faire à son futur beau-père une scène terrible... »

— « Et obtenir un supplément de dot, » interrompit l'écrivain.

— « Il a été bien maladroit alors, » dit Alba, « car même la présence de Fanny, qui est arrivée au milieu de cette affreuse discussion, ne l'a pas arrêté. Peut-être avait-il bu un peu plus que de raison, comme c'est de nouveau son habitude... Mais voyez-vous cette pauvre enfant initiée à cet abominable marchandage de son avenir, de son bonheur, et si elle a lu le livre par-dessus le marché?... Non, c'est trop horrible !... »

— « Quelle scène de famille ! » s'écria Dorsenne. « Enfin le mariage est-il rompu? »

— « Officiellement, non. Fanny est au lit malade d'émotion. Ardea est venu dès ce matin voir ma mère, qui a vu aussi Hafner. Elle les a mis d'accord en leur démontrant, ce qu'elle croit vrai, qu'ils ont un égal intérêt à éviter tout scandale et à s'arranger. Mais il reste la chère petite. Maman désirait que j'y allasse, dès cet après-midi, la supplier de revenir sur sa résolution. Car elle a déclaré à son père qu'elle ne voulait plus entendre parler du prince. J'ai refusé. Maman insiste... N'est-ce pas que j'ai raison?... »

— « Qui sait? » répondit Julien. « Quelle va être sa vie en tête à tête avec son père, maintenant qu'elle n'aura plus d'illusions sur lui?... »

Il n'eut pas le temps d'en dire davantage. Leur causerie trop animée avait attiré l'attention de la comtesse. Elle appréhenda sans doute que sa fille ne racontât prématurément au jeune homme la rupture imminente, mais non définitive encore, du mariage Hafner. Elle s'approcha de leur groupe, suivie de Maitland, qui d'une main tenait un petit verre plein d'eau-de-vie, de l'autre un fort cigare, et elle interpella Julien de sa voix sonore :

— « Dites donc, Dorsenne, je commence à croire que Vieil Ami a deviné juste et que vous prenez des notes sur ma fillette pour votre prochain roman. »

— « Ce n'est pas l'envie qui m'en manque, » repartit l'écrivain sur le même ton de badinage,

« mais la contessina est trop compliquée, trop difficile... Il faut avoir le pinceau de Léonard pour peindre une Joconde,..

Il s'était tourné du côté de Lincoln Maitland pour débiter ce compliment, qui chatouilla d'une manière délicieuse l'amour-propre de l'artiste américain. Après avoir ri de son gros rire d'athlète heureux, il répondit, s'adressant à sa maîtresse :

— « C'est lui que je voudrais peindre, et pas d'aujourd'hui... Serait-il intéressant à chercher, hein, dans une note olivâtre, presque verdâtre?... Mais il n'a jamais consenti à poser... Vous de\riez le forcer à venir à Piove avec nous?... »

— « Quelle bonne idée 1 » s'écria la comtesse. « Eh bien, voulez-vous, Dorsenne? » Et elle regardait Julien de ses beaux yeux bleus qu'éclairait l'unique désir de plaire à ce nouveau caprice de son amant, exprimé d'une manière si peu cérémonieuse. « Nous partons dans huit ou dix jours, si Dieu permet... Je vous donne un pavillon où vous serez tout seul pour écrire, avec une bibliothèque immense : celle de mon arrière-grand-père, l'ami de votre Stendhal et de lord Byron... Nous avons la brise de l'Adriatique le matin et le soir, et il ne fait jamais trop chaud. Linco m'a promis de rester jusqu'à la fin de juillet. A ce moment nous nous transportons à Venise pour prendre les bains. Vous verrez ce que c'est que notre existence de campagne dans le Veneto. »

— « Le peintre est étonnant, » se disait Dorsenne une heure plus tard en revenant à pied le

long du trottoir de la rue du Vingt-Septembre, par le plus doux des clairs de lune de ce ciel de Rome qui en a de si doux ; « il fait les invitations à la campagne, maintenant. Encore un peu, il se mettra en face de la comtesse à table. Voilà une jolie perspective d'été pour ma pauvre petite amie, que ce séjour à Piove. Il est positif que la mère avait envie que je vienne. Est-ce qu'elle aurait l'idée que je suis un mari possible?... Allons ! allons 1 II n'est que temps d'imiter les dix mille Grecs et de m'illustrer par ma retraite, — pas avant d'avoir su le résultat de l'entretien des deux pauvres enfants... Quels regards et quelles paroles vontelles échanger? Voilà un dialogue qui serait pathétique à noter ! Mais il n'y a jamais de témoin pour les entretiens les plus passionnants. Il faut les imaginer. C'est pour cela que l'art est toujours inférieur à la vie... »

Elle devait en effet avoir lieu le lendemain, cette scène émouvante, et moins de vingt-quatre heures après que le romancier s'était exprimé ainsi à luimême le regret de n'y pas assister. Seulement il se méprenait sur la teneur du dialogue, d'une manière qui prouvait une fois de plus que la subtilité d'intelligence ne devinera jamais la simplicité du cœur. Les tragédies morales les plus douloureuses se nouent et se dénouent le p'ius souvent par des silences. Ce fut dans l'après-midi, vers les six heures, qu'un domestique vint annoncer la visite de Mlle Hafner à la contessina, occupée en ce moment à relire pour la dixième fois la dé-

cevante Églogue mondaine, ce tendre récit de l'aride Dorsenne. Quand Fanny fut entrée dans la chambre, Alba put constater quelle épreuve sa filleule ravie de l'autre semaine venait de traverser, à l'étonnante et si rapide altération de cet expressif et noble visage. Elle lui prit la main sans lui parler d'abord, puis, comme si elle eût ignoré absolument la cause réelle de l'indisposition de son amie :

— « Que je suis contente de te voir I... » ditelle. « Tu vas mieux?.,. »

— « Je n'ai jamais été malade, » répondit Fanny, qui ne savait pas mentir. « J'ai eu de la peine, voilà tout... » Et regardant Alba, comme pour la supplier de ne pas lui demander d'explications, elle ajouta : « Je suis venue pour te dire adieu... »

— « Tu pars? » demanda la contessina.

— « Oui, » fit Fanny. « Je vais passer l'été dans une de nos terres, en Styrie. » Et à voix basse : « Ta mère t'a dit que mon mariage est rompu?... »

— « Oui, » dit Alba, et toutes deux se turent de nouveau. Ce fut Fanny qui interrogea l'autre, après quelques minutes, la première :

— « Et toi? que fais-tu de ton été? » demandât-elle.

— « Nous allons à Piove, comme toujours, » répondit Alba. « Il y aura peut-être Dorsenne avec nous, et certainement les Maitland... »

Il se fit entre elles un troisième passage de silence. Elles se regardèrent, , et voici que, sans prononcer un mot de plus, elles lurent distinctement dans le

cœur l'une de l'autre. Le martyre qu'elles subissaient était si pareil, elles le savaient toutes deux si pareil, qu'elles sentirent à la même minute une même pitié les envahir. Obligées de condamner, de la plus irrévocable condamnation, l'une son père, l'autre sa mère, chacune eut un mouvement de tout son être vers son amie malheureuse comme elle. Et, tombant dans les bras l'une de l'autre, elles éclatèrent en sanglots.

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