‹ Cosmopolis (volume 3)Chapitre 7 sur 9 · LE LAC DE PORTO · texte numérisé non relu

LE LAC DE PORTO

Elles avaient fait du bien au cœur triste d'Alba, C3S larmes de son amie, tant qu'elle avait tenu cette amie entre ses bras, palpitante 'de douleur et de pitié. Mais lorsque l'autre fut partie et que la fille de Mme Sténo se retrouva seule, en face de sa pensée, une détresse plus grande la terrassa. Cette pitié que lui avait montrée sa compagne de misère, n'était-ce pas une preuve de plus qu'elle ne devait pas croire à sa mère? Ni le travail de ses propres observations sur les manières d'être de la comtesse, ni la dénonciation de la lettre anonyme, ni le duel de Boleslas, ni le billet de Maud, ni ce départ trop significatif n'avaient abouti pour elle à la certitude absolue qui ne laisse plus une chance au doute... Entre cette évidence totale et

les demi-évidences des hypothèses même les plus vraisemblables, il y a place pour tant d'étapes ! Alba les avait toutes franchies, et chaque incident nouveau l'avait empoisonnée d'un nouveau soupçon. Ce qu'elle venait de discerner à travers les larmes de Fanny Hafner ne pouvait qu'accroître l'oppression de ce malaise. Que savait cette récente et déjà si tendre amie? Pourquoi et comment la plaignait-elle, même dans une crise si violente de malheur personnel? La réponse à ces questions était trop claire, et la jeune fille la sentit si cruelle qu'elle mit les mains sur son cœur comme pour arracher de son sein cette invisible aiguille dont la pointe la déchirait, et elle gémissait tout haut :

— « Ah ! si je me trompe, que je le sache, du moins !... Et si je ne me trompe pas, que je le sache encore !.... Je souffrirais moins !... »

Hélas ! la misérable enfant ne devinait pas, tandis qu'elle jetait vers la destinée cet appel de désespoir, qu'il y avait à Rome et dans son entourage immédiat une créature occupée à réaliser ce vœu insensé. Et cette créature était la même qui n'avait pas reculé devant l'infamie de la lettre anonyme, cette jolie et sinistre Lydia Maitland, cette fine, cette silencieuse jeune femme, aux grands yeux bruns toujours souriants, toujours impénétrables dans ce teint lisse et mat qu'aucune émotion, semblait-il, n'avait jamais effleuré. L'insuccès de sa première tentative avait exaspéré sa haine contre son mari et contre la comtesse jusqu'à la fureur, mais une fureur concentrée, ramassée,

repliée sur elle-même comme un serpent qui se lance, — une fureur qui guettait une nouvelle occasion de frapper, depuis des semaines, patiemment, obscurément. Elle avait cru si bien tenir sa vengeance lors du retour affolé de Gorka, et à quoi avait-elle abouti? A débarrasser Lincoln d'un rival dangereux et à mettre en péril la vie du seul être à qui elle tînt ici-bas. Elle venait de passer de longues heures au chevet du frère dont elle était passionnément jalouse, avec un dévouement qui eût été sublime s'il n'avait servi à cette âme bourrelée d'une quotidienne pâture de haine. Elle avait constaté là, de nouveau, dans cette chambre de malade, à chaque heure, presque à chaque minute, la profondeur de l'amitié que le blessé portait à celui pour lequel il s'était battu. — Florent était reconnaissant à Lincoln d'avoir pu risquer sa propre vie en son lieu et place ! Quand Lydia lui avait appris le départ de Gorka, quel éclair de joie dans ses yeux ! Quel éclair encore quand la comtesse leur avait communiqué son projet d'une longue villégiature à Piove, puis d'une fin d'été à Venise, tous ensemble 1 Ce séjour dans la campagne de la maîtresse de son mari achevait d'exaspérer la colère cachée de Lydia. Elle souffrait à en jeter des cris, comme une bête emprisonnée et qui se heurte aux barreaux, quand sa pensée impuissante se meurtrissait à l'image du bonheur que les deux amants goûteraient dans l'intimité de la villa, avec les splendeurs autour d'eux des paysages de la Vénétie, Lincoln les lui rendait présents à l'avance, ces

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