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les portions vives de son âme, les plus hautes et les plus mesquines, saignaient à la fois et le faisaient souffrir d'une autre souffrance que son bras blessé. Êtait-il assez atteint d'abord dans son amour- propre, dans ce besoin presque maladif, et d'ailleurs justifié, de figurer au regard de ceux qui le connaissaient un personnage extraordinaire? Il avait fondu de Varsovie à travers l'Europe comme un vengeur de son amour trahi, et il avait commencé par manquer son rival. Au lieu de le provoquer sur-le-champ dans le salon de la villa Sténo, il avait attendu et un autre avait eu le temps de se substituer à celui qu'il voulait châtier. Cet autre, dont la mort eût du moins donné une tragique issue à cette absurde aventure, à peine Boleslas l'avait-il touché. Il avait voulu, en frappant Dorsenne, exécuter du moins un félon et qu'il considérait comme s'étant joué de la plus sacrée des confiances. Il n'avait abouti qu'à donner à ce faux ami une occasion de l'humilier atrocement, sans compter qu'il s'était mis dans l'impossibilité de se battre à nouveau pour bien des jours. Aucune des personnes qui l'avaient outragé ne serait punie avant longtemps, ni son grossier et lâche rival, ni sa perfide maîtresse, ni ce monstre de Lydia Maitland dont il venait de découvrir l'infamie. Ils étaient tous heureux et triomphants, par ce beau jour radieux de mai, tandis qu'il gémissait, lui, sur cette couche de douleur. C'est ce que lui prouvèrent trop clairement cette après-midi même ses deux témoins, les seuls visiteurs pour lesquels il n'eût pas consigné
sa porte, et qui vinrent le voir vers les cinq heures. Us arrivaient des courses de Tor di Quinto qui avaient lieu ce jour-là;
— a Tout va bien, » commença Cibo, a je réponds que personne n'a parlé... Je te l'ai déjà dit, je suis sûr de mon aubergiste, et nous avons payé les témoins et les cochers en conséquence... »
— (c Est-ce que M™® Sténo et sa fille étaient là?» demanda Boleslas.
— oc Oui, «répondit le Romain que la brusquerie de cette question surprit trop vivement pour que sa diplomatie habituelle esquivât la réponse.
— oc Et avec qui? » demanda de nouveau le blessé.
— a Mais toutes seules, » répliqua cette fois Cibo avec un empressement où Boleslas distingua une intention de le tromper.
— ce Et M'"^ Maitland? »
— «c Elle était là aussi avec son mari, » dit Pietrapertosa sans rien comprendre aux coups d'œil de Cibo, « et tout Rome d'ailleurs, » puis, préoccupé uniquement de la grande nouvelle, a tu sais, le mariage entre Ardea et la petite Hafner est oflSciel? Ils étaient là aussi tous trois, les fiancés et le père, et si heureux! Je te jure que c'était gentil. C'est le cardinal Guérillot qui baptise 4a belle Fanny... »
— « Et Dorsenne?» interrogea encore le malade.
— a II se promenait plus poseur que jamais, » reprit Cibo. a Je vais t'amuser en te racontant l'étonnante répense qu'il a osé nous servir. Nous lui
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avons demandé comment il avait fait, lui si nerveux, -^ tu Tas vu jouer, — pour te viser comme il t'a visé, sans trembler. Car il n'y a pas à dire, il ne tremblait pas... Et devine ce qu'il m'a répondu?... Qu'il s'était rappelé une recette de son maître Stendhal : réciter de mémoire quatre vers latins avant de lâcher son coup. — a Et peut-on savoir a lesquels vous avez choisis?» lui ai-je demandé. — « Comment donc ? » a-t-il dit, et il m'a déclamé : Tityre, tu patulœ recubans, »
— « C'est le cas ou jamais, » interrompit Pietrapertosa, « de rappeler le mot de Casai, quand ce snob de Figon nous vantait au petit club son vernis fabriqué d'après une recette du valet de chambre du prince de Galles... Si ce jeune homme ne se fiche pas de nous, je le plains beaucoup... »
Quoique les deux confrères en manie parisienne se fussent cité l'un à l'autre une bonne centaine de fois cette médiocre plaisanterie, fort gratuitement attribuée au plus spirituel des viveurs d'aujourd'hui, ils en rirent de leur haut rire sonore qui acheva d'énerver le blessé. Il prétexta son besoin de repos pour renvoyer ces braves garçons, de la syippathie desquels il était sûr, qu'il venait d'éprouver loyaux et dévoués, mais qui lui faisaient trop mal en lui évoquant, sur ses questions d'ailleurs, les silhouettes ironiquement rayonnantes de tous ses ennemis. Quand on souffre d'une certaine sorte de souffrance, des propos comme ceux qu'échangeaient naïvement les deux imitateurs Romains de Casai sont, à la lettre,
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intolérables. On veut être seul pour se repaître, du moins en paix, de cette amère nourriture, de cette rancune exaspérée et inefficace contre les gens et contre le sort dont Gorka se sentait en ce moment le cœur si rempli. La présence de son ancienne maîtresse aux courses, et par cette après-midi, l'ulcérait plus cruellement que le reste. Il ne doutait pas qu'elle ne sût par Maitland, lui-même renseigné certainement par Chapron, et le double duel et sa blessure. Ainsi c'était à cause d'elle qu'il s'était battu, et le jour même elle allait se montrer, sourire, coqueter, comme si deux ans de passion n'avaient pas mêlé leurs existences, comme s'il n'était pour elle qu'une connaissance du monde, un invité quelconque de ses dîners et de ses soirées ! Il savait si bien ses habitudes, et comme elle savourait avidement, quand elle aimait, la présence de celui qu'elle aimait. Sans doute elle avait donné rendez-vous sur ce champ de courses à Maitland, comme elle lui donnait rendez-vous autrefois à lui-même, et le peintre y était allé, lui aussi, quand il avait un blessé sur qui veiller, ce courageux, ce noble beau-frère qu'il avait laissé se battre pour lui! Que cet Américain égoïste et brutal était bien le digne amant de cette vile créature! L'image de ce couple heureux torturait le blessé de la plus acre des jalousies, celle où se mélange le dégoût, et par contraste, il pensait à sa propre femme, à cette fière et tendre Maud qu'il avait perdue comme il avait perdu Catherine Sténo. Il se revoyait dans d'autres indispositions
avec cette douce, cette sainte garde-malade au pied de son lit. Il revoyait les yeux sincères avec lesquels cette épouse si abominablement trahie le regardait, les gestes de ses mains loyales qui ne cédaient à personne le soin de le servir. Aujourd'hui elle l'avait laissé partir pour un combat peut-être mortel, sans le revoir. Il était rentré. Elle ne s'était même pas informée de sa blessure. Le médecin l'avait pansé sans qu'elle fût là et il ne savait rien d'elle sinon ce que lui avait rapporté leur fils. Car il demanda l'enfant à un moment donné. Il lui expliqua son bras cassé, comme il avait été convenu avec ses amis, par une chute dans l'escalier, et le petit Luc répondit :
— ce Mais quand pourras-tu nous rejoindre, alors? Maman a dit que nous partions pour l'Angleterre ce soir ou demain. Toutes les malles sont déjà presque finies... »
Ce soir ou demain? Ainsi, Maud exécutait sa menace. Elle s'en allait pour toujours et sans une explication. Il ne pourrait même pas plaider sa cause une fois encore auprès de cette femme qui ne répondrait certes pas à un appel nouveau, puisqu'elle avait trouvé dans son orgueil outragé la force de lui tenir rigueur même quand il courait un danger de mort. Devant cette évidence d'un pareil écroulement de toutes choses autour de lui, Boleslas subit un de ces accès de découragement profonds, absolus, irrémédiables, dans lesquels on n'espère, on ne désire plus rien que de s'endormir à jamais. Il en était là, à se demander indéfiniment : « Si j'essayais
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pourtant une démarche encore?... ]» et à se répondre: ce Elle ne voudra pas... » lorsque son valet de chambre vint lui dire que la comtesse demandait à lui parler. La démence de ses idées était si complète qu'il s'imagina une seconde qu'il s'agissait de la comtesse Sténo et il demeura presque épouvanté de voir entrer sa femme. Certes les émotions traversées, durant ces quelques jours et parmi ce tumulte d'événements, avaient été bien extrêmes. Il n'en avait pas éprouvé de plus violente, même sous le pistolet levé de Dorsenne, qu'à voir s'approcher de son lit cette figure de son vivant remords. Le visage de Maud, ce jeune et frais visage où rayonnait d'ordinaire la beauté d'un sang renouvelé sans cesse par l'habitude Anglaise du grand air et de l'exercice quotidien, montrait les traces indéniables des larmes, de la douleur et de l'insomnie. La pâleur des joues, le bistre des paupières, la sécheresse des lèvres et leur pli amer, la fièvre surtout des prunelles racontaient plus éloquemment que des paroles la terrible secousse dont cet être si équilibré était la victime. Ces vingt-quatre heures avaient agi sur elle comme certaines longues maladies où il semble que l'essence même de l'organisme soit altérée. Elle était une autre personne. Cette rapidité de métamorphose si tragique et si saisissante fit oublier à Boleslas ses propres angoisses. Il ne ressentit plus qu'un immense regret, qui redevint de l'épouvante lorsque cette femme si visiblement rongée de cha grin se fut assise et qu'il eut retrouvé dans ses yeux
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ce regard d*une implacabilité froide, même à travers la fièvre, devant lequel il avait déjà reculé la veille. Cependant elle était là, et cette présence inespérée fut pour le jeune homme, même dans ces conditions sinistres, une infinie douceur, et il le dit avec la grâce souple et à demi enfantine qu'il savait avoir quand il voulait plaire :
— ce Vous avez compris que ce serait trop cruel de vous en aller sans m'avoir revu. Je n'aurais pas osé vous le demander, et pourtant c'était la seule joie que je pusse recevoir... Je vous remercie de me l'avoir donnée...»
— « Ne me remerciez pas, » répondit Maud en secouant la tête, « ce n'est pas à cause de vous que je suis ici. C'est par devoir... Laissez-moi parler, » insista-t-elle en arrêtant d'un geste une réplique du blessé, a vous me répondrez ensuite... S'il ne s'agissait que de vous et de moi, je vous le répète, je ne vous aurais pas revu... Mais, comme je vous l'ai dit hier, nous avons un fils... »
— (( Ah! » s'écria douloureusement Boleslas. a C'est pour me faire plus mal encore que vous êtes venue... Vous auriez dû penser cependant que je n'étais pas en état de discuter avec vous cette question si cruelle... Je croyais vous avoir dit, moi aussi, que je ne méconnaîtrais pas vos droits, à condition que vous ne méconnaissiez pas les miens. »
— ce Ce n'est pas de mes droits que je veux vous parler, ni des vôtres, » interrompit Maud, ce c'est des siens les seuls qui comptent. Quand je vous ai
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quitté hier, je souffrais trop pour rien sentir que ma peine. C'est alors que, dans cette agonie morale, je me suis rappelé un mot que répétait mon père : — Qujand on souffre, il faut regarder sa douleur en face, elle vous apprend toujours quelque chose. — - J'ai eu honte de ma faiblesse, et je l'ai regardée en face, cette douleur. Elle m'a appris d'abord à l'accepter, comme un juste châtiment d'avoir voulu me marier contre les conseils et les idées de ce pauvre père...»
— « Ah! Ne reniez pas notre passé, » s'écria le jeune homme, a ce passé qui m'est resté si cher à moi, à travers tout... »
— a Non, je ne le renie pas, » reprit Maud, oc car c'est en y revenant, c'est en me reportant à mes impressions d'alors que j'ai pu trouver non pas une excuse, mais une explication à votre conduite... Je me suis souvenue de ce que vous me racontiez des malheurs de votre enfance et de votre jeunesse, et comment vous aviez grandi entre votre père et votre mère, passant six mois auprès de l'un, six mois auprès de l'autre, ne voulant, ne pouvant juger ni l'un ni l'autre, obligé de cacher à l'un vos sentiments pour l'autre. J'ai compris pour la première fois que cette séparation de vos parents n'a pas fait que vous endolorir le cœur à cette époque. C'est elle qui vous a faussé le caractère... Et j'ai lu d'avance l'histoire de Luc dans la vôtre. Écoutez, Boleslas, je vous parle comme je parlerais devant Dieu. Mon premier sentiment quand cette idée s'est présentée à mon esprit
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n'a pas été de reprendre la vie avec vous. Cette vie me sera trop cruelle désormais. Non, c'a été de me dire : j'aurai mon fils à moi seule. Il ne sentira que mon influence... J'en étais là ce matin quand je vous ai vu partir, — partir, me faire cela encore, me sacrifier une fi3is de plus! Si vous vous étiez vraiment repenti, est-ce que vous m'auriez infligé ce dernier affront? Et puis quand vous êtes rentré, quand on est venu me dire que vous aviez le bras cassé, j'ai voulu moi-même annoncer au petit que vous ériez malade... J'ai vu combien il vous aimait, j'ai mesuré quelle place vous occupiez déjà dans son cœur, et j'ai compris que même si la loi me le donnait, comme je sais qu'elle me le donnerait, son enfance serait encore pareille à votre enfance, sa jeunesse pareille à votre jeunesse... Et alors,» continua-t-elle avec un accent où l'émotion palpitait à travers l'orgueil, ce puisque vous parlez de droit, je ne me suis pas reconnu celui de toucher à cela, à ce respect si tendre, à ce culte qu'il a pour vous, et je suis venue vous dire : — Vous m'avez fait bien du mal. Vous avez tué en moi quelque chose qui ne renaîtra jamais. Je sens que je porterai pendant des années un poids sur l'esprit et sur le cœur à la pensée que vous avez pu me trahir comme vous m'avez trahie. Mais je sens aussi que pour notre fils cette séparation à laquelle je m'étais résolue est trop périlleuse. Je sens que je trouverai, dans cette certitude d'un danger moral à lui éviter, la force de continuer l'existence commune, et je la conti-
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nuerai... Mais la nature humaine est la nature humaine, et cette force, je ne puis l'avoir qu'à une condition... »
— « Laquelle? » dit Boleslas. Le discours de Maud, — car c'était bien un discours réfléchi et dont chaque phrase avait dû être pesée par cette scrupuleuse conscience, — contrastait trop par sa lucidité raisonneuse avec l'état d'exaltation nerveuse où il vivait depuis ces quelques journées. Il en avait été plus vivement peiné qu'il ne l'eût été de reproches passionnés. Certaines de ces phrases, celle par exemple où elle avait parlé de son caractère faussé, l'avaient touché comme nous touchent des vérités que nous ne nous avouons pas, quoique nous les sachions trop vraies, à la place la plus sensible de son amour-propre. En même temps il avait été remué par le souvenir évoqué de la tendresse de son fils, et il avait senti que s'il ne se réconciliait pas avec Maud à ce moment-ci, c'en était fait pour toujours de son avenir de famille. Il y avait un peu de tout cela dans les quelques mots qu'il ajouta à son interrogation : a Oui. Laquelle? Quoique vous m'ayez parlé bien durement et que vous eussiez pu me dire les mêmes choses avec d'autres termes, quoique surtout il me soit très amer que vous condamniez tout mon caractère sur un seul égarement, je vous aime, j'aime mon fils et je souscris d'avance à vos conditions. J'estime trop votre caractère, moi, pour douter qu'elles ne soient conciliables avec ma dignité. Quant au duel de ce matin, » ajouta-t-il,
« vous savez bien qu'il était trop tard pour reculer sans déshonneur... »
— « Je voudrais avoir votre promesse d'abord, ï répondit M™* Gorka qui ne releva pointées derniers mots, a que durant tout le temps où vous gardera la chambre, votre porte sera condamnée, comme la mienne... Je ne supporterais ni cette créature chez moi, ni personne qui m'en parle ou qui vous en parle... »
— a Je vous le promets, » dit le jeune homme qui eut un flot de chaleur dans l'âme à cette p^^ mière preuve que la jalousie de l'amante était si vivante encore sous la rancune de l'épouse, et il eu: un sourire pour ajouter : a Ce ne sera pas un grand sacrifice... Ensuite?... »
— a Ensuite?... Aussitôt que le médecin le permettra, nous partirons pour mon pays. Nous laisserons des ordres afin qu'on déménage pendant notre absence. Nous nous établirons l'hiver. prochain où vous voudrez, mais jamais plus dans cette maison, jamais plus dans cette ville... »
— « C'est promis encore, » dit Boleslas, « et ce ne sera pas non plus un sacrifice; et ensuite ?...i
— a Ensuite? » dit-elle à voix basse comme si elle avait honte d'elle-même, a Jamais vous ne lui écrirez, jamais vous ne chercherez à savoir ce qu'elle devient....»
— a Je vous en donne ma parole, » répondit Boleslas qui lui prit la main en insistant : « et ensuite ? »
— a II n'y a pas d'ensuite, » fit-elle en retirant sa main, mais doucement. Et elle commença de réaliser elle-même sa promesse de pardon, car elle disposa sous la tête du blessé un oreiller qui s'était dérangé tandis qu'il reprenait :
— a Si, ma noble Maud, il y a un ensuite. Il y a que je vous prouverai combien je vous disais vrai hier, en vous assurant que je vous aime malgré mes fautes. C'est la mère qui me revient aujourd'hui. Mais je veux ma femme, ma chère femme, et je la reconquerrai... »
Elle ne répondit plus. Elle avait éprouvé, en le regardant prononcer ces derniers mots avec une physionomie transfigurée, une émotion qui ne devait plus la quitter. Elle avait acquis, sous le coup de sa grande douleur, une intuition trop profontle de la nature de son mari, et cette souplesse Slave qui la charmait autrefois en l'inquiétant allait désormais lui faire horreur. Cet homme à la conscience mobile et complaisante s'était déjà pardonné. Il lui avait suflS de concevoir ce projet d'une réparation de longues années, pour revêtir en pensée le personnage de ce grand devoir et pour s'en estimer comme s'il eût réellement suflR à cette tâche diflScile. Du moins pendant les huit jours qui séparèrent cette conversation de leur départ, observa-t-il strictement la parole qu'il avait donnée à sa femme. En vain Cibo, tour à tour, Pietrapertosa, Hafner, Ardea tentèrent-ils de pénétrer jusqu'à lui, et quand le train qui les emportait du côté de Florence et du
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Nord s'ébranla, il put demander à sa femme avec un orgueil cette fois justifié par les faits :
— ce Etes-vous contente de moi?... »
— a Je suis contente que nous ayons quitté Rome, » dit-elle évasivement, et c'était vrai deux fois; d'abord parce qu'elle ne se faisait pas d'illusion sur cette reprise d'énergie morale dontBoleslas était si fier. Elle savait que cette volonté instable était à la merci de la première sensation. Puis, ce qu'elle n'avouait pas à son mari, c'était que la douleur d'une amitié brisée s'ajoutait en elle à la douleur de l'épouse trahie. La subite découverte des infamies de la mère d'Alba n'avait pas tué en elle son affection si forte pour la jeune fille, et, durant toute cette semaine, occupée à ces préparatifs d'un départ définitif, elle n'avait cessé d'avoir dans le cœur la pointe de cette inquiétude : « Que penset-elle de mon silence?... Que lui a dit sa mère?... Qu'a-t-elle compris?... » — Elle n'était pas sortie une fois de chez elle sans se demander : « Si je la rencontrais?... » Elle n'avait pas reçu un courrier sans trembler de voir sur une enveloppe l'écriture d'Alba, cette irrégulière et nerveuse écriture où se devinait le déséquilibre caché de cette étrange enfant. Elle avait tant chéri la ce pauvre petite âme », comme elle appelait la contessina, avec un joli terme anglais. Elle lui avait voué cette amitié particulière aux jeunes femmes pour les jeunes filles, — sentiment très fort et très délicat, qui ressemble, par sa nuance de tendresse, au dévouement d'une
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sœur aînée pour une sœur plus jeune. Il y entre un peu de naïve protection et un peu aussi de romanesque et gracieuse mélancolie. L'amie plus âgée est sévère et grondeuse. Elle essaie d'assagir, en les enviant, les excessifs enthousiasmes de l'amie plus jeune. Elle reçoit, elle provoque ses confidences avec la touchante gravité d'une conseillère dont l'expérience aurait elle-même tant besoin d'être conseillée. L'amie plus jeune est curieuse et admirative. Elle se montre dans toute la vérité de ce gracieux éveil d'idées et d'émotions dont s'accompagnent les dernières années avant le mariage. Et quand il y a, comme c'était le cas pour Alba Sténo, un certain désaccord d'âme entre cette amie plus jeune et sa mère, cette tendresse pour la sœur d'élection devient si profonde qu'elle ne saurait être rompue sans un déchirement de l'une et de l'autre part. C'est pour cela qu'en s' éloignant de Rome, la fidèle et noble Maud éprouvait tout à la fois une délivrance et une peine, — une délivrance, parce qu'elle n'était plus exposée à s'expliquer avec Alba; une peine, parce qu'il lui était si amer de penser que jamais elle ne pourrait justifier son cœur vis-à-vis de son amie, jamais non plus l'aider à sortir des difficultés de sa vie, jamais enfin l'aimer ouvertement comme elle l'aimait secrètement. Et elle se disait en regardant la ville disparaître au loin dans la nuit avec les cordons de ses lumières : — « Qu'elle me juge mal,mais qu'elle ne devine rien!... Qui l'empêchera maintenant de se livrera
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son sentiment pour ce dangereux et perfide Dorsenne? Qui la consolera quand elle sera triste? Qui la défendra contre sa mère ?... J'ai peut-être eu tort d'écrire à cette femme, comme j'ai fait, cette lettre qu'on lui a remise devant sa fille... Ah! Pauvre petite âme!... Que Dieu te garde!... »
Elle se retourna alors vers son fils dont elle caressa les cheveux, comme pour chasser par l'évidence du devoir présent cette nostalgie qui venait — de l'étreindre à l'idée d'une affection pour toujours sacrifiée. C'était une nature trop active, trop habituée à cette vertu Britannique du self-control pour se complaire dans la langueur des émotions vaines. Et pourtant, encore aujourd'hui, et après que des • mois et des mois ont passé sur le sinistre événement qui suivit de si près ce départ, elle ne peur se défendre d'un frisson quand elle se rappelle la divination qu'elle eut dans ce coin silencieux d'un wagon rapide, d'une catastrophe suspendue sur cette innocente Alba. Les deux personnes auxquelles avait pensé son amitié, maintenant impuissante, étaient bien, pour des raisons diverses, les deux fatals instruments du sort de la a pauvre petite âme ». et l'obscur remords que Maud éprouvait elle-même du terrible billet remis à M"^® Sténo devant la jeune fiUe était trop juste aussi. Quand le domestique avait donné cette lettre à la comtesse en disant que M™® Gorka s'excusait de ne pas recevoir à cause de son état de souffrance, le premier geste d' Alba Sténo avait été de passer dans la chambré de son amie :
— «Je vais l'embrasser et voir si elle n'a besoin de rien, » avait-elle dit.
— « C'est que M™® la comtesse a tout à fait condamné sa porte, » avait répondu le valet de pied, avec embarras, et, au même moment, M^*^ Sténo, qui venait d'ouvrir le billet, disait, d'une voix qui saisit la jeune fille par son altération :
— « Allons-nous-en. Moi non plus, je ne me sens pas bien... »
Cette femme si orgueilleuse, si habituée à tout ployer devant sa volonté, venait en effet de frémir d'une manière trop douloureuse, sous l'atroce injure de ces phrases qui la chassaient, elle, la Caterina Sténo, avec cette ignominie! Elle en avait pâli jusque dans la racine de ses beaux cheveux blonds, son visage s'était décomposé, et, pour la première et la dernière fois, Alba put la voir trembler de tout son corps. Ce ne fut qu'un passage de quelques minutes. Dès le bas de l'escalier l'énergie avait repris le dessus dans ce caractère courageux, si fait pour les secousses des émotions fortes et pour les volte-face instantanées de l'action. Mais si rapide qu'eût été ce passage, il avait suffi pour que la jeune fille en demeurât elle-même bouleversée. Pas un instant elle ne douta que le billet ne fût la cause de cette extraordinaire métamorphose dans l'aspect et dans l'attitude de la comtesse. Le fait que Maud ne voulût pas la recevoir, elle, son amie, dans sa chambre, n'était pas moins extraordinaire. Que se passait-il? Que contenait cette lettre? Que lui ca-
chait-on? Si elle avait eu la veille la sensation de l'aiguille au cœur rien qu'à deviner une scène de violente explication entre sa mère et Boleslas Gorka, comment n'eût-elle pas été inquiète jusqu'à l'angoisse de constater l'état où quelques lignes de la femme de Boleslas avaient jeté cette mère? La dénonciation anonyme lui revint, et avec elle tous les soupçons qu'elle rejetait en vain depuis des mois. Certaines hypothèses s'adaptent quelquefois si exactement à certains faits, que les concevoir c'est les admettre. Celle qui traversa aussitôt l'esprit d*Alba était, hélas! de cette sorte. Elle pensa qu'un hasard quelconque, peut-être l'infamie d'une dénonciation pareille, avait éclairé Maud sur les rapports de M^^ Sténo et de Boleslas, et que c'était là le secret de la terreur où ce billet jetait la comtesse. Quoique cette dernière ignorât qu'il se jouait depuis des mois dans sa fille un drame moral dont cette scène formait un épisode décisif, elle était trop fine pour ne pas comprendre que son émotion avait été très imprudente et qu'elle devait l'expliquer. D'ailleurs la rupture avec Maud était irréparable et il fallait y associer Alba. Cette mère à la fois si coupable et si dévouée, si aveugle et si avisée, n'eut pas plutôt entrevu cette nécessité que sa décision fut prise et la fausse explication inventée ;
— <c Devine ce que Maud vient de m'écrire?... » dit-elle brusquement à sa fille quand elles furent assises l'une à côté de l'autre dans leur voiture. Dieu! Quel baume cette simple phrase insinua dans le
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cœur d'Alba. Sa mère allait lui montrer le billet! Cette joie ne fut pas longue. Le billet demeura où la comtesse l'avait glissé, après l'avoir plié nerveusement, dans l'échancrure de son gant. Et elle continuait : a Elle m'accuse d'être la cause d'un duel entre son mari et Florent Chapron,et elle se brouille avec moi par lettre, sans m'avoir revue, sans m'avoir parlé!... »
— ce Boleslas Gorka se bat en duel avec Florent Chapron?... » répéta la jeune fille.
— c( Oui, » répondit la mère, a je le savais par Hafner. Je ne t'en ai pas parlé pour que tu ne te tourmentes pas au sujet de Maud, et je ne l'ai attendue, elle, si longtemps que pour la remonter au cas où je l'eusse trouvée trop inquiète... Et voilà comme elle me récompense de mon amitié ! Il paraît que Gorka s'est froissé d'un mot de Chapron sur les Polonais, un de ces mots innocents et stupides comme on en fait tous les jours sur un peuple quelconque, sur nous autres Italiens, sur les Français, sur les Anglais, sur les Allemands, sur les Juifs, et qui ne prouvent rien... Je répète ce mot à Gorka en plaisantant... Je t'en fais juge. Est-ce ma faute, si, au lieu d'en rire, ce garçon est allé insulter ce pauvre Florent et s'il en résulte cette absurde rencontre? Et Maud qui m'écrit qu'elle ne me pardonnera jamais, que je suis une mauvaise amie, que je l'ai fait exprès pour exaspérer son mari!... Hé! Qu'elle le surveille, son mari, qu'elle l'enferme, s'il est fou ! Et moi qui les ai reçus comme? je les ai reçus, moi qui leur ai
fait leur situation à Rome, moi qui n'avais encore de pensée que pour elle tout à l'heure !... Tu entends, » ajouta-t-elle en serrant la main de sa fîUe avec une fureur qui était du moins sincère, si les paroles étaient menteuses : a Je te défends de la revoir et de lui écrire. Si elle ne m'envoie pas des excuses de son inqualifiable billet, je ne veux plus la connaître. On est trop dupe d'être si bonne!... »
Pour la première fois, en écoutant ce récit, Alba eut la certitude que sa mère lui mentait. Depuis que le soupçon était entré dans son cœur à l'égard de cet être, l'objet jusque-là d'une admiration et d'une tendresse uniques, elle avait traversé bien des crises de défiance. De causer avec la comtesse les avait toujours dissipées. Cela tenait à ce que M°*^ Sténo, en dehors de son immoralité amoureuse, était une nature de franchise et de vérité. On ne pouvait vivre dans son atmosphère sans subir cette impression qu'elle était la moins comédienne des femmes. Son habituelle audace et l'espèce de sérénité qu'elle déployait en marchant vers ses passions, lui donnaient cette grande allure, même dans les fourberies nécessaires, qui impose la foi comme par un magnétisme. D'ailleurs, elle ne mentait qu'à la dernière extrémité. Sa répugnance aux petitesses lui faisait préférer le silence, qui reste en effet le procédé le plus sûr pour tromper. Quand il lui fallait absolument se tirer d'une difliculté par un mensonge positif, elle avait soin d'en inventer un qui fut très simple et très prochain de la vérité, comme celui
qu'elle venait de formuler. C'était en effet une manie du brave Florent de citer sans cesse de ces bons mots tout faits, qui abondent en épigrammes nationales, aussi médiocres qu'iniques. Alba pouvait se rappeler non pas une, mais vingt circonstances oîi cet excellent homme avait ainsi débité des plaisanteries fjaciles dont, à la rigueur, un caractère susceptible pouvait s'offenser. Elle n'aurait donc trouvé rien d'absolument impossible à ce qu'une rencontre entre Gorka etChapron fût provoquée par un incident de cet ordre. Mais précisément ce Chapron était le beau-frère de Maitland, de l'ami nouveau dont s'était engouée M™® Sténo pendant l'absence du comte polonais, — et quel beau-frère ? celui dont Dorsenne disait: a II brûlerait Rome pour faire cuire un œuf au mari de sa sœur... y> Quand M""® Sténo avait annoncé ce diiel à sa fille, une invincible et immédiate déduction s'était donc imposée à la pauvre enfant : ce Florent se bat pour son beaufrère!... » Et à cause de qui, sinon de M™*^ Sténo? Cette idée n'eût pourtant pas tenu une seconde devant la très plausible explication de la comtesse, si Alba n'avait eu dans son cœur une preuve trop certaine que sa mère ne lui disait pas la vérité. La jeune fille aimait Maud Gorka autant qu'elle en était aimée. Elle connaissait la sensibilité de cette fidèle et d-élicate amie, comme cette amie connaissait la sienne. Pour que Maud lui eût fait cela, d'écrire à sa mère une lettre qui produisît cette nécessité d'une brouille immédiate, . il fallait qu'elle eût eu une
raison grave jusqu'à en être terrible. Une autre preuve toute matérielle se joignît aussitôt à cette preuve morale. Étant donné le caractère de la comtesse et ses habitudes, si elle n'avait pas montré cette lettre de Maud à sa fille, là, sur-le-champ, c'est que cette lettre n'était pas montrable... Vainement, Alba se reprocha-t-elle ce nouvel accès de doute. Vainement, s'efForça-t-elle de se persuader que le soir, le lendemain, le surlendemain, elle aurait de son amie, elle aussi, un billet, qui vînt à Tappui de l'explication donnée par sa mère. Ce qu'elle apprit, le lendemain, ce fut la scène du duel, racontée par Maitland à M°^® Sténo, la sauvage agression de Gorka contre Dorsenne, le sang-froid de ce dernier et l'issue relativement inoffensive de la double rencontre.
— c( Tu vois bien, » lui dit sa mère, a que j'avais raison de prétendre que Gorka est fou... Il paraît qu'il a eu une crise de fureur après ce duel, tout blessé qu'il fût, et qu'on le garde à vue sans le laisser voir à personne... Comprends-tu maintenant comment Maud a pu me tenir responsable de cet accès de démence qui est, paraît-il, héréditaire dans la famille des Gorka?... »
Telle était en effet la fable que la Vénitienne et ses amis, Hafner, Ardea, d'autres encore, répandaient partout dans Rome pour diminuer le scandale. Cette accusation de folie est un procédé assez commun aux femmes qui ont exaspéré la passion d'un homme jusqu'au paroxysme, lorsqu'elles veu-
lent enlever toute portée aux actes ou aux discours de cet homme. Dans le cas actuel, la frénésie de Boleslas, et ses deux duels à un quart d'heure de distance, sans que l'on pût discerner le vrai motif de sa colère contre Florent Chapron d'abord, puis contre Dorsenne, justifiaient trop cette calomnie. Quand on sut dans la ville que le palazzetto Doria était strictement fermé, que Maud Gorka ne recevait plus personne, enfin qu'elle emmenait son mari de cette manière qui ressemblait à une fuite, il n'y eut aucun doute sur le naufrage de la raison du jeune homme. De M™® Sténo et de ses amours avec ce malheureux, il ne fut plus question, que pour la plaindre du danger qu'elle eût évidemment couru si cette folie avait éclaté chez elle. En revanche, l'opinion devint très sévère pour les témoins qui s'étaient prêtés, malgré cette folie déclarée, à l'irrégularité de la double rencontre. Ce fut un tumulte de discussions si violent que l'autorité faillit s'en émouvoir, et sans la haute influence d'un parent de Pietrapertosa, qui occupait une place prépondérante dans le cabinet d'alors, les héros de cette aventure eussent bel et bien passé devant les tribunaux. En attendant, ils remplissaient les moindres causeriez, au point que l&s étonnantes fiançailles d'Ardea, le baptême de Fanny Hafner, le rachat du palais Castagna, tous événements par eux-mêmes bien plus importants pour la société Romaine, passaient en seconde ligne. Deux personnes gagnèrent à ces commérages, dont la première origine resta mysté-
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rieuse, étant donné les précautions prises par le prudent Cibo. L'une fut l'aubergiste du Tempo perso, dont la simple bettola devint pendant ces quelques jours un véritable lieu de pèlerinage, et qui vendit un nombre inouï jusque-là de carafons de vin d'Albano et de paniers d'œufs frais pondus. L'autre fut l'éditeur de Dorsenne à qui les libraires de Rome commandèrent plusieurs centaines de volumes.
— « Si j'avais eu cette affaire à Paris, » disait récrivain à W^^ Sténo en lui racontant ce résultat imprévu, oc peut-être aurais-je connu enfin les enivrements du trentième mille... »
C'était quelques jours après le départ des Gorka qu'il plaisantait ainsi, au sortir d'un grand dîner de vingt-quatre couverts donné à la villa Sténo en l'honneur de Peppino Ardea et de Fanny Hafher. Rentré tout à fait en grâce auprès de la comtesse depuis son duel, il était redevenu un familier de la maison, et d'autant plus assidu que la mélancolie grandissante d'Alba l'intéressait tous les jours un peu davantage. L'énigme de ce caractère de jeune fille redoublait cet intérêt à chaque visite, tellement que malgré les chaleurs déjà commençantes du dangereux été Romain, il remettait sans cesse au lendemain son retour à Paris, sans cesse annoncé. Qu'avait-elle deviné à la suite de cette rencontre dont elle lui avait demandé le récit avec une émotion à peine cachée dans ses yeux d'un bleu si clair, si transparent, si impénétrable à la fois, comme l'eau
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de certains lacs des Alpes au pied des glaciers? Il avait cru bien faire en corroborant de toute sa force cette légende de la folie de Boleslas Gorka, qu'il savait mieux que personne être si fausse. Mais n'étaitce pas le plus sûr moyen de mettre M"® Sténo entièrement hors de cause? Pourquoi avait-il vu, au cours de ce récit, ces beaux yeux pâles d'Aiba se voiler d'une tristesse plus inexplicable, comme s'il venait de lui porter un nouveau coup? Il ne se rendait pas compte que depuis le jour où ce mot de folie avait été prononcé devant elle à propos du mari de Maud, la contessina était la victime d'un raisonnement aussi simple qu'irréfutable : a Si Boleslas est fou, comme tous s'accordent à le dire, pourquoi Maud, que je sais si juste et qui m'aime tant, attribue-t-elie à ma mère la responsabilité de ce duel, au point de se brouiller avec moi ainsi, et de s'en aller sans une ligne d'explication?... Non. C'est qu'il y a autre chose... » Cet a autre chose », la jeune fille n'avait qu'à se rappeler le visage de sa mère lisant la lettre de Maud, pour en comprendre la nature. Depuis dix jours que cette scène avait eu lieu, toujours elle le revoyait, ce visage, et l'épouvante empreinte sur ces traits d'ordinaire si fermes, si hautains. Ah ! Pauvre petite âme, en effet, et qui n'arrivait plus à secouer cette idée fixe : a Ma mère n'est pas une honnête femme... » Idée d'autant plus affreuse qu'Alba n'avait plus l'ignorance d'une jeune fille, si elle en avait l'innocence. Habituée aux conversations quelquefois trop hardies du salon de la
comtesse, éclairée par des lectures de romans poussées au hasard, les mots d'amant et de maîtresse avaient pour elle une signification d'intimité physique assez précise, pour que ce lui fût un supplice presque intolérable de les associer aux rapports de sa mère avec Gorka d'abord, puis avec Maitland. Ce supplice, elle venait de le subir pendant tout ce dîner, au sortir duquel Dorsenne essayait de bavarder un peu gaiement avec elle. Elle s'était trouvée à table à côté du peintre, et la seule respiration de cet homme, ses gestes, le son de sa voix, sa manière de boire et de manger, la réalité enfin de son corps, toute voisine, lui avaient causé une souffrance si' aiguë, qu'il lui avait été impossible de prendre autre chose que des grands verres d'eau glacée pour ne pas se trouver mal. A plusieurs reprises, pendant ce cruel dîner prolongé parmi les étinceUements mêlés de la somptueuse argenterie et des magnifiques cristaux de Venise, parmi la délicatesse des fleurs et les feux des pierreries, elle avait saisi le regard de Maitland fixé sur la comtesse, avec une expression dont elle eût crié, tant son instinct y devinait de sensualité passionnée, et à un moment elle avait cru voir sa mère y répondre. Elle avait alors senti avec une horrible netteté ce qu'elle sentait d'habitude d'une manière confuse, l'impudique caractère de la beauté de cette mère. Des perles dans ses cheveux blonds, la gorge et les bras nus dans un corsage dont la nuance vert pâle faisait ressortir l'incomparable splendeur de sa peau, la bouche un
peu mouillée, les yeux voluptueux entre leurs longues paupières, la Dogaresse apparaissait au centre de cette table comme ut\e impératrice tout ensemble et comme une courtisane. Elle était pareille à cette Caterina Cornaro, à cette reine galante de l'île de Chypre, peinte d'un pinceau brûlant par Titien, et dont elle portait dignement le nom. Pendant des années, Alba avait été si fière de ce rayonnement de séduction projeté par la comtesse, si fière de ces bras de statue, si fière de la superbe de ce port, de ce visage qui défiait le temps, de cette fleur de vie opulente qu'était cette glorieuse créature. Pendant ce dîner elle en avait été presque honteuse. Elle avait souffert aussi de voir M"^® Mairland assise à quelques places plus loin, avec un front et des yeux, une bouche et des joues comme serrés, comme noués par une pensée de douleur. Elle avait pensé : oc Lydia les soupçonne donc aussi? » Était-il possible cependant que sa mère qu'elle connaissait si généreuse, si magnanime, si bonne, eût ce sourire d'une tranquillité souveraine avec de pareils secrets dans le cœur? Etait-il possible qu'elle eût trahi Maud pendant des mois et des mois avec la même lumière de joie dans ses prunelles? Et quand, afin de chasser un soupçon si monstrueux qu'il l'opprimait comme un remords, Alba avait fait du regard le tour de la longue table, c'avait été pour voir Peppino et la charmante Fanny l'un à côté de l'autre, et le baron qui se carrait sous la brochette de ses décorations un peu plus loin. Autres visages, autres mensonges!
Le prince souriait à sa fiancée comme s*il Taimait, et il l'épousait, après s'être débattu ignoblement pendant des mois contre ce^te mésalliance, afin de payer avec un* argent qu'il savait volé, des dettes qu'il avait contractées pour soutenir une existence de viveur imbécile! Le père, lui aussi, souriait tendrement à sa fiUe, et il la vendait par vanité ! Telles étaient les douloureuses pensées dont Dorsenne avait pu suivre l'ombre autour des lèvres et dans les yeux de sa petite amie, sans en rien savoir que cette ombre, et il essayait de la distraire après ce dîner, tandis que, le café une fois servi, le brouhaha des conversations leur donnait un peu de solitude i deux dans un coin du hall déjà rempli de monde.
— « Allons, y> s'interrompit-il tout d'un coup au milieu d'un discours où il avait, à propos d'éditions et de réclames, raconté deux ou trois anecdotes de la boutique littéraire : ce Voilà qu'au lieu d'écouter votre ami Dorsenne, petite comtesse, vous êtes en train de suivre quelques blue devils qui volent à travers la chambre... »
— ce Ils voleraient à moins, » répondit Alba, qui, montrant Fanny Hafner et le prince d'Ardea assis sur un canapé, continua: ce Ce que je vous avais dit l'autre semaine s'est-il assez réalisé? Et vous n'en connaissez pas toute l'ironie. Vous n'avez pas assisté comme moi, avant-hier, au baptême de la pauvre fille. »
— ce C'est vrai, » fit Julien, « vous étiez marraine... J'avais rêvé Léon XIII comme parrain avec
une princesse de la maison de Bourbon pour mère... Le triomphe de Hafiier eût été plus s cueux... »
— a 11 a dû se contenter de son ambass et de votre servante, » répondît Albà avec u énervé qui se changea tout d'un coup en i amer. « Etes-vous content de votre élève? » a c-elle. « Je fais des progrès. Je commence quand j'ai envie de pleurer... Mais vous-même n'auriez pas ri si vous aviez vu la ferveur de charmante Fanny... C'était l'image de la foi reuse... Ne vous moquez pas. »
— « Et où la cérémonie se passait-elle?» den Dorsenne en obéissant à cette presque supp injonction.
— a Dans la chapelle des Dames du Céna
— « Je connais l'endroit, » interrompit i'écr « un des plus jolis coins de Rome ! C'est dan; cien palais Pianciani, une grande maison pr en face de la calcographie Royale oii l'on ver fantastiques eaux-fortes du grand Piranese, ci chots et ces ruines d'une si intense poésie... C Goya de la pierre... Il y a un jardin sur la te du haut, qui fait comme une bordure de et de feuillages au toit... Et puis pour monte chapelle on suit un escalier tournant, une penti marches, et l'on rencontre des religieuses en violette, en camail noir, avec des visages si fins un blanc encadtement de bonnets tuyautés guimpes brodées. Enfin une vraie retraite pou
376 COSMOPOUS
de mes héroïnes... C'est mon vieil ami Montfanon qui m'y a mené. Comme nous montions dans cette tour, il y a six semaines, voilà que nous entendîmes une dizaine de voix de petites filles, des voix toutes minces, toutes frêles, toutes grêles, qui chantaient : Questo Cuor tu lo vedrai*... C'était une procession de petites catéchistes qui venaient en sens inverse avec des cierges, dont les sveltes flammes pâles tremblaient dans un reste de jour clair... C'était exquis... C'est égal, permettez-moi de rire maintenant à l'idée de la colère de Montfanon quand je lui raconterai ce baptême. Si je savais où le prendre, le vieux ligueur? Mais il se cache depuis notre duel. Il est dans quelque retraite à faire pénitence. Je vous ai dit que le monde pour lui n'a pas bougé depuis François de Guise. Il n'admet pour les protestants et les Juifs que le droit au bûcher... Aussi quand monseigneur Guérillot lui parle des aspirations religieuses de Fanny, c'est des coups de boutoir à droite et à gauche. Elle se ferait jeter aux lions comme sainte Blandine, qu'il crierait encore au sacrilège et au cabotinage... »
— a II ne Ta pas vue avant-hier, » dit Alba, « ni l'expression de son visage quand elle a récité le Credo,,, Je ne suis pas suspecte de mysticisme, vous le savez, et j'ai bien des moments de doute. Il y a des heures où je ne peux plus croire à rien tant la vie me paraît une chose vilaine et triste... Mais je
* Ce cœur de Jésus, tu le verras.
n'oublierai jamais cette expression-là. Elle voyait Dieu !... Quelques-unes de ces dames étaient là avec de bien touchantes figures et de bien pieuses. Le vieux cardinal est très vénérable... Tous étaient à coté de Fanny, comme les saintes et les saints autour de la Madone dans les tableaux des primitifs que vous m'avez appris à aimer, et quand le baptême a été fait, devinez ce qu'elle m'a dit : a Allons prier <c pour mon bon père, et pour sa conversion!... » Est-ce assez mélancolique d'aveuglement?... »
— ce Le fait est, » dit Dorsenne en boufFonnant de nouveau, « que dans le dictionnaire du père ce mot a un autre sens : Conversion, substantif féminin, ne se dit que de la rente... Mais raisonnons un peu, petite comtesse, pourquçi trouvez-vous cela vilain et triste que cette fille voie son père d'après son caractère à elle? Vous devriez vous en réjouir au contraire... Et pourquoi trouvez-vous mélancolique que cette adorable sainte soit la fille d'un affreux voleur?... Que je voudrais que vous fussiez vraiment mon élève, et qu'il ne fût pas trop ridicule de vous donner ici, dans cet angle de hall, une leçon d'intellectualité!...Je vous dirais : quand vous voyez une de ces anomalies qui vous indignent, pensez aux causes. C'est si facile. Quoique protestante, Fanny est d'origine Juive, c'est-à-dire la descendante d'une race persécutée et où par conséquent il a dû se développer à côté des défauts inhérents aux peuples proscrits les vertus correspondantes : c'est l'esprit de famille, c'est le dévouement, c'est
rabnégation émue de la femme qui sent qu'elle est la grâce d'un foyer menacé, la douce fleur qui parfume la sombre prison. Voilà pour l'amour à l'égard de son père. Et pour sa piété, c'est bien simple aussi. Laissez-moi être pédant, ma profession me le permet, et employer ce gros vilain mot d'atavisme. C'est la réapparition, comme vous savez ou ne savez pas, d'un ancêtre en nous après cent ans, cinq cents ans, deux mille ans. Rappelez-vous la Bible maintenant et cette suite de figures de femmes si pieuses, Rébecca,Ruth,Esther, Marianne, Elisabeth, les deux Maries et cette Véronique qui essuya la face de Jésus... C'est une d'elles qui revit dans la fille de Hafner, comme le poète du Cantique des Cantiques revivait dans Henri Heine, comme un dès prophètes revivait dans Spinoza, comme un Iscariote quelconque revit dans ce brigand de Hafner lui-même... Quand vous regardez la vie sous cet angle-là, tous les personnages qui vous entourent vous apparaissent comme ceux-ci, » et il montrait une tapisserie qui drapait le mur au-dessus de leurs têtes : « ce n'est que cela le monde, une occasion de suspendre dans notre pensée des tapisseries bariolées, avec une admiration toujours renouvelée pour ce vaste métier de la nature qui ne finit jamais d'en tisser de plus curieuses les unes que les autres... Et voilà mon cours fini, que vous êtes trop gentille d'avoir écouté sans me bâiller au nez... »
— ce Tout cela est bel et bon, » répondit Aiba très sérieusement. Elle s'était comme suspendue aux
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lèvres de Dorsenne, pendant qu'il parlait, avec ce goût instinctif pour les idées de cet ordre qui prouvait, mieux que les racontars du monde, sa véritable origine, a Mais vous ne tenez pas compte de la douleur. Voilà ce que l'on ne peut pas regarder comme une tapisserie cependant, comme un tableau, comme une chose, c'est la créature qui n'a pas demandé à vivre et qui souffre. Vous qui avez du cœur, que devient votre théorie, quand vous voyez pleurer?...»
— ce Mais qui donc a envie de pleurer ici? » reprit l'écrivain, ce Ce n'est pais Hafner, puisqu'un prince va être son gendre. Ce n'est pas ce prince, puisqu'un baron dix fois millionnaire va devenir son beau-père. Ce n'est pas Fanny, puisqu'elle croit comme on ne croit plus et qu'elle vient d'être baptisée... y> Et d'une voix caressante : ce II n'y a que vous, petite comtesse, » ajouta-t-il, ce qui jouez à ce jeu dangereux de verser pour les autres les larmes qu'ils verseraient, s'ils sentaient des malheurs qu'ils ne sentent pas. »
— ce C'est que je prévois le jour où Fanny le sentira, $on malheur, » répondit la jeune fille, ce Je ne sais pas quand elle jugera son père, mais qu'elle conàmence déjk à juger Ardea, hélas! j'en suis trop sûre... Observez-la en ce moment, je vous prie. »
Dorsenne regarda en effet du côté des deux fiancés. Fanny écoutait parler le prince, mais avec un passage de souffrance sur son beau visage, d'une ligne si pure que la noblesse en était idéale. Lui, riait du rire d'un causeur en train de raconter une
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anecdote qu'il juge très spirituelle et qui froisse une corde de délicatesse chez la personne à laquelle il s'adresse sans s'en douter ou s'en soucier. Ce n'était déjà plus le couple qui dans les premiers jours des fiançailles avait donné à Julien le sentiment d'une illusion complète chez la jeune fille sur son futur mari :
— ce Vous avez raison, contessina, » dit-il, ce la décristallisation a commencé. C'est un peu tôt. »
— « Oui, c'est un peu tôt, » répondit Alba, « et pourtant c'est trop tard. Croiriez-vous qu'il y a des moments où je me demande s'il ne serait pas de mon devoir de lui dire la vérité sur son mariage, telle que je la sais, avec l'histoire de l'homme de paille, de la vente forcée et du marchandage d'Ardea ? »
— oc Vous ne le ferez pas, » dit Dorsenne. « Et d'ailleurs, pourquoi? Celui-ci ou un autre, l'homme qui l'épousera n'en voudra qu'à son argent, soyez tranquille. Il faut bien que les millions se paient ici-bas, et c'est une de leurs rançons... Mais je vais vous faire gronder par votre mère, car je vous accapare, et j'ai encore moi-même la corvée de deux visites ce soir... y>
— ce Hé bien! Remettez-les, » dit Alba, chez qui le sérieux presque tragique de tout à l'heure céda soudain la place à la mutinerie, a je vous le demande, ne partez pas!... »
— ce II le faut, » reprit Julien, « c'est le dernier mercredi de la vieille duchesse Pietrapertosa d'abord, et après les récentes gentillesses de son petit-fils... »
— OC Elle est si laide, » dit Alba, ce vous n'allez pas me sacrifier à elle?... »
— « Et puis j'ai ma compatriote qui s'en va demain, et dont je dois prendre congé ce soir, M°**de Sauve, avec qui vous m'avez rencontré au musée du Capitole... Vous ne direz pas qu'elle est trop laide, celle-là?... »
— « Oui, » dit Alba qui déjà était redevenue rêveuse, «elle est bien jolie...» Elle eut une nouvelle prière sur les lèvres qu'elle ne formula pas. Puis, avec un regard suppliant : ce Revenez du moins. Promettez-moi que vous reviendrez après vos deux courses. Vous aurez bien fini en une heure et demie. Il ne sera pas minuit... Vous savez que l'on ne s'en va jamais avant une heure et quelquefois deux... Vous reviendrez?... »
— ce Si c'est possible, oui. Mais en tout cas à demain, à l'atelier, pour voir le portrait. »
— a Alors, adieu, » fit la jeune fille d'une voix étouffée*
LBA Sténo l'avait prononcé, cet adieu, avec un accent si particulier que Dor- ,4^^^ senne en était encore tout troublé, tandis qu'il descendait l'escalier cinq minutes plus tard. Il se disait à lui-même : ce Prenez garde à vous, maître Julien... Elle était vraiment trop jolie ce soir, avec ses épaules un peu maigres dans le frisson de son corsage blanc, avec son teint pâle, avec sa bouche rouge et ses yeux clairs, trop jolie et trop troublante!... Encore quelques conversations de ce genre et nous serons tout près de la Sottise... » C'était sa manière peu révérencieuse de désigner le mariage, ce et cela, non, non, non... Rappelonsnous la devise de la bague... » Et il pressa sur sa bouche le saphir d'un large anneau qu'il portait au petit doigt. Il y avait fait graver les cinq lettres
éM» H, U, V. T. Ce n'étaient pas d'amoureuses initiales, comme la jalousie d'Alba l'eût certainement supposé, si la pauvre enfant avait pu examiner cet étrange talisman de célibat. Dans un des accès d'enfantillage qui le prenaient quelquefois, cet artiste singulier avait voulu donner comme devise à sa vie une formule célèbre de l'Ecriture appliquée au plus inconstant et au plus systématique à la fois des bohémianismes : <5^emoria hospitis unius diei prœtereuntis. Le souvenir d'un hôte d'un jour et qui passe, — voilà ce que signifiait l'inscription de la bague et ce qu'il rêvait de laisser après lui dans toutes les amitiés et dans tous les amours. Lui que ses rivaux accusaient d'être fat, il l'était si peu, qu'il oubliait de se demander, en sortant de la villa Sténo par la belle nuit de mai, quelle impression il avait faite ce soir encore sur la jeune fille. Il avait pourtant parlé de jeu dangereux et il ne voyait pas que s'il risquait à celui-là son indépendance de garçon, Alba risquait, elle, tout son cœur, — un cœur si malade que c'était pitié de s'en amuser. Hélas! L'œuvre de séduction entreprise avec une volontaire inconscience par cet homme si insensible à la fois et si curieux de sentir sentir, était déjà plus d'à moitié accomplie. L'âme de proie avait déjà lié la pauvre petite âme, comme l'araignée lie un insecte ailé qui s'est pris dans sa toile, d'un fil où la bestiole palpite sans pouvoir le briser. Quand Dorsenne eut quitté le salon, la contessina éprouva une fois de plus, malgré les nombreuses personnes
qui le remplissaient de mouvement, cette froide impression de solitude qu'elle avait toujours après des causerie^ pareilles. Julien était le seul être aj monde capable de suspendre en elle pendant quelques minutes, par la magie de sa présence, le martyre de l'idée fixe dont elle était dévorée. Il était beau. Il était célèbre. Il avait l'art de toujours lui parler comme s'il comprenait ses peines intimes, sans presque jamais lui faire mal par excès de lucidité. Il venait de joindre au prestige de son espri: et de sa renommée, celui d'une bravoure romanesque dans son extraordinaire duel avec Boleslas Gorka. Enfin, et c'était un élément d'intérêt dont l'écrivain était du moins innocent, la raillerie habituelle de sa parole contrastait trop avec le pathétique subtil de ses livres pour qu'il ne donnât pas à la malheureuse enfant l'idée qu'il cachait, lui aussi, de douloureux secrets sous un masque de scepticisme. Un seul de ces motifs aurait suffi pour qu'une autre mère interdît absolument à sa fille toute familiarité avec un personnage si capable de troubler une imagination de vingt ans. Mais la comtesse pensait d'autant moins à de pareilles surveillances qu'elle s'était formé, comme presque tous les parents, une conviction sur le caractère d'Alba: a Celui qui lui donnera de l'enthousiasme, » disaitelle en riant, « n'est pas né encore... » La nature de la contessina était trop différente de la sienne pour qu'elle comprît ce cœur, d'autant moins ouvert qu'il était plus ému, au lieu qu'émotion était
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COMMUNE MISÈRE ^Sf
synonyme d'expansion chez l'opulente et spontanée Vénitienne. Ce soir encore, elle n'avait même pas remarqué la rêverie d'AIba, une fois Dorsenne parti, et il fallut que Hafner lui en fît l'observation. Pour le rusé baron, si le romancier s'occupait de la jeune fille, c'était certainement dans le but de capter une dot considérable pour n'importe qui, en particulier pour un bourgeois français seulement à son aise. Les vingt-cinq mille francs de rente de Julien, c'était l'indépendance. Les deux cent cinquante mille qu'aurait Alba à la mort de sa mère, c'était la très grande fortune. Aussi Hafner crut-il mériter une fois de plus son surnom de ce vieil ami » en prenant M"^^ Sténo à part pour lui dire :
— ce Ne trouvez-vous pas qu'Alba est un peu étrange depuis quelques jours?... »
— ce Elle l'a toujours été, » répondit la comtesse. «C'est la jeunesse d'aujourd'hui, qui n'a plus rien de jeune. »
-^- « Ne croyez-vous pas, » insista le baron, « qu'il y aurait peut-être une autre cause à cette tristesse, quelque intérêt trop vif pour quelqu'un, par exemple ? »
— ce Mba! » s'écria la mère, ce Et pour qui? »
— (( Pour Dorsenne, » reprit Hafner en baissant encore la voix; ce il vient de partir voici cinq minutes, et observez comme elle ne prend plus garde à rien ni à personne... »
— « Ah ! J'en serais trop contente, » dit M^^Steno en riant, oe II est joli garçon, il a du talent, de la
fortune. Il est le petit-neveu d'un héros, ce qui équivaut à de la vieille noblesse, avec mes idées. Mais Alba n'y songe guère. Je vous le promets. Elle me l'aurait dit d'abord, elle me dit tout. Nous sommes deux amies, presque deux camarades, et elle sait que je la laisserai absolument libre pour son mariage... Non, mon vieil ami, je connais ma fille. Ni Dorsenne ni personne ne l'intéresse, malheureusement. Elle s'amuserait au moins, au lieu que tout l'ennuie, tout l'énervé. Je crains quelquefois qu'elle ne prenne une maladie de langueur, comme sa cousine Andryana Navagero, à qui elle ressemble tant... Mais je vais la remonter. Ce ne sera pas long... »
— (( Un Dorsenne comme gendre ! » se dit Hafner en regardant la comtesse marcher vers Alba à travers les groupes épars de ses invités, et il hocha la tête en tournant ses yeux avec satisfaction du côté de son futur gendre à lui : ce Voilà ce que c'est que ne pas suivre de tout près ses enfants. On arrive à croire les connaître jusqu'à ce que quelque folie vous ouvre les yeux... Et c'est trop tard!... Enfin je l'ai avertie, et ce ne sont pas mes affaires... »
Ce profond observateur ne se doutait pas, en continuant à caresser d'un regard complaisant le groupe formé par Peppino Ardea et par Fanny, que lui-même ne connaissait pas davantage cette fiUe dont il avait fait la fiancée d'un prince Romain, pour le plus grand triomphe de ses ambitions mondaines. Parmi les hommes et les femmes réunis dans le sa-
Ion et sur la terrasse, y compris la pénétrante Lydia Maitland en quête d'une nouvelle vengeance, Alba seule soupçonnait la vérité, mais elle la soupçonnait seulement. Elle ne s'était pas trompée en croyant remarquer un début de désillusion chez sa jeune amie à laquelle, depuis le départ de Maud, elle s'attachait de plus en plus par la tendre sympathie d'une cruelle identité de destinées, et elle avait eu raison de juger que la conversation du prince déplaisait singulièrement ce soir à sa fiancée. Ce n'était cependant, cette conversation, qu'une très innocente suite de plaisanteries sur le Souverain Pontife, comme il s'en débite tous les jours à Rome dans le monde noir plus encore que dans l'autre. Alba put s'en convaincre quand, sermonnée par sa mère, elle s'approcha du couple afin de faire son métier de fille de la maison. Ardea s'amusait, rrialgré la contrariété croissante de Fanny,àlui raconter sur l'intérieur du Vatican des anecdotes plus ou moins exactes. Il s'essayait ainsi à rabattre un peu une exaltation catholique dont il prenait déjà ombrage. Son sens du ridicule et celui de son intérêt social lui faisaient comprendre quelle absurdité ce serait que de retourner en pleine coterie cléricale, après avoir pris pour femme une millionnaire convertie de la veille. Pour être juste,il convient d'ajouter que le Champagne sec delà comtesse n'était pas absolument étranger à l'obstination avec laquelle il taquinait sa fiancée sur sa naïveté religieuse. Ce n'était pas la première fois qu'il retournait à cette
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demi-ivrognerie qui avait été un des péchés mignons de sa jeunesse, moins rare dans les pays de soleil que ne se l'imagine la modestie du Nord.
— ce Vous arrivez bien, contessina, » dit-il, quand M^^*^ Sténo se fut assise sur le canapé à côté d'eux, a Votre amie est toute scandalisée d'une historiette que je viens de lui raconter... Vous savez, celle du garde noble qui utilisait le téléphone du Varican cet hiver pour donner des rendez-vous à la Giulia Rezzonico sans éveiller la jalousie de Ugolino... Mais ce n'est rien encore. J'ai failli me brouiller avec Fanny pour lui avoir révélé que le Saint-Père répétait ses bénédictions dans la chapelle Sixtine, toute vide, avec un maître de chant, comme une simple prima donna... »
— ce Je vous ai déjà dit que je ne goûtais pas ces plaisanteries, » dit Fanny avec une visible irritation, que sa patience dominait cependant; ce si vous voulez les continuer, je me lèverai et je vous laisserai causer avec Alba. »
— d Puisque vous voyez que vous la froissez, » dit cette dernière au prince, a changez de sujet. »
— ce Ah! Contessina, » répondit Peppinô en secouant la tête, a vous la soutenez déjà? Que sera-ce plus tard?... Eh bien, je fais amende honorable de mes innocentes épigrammes sur Sa Sainteté en robe de chambre. }i> Et il continua en riant : ce C'est dommage, car j'avais encore deux ou trois petits détails bien gais, notamment une histoire d'un coffre plein de pièces d'or, qu'un fidèle avait légué au
pape. Et ce pauvre cher homme était en train de les compter quand le coffre glissa, et voilà tout le trésor par terre, et le pape et un Cardinal à quatre pattes qui courent après les napoléons, quand il entre un domestique... Tableau!... Je vous jure que l'autre, le bon Pie IX, était le premier à rire avec nous de tous les potins vaticanesques. Celui-ci n'est pas autant alla mano. Mais c'est un saint homme tout de même. Ne croyez pas que je ne lui rende pas justice. Seulement ce saint homme est un homme, et même un vieux bon homme. Voilà ce que vous ne voulez pas voir... »
— « Où vas-tu? » dit Alba à Fanny qui s'était levée comme elle en avait menacé Ardea.
— ce Causer avec mon père à qui j'ai deux mots à dire... »
— c( Je vous avais bien prévenu de changer de sujet, » reprit Alba quand le prince et elle furent seuls l'un en face de l'autre. Ardea, un peu penaud, haussa les épaules avec un joli rire :
— « Vous avouerez que c'est assez piquant, cette situation-là, petite comtesse... Vous verrez qu'elle me défendra d'aller au Quirinal... Il ne manquerait plus qu'une chose, c'est que le père Hafner se découvrît lui aussi des scrupules religieux qui l'empêchassent de saluer le roi... Mais il faut apaiser Fanny!... y>
— « Mon Dieu ! » se dit Alba en voyant se lever à son tour le jeune homme. « Je crois qu'il est un peu ivre. Quelle pitié!... »
Même s'il n'eût pas dégusté quelques verres de trop d'un Extra dry monopole de marque renommée, le très moderne héritier du successeur de Sixte- Quint n'aurait pas pris au sérieux l'indignation catholique de sa fiancée. Sans connaître le machiavélisme du plan par lequel le baron Justus s'était servi du sieur Noé Ancona, un des pires agents d'affaires de Rome, pour l'acculer à ce mariage, il ne se faisait aucune illusion sur le caractère tout mercantile de cette alliance. Ajoutons, pour la décharge ou la condamnation de cet aimable scep tique, — c'est une question de point de vue, — qu'il n'y attachait pas grande importance. S'il était fier de son nom par instinct, il avait assez de sens positif pour considérer que la noblesse sans privilèges est une valeur très douteuse, et il avait le sentiment que, dans cette affaire de son mariage, c'«était lui qui jouait le rôle de l'exploiteur vis-à-vis du financier. L'évident respect dont Hafner entourait le blason des Castagna paraissait de l'excellente comédie au descendant de cette noble famille, et le snobisme clérical de la néophyte Fanny achevait de le rendre très joyeux. Peut-être y avait-il là un détour très particulier de cet orgueil nobiliaire qui se manifeste de mille façons. Le mépris où un grand seigneur tient la distinction toute nominale que vous admirez tant chez lui est une de ces façons-là. A coup sûr le prince y voyait très juste avec le baron et il s'abusait cruellement à l'égard de Fanny. Mais où eût-il recueilli des documents pour com-
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prendre bien la nature de la jeune fille et son histoire religieuse, qui vaudrait la peine d'être racontée, au moins dans ses grandes lignes, même si elle n'avait pas été mêlée d'une façon étroite au dénouement tragique du drame engagé dans le cœur de la pauvre Alba? Une conversion sincère n'estcUe pas le plus passionnant des problèmes moraux? D'ailleurs ni la petite scène de cette soirée ni celles qui suivirent ne seraient intelligibles sans cette courte analyse qu'un Romain tel qu'Ardea était plus incapable qu'un autre de seulement soupçonner. La question religieuse avait toujours été mêlée de trop près pour lui à des affaires locales, voire municipales, et à la politique quotidienne du pays. Il n'aurait pas manqué, en passant devant les confessionnaux de Saint-Pierre, de s'agenouiller pour tendre sa tête à l'un des prêtres et recevoir avec un coup de baguette sur les cheveux la rémission de ses péchés véniels. Il était de bonne foi pourtant en considérant le Saint-Père, comme la noblesse de la Ville Éternelle a toujours fait, avec une ironie qui n'excluait pas la vénération. Mai's pour Fanny, qui, la veille, avait reçu la communion du pape luintiêine, le contraste était trop fort entre cette émotion sacrée et le ton badin d'Ardea. Tous ceux qui ont eu la fortune d'entendre Léon XIII célébrer une de ses messes privées, savent combien la transfiguration du Pontife par la ferveur du sacrifice est un spectacle de magnificence plus étonnant que les pompes de la Sixtine. Cette voix profonde et qui
ne laisse pas comber une syllabe des prières sans la soutenir, sans la pénétrer d'âme, — ce corps consumé où il reste juste assez de matière pour suffire au feu invincible de la pensée, — ce geste, si simple et si grand, d'une bénédiction qui, par delà les quelques dévots agenouillés dans l'étroite chapelle, descend sur toute la chrétienté, — ces yeux du successeur de saint Pierre si emplis de clarté qu'ils montrent comme un reflet du ciel contemplé par avance, — toute cette poésie reste inoubliable, même pour le témoin qui ne croit pas entièrement, s'il a gardé le pouvoir de tressaillir au contact des grandes choses de l'âme. Mais pour une fille de l'âge de Fanny, baptisée de la veille, vraiment croyante, et qui communiait pour la première fois, quelle minute que celle où le vieux Pontife avait prononcé les admirables paroles : « ... Corpus Vomini 5^sirL.. » et où de sa vénérable et pâle main presque diaphane, il lui avait donné l'hosrie!... Fallait-il que la finesse de Peppino Ardea fut celle d'un maquignon de club, étranger à toute intelligence de la vie morale, pour qu'il ne se rendît pas compte que laisser tomber la moindre raillerie sur une pareille impression c'était commettre une faute irréparable! Ec songer qu'il s'était cru habile en se prémunissanr contre ce qu'il qualifiait d'attitude puérile et, pour un peu, de cabotinage !
Comme presque toutes les révolutions de cet ordre, le travail de christianisme accompli depuis
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des années dans Fanny avait eu pour principe un exemple. Le véritable instrument de propagande, ce n'est ni la doctrine, ni le raisonnement, c'est le contact d'une âme avec une autre. La foi ne s'enseigne ni ne s'impose, elle se communique par une vertu de réversibilité et de contagion qui en montre bien l'essence mystérieuse et humainement indéfinissable. Fanny, très jeune, — elle ayait alors dixsept ans, — orpheline de mère et très abandonnée moralement quoique très comblée matériellement par son père, s'était liée d'une amitié très vive avec une demoiselle de Sallach, la fille d'un des plus grands seigneurs de Styrie, poitrinaire et venue à ^ Rome pour y mourir. Le baron avait favorisé cette liaison par vanité, sans se rendre compte, lui non plus, de l'influence à laquelle il soumettait son enfant. Mathilde de Sallach était en effet une de ces créatures presque surnaturelles par la délicatesse de leur piété, et si fervente qu'elle eut bien vite acquis sur une amie aux convictions flottantes un empire d'idées presque absolu. Le masque de Fanny ne mentait pas. Elle avait pris, de l'hérédité un peu confuse qui faisait d'elle et de son père des êtres si complexes, seulement l'élément Israélite. Or, ce qui distingue l'âme Juive plus que tous les autres caractères critiqués ou vantés par les adversaires ou les partisans de cette invincible race, c'est une force singulière dans l'embrassement de ce qu'elle veut et une violence dans le désir qui ne se lasse et ne recule jamais. Appliquées à la vie des affaires, ces
énergies créent les fortunes que Ton sait. Appliquées aux triomphes sociaux, elles exécutent ces étonnants tours de force mondains par lesquels un Hafner arrive, dix ans après un scandaleux procès, à marier sa fille dans la première noblesse d'Europe sans que cette alliance fasse trop crier. Tournées vers les choses d'en haut, ces mêmes énergies s'exaltent jusqu'à produire de véritables miracles moraux, comme fut cette illumination subite du père Ratisbonne dans une des chapelles de Saint- André lors des préparatifs des obsèques de M. de la Ferronays. Quand Fanny eut lu avec W^^ de Sallach le o^ouveau Testament d'abord, puis Y Imitation, puis la Vie T)évote, puis les zMéditations sur V Évangile,
elle se donna aux idées qui font la moelle de ces
beaux livres avec cette même intense absorption de tout son être que son implacable père avait apportée à ses affaires. Elle eut soif et faim du catholicisme, comme il avait eu, comme il avait soif et faim de millions et de titres. La mort de Mathilde, qui fut un de ces spectacles sublimes que donne l'agonie des vrais croyants, acheva de déterminer sa foi. Elle vit la malade recevoir les sacrements, et l'ineffable joie du salut sur ce visage d'une agonisante de vingt ans, illuminée par l'extase. Elle l'entendit qui lui disait avec un sourire d'une ineffable certitude :
— « Je vais te demander à Notre-Seigneur Jésus- Christ... »
Comment eût-elle résisté à un pareil cri et à une pareille vision? Aussi le lendemain même de cette
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mort implorait-elle de son père la permission d'être baptisée, ce qui lui valut du baron une réplique trop significative pour n'être pas rapportée ici :
— (( Sans doute, » lui avait répondu cet homme étonnant qui portait à la place du cœur une cote de Bourse oîi tout était tarifé, même Dieu, ce sans doute je suis touché, très touché et très heureux, de voir que les choses religieuses te préoccupent à ce degré. La religion est utile, très utile, je dirai même plus, indispensable. Pour le peuple, c'est un frein nécessaire, et pour nous autres, cela va avec un certain rang, un certain milieu, une certaine tenue... J'ajoute qu'une personne appelée comme toi à vivre en Autriche et en Italie doit être catholique... Il faut penser cependant au cas où tu épouserais quelqu'un d'un autre culte... Ne te récrie pas. Je suis ton père. Je dois tout prévoir. Tu sais que tu ne te marieras que selon ton cœur. Attends donc qu^il ait parlé pour régler cette question... Si tu aimes un catholique, tu auras là une occasion de faire à ton fiancé, en adoptant sa foi, une gracieuseté à laquelle il sera très sensible... Je ne t'empêche pas d'ici là de suivre les cérémonies qui te plaisent. Celles de la liturgie romaine comptent, assurément, parmi les plus belles, et, moi-même, îl m'est arrivé autrefois d'entrer à Saint-Pierre, au temps du gouvernement pontifical. Ce goût, cette magnificence, ces chants, tout cela m'a remué... Seulement pour prendre un parti définitif, irréparable, je te le répète, tu dois attendre. Ton état ac-
tuel de protestante a cette grande supériorité d'être plus neutre, moins défini... »
Quelles phrases à écouter pour un cœur déjà touché de Tattrait de la grâce et par la nostalgie de la vie éternelle! Mais ce cœur était celui d'une jeune fille très pure et très tendre. Juger son père lui était impossible, et l'effroyable positivisme du baron l'avait consternée sans qu'elle en conclût rien, sinon qu'il fallait obéir à son ordre et prier pour qu'il fût éclairé. Elle avait donc attendu en espérant, soutenue et dirigée dans cette attente par le cardinal Guérillot, qui devait plus tard la bapriser et lui obtenir cette faveur d'approcher pour la première fois de la sainte table à la messe du pape. Ce prélat, une des plus hautes figures dont se soit enorgueilli l'épiscopat français depuis monseigneur Pie, était un de ces grands Chrétiens pour qui la main de Dieu est aussi visible dans la direction des choses humaines, qu'elle reste invisible aux âmes de doute. Quand Fanny, déjà dévouée depuis longtemps à ses charités, lui avait confié les graves troubles de sa conscience et le désaccord survenu enti:e elle et son père sur ce point si essentiel de son baptême, le cardinal lui avait répondu : « Ayez confiance. en Dieu. Il vous donnera un signe quand ce sera votre heure... » Et il avait prononcé cette parole avec un accent dont la conviction avait pénétré la leune hlle d une certitude qui ne l'avait point quittée. Plus de deux années avaient passé dans cette espérance. Ce fait ne paraîtra pas surprenant aux personnes
qui connaissent les mirages intimes dont la foi est coutumière. Il faut ajouter que le contraste était trop fort entre le décor extérieur où se mouvait la vie de cette enfant gâtée et cette disposition particulière, pour qu'un autre que monseigneur Guérillot ne s'y méprît point. C'était, comme on a vu, le cas de Montfanon, et ce fut aussi le cas d'Ardea. Environnée des excessifs raffinements d'un luxe presque insolent de brutalité, obligée non seulement de participer à ce luxe, mais de le diriger, puisqu'elle présidait aux fastueux dîners de son père, toujours parée comme une poupée de la mode, Fanny figurait l'image même de la frivolité mondaine, pour qui la voyait passer au Pincio ou à la villa Pamphilj, dans une voiture traînée par des chevaux dont le moindre valait dix mille francs. Hafner, qui était vaniteux comme on est débauché, joueur ou avare, avec passion, voulait que sa fille tînt à Rome le sceptre incontesté de l'élégance. Qui donc eût deviné que cette élégante jeune fille, au profil si pâle et si pur, se prêtait à cette volonté du baron par esprit de sacrifice, d'obéissance, et presque d'humilité? Qui donc eût soupçonné qu'à travers le va-et-vient d'une existence toute en sorties et en réceptions, elle s'endormait chaque soir et qu'elle se réveillait chaque matin sur l'attente d'un véritable miracle, de ce signe annoncé par monseigneur Guérillot? Comment un étranger, même exempt des préjugés qui aveuglaient l'irritable marquis, eût-il admis que cette rencontre avec un Peppino
Ardea pût être interprétée par cette âme mystique dans ce sens miraculeux? Oui, cette ruine de l'héritier du pape Urbain VII, victime de spéculations inintelligentes, le désastre mérité de ce viveur présomptueux, étourdi et avide, ses entreprises insensées, ses emprunts absurdes, sa vente forcée, tous les épisodes, petits ou grands, de cette banale et triste histoire avaient été présentés par le baron à sa fille sous un jour de martyre, sans qu'elle songeât à s'en défier. Elle avait reconnu un dessein providentiel dans l'abominable intrigue qui allait consommer, aux dépens de son bonheur, les basses convoitises aristocratiques du pirate de Bourse dont elle portait le nom, et redorer avec des millions volés les châtaignes symboliques étalées sur le blason des Ardea! Cette occasion de son baptême lui était apparue comme le résultat des prières faites là-haut par l'ange de piété qui lui avait laissé dans son agonie cette promesse de la sauver, et, voici qui paraîtra plus invraisemblable encore et qui est trop vrai pourtant, le cardinal Guérillot partageait ses illusions ! Malgré ses soixante-dix ans, malgré l'expérience de la confession, malgré celle, plus désenchantante, de la lutte soutenue contre la' franc-maçonnerie de son diocèse français, qui avait causé son exil à Rome, le saint vieillard apercevait le mariage de Fanny sous ce même angle de surnaturel. Beaucoup de prêtres sont ainsi, capables d'une naïveté qui, en dernière analyse, se trouve souvent avoir eu raison. Mais sur le moment, l'antithèse
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entre la réalité constatable et ce qu'ils en pensent constitue une ironie presque folle. Quand il eut baptisé Fanny, l'ancien évêque de Clermont se sentit saisi d'une joie si profonde qu'il dit à la chère enfant, avec le détour d'une citation, pour lui exprimer plus délicatement le tendre respect de son amitié :
— ce Je peux maintenant parler comme Sainte Monique, après le baptême de Saint Augustin : Cur hic sim nescio, Jam consumptâ spe hujus sœculL Je ne sais pourquoi je reste ici-bas. Tout mon espoir du siècle est consommé... Et je peux encore ajouter comme elle : la seule chose qui me faisait désirer de demeurer encore un peu dans la vie, c'était de vous voir catholique avant de mourir. Le voyageur attardé n'a plus qu'à partir. Il a cueilli la dernière et la plus belle fleur... »
Noble et confiant apôtre qui devait en effet s'en aller si peu de temps après, en méritant que Ton dît de lui ce que l'évêque africain dit encore de sa mère : o: Cette âme religieuse fut enfin déliée de son corps... » il ne se doutait pas qu'il allait la payer tout de suite bien cher, — cette dernière réalisation de son dernier vœu ! Il ne prévoyait pas que celle qu'il appelait ingénument sa plus belle fleur, allait lui devenir. le principe d'une très cruelle tristesse. Pauvre grand cardinal! Ce fut la dernière épreuve de sa vie, la suprême goutte amère du calice, que d'assister au désenchantement qui suivit de si près chez sa douce néophyte l'ivresse de la première initiation! A qui, sinon à lui, serait-elle venue demander
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conseil, dans les doutes torturants qu'elle commença d'avoir tout de suite sur ses sentiments à l'égard de son fiancé ? C'est ainsi qu'au lendemain du soir où l'imprudent Ardea l'avait plaisantée avec tant de mesquine insistance sur un sujet pour elle sacré, elle sonnait à la porte de l'appartement que monseigneur Guérillot occupait dans la vaste maison de la rue des Quatre-Fontaines, où se trouve la procure de Saint-Sulpice. Il ne s'agissait pas pour elle d'incriminer le plus ou moins d'esprit de ces plaisanteries, ni de raconter ses humiliantes observations sur le peu de sobriété du prince. Non. Elle voulait éclairer sa conscience sur qui pesait une ombre douloureuse. Elle avait cru, au premier moment de ses fiançailles, aimer Ardea d'amour, tant l'émotion de sa vie religieuse enfin délivrée lui avait donné de reconnaissance pour celui qui n'était pourtant que le prétexte de cet affranchissement. Elle tremblait aujourd'hui, non seulement de ne plus l'aimer, mais de le haïr, et surtout elle se sentait en proie à cène répugnance pour les inutiles soucis du monde, à cette lassitude des passagères espérances, à cette nostalgie du repos en Dieu, indices indéniables des vraies vocations. A l'idée qu'elle pourrait un jour, si elle survivait à son père et si elle restait libre, se retirer parmi les Dames du Cénacle, elle éprouvait contre son si prochain mariage une révolte intérieure, qu'augmentait encore l'évidence du triste caractère de son fiatur mari. Avait-elle le droit de s'engager dans des liens iridénouables avec de pa-
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reilles dispositions? Serait-il loyal de rompre, sans faits nouveaux, ces fiançailles qui avaient été entre elle et son père la condition de son baptême ? Elle en était déjà là, après si peu de jours! Et sa plainte s'était faite plus gémissante au lendemain de cette soirée où elle avait été plus blessée :
— « Il vous est permis de vous retirer, » répondit monseigneur Guérillot, oc mais il ne vous est pas permis de manquer de charité dans votre jugement... »
Il y avait dans Fanny trop de sincérité, sa foi était trop simple et trop profonde pour qu'elle ne prît pas ce conseil au pied de la lettre, et elle s'y conforma aussitôt en paroles comme en intention. Car devant faire une promenade dans l'après-midi avec Alba, elle mit ses soins les plus empressés à détruire la trace que la petite scène de la veille avait pu laisser dans l'esprit de son amie. Son effort alla plus loin. Elle voulut demander pardon à son fiancé. . . Pardon! Et de quoi? D'avoir été froissée par lui, atteinte au plus vif de sa sensibilité. Rien qu'à la manière dont fut accueillie l'une et l'autre démarche, elle éprouva combien cette charité du jugement, recommandée par le pieux cardinal, est une vertu difficile. Elle exige une discipline de tout le cœur, peut-être inconciliable avec la lucidité de l'intelligence. Alba regarda son amie d'un regard rempli d'un étonnement presque douloureux, et elle l'embrassa en lui disant, — elles se tutoyaient depuis la cérémonie du baptême :
— ce Peppino n'est pas digne de seulement baiser
la poussière où tu marches, voilà mon opinion, et s'il n'emploie pas toute sa vie à essayer de te mériter, ce sera un bien grand coupable et un bien grand sot... »
Quant au prince lui-même, les "mouvements d'âme qui dictaient à sa fiancée des paroles d'excuse quand il avait tous les torts, lui étaient aussi profondément inintelligibles qu'ils l'eussent été à Hafner. Il pensa que ce dernier avait sermonné la jeune fille, et il s'applaudit d'avoir coupé court tout de suite à cette petite comédie de cléricalisme outré.
— ce Laissons cela, » fit-il avec condescendance, a c'est moi qui vous ai manqué dans la forme. Car pour le fond, vous savez que vous me trouverez toujours respectueux de ce que les miens ont toujours respecté. Mais les temps ont marché, et de certains fanatismes ne sont plus de mise, même avec notre nom. Voilà tout ce que j'avais voulu vous dire d'une manière que vous n'avez pas eu tort de blâmer. »
Et il baisa galamment la petite main de Fanny, sans deviner qu'il venait de redoubler la mélancolie de cette trop généreuse enfant. Le désaccord continuait d'être excessif entre l'univers d'idées où elle se mouvait et celui où respirait le viveur ruiné. Comme disent avec tant de profondeur les mystiques, ils n'étaient pas du même ciel. Ou plutôt, car ce mot de ciel appliqué à un personnage aussi dépourvu d'Idéal que cet aimable prince serait vraiment à en trop sourire, Ardea était, lui, tout chair et
tout sang, et M^^^ Hafner était, elle, tout esprit et tout cœur. Chaque nouveau rapport entre eux et à mesure que Peppino découvrait davantage son réel caractère, devait faire saillir ce désaccord. Ce furent donc pour Fanny, pendant les deux dernières semaines de ce beau mois de mai qui semblait envelopper de rayonnement le bonheur de ses fiançailles, une suite de petites désillusions quotidiennes, une évidence sans cesse repoussée et sans cesse imposée que ce mariage, accepté d'abord avec une si fière espérance, allait être pour elle un constant sacrifice. Cependant cette mise à nu de plus en plus lucide de la misère morale et sentimentale de son fiancé n'eût pas suflî à déterminer chez elle une volonté de rupture. Que Peppino, élevé dans Foisiveté, corrompu par le double orgueil de la naissance et de la fortune, fut à vingt-huit ans très frivole à la fois et très cynique, qu'il joignît la finesse d'un Italien madré à l'absolue sécheresse d'un clubman Parisien, que tous ses projets sur son futur ménage se résumassent dans une reprise plus installée de vie élégante et de vanités satisfaites, qu'il lui arrivât trop souvent de quitter la table, l'œil trop brillant, la lèvre trop humide, le rire trop gai, — c'était certes de quoi souffrir pour une jeune fille qui avait cru de bonne foi, en se fiançant, réparer une grande injustice du sort, rendre son lustre antique à une maison vénérable, sauver du désespoir un imprudent magnanime, enfin se rapprocher de Dieu à travers un amour permis. De toute cette chimère qui avait duré
quelques heures, Dieu seul restait. Il suffisait pour que la noble créature se dît : « Mon père est si heureux. Je ne lui gâterai pas ce contentement. Je ferai mon devoir vis-à-vis de mon mari. Je serai une si bonne femme que je le transformerai. Il a gardé de la religion. Il a du cœur. Ce sera mon rôle d'en faire un vrai chrétien. Et puis j'aurai mes enfants et les pauvres... » Telles étaient les rêveries que roulait sous son front si blanc parmi ses admirables cheveux noirs cette fiancée enviée dont les journaux commençaient à décrire les robes déjà préparées, pour qui travaillait un peuple de couturières, de lingères, de modistes, de joailliers, qui aurait sur son contrat les mêmes signatures qu'une princesse du sang, qui allait être princesse elle-même et affiliée à l'une des plus glorieuses aristocraties du monde. Telles étaient les pensées qu'elle promènerait sans doute toute sa vie dans le jardin du palais Castagna, qui allait être le sien, — ce jardin historique, dans lequel on entretient encore une allée de poiriers, à la place où Sixte-Quint tout près de mourir ramassa un fruit. Il le goûta et il dit au cardinal Castagna, en jouant sur leurs deux noms, — lui-même s'appelait Peretti : — ce Les poires sont gâtées. Les Romains en ont assez. Ils mangeront bientôt des châtaignes. » Cette anecdote de famille, qui ne prouve pas, entre parenthèse, un tour d'esprit à la Rivarol chez le plus grand pape de la fin du xvi® siècle, enchantait JustusHafner. Elle lui paraissait empreinte du plus délicieux humour. Il ne se lassait pas de la raconter à ses
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collègues du cercle, à ses fournisseurs, à n'importe qui, sans se ressouvenir qu'il en avait déjà, deux jours auparavant, assassiné son interlocuteur. Il en oubliait même de se défier de l'ironie de Dorsenne.
— a il s'imite par trop lui-même, » disait ce dernier à Alba en riant, par une des soirées de la fin du mois, c( je l'ai rencontré ce matin dans le Corso; et j'ai eu ma troisième édiaon de la mauvaise plaisanterie du vaudevilliste papal sur les poires et les châtaignes ! Et puis, comme nous faisions quelques pas ensemble, il a eu pour me montrer le palais Bonaparte, un cri sublime : a Nous avons aussi ceux-là... » — Ce qui signifiait qu'un petit-neveu de l'empereur a épousé une petite-cousine de Peppino... Il se croit parent de Napoléon, je vous le jure! Il n'en est même pas très fier. Les Bonaparte, petite musique quand il s'agit de noblesse!... J'attends le moment où il en rougira... »
— « Et moi, celui où il sera puni comme il le mérite, » répondit Alba Sténo d'une voix sombre, ce II a le triomphe trop insolent... Mais non. Tout lui réussit. S'il est vrai que sa fortune soit une immense volerie, pensez à ceux qu'il a ruinés. A quoi peuvent-ils croire devant son infâme bonheur?... »
— ce S'ils sont philosophes, » reprit Dorsenne en riant plus gaiement encore, ce ce spectacle doit les faire méditer sur le beau mot qu'a trouvé un impie de mes amis : il n'y a pas moyen de douter du doigt de Dieu, car il se l'est mis dans l'œil indiscutablement en créant le monde... Et puis, ces gens qu'il
a ruinés n'avaient qu'à ne pas jouer à la Bourse contre lui. Et d'un. Et puis y a-t-il une propriété qui n'ait pour origine le vol? Et de deux. Et puis, pourquoi voulez-vous que la Providence, qui ne s'est pas manifestée pour empêcher Jeanne d'Arc d'être brûlée vive et tant de coquins de mourir très paisiblement de leur belle mort, se mette en campagne pour punir M. Hafner d'avoir flibuste à des bourgeois égoïstes, ou à des nobles incapables, quelques millions de florins?... Mais laissons ce personnage, moitié vautour et moitié paon, pour sa charmante fille, à qui vous allez avoir un message agréable à transmettre. Vous vous rappelez un certain livre d'heures de Montluc?... »
— « Celui que votre ami Montfanoii avait acheté pour vexer la pauvre petite?... »
— ce Précisément. Le vieux ligueur l'a rendu à Ribalta, m'a dit ce dernier chez lequel j'ai passé hier. Sans doute par esprit de mortification... Je dis sans doute, car je n'ai pas pu joindre le pauvre cher homme depuis ce duel que son impatience envers Ardea et Hafner a rendu inévitable. Il est allé en retraite je ne sais combien de jours au couvent du mont Olivet, près de Sienne, où il a un ami, un certain abbé de Negro dont il parle toujours comme d'un saint. J'ai appris par Ribalta qu'il est revenu, mais invisible. J'essaierai de forcer sa porte... Enfin le volume est de nouveau dans la boutique du pétroleur de la rue Borgognona, et si M^^* Hafner le veut toujours... »
L'écrivain ne se doutait pas qu'au moment même où il s'amusait à blasphémer la grande et redoutable idée de la Providence, en digne enfant d'un siècle aveuglé de sophismes et hébété de fausses analyses, il servait lui-même d'instrument involontaire à cette justice mystérieuse toujours prête à nous atteindre dans nos criminelles victoires et à déjouer nos plus assurés calculs. Cette conversation avait eu lieu à deux heures. A quatre, Alba devait prendre Fanny pour faire ensemble quelques courses et finir l'après-midi dans le jardin de cette villa Celimontana que la nouvelle chrétienne aimait particulièrement à cause de l'allée de chênes verts à l'extrémité de laquelle se trouve une grotte décorée de cette inscription : ce Ici, saint Philippe de Neri, entouré de ses disciples, venait discourir des choses de Dieu. » Le premier soin de la contessina fut, comme il était naturel, de communiquer à son amie la nouvelle rapportée par Dorsenne et comment le livre d'heures tant désiré se trouvait être revenu dans la boutique de l'ancien garibaldien.
— « Quel bonheur! » s'écria Fanny avec une flamme de joie dans les yeux, ce Moi qui ne savais pas quel cadeau offrir à mon cher cardinal... Veux-tu que nous courions taire cet achat tout de suite?... »
— ce Le livre d'heures de Montluc? » répondit le vieux Ribalta quand les deux jeunes filles furent descendues de voiture devant son étroite boutique, plus poussiéreuse encore, plus encombrée de bro-
chures et où il se tenait avec une face encore plus maigre, plus hâve et plus rogue sous son long chapeau qu'il n'enleva pas. « Et comment savez-vous qu'il est revenu? Qui vous l'a dit? Il y a donc'des espions partout?... »
— « Mais, c'est M. Dorsenne, un des amis de M. de Montfanon, qui nous a prévenues, tout simplement, » dit Fanny de sa voix douce.
— (( Sarà, sarà^y » reprit le marchand avec son insolence habituelle, et, ouvrant le tiroir du bahut où il enfouissait lès plus disparates de ses trésors, il en tira le précieux volume qu'il tendit aux deux visiteuses sans le leur donner. Puis il entama, de sa lèvre bougonne et dégoûtée, un boniment qui reproduisait les détails donnés par Montfanon luimême, ce Ah ! C'est une pièce très authentique, une pièce unique. Il y a là une signature tronquée, mais indiscutable. Je l'ai comparée à celle qui se conserve aux archives de Sienne... C'est bien l'écriture de Montluc et voici son blason avec ses tourteaux. Voici encore les demi-lunes des Piccolomini... Il a toute une légende, ce livre d'heures. Le maréchal Ta donné, après le fameux siège, à un des membres de cette illustre famille. Et c'est pour le compte d'un des descendants que je me suis chargé de le vendre... On ne le cédera pas à moins de deux mille francs... »
— c( Quel voleur! » dit Alba en anglais à sa com-
* Ce sera ainsi. C'est possible.
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pagne. « Dorsenne m'a raconté que M. de Montfanon l'avait eu pour quatre cents... »
— « Tu en es sûre? » demanda Fanny, qui, sur une réponse affirmative, s'adressa au libraire avec la même douceur. Cependant un reproche passait dans son accent pour dire : a Deux mille francs, monsieur Ribalta? Mais c'est un prix qui n'est pas juste, puisque vous le cédiez à M. de Montfanon pour le cinquième de cette somme... »
— « Alors je suis un menteur et un voleur, » répliqua brutalement le vieillard, ce Un voleur et un menteur!» répéta-t-il. «Quatre cents francs!... Vous voudriez avoir ce livre d'heures pour quatre cents francs?... Je voudrais, moi, que M. de Montfanon fût ici pour vous dire combien je lui en ai demandé... Un voleur et un menteur!... » Il eut un rire cruel en replaçant le. livre d'heures dans le tiroir, auquel il donna un tour de clef, et, se tournant vers les deux jeunes filles, dont la fine beauté relevée par leurs fines toilettes contrastait si délicieusement avec le sordide entourage, il les enveloppa d'un regard si haineux qu'elles en eurent un petit frisson et qu'elles se serrèrent instinctivement l'une contre l'autre. Puis le libraire reprit, d'une voix plus enrouée, presque basse et coupée d'un sifflement sinistre : « Si vous voulez dépenser quatre cents francs, j'ai là un volume qui les vaut et que je me proposais de porter au palais Savorelli un de ces jours... Hé! Hé! Ce doit être un des tout derniers, car M. le baron a tout racheté. » En prononçant, en
glapissant plutôt ces paroles énigmatiques, il avait ouvert le placard qui formait le dessous du bahut et avisé sur une des planches un livre enveloppé d'un journal parmi beaucoup d'autres, preuve qu'il savait s'y reconnaître bien vite dans l'apparent désordre de sa boutique. Il déplia ce journal, et serrant le volume de son énorme main aux ongles noircis, il découvrit le titre aux deux jeunes filles : a Hafher et sa bande, — Quelques réflexions sur un acquittement scandaleux, par un actionnaire, » C'était un pamphlet, aujourd'hui oublié, mais qui fit quelque bruit à l'époque dans les cercles financiers de Paris, de Londres et de Berlin, ayant été imprimé à la fois en trois langues : en français, en allemand et en anglais, au lendemain du retentissant procès du Crédit oiustro'Valmate, Pour être juste, même envers un homme très injuste, il convient d'ajouter que cet opuscule fourmillait d'inexactitudes, comme la plupart des ouvrages de ce genre. Les seules pages vraiment terribles, parce qu'elles étaient indiscutables comme un fait, reproduisaient in extenso le compte rendu du procès lui-même et l'arrêt avec ses considérants aussi honteux pour Hafner qu'une condamnation : « Vu la limite indécise qui sépare ici la mauvaise administration de la fraude... » telle était la plus douce des phrases qui motivaient un acquittement si scandaleux, en effet, que le baron passait pour avoir dépensé des sommes énormes afin d'en modifier la teneur, sans y réussir. C'était bien làdessus qu'avait compté l'auteur de la brochure qui
était venu, son pamphlet rédigé, en offrir un exemplaire à l'intéressé en lui proposant de lui vendre toute l'édition en bloc.
— ce Pourquoi voulez-vous, » avait simplement répondu Hafner, «c que je paie quarante mille francs cinq cents exemplaires qu'une agence de librairie me procurera dans deux ans à cinquante kreutzers l'un dans l'autre?... »
De fait, il avait patiemment racheté et détruit le plus grand nombre des volumes, et auprès de qui les autres lui eussent-ils fait du tort? Ce profond réaliste savait trop bien l'opinion que professaient à son égard les consciences scrupuleuses. Mais il en méprisait la niaiserie comme il méprisait la lâcheté des autres. Il savait aussi que la lettre imprimée n'a aucune valeur, passé le premier instant de surprise, même quand les révélations qu'elle apporte sont exactes. Les journaux ne se sontrils pas chargés, par iabondance des calomnies qu'ils accueillent, de rendre inoffensives jusqu'aux plus indiscutables vér.rés? Aussi Ribalta s'abusait-il, en conservant avec un tel soin cet inutile outil de chantage, comme il s'abusait en croyant que la pauvre Fanny était trop initiée aux affaires de son père pour ne pas connaître l'existence de l'injurieux pamphlet. Il eût d'ailleurs su la vérité, c'est-à-dire dans quelle ignorance absolue se trouvait M^^^ Hafner sur la réputation du baron, qu'il lui eût encore montré le redoutable volume. Il y avait, dans cet homme de révolution qui achevait, parmi les bouquins de cette misérable bou-
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tique, son impuissante existence, un fond terrible de cruauté envieuse. Y a-t-il jamais autre chose dans rame des fauteurs de sanglantes revendications sociales? Ses petits yeux marrons clignaient d'une joie véritablement féroce, tandis qu'il tendait le volume sans le lâcher et qu'il répétait :
— « Il les vaut, celui-là, les quatre cents francs ?...»
— « Ne regarde pas ce livre, Fanny, » dit vivement Alba, après avoir lu le titre de l'ouvrage et en employant de nouveau l'anglais, « c'est une de ces vilenies dont il ne faut même pas souiller sa pensée. » Elle s'était mise entre son amie et le marchand, tout en parlant, et elle continua, sublime d'indignation et de dégoût : « Vous pouvez garder ce livre, monsieur, puisque vous vous faites le complice de ceux qui l'ont écrit, en spéculant sur la peur que vous croyez qu'il inspire. M^^^ Hafner le connaît depuis longtemps, et ni elle ni son père n'en donneraient un centime... ^
— ce Allons! tant mieux, tant mieux, » fit Ribalta en repliant son Volume, « dites toujours à monsieur votre père que je le tiens à sa disposition... »
— ce Ah ! Le misérable ! » dit Alba quand Fanny et elle furent sorties de la boutique et remontées en voiture, oc Oser te montrer ce livre, à toi! Et il n'y a pas de tribunaux pour poursuivre des actions pareilles! »
— ce Tu as vu, 3> répondit Fanny, « j'ai été si saisie que je n'ai pas pu articuler un mot... Que cet homme m'offrît cet infâme ouvrage, c'était bien
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triste. Mais c'est un pauvre homme et qui a besoin d'argent sans doute. Seulement qu'il se soit trouvé quelqu'un pour l'écrire contre mon père, voilà qui est trop horrible!... Mon père? Tu ne peux pas savoir sa délicatesse en affaires. C'est l'honneur de sa profession. Il n'y a pas un souverain en Europe qui ne lui ait rendu témoignage. Tu as vu toutes ses croix? Quand il a eu ce procès où il a dû lutter contre tous les envieux que lui avait faits sa fortune, j'étais une petite fille alors. Je me rappelle comme il était remué. Pense donc, on touchait à son nom!... Et ces lâches ont continué, même après que les juges avaient prononcé un arrêt qui glorifiait sa probité, paraît-il, une des plus éclatantes justifications d'honnête homme qu'il y ait eu... Heureusement il l'ignore... »
Cette protestation passionnée était si touchante, l'illusion où vivait la généreuse enfant était si sincère qu'Alba lui serra la main avec une tendresse plus émue encore. Elles ne continuèrent pas à parler de ce douloureux sujet, ayant retrouvé presque tout de suite, dans un des magasins de la place d'Espagne, la demoiselle de compagnie qui devait les chaperonner. Mais tous les mots, tous les gestes, tous les regards de la contessina durant la promenade furent des caresses à la peine qu'éprouvait son amie, sa sœur de destinée, — plus heureuse qu'elle puisque l'heure de la défiance n'avait même pas sonné! Quand elle se retrouva le soir avec Dorsenne qui dînait de nouveau chez M"*® Sténo, elle
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le prit à part pour lui raconter cette scène tragique et pour le questionner :
— « Vous connaissez cette brochure ? »
— c( D'aujourd'hui ! » fit l'écrivain, « Montfanon, que j'ai enfin pu joindre, vient d'acheter un des deux exemplaires que Ribalta a reçus ces temps derniers. Le vieux ligueur croit à tout, vous savez, quand il s'agit d'un Hafner... Moi je suis plus sceptique dans le mal comme dans le bien... Il n'y a que le compte rendu du procès qui m'ait produit de l'impression, car là, ce sont des réalités, et l'arrêt!... Ah! quel arrêt! Il faut avouer qu'en le lisant, on se sent heureux de n'être pas fils d'un pareil père... T>
— « Il a été acquitté pourtant ? »
— « Oui, T> répondit Dorsenne, ce mais il n'en reste pas moins avéré qu'il a ruiné des centaines et des centaines de personnes... Autant que j'ai compris cette ténébreuse histoire, il avait obtenu pour son Crédit oiustro-Dalmate une concession de chemin de fer assez importante. Il s'agissait de desservir un tas de pays en rie et en nV, lUyrie, Croatie, Dalmatie, Styrie. Comment le baron et ses amis ont porté les titres de deux cent vingt-cinq fi-ancs à cinq cents, à sept cents, à mille, je ne vous l'expliquerai pas, ni comment s'est produite la débâcle sur toute la ligne. C'est l'histoire des innombrables entreprises qui ne réussissent qu'à drainer la petite épargne au profit de quelques loups-cerviers du genre de Haftier. Car, ce qui est bien établi, c'est
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qu'il a fait lui-même la hausse et la baisse. Encore une fois ne me demandez pas le procédé... Je n'ai pas étudié la Bourse. C'est un tort de la part d'un romancier qui veut peindre le monde moderne. J'aurais dû entrer dans la coulisse pour deux ou trois mois... Tant il y a que notre ami a très certainement raflé aux gogos une somme énorme, en frisant le code de si près que pour un cheveu de plus il était pris. Le cheveu n'y était pas, ou bien messire Justus, — quelle épigramme que ce nom! — a payé pour qu'on ne l'y vît pas, et les obligataires n'ont pas pu le faire condamner... »
— « Enfin pour vous il est clair, par le compte rendu de ce procès, que c'est un voleur?» interrompit Alba.
— « Clair comme vous êtes là, contessina, » répondit Dorsenne, ce si toutefois c'est voler que de détrousser son prochain en échappant à la justice. Mais ce ne serait rien. Le coin sinistre dans cette affaire, c'est le suicide d'un certain Schrœder, un brave bourgeois de Vienne qui connaissait notre baron intimement, et qui avait mis, sur les conseils de son excellent ami, toute sa fortune, trois cent mille florins, dans cette affaire. Il les a perdus et de désespoir il s'est tué, et avec lui sa femme et leurs trois enfants. On a lu à l'audience une lettre de cet homme à Justus Hafner... Ouf! Quelle lettre!... »
— «Mon Dieu ! » dit Alba en joignant les mains, a Et Fanny aurait lu cette lettre dans ce livre... »
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— « Oui, » reprit Julien, « et tout le reste, avec preuve à l'appui. Mais rassurez-vous, elle n'aura pas le volume. Je passerai demain chez cet anarchiste de Ribalta et je rachèterai ce dernier exemplaire si Hafner ne s'en est pas occupé déjà. En temps ordinaire, il serait homme à en rire. En ce moment il y a ce mariage. Il doit redouter la presse, et tenir à supprimer tout ce qui donnerait lieu à quelque chronique sur cette page peu brillante de sa vie. La déposition du frère de ce Schrœder, je m'en souviens, est encore plus effroyable que la lettre... »
Malgré ses affectations continuelles d'ironie et malgré son parti-pris d'égotisme intellectuel, Julien était obligeant. Il n'hésitait jamais devant un service à rendre. Il n'avait pas menti à sa petite amie en lui promettant de racheter le dangereux ouvrage, et, à tout hasard, il se dirigea le lendemain matin vers la boutique de la rue Borgognona, muni des vingt louis demandés par le libraire. Que devint-il lorsque ce dernier lui répondit :
— « C'est trop tard, monsieur Dorsenne. La jeune demoiselle est déjà venue hier au soir. Elle avait fait semblant de ne pas tenir au volume devant l'autre. C'était- pour marchander sans doute. Hé! hé! Mais elle a dû payer le vrai prix... J'aurais demandé davantage au père. On doit des égards à une jeune fille...»
— ce Malheureux! » s'écria le romancier, a Et vous plaisantez après avoir commis cette action de Judas!
Aller apprendre à une fille les fautes de son père quand elle les ignorait!... Jamais, entendez- vous, jamais plus ni M. deMontfanon ni moi ne mettrons les pieds chez vous, ni monseigneur Guérillot, ni aucune des personnes que je connais... Je raconterai à tout le monde votre infamie, je l'écrirai, et elle paraîtra dans tous les journaux de Rome. Je vous ruinerai, entendez-vous, je vous forcerai à fermer cette immonde boutique... »
— «c Patience! Patience! » répondit le vieillard sans se fâcher de cette virulente sortie. « Vous serez bien heureux un jour de réclamer la protection du père Ribalta, si vous vous trouvez ici quand se fera la grande liquidation des capitalistes. Et vous regretterez alors ce petit accès defuria française... Allez, » continua-t-il avec une âpreté de haine qui disait assez combien peu il se repentait de son hideux marché : oc Je ne lui ai rien appris, à la fille du Tedesco... Et quand je lui aurais tout appris, est-ce que ce ne serait pas juste?... Je l'ai lu aussi, moi, ce livre. Et les deux petites Schrœder qui sont mortes à cause de cet Hafner, est-ce qu'elles étaient moins innocentes que sa fille à lui? Et tant d'autres filles qui sont devenues des prostituées, parce que leurs parents ont perdu leur fortune, toujours à cause de .
ce monsieur?... C'est à la guillotine que je voudrais J
les envoyer tous deux, le père et la fille, comme on eût fait en 93... Voilà des hommes! Voilà une époque!... Mais, patience! Patience! Ça recommencera, et de plus belle. En attendant, s'il est vrai que .
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ce bouquin peut les avoir brouillés, sa fille et lui, c'est autant de fait... Hé ! hé! hé ! ï)
Dorsenne s'enfuit sans répondre, saisi d'horreur devant cette explosion de gaieté barbare. Ribalta venait de lui apparaître comme l'incarnation de ce qu'il haïssait le plus en sa qualité d'intellectuel passionné : le révolutionnaire moderne qui n'a plus qu'un programme, détruire. Lui qui avait pris comme devise en politique la parole de Gœthe empêchant l'exécution populaire d'un voleur au siège de Mayence : a J'aime mieux l'injustice que le désordre... » il aurait, en temps ordinaire, haussé les épaules aux déclamations du garibaldien. Mais, dans la circonstance, cet homme, devenu l'aveugle instrument d'une équité vengeresse, le paralysa d'épouvante. Il se rappela les phrases moqueuses qu'il avait prononcées la veille à l'endroit du dogme de la Providence, et il eut un frisson à constater ce coup de foudre subit dans le ciel bleu du bonheur de Hafner, cette dénonciation de son passé faite à sa fille dans un pareil moment et par cette voie si détournée à la fois et si naturelle. Un verset de la Bible que Montfanon citait sans cesse dans leurs interminables discussions sur les races, lui revint tout d'un coup à la. mémoire : a Tropter peccata patrum filii affligemur,.. Les fils seront punis pour les péchés des pères. » Si Fanny avait lu le livre acheté ainsi, comme c'était certain, elle devait traverser à cet instant la même crise aiguë de troubles affreux qu'Alba avait subie le soir de la lettre anonyme.
Pendant toute la journée, Dorsenne essaya vainement de secouer le poids de mélancolie que cette visite chez le brigand de la rue Borgognona lui avait laissé sur le cœur. La pensée de reffroyable coup dont avait dû être frappée Fanny le navrait de pitié, et en même temps il appréhendait l'influence qu'aurait sur Alba cette ressemblance dans le chagrin. La sensation d'une commune misère allait-elle exalter, allait-elle adoucir le malheur des deux jeunes filles? Aussi, en franchissant à neuf heures le seuil de la villa Sténo pour rendre compte de sa mission à la contessina, était-il singulièrement remué lui-même. Il n'y avait là personne que les Maitland et deux voyageurs de passage, deux diplomates anglais, en route pour un poste de l' extrême-Orient.
— «Je vous attendais, » dit Alba à son ami, aussitôt qu'elle put causer avec lui dans un coin de salon. « J'ai besoin que vous me donniez un conseil... Il s'est passé hier soir chez les Hafner un incident tragique... i>
— «c Cela devait être, » répondit Dorsenne. « Fanny a acheté le livre de Ribalta... »
— «c Elle a acheté le livre! j> fit Alba qui changea de visage et qui se mit à trembler de tout son corps, a Ah! la malheureuse! L'autre chose ne suflisait pas!... »
— ce Quelle autre chose?» interrogea Julien.
— «c Vous vous rappelez, » dit la jeune fille, oc que je vous avais parlé de cet équivoque Noé Ancona, de cet agent d'affaires véreux qui a servi de prête-
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nom à Hafner pour vendre Ardea et forcer ainsi le mariage? Eh bien! Il paraît que ce personnage ne s'est pas trouvé suffisamment payé de sa complicité. Il a réclamé au baron une forte somme, une commandite pour fonder quelque grosse maison de vol, que ce dernier a refusée net. L'autre Ta menacé de raconter leur petite opération à Ardea, et il Ta racontée. »
— « Et Peppino a été indigné? » fit Dorsenne en hochant la tête, oc Cela ne lui ressemble pas!... »
— ce Indigné ou non, » reprit Alba, « il est arrivé hier soir au palais Savorelli pour faire à son futur beau-père une scène terrible... »
— « Et obtenir un supplément de dot, » interrompit l'écrivain.
— ce II a été bien maladroit alors, y> dit Alba, a car même la présence de Fanny, qui est arrivée au milieu de cette affreuse discussion, ne l'a pas arrêté. Peut-être avait-il bu un peu plus que de raison, comme c'est de nouveau son habitude... Mais, voyezvous cette pauvre enfant initiée à cet abominable marchandage de son avenir, de son bonheur, et si elle a lu le livre par-dessus le marché?... Non, c'est trop horrible!... »
— ce Quelle scène de famille! » s'écria Dorsenne. ce Enfin, le mariage est-il rompu ? »
• — « Officiellement, non. Fanny est au lit, malade d'émotion. Ardea est venu dès ce matin voir ma mère, qui a vu aussi Hafner. Elle les a mis d'accord en leur démontrant, ce qu'elle croit vrai, qu'ils
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ont un égal intérêt à éviter tout scandale et à s'arranger. Mais il reste la chère petite. Maman désirait que j'y allasse, dès cette après-midi, la supplier de revenir sur sa résolution. Car elle a déclaré à son père qu'elle ne voulait plus entendre parler du prince. J'ai refusé. Maman insiste... N'est-ce pas que j'ai raison?... »
— oc Qui sait? » répondit Julien, ce Quelle va être sa vie en têce-à-têce avec son père, maintenant qu'elle n'aura plus d'illusions sur lui?... »
Il n'eut pas le temps d'en dire davantage. Leur causerie trop animée avait attiré l'attention de la comtesse. Elle appréhenda sans doute que sa fille ne racontât prématurément au jeune homme la rupture imminente, mais non définitive encore, du mariage Hafner. Elle s'approcha de leur groupe, suivie de Maitland, qui d'une main tenait un petit verre plein d'eau-de-vie, de l'autre un fort cigare, et elle interpella Julien de sa voix sonore :
— « Dites donc, Dorsenne, je commence à croire que Vieil Ami a deviné juste et que vous prenez des notes sur ma fillette pour votre prochain roman. »
— 0: Ce n'est pas l'envie qui m'en manque, » repartit l'écrivain sur le même ton de badinage, « mais la contessina est trop compliquée, trop difficile... Il faut avoir ramassé le pinceau du Vinci pour peindre une Joconde... »
Il s'était tourné du côté de Lincoln Maitland pour débiter ce compliment, qui chatouilla d'une manière délicieuse l'amour-propre de l'artiste amé-
ricaîn. Après avoir ri de son gros rire d'athlète heureux, il répondit, s' adressant à sa maîtresse :
— oc C'est lui que je voudrais, peindre, et pas d'aujourd'hui!... Serait-il intéressant à chercher, hein, dans une note olivâtre, presque verdâtre?... Mais il n'a jamais voulu... Vous devriez le forcer de venir à Piove avec nous?... »
— a Quelle bonne idée! » s'écria la comtesse, a Eh bien, voulez-vous, Dorsenne? » et elle regardait Julien de ses beaux yeux bleus qu'éclairait l'unique désir de plaire à ce nouveau caprice de son amant, exprimé d'une manière si peu cérémonieuse, oc Nous partons dans huit à dix jours, si Dieu permet... Je vous donne un pavillon où vous serez tout seul pour écrire, avec une bibliothèque immense : celle de mon arrière-grand-père, Tami de votre Stendhal et de Lord Byron... Nous avons la brise de l'Adriatique le matin et le soir, et il ne fait jamais trop chaud. Linco m'a promis de rester jusqu'à la fin de juillet. A ce moment nous nous transportons tous J à Venise pour prendre les bains. Vous verrez ce que c'est que notre existence de campagne dans le Veneto. »
— oc Le peintre est étonnant, » se disait Dorsenne une heure plus tard en revenant à pied le long du trottoir de la rue du Vingt Septembre, par le plus doux des clairs de lune de ce ciel de Rome qui en a de si doux, oc il fait les invitations à la campagne, maintenant. Encore un peu, il se mettra en face de la comtesse à table. Voilà une jolie perspecrive d'été
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pour ma pauvre petite amie, que ce séjour à Piove. Il est positif que la mère avait envie que je vienne. Est-ce qu'elle aurait l'idée que je suis un mari possible?... Allons, allons! Il n'est que temps d'imiter les dix mille Grecs et de m'illustrer par ma retraite, — pas avant d'avoir su le résultat de l'entretien des deux pauvres enfants... Quels regards et quelles paroles vont-elles échanger? Voilà un dialogue qui serait pathétique à noter! Mais il n'y a jamais de témoin pour les entretiens les plus passionnants. Il faut les imaginer. C'est pour cela que l'art est toujours inférieur à la vie... »
Elle devait en effet avoir lieu dès le lendemain, cette scène émouvante, et moins de vingt-quatre heures après que le romancier s'était exprimé ainsi à lui-même le regret de n'y pas assister. Seulement il se méprenait sur la teneur du dialogue, d'une manière qui prouvait une fois de plus que la subtilité d'intelligence ne devinera jamais la simplicité du cœur. Les tragédies morales les plus douloureuses de toutes se nouent et se dénouent le plus souvent par des silences. Ce fut dans l'après-midi, vers les six heures, qu'un domestique vint annoncer la visite de M^^® Hafner à la contessina, occupée en ce moment à relire pour la dixième fois la décevante Èglogue mondaine, ce tendre récit de l'aride Dorsenne. Quand Fanny fut entrée dans la chambre, Alba put constater quelle épreuve sa filleule ravie de l'autre semaine venait de traverser, à l'éton-
fiante et si rapide altération de cet expressif et noble visage. Elle lui prit la main sans lui parler d'abord, puis, comme si elle eût ignoré absolument la cause réelle de l'indisposition de son amie :
— « Que je suis contente de te voir!... » dit-elle. <L Tu vas mieux?... »
— «Je n'ai jamais été malade, » répondit Fanny, •qui ne savait pas mentir, ce J'ai eu de la peine, voilà tout... » Et regardant Alba, comme pour la supplier de ne pas lui demander d'explications, elle ajouta: ■ce Je suis venue te dire adieu... »
— « Tu pars? » demanda la contessîna.
— ce Oui, » fit Fanny. oc Je vais passer l'été dans une de nos terres, en Styrîe. » Et à voix basse : «Ta mère t'a dit que mon mariage est rompu?... »
— « Oui, » dit Alba, et toutes deux se turent de nouveau. Ce fut Fanny qui interrogea l'autre, après quelques minutes, la première :
— « Et toi, que fais-tu de ton été?» demandât-elle.
— (( Nous allons à Piove, comme toujours, » répondit Alba. «Il y aura peut-être Dorsenne avec nous, et certainement les Maitland... »
Il se fit entre elles un troisième passage de silence. Elles se regardèrent, et voici que, sans prononcer un mot de plus, elles lurent distinctement dans le cœur l'une de l'autre. Le martyre qu'elles subissaient était si pareil, elles le savaient routes deux si pareil, qu'elles sentirent à la même minute une même pitié les envahir. Obligée de condamner de la plus
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irrévocable condamnation l'une son père, l'autre sa mère, chacune eut un mouvement de tout son être vers son amie malheureuse comme elle. Et tombant dans les bras l'une de l'autre, elles éclatèrent en sanglots.
r^0 LIES avaient fait du bien au cœur triste ^ "^ d'Alba, ces larmes de son amie, tant qu'elle avait tenu cette amie entre ses bras, palpitante de douleur et de pitié. Mais lors que l'autre fut partie et que la fille de M™<^ Sténo se retrouva seule, en face de sa pensée, une détresse plus grande la terrassa. Cette pitié que lui avait montrée sa compagne de misère, n'était-ce pas une preuve de plus qu'elle avait raison de ne pas croire en sa mère? Ni le travail de ses propres observations sur les manières d'être de la comtesse, ni la dénonciation de la lettre anonyme, ni le duel de Boleslas, ni le billet de Maud, ni ce départ trop significatif n'avaient abouti pour elle à la certitude absolue qui ne laisse plus une chance au doute... Entre cette évidence totale et les demi-évidences
des hypothèses même les plus vraisemblables, il y a place pour tant d'étapes ! Alba les avait toutes franchies, et chaque incident nouveau Tavait empoisonnée d'un nouveau soupçon. Ce qu'elle venait de discerner à travers les larmes de Fanny Hafner ne pouvait qu'accroître l'oppression de ce malaise. Que savait cette récente et déjà si tendre amie? Pourquoi et comment la plaignait-elle, même dans une crise si violente de malheur personnel? La réponse à ces questions était trop claireet la jeune fille la sentit si cruelle qu'elle mit les mains sur son cœur comme pour arracher de son sein cette invisible aiguille dont la pointe la déchirait, et elle gémissait tout haut :
— ce Ah! Si je me trompe, que je le sache, du moins. Et si je ne me trompe pas, que je le sache encore!... Je souffrirais moins!... »
Hélas ! La misérable enfant ne devinait pas, tandis qu'elle jetait vers la destinée cet appel de désespoir, qu'il y avait à Rome et dans son entourage immédiat une créature occupée à réaliser ce vœu insensé. Et cette créature était la même qui n'avait pas reculé devant l'infamie de la lettre anonyme, cette jolie et sinistre Lydia Maitland, cette fine, cette silencieuse jeune femme, aux grands yeux bruns toujours souriants, toujours impénétrables dans ce teint lisse et mat qu'aucune émotion, semblait-il, n'avait jamais effleuré. L'insuccès de sa première tentative avait exaspéré sa haine contre son mari et contre la comtesse jusqu'à la fureur, mais une fureur concentrée, ramassée, repliée sur elle-même et qui allait guet-
tant une nouvelle occasion de frapper, depuis des semaines, patiemment, obscurément. Elle avait si bien cru tenir sa vengeance lors du retour affolé de Gorka, et à quoi avait-elle abouti? A débarrasser Lincoln d'un rival dangereux et àmettre en péril la vie du seul être à qui elle tînt ici-bas ! Elle venait de .passer de longues heures au chevet du frère dont elle était passionnément jalouse, avec un dévouement qui eût été sublime s'il n'avait servi à cette âme bourrelée d'une quotidienne pâture de haine. Elle avait constaté là, de nouveau, dans cette chambre de malade, à chaque heure, presque à chaque minute, la profondeur de l'amitié que le blessé portait à celui pour lequel il s'était battu. — Florent était reconnaissant à Lincoln d'avoir pu risquer sa propre vie en son lieu et place ! Quand Lydia lui avait appris le départ de Gorka, quel éclair de joie il avait eu dans les yeux ! Quel éclair encore quand la comtesse leur avait communiqué son projet d'une longue villégiature à Piove,puis d'une fin d'été à Venise, tous ensemble! Ce séjour dans la campagne de la maîtresse de son mari achevait d'exaspérer la colère cachée de Lydia. Elle souffrait à en jeter des cris. comme une bête emprisonnée et qui se heurte aux barreaux, quand sa pensée impuissante se meurtrissait à l'image du bonheur que les deux amants goûteraient dans l'intimité de la villa, avec les splendeurs autour d'eux des paysages de la Vénerie. Lincoln les lui rendait présents à l'avance, ces paysages, en les décrivant devant elle avec sa mémoire
de peintre, d'après les tableaux où Giorgîone, Titien et Bonifazio en ont fixé la poésie, l'opulente verdure, les molles ondulations, les lointains bleuâtres. Dans l'atelier une copie ancienne d'une des fêtes champêtres, attribuée tour à tour à chacun de ces trois artistes, montrait une courtisane nue auprès d'un puits; et avec sa magnifique poitrine, avec son geste lent, ses cheveux blonds emmêlés de perles, sa bouche humide et sensuelle, ses souples hanches, on eût dit une sœur de Caterina Sténo, tandis qu'un des seigneurs qui jouait de la viole auprès de cette créature de désir, avait les épaules, la carrure et l'insolente placidité de l'Américain! La nerveuse et sèche Lydia sentait le fiel lui crever sur le cœur chaque fois qu'elle regardait cette toile maintenant qui lui représentait cette perspective d'une joie qu'elle ne pouvait plus empêcher. Quelle arme avait-elle entre ses mains aux doigts si souples qui n'avaient pas craint de se déshonorer au honteux travail de tant de dénonciations clandestines? Composer de nouvelles lettres anonymes ? A quoi bon? Elle en avait, depuis le duel, envoyé une à la Vénitienne qui avait plaisanté tout haut de cette infamie avec la gaieté insolente de la force que ne trouble jamais l'inquiétude. Qu'avait-elle obtenu en avertissant Alba? Une inutile tristesse, puisque la contessina n'en continuait pas moins à poser et à couvrir de son innocence les désordres de sa mère. Sans doute l'épouse trahie gardait une pleine facilité de provoquer un scandale et un divorce, grâce à des
preuves aussi indiscutables que celles dont elle avait accablé Maud. Il lui suffisait de porter chez un homme de loi la correspondance qui dormait dans le meuble Espagnol. A quoi bon encore? Elle ne se vengerait pas de son mari à qui ce divorce serait indifférent aujourd'hui qu'il gagnait autant d'argent qu'il en désirait, et elle perdrait son frère. Si évidents que fussent les torts de Lincoln, elle était trop sûre que Florent le lui préférerait, et c'était justement cette préférence certaine qui excitait en elle cette âpreté enragée de rancune. Elle passait en revue toutes les personnes et tous les moyens, et son instinct, cette espèce de double vue animale, comme d'un reptile venimeux et féroce, finissait toujours par ramener sa pensée vers Alba. Durant les séances interminables que l'acharnement du peintre passionné autour de son modèle renouvelait et prolongeait sans cesse, elle étudiait, elle aussi, le pâle et mince visage de la jeune fille. Elle devinait dans ces yeux bleus, dont les paupières battaient si nerveusement, un indéfinissable mystère de révolte. Elle examinait cette bouche à demi ouverte dont les coins tombaient dans un pli si amer. Elle suivait du regard cette visible consomption d'une adolescence rongée par l'idée fixe. Non, ce n'était ni l'attitude ni le masque d'une complice, et ce n'était pas non plus l'aspect d'une personne qui sait. Lydia avait beau se répéter qu'avertie comme Alba l'avait été par sa lettre, le doute sur l'inconduîte de M™<^ Sténo ne lui était plus possible. Elle se con-
vainquait à d'innombrables menus signes que la contessina doutait encore, et alors elle concluait : — oc C'est bien là qu'il faut frapper... Mais comment?... »
Oui. Comment? Il y avait au service de la haine chez cette frêle femme, en apparence perdue de mondanités, cette énergie virile dans la décision qui se retrouve dans toutes les familles d'origine vraiment militaire. Le sang du coJonel Chapron remuait en elle et lui donnait un besoin d'agir. Or, que risquait-elle en tournant cette action du côté d'Alba? Si la jeune fille était éclairée sur sa mère, une preuve de plus ne lui apprendrait rien, mais il n'y avait non plus aucun risque à la lui donner. Si au contraire la contessina n'était pas arrivée à la certitude, cette preuve de plus, mais décisive, n'amènerait-elle pas un éclat? Pour audacieuse que fût la Vénitienne, il lui serait pourtant difficile d'emmener à la fois son amant et sa fille à Piove, une fois convaincue d'être la maîtresse de cet amant aux yeux de cette fille et devant témoins, sinon d'une manière tout à fait publique. A force de tourner et de retourner ces raisonnements, Lydia finit par élaborer un de ces plans d'une simplicité abominable où se révèle ce qu'il faut bien appeler le génie du mal, tant ils supposent de lucidité dans la conception et de scélératesse dans l'exécution. Elle se dit qu'il ne fallait pas chercher d'autre théâtre que l'atelier pour la scène décisive qu'elle médi-
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tait. Elle connaissait trop la fureur d'amour dont M™® Sténo était possédée pour douter qu'aussitôt seule avec Lincoln elle ne lui prodiguât de ces baisers affolés dont parlait leur correspondance. Le piège à tendre devenait très simple. Il suffisait qu'Albaet Lydia se trouvassent dans un poste d'observation pendant que les deux amants se croiraient en tête-à-tête, ne fût-ce que pour une minute. La disposition des lieux fournit à la redoutable femme le moyen de se créer cette place d'espionnage en toute sécurité. Ménagée dans la hauteur de deux étages, l'atelier occupait la moitié de l'épaisseur de la maison. Le mur qui le fermait du côté des appartements s'achevait par une cloison formée de verres de couleur à travers lesquels il était impossible de voir. Ce vitrage suffisait à éclairer d'un peu de jour un corridor très sombre, attenant lui-même à une lingerie. Lydia employa plusieurs heures de plusieurs nuits à découper avec le diamant d'une bague un trou de la largeur d'une pièce de cinquante centimes dans un de ces carreaux dépolis. Elle eut soin d'exécuter cette opération, digne d'un forçat, debout sur un tabouret, de telle façon que, même ce judas d'un nouveau genre une fois découvert, sa petite taille la défendît du soupçon d'avoir pu travailler à ce travail minutieux, difficile à une telle hauteur. Elle y atteignait pourtant à condition de se hausser sur la pointe de ses pieds. Car il fallait qu'elle pût regarder par cette ouverture, elle aussi, et la minutie de son calcul était allée jusqu'à ce dé-
tail. Ces préparatifs étaient achevés depuis plusieurs jours que, malgré son absence de scrupule dans Tassouvissement de ses haines, elle hésitait encore à employer ce procédé de vengeance, tant il y avait de cruauté atroce à faire espionner ainsi une mère par sa fille. Ce fut Alba elle-même qui se chargea d'éteindre cette dernière flamme d'humanité dont / s'éclairait cette conscience ténébreuse, et cela par la plus innocente des conversations. C'était le soir même de l'après-midi où elle avait échangé ce triste adieu avec Fanny Hafner. Elle était plus énervée encore que d'habitude et elle parlait avec Dorsenne dans ce coin du hall de la villa Sténo témoin de tant de causeries pareilles, Tunique consolation de sa détresse. Il y avait très peu de monde en ce moment dans le salon, et les deux jeunes gens avaient baissé la voix d'abord pour n'être pas entendus. Puis, comme il arrive, ils étaient revenus, sans même s'en apercevoir, à leur ton naturel. Peu à peu, préoccupés uniquement de ce qu'ils se disaient, ils n'avaient pas pris garde que Lydia se rapprochait d'eux par un simple changement de fauteuil qui lui permît, en causant elle-même avec un visiteur quelconque, de tendre l'oreille aux phrases prononcées par la contessina. Elle n'aurait pas tourné autour de cette dernière, comme elle faisait depuis des semaines, qu'elle eût encore guetté cet aparté, d'après le même instinct qui la poussait à lire les moindres lettres tombées entre ses mains, à interroger les domestiques, à espionner enfin sous toutes les formes et
as
dans toutes les circonstances. Et voici les mots qu'elle surprit à une minute. En les prononçant, la pauvre Alba outrait de beaucoup sa pensée, elle toute générosité et toute justice. Mais eue souffrait, et elle soulageait sa souffrance en parlant avec amertume de quelqu'un dont l'image s'associait trop étroitement au souvenir de son pire bourreau. C'était du brave Florent Chapron qu'il s'agissait et elle répondait à Dorsenne qui lui en faisait l'éloge:
— a Que voulez- vous ? C'est vrai que j'ai presque une répulsion pour lui... C'est pour moi comme un être d'une autre espèce... Son aminé pour son beaufrère?... Oui. Elle est très belle, très touchante... Hé bien! Elle ne me touche pas. C'est un dévouement qui n'est pas humain. C'est trop instinctif et trop aveugle... Enfin, je sais que j'ai tort... Il y a ce préjugé de race que je ne vaincrai jamais tout à fait... »
Dorsenne lui avait touché les doigts en ce moment-là, sous le prétexte de lui prendre son éven tail, en réalité pour l'avertir^ et.il lui avait dit, à voix très basse cette fois :
— a Allons un peu plus loin, Lydia Maitland est trop près... »
Il avait cru surprendre un tressaillement dans la sœur de Florent, sur laquelle il avait jeté, les yeux par hasard, tandis que sa trop sensible interlocutrice ne se surveillait plus. Mais comme le joli rire clair de Lydia s'était élevé à la même seconde, l'impnidente Alba avait pu lui répondre :
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— a Heureusement elle n'a rien entendu. Et voyez comme on peut causer du chagrin sans s'en douter!... Je viens d'être inique, » continua-t-elle, ce car ce n'est pas leur faute, ni à Florent, ni à elle, s'il y a un peu de sang noir dans leurs veines, d'autant plus qu'il est corrigé par du sang de héros, et qu'ils sont tous les deux parfaitement élevés, et, ce qui est mieux, parfaitement bons, et puis je sais bien que s'il y a une grande idée dans ce siècle-ci, c'est d'avoir proclamé que vraiment tous les hommes sont frères... Mais je me sens si nerveuse ce soir... La peine de Fanny m'a trop impressionnée, et quand on est blessée, on devient vite mauvaise... Causons d'autre chose, voulez- vous? De votre anù Montfanon, par exemple, que je voudrais tant connaître. S'est-il enfin pardonné d'avoir assisté à votre duel? Maintenant que le mariage est rompu, va-t-il pardonner aussi à la pauvre Fanny?... »
EUe avait parlé d'un accent plus assourdi que celui de Dorsenne cette fois, mais trop tard. D'ailleurs, même si la sœur de Florent eût entendu ces nouvelles paroles, elles n'eussent pas suffi à guérir la blessure que les premières lui avaient faite à la place la plus ulcérée de son amour-propre intime.
— a Et moi qui hésitais, » se dit-elle, « moi qui pensais à la ménager I... y>
Cet adieu au remords devait marquer et marqua le moment d'en finir pour cette âme vigoureuse et qui possédait, en les appliquant à de scélérates sacisfacdons de rancune, quelques-unes des qualités
propres aux grandes intrigantes de la politique et du monde. Elle n'attendit pas vingt-quatre heures pour exécuter le funeste projet qui devait consommer le malheur d'une pauvre enfant sans défense. Le lendemain matin vers les midi, elle se trouvait a l'atelier, assise à côté de M°** Sténo, tandis que Lincoln donnait au portrait, enfin presque achevé, les derniers coups d'un pinceau trop chercheur, et qu'Alba posait sur le grand fauteuil, absorbée et pâle à son habitude. Florent Chapron, après avoir, lui aussi, assisté à une partie de cette séance, venait de se retirer, appuyé sur la béquille dont il se servait encore par précaution. Cette absence parut si propice à Lydia, qu'elle résolut aussitôt de ne pas laisser échapper une pareille occasion, et comme si une. fatalité s'était mêlée de lui rendre son œuvre d'infamie plus aisée, M™* Sténo l'y aida en interrompant tout d'un coup le labeur du peintre qui, après avoir travaillé sans parler pendant une demiheure, s'arrêtait pour essuyer son front sur lequel perlaient des gouttes de sueur, tant l'effort de tout son organisme tendu à sa besogne venait d'être violent :
— ce Voyons, mon petit Linco, » dit-elle avec sa sollicitude affectueuse de maîtresse plus âgée, «il faut vous reposer. Voilà deux heures que vous n'avez pas cessé de peindre et des choses si minutieuses... Je me fatiguais rien qu'à vous regarder, comme le Sybarite... »
— «Et moi, je ne suis pas fatigué, » répondit
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Maîtland qui posa pourtant sa palette et son pinceau, et, roulant une cigarette, il Fallumait; et il continua avec un sourire de fierté : a Nous n'avons que cela de bon, nous autres Américains, mais nous l'avons, une puissance de nous appliquer que le Vieux Monde ne connaît plus... C'est pour cela qu'il y a des métiers où nous n'avons plus de rivaux... Voulez-vous que pour vous fatiguer davantage et vous divertir en même temps, je vous raconte la vie du docteur Peyton, le dentiste de la rue Condotti?... Imaginez-vous qu'il a un autre cabinet à Londres qui s'ouvre le i" juin à dix heures exactement, et qui se ferme le 3 1 octobre à quatre heures, non moins exactement... Et vous savez ou ne savez pas, que son cabinet de Rome ferme toujours aussi exactement le 28 mai à quatre heures, pour rouvrir le 4 novembre à dix. Et depuis vingt-deux ans, il n'a pas manqué une seule de ces dates. Le voyage lui représente ses vacances!... Ce n'est rien... Il se fait payer cinq dollars le quart d'heure, et il lui arrive couramment de gagner cent cinquante dollars à sa journée. Calculez ce que cela fait d'heures et de quelle besogne, — celle d'un horloger qui réparerait des montres sensibles!... Et maintenant devinez ce qu'il m'a répondu comme je le plaignais de passer sa vie à paver d'or toutes les molaires malades de la Grande-Bretagne et de l'Italie : Ilike my work. J'aime mon ouvrage!... Trouvez-moi un Européen qui ait conservé cette puissance nerveuse... »
— a Et en attendant, » répondit Lydia, « vous
avez pris Alba pour une Bostonienne ou une New- Yorkaise, et vous l'avez fait poser si longtemps qu'elle en est toute pâle... Il faut la distraire et la détendre... Venez avec moi, chérie. Je vais vous montrer le costume que Ton m'a envoyé de Paris et que je mettrai cette après-midi à la gardenparty de Tambassadrice d'Angleterre. Il faut que je vous consulte sur un dernier périt arrangement... > Elle avait forcé Alba Sténo à se lever du fauteuil de pose en disant ces mots, puis elle lui avait enlacé la taille pour l'entraîner et elle l'avait embrassée Ah! Si jamais une caresse mérita d'être comparée à la hideuse flatterie de l'Iscariote, ce fut celle-là, et la jeune fille aurait pu répondre, elle aussi, le mot sublime : ce Ami, pourquoi m'as-tu trahi dans un baiser?... » Hélas ! Elle y crut, à la sincérité de cette preuve d'affection, et elle rendit son baiser à sa fausse amie avec une reconnaissance qui n'attendrit pas cette âme saturée de haine, car cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que Lydia avait mis à exécution son monstrueux projet. Sous le prétexte d'ar- ^ river plus vite à la lingerie, elle avait pris un escalier de service qui aboutissait à ce couloir vitré, le long duquel était ménagée l'ouverture destinée à regarder dans l'atelier.
— « Voilà qui est bien étrange, » dit-elle en ^arrêtant tout d'un coup. Et, montrant à son innocente compagne le petit jour rond qui rompait de son vide la teneur unie du panneau : ce Ce sera quelque domestique qui aura voulu espionner... Mais quoi?...
Vous qui êtes grande, examinez donc de près comment a pu être fait ce travail et où donne ce jour?... Si c'est un trou découpé exprès, je saurai bien qui est le coupable, et il partira, dussé-je renvoyer toute la maison... x>
Alba obéit à cette perfide demande, distraitement, et elle appliqua son œil à la portion trouée de la vitre. L'envoyeuse de lettres anonymes avait trop bien choisi son moment. Aussitôt la porte de l'atelier refermée, la comtesse s'était levée pour se rapprocher de Lincoln. Elle avait mis au cou du jeune homme ses bras nus sous la batiste transparente des manches de sa robe d'été, et elle avait commencé de lui dévorer, de ses lèvres gourmandes, les yeux et la bouche. Lydia, qui avait gardé une des mains de la jeune fille dans la sienne, sentit cette main s'agiter d'un tremblement convulsif. Un chasseur à Taflut qui entend frémir les feuillages du hallier où doit passer la proie qu'il guette, n'éprouve pas une joie plus intense. Son piège avait réussi. Elle dit à sa malheureuse victime :
— ce Mais qu'avez- vous ? Comme vous tremblez!... 7>
Et elle essaya de la repousser pour se mettre à sa place. Alba, que la vue de sa mère embrassant Lincoln de ce baiser passionné bouleversait en ce moment-là d'une horreur inexprimable, eut cependant assez de lucidité à travers sa souffrance pour comprendre le danger que courait cette mère qu'elle venait de surprendre ainsi, serrant entre ses bras de
coupable amoureuse, — qui?... le mari même de la femme qui lui parlait, qui lui demandait pourquoi elle tressaillait d'épouvante, qui allait regarder par ce même judas, voir ce même tableau!... Afin d'empêcher ce qu'elle croyait devoir être pour Lydia une révélation terrible, la courageuse enfant eut alors une de ces idées désespérées comme un péril immédiat en inspire. Elle donna de sa main libre un coup si violent dans le panneau de verre qu'il se brisa avec fracas en lui déchirant les doigts et le poignet. Puis elle se rejeta à son tour sur sa compagne avec un cri de douleur. Était-ce la blessure de sa main ensanglantée, était-ce celle de son cœur percé par l'horrible vision, qui se soulageait dans ce gémissement? L'autre y répondit par une parole de colère : — ce Vous l'avez fait exprès, malheureuse!... » La féroce créature s'était précipitée, en disant ces mots, vers la large baie maintenant ouverte dans le carreau, — trop tard! Elle avait vu seulement Lincoln debout au milieu de l'atelier, qui regardait du côté où le vitrage avait été cassé, tandis que la comtesse, debout elle aussi à quelques pas de lui,
s'écriait
— « Ma. fille! Qu'est-il arrivé à ma fille? J'ai reconnu sa voix!... »
— ce Ne vous inquiétez pas, » répondit Lydia avec une ironie atroce. « C'est Alba qui a frappé sur le carreau pour vous faire un signe... »
— ce Mais elle s'est blessée?... i> interrogea la mère.
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— <c C'est peu de chose, » répondit avec le même accent d'ironie l'implacable femme, et elle se retourna vers la contessina pour la regarder avec tant de rancune que, même dans l'état de bouleversement où cette dernière se trouvait plongée par ce qu'elle avait surpris, ce regard la glaça d'épouvante. Elle éprouva la sorte de frisson qui avait saisi sa chère amie Maud dans ce même atelier, devant les sinistres abîmes de cette âme ténébreuse soudain découverts. Elle n'eut d'ailleurs pas le temps de préciser cette impression ni d'en prendre une pleine conscience. Car déjà sa mère était auprès d'elle, la serrant dans ses bras, — dans ces mêmes bras qu'Alba venait de voir noués au cou d'un amant, — lui donnant des baisers, avec cette même bouche... La secousse morale fut si forte que la jeune fille s'évanouit. Que ne lui fut-il donné de passer ainsi, dans ce spasme d'une douleur suprême, avant d'être entraînée par cette douleur aux tragiques folies qu'elle expie peut-être aujourd'hui, — quoiqu'il doive y avoir, dans le monde de l'éternelle et impeccable justice, un lieu de repos et de pardon pour des créatures comme elle, victimes des fautes que d'autres ont commises et qui n'ont pas eu les épaules à porter leur croix!... Mais non. Elle revint à elle et presque tout de suite. Elle vit sa mère aussi affolée d'inquiétude qu'elle l'avait vue tout à r heure frémissante de joie et d'amour. Elle vit de nouveau les yeux de Lydia Maitland fixés sur elles deux avec une expression trop significative main-
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tenant. Et, comme elle avait eu la présence d'esprit de sauver cette coupable mère, elle trouva dans sa tendresse la force de lui sourire, de lui mentir, de Faveugler à jamais sur la vérité de la hideuse scène qui venait de se jouer dans ce tournant de couloir et devant ce vitrage brisé :
— « J'ai eu peur de la vue de mon propre sang, » dit-elle avec sa grâce frémissante, « et cependant je crois que ce n'est que de toutes petites coupures. Regarde. Je remue ma main sans qu'elle me fasse mal... »
Elle avait raison, et quand le docteur, appelé en toute hâte, eut constaté qu'il n'était resté dans les déchirures aucun éclat de verre, la comtesse se trouva si rassurée qu'elle reprit toute sa gaieté. Jamais elle n'avait été d'humeur plus charmante que dans la voiture qui les ramenait à la villa Sténo, puis durant le déjeuner que la mère et la fille prirent en tête-à-tête. Et saisissant le bras d'Alba pour sortir de la salle à manger, elle lui dit, avec une gaminerie de grande sœur :
— <c Tu vas être tout à fait intéressante à la garden-party de l'ambassade... »
— ce Je n'irai pas, » 'répondit vivement la contessina, qui ajouta : <c Tu sais, ce saisissement m'a rendue un peu nerveuse... Il me serait pénible de voir du monde... »
— « Comme tu voudras, » répondit M"^® Sténo, qui secoua dans un rire sonore sa belle tête blonde.
«Et Ton parle d'hérédité!... Moi, quand il m'est arrivé de courir un petit danger, cela me monte !... Je n'ai jamais dansé avec autant de plaisir que le jour oii j'ai failli être tuée dans un déraillement... Je te l'ai raconté, tu te rappelles? Entre Padoue et Mestre.. Et pourtant, c'est vrai que j'avais vu la mort de bien près... Mais je n'insiste pas. Chacun a son caractère. Tu sais ma devise : Vivre, et laisser vivre ! » Pour une âme obligée par l'évidence d'en condamner une autre sans cesser de l'aimer, il n'y a pas de pire douleur que de constater l'inconscience absolue de cette autre âme et sa sérénité dans la faute. Mais lorsqu'il s'agit d'une mère, c'est-à-dire d'un être que nous ne pouvons pas juger, même criminel, sans commettre un véritable parricide moral, cette douleur s'exalte jusqu'au supplice. Obsédée par la vision ineffaçable de la matinée qui lui navrait la pensée de nouveau à toutes les secondes, Alba n'eût été préservée du désespoir que par l'évidence parallèle d'un trouble chez la coupable, d'une lutte, d'un remords, d'un regret. De la retrouver si paisible, si gaiement occupée à l'espérance d'une partie de plaisir, contrastait d'une manière trop forte avec le tragique de l'épreuve que subissait la jeune fille. Elle se sentit accablée par une tristesse plus lourde, plus déprimante encore, et qui devint matériellement insupportable quand, vers les deux heures et demie, sa mère lui dit adieu, quoique la fête de l'ambassade Anglaise ne commençât qu'à cinq heures.
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— « J'ai promis au pauvre Hafner d'aller le voir aujourd'hui... Tu sais qu'il est malade de chagrin... Je voudrais encore essayer de tout arranger... Je te renverrai la voiture si tu veux sortir un peu. J'ai téléphoné à Lydia de m'attendre chez elle à quatre heures. Elle me mènera... »
Elle avait, pour détailler cet emploi si naturel de son après-midi, des yeux trop brillants, un sourire trop heureux. Elle était trop jeune dans sa toilette claire. Ses pieds frémissaient d'une impatience trop nerveuse dans le vernis souple de ses petits souliers. Comment Alba n'eût-elle pas senti qu'elle lui mentait? L'enfant désabusée eut l'intuition que cette visite au père de Fanny n'était qu'un prétexte. Ce n'était pas la première fois que la comtesse employait, pour s'affranchir d'une surveillance incommode, ce procédé du renvoi de la voiture officielle qui, à Rome comme à Paris, est toujours le signe probable d'aventures clandestines chez les femmes de son rang. Ce n'était pas la première fois non plus qu'Alba se sentait envahie par le soupçon devant certaines disparitions mystérieuses de sa mère. Mais d'ordinaire elle opposait à ce soupçon une force de eonliance volontaire qu'elle ne trouva plus en elle après la révélation indiscutable de la matinée. Elle se mit à la fenêtre pour voir partir la victoria. Les deux chevaux piaffèrent, et la Vénitienne, relevant sa gracieuse tête, envoyait de dessous son ombrelle rose un sourire à la jeune fille qui la regardait partir. Ah ! Comme elle aurait été surprise si elle avait pu
deviner ce que disait ce regardj^ cette supplication éperdue de rester, d'être là pour calmer par sa présence un tel délire de douleur, de ne pas aller où elle allait! Car c'était vrai qu'elle avait avec Lincoln un rendez-vous à leur appartement. Elle en savourait d'avance les fiévreuses délices tandis que ses chevaux descendaient du côté du palais Savorelli, où elle ne perdrait que cinq minutes, — juste le temps de justifier son alibi, — Là elle renverrait sa voiture. Elle monterait dans un fiacre quelconque, puis elle irait dans une église, où elle ferait malgré tout une prière pour demander pardon du doux péché qu'elle courrait commettre ensuite ! Elle s'abandonnait en pensée à cette attente du plaisir certain, qui, dans certaines natures puissantes comme était la sienne, confine déjà à la volupté. Elle ne se doutait pas que la pauvre Alba, son Alba, cette enfant tendrement aimée malgré tout, subissait, à cette même seconde et à cause d'elle, la plus terrible des tentations... Quand la voiture avait disparu, les yeux fixes de la jeune fille s'étaient reportés sur le pavé clair, et voici qu'elle avait senti naître en elle une envie subite, instinctive, presque irrésistible, d'en finir avec la souffrance morale dont elle était dévorée. C'était si simple, il suflSsait d'en finir avec lavie!...Un geste, qu'elle fît un geste seulement, un petit geste, qu'elle se penchât par-dessus la balustrade contre laquelle son bras s'appuyait, d'une certaine manière, comme cela, un peu plus en avant, un peu plus encore, et cette souffrance était terminée. Et elle ne reverrait
plus jamais le visage détesté de Lincoln à côté du visage de sa mère. Elle ne rencontrerait plus jamais les yeux de Lydia Maitland, ces yeux qui savaient la honte de cette mère. Elle ne partirait pas pour Piove. Elle n'aurait pas à y passer des semaines et des semaines dans cette société dont la simple idée lui faisait mal, physiquement, jusqu'à l'extrémité de ses mains et de ses pieds. Souvent déjà elle avait éprouvé ce désir de la mort qui, chez les enfants des suicidés, s'élève des profondeurs les plus mystérieuses de l'être. Ils sont, comme l'a dit avec énergie un médecin philosophe, des prédisposés en quête d'occasion, et l'hérédité se reconnaît en eux à ce trait singulier : cette pensée de la mort volontaire n'est, pas pour eux un aboutissement, le produit d'un lent travail de leur faculté raisonneuse. La plus légère épreuve découvre cette pensée dans ces âmes, qui sont, pour ainsi dire, nées avec une plaie toujours prête à saigner. Mais entre ce désir instinctif de la mort et la mise à exécution, il y a, pour continuer d'employer les termes de la science, une largeur psychologique, une distance plus ou moins grande que beaucoup de ces héréditaires ne franchissent jamais, et qui permet de considérer la disposition impulsive au suicide comme une maladie guérissable. En revanche, lorsque cette largeur est épuisée, et cette distance franchie, l'impulsion devient si puissante qu'elle revêt un caractère de fatalité inéluctable et rapide comme un foudroiement. C'était le cas pour Alba qui, à la minute du
départ de sa mère, souffrait autant qu'il est possible de souffrir, mais elle ne songeait pas à la mort. Maintenant, penchée sur l'appui de la fenêtre ouverte, et mesurant des yeux la distance des deux étages, elle se sentait attirée vers cet espace vide d'un attrait à la fois fiévreux, épouvanté et presque doux. Oui. C'était si simple... Elle se vit couchée sur ce pavé clair, les membres brisés, la tête brisée, morte... morte, — délivrée! A cette seconde, elle fut saisie par l'espèce de joie délirante dont l'exécution de ces sortes de suicides s'accompagne. Elle éclata d'un rire nerveux. Elle se pencha davantage, et elle allait se précipiter, lorsque la rencontre que fit son regard d'une personne qui marchait sur le trottoir, la réveilla soudain de ce vertige dont le charme étrange venait de l'enlacer si puissamment. Elle se rejeta en arrière. Elle frotta ses yeux avec ses mains, et elle qui n'était guère habituée à ces exaltations mystiques, elle dit tout haut :
— oc Mon Dieu! C'est vous qui me l'envoyez!... Je suis sauvée... » Et elle sonna le valet de pied pour lui ordonner que si M. Dorsenne venait la demander, on l'introduisît dans le petit salon de M"*® Sténo. « Je n'y suis pour aucune autre personne... » ajouta-t-elle.
C'était en effet Julien qu'elle avait vu s'approcher de la maison, à cet instant même où elle n'était plus séparée de l'abîme que par ce dernier tressaillement de répugnance animale, qi^i se retrouve
jusque dans les suicides les plus mêlés de manie. Les fous eux-mêmes ne choisissent-ils pas de périr d'une manière plutôt que d'une autre? Elle demeura quelques minutes à finir de reprendre ses esprits, immobile* Les forces les plus profondes de son être se concentraient sur une résolution qui rendit à son charmant visage, contracté tout à l'heure d'un pli presque sinistre, sinon une sérénité, du moins l'expression d'une espérance. Elle ne s'était pas trompée en pensant que le jeune homme se dirigeait vers la porte de la maison. Il lui était arrivé plusieurs fois, — étant donné les étranges principes de sa mère en matière d'éducation, — de recevoir la visite de Julien en tête-à-tête, mais pour qu'elle fût allée jusqu^à interdire sa porte à tout autre, il fallait qu'elle se proposât d'avoir avec lui un entretien d'une importance singulière. Quand on fut venu lui annoncer qu'il l'attendait dans le petit salon, suivant ses ordres, elle parut encore hésiter.
— « Non, 3) se dit-elle enfin, ce C'est le salut, le seul salut. Je vais savoir s'il m'aime vraiment... Et, s'il ne m'aime pas?... »
Elle regarda de nouveau vers la fenêtre, afin de s'assurer à elle-même qu'au cas où cette conversation ne se terminerait pas comme elle le désirait, le tragique et simple moyen de tout à l'heure demeurait à sa disposition pour l'affranchir de cette vie infâme qu'elle ne pouvait décidément plus accepter. Dans cette heure unique où son être intime vibrait du frémissement d'une crise suprême, les deux in-
dividualités fondues dans la sienne se débattaient en elle. C'était l'âme de son vrai père, de ce tragique et malheureux Wérékiew, qui l'avait inclinée sur l'appui de la croisée ouverte et invitée à mourir. C'était l'âme énergique de sa mère qui, maintenant, la précipitait à l'audacieuse démarche qu'elle méditait pour sortir de son angoisse par une autre porte que celle de la mort, et cette influence de l'hérédité maternelle était si dominante en ce moment que, pour la première fois peut-être depuis qu'il la connaissait, Dorsenne trouva, lorsqu'elle entra dans le petit salon, qu'elle ressemblait à M"^® Sténo. Qui sait, — car dans ces instants où nous nous trouvons à l'un des carrefours de notre destinée, les moindres impressions déterminent nos volontés hésitantes, — qui sait si cette ressemblance, soudainement évoquée, ne fut pas la cause de la réponse qu'il fit à la jeune fille quand elle lui parla enfin avec la solennité passionnée de son âme en détresse? Qui sait si l'inconscient ressouvenir des déportements de la maîtresse de Lincoln ne souilla pas à ses yeux l'innocente et subKme confiance de cette adorable créature, — fantôme torturant de son inconsolable regret d'aujourd'hui, quand elle aurait pu être l'enchantement de toute sa seconde jeunesse, l'exquise et tendre fleur greffée à l'arbre si tristement nu de la quarantième année? Ah! Que Julien voudrait être encore au début de cette causerie commencée sur son ton habituel de sentimentalisme railleur, et si vite transformée en
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un dialogue de drame ! Il pensait bien, en arrivant à la viUa Sténo, qu'il marchait vers son dernier têteà-tête avec sa jolie et intéressante petite amie. Car il s'était enfin décidé à partir, et pour être plus sûr de ne pas défaillir, il avait passé au bureau des wagons-lits et il avait retenu sa place pour le soir même. Oui, il était venu pour un adieu, mais pas pour cet adieu-là, pas pour cette séparation dont il se souviendra tant qu'il sera lui-même de ce monde où l'on peut faire tant de mal, en riant, et sans presque s'en douter. Il avait tant badiné avec, l'amour que le célèbre proverbe lui semblait ne devoir jamais s'appliquer à lui, et ce fut par un badinage encore qu'il entra en matière, lorsque ayant voulu prendre la main d'Alba pour y mettre un baiser, il vit qu'elle était bandée de linge :
— « Que vous est-il donc arrivé, petite comtesse?... Est-ce que mes lauriers ou ceux de Florent Chapron vous ont empêchée de dormir, que vous voici avec le poignet classique du duelliste?... Sérieusement, où vous êtes-vous blessée?... »
— a Je me suis appuyée à un châssis vitré qui a cédé, et les éclats m'ont un peu déchiré les doigts... » répondit la jeune fille, qui ajouta avec un demi-sourire : a Ce n'est rien. »
— « Quelle imprudente enfant vous faites !... » dit Dorsenne sur un ton d'amicale gronderie. a Savezvous que vous risquiez de vous couper une artère, tout simplement, et de provoquer une hémorragie très grave, peut-être mortelle?... »
— <cll n'y aurait pas grand mal à cela, » répondit Alba en hochant sa jolie tête, avec un pli si amer cette fois dans sa bouche que te jeune homme cessa, lui aussi, de sourire :
— « Ne me parlez pas sur ce ton, » fît-il, « ou bien je croirai que vous l'avez fait exprès... »
— ce Fait exprès? » répéta la jeune fille, a Fait exprès? Pourquoi l'aurais-je fait exprès?... »
Et elle rougit, et elle se prit à rire du même rire énervé qu'elle avait eu toute seule un quart d'heure plus tôt, lorsqu'elle se penchait sur la rue. Dorsenne la senrit trop souffrir et son cœur se serra. Le trouble contre lequel il luttait depuis ces derniers jours avec toute l'énergie d'un artiste indépendant et qui a depuis longtemps systématisé son célibat l'envahit de nouveau. Il pensa qu'il fallait vraiment mettre entre la a Sottise » et lui l'irréparable de sa résolution catégorique. Aussi répondit-il à sa petite amie avec sa douceur habituelle, mais sur un ton de fermeté qui annonçait déjà son parti-pris :
— a Je vous ai encore froissée, contessina, et vous venez de me regarder avec vos yeux de nos heures de dispute... Il ne faut pas les avoir pour moi, mais les autres, ceux de notre amitié... Vous regretteriez plus tard d'avoir été méchante aujourd'hui... y>
Comme il prononçait ces mots énigmatiques, elle vit qu'il avait dans ses yeux lui-même et dans son sourire quelque chose d'un peu différent et de très indéfinissable. Il fallait qu'elle l'aimât plus encore
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qu'elle ne le croyait elle-même, car elle en oublia pour une seconde et sa propre peine et sa propre résolution, et elle lui demanda vivement :
— a Vous avez un chagrin?... Vous souffrez?... Que se passe-t-il?... »
— ce Non, » répondit Dorsenne, c: il ne se passe rien. Mais c'est l'heure qui passe, ce sont les minutes qui s'en vont, et pas seulement les minutes. Il y a une vieille et charmante odelette française que vous ne connaissez pas et qui commence ;
Le temps s'en va, le temps ^en va, Madame. Las, le temps? Non. Mais nous nous en allons,..
Ce qui signifie, petite comtesse, en simple prose, que c'est sans doute la dernière causerie que nous aurons ensemble cette saison, et que ce serait vilaia de trop me la gâter, cette dernière visite... »
— « Est-ce que je vous comprends bien ?» dit Alba. Elle aussi connaissait trop les habitudes de conversation de Julien pour ne pas savoir que ce marivaudage, à demi moqueur, à demi sentimental, lui servait toujours à préparer des phrases plus graves et contre Témotion desquelles sa peur de paraître dupe se garait à l'avance. Elle croisa ses bras sur sa poitrine, et après un silence elle continua, d'une voix grave : ce Vous partez?... »
— « Oui, » répondit-il, et de la poche de sa jaquette il tira à moitié son coupon de route : a Et vous voyez que j'ai fait comme les poltrons qui se
jettent à l'eau. Mon billet est pris, et je ne me tiendrai plus à moi-même le petit discours que je me tiens depuis des mois, ce : — Monsieur le bourreau, encore un moment^ — de la Du Barry... Je vous ai conté ce mot. Dans toute cette ineptie san-glante de notre Grande Révolution c'est le seul qui me touche un peu:.. Il esc si sincère! »
— ce Vous partez?... » répéta la jeune fîUe, qui ne parut pas avoir fait attention à la plaisanterie par laquelle Julien avait déguisé son propre troublç devant l'effet de ce départ si brusquement annoncé, a Je ne vous verrai plus!... Et si je vous demandais pourtant de ne pas vous en aller encore?... » continua-t-elle. a Vous m'avez parlé de notre amitié. Si je vous priais, si je vous suppliais, au nom de cette amirié, de ne pas m'en priver à cet instant oii je n'ai plus personne, où je suis si seule, si horriblement seule, est-ce que vous me répondriez non?... Vous me l'avez dit souvent, que vous étiez mon ami, mon véritable ami?... Si c'est vrai, ne vous en allez pas. Je vous le répète, je suis trop seule, et j'en ai peur... »
— ce Voyons, petite comtesse, » répondit Dopsenne, qiie l'exaltation si subite de la jeune fiUç commençait d'effrayer, ce ce n'est pourtant pas raisonnable de vous mettre dans de pareils états, parce que vous avez eu hier à soutenir un entrerien très triste avec cette pauvre Fanny ! D'abord il m'est tout à fait impossible de remettre encore mon départ. Vous me forcez à vous donner des raisons bien
grossières, presque commerciales... Mais mon Kvre va paraître, et il faut que je sois là pour cette mise en train de la vente dont je vous ai trop parlé... Et puis vous allez vous-même vous en aller. Vous aurez toutes les distractions de la campagne, vos amis de Venise, quelque patito que vous devez me cacher, et en tout cas cette charmante Lydia Maitland... » — « Ne prononcez pas ce nom, » interrompit Alba dont les traits s'étaient décomposés devant cette allusion au séjour de Piove. « Vous ne savez pas le mal que vous me faites, ni ce que c'est que cette femme, quel monstre de cruauté et de perfidie!... Ne m'interrogez pas non plus. Je ne vous dirais rien... Mais, » reprit-elle enjoignant ses mains cette fois, ses pauvres mains amaigries qui tremblaient de l'angoisse des phrases qu'elle osait formuler, « est-ce que vous ne comprenez pas que si je vous parle comme je vous parle, c'est que j'ai besoin de vous pour vivre... » puis d'une voix presque basse, tant elle était étouffée d'émotion : « c'est que \e vous aimel...» Toutes les pudeurs naturelles à une enfant de vingt ans montèrent à son pâle visage en un flot de pourpre quand elle eut jeté cet aveu, a Oui, je vous aime! » répéta-t-elle d'un accent aussi profond, mais plus ferme, c Ce n'est pourtant pas une chose si commune dans cet affreux monde qu'un vrai dévouement, qu'un être qui ne demande qu'à vous servir, qu'à vous être utile, qu'à vivre dans votre ombre... Vous le voyez, je n'ai pas de <:oquetterîe avec vous, je n'ai pas de fierté... Si vous
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ne m'aimez pas, tout est fini pour moi, et alors que m'importe cette fierté?... Si vous m'aimez, ah! Si vous m'aimez!... » Et elle ferma les yeux, comme si cette idée lui eût fait mal encore à force de douceur, « alors vous comprendrez que pour avoir le droit de vous donner ma vie, de porter votre nom, .d'être votre femme, de vous suivre, j'ai senti tout haut devant vous au moment où j'allais vous perdre. Vous me pardonnerez si j'ai manqué à ma modestie pour la première, pour la dernière fois. .. Mais j'ai trop souffert... »
Elle se tut. Jamais la pureté absolue de cette charmante créature, née et grandie dans une atmosphère de corruption en y demeurant si intacte, si noble, si franche, n'avait éclaté comme dans cette minute. Toute son âme virginale et malheureuse était dans ses yeux qui imploraient Julien, sur ses lèvres qui tremblaient d'avoir ainsi parlé, sur son front autour duquel flottait comme une auréole de petits cheveux blonds soulevés par la brise qui soufflait de la croisée ouverte. Elle avait trouvé le moyen d'oser cette prodigieuse démarche, la plus téméraire que puisse se permettre une femme, à plus forte raison une jeune fille, avec une si chaste simplicité, qu'à cette minute Dorsenne n'eût pas osé toucher seulement la main de cette enfant qui se confiait à lui si follement, si loyalement aussi. Elle-même, malgré la rougeur dont ses joues un peu creusées continuaient d'être empourprées, elle n'éprouvait à aucun degré le sentiment de la honte. Il y avait dans son aveu trop
de droiture, elle avait été conduite à cette extrémité, comme elle le disait, par trop de douleur. Et surtout, elle espérait. EUe avait foi dans la sympathie de Julien, mieux que cela, dans son amour. EUe avait, à maintes reprises, cet hiver et ce printemps, pensé que le jeune homme ne la demandait pas en mariage parce qu'elle était trop riche. Hélas! C'était bien vrai qu'Û subissait auprès d'elle les émorions les plus vives dont il fût capable. Mais c'était plus vrai encore que cette sympathie émue n'avait jamais envahi, n'envahirait jamais les portions lucides et froides de son être si rebelle à l'abandon. C'était vrai qu'elle lui plaisait avec sa beauté particulière de Slave Italianisée, à un tel point que, s'il n'eût pas été un très honnête homme par certains côtés, il fût devenu son amant avec délices. Mais c'était plus vrai encore qu'il s'intéressait surtout à elle par une curiosité sans entraînement et contre laquelle il était déjà en réaction, par peur de renoncer à cette indépendance de passant intellectuel, volupté souveraine de cette nature aussi volontaire que mobile! Aussi ce touchant discours, où frémîssait.une détresse si tendre et dont chaque mot devait plus tard le faire pleurer de regrets, lui produisit-il sur le moment une impression de peur plus encore que de pitié. Oui, il eut peur de la flamme qui brûlait dans les yeux de la jeune fille, il eut peur de l'émotion qui le gagnait lui-même. il eut peur de cette force étrange que déployait soudain cette enfant, peur de se sentir entraîné, mal-
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gré lui, dans l'atmosphère des passions complètes, exclusives et violentes, lui qui ne se complaisait qu'au monde indécis des nuances, des demi-bon* heurs et des demi-malheurs, des émotions atténuées et artificielles. Elle s'était tue, et il ne répondait pas. Quand enfin il rompit ce silence cruel, rien que le son de sa voix révéla du coup à la malheureuse l'inutiKté de cet appel suprême adressé par elle à la vie. Elle n'avait gardé, pour exorciser le démon du suicide, que son espoir dans le cœur de cet homme, et ce cœur vers qui elle s'était précipitée avec un élan si effréné se retirait au lieu de se donner.
— « Apaisez-vous, je vous en supplie, » lui disait-il. (( Vous devez comprendre que je «uis tout ému, tout étonné de ce que j'entends... J'étais si loin d'y penser!... Mon Dieu! Comme je vous vois^ troublée!... Et cependant, » continua-t-il avec plus de fermeté, a je me mépriserais profondément de vous mentir... Vous venez d'être si loyale avec moi. Je ne peux reconnaître cette confiance qu'en pensant, moi aussi, tout haut... Vous épouser? Ah! Ce serait le plus charmant rêve de bonheur si ce rêve ne m'était pas interdit par l'honnêteté. Pour accepter la vie d'une jeune fille telle que vous, il faut pouvoir, sincèrement, honnêtement, lui promettre sa vie à soi, tout entière. Et cette promesse, elle m'est interdite, parce que je ne la tiendrais point. Pauvre enfant!... » et sa voix, à lui, se fit presque amère pour prononcer ces mots : a Vous ne me con-
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naissez pas. Vous ne savez pas ce que c'est qu'un écrivain de ma race, et comme d'unir votre destinée à la mienne serait pour vous un martyre plus dur que votre solitude morale d'aujourd'hui? Voyez, je venais chez vous avec tant de joie, parce que j'étais libre, parce qu'à chaque fois je pouvais me dire que je n'y reviendrais plus. Ce n'est pas romanesque, cet aveu. Mais c'est ainsi... Que cela devienne un Ken, une obligation, un cadre fixe où me mouvoir, un cercle d'habitudes où m'emprisonner, et je n'aurai qu'une idée, celle de m'enfiiir... Un engagement de toute ma vie?... Non. Non. Je ne le supporterais pas... Il y a des âmes de passage comme Û y a des oiseaux voyageurs, et j'en suis une. Et vous-même, vous le comprendrez demain, tout à l'heure, et vous vous rappellerez que je vous ai parlé comme un homme d'honneur qui serait désespéré s'il devait croire que vraiment il a augmenté, sans le vouloir, les tristesses de votre destinée, quand il n'aurait souhaité que de les adoucir... Mon Dieu ! Que faire?» s'écria-t-il en voyant, tandis qu'il parlait, jaillir des yeux de la jeune fille deux larmes qu'elle n'essuya pas. Ce n'étaient plus les longs et tendres sanglots de la veille quand elle tombait dans les bras de Fanny Hafner, de sa compagne de misère, avec la douceur dans sa peine d'une compassion reçue et accordée. Non. Ces grosses et lourdes larmes qui roulaient sur ses joues brûlantes sans un cri, sans un soupir, c'étaient les gouttes d'une sueur d'agonie arrachées par le désespoir absolu, total, irrémé*
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diable. C'était l'adieu à la vie d'une âme encore jeune et qui, n'ayant pas trouvé d'écho pour son cri d'agonie, pleure une dernière fois, pleure cette jeunesse condamnée, se pleure. Et comme Julien épouvanté répétait : a Que faire?... »
— « Vous en aller, » lui répondit-elle; « me laisser... Je ne vous en veux pas. Je vous suis reconnaissante plutôt de ne pas m' avoir menti... Mais votre présence m'est trop cruelle... J'ai honte de vous avoir parlé, maintenant que je sais que vous ne m'aimez pas... Vous avez raison de quitter Rome... Vous auriez dû partir plus tôt... Ne vous défendez point... » continua-t-eUe en l'empêchant d'interrompre, oc je ne vous accuse de rien... Vous ne m'avez jamais menti, jamais donné le droit de croire que vous aviez pour moi autre chose que cette amitié légère... J'ai été folle... Ne m'en punissez pas en restant davantage... Après la conversation que nous venons d'avoir, mon honneur, à moi, veut que nous ne nous parlions plus jamais... »
— ce Vous avez raison, » dit Julien, après un nouveau silence. Il prit son chapeau qu'il avait posé sur une table au commencement de cette visite, si rapide et terminée soudain par une explosion de sentiments si étranges. Les deux jeunes gens se regardèrent encore une fois. Ah ! Qu'il devait souvent la revoir ainsi, blanche maintenant comme une morte, la bouche si douloureuse, le visage encore humide de ses larmes qui ne coulaient plus, rigide et tragique dans sa toilette claire de printemps, ses bras croisée
comme tout à l'heure sur sa mince poitrine, afin de ne pas lui donner la main. Il ne lui tendit pas la sienne. Il comprit que la misérable enfant lui avait dit vrai. Si elle avait avoué sans honte ses émorions quand elle les croyait partagées, de les savoir connues l'accablait maintenant de confusion. Il lui dit: « Allons, adieu... » Elle inclina sa blonde tête sans répondre. Pauvre fantôme de la plus douce des victimes et de la plus innocente, celui que tu regardais s^en aller de ce regard, l'oubliera-t-il jamais?..,
La porte s'était refermée. Alba Sténo était de nouveau seule. Une demi-heure après, quand le valet de pied vint lui demander les ordres au sujet de la voiture que la comtesse avait renvoyée, suivant sa promesse, il la trouva immobile, debout à la fenêtre, où elle s'était accoudée pour voir partir Dorsenne. Là elle avait été reprise par la tentarion du suicide. Elle avait de nouveau senti avec une force irrésistible la magnétique attirance de la mort. La vie lui était apparue, une fois de plus, comme quelque chose de trop vil, de trop inutile, de trop insupportable pour l'accepter davantage. Elle ne pourrait plus désormais embrasser sa mère sans un frisson d'horreur. De ses deux amies, l'une était pour toujours séparée d'elle, l'autre aussi misérable qu'elle. Elle, venait d'éprouver cette impression si dure que l'homme sur lequel elle avait reposé sa dernière et folle espérance n'avait pas de cœur, du moins qu'il n'en avait pas pour elle. Ce qu'elle avait lu dans le diabolique esprit de Lydia achevait de
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lui rendre la perspective du séjour à Piove si odieux, que d'y penser seulement la paralysait d'horreur. La tendance héréditaire, manifestée par l'impulsion de tout à l'heure, s'était déjà installée dans cette âme, saignante d'une blessure inguérissable, sous la forme d'une volonté raisonnée. C'est le second moment et le plus dangereux dans la marche de cette maladie morale que représente le suicide. Elle procède par accès si aigus quand les circonstances s'accordent avec la prédisposition native. Alba s'était dit, non plus comme tout à l'heure : ce Qu'il serait doux de mourir! » mais : « Je veux mourir !... » Puis, penchée sur la fenêtre, deux souvenirs s'étaient offerts à sa pensée : — celui d'une jeune fille de Naples, une de ses compagnes de tennis que Dorsenne appelait la petite Hérodiade, à cause de sa ressemblance avec les figures de Luini, et qui, dans un accès de fièvre chaude, s'était précipitée ainsi d'une fenêtre, ce même hiver. C'était à cinq heures du matin. Le pauvre corps avait été reconnu par des maraîchers. On avait sonné, afin de le couvrir tout de suite, à la porte d'un hôtel du voisinage, si bien que cette créature d'une beauté délicieuse et d'une adorable finesse d'élégance avait eu pour premier linceul une des nappes tachées de la table d'hôte. Alba, qui avait aimé cette enfant de dixhuit ans, se rappela quelles larmes la mère de cette infortunée, — une noble et samte femme, celle-là, — avait versées, et comme le détail de cette agonie dans la rue avait ajouté un caractère brutal à cet
épisode déjà si horrible. En regard, Timage s'évoqua pour Alba d'une autre amie, une baronne allemande établie en Italie et qui s'était, elle aussi, tuée deux ans auparavant... en s' élançant d'une barque dans l'eau d'un petit lac de la campagne Romaine, — le lac de Porto. Elle avait été retrouvée flottante comme une Ophélie, n'ayant subi aucune déformation, endormie sur le lit mouvant de la vague, et des mains pieuses l'avaient emportée sans qu'aucune profanation se fût mêlée pour cette désespérée au charme consolateur de la mort. De semblables images suffisent quand la folie du suicide envahit tout un être pour déterminer la nature du moyen qu'il emploiera, surtout lorsque la forme même de ce suicide est comme dessinée à l'avance dans le mystère de son hérédité. Ainsi s'expliquent ces étranges imitations contagieuses qui ont rendu célèbres d'une funèbre célébrité certains endroits, notamment cette guérite du camp de Boulogne que l'empereur dut faire brûler. Plusieurs soldats s'y étaient tués l'un après l'autre. Un ensorcellement pareil s'empara de la jeune fille. La voiture était à sa disposition. Par la porte Portese et le long du Tibre, il fallait, avec les fringants chevaux de la comtesse, une heure et demie pour gagner le petit lac. Elle avait en outre ce prétexte, pour éviter la curiosité des domestiques, qu'une des grandes dames Romaines de sa connaissance, la princesse Torlonia, possède une villa isolée sur le bord de cet étang. — Elle monta en hâte mettre un chapeau sur
ses cheveux. Et sans écrire un mot d'adieu pour personne, sans même jeter un regard aux objets parmi lesquels elle avait grandi et souffert, — tant elle était déjà la proie du vertige de la tombe, — elle descendit l'escalier en courant, et jetant au cocher le nom de cette villa :
— ce Fais vite, » insista-t-elle, ce je suis déjà en retard...»
Le lac de Porto n'est, comme l'indique son nom, que le port de l'ancien Tibre, — celui par lequel l'empereur Trajan avait voulu remplacer Ostie déjà presque comblée au temps d'Auguste par les alluvions. La route qui sort du Transtevere longe le fleuve qui roule, à travers une plaine semée de ruines et bossuée de collines nues, son eau saumâtre, jaune des sables et des boues de l'Apennin. Une fois l'église de Saint-Paul disparue, le désert commence, plus désolé encore que le paysage dans lequel avait eu lieu le double duel de Gorka avec Florent Chapron et Dorsenne, car ici la ligne bleuâtre des monts Albains ne se dresse plus pour enclore de grâce l'immense campagne solitaire. A ce moment de l'année, les troupeaux sont déjà remontés sur les hauteurs à cause de la fièvre qui va régner en maîtresse sur ce sol tout mélangé d'infiltrations marines et comme pourri d'eaux stagnantes, que le plus énergique travail n'a pu encore assainir qu'à moitié. Des bouquets d'eucalyptus de-ci, de-là des groupes de pins parasols au-dessus de quelques murs écrou-
lés, voilà toute la végétation que rencontrait le regard d' Alba Sténo. Mais cet horizon s'accordait trop à la dévastation morale qu'elle portait en elle pour que ce navrement des choses autour de sa dernière promenade ne lui fût pas un bienfait. D'ailleurs elle éprouvait, depuis la minute où la voiture avait commencé de rouler, cette sorte de calme étrange, presque de sérénité, dont s'accompagne si souvent le suicide, surtout lorsqu'il est le terme d'une longue maladie d'esprit, d'une de ces mélancolies anxieuses qui, pendant des mois et des mois, nous ont entouré d'un cercle torturant d'idées fixes. Il semble que ' l'âme n'ait, comme le corps, qu'une certaine force de souffrir, et que, cette limite une fois dépassée, elle arrive à une anesthésie momentanée où elle ne ' peut même plus sentir la vérité des chagrins qui pourtant la décident à mourir. Les divers personnages qui avaient traversé le drame de sa vie pour l'acculer de scène en scène à la résolution tragique vers laquelle l'emportait le trot des deux chevaux apparaissaient à la mourante comme reculés à une distance singulière. Que le brutal Lincoln et la perfide Lydia Maitland étaient loin, et loin la loyale Maud Gorka et la pieuse Fanny Hafner! Jusqu'à sa mère et jusqu'à Dorsenne ne lui étaient plus réels, quoique si peu d'heures, presque si peu de minutes, la séparassent de l'instant où elle avait été frappée par eux du coup qui avait consonmié son malheur. Ce n'était pas le somnambulisme lucide dont ont parlé quelques criminels, non, mais une détente
intime qui allait jusqu'à la douceur, et qui lui mettait à de certaines secondes, sur ses lèvres enfin moins frémissantes, un sourire d'apaisement! Cette sensation qu'elle approchait de Tirrévocable paix, du sommeil définitif et où elle ne souffrirait plus, augmenta quand elle fut descendue de voiture et qu'ayant contourné le jardin de la villa Torlonia, elle se trouva devant le petit lac, si grandiose dans sa petitesse par la sauvagerie de son paysage, et, immobile, étonnée même à ce suprême instant par la magie de cette vision subite, elle s'arrêta parmi les roseaux tout fleuris de leurs aigrettes roses, entre les lames tordues de deux aloès, pour regarder cet étang qui allait devenir sa tombe, et elle murmura :
— a Comme c'est beau!... »
La surface du lac se développait, en effet, si parfaitement paisible qu'à peine, par intervalles, une ride lente et silencieuse plissait l'eau noire, comme épaisse, comme lourde, que des joncs envahissaient et sur laquelle de longues feuilles de plantes aquatiques étalaient leur verdure sombre. Et c'était partout autour de la jeune fille une floraison énorme, comme une forêt de ces gigantesques roseaux roses, tandis que de l'autre côté les pins d'Italie se profilaient, étageant, aplatissant leurs bouquets noirs sur le ciel d'un bleu d'outremer où le soleil commençait de s'abaisser, car il était déjà plus de cinq heures, et une brume vague floconnait sur le lac, — une brume, non, — une buée, une vapeur de vapeur, de quoi fondre et comme ouater ce que l'eau
morte aurait eu de trop métallique. Pas un souffle de vent ne faisait trembler les minces roseaux à travers les tiges desquels montaient les innombrables coassements des rainettes cachées dans les herbes. Quelquefois une de ces bêtes plongeait dans le lac. Le bruit d'une pierre qui tombe à Teau, un clapotement, le frisson d'une ride plus profonde, — et le miroir du vaste étang reprenait son aspect d'un charme à la fois délicieux et sinistre. A d'autres moments, des corbeaux s'envolaient dans le ciel avec de grands cris. Ils allaient se poser sur une prairie à gauche, vers laquelle se dirigeait une allée bordée de roses, par laquelle Alba était arrivée, et elle avait cueilli machinalement quelques-unes de ces fleurs dont elle avait paré son corsage, par un dernier instinct de jeunesse et de coquetterie même dans la mort!... Cette fin d'après-midi si pure, ce lac presque fantastiquement immobile, cet horizon tragique avec un je ne sais quel caractère irrémédiable répandu sur toutes choses, — tout dans le mélancolique décor de cette minute suprême s'harmonisait avec les pensées de la jeune fille et d'une façon si complète, qu'elle en demeura comme ravie. Il y avait dans l'atmosphère humide qui peu à peu la pénétrait un charme de mortel endormement auquel elle s'abandonna toute songeuse, presque avec une volupté physique, la volonté abolie, buvant par tout son être les efiluves fiévreux de cet endroit, un des plus funestes à cette époque et à cette heure de toute cette dangereuse côte, jusqu'à
ce qu'un frisson de froid la secoua tout d'un coup sous la mince étoffe de son corsage d'été. Ses épaules se ramassèrent, ses dents se serrèrent, et cette impression de malaise subit lui fut comme un signal d'agir. Elle reprit une autre allée de rosiers en fleurs pour gagner un point de la berge, nettoyé de végétation, où se dessinait la forme d'une barque. Elle eut tôt fait de la détacher, et, manœuvrant les lourds avirons de ses mains délicates, elle s'avança jusqu'au milieu du lac.
Quand elle fut dans l'endroit qu'elle croyait le plus profond et le plus apte à son dessein, elle cessa de ramer. Là, par un soin enfantin qui la fit sourire elle-même, tant il trahissait d'ordre instinctif et puéril à un si solennel instant, elle rangea son chapeau, son ombrelle et ses gants sur une des planches transversales du bateau. Elle avait, pour remuer les lourds avirons, fait un grand effort, en sorte qu'elle se trouvait tout en nage. Un second frisson la saisit, comme elle disposait ces menus objets, si aigu, si glacé, si profond cette fois, qu'elle s'arrêta de son geste. Elle demeura immobile à rêver indéfiniment, les yeux fixés sur l'eau dont les onduladons frémissaient, de plus en plus amorries et lentes, autour de la barque. Au dernier moment elle se sentait revenir au cœur, non pas l'amour de la vie, mais la tendresse pour sa mère. Tout le détail des menus événements qui allaient suivre son suicide se peignait maintenant devant sa pensée. Elle se voyait s'élançant dans
cette eau profonde qui se refermerait sur sa tête. Tout serait fini pour sa souffrance à elle, mais pour M™* Sténo ?. . . EUe voyait le cocher s'inquiétant de son absence, sonnant à la porte de la villa Torlonia, les domestiques en quête. Le bateau détaché raconterait assez où il fallait la chercher et son action. La comtesse saurait qu'elle s'était tuée? Elle voudrait savoir aussi la cause de cette fin désespérée. La terrible physionomie de Lydia Maitland apparut à la jeune fille. Elle comprit que cette femme haïssait trop son ennemie pour ne pas l'éclairer sur les affreuses circonstances qui avaient précédé ce suicide. Le cri si simple et d'une signification si effrayante, tant il avait été glapi d'un accent féroce : <c Vous l'avez fait exprès!... » revint à la mémoire d'Alba. Elle vit sa mère apprenant que sa fille avait tout deviné, tout vu. Elle l'avait tant admirée, cette mère, 'elle en avait été si gâtée, si caressée ! Elle la chérissait tant encore! De même qu'elle n'avait pu supporter l'idée de continuer à vivre dans l'intimité des Maitland, après ce qu'elle avait regardé de ses yeux à travers le judas du panneau vitré, elle ne put supporter non plus de seulement penser au poids de remords que son suicide ainsi commenté mettrait sur la conscience de cette mère adorée... Le souvenir de Dorsenne lui revint au même instant, et l'idée de ce que le jeune homme sentirait lui aussi à la nouvelle de ce suicide, qui avait succédé si vite à leur entretien. Il s'en croirait seul responsable et ce ne serait pas j uste ! . . . — Alors, comme un troisième frisson de froid
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l'avait parcourue des pieds à la tête, Alba se prit à penser qu'elle avait là une autre chance, et aussi certaine, de mourir sans que personne au monde pût soupçonner que sa mort fut volontaire. Elle se rappela qu'elle se trouvait dans un des coins le plus redoutés de la campagne Romaine.. Qu'elle avait déjà connu de personnes enlevées en quelques jours par la fièvre pernicieuse contractée ainsi à des endroits semblables, à cette heure et dans cette saison, notamment un de ses amis préférés, un des Bonaparte établis à Rome, emporté si vite pour être venu chasser ici tout en sueur! Si elle essayait, elle, de p'^'^^dre exprès ce même mal?... Et voici qu'elle rama ne nouveau pour s'échauffer davantage. Puis, quand elle sentit son front moite de ce second effort, tîUe défit sa jaquette et sa chemisette, elle mit à îju son cou, sa jeune poitrine, sa gorge virginale, et elle s'étendit sur le bateau, laissant l'air humide Tenvel >pper, la baigner, la glacer, implorant l'entrée dans son sang du germe funeste et libérateur, possédée d'un enivrement à la fois et d'un alanguissement. Combien de temps demeura-t-elle ainsi, à demi évanouie, comme pâmée dans cette atmosphère ie plus en plus chargée de miasmes à mesure que (f «îoleil tombait? La fuite des minutes n'était marquée pour elle que par la sensation de plus en plus répétée du frisson qui se changeait en un froid intense, et elle sentait avec un obscur et douloureux délire que son vœu était exaucé et que la terrible fièvre s'insinuait en elle. Un cri qu'elle entendit la
fit se relever toute glacée et reprendre les ramesL C'était le cocher qui, ne la voyant pas revenir, étaï descendu de la voiture, et il hélait la barque à tout hasard. Lorsqu'elle descendit sur la berge et qu'il li vit si pâle, cet homme, qui était au service de la comtesse depuis des années, ne put s'empêcher de lui dire avec la familiarité d'un serviteur Italien :
— a Vous avez pris froid, mademoiselle, et cet endroit-ci est tellement malsain... »
— « En effet, » répondit-elle, « j'ai eu un petit ^ frisson... Ce ne sera rien. Rentrons vite. Surtout ne | raconte pas que je suis montée en barque. Tu me ferais trop gronder.., »
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