‹ Cosmopolis (volume 4)Chapitre 7 sur 16 · VII · texte numérisé non relu

VII

UAND Maud Gorka fut sortie de l'hôtel de la rue Leopardi, elle marcha d'abord droit devant elle, rapidement, aveuglément, sans rien voir, sans rien entendre, à la manière d'une bête blessée qu'une balle frappe au gîte, et qui dévale le long des halliers pour fuir le danger, pour fuir sa blessure, pour se fuir. Certaines surprises de la douleur morale sont pareilles dans leur effet immédiat à ces surprises de la douleur animale. C'est, dans l'un et dans l'autre cas, le sursaut de la vie elle-même touchée à sa place la plus profonde et qui tressaille d'un spasme presque frénétique. Il était un peu pliis de trois heures et demie quand la malheureuse femme s'échappa de l'atelier, incapable de supporter auprès d'elle la présence de Lydia Maitland, de cette sinistre ouvrière de ven-

geance qui venait de lui révéler si cruellement, avec de si indiscutables preuves, la chose atroce, la longue, Tinfame, l'inexpiable trahison. Il en était près de six lorsqu'elle reprit réellement conscience d'elle-même. Une sensation très vulgaire la réveilla de ce somnambulisme de souffrance où elle marchait depuis ces deux heures. L'orage qui menaçait depuis midi avait éclaté enfin. Maud, qui s'était à peine aperçue des premières larges gouttes, dut chercher un abri quand les nuages crevèrent tout d'un coup en trombe, et elle se trouva s'être réfugiée à l'extrémité droite de la colonnade de Saint- Pierre. Comment était-elle arrivée jusque-là?... Elle ne le savait pas elle-même précisément. Elle se rappela d'une manière vague qu'elle avait erré dans un lacis de petites rues, traversé le Tibre, — sans doute sur le pont Garibaldi, — parcouru un vaste jardin, sans doute le Janicule, — puis qu'elle avait longé un morceau des remparts. Elle avait dû sortir de la ville par la porte de Saint-Pancrace et suivre jusqu'à celle de Cavallegieri la ligne sinueuse des beaux murs Urbains. Ce coin de Rome, avec son échappée de vue sur les pins parasols de la villa Pamphilj d'une part et d'autre part les derrières du Vatican, sert de promenoir habituel, durant l'hiver, à quelques cardinaux qui viennent chercher le soleil d'après-midi, sûrs de ne croiser là qu'un petit nombre d'étrangers. Au mois de mai, c'est un désert brûlé déjà du soleil. Il ronge la brique, roussie par deux siècles de cette implacable lumière, et il caresse

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-- les écailles^ des lézards verts ou grisâtres en train w^de courir entre les abeilles du blason du pape Urbain VIII, de la famille Barberini. L'instinct de M°^*^ Gorka l'avait du moins servie en la précipitant sur une route où elle n'avait fait aucune rencontre... Maintenant, le sentiment de la réalité la reprenait. Elle reconnaissait les objets autour d'elle et ce cadre si familier à sa piété de fervente catholique : la vaste place, l'obélisque de Sixte-Quint au centre, les fontaines, le portique circulaire couronné de statues d'évêques et de martyrs, le palais du Vatican à l'angle, et, là-bas, la façade de la grande cathédrale papale, avec le Sauveur et les apôtres ^ debout sur Taugiiste fronton. En toute autre occasion la pieuse jeune femme aurait vu dans le hasard qui l'avait conduite là, presque inconsciemment, une influence d'en haut, une invitation à entrer dans l'église pour y demander la force de souffrir au Dieu qui a dit : a Si quelqu'un veut me suivre, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il marche!... » Mais elle était dans cette première crise aiguë du malheur où il est impossible de prier, tant la révolte de la nature crie en nous. Plus tard, nous saurons reconnaître la main de la providence dans l'épreuve qui nous fut imposée. Nous n'y voyons d'abord que l'injustice affreuse du sort, et c'est un tremblement de notre être jusque dans son plus intime repli, une rébellion des plus profondes énergies de notre âme contre le coup dont elle saigne. Ce qui rendait cette rébellion

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plus invincible et plus fougueuse chez Maud, c'était la foudroyante soudaineté de ce coup meurtrier. Tous les jours une honnête femme, comme elle, acquiert la preuve de la trahison d'un mari qu'elle n'a pas cessé d'aimer. D'ordinaire, cette preuve indiscutable eist précédée d'un long travail de soupçon. L'infidèle a négligé son foyer. Un changement s'est produit dans ses habitudes Journalières D'indéfinissables nuances ont révélé à l'épouse outragée cette trace d'une rivale que la jalousie féminine démêle avec un flair aussi sûr que celui d'un chien qui trouve un étranger dans la maison. Enfin, quoiqu'il y ait dans le passage du doute à la certitude un déchirement de tout le cœur, c'est du moins le déchirement d'un cœur préparé. Cette préparation, cette adaptation pour ainsi dire, de son âme à l'horrible vérité, Maud en avait été privée. Le soin pris par M™* Sténo de la lier avec Alba avait supprimé ces menus indices. Boleslas n'avait eu besoin de changer quoi que ce fijt à sa vie de famille pour voir sa maîtresse tout à sa convenance et dans une intimité provoquée, entretenue par sa femme ellemême. Aussi cette dernière avait-elle été trompée totalement, absolument. Elle avait assisté à l'adultère de son mari avec une de ces illusions si complètes qu'elles en paraissent invraisemblables aux indifférents et aux étrangers. Ils ne se rendent pas compte de l'insensible accoutumance qui les a produites. Le réveil de ces illusions-là est le plus terrible. Tel homme que toute sa société jugeait

un mari complaisant, telle femme qui passait pour une épouse indulgente se trouvent soudain avoir commis un meurtre ou un suicide pour le plus grand étonnement du monde qui, même alors, hésite à reconnaître dans cet accès de folie la preuve de ce coup de foudre, plus redoutable, plus instantané dans ses ravages que ceux de l'amour : la désillusion subite. Quand ce désastre intérieur ne se traduit pas au dehors par des actes de cette violence, c'est une irréparable destruction de notre dernière jeunesse dame, c'est l'idée installée en nous à jamais que tout peut trahir, puisque nous avons été trahis de la sorte. C'est pour des années, pour toute la vie quelquefois, cette impuissance à s'attendrir, à espérer, à croire, qui faisait que Maud Gorka restait, par cette fin d'après-midi, appuyée contre un piédestal de colonne à regarder tomber la pluie, indéfiniment, au lieu de remonter du côté de la Basilique universelle, où des confessionnaux de toutes les langues offrent le pardon à tous les péchés et le remède à toutes les douleurs. Hélas ! C'est déjà être consolé que de s'y agenouiller, et la pauvre femme n'en était qu'à la première station du calvaire.

Elle regardait tomber la pluie, et elle trouvait un sauvage soulagement à cette formidable cataracte d'orage qui semblait un cataclysme de la nature, tant la lueur des éclairs et le fracas du tonnerre s'y mêlaient au retentissement de la vaste place sous le coup de fouet de l'eau balayée par le vent.

Les images commençaient à se classer de nouveau dans son esprit, après ce tourbillon d'aveugle souffrance où elle s'était sentie emportée dès le premier regard jeté sur la page dénonciatrice. Chaque mot de cette page était là devant ses yeux, brûlant à les lui faire fermer de douleur. Les deux dernières années de sa vie, qui étaient celles où elle s'était liée avec la comtesse Sténo, lui revenaient à la pensée, illuminées d'une clarté qui lui arrachait sans cesse ces mots qu'elle prononçait en gémissant : « Comment a-t-il pu?... » Elle revoyait Venise et leur séjour dans cette ville où Boleslas l'avait conduite après la mort de leur fille, afin qu'elle y calmât dans la reposante atmosphère de la lagune la crise aiguë de sa peine. Que M^*^ Sténo avait été bonne à cette époque, du moins qu'elle lui avait semblé bonne, et délicate, et la comprenant, et la plaignant! Leurs relations superficielles de Rome s'étaient peu à peu changées en amitié. C'avait été là sans doute le commencement de la trahison. La voleuse d'amour s'était introduite sous le couvert de cette pitié à laquelle Maud avait tant cru. Voyant la comtesse si généreuse, elle avait traité de calomnies les médisances du monde sur le compte d'une personne capable de cette touchante charité du cœur. Et c'était le moment où la coquine lui prenait Boleslas! Mille détails se représentaient qu'elle n'avait pas compris alors : les promenades des deux amants en gondole qu'elle n'avait même pas songé à incriminer; — une visite que Boleslas avait faite

à Piove et d'où il n'était revenu que le lendemain matin, sous prétexte d'un train manqué; — des apartés sur le balcon du palais Sténo, la nuit, tandis qu'elle-même causait avec Alba. Oui, c'était à Venise que leur adultère s'était noué devant elle, qui n'avait rien deviné, à Venise, tandis qu'elle avait le coeur tout plein de l'inconsolable regret de leur ange envolée! «Ah! comment a-t-il pu?...» gémissaitelle de nouveau, et les images se multipliaient. Il se faisait, dans son intelligence, comme l'ouverture soudaine et tragiquement douloureuse de toutes les fenêtres que la perfidie de Gorka et de la comtesse avait murées avec tant de soin. Elle revoyait les mois qui avaient suivi le retour à Rome et ses habitudes d'existence si commodes pour les deux complices. Que de fois elle s'était chargée de promener Alba, débarrassant ainsi la mère de la seule surveillance qui lui fut gênante, débarrassant son mari de sa propre présence ! Que faisaient les amants pendant ces heures-là? Que de fois, en rentrant au palazzetto Doria, elle avait trouvé Catherine Sténo dans la bibliothèque, assise sur le divan auprès de Boleslas, et elle ne s'était pas doutée que cette femme était venue, pendant son absence, embrasser cet homme, lui parler d'amour, se donner à lui sans doute avec l'attrait de la scélératesse et du danger! Elle revoyait l'épisode de leur rencontre à Bayreuth l'été dernier lorsqu'elle était allée, elle, en Angleterre seule avec son fils, et que son mari, s'était chargé de conduire de Rome en Bavière Alba et la

comtesse. Ils avaient tous pris un rendez-vous à Nuremberg. L'appartement d'hôtel où ils s'étaient retrouvés se peignit tout d*un coup dans le souvenir de Maud, et la chambre à coucher de M"^^ Sténo voisine de celle de Boleslas. La vision de leurs caresses, prolongées dans la liberté de la nuit, tandis queTinnocente Alba dormait à côté, et qu'elle-même roulait dans un wagon avec le petit Luc, lui arracha de nouveau son cri: «Ah! Comment a-t-il pu?...» Et tout de suite, cette image d'un train rapide éveillant en elle le souvenir du récent retour de son mari, elle le vit traversant l'Europe sur une dénonciation anonyme pour arriver vingt-quatre heures plus tôt auprès de cette femme. Quelle preuve de passion que cette frénésie qui n'avait pas permis à cet homme de supporter plus longtemps le doute et l'absence ! Fallait-il qu'il aimât cette maîtresse, qui ne l'aimait même pas, puisqu'elle le trompait avec Maitland ! Et il allait se battre pour elle !... La Jalousie tordit à cette minute ce cœur de femme d'une souffrance encore plus forte que n'avait fait l'indignation. Elle, l'Anglaise, si grande, si robuste, presque virile par la construction de son corps aux membres puissants mais lourds, elle se compara mentalement à cette souple Italienne, avec sa taille si ronde, avec ses gestes si souples, ses mains si fines, ses pieds si minces, à cette créature de désir dont chaque mouvement projetait un secret effluve de volupté, et elle cessa de gémir son : « Comment a-t-il pu?... » de tout à l'heure. Elle venait d'avoir la lucide intuition

de la puissance de sa rivale. C'est la suprême agonie pour une honnête femme qui aime de se sentir ainsi souillée par la seule pensée des ivresses que son mari a goûtées dans des bras plus beaux, plus caressants, plus enlaçants que les siens. Ce fut aussi le signal d'une reprise de sa volonté chez cette âme torturée, mais fière. Un dégoût la saisit, si violent, si profond, si complet, pour cette atmosphère de mensonge et de luxure où Boleslas avait vécu deux ans, qu'elle se redressa, redevenue soudain forte ec implacable. Bravant la pluie, elle recommença de marcher dans la direction de chez elle, avec cette résolution devant son esprit aussi nette et aussi ferme que si elle eût délibéré des mois et des mois : — « Je ne resterai pas un jour de plus auprès de cet homme. Demain je serai parrie pour l'Angleterre avec mon fils... »

Que d'autres les ont prononcés dans une situation semblable, ces serments d'affranchissement, pour les renier aussitôt qu'elles se sont trouvées en face de l'homme qui les a trahies et qu'elles aiment ! Malgré sa passion, Maud n'était pas de cette race. Certes elle l'aimait, elle aussi, jusque dans l'être de son être, ce séduisant Boleslas épousé contre la volonté de ses parents, ce perfide à qui elle avait tout sacrifié, habitant loin de son pays et de sa famille depuis des années, parce qu'il le désirait, ne vivant, ne respirant que pour lui et que pour leur fils. Mais il y avait en elle, — comme le révélait son menton

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SUR LE TERRAIN ^If

un peu long et carré, son nez coupé un peu court et 1 énergie de son front, — cette force particulière d'inflexibilité qui se rencontre dans les caractères d'une droiture absolue. L'amour, chez elle, devait être étouffé par le dégoût, ou du moins, — car nous ne sommes les maîtres que de nos actes, — elle devait considérer comme une bassesse le fait de continuer à aimer quelqu'un qu'elle méprisait, et, en ce moment, c'était cet irrémédiable mépris qui dominait dans son cœur. Elle avait au plus haut degré la* grande vertu qui se retrouve partout oii il y a de la noblesse intime, et dont les Anglais ont fait la base même de leur éducation morale : la religion, le fanatisme de la loyauté. Elle avait toujours souffert à constater les parties ondoyantes de la nature de Boleslas. Mais si elle avait observé en lui avec douleur des exagérations de langage, des facticités de sentiment, une souplesse dangereuse de conscience, elle lui avait pardonné ces défauts avec la magnanimité de l'amour en les attribuant à une mauvaise éducation. — Gorka s'était trouvé pris tout jeune dans un drame de famille, sa mère et son père vivant séparés sans que ni l'un ni l'autre eût la direction exclusive de l'enfant. — Comment trouver, par contre, de l'indulgence pour cette honteuse hypocrisie de deux années, pour, la scélératesse de cette trahison installée au foyer domestique, pour cette déloyauté continue, réfléchie, volontaire, de chaque jour et de chaque heure? Aussi Maud éprouvait-elle, à travers son désespoir, l'espèce d'apaisement que

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donne la certitude d'un inébranlable et juste partipris, lorsqu'elle rentra enfin au palazzetto Doria, — quel drame pourtant s'était joué dans son cœur depuis sa sortie ! — et c'est d'une voix presque aussi calme qu'à l'ordinaire qu'elle demanda : — « Monsieur le comte est-il chez lui? » Que devint-elle lorsque le domestique, après avoir répondu affirmativement, ajouta : « Il y a aussi M°^^ et M^^^ Sténo qui attendent Madame au salon... » A l'idée que la femme qui lui avait enlevé son mari était là, l'épouse trahie sentit tout son sang, suivant la vulgaire mais énergique expression du peuple, ne faire qu'un tour. C'était bien naturel que la mère d'Alba fût venue lui rendre visite à son habitude. C'était encore plus naturel qu'elle y fut venue aujourd'hui. Car très probablement un écho du duel du lendemain était arrivé jusqu'à elle. Cette présence pourtant, et à cette minute, souleva dans Maud un mouvement d'indignation si passionné que son premier instinct fut d'entrer, de chasser la maîtresse de Boleslas comme on chasse une domestique surprise à voler. Tout d'un coup l'image d'Alba s'offrit à sa pensée, de cette douce et pure Alba, à l'âme blanche comme son nom, et dont elle était la plus chère amie. Dans le va-et-vient de ses pensées depuis la funeste révélation, elle avait plusieurs fois songé à la jeune fille. Mais son chagrin trop fort ayant absorbé toutes les puissances de son âme, elle n'avait pu sentir, vivante en elle, cette amitié pour cette délicate et jolie enfant. Au moment d'exécuter

sa rivale comme elle en avait le droit, presque le devoir, ce sentiment remua en elle. Une étrange pitié inonda son cœur qui la fit s'arrêter au milieu du grand vestibule, tout orné de statues et de colonnettes, qu'elle était en train de traverser pour gagner le salon. Elle rappela le domestique juste à la seconde où ce dernier allait mettre la main sur le bouton de la porte. L'analogie de sa situation morale et de celle d'Alba venait de la saisir trop amèrement. Elle avait éprouvé, dans l'éclair d'un instant, cette impression qu'Alba elle-même éprouvait si souvent à propos de Fanny, cette sympathie pour une douleur qui serait trop pareille à la sienne. Elle ne pouvait physiquement pas donner la main à M^« Sténo après ce qu'elle savait, ni lui parler autrement que pour la mettre dehors. Et dire devant Alba une seule phrase, faire un seul geste qui procurât à la pauvre petite une déception sur sa mère et de cette nature, non, ce serait une trop implacable, une trop inique vengeance! Elle se détourna pour prendre la porte qui conduisait à son appartement particulier en donnant l'ordre qu'on priât son mari d'y passer. Elle venait d'imaginer le moyen de satisfaire sa juste colère sans toucher au cœur de sa toujours chère amie, qui n'était cependant pas responsable si les deux infâmes s'étaient abrités derrière son innocence. A peine entrée dans le petit boudoir qui précédait sa chambre à coucher, elle s'assit devant son bureau sur lequel se trouvait un portrait de M°^« Sténo, dans un groupe formé par

Boleslas, par Alba et par elle-même. Ce portrait souriait d'un sourire de superbe insolence qui rendit soudain à la femme outragée sa frénésie de rancune interrompue, suspendue plutôt, quelques instants^ par la pitié. Elle prit le cadre entre ses mains, et elle le jeta par terre, en broyant le verre sous ses pieds, puis elle commença d'écrire sur la première feuille blanche que ses doigts tremblants rencontrèrent, un de ces billets comme la passion seule sait en oser, qui ne reculent devant aucun mot: — « Je sais tout. Il y a deux ans que vous êtes la maîtresse de mon mari. 5^Çf niei pas. J'en ai lu l'aveu écrit de votre main. Je ne veux plus vous parler ni vous voir, cdrrangeif^vous pour ne jamais remettre les pieds che^ moi. Si je ne vous chasse pas aujourd'hui moi-même, c'est à cause de votre fille. Une seconde fois je ne reculerais plus. » Et elle était en train de signer courageusement : « é/Haud Gorka » lorsque le bruit de la porte ouverte, puis refermée, la fit se retourner. Boleslas était devant elle. Il avait sur son visage une expression ambiguë qui acheva d'exaspérer la malheureuse femme. Rentré depuis plus d'une heure, il avait su que Maud avait accompagné jusqu'à la rue Leopardi M™* Maitland souffrante, et il avait attendu son retour avec une cruelle impatience, tout remué à la pensée que la sœur de Florent était sans doute malade à cause du duel du lendemain, et que, dans ce cas-là, Maud aussi savait tout. Il y a des conversations et surtout des adieux qu'un homme qui va se battre aime toujours mieux éviter. Quoiqu'il se contraignît à sourire^

celui-ci n'avait plus guère d'hésitation. Le trouble évident de sa femme ne s'expliquait point pai: une autre cause. Pouvait-il deviner qu'elle avait appris non seulement ce duel, mais encore une intrigue aujourd'hui finie et qu'elle avait ignorée deux ans? Comme elle se taisait et que ce silence l'embarrassait de sa menace, il voulut, pour se donner une contenance, lui prendre la main et la lui baiser, ainsi qu'il faisait d'ordinaire. EUe le repoussa avec un regard qu'il ne lui connaissait pas et elle lui dit, en lui tendant la feuille de papier qu'elle avait devant elle :

— a Voulez-vous lire ce billet avant que je ne le fasse remettre à M™® Sténo, qui attend avec sa fille, dans le salon?... t>

Boleslas prit la lettre. Il parcourut ces terribles lignes et il devint livide. Son saisissement fut tel, qu'il rendit le papier à sa femme, sans répondre un mot, sans essayer d'empêcher, comme c'était son devoir, cette insulte infligée à l'ancienne maîtresse qu'il aimait encore au point de risquer sa vie pour elle. Cet homme, si brave et si souple à la fois, était anéanti par une de ces surprises qui mettent en désarroi toutes les puissances de l'âme, et il regardait Maud glisser le papier dans une enveloppe, écrire l'adresse, sonner. Il l'entendait dire au domestique :

— a Vous remettrez ce billet à la comtesse Sténo, et vous m'excuserez auprès de ces dames... Je me sens trop mal pour recevoir n'importe qui. Si elles

insistent, vous répondrez que j'ai absolument défendu ma porte. Vous entendez, absolument... »

L'homme avait déjà pris le billet. Il était sorti de la chambre et il avait sans doute accompli son message que les époux étaient encore là, en face Tun de l'autre, sans qu'aucun des deux eût rompu ce nouveau et formidable silence. Ils sentaient trop que l'heure était solennelle. Jamais, depuis le jour où le cardinal Manning avait uni leurs destinées dans la vieille chapelle d'Ardrahan-Castle, ils ne s'étaient trouvés engagés dans une crise aussi tragique. De pareils moments mettent à nu le fond même des caractères. La courageuse et noble Maud ne pensait pas à peser ses paroles. Elle ne tenait ni à repaître sa jalousie de nouveaux détails, ni à aiguiser plus cruellement la pointe de l'outrage qu'elle avait le droit de lancer à cet homme avec qui elle était, ce matin encore, si confiante, si abandonnée, si tendre. La bassesse et la cruauté devaient rester jusqu'au bout étrangères à cette femme qui n'hésitait pas non plus sur la fière résolution qu'elle avait prise. Non. Ce qu'elle attendait de cet homme qu'elle avait tant aimé, qu'elle avait mis si haut, qu'elle venait de voir tomber si bas, c'était un cri de vérité, un aveu où elle retrouvât la palpitation d'un dernier reste d'honneur. Et si lui-même se taisait, ce n'était pas qu'il se préparât à nier. La teneur du billet de Maud ne lui avait pas permis un doute sur la qualité des preuves qu'elle avait eues entre les mains, qu'elle y avait saris doute. Comment? Il

ne se posait pas cette question, dominé qu'il était par un phénomène où se révélait à plein la complexité singulière de sa nature. Ce qui caractérise peut-être les Slaves de la façon la plus spéciale, c'est une prodigieuse puissance nerveuse d'instantanéité, s'il est permis d'employer une formule aussi étrange pour un fait moral plus étrange encore à notre regard d'Occidentaux et de Latins. Il semble que ces êtres au cœur incertain aient comme une faculté d'amplifier en eux, jusqu'à y absorber ce cœur tout entier, des états d'émotion partiels, passagers, et pourtant sincères. L'intensité de leur excitation momentanée fait ainsi d'eux des comédiens de bonne foi, qui vous parlent comme s'ils ressentaient certains sentiments d'une façon exclusive, quitte à en ressentir de contradictoires le jour d'après, avec la même ardeur, — avec le même mensonge, disent injustement les victimes de ces natures, d'autant plus décevantes qu'elles sont plus vibrantes. Soleslas venait de véritablement souffrir, en constatant que Maud était initiée à sa criminelle intrigue, et d'en souffrir pour elle autant que pour lui. Cela suffisait pour que cette souffrance occupât pendant quelques minutes, ou pendant quelques heures, le champ entier de son optique intime. IJ allait revêtir, sans fourberie, le personnage du mari ^^^ passionné et faible qui aime sa femme en la trahissant. Il y avait bien un peu de cette nuance dans son aventure, — mais si peu! — Et cependant, il ne croyait pas mentir, il ne mentait pas, quand il

rompit enfin ce silence pour dire à celle qu'il avait si longtemps trompée :

— « Vous venez de vous venger avec bien de la dureté, Maud, mais vous en aviez le droit... J'ignore qui vous a dénoncé un égarement qui fut bien coupable, bien indigne, bien malheureux aussi... Je sais que j'ai quelque part, à Rome, des ennemis acharnés à ma perte, et je suis sûr qu'ils ne m'ont pas laissé le moyen de me défendre... Us me l'auraient laissé d'ailleurs que je ne m'en servirais pas. Je vous ai trop menti et j'en ai trop souffert... » Il s'arrêta après ces mots prononcés avec un frémissement de conviction qui n'était pas joué. Il avait oublié que dix minutes plus tôt il entrait dans la chambre avec la volonté bien fixe de cacher son duel et les causes de ce duel à cette femme, au pardon de laquelle il eût sacrifié sa vie en ce moment, sans hésiter. Il continua d'une voix assourdie par la tendresse : a Quoi qu'on vous ait dit, quoi que vous ayez lu, je vous le jure, vous ne savez pas tout!... »

— ce J'en sais assez, » interrompit Maud, a puisque je sais que vous avez été l'amant de cette femme, de la mère de ma meilleure amie, à côté de moi, sous mes yeux... Si vous aviez souffert de ce mensonge, comme vous me le dites, vous n'auriez pas attendu pour tout m'avouer, que j'eusse tenu dans ces mains la preuve irrécusable de votre infamie... Vous avez jeté le masque, ou plutôt je vous l'ai arraché. Je n'en voulais pas davantage... Quant aux détails de cette ignoble histoire, épargnez-les-moL

Ce n*est pas pour les entendre que je suis rentrée dans une maison dont tous les coins me rappellent assez que j'ai cru en vous naïvement, profondément, aveuglément, et que vous m'avez trahie, et non pas un jour, mais tous les jours, que vous me trahissiez encore avant-hier, hier, ce matin, il y a une heure... Je vous le répète, cela me sufïit... »

— « Mais cela ne me sufïit pas, à moi!.., » s'écria Boleslas. « Oui, tout ce que vous venez de dire est vrai, et j'ai mérité que vous me le disiez. Mais ce que vous n'avez pas pu lire dans les papiers qu'on vous a livrés, ce que je garde depuis ces deux ans au fond de mon cœur et qui doit en sortir, c'est qu'à travers ces funestes entraînements, je n'ai jamais cessé de vous aimer... Ah! Ne vous reculez pas de moi, ne me regardez pas avec ce regard... Je viens de le sentir une fois de plus au déchirement que j'ai éprouvé tandis que vous me parliez, il y a quelque chose en moi qui n'a jamais cessé d'être à vous. Cette femme a pu être mon aberration. Elle a pu avoir ma folie, mes sens, ma passion, tous les mauvais instincts de mon être... Vous êtes restée mon culte, ma tendresse, ma religion... Si je vous ai menti, c'a été parce que je me rendais trop compte que le jour où vous sauriez ma faute, je vous verrais là, devant moi, désespérée et implacable, comme vous êtes, comme je ne peux pas supporter que vous soyez... Ah ! Jugez-moi, condamnez-moi, maudissezmoi, mais sachez, mais sentez que, malgré tout, je vous ai aimée, que je vous aime... »

Il avait de nouveau parlé avec une exaltation qui n'était pas feinte. Trahi comme il venait de Têtre, et si douloureusement, il comprenait trop bien le prix de la créature de loyauté qu'il avait devant lui et qu'il risquait de perdre. S'il ne la touchait pas en ce moment, à la veille d'aller se battre, quand la toucherait-il? Aussi, s'était-il approché d'elle avec les mêmes gestes d'adoration suppliante et pas* sionnée qu'il avait autrefois, lorsque, aux premiers temps de leur mariage et avant sa trahison, il lui disait son amour. Sans doute ce ressouvenir s'imposa à Maud et la révolta, car ce. fut avec une véritable horreur qu'elle se recula davantage en répondant ;

— « Taisez-vous. Ce mensonge-là est plus hideux encore que les autres. Il me fait plus de mal. J'ai trop honte, pour vous, de voir que vous n'avez même pas le courage de votre faute. Dieu m'en est témoin, j'aurais trouvé encore de quoi vous estimer si vous m'aviez dit: a J'ai cessé de vous aimer. J'ai pris une a maîtresse. Il m'était commode de vous mentir, a Je vous ai menti. J'ai tout sacrifié à ma passion, oc mon honneur, mes devoirs, mes serments et vous ce avec. » Ah! Parlez-moi de la sorte, que j'aie enfin avec vous le sentiment de la vérité... Mais que vous osiez me répéter des mots de tendresse après ce que vous m'avez fait, cela me donne pour vous trop de répulsion, et c'est trop amer... »

— « Oui, » dit Boleslas, a vous devez penser ainsi. Vraie et simple comme vous l'êtes, où auriez-

SUR LE TERRAIN 32f

VOUS appris à comprendre ce que c*est qu'une volonté faible qui veut et qui ne veut pas, qui se relève et qui retombe? Et cependant, si je ne vous aimais pas, dans quel intérêt vous mentirais-je? Est-ce que j'ai quelque chose à ménager maintenant? Ah! Si vous saviez dans quel moment je me trouve, à la veille de quel jour je vous supplie de croire au moins que le meilleur de moi-même n'a jamais cessé d'être à vous!... » C'était la tentative la plus forte qu'il pût hasarder pour ramener ce cœur d'épouse si profondément blessé que cette allusion à son duel. Car si elle ne lui en avait pas parlé, c'était sans doute qu'elle l'ignorait encore. Aussi, fut-il bouleversé à nouveau de ce qu'elle lui répondit et qui lui prouvait à quel degré l'indignation avait tout paralysé en elle, même l'amour. Il répéta : a Si vous le saviez?... »

— a Que vous vous battez en duel demain, je le sais, » dit-elle, a et pour votre maîtresse, je le sais aussi... »

— a Mais ce n'est pas vrai, » s'écria-t-il, a ce n'est pas pour elle... îj

— « Comment? » reprit Maud avec une énergie croissante. « Ce n'est pas à cause d'elle que vous êtes allé rue Leopardi provoquer votre rival? Car elle ne vous est même pas fidèle, et c'est justice. Ce n'est pas à cause d'elle que vous avez voulu entrer dans la maison, malgré le beau-frère de ce rival, et qu'une discussion est née entre vous, puis ce duel? Ce n'est pas à cause d'elle et pour vous

venger que vous êtes revenu de Varsovie, parce que vous avez reçu des lettres anonymes qui vous ont tout appris? Et de tout savoir ne vous a pas dégoûtéà jamais de cette créature!... Mais si elle avait daigné vous mentir, elle vous aurait encore à ses pieds, et vous osez me dire que vous m'aimez quand vous n'avez même pas su m' épargner l'affront de savoir toutes ces vilenies, toutes ces bassesses, toutes ces hontes par quelqu'un d'autre?... »

— a Et qui donc? » demanda-t-il. « Nommez-moi du moins ce Judas! 9

— a Ne prononcez pas ce mot, » interrompit Maud amèrement, « vous en avez perdu le droit... Et puis ne cherchez pas si loin. Je n'ai vu aujourd'hui que M™* Maitland... »

— a M°*® Maitland? » répéta Boleslas. oc C'est }J[mt Maitland qui m'a dénoncé à vous? M°*® Maitland qui a écrit les lettres anonymes? »

— a Elle a voulu se venger, » répondit Maud, qui ajouta : a Elle en avait le droit, puisque votre maîtresse lui avait pris son mari... »

— «Eh bien! Moi aussi, je me vengerai, » s'écria le jeune homme, a je le lui tuerai, ce mari, puisqu'elle y tient, après lui avoir tué son frère. Je les lui tuerai, tous les deux, l'un après l'autre... » Son visage mobile, qui avait exprimé tout à l'heure la plus passionnée des supplications, n'exprimait plus maintenant que la haïae et que la fureur, et le même changement s'était accomph dans sa sensibilité desordonnée. « A quoi bon ménager quoi que ce

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soit, » continua-t-il, « aujourd'hui que je n'ai plus à vous ménager, vous qui seule me reteniez?... Je le vois trop, tout est fini entre nous. Votre orgueil et votre rancune sont plus forts que votre amour. S'il en était autrement, vous m'auriez supplié de ne pas aller me battre, et vous ne m'auriez fait qu'ensuite les reproches que vous m'avez faits d'abord, que vous aviez le droit de me faire, je ne vous le nie pas... Mais du moment que vous-même vous ne im' aimez plus, malheur à qui se trouvera sur mon cheniin ! Malheur à M°^® Maitland et à ceux qu'elle aime!... j>

— ce Cette fois du moins vous êtes sincère, » répondit Maud avec un renouveau d'amertume. oc Vous trouvez que je n'ai pas subi assez d'humiliations? Vous voudriez que je vouis suppliasse, moi, votre femme, de ne pas vous battre pour cette créature? Et vous ne sentez pas l'outrage suprême que c'est pour moi que cette rencontre?... D'ailleurs, » continua-t-elle avec une solennité tragique, « je ne vous ai pas prié de venir pour avoir avec vous un entretien aussi douloureux qu'inutUe, mais pour vous dire ma résolution... J'espère que vous ne m'obligerez pas à recourir, pour l'exécuter, aux moyens que la loi met en mon pouvoir?... »

— a Je n'ai pas mérité que vous me parliez ainsi, » fît Boleslas hautainement.

— a Je coucherai encore ici cette nuit, » reprit Maud sans relever cette réponse, ce pour la dernière fois, et demain soir je partirai pour l'Angleterre. »

— a Vous êtes libre, » dit-il en s'inclinant.

— a Et j'emmènerai mon fils, » continua-t-elle.

— a Notre fils ! » répondit-il, avec le sang-fi:oid d'un homme repoussé dans un élan de tendresse et qui se reprend, a Cela, non. Je refuse. »

— «Vous refusez? » dit-elle. « Hé bien, nous plaiderons!... Je le savais bien, » ajouta-t-elle, hautaine à son tour, « que vous me forceriez d'avoir recours à la loi. Mais je ne reculerai, moi non plus, devant rien. En me trahissant comme vous l'avez fait, vous avez trahi aussi votre enfant. Je ne vous le laisserai pas. Vous n'en êtes plus digne... »

— « Écoutez, Maud, » reprit Boleslas après un silence et douloureusement : « pensez que c'est la dernière fois peut-être que nous nous voyons,.. Demain, si j'ai succombé, vous ferez ce que vous voudrez... Si je vis, je vous promets de consentira tout arrangement qui sera juste... Ce que je vous demande, et j'en ai le droit, malgré mes fautes, au nom de nos premières années, au nom de ce fils luimême, c'est de me quitter sur un autre adieu, d'avoir un mouvement, je ne dis pas de pardon, mais de

pitié... »

— a En avez-vous eu pour moi, » répondit-elle, c quand il s'est agi de courir vers votre passion pardessus mon cœur?... Non! » Et elle marcha devant lui pour gagner la porte, en le fixant d'un regard si altier qu'il baissa les yeux. « Vous n'avez plus de femme et je n'ai plus de mari... Je ne suis pas une madame Maitland, moi, je ne me venge pas par

des lettres anonymes ni par des dénonciations. Mais vous pardonner?... Jamais, entendez -vous, jamais!... »

Et elle sortit sur ce mot, où elle avait su mettre toute l'indomptable énergie de son caractère. Boleslas n'essaya pas de la retenir. Quand, une heure après cette horrible conversation, son valet.de chambre vint l'avertir que le dîner allait être servi, le malheureux homme était toujours à la même place, le coude sur la tablette de la cheminée et le front dans sa main. Il connaissait trop bien Maud pour espérer qu'elle changeât de volonté, et il y avait en lui-même, malgré ses fautes, ses folies et ses complications, trop de véritable gentilhommerie pour employer des moyens de violence et la retenir malgré elle, quand il lui avait manqué si gravement. Ainsi elle allait partir! S'il avait exagéré, tout à l'heure, l'expression de ses sentiments en disant, en s'imaginant plutôt qu'il n'avait jamais cessé de l'aimer, c'était vrai qu'à travers tant de défaillances il lui gardait une affection toute particulière faite de reconnaissance, de remords, d'estime, et, il faut bien le dire, d'égoïsme. Il chérissait en elle un cœur du dévouement duquel il était absolument sûr, et puis, comme beaucoup de maris qui trompent une épouse irréprochable, il en était fier, tout en lui étant infidèle. Elle lui apparaissait à la fois comme la dignité et comme la charité de sa vie. Elle était demeurée à ses yeux celle à qui l'on doit revenir toujours, l'amie assurée des instants d'épreuve, le

port après la tempête, la paix morale quand il serait lassé des troubles de la passion. Quelle existence aurait-il maintenant, lorsqu'elle l'aurait quitté? Car elle le quitterait. Cette résolution était irrévocable. Tout s'écroulait à la fois autour de lui. Cette maîtresse, à laquelle il avait sacrifié le plus noble cœur et le plus aimant, il l'avait perdue dans des conditions si abjectes que leurs deux années de passion en étaient déshonorées. Sa femme allait partir, et arriverait-il à garder son fils? lierait revenu pour se venger et il n'avait même pas réussi à joindre son rival. Cet être, tout en impressions, avait éprouvé alors devant tant de coups répétés un découragement de la vie si absolu qu'il trouva douce la perspective de s'exposer demain comme il allait faire, en même temps qu'un flot plus acre de rancune lui jaillissait de l'âme à l'idée de toutes les personnes mêlées à son aventure. Il eût voulu pouvoir briser de ses mains M™« Sténo et Maitland, Lydia et Florent, Dorsenne aussi, pour lui avoir donné cette fausse parole d'honneur qui avait encore exaspéré sa soif de vengeance en l'abusant quelques heures. Ce tumulte de pensées ne fit que s'accroître quand il fut assis seul avec son fils à la table du dîner. Ce matin encore, il avait en face de lui le sourire et les yeux de sa femme. La suppression de cette présence dont il sentait la valeur unique à cette minute, lui fut si profondément douloureuse, qu'il voulut hasarder une dernière tentative, et après le repas il pria le petit Luc d'aller voir si sa mère pouvait les

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recevoir tous les deux. L'enfant revint avec une ré* ponse négative.

— « Maman repose. Elle a demandé qu'on ne la réveillât pas... »

Ainsi la chose était irrémissible. Elle ne reverrait pas son mari avant le lendemain, — s'il vivait. Car Boleslas avait eu beau se convaincre cette aprèsmidi qu'il n'avait rien perdu de son habileté au pistolet en s'exerçant sous les regards admiratifs de ses témoins, un duel est toujours une loterie. Il pouvait y rester, et si cette possibilité d'une éternelle séparation n'avait pas fléchi cette femme blessée, quelle prière la fléchirait? Il l'aperçut en pensée qui en ce moment même, tous volets clos, toute lumière éteinte, souffrait dans les ténèbres de cette souffrance qui maudit et qui ne pardonne pas. Ah! Que cette image lui fut de nouveau cruelle! Et pour qu'elle sût du moins combien il souffrait, lui aussi, par un témoignage dont elle ne douterait pas, il prit leur fils entre ses bras et il le serra contre sa poitrine en lui disant :

— « Si tu vois ta mère avant moi, tu lui raconteras que nous avons passé sans elle une soirée bien triste, n'est-ce pas?... »

— ce Mais, qu'as-tu? » s'écria l'enfant. «Tu m'as mouillé toute la joue. Tu pleures ? »

— ce Tu lui raconteras cela encore, tu me le promets, » répondit le père, « pour qu'elle se soigne bien en voyant comme nous l'aimons... »

— « Mais, » fit le petit garçon, ce elle n'était pas

malade quand nous nous sommes promenés ensemble après le déjeuner. Elle était si gaie— >

— « Aussi je pense que ce ne sera rien, » reprit Gorka. Il lui fallut renvoyer son fils et sortir. Il se sentait si horriblement triste qu'il eut physiquement peur de rester seul à la maison. Mais où aller? Machinalement il se rendit au cercle, quoiqu'il fut trop tôt pour y rencontrer nombreuse compagnie. Il y tomba sur Pietrapertosa et Cibo qui avaient dîné là, et qui, abandonnés sur un des divans, conféraient à mi-voix avec le sérieux de deux ambassadeurs qui discutent la question de la Bulgarie ou celle de l'Egypte.

— « Tu as l'air tout nerveux, » dirent-ils à Boleslas, « toi qui étais si bien en forme cette aprèsmidi... »

— a Oui, » insista Cibo, « tu aurais dû dîner avec nous comme nous te l'avions demandé... »

— ce Quand on se bat le lendemain, » continua Pietrapertosa sentencieusement, « il ne faut voir ni sa femme, ni sa maîtresse. M°^® Gorka ne soupçonne rien, j'espère?... »

— « Absolument rien, » répondit Boleslas ; a mais vous avez raison. J'aurais mieux fait de ne pas vous quitter. Enfin, me voici. Nous allons tuer les idées noires en jouant et en soupant... »

— a Jouer et souper!... » s'écria Pietrapertosa. ce Et ta main? Songe à ta main. Tu trembleras, et tu manqueras ton homme... J'ai vu Casai, chez Gastinne, au yisé, ne pas faire une mouche sur cin-

quante balles, parce qu'il s'était mis en banque la nuit précédente... »

— a Léger dîner, » dit Cibo, « coucher à dix heures, lever à six et demie, et tout de suite deux œufs à la coque avec un verre de vieux porto, c'est la recette de Machault que je te donne... »

— ce Et que je ne suivrai point, » fit Boleslas qui ajouta : a Je vous donne ma parole que si je n'avais pas d'autre sujet de souci que ce duel, vous ne me verriez pas dans cet état... »

fl avait prononcé cette phrase avec une voix tragique où les deux Italiens sentirent la sincérité. Ils se regardèrent l'un l'autre sans insister. Us étaient trop fins et trop avertis des moindres racontars du grand village qui est Rome, pour ne pas avoir deviné la cause véritable de la rencontre entre Florent et Boleslas. D'autre part, ils connaissaient trop ce dernier pour ne pas se méfier toujours un peu de ses attitudes. Cependant il y avait une si simple émotion dans son accent qu'ils le plaignirent spontanément, et, sans s'être donné le mot, ils ne soulevèrent plus aucune objection aux caprices de leur fantasque client qu'ils ne quittèrent qu'à deux heures du matin. Et bien leur en prit. Car Boleslas s'étant avisé de se mettre en banque vers les minuit, malgré le spectre évoqué des mauvais cartons de Casai, et leur ayant offert un tant pour cent dans son jeu, ils se retrouvèrent, à la fin d'une partie poussée follement à coups de tirages extraordinaires, avoir gagné chacun deux ou trois cents louis. C'étaient

quelques jours de plus à Paris dans le prochain voyage. Aussi eurent-ils un vrai mérite à regretter la chance de leur ami, comme ils firent en se séparant:

— <L J'ai bien peur pour lui, » dit Cibo. ce Cette veine au jeu la veille d'un duel, mauvais signe, très mauvais signe... »

— a D'autant plus que quelqu'un était là, » répondit Pietrapertosa, en faisant avec ses doigts le signe qui conjure la jettatura. Pour rien au monde il n'aurait nommé le personnage contre le mauvais œil duquel il se prémunissait de la sorte. Mais Cibo le comprit, et, tirant de la poche de son pantalon sa montre qu'il attachait ainsi à l'anglaise avec une chaîne de sûreté accrochée elle-même dans sa ceinture, il montra parmi les breloques une petite corne d'or:

— ce Je ne l'ai pas lâchée de la soirée, » dit-il. <r Le pire, c'est que Gorka ne dormira pas, et alors, la main!... »

Le premier de ces deux pronostics devait seul se vérifier. Parmi les faits singuliers qui s'observent dans certaines crises de surexcitation nerveuse, il faut ranger cette infatigabilité où s'usent sans doute les réserves profondes de la vie, mais qui, sur le moment, semble tenir du miracle. Rentré à cette heure follement tardive, Boleslas ne se coucha même pas. Il employa le reste de la nuit à écrire une longue lettre à sa femme, une à son fils pour lui être remise lors de ses dix-huit ans, le tout en cas de malheur. Puis il passa la revue de ses papiers et il tomba sur

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SUR LE TERRAIN )3f

le paquet des lettres qu'il avait reçues de M*°® Sténo. D'en relire seulement quelques-unes et de regarder les portraits de cette infidèle maîtresse exalta encore sa colère, au point qu'il enferma le tout dans une grande enveloppe à l'adresse de Lincoln Maitland. Il ne l'eut pas plutôt cachetée qu'il haussa les épaules en disant : « A quoi bon ?» Il enleva la pièce d'étoffe qui bouchait le trou de la cheminée, et, posant cette enveloppe sur les chenets; il y mit le feu. L'aube le surprit qui secouait avec des pincettes ces débris de ce qui avait été la plus ardente, la plus complète passion de sa vie, et il rallumait encore la flamme sous les morceaux de papier demeurés intacts. Ce déraisonnable emploi d'une nuit qui pouvait être sa dernière avait à peine pâli son visage. Pourtant ses amis, qui le connaissaient bien, tressaillirent de lui voir ce masque d'une impassibilité sinistre lorsqu'il descendit de son phaéton, vers les huit heures, devant l'auberge fixée pour le rendez-vous. Il avait commandé cette voiture la veille, afin de tromper les soupçons de sa femme par l'apparence d'une des sorties matinales qui lui étaient habituelles. Dans son désarroi moral, il avait oublié de donner un contre-ordre, et ce hasard fit qu'il échappa aux deux policiers chargés par la questure de surveiller le palazzetto Doria, sur la dénonciation de Lydia Maitland. La Victoria de louage que prirent ces agents eut bientôt perdu la trace du firingant cheval Anglais conduit comme un homme de ce caractère et de cette situation morale pouvait

conduire. La précaution de la sœur de Chapron se trouva donc déjouée de ce côté-là, et elle ne réussit pas davantage à l'égard de son frère qui, pour éviter toute explication avec Lincoln, avait pris le parti, sous le prétexte d'une visite à la campagne, d'aller dîner et coucher à l'hôtel. C'est là que Montfanon et Dorsenne étaient venus le chercher pour le conduire au rendez-vous dans le classique landau. A peu près vers la hauteur du cirque de Maxence, sur la voie Appienne, ils avaient été dépassés par le phaéton de Boleslas :

— a Vous pouvez être bien tranquille, » avait dit Montfanon à Florent, « comment voulez-vous qu'on vise juste après s'être fatigué les bras de la sorte? »

C'avait été la seule allusion au duel faite encre les trois hommes pendant le trajet qui avait duré environ une heure. Florent avait causé comme il causait d'habitude, en posant toutes sortes de questions de détail qui attestaient son souci de minutieux renseignements,— la plupart capables d'être utilisés par son beau-frère ; — et le marquis avait répondu en évoquant, d'après son érudition ordinaire, quelques-uns des souvenirs qui peuplent cette immense campagne semée de tombeaux, d'aqueducs mutilés, de villas écroulées, avec l'admirable ligne des Monts Albains pour la fermer là-bas. Dorsenne, lui, était resté silencieux. C'était la première affaire à laquelle il assistait et son angoisse nerveuse était extrême. Des pressentiments tragiques lui serraient le coeur, et en même temps il appréhendait à chaque minute

que, les scrupules religieux de Montfànon se réveillant, il ne fallût chercher un autre témoin et remettre encore une solution du moins toute proche. Pourtant la lutte qui se livrait dans le cœur du « vieux ligueur », entre le gentilhomme et le chrétien, ne se traduisit, durant cette route, que par un geste presque imperceptible. Au moment où la voiture avait passé devant l'entrée des catacombes de Saint-Calixte, Tancien soldat du Pape avait détouini la tête. Puis il avait repris la conversation avec un redoublement de verve pour se taire à son tour cependant, lorsque le landau prit, un peu après le Tombeau de Caecilia, un chemin transversal dans la direction de la voie Ardéatine. C'était là que se trouvait ÏOsreria del tempo perso construite sur le terrain appartenant à Cibo, où devait avoir lieu le combat. Devant cette bicoque dont l'enseigne était surmontée par le blason du pape Innocent VIII, trois voitures attendaient déjà : le phaéton de Gorka, un landau qui avait dû amener Cibo, Pietrapertosa et le médecin, et une simple hotte dans laquelle était venu un chargeur. Cet insolite rassemblement de véhicules risquait bien d'attirer l'attention de quelques carabiniers en tournée, mais Cibo garantissait la discrétion de l'aubergiste lequel portait en effet à son maître cette dévotion de vassal à seigneur encore fréquente en Italie. Aussi les trois nouveaux venus n'eurent-ils pas à donner la moindre explication. A peine descendus de voiture, la fille de service les conduisit à travers la salle commune où se

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trouvaient en ce moment deux chasseurs qui déjeunaient, leurs fusils entre leurs jambes, et qui, en vrais Romains de Rome, daignèrent à peine regarder les étrangers. Ceux-ci passèrent de cette salle commune dans une petite cour, puis de cette cour, à travers un hangar, dans un vaste enclos fermé de planches et planté, çà et là, de quelques pins parasols. Cette espèce de terrain vague avait servi autrefois de pouUnière à Cibo. Il avait essayé d'augmenter son assez maigre revenu en achetant à très bon compte des chevaux de hasard, destinés à être engraissés dans le repos, puis revendus à des cochers de fiacre, moyennant un faible bénéfice. Cette spéculation ayant avorté, l'endroit demeurait inculte et inoccupé, sauf dans des circonstances pareilles à celle de cette matinée.

— a Nous arrivons les derniers, » dit Montfànon qui regarda sa montre, a nous sommes tout de même de cinq minutes en avance... Souvenezj-vous,» ajoutat-il tout bas en s'adressant à Florent, « bien effacer le corps. Après avoir tiré, Tavant-bras replié tout de suite dans la ligne haute... Et surtout pas de coup de doigt... »

— ce Merci, » répondit Florent qui regarda le marquis et Dorsenne avec des yeux qu'il n'avait ordinairement que pour Lincoln, « et vous savez, quoi qu'il arrive, c'est merci pour tout, et du fond du cœur...»

Le jeune homme avait mis tant de grâce à cet adieu, son courage était si simple, son sacrifice à son beau-frère si magnanime et si naturel, enfin depuis

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ces deux jours les deux témoins avaient pu si bien apprécier le charme de cette admirable nature, absolument dépourvue de retour personnel, qu'ils lui serrèrent la main l'un et l'autre avec une émotion de vrais amis. Ils furent d'ailleurs pris eux-mêmes et tout de suite dans cette série de préparatifs sans lesquels le rôle d'assistant serait physiquement insupportable à des personnes douées d'un peu de sensibilité. Entre gens expérimentés comme l'étaient Montfanon, Cibo et Pietrapertosa, ces préliminaires sont vite réglés. Le code en est précis comme la marche d'un ballet. Vingt minutes après l'entrée des derniers arrivants, les deux adversaires étaient en face l'un de l'autre. Le signal était donné. Les deux coups de pistolet partaient simultanément, et Florent s'affaissait sur l'herbe qui, déjà roussie, tapissait tout l'enclos. Il avait une balle dans la cuisse. Dorsenne a raconté souvent depuis lors comme un trait singulier de la manie littéraire, qu'à la seconde où le blessé était tombé, lui-même, malgré l'anxiété qui l'étreignait, avait regardé Montfanon pour l'étudier. Il ajoute que jamais il n'a vu un visage exprimer la piété douloureuse comme celui de cet homme qui, dédaignant tout respect humain, faisait en ce moment le signe de la croix. C'était le dévot des catacombes, parti de l'autel des martyrs pour accomplir une œuvre de charité, puis égaré par la colère jusqu'à se mettre dans la nécessité de participer à un duel, qui demandait sans doute pardon à Dieu. Quels remords s'agitaient dans le cœur de

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ce chrétien fervent, presque mystique, et si étrangement mêlé à une aventure devenue sanglante? Il eut du moins ce soulagement qu'après un premier examen, et quand on eut emporté Florent dans une chambre préparée à tout hasard par les soins de Cibo, le médecin déclara qu'il répondait du blessé. La balle allait même pouvoir être enlevée sur-lechamp, et comme ni l'os ni les muscles essentiels n'étaient lésés, c'était une affaire de quelques semaines au plus.

— « Il ne nous reste, » conclut Cibo, qui avait rapporté cette réponse, a qu'à rédiger notre procèsverbal. »

A cet instant, et comme les témoins se préparaient à rentrer dans la maisonnette pour cette dernière et rassurante formalité, un incident se produisit, très inattendu, qui devait transformer cette rencontre jusque-là banale en un de ces duels mémorables dont il est indéfiniment question devant les cheminées des clubs et dans les salles d'armes. Si Pietrapertosa et Cibo n'ont pas cessé, depuis ce matin-là, de croire à la jettatura du « quelqu'un j que ni l'un ni l'autre n'avait nommé, il faut convenir qu'ils sont bien injustes, car le bonheur d'avoir gigné de quoi grossir leur bourse Parisienne n'était certes rien à côté de cet autre : avoir à discuter avec les Casai, les Machault et autres professionnels, le cas presque unique où ils se trouvèrent mêlés. Boleslas Gorka qui, une fois son adversaire tombé, s'était promené de long en large, sans paraître se

soucier du plus ou moins de gravité de la blessure, s'avança tout d'un coup vers le groupe formé par les quatre hommes, et d'un ton de voix qui ne permettait pas de présager l'incroyable agression à laquelle il allait se livrer :

— « Je vous demande une minute, messieurs, » fit-il, ce je désirerais dire quelques mots en votre présence à M. Dorsenne... »

— a Je suis à votre disposition, Gorka, » répondit Julien qui, lui, ne se méprit pas sur l'intention hostile de son ancien ami. Il ne devinait pas la forme qu'allait prendre cette hostilité, mais il avait toujours sur la conscience sa parole d'honneur faussement donnée, et il était prêt à en rendre raison.

— « Ce ne sera pas long, monsieur, » reprit Boleslas, toujours avec la même politesse insolemment cérémonieuse, « vous savez que nous avons un compte à régler ensemble... Or comme j'ai quelque motif de ne pas croire à la validité de votre honneur, je désirerais vous eidever tout prétexte à faux fuyants. » Et avant que pefs^onne pût s'opposer à cet inouï procédé, il avait levé son gant et frappé Dorsenne au visage. Pendant que Gorka parlait, l'écrivain avait pâli d'une manière affreuse. Il n'eut pas le temps de répondre à l'outrage atroce qu'il venait de recevoir par un outrage semblable, car les trois spectateurs de cette scène s'étaient jetés entre lui et son agresseur. Il ne put que les écarter d'un geste de résolution :

— a Prenez garde, messieurs, » dit-il. a En m'em-

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péchant d'infliger à M. Gorka la correcdon qu'il mérite, vous vous engagez à me faire obtenir une autre réparation. Et je la veux immédiate,.. Je ne quitterai pas cet endroit, » continua-t-il, « sans Tavoir obtenue. »

— « Et moi sans vous l'avoir donnée, » répondit Boleslas. « C'est tout ce que je demande. »

— c Non, Dorsenne, » s'écria Montfanon, qui avait été le premier à retenir le bras déjà levé de l'écrivain, c vous ne vous battrez pas ainsi... Vous n'en avez pas le droit, d'abord. Il faut au moins vingt-quatre heures entre ce qui fait l'objet d'une rencontre et cette rencontre... Et vous, messieurs, vous n'allez pas accepter de servir de témoins à M. Gorka, après qu'il vient de manquer d'une manière si grave à toutes les règles du terrain... Si vous vous y prêtez, c'est de la barbarie, de la folie, tout ce que vous voudrez. Ce n'est plus du duel... y^

— « Je vous répète, Montfanon, » reprit Dorsenne, a que je ne m'en irai pas d'ici et que je n'en laisserai pas sortir M. Gorka avant que d'avoir obtenu la réparation à laquelle, moi, je sens que j'ai droit tout de suite... »

— « Et moi, je répète que je suis aux ordres de M. Dorsenne, tout de suite aussi, » reprit Boleslas.

— ce Fort bien, messieurs, » dit Montfanon. « Il ne nous reste plus qu'à vous laisser vous arranger l'un avec l'autre comme vous l'entendrez, et à nous retirer... N'est-ce pas votre avis? » continua-t-il en

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s'adressant à Cibo et à Pietrapertosa, qui ne répondirent pas directement.

— a Certainement, » fit l'un, « le cas est difficile... »

— a U y a pourtant des précédents, » insinua Tautre.

— « Oui, » reprit Cibo, a quand ce ne serait que les deux duels successifs d'Henry de Pêne... »

— oc Voilà qui me paraît pourtant faire autorité, » conclut Pietrapertosa.

— a II n'y a pas d'autorité qui tienne, » s'écria de nouveau Montfanon. ce Je sais, pour ma part, que je ne suis pas venu assister ici à une boucherie et je n'y assisterai pas... Je pars, messieurs, et je compte bien que vous en ferez autant, car je ne, -suppose pas que vous alliez prendre des cochers poiir jouer le rôle de témoins... Adieu, Dorsenne... Vous ne doutez pas de mon amitié pour vous. Je crois vous en donner une preuve vraie en ne vous permettant pas de vous battre dans des conditions pareilles... »

Quand le vieux gentilhomme fut rentré dans Tauberge, il attendit dix minutes, persuadé que son départ déterminerait celui de Cibo et de Pietrapertosa, et que cette nouvelle affaire, si étrangement greffée sur l'autre, serait remise au lendemain. Il n'avait pas menti. C'était sa vive amitié pour Julien qui lui avait fait appréhender un duel organisé de la sorte, sous le coup d'une trop juste fureur. L'inqualifiable violence de Gorka ne permettait certes point d'éviter cette seconde rencontre. Mais plus

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rinsulte avait été outrageuse, plus il importait que les conditions du combat fussent fixées froidement et après une discussion sévère. Pour tromper son impatience de voir reparaître les quatre jeunes gens, Montfanon demanda à l'aubergiste de lui indiquer où Ton avait porté Florent, et il monta au premier étage de la maison, dans l'étroite chambre où le médecin achevait de panser la jambe du blessé.

— a Vous voyez, » dit ce dernier avec un sourire souffrant mais tranquille, a j'en aurai pour un mois à boiter un peu... Et Dorsenne?... »

— oc II va venir, j'espère, » répondit Montfanon qui ajouta avec une mauvaise humeur exaspérée: « Dorsenne est un fou. Voilà ce que c'est que Dorsenne, et Gorka une bête fauve qu'il faudrait abattre comme un loup enragé. Voilà ce que c'est que Gorka... » Et il raconta l'épisode du soufflet aux deux hommes si stupéfiés que le docteur s'arrêu dans son pansement, la bande de linge à la main, a Et ils voulaient se battre là tout de suite, comme des Peaux-Rouges. Pourquoi ne pas se scalper pendant qu'ils y sont?... Et ce Cibo,et ce Pietrapertosa qui auraient consenti à ce duel si je n'y avais mis le holà!... Il leur manque deux témoins heureusement et ce n'est pas facile à trouver en battant la campagne Romaine, deux braves témoins qui sachent signer un procès-verbal, puisque c'est leur méthode aujourd'hui d'en venir toujours à ces chiffons de papier... Nous en avons eu deux témoins de cette espèce, un de mes amis et moi, à vingt francs pièce

Mais c'était à Paris en 62... » Et il s'engagea dans le récit de cette lointaine affaire, pour tromper une inquiétude qui éclata de nouveau en propos entrecoupés : « Il paraît qu'ils ne se décident pas vite à se séparer. Ce n'est pourtant pas possible qu'ils se battent... Est-ce qu'on pourrait les voir d'ici?... » Et il s'approcha de la fenêtre qui ouvrait en effet sur l'enclos. Le spectacle que ses yeux rencontrèrent finit de bouleverser l'excellent homme qui balbutia : «i Les malheureux!... Mais c'est une monstruosité. Mais ils sont tous fous. Ils les ont trouvés, ces témoins...Et qui ont-ils pris? Ces deux chasseurs d'en bas!... Ah! Mon Dieu! Mon Dieu!... » Il ne put continuer. Le médecin s'était précipité à la fenêtre lui aussi pour voir ce qui allait se passer, sans prendre garde que Florent s'y traînait de son côté. Demeurèrent-ils là quelques minutes, un quart d'heure ou plus longtemps? Us n'ont jamais pu s'en rendre compte, tant leur inexprimable émotion les paralysa de terreur. Comme Montfanon l'avait pressenti, les conditions du duel étaient devenues aussitôt terribles. Car Pietrapertosa qui paraissait diriger le combat, après avoir mesuré un espace assez long, d'environ cinquante pas, était en train de tracer au milieu deux lignes distantes l'une de l'autre d'à peine dix ou douze mètres.

— « Ils ont choisi le duel à marche interrompue... » gémit l'ancien bretteur que sa connaissance du terrain ne trompait point. Dorsenne et Gorka, une fois mis en face l'un de l'autre, commencèrent

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en effet d'avancer, tantôt levant, tantôt abaissant leur arme avec la lenteur effrayante de deux adversaires bien résolus à ne pas se manquer. Un premier coup partit. C'était celui de Boleslas. Dorsenne n'était pas touché. Il avait encore quelques pas à faire pour arriver à la limite, il les fit, et il s'arrêta pour viser l'autre avec une si évidente intention de le tuer que l'on entendit distinctement Cibo crier :

— « Mais tirez donc, pour Dieu ! Tirez donc... » Julien pressa la gâchette comme s'il eût obéi

instinctivement à cet ordre, incorrect, mais trop naturel pour être même remarqué. Le coup partit, et ce fut de la part des trois spectateurs penchés à la fenêtre de la chambre trois exclamations simultanées en voyant le bras de Gorka s'abaisser, et sa main laisser échapper le pistolet sans que l'homme luimême tombât.

— « Ce n'est rien, » s'écria le médecin, « ce n'est qu'un bras cassé... »

— «Le bon Dieu a été meilleur pour nous que nous ne le méritions... » dit le marquis.

— <c Voilà au moins ce furieux en repos... Brave Dorsenne!... » dit Florent qui pensait à son beaufrère et qui ajouta avec gaieté en s'appuyant sur Montfanon et le médecin pour regagner le canapé : « Finissez vite, docteur, on va avoir besoin de vous tout de suite en bas... »

-- E coup d'œil du chirurgien avait diagnosf) tiqué juste. La balle de Dorsenne avait frappé Gorka au-dessous du poignet.

Deux centimètres de plus à droite ou à gauche, et sans doute Boleslas était tué du coup. Il en serait quitte pour une fracture de l'avant-bras qui allait le tenir quelques jours dans la chambre, puis le condamner quelques semaines à l'ennui d'un appareil. Cette bénigne solution était celle que cet homme, passionné jusqu'à la fureur, devait le plus abhorrer. Aussi lorsqu'on l'eut ramené chez lui et que son médecin personnel, appelé en toute hâte, lui eut fait un pansement définitif, en lui prescrivant pour ces premières heures de fièvre le lit et le repos, il éprouva une nouvelle crise de rage impuissante qui dépassa encore celles de la veille et du matin. Toutes

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