‹ CosmopolisChapitre 3 sur 8 · AU COMTE JOSEPH PRIMOLI · texte numérisé non relu

AU COMTE JOSEPH PRIMOLI

Je vous envoie, mon cher ami, de par delà les Alpes, le roman de vie internationale, commencé en Italie presque sous vos yeux, auquel j'ai donné pour cadre cette vieille et noble Rome dont vous êtes un amoureux fervent. Certes, le drame de passion que détaille ce livre n'a rien de particulièrement romain, et rien non plus n'a été plus loin de ma pensée que de tracer un tableau de cette société si locale, si traditionnelle, qui s'agite entre le Quirinal et le Vatican. Ce drame-ci n'est pas même italien, car s'il aurait pu, avec autant de vraisemblance, se dérouler à Venise et à Florence, Nice lui eût convenu également, et Saint- Moritz, Hombourg, voire Paris et Londres, les diverses villes enfin qui sont comme les quartiers disséminés à travers l'Europe de cette Cosmopolis flottante, baptisée par Beyle : Vengo adesso da Cosmopoli. C'est le contraste entre les allures un peu incohérentes des errants de la haute vie et le caractère de pérennité empreint partout dans la grande cité des Césars et des papes qui m'a fait choisir ce lieu où les moindres coins parlent d'un passé séculaire pour y évoquer quelques représentants du genre d'existence le plus moderne, et aussi le plus arbitraire et le plus moment. i. a

tané. Vous qui connaissez mieux que personne ce monde bigarré des Cosmopolites, vous comprendrez pourquoi je me suis borné à n'en peindre ici qu'un fragment, comme j'ai dû, à son occasion, ne raconter qu'un épisode. Ce monde, en effet, n'a pas, il ne peut avoir ni des mœurs définies ni un caractère général. Il est tout en exceptions et en singularités. Nous sommes si naturellement des êtres de coutume, notre continuelle mobilité a un tel besoin de graviter autour d'un axe fixe, que des raisons d'un ordre très personnel peuvent seules nous déterminer à un habituel et volontaire exil hors du pays natal. C'est tantôt, pour un artiste, le méthodique souci de la culture et du renouvellement; tantôt, chez un homme d'affaires, le besoin d'assurer l'oubli à quelque scandaleuse incorrection; tantôt, chez un homme de plaisir, la recherche d'aventures nouvelles; chez un autre, et qui souffre d'un préjugé de naissance, c'est le désir de rencontrer un milieu plus équitable; chez un autre, la fuite de trop douloureux souvenirs. L'existence du Cosmopolite peut tout cacher sous la luxueuse banalité de ses fantaisies, depuis le snobisme en quête de relations plus hautes jusqu'à l'escroquerie en quête de vols plus faciles, en passant par les brillantes frivolités du sport, les sombres intrigues de la politique, — ou la tristesse d'une destinée manquée. Une pareille variété de causes rend à la fois très attrayante et presque inexécutable la tâche du romancier qui se pose comme modèle cette société mouvante, si pareille à elle-même dans les rites extérieurs de ses élégances, si réellement, si intimement complexe et composite dans ses éléments

fondamentaux. L 'écrivain en est réduit à prendre une série de cas particuliers, comme j'ai fait, en essayant de dégager à leur propos une loi qui les domine. Cette loi, dans le présent livre, est la permanence de la race. Si contradictoire que paraisse ce résultat, plus on fréquente les Cosmopolites, plus on constate que la donnée la plus irréductible en eux est cette force spéciale de l'hérédité qui sommeille sous V uniforme monotonie des rapports superficiels, prête à se réveiller aussitôt que la passion remue V arrière- fond du tempérament. Mais encore là une difficulté se rencontre, presque insoluble. Obligé de concentrer son action dans un nombre restreint de personnages, le romancier ne saurait non plus avoir la prétention d'incarner dans ces personnages cet ensemble confus de caractères que résume le mot vague de race. Pour prendre de nouveau le présent livre comme exemple, vous et moi, mon cher Primoli, nous connaissons quantité de Vénitiennes et d'Anglaises, de Polonais et de Romains, d'Américains et de Français qui n'ont rien de commun avec Mme Sténo, Maud et Boleslas Gorka, le prince d'Ardea, le marquis Cibo, Lincoln Maitland, son beau-frère et le marquis de Montfanon, de même qu'un Justus Hafner ne représente qu'une face entre vingt de l'aventurier européen, de qui l'on ne connaît ni la religion, ni la famille, ni l'éducation, ni le point de départ, ni le point d'arrivée, tant il a traversé de métiers et de milieux différents. Toute mon ambition serait satisfaite, si j'avais réussi à créer ici un groupe d'individus non pas représentatifs de toute la race à laquelle ils appartiennent,

mais seulement possibles dans les données de cette race, — ou de ces races. — Car plusieurs d'entre eux, ce Justus Hafner précisément et sa fille Fanny, Alba Sténo, Florent Chapron, Lydia Maitland, ont euxmêmes dans leurs veines des gouttes d'un sang très mêlé. Puissent ces personnages imaginaires vous intéresser, mon cher ami, et vous devenir aussi vivants qu'ils l'ont été pour moi pendant des jours, et aceueillez-les dans votre palais de Tor di Nona, — tout près de l'auberge del $Orso, où logea Montaigne, — comme de fidèles messagers qui vous portent les compliments de votre compagnon de cet hiver.

Paris, 16 novembre 1892.

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