UN DILETTANTE ET UN CROYANT
Quoique l'étroite boutique, débordante de livres amoncelés et de papiers, laissât au visiteur juste la place de bouger, et quoique ce visiteur fût un de ses clients habituels, le vieux libraire ne daigna pas se déranger de l'escabeau où il était assis, en train d'écrire sur un pupitre mobile. A peine sa tête bizarre, dont les longs cheveux blancs débordaient un chapeau de feutre jadis noir et à larges bords, s'était-elle relevée au bruit de la porte ouverte et refermée. Il avait montré au nouveau venu une face décharnée et crispée de maniaque, où clignaient derrière des besicles rondes deux yeux bruns d'une malice sauvage. Puis le chapeau avait replongé sur le papier que les agiles doigts noueux aux ongles noirs couvraient de lignes raturées et inégales tracées avec une écriture digne d'un autre âge, et du torse mince, mais gigantesque, que drapait une souquenille aujourd'hui verdâtre, une voix éteinte, la voix d'un homme étranglé par une inguérissable laryngite, était sortie, prononçant pour j. i. 1
toute excuse, avec un fort accent italien, cette phrase française :
— « Un moment, monsieur le marquis, mais la Muse n'attend pas... »
— « Eh bien ! j'attendrai, moi, qui ne suis pas la Muse... Inspirez-vous, Ribalta, tout à votre aise,... » répondit en riant celui que le vendeur de bouquins accueillait avec cet original sans-gêne. Il était visiblement accoutumé aux excentricités de cet étrange marchand. Mais à Rome, — car cette petite scène de mœurs avait pour théâtre un rezde-chaussée au fond d'une des plus anciennes rues de la Ville Éternelle, à quelques pas de la place d'Espagne, si connue des voyageurs, — dans cette cité qui sert de confluent à tant de destinées venues de tous les points du monde, cette sensation de l'étrange ne s'abolit-elle point par la multiplicité même des types singuliers et anormaux, échoués ou abrités là? Vous y trouverez des révolutionnaires comme ce rustre de Ribalta qui achèvent dans un paisible décor de bric-à-brac une existence plus accidentée que les plus accidentées du seizième siècle. Issu d'une bonne famille de Corse, le personnage est venu à Rome tout jeune vers 1835, et il a d'abord été séminariste. Sur le point d'être ordonné prêtre, il s'est enfui pour ne reparaître qu'en 1849, républicain si forcené qu'il fut condamné à mort par contumace lors du rétablissement du gouvernement pontifical. 11 servit alors de secrétaire à
Mazzini, avec lequel il se brouilla pour des raisons
qui ne paraissent pas avoir été à son honneur. Une
passion pour une femme, morte depuis, l'aurait-elle entraîné à quelque indélicatesse d'argent? Toujours est-il que, devenu de plus en plus radical et socialiste, ,1 se retrouva parmi les Mille et dans les combattants de Mentana, sans que jamais Garibaldi ait pu vaincre à son égard une répugnance d'autant plus remarquée qu'elle était plus rare. Depuis 1870 Ribalta est rentré à Rome, où il à ouvert, si l'on peut appliquer un pareil terme à un pareil taudis une boutique de libraire. Mais c'est un libraire amateur et qui vous refusera sa porte si vous lui déplaisez. Ayant hérité quelques petites rentes, il vend ou il ne vend pas, suivant sa fantaisie ou les besoins de ses propres achats, aujourd'hui vous demandant vingt francs d'une mauvaise gravure quil a payée dix sous, demain vous cédant à vil prix un livre précieux et dont il sait la valeur Gallophobe enragé, il n'a pas plus pardonné à son ancien général la campagne de Dijon qu'il n'a pardonné à Victor-Emmanuel d'avoir laissé le Vatican a Pie IX. « La maison de Savoie et la papauté, » dit-il quand il est en confiance et avec sa voix malade, « sont deux œufs qu'il nous faudra mander dans le même plat... » Et il vous parle d'un certain pilier de Saint-Pierre évidé en escalier par le Bernin où une cartouche de dynamite a sa place toute marquée. Si vous le poussez plus avant et si vous ui demandez pourquoi il s'est établi revendeur de livres, il vous priera de franchir une haie de papiers de cartonnages et d'in-folio. Puis il vous montrera' une chambre immense, un hangar plutôt, où des
milliers de brochures s'empilent le long des murs et transversalement : « Ce sont ici les règles de tous les couvents supprimés d'Italie. J'écrirai leur histoire... » Alors il vous dévisage. Il appréhende que vous ne soyez un espion dépêché par le roi, à seule fin de savoir les projets de son plus dangereux ennemi, — un de ces espions dont il a si peur que personne ne sait depuis vingt ans où il couche, où il mange, où il se cache, lorsque, pendant des huit jours, les volets de sa boutique de la rue Borgognona sont fermés. Il a dû à son passé de redoutable démocrate et à ses manières clandestines d'être arrêté lors de l'attentat de Passanante comme un des membres de ces Circoli Barsanti, auxquels un caporal rebelle et fusillé en cette qualité a donné son nom. Mais en fouillant les poussiéreux cartons du farouche libraire, la police n'a rien découvert qu'une prodigieuse quantité de grotesques factums en vers dirigé^ contre les Piémontais tour à tour et les Français, contre les Allemands et la triple alliance, contre les républicains italiens et les ministres, contre Cavour et contre M. Crispi, contre l'Université de Rome et l'Inquisition, contre les moines et contre les capitalistes ! C'était sans doute une de ces pasquinades que son client, reçu d'une manière si brusque, le regardait achever en songeant, malgré l'habitude, combien Rome abonde en paradoxales rencontres. Car en 1867, ce même ancien garibaldien échangeait des coups de fusil à Mentana avec les zouaves du Pape, parmi lesquels le marquis de Montfanon — ainsi s'appelait le visiteur — se
COSMOPOMS
trouvait lui-même. Vingt-trois ans avaient suffi pour faire, des deux soldats passionnés, deux maniaques inoffensifs et dont l'un vendait de vieux volumes à l'autre ! Et voilà encore une figure comme vous n'en trouverez guère ailleurs, que celle de ce gentilhomme français, retiré ici pour y mourir plus près de Saint- Pierre. Croiriez-vous même, à le voir chaussé de grosses bottes, vêtu d'une jaquette toute simple, un peu râpée, le chapeau rond coiffant sa vieille tête grisonnante, que vous avez devant vous un des célèbres élégants du Paris de 1864? Écoutez cette autre histoire : des scrupules de dévotion survenus à la suite d'une maladie mortelle jetèrent tout d'un coup l'habitué du Café Anglais et des joyeux soupers d'alors dans les rangs de ces zouaves pontificaux. Un premier séjour à Rome durant les quatre dernières années du gouvernement de Pie IX, dans cette ville incomparable à qui le pressentiment de la fin prochaine d'un État séculaire, l'approche du concile et l'occupation française donnaient encore un caractère plus particulier, fut un enchantement. Les germes latents de piété déposés dans le gentilhomme par l'éducation des Jésuites de Brugelette achevèrent de refleurir, pour une moisson de nobles vertus aux jours d'épreuve. Ils vinrent trop vite. Montfanon fit la campagne de France avec les autres zouaves, et la manche vide qui se replie à la place de son bras gauche atteste avec quel courage il se battit à Patay, lors de cette charge héroïque où le général de Sonis fit déployer la bannière du Sacré-Cœur. Il
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fut duelliste, sportsman, joueur, amoureux, et, pour ceux de ses anciens camarades de plaisir que le hasard amène à Rome, ce n'est plus qu'un dévot qui vit petitement, malgré qu'il garde les débris d'une grande fortune, entre des aumônes, des retraites, de la lecture et une collection, lui aussi. Tout le monde prend plus ou moins ce vice dans cette Rome qui est par elle-même le plus étonnant des musées d'histoire et d'art. — Montfanon amasse des documents pour écrire l'histoire des rapports de la noblesse française et de l'Église. Ses maîtresses du temps où il était le rival des Gramont-Caderousse et des Demidoff ne le reconnaîtraient certes pas plus qu'il ne les reconnaîtrait lui-même. Mais sontelles aussi gaies qu'il semble l'être resté à travers son existence de renoncement? Il y a du rire dans ses yeux bleus, qui attestent sa pure origine germanique et qui éclairent son visage aux grands traits, un de ces visages de féodaux comme en montrent les portraits suspendus aux murs dans les prieurés de Malte, où la laideur a de la race. Une grosse moustache blanchissante, dans l'épaisseur de laquelle flotte un vague reflet d'or, cache à demi une cicatrice qui donnerait à cette face un peu rouge une physionomie terrible sans l'expression de ces yeux où la ferveur se mélange à la gaieté. Car Montfanon est aussi fanatique sur certains sujets qu'il est bonhomme et jovial sur d'autres. S'il avait le pouvoir, il ferait sans doute arrêter, juger et condamner Ribalta par exemple, pour crime de libre pensée, dans les vingt-quatre heures. Ne
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l'ayant pas, il s'en divertit, d'autant plus que le catholique vaincu et le socialiste mécontent ont quelques haines communes. Et ce matin encore, on a vu avec quelle indulgence il avait supporté le coup de boutoir du vieux libraire qu'il demeura bien dix minutes à regarder sans se fâcher davantage. Enfin le farouche révolutionnaire parut avoir trouvé la pointe de son épigramme, car, avec un mauvais rire silencieux, il plia soigneusement la feuille en quatre, il l'enferma dans un coffret de bois dont il serra la clef, et redressant son long et maigre corps :
— « Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur le marquis?... » demanda-t-il sans plus s'excuser.
— « Il y a d'abord que vous auriez pu me lire votre morceau, vieille chemise rouge, » dit Montfanon, « quand ce ne serait que pour me récompenser d'avoir attendu votre bon plaisir plus patiemment qu'un ambassadeur. Voyons, qui injuriez-vous dans ces vers? Est-ce don Ciccio ou Sa Majesté?... Vous ne voulez pas répondre? Avez-vous peur que je ne vous dénonce au Quirinal?... »
— « In bocca chiusa, non c'entra mosca (1), » répondit l'ancien conspirateur en justifiant ce proverbe par la manière dont il ferma sa bouche édentée où ne serait en effet entré en ce moment ni une mouche, ni même le plus petit grain de poussière.
— « Bon dicton, » répliqua le marquis en riant,
(1) Dans une bouche fermée, il n'entre pas de mouche.
« et que je voudrais voir gravé sur la façade de tous les parlements modernes. Mais entre votre poésie et vos adages, avez-vous pris le temps d'écrire pour moi à ce bouquiniste de Vienne qui possède le dernier exemplaire de l'introuvable brochure sur le procès de ce bandit de Hafner?... »
— « Patience, » répondit le marchand, « j'écrirai... »
— « Et mes pièces sur le siège de Rome par Bourbon, ces trois actes notariés que vous m'avez promis, me les avez-vous dénichées?... »
— « Patience, patience, » reprit le marchand, et il ajouta, montrant avec un geste comique d'ironie et de désespoir le désordre effroyable de sa boutique : « Comment voulez-vous que je me reconnaisse dans tout cela?... »
— « Patience, patience, » répéta Montfanon, « il y a un mois que vous me serinez ce refrain... Si, au lieu de composer de méchants vers, vous vous occupiez de votre correspondance, et si, au lieu d'acheter toujours, vous classiez un peu ce fatras?... D'ailleurs, » fit-il en cessant de rire, avec un geste de brusquerie, « j'ai tort de vous les reprocher, vos achats, puisque je suis venu pour vous parler d'un des derniers. Le cardinal Guérillot m'a dit que vous lui aviez montré, l'autre jour, un livre d'heures intéressant, quoique en très mauvais état, que yous avez découvert en Toscane. Où est-il?... »
— « Le voici, » dit Ribalta, qui, franchissant plusieurs piles de volumes et écartant du pied un tas énorme de cartons, avisa le tiroir poudreux d'une
armoire branlante. Dans ce tiroir, il prit, parmi un amas d'objets dépareillés : vieilles médailles et vieux clous, reliures vides et gravures décolorées, un assez gros étui de cuir, mangé aux vers, sur lequel se discernait un blason à demi effacé. Il ouvrit cet étui et il tendit à Montfanon un volume dont la reliure de bois, recouverte en cuir aussi et cloutée, s'en allait par morceaux. Un des fermoirs était brisé, et quand le marquis se mit à feuilleter le livre, il put constater que l'intérieur n'avait pas été plus ménagé que l'extérieur. Des enluminures avaient primitivement orné le précieux ouvrage ; elles étaient presque toutes effacées. Le parchemin jauni avait été lacéré par places. Enfin, c'était un débris informe que le curieux gentilhomme examina cependant avec le plus grand soin, tandis que Ribalta se décidait cette fois à parler :
— « C'est une veuve de Montalcino, en Toscane, qui me l'a vendu... Elle m'en a demandé un prix énorme, et il le vaut, quoiqu'il soit un peu endommagé. Car ce sont des miniatures de Matteo da Siena, qui les avait faites pour le pape Pie ïl Piccolomini. Regardez celle où il y a le San Biagio (1) qui bénit les lions et les panthères. C'est la mieux conservée... Est-elle assez fine?... »
— « Pourquoi essayez-vous de me tromper, Ribalta? » interrompit Montfanon avec un nouveau geste d'impatience. « Vous savez mieux que moi que ces miniatures sont très médiocres et qu'elles
(1) Saint Biaise.
ne rappellent ni de près ni de loin le faire si serré de Matteo, et une autre preuve, c'est que le livre d'heures est daté... 1554. Tenez... » et de son unique main, très adroitement, il montrait les chiffres au marchand, « et comme j'ai quelque mémoire des dates et que je me suis occupé de Sienne, je n'ai pas oublié que Matteo est mort avant 1500... Moi, qui ne suis pas allé au collège chez Machiavel, » continua-t-il avec la même brusquerie, « je vous dirai ce que le cardinal vous aurait dit si vous n'aviez pas prétendu l'embricoler de vos finasseries, comme moi tout à l'heure... Regardez cette signature à moitié effacée et que vous n'avez pas su lire... Je vais vous la déchiffrer, moi. Biaise de Mo... et puis un c avec quelques lettres qui manquent, juste trois... et cela fait Monluc, avec l'orthographe du temps, et le b tracé d'une écriture que vous auriez pu vérifier aux archives de cette même Sienne, puisque vous en venez, un b minuscule, mais si large et si haut... Et maintenant, au tour de ce blason, » et il referma le livre pour détailler à l'autre stupéfait les armoiries à peine visibles de cette couverture, « reconnaissezvous un loup, qui primitivement à dû être d'or, et des tourteaux qui ont dû être de gueules? Ce sont les armes que Montluc a portées depuis cette année 1554, où il fut créé citoyen de Sienne pour l'avoir défendue si bravement contre le terrible marquis de Marignan... Quant à l'étui, » et il le prit à son tour pour l'étudier, « ce sont bien les demi-lunes des Piccolomini... Mais qu'est-ce que cela prouve? Qu'après le siège, et justement quand il fallut se
retirer à Montalcino, Montluc donna son livre d'heures, par façon de souvenir, à quelqu'un de cette famille. Et puis le volume aura été égaré, volé presque tout de suite, et enfin réduit à l'état où il se trouve... C'est encore la preuve, ce livre-ci, qu'un peu de sang français a coulé au service de l'Italie. Mais ceux qui l'ont vendu ont oublié cela comme Magenta et Solferino... Ici, vous n'avez de mémoire que pour la haine... Maintenant que vous savez pourquoi j'en ai envie, moi, de votre livre d'heures, voulez-vous me le céder pour cinq cents francs? » Le libraire avait écouté ce discours avec vingt passages d'idées contradictoires sur sa figure. Il éprouvait d'habitude envers Montfanon une sorte de respect mélangé d'animosité qui lui rendait visiblement très pénible d'avoir été surpris en flagrant délit de mensonge. Il faut, pour être juste, ajouter qu'en parlant du grand peintre Matteo et du grand pape Pie II, à l'occasion de ce malheureux volume, il n'avait pas cru que le marquis, d'ordinaire très économe et qui restreignait ses achats au strict domaine de l'histoire ecclésiastique, eût la moindre envie de ce livre d'heures. Il avait magnifié l'objet en vue d'une légende à former et de quelque riche amateur ignorant à exploiter. D'autre part, si le nom de Montluc ne lui disait absolument rien, il n'en était pas de même de la directe et brutale allusion que son interlocuteur avait faite à la guerre de 1859. C'est l'épine toujours enfoncée dans le cœur de ceux de nos voisins d'au delà des Alpes qui nr nom aiment pas. La fierté du garibaldien ne
voulut pas être en retard sur la générosité de l'ancien zouave. Avec une brusquerie égale à celle de Montfanon, il reprit le volume, et il grommelait en le retournant avec ses doigts tachés d'encre :
— « Je ne le donnerais pas pour six cents francs... Non, pour six cents francs, je ne le donnerais pas... »
— « C'est une très grosse somme, » reprit Montfanon.
— « Non, » continua le bonhomme, « je ne le donnerais pas... » Puis, le tendant au marquis et avec une visible fureur : « Mais à vous, je vous le passerai pour quatre cents francs... »
— « Mais puisque je vous en offre cinq cents, » dit l'acheteur interloqué. « Et vous savez que c'est déjà un prix très faible pour une pareille curiosité?... »
— « Prenez-le pour quatre, » insista Ribalta, de plus en plus furieux, « pas un sou de moins, pas un sou de plus, c'est ce qu'il m'a coûté. Et vous aurez vos documents dans deux jours, et le dossier Hafner cette semaine. Mais ce Bourbon qui a saccagé Rome, » continua-t-il, « était-ce un Français, celui-là?... Et ce Charles d'Anjou qui nous est tombé dessus pour se faire roi des Deux-Siciles? Est-ce Charles VIII, qui est entré par la porte du Peuple? Étaient-ce des Français? Et Oudinot, était-ce un Français? Pourquoi venaient-ils se mêler de nos affaires? Ah ! si l'on comptait bien, et tout ce que vous nous devez?... Est-ce que nous ne vous avons pas donné Mazarin, Masséna et Bonaparte, et tant
d'autres qui sont allés mourir dans votre armée en Russie, en Espagne et ailleurs?... Et à Dijon? Est-ce que Garibaldi n'est pas venu se battre pour vous stupidement, quoique vous lui eussiez pris Nice, sa patrie?... Nous sommes quittes pour les services, allez, allez... Mais emportez votre livre d'heures, et bonsoir, bonsoir... Vous me le payerez plus tard... »
Et il poussa littéralement le marquis hors de la boutique, en gesticulant et jetant les bouquins par terre de tous les côtés. Montfanon se trouva sur la chaussée de la rue Borgognona avant d'avoir pu tirer de sa poche l'argent qu'il avait préparé :
— « Quel braque ! Mon Dieu ! quel braque ! » se dit-il en riant. Il s'éloigna de la boutique d'un pied resté leste, et gaiement, avec le précieux livre sous son bras. Puis comme il connaissait, pour les avoir beaucoup fréquentées, ces natures méridionales, dans lesquelles l'escroquerie et la chevalerie se coudoient sans se faire tort : — des don Quichotte qui mettent leurs moulins en actions, — il se demanda : « Combien peut-il encore gagner après s'être payé les gants de faire le gentilhomme devant moi?... » Il ne devait jamais savoir à quel point sa question était justifiée, ni que Ribalta avait eu le rare volume dans un lot de papiers, de gravures et de bouquins, payés vingt-cinq francs le tout. D'ailleurs, deux rencontres qu'il fit au sortir de cette boutique l'empêchèrent de méditer sur ce problème de psychologie commerciale. Il s'était arrêté une minute au débouché de la rue pour jeter un coup d'o-il à cette place d'Espagne qu'il aimait en sa
qualité de vieux Romain, comme un des coins demeurés pareils à eux-mêmes depuis ces derniers trente ans. Par cette matinée des premiers jours de mai, la longue place au bord sinueux était en effet charmante de mouvement et de lumière, avec la couleur brune des maisons irrégulières qui la contournaient, déjà tout éveillées, avec le double escalier de la Trinité des Monts semé de paresseux, avec l'eau qui jaillissait de la grande vasque en forme de barque placée au centre, — un des innombrables caprices auxquels s'est divertie la fantaisie du Bernin, ce décorateur prestigieux qui eut le génie de la fontaine vivante où la nappe d'eau continue le frisson du bronze et du marbre. Et, à cette heure-ci et sous cette clarté, cette fontaine était aussi vivante en effet que les lestes maraudeurs qui couraient, tendant au bout de leurs bras dressés des corbeilles remplies de pâles roses, de blonds narcisses, de rouges anémones, de fragiles cyclamens, de sombres pensées. Pieds nus, une flamme noire aux yeux, la supplique aux lèvres, ils se glissaient entre les voitures qui filaient prestement, moins nombreuses qu'en pleine saison, mais cependant nombreuses encore, car le printemps était venu très tard cette année, et il s'annonçait comme délicieux de fraîcheur. Ces fleuristes assiégeaient les passants pressés, comme ceux qui s'attardaient au réveil des étalages, et le catholique fervent qu'était Montfanon goûtail devanl (••■ tableau pittoresque d'un joli matin sur la plus jnlit> place de sa ^ ille préférée le plaisir d'achever cette impression d'une
minute radieuse par une rêverie d'éternité. Il n'avait qu'à tourner son regard à droite vers le collège de la Propagande, séminaire de martyrs d'où partent toutes les missions du monde. Il était pourtant écrit que le passionné gentilhomme ne jouirait en paix ni du bibelot bibliographique obtenu à si bon compte et qu'il serrait sous son unique bras, ni de cette sensation si romaine : une soudaine échappée sur les choses d'en haut surprise au détour d'une rue, sur un angle de trottoir. Il suffit pour que ses prunelles claires perdissent leur sérénité qu'une voiture passât tout près de lui, admirablement attelée, malgré l'heure matinale, de deux chevaux bai clair, et dans laquelle causaient deux femmes. L'une était visiblement une inférieure, quelque dame de compagnie chargée de servir de chaperon à l'autre, une jeune fille d'une beauté presque sublime, avec de grands yeux noirs qui brûlaient dans un teint pâle, d'une pâleur chaude et vivante. Son profil d'une pureté orientale réalisait trop complètement le type de la beauté juive pour laisser un doute sur l'origine hébraïque de cette créature, véritable apparition qui semblait devoir, comme dit le poète, « traîner tous les cœurs derrière elle. » Mais non. La joviale et bienveillante physionomie du marquis s'était soudain assombrie d'une véritable crispation de méchanceté à suivre du regard cette jeune fille en train de tourner le coin de la rue, le temps d'échanger un salut avec un jeune homme très élégant, qui lui-même connaissait, sans doute beaucoup l'ancien zouave pontifical, car il
l'aborda familièrement en lui disant d'un ton goguenard et dans un français qui, celui-là, venait tout droit de France :
— « Eh bien ! je vous y prends, monsieur le marquis Claude-François de Montfanon !... Elle a paru, vous avez vu, vous avez été vaincu... La dévoriez-vous des yeux, la divine Fanny Hafner !... Tremblez. Je vais vous dénoncer à Son Éminence le cardinal Guérillot ; et quand vous lui direz du mal de sa charmante catéchiste, je serai là pour témoigner que je vous ai vu hypnotisé sur son passage, comme les Troyens par Hélène. Et je suis bien certain qu'Hélène n'avait pas cette grâce si moderne, cette âme dans la beauté, ce profil idéal, ce regard profond, cette bouche songeuse et ce sourire... Ah ! qu'elle est belle !... Quand vous faites-vous présenter?... »
— « Si maître Julien Dorsenne, » répondit Montfanon sur le même ton goguenard, » ne met pas plus d'observation dans son prochain roman qu'il n'en déploie à cette minute, je plains son éditeur... Venez ici, » ajouta-t-il brusquement. Et il entraîna le jeune homme jusqu'à l'angle de la rue Borgognona. « Voyez-vous la victoria s'arrêter devant le 13, là?... Et la divine Fanny, comme vous l'appelez, en descendre, là?... Et elle entre dans la boutique de ce vieux coquin de Ribalta... Elle n'y restera pas longtemps, allez... Et elle en sort, là, tenez, et elle repart avec sa voiture... C'est dommage qu'elle ne repasse point de ce côté. Nous aurions eu la joie, d'observer sa initie désappointée. El voici
ce qu'elle allait chercher, » ajouta-t-il avec un rire gai, en montrant son emplette, « et qu'elle n'aura pas, quand elle devrait en offrir tous les millions que son honnête homme de père a volés aux gogos de Vienne... Hé ! hé ! » conclut-il en riant plus fort, « M. de Montfanon s'est levé le premier, et il n'a pas perdu sa matinée. Et vous, monsieur l'observateur, devinez un peu ce que j'ai soustrait au musée de cette cabotine, qui ne fera pas joujou du moins avec cet objet-ci,... » ajouta-t-il en présentant le volume à son interlocuteur, qu'il regardait avec la plus comique moue de triomphe.
— « Je n'ai pas besoin de le regarder, votre volume, » répondit Dorsenne. « Mais oui, mais oui, » insista-t-il sur un hochement de Montfanon, « en ma qualité de romancier et d'observateur, puisque vous me la jetez à la tête, je sais déjà ce que c'est... Que parions-nous? C'est un livre d'heures qui porte la signature du maréchal de Montluc et que le cardinal Guérillot a découvert. Est-ce exact?... Il en a parlé à Mlle Hafner, et il a cru désarmer votre animosité contre elle en vous racontant qu'elle en était enthousiaste et qu'elle voulait l'acheter. Est-ce exact de nouveau?... Et vous, vilain homme, vous n'avez eu qu'une idée, souffler ce bibelot à cette pauvre petite. Est-ce exact encore? Et je ne suis même pas sûr que vous y teniez vraiment, tandis qu'elle !... Avant-hier, nous avons passé la soirée ensemble chez la comtesse Sténo, elle n'a fait que me dire sa joie d'avoir ce volume sur lequel a prié ce grand soldat, ce grand
croyant. Enfin, elle m'a joué toute la guitare des convictions héroïques. Je croyais vous entendre, ma parole d'honneur ! Et elle a dû y aller pour l'acheter dès hier. Mais la boutique était fermée, je l'ai remarqué en passant, et vous y êtes allé certainement, vous aussi. Est-ce exact?... Et maintenant que je vous ai conté votre histoire de point en point, m'expliquerez-vous comment, vous qui êtes un juste, vous poursuivez d'une antipathie aussi acharnée et presque puérile, passez-moi le mot, une innocente jeune fille qui n'a jamais fait de spéculations de bourse, elle, qui est charitable comme tout un couvent, elle, et en bon train de devenir presque aussi dévote que vous? N'était son père qui ne veut pas entendre parler de conversion avant le mariage, elle serait déjà catholique, et, tout protestants qu'ils sont — pour le quart d'heure, — elle ne va jamais qu'à l'église... Mais quand elle sera catholique tout à fait, et sous la protection d'une sainte Claudine et d'une sainte Françoise, comme vous sous celle de saint Claude et de saint François, il vous faudra bien rendre les armes, vieux ligueur, et reconnaître la sincérité des sentiments religieux de cette enfant qui ne vous a pourtant rien fait... »
— « Comment ! Elle ne m'a rien fait?... » interrompit Montfanon. « Mais c'est tout naturel qu'un sceptique ne le comprenne pas, ce qu'elle m'a fait, ce qu'elle me fait tous les jours, pas à ma personne mais à mes idées. Quand on a comme vous appris l'acrobatie intellectuelle dans le cirque des Sainte- Beuve et des Renan, on doil trouver cela exquis
que le catholicisme, cette très grande chose, serve de sport élégant à cette fille d'un pirate de bourse qui vise un mariage aristocratique. Cela peut divertir aussi votre ironie que mon saint ami, le cardinal Guérillot, soit la dupe de cette intrigante... Mais moi, monsieur, qui ai communié à côté d'un Sonis par des matins de bataille, je n'admets pas que l'on se serve de ce qui fut la foi de ce héros et de ce qui est la mienne pour se pousser dans le monde. Je n'admets pas qu'on fasse jouer un rôle de dupe et de complice à un vieillard que je vénère et que j'éclairerai, je vous en donne ma parole... Et quant à cette relique, » insista-t-il en montrant de nouveau le volume, « vous pouvez trouver puéril que je n'aie pas voulu qu'on la mêlât à cette honteuse comédie. Mais moi, non. Et on ne l'y mê-le-ra pas. On ne montrera pas avec des phrases, des yeux noyés et des mines confites, ce bréviaire sur lequel a prié ce grand soldat, oui, monsieur, ce grand croyant qui vous eût branchés haut et court, vous et elle, et Ribalta avec, et il n'eût pas eu si tort... Elle ne m'a rien fait ! » répéta-t-il en s'échaufïant davantage, et son rouge visage s'empourprait de colère, « mais c'est la quintessence de ce que je déteste le plus, des gens comme elle et comme son père ! C'eét l'incarnation du monde moderne dans tout ce qu'il a de plus haïssable que ces aventuriers cosmopolites, qui jouent aux grands seigneurs avec des millions flibustes dans quelque coup de bourse. Ça,,, n'a pas de patrie, d'abord. Qu'est-ce qu'il est, ce baron Justus Hafner, Allemand, Autrichien,
Italien? Est-ce que vous le savez, vous?... Ça n'a pas de religion. Le nom, le masque du père, celui de la fille, tout les proclame Juifs, et ils sont protestants, — pour le quart d'heure, comme vous avez dit trop justement, en attendant qu'ils se fassent schismatiques, musulmans ou n'importe quoi. Pour le quart d'heure, quand il s'agit de Dieu !... Ça n'a pas de famille. Où a-t-il été élevé, ce monsieur? Que faisaient son père, sa mère, ses frères, ses sœurs? Où a-t-il grandi? Où sont ses traditions? Où est son passé, tout ce qui constitue, tout ce qui établit l'homme moral?... Cherchez un peu. Tout est ténèbres dans ce personnage, excepté ceci qui est très clair : s'il y avait eu des juges à Vienne, lors du procès du Crédit auslro-dalmate, en 1880, il serait au bagne au lieu d'être à Rome... Les faits sont là. Il y a eu d'innombrables ruines. J'en sais quelque chose. Mon pauvre cousin de Saint-Rémy, qui était auprès de Mgr le comte de Chambord, y a perdu le pain de sa vieillesse et la dot de sa fille. Il y a eu des suicides, et d'atroces : notamment celui d'un certain Schrœder, qui est devenu fou lors de ce krach et qui s'est tué, après avoir tué sa femme et ses deux enfants. Et M. le baron est sorti de là indemne. Il n'y a pas dix ans de cette affaire, et c'est oublié. Et quand il est venu s'établir à Rome, il a trouvé les portes ouvertes, les mains tendues, comme il les aurait trouvées à Madrid, à Londres et à Paris d'ailleurs, car toute l'Europe se vaut depuis 89. Et on va chez lui, et on le reçoit 1 Et vous voulez que je croie à la dévo-
tion de la fille de cet homme?... Non, mille fois non, et vous-même, Dorsenne, avec votre manie du paradoxe et du sophisme, vous avez l'âme droite au fond, et ces gens vous font horreur, comme à moi... » — « Mais pas le moins du monde, » répliqua l'écrivain, qui avait regardé le marquis débiter sa tirade avec un visible intérêt, mais avec des sourires peu convaincus, et il répéta : « Mais pas le moins du monde... Vous m'avez traité d'acrobate, je ne m'en fâche pas, parce que c'est vous, et que je sais que vous m'aimez bien. Laissez-moi au moins en avoir la souplesse. D'abord, avant de porter un jugement sur une affaire financière, j'attendrai de m'y connaître. Hafner a été acquitté. Ça me suffit, et d'un. Il serait même le pire des forbans que cela n'empêcherait pas sa fille d'être un ange, et de deux. Enfin, quant à ce cosmopolitisme que vous lui reprochez, voyez comme nous n'avons pas le crâne fait de même, c'est justement ce qui m'intéresse en lui. Et de trois... Mais c'est-à-dire que je ne croirais pas avoir perdu mes six mois de Rome quand je n'y aurais connu que lui. Ne me regardez pas comme si j'étais un des patrons du cirque, l'oncle Beuve ou ce pauvre M. Renan luimême, » continua-t-il en touchant le marquis à l'épaule, « je vous jure que je suis très sérieux. Il n'y a rien qui m'intéresse davantage que ces déplacements de milieux, que ces êtres qui ont traversé des deux, des trois, des quatre formes d'existence. C'est mon musée à moi que ces individus-là, et vous voudriez que je vous sacrifie une de mes plus belles
pièces? Et puis, d'ailleurs... » et la malice de la taquinerie qu'il préparait fit briller les yeux du jeune homme. « Reprochez tout ce que vous voudrez au baron Hafner, » insista-t-il, « traitez-le de voleur ou de snob, d'intrigant et de fourbe, comme il vous plaira. Mais quant à être un déraciné et qui ne vit pas où ont vécu ses pères, je vous répondrai comme le Bonhomet de mon confrère Villiers de l'Isle-Adam, lorsqu'il arrive au ciel et que Dieu lui dit : « Toujours fumiste, monsieur Bonhomet? » — « Et vous-même, Seigneur?... » Car enfin vous êtes né en Bourgogne, vous, monsieur de Montfanon, d'une vieille famille de Bourgogne, apparenté à toute la noblesse de Bourgogne, ayant un château en Bourgogne et des vignes en Bourgogne, — ce dont je vous félicite... — Et vous voici établi à Rome depuis tantôt vingt-quatre ans, autant dire dans cette Cosmopolis que vous maudissez. »
— « D'abord, » répliqua le vieux soldat du pape, en montrant son bras mutilé, « je pourrais vous dire que je ne compte plus. Je ne vis pas, moi, j'achève de mourir... Et puis, » son visage s'exalta de nouveau, et le fond vraiment rare de cette intelligence étroite, aveugle souvent, mais très haute, apparut tout d'un coup, « et puis ma Rome à moi, monsieur, n'a rien de commun avec celle de M. Hafner ni avec la vôtre, puisque vous venez, paraît-il, y poursuivre des études comparées de tératologie morale. Rome, pour moi, ce n'est pas Cosmopolis, c« h ii me vous dites, c'est Metropolis, c'est la ville mère. Vous oubliez que je suis catholique comme je
respire, et je suis chez moi ici, dans ma patrie d'âme. J'y suis encore parce que je suis monarchiste, parce que je crois à la vieille France comme vous croyez au monde moderne, et je la sers, cette vieille France, à ma façon qui n'est pas bien efficace, mais c'en est une tout de même. Cette place d'administrateur de Saint-Louis, que j'ai acceptée de Corcelle, c'est ma faction à moi, et je la monte comme autrefois en guerre, le mieux que je peux... Ah ! la vieille France, comme on sent sa grandeur ici, et quelle part elle avait su se tailler dans la chrétienté !... C'est cette corde-là que je voudrais entendre vibrer dans un écrivain éloquent comme vous, et non pas ce paradoxe, toujours et toujours ce sophisme. Mais qu'est-ce que cela vous fait, à vous autres qui datez d'hier et qui vous en vantez, » insista-t-il presque douloureusement, « qu'il tienne des siècles de votre histoire dans les moindres coins de cette ville? Est-ce que le cœur vous bat de voir sur la façade de cette église de Saint-Louis la salamandre de François Ier et les lis? Est-ce que vous savez seulement pourquoi cette rue Borgognona s'appelle ainsi et qu'il y a là à deux pas Saint-Claude des Bourguignons, notre église? Avez-vous visité, vous qui êtes des Vosges, celle de votre province, Saint- Nicolas des Lorrains? Et Saint- Yves des Bretons, le connaissez-vous?... Mais, » et cette fois son accent redevint gai, « vous vous êtes payé ma tête, comme vous dites dans votre abominable argot de boulevardier, en me faisant charger à fond' ce scélérat de Hafner. Je vous l'ai tendue sans la marchander,
puisque je viens de vous parler, comme je sens, avec tout mon cœur, quand il ne s'agit pour vous que d'un badinage... Vous allez en être puni, car je ne vous lâche plus... Je vous y emmène, dans cette France d'autrefois... Vous déjeunerez avec moi, à midi, et d'ici là nous aurons fait le tour de ces églises que je viens de vous nommer. Pendant cette heure nous vivrons à cent cinquante ans en arrière, dans ce monde où il n'y avait ni cosmopolites, ni dilettantes, ni gentilshommes de coulisse non plus. — C'était le vieux monde, mais il était robuste, et la preuve, c'est qu'il a vieilli, c'est-à-dire duré, au lieu que votre société issue de la Révolution, regardez où elle en est après cent ans, en France, en Italie, en Angleterre bientôt, grâce à ce Gladstone qui a tant de talent, mais dont l'orgueil fait un nouveau Nabuchodonosor... Elle est comme la Russie, cette société, d'après le seul beau mot de l'obscène Diderot, pourrie avant d'être mûre !... Allons, venez-vous? »
— « Ce ne serait pas de refus, » répondit l'écrivain, « car vous vous trompez en croyant que je ne l'aime pas, votre vieille France, ce qui ne m'empêche pas de goûter beaucoup la nouvelle. On aime bien le bordeaux et le Champagne à la fois. Mais je ne suis pas libre. Je dois visiter ce matin l'exposition du palais Castagna... »
— « Vous ne ferez pas cela, » s'écria le fougueux Montfanon, dont le rude visage exprima derechef une de ces contrariétés qu'il soulageait par des tirades passionnées quand il était avec quelqu'un
qu'il aimait comme il aimait Dorsenne. « Vous ne seriez pas allé voir assassiner le roi en 93, que diable? Et c'est presque aussi tragique, cette mise à l'encan de la vieille demeure du pape Urbain VII, le successeur de Sixte-Quint !... C'est le commencement de l'agonie de cette autre très grande chose qui fut la noblesse romaine... Je sais. Je sais. Ils ont tout mérité, puisqu'ils ne se sont pas fait tuer jusqu'au dernier sur les marches du Vatican quand les Italiens ont pris la ville. Nous l'eussions fait, nous qui n'avions pas de papes parmi nos grandsoncles, si nous n'eussions été occupés à nous battre ailleurs... Ce n'en est pas moins une pitié que de voir le marteau des commissaires-priseurs levés sur un palais où il tient des siècles d'histoire. Jour de ma vie ! Si j'étais né prince d'Ardea, si j'avais hérité le sang, la maison, les titres des Castagna, et qu'il me fallût penser que je ne laisserai rien après moi de ce qu'avaient amassé mes pères, je vous le jure, Dorsenne, j'en mourrais de douleur. Et si vous songez que ce malheureux garçon est un enfant gâté de vingt-huit ans, entouré de flatteurs, sans parents, sans amis, sans conseillers, qu'il est allé jouer son patrimoine à la Bourse contre des bandits de la loyauté du sieur Hafner, que tous les trésors amassés par cette suite de papes, de cardinaux, d'hommes de guerre, de diplomates, auront servi à enrichir des boursicotiers véreux et d'ignobles brasseurs d'affaires, eh bien, vous trouverez cette aventure trop lamentable pour vous y mêler, même comme spectateur... Allons, je vous emmène à Saint-Claude... »
— « Et moi, je vous répète que je suis attendu, » répondit Dorsenne en dégageant son bras que son despotique ami avait déjà saisi de la main ; « c'est même très plaisant que je vous aie rencontré sur la route, ayant le rendez-vous que j'ai. Moi qui raffole des contrastes, je n'aurai pas non plus perdu ma matinée. Avez-vous la patience d'écouter l'énumération des personnes que je m'en vais rejoindre de ce pas? Ce ne sera pas très long, mais ne m'interrompez plus. Vous vous indignerez ensuite, si vous survivez au coup que je vous porte... Ah ! vous ne voulez pas que j'appelle votre Rome une Cosmopolis; et que direz-vous de la compagnie avec laquelle je visiterai, dans vingt minutes, le vieux palais d'Urbain VII?... Nous aurons votre belle ennemie Fanny Hafner et son baron de père pour représenter un peu d'Allemagne, un peu d'Autriche, un peu d'Italie et un peu de Hollande. Mais oui. Car il paraît que la mère du baron était de Rotterdam. N'interrompez pas. Nous aurons la comtesse Sténo pour représenter Venise, et sa charmante fille Alba pour représenter un petit coin de Russie, car la chronique prétend que la comtesse l'a eue, non pas de feu Sténo, mais de Wérékiew, André, vous savez, celui qui s'est tué à Paris, il y a cinq ou six ans, en se jetant dans la Seine, peu aristocratiquement, du haut du pont de la Concorde? Nous aurons un peintre, le célèbre Lincoln Maitland, pour représenter l'Amérique. C'est l'amant actuel de la Sténo, qu'il a soufflée à Gorka, pendant le voyage de ce dernier en Pologne. Nous aurons la
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femme de ce peintre, Lydia Maitland, et le frère de cette femme, Florent Chaprori, pour représenter un peu de France, un peu d'Amérique et un peu d'Afrique. Car leur grand-père était ce fameux colonel Chapron dont il est parlé dans le Mémorial, et qui s'en est allé après 1815 faire le planteur dans FAlabama. Ce vieux grognard sans préjugés a eu d'une mulâtresse un fils qu'il a reconnu et auquel il a laissé je ne sais combien de dollars. Inde Lydia et Florent. Ne souffrez pas trop, c'est presque fini. Nous aurons pour représenter l'Angleterre, catholique encore et mariée à la Pologne, Mme Gorka, la femme de Boleslas, et enfin Paris sous la forme de votre serviteur. C'est moi maintenant qui vais essayer de vous entraîner, car si vous vouliez vous joindre à notre troupe, vous, le féodal, ce serait complet... Venez-vous?... »
— « C'est pour le coup que vous vous la payeriez, ma pauvre tête grise, n'est-ce pas? » répliqua Montfanon. « Et il est quelqu'un, le malheureux, » s'écria-t-il en parlant de Dorsenne comme si ce dernier n'eût pas été là, « et il a écrit dix pages sur Rhodes qui valent du Chateaubriand, et il a reçu de Dieu les plus beaux dons : la poésie, l'esprit, le sens de l'histoire, et voilà dans quelle société il se délecte !... Mais, là, voyons, une fois pour toutes, expliquezmoi le plaisir qu'un homme de votre valeur peut trouver à fréquenter cette bohème internationale plus ou moins dorée, chez laquelle il n'y a pas un être qui soit à sa place, dans sa tradition et dans son milieu. Je ne vous parle plus de ce forban de Hafner
et de sa cabotine de fille, puisque vous avez pour elle, tout romancier d'analyse que vous êtes, les yeux de Mgr Guérillot. Mais cette comtesse Sténo, à quarante ans qu'elle doit avoir, avec cette grande fille à côté d'elle, est-ce qu'elle ne devrait pas se tenir tranquille et vivre dans son palais de Venise, honnêtement, bravement, au lieu de tenir ici cette espèce de salon-passage où défilent tous les rastaquouères d'Europe, et de prendre amant sur amant, un Polonais après un Russe, un Américain après ce Polonais? Et ce Maitland, pourquoi n'a-t-il pas obéi au seul bon sentiment qu'ait son pays, à cette aversion pour le sang noir qui fait que vous ne trouveriez pas deux de ses compatriotes pour faire ce qu'il a fait, pour épouser cette octavone, avec dix fois plus de millions et une demi-douzaine de maréchaux de Bonaparte à la clef? Et cette jeune femme, si elle se sait trompée, elle aussi, c'est affreux, et c'est plus affreux si elle ne le sait pas ! Et cette Mme Gorka, cette honnête créature, car je crois qu'elle l'est, et vraiment pieuse, qui ne s'est pas aperçue pendant deux ans que son mari était l'amant de la comtesse, et qui ne s'aperçoit sans doute pas davantage que c'est le tour du Maitland ! Et cette pauvre Alba Sténo, cette enfant de vingt ans que l'on promène à travers ces malpropres intrigues !... Et ce Florent Chapron, pourquoi ne met-il pas le holà aux adultères du mari de sa sœur? Je le connais, lui. Il est venu me voir à l'occasion d'un monument qu'il a fait élever à Saint- Louis en souvenir d'un sien cousin. Il respecte les
morts, et cela m'avait plu. C'est une dupe encore dans cette sinistre comédie à laquelle vous assistez, vous qui savez tout, sans que le cœur vous lève... » — « Mais, pardon, pardon, » interrompit Dorsenne, « il ne s'agit pas de cela, homme inhabitable... Vous allez, vous allez, vous allez, et vous oubliez votre question... Quel plaisir je trouve à cette mosaïque humaine que je vous ai détaillée? Je vais vous le dire, et nous ne parlerons pas morale si vous le voulez bien, quand il s'agit uniquement d'intellect. Je ne me pique pas de juger la vie, moi, monsieur le ligueur, j'aime à la regarder et à la comprendre, et parmi tous les spectacles qu'elle peut donner, je n'en connais pas beaucoup de plus suggestifs, de plus particuliers et de plus modernes que celui-ci : vous vous trouvez dans un salon, à une table de dîner, à une partie comme celle où je vais ce matin. Vous êtes avec une dizaine de personnes qui toutes parlent la même langue, sont habillées par les mêmes fournisseurs, ont lu, le même journal le matin, croient avoir les mêmes idées et les mêmes sentiments... Seulement ces personnes sont comme celles que je viens de vous énumérer, des créatures arrivées des points les plus divers du monde et de l'histoire. Vous les étudiez avec tout ce que vous savez de leur origine et de leurs hérédités, et, petit à petit, sous le vernis du cosmopolitisme, vous démêlez la race, l'irrésistible, l'indestructible race !... Sous la maîtresse de maison très élégante, très cultivée et très accueillante qu'est une Mme Sténo, vous découvrez l'héritière des
doges, la patricienne du quinzième siècle, avec une physiologie de reine des mers, une énergie dans le désir et une candeur dans l'immoralité incomparables, tandis que chez un Florent Chapron ou chez une Lydia vous découvrez l'esclave primitif, le noir hypnotisé par le blanc, l'être inaffranchissable qu'ont fabriqué des siècles de servitude, — tandis que chez une Mme Gorka vous reconnaissez sous l'amabilité souriante le fanatisme de vérité qui a fait les puritains anglais, — tandis que derrière les raffinements d'artiste d'un Lincoln Maitland vous retrouvez le squatter invinciblement robuste et brutal, — comme dans Boleslas Gorka toute l'irritabilité nerveuse du Slave qui a ruiné la Pologne... Ces linéaments de la race sont à peine visibles dans le civilisé qui parle couramment trois ou quatre langues, qui a vécu à Paris, à Nice, à Florence, ici, de cette même vie élégante, si banale en apparence et si monotone. Mais que la passion donne son coup de pouce, que l'homme soit touché bien à fond, et c'est alors des conflits de caractères, presque d'espèces, d'autant plus étonnants lorsque les gens mis ainsi en face les uns des autres sont venus de plus loin. Ce sont des drames qui font tenir dans un angle de salon de véritables batailles de races... Et voilà pourquoi », conclut-il en riant, « j'ai passé six mois à Rome sans presque voir de Romains, tout occupé à observer ce petit clan qui vous révolte si fort. C'est le vingtième peut-être que j'étudie ainsi et j'en étudierai sans doute vingt autres, car étant tous produits par le hasard des rencontres, aucun
d'eux ne ressemble à un autre... Êtes-vous plus indulgent pour moi, maintenant que vous vous êtes, vous aussi, payé ma tête en me faisant disserter sur un coin de place, comme un héros de roman russe?... Allons, adieu... »
Montfanon avait eu pour écouter ce petit discours une mine impayable. Dans la solitude pieuse où il achevait de mourir, comme il disait, nul plaisir n'était plus vif pour lui que les discussions d'idées. Mais il y apportait la flamme d'un homme qui sent avec une ardeur extrême, et quand il se heurtait au dilettantisme à moitié ironique de Dorsenne, il en restait déconcerté parfois jusqu'à la souffrance, d'autant plus que l'écrivain et lui avaient quelques théories communes, notamment un souci extrême de l'hérédité et de la race. Mais ils en éprouvaient une émotion si différente que cette communauté de doctrine irritait le vieux gentilhomme autant qu'elle l'attirait. Une espèce de grimace mécontentée crispa son visage trop expressif. Il fit claquer sa langue avec une mauvaise humeur non dissimulée, et il dit :
— « Une question encore?... Et le résultat de tout cela, le but? Enfin, à quoi toute cette observation nous mène-t-elle?... »
— «A quoi voulez-vous qu'elle me mène? A comprendre, comme je vous ai dit, » répondit Dorsenne.
— « Et ensuite? »
— « Il n'y a pas d'ensuile :"> la pensée, » répliqua le jeune homme, « c'est une débauche comme une autre, et c'est la mienne.,. »
— « Mais parmi ces gens que vous regardez vivre ainsi, » continua Montfanon après un silence, « il y en a pourtant que vous aimez et que vous haïssez, que vous méprisez et que vous estimez? Vous n'avez pas l'idée qu'avec votre grande intelligence vous avez quelques devoirs envers eux, que vous pouvez les aider à valoir davantage?... »
— « Ça », dit Dorsenne, « c'est un autre sujet de discussion, que nous reprendrons un autre jour, car j'ai peur d'être en retard... Adieu. »
— « Adieu, » dit le marquis avec un visible regret de se séparer de son interlocuteur. Puis brusquement : « Je ne sais pas pourquoi je vous aime tant, car au fond vous incarnez, vous aussi, un des vices d'esprit qui me font le plus d'horreur, ce dilettantisme, mis à la mode par les disciples de M. Renan et qui est le fond du fond de la décadence. Mais vous en guérirez, j'en ai bon espoir. Vous êtes si jeune !... » Puis, redevenu jovial et moqueur : « Amusez-vous bien dans votre descente de la Courtille, et puis j'oubliais que j'avais une commission à vous donner pour un des comparses de votre troupe. Voulez-vous dire à Gorka que j'ai déniché le livre qu'il m'avait demandé avant son départ, sur la noblesse de son pays?... »
— « Gorka, » répondit Julien, « mais il est à Varsovie depuis trois mois pour des affaires de famille. Je vous ai même conté comment ça lui avait coûté sa maîtresse, ce voyage-là. »
— « Gomment, » dit Montfanon, « à Varsovie?
Je l'ai vu ce matin comme je vous vois, qui passait en fiacre devant la fontaine du Triton. Si je n'avais pas été si pressé d'arriver chez ce jacobin de Ribalta, à temps pour sauver le Montluc, je l'aurais arrêté, mais nous filions trop vite tous les deux. »
— « Vous êtes sûr que Gorka est à Rome, Boleslas Gorka?... » insista Dorsenne.
— « Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? » dit Montfanon, qui continuait à goguenarder. « C'est assez naturel cependant qu'il ne veuille pas rester longtemps absent d'une ville où il a sa femme et sa maîtresse, d'hier, d'aujourd'hui ou de demain. Je suppose qu'ils n'ont pas non plus de préjugés, votre Slave et votre Anglo-Saxon, et qu'ils se partagent leurs sensations vénitiennes avec un intellectualisme tout à fait moderne... Ce serait assez cosmopolite, cela... Allons, encore adieu... Transmettez-lui mon message si vous le voyez, et puis, » et son visage exprima de nouveau l'enfantine joie du bon tour joué à quelqu'un qu'il n'aimait pas, « et puis ne manquez pas de dire à Mlle Hafner que la fille de son papa n'aura jamais, jamais ce volume. Ce n'est pas pour des cabotines et des intrigantes, cela, Biaise de Montluc, monsieur, M. de Montluc, l'homme de Sienne et de Rabastens !... » Et riant comme un écolier en escapade, il serra le livre sous son bras plus énergiquement encore en répétant : « Elle ne l'aura pas... Entendez-vous? dites-le-lui bien. Elle-ne-1'aura-pas !... »