‹ CosmopolisChapitre 8 sur 8 · LA. COMTESSE STENO · texte numérisé non relu

LA. COMTESSE STENO

Pour une femme moins courageuse que la comtesse, moins capable de regarder en face une situation et de marcher droit sur elle, une pareille soirée eût marqué le prélude d'une de ces nuits d'insomnie où l'imagination, affolée, épuise à l'avance les pires angoisses d'un danger seulement probable. Ces crises de terreur aboutissent d'ordinaire à ces résolutions de ruse, à ces partis pris d'un mensonge presque acharné, objet de l'indignation de l'homme qui ne comprend pas que l'hypocrisie est la seule force de l'être faible. La comtesse Sténo, elle, ne savait pas ce que c'était que la faiblesse et que la peur. Créature d'énergie et d'action, qui se sentait d'avance à la hauteur de tous les dangers, elle n'attachait pas de sens au mot inquiétude. Aussi dormit-elle, durant la nuit qui suivit cette soirée, d'un sommeil aussi profond, aussi réparateur que si Gorka n'était jamais revenu, la vengeance au cœur, la menace aux yeux. Vers les dix heures, le lendemain matin, elle se trouvait dans le petit salon, ou mieux le bureau attenant à sa chambre à coucher, en train de vérifier des comptes apportés par un de ses hommes d'affaires. Levée à sept heures, suivant son habitude, elle avait pris le bain glacé dans

lequel, été comme hiver, elle fouettait chaque jour son magnifique sang de blonde vigoureuse. Elle avait déjeuné à l'anglaise, suivant le principe auquel elle prétendait devoir la conservation de son estomac, d'œufs, de viande froide et de thé. Elle avait fait une toilette compliquée de jolie femme, passé chez sa fille pour savoir comment la petite avait dormi, écrit cinq lettres, — car son salon cosmopolite l'astreignait à la corvée d'une immense correspondance, qui rayonnait entre le Caire et New- York, Saint-Pétersbourg et Bombay, en passant par Munich, Londres et Madère, et elle était aussi fidèle en amitié qu'elle était inconstante en amour. Sa grande et haute écriture, si élégante dans sa correction apprise, avait couvert des pages et des pages sans qu'elle nourrît, à l'égard de son ancien amant, d'autres préoccupations que celle-ci : « J'ai rendez-vous chez Maitland à onze heures. Ardea doit être ici à dix pour causer de son mariage. J'ai les comptes de Finoli à vérifier. Pourvu que Gorka n'ait pas l'idée de venir, lui aussi, ce matin... » Les personnes chez qui la sensation de l'amour est très complète, mais très physique, sont ainsi. Elles se donnent et elles se reprennent tout entières. La comtesse n'éprouvait pas plus de pitié que de peur en pensant à l'amant trahi. Elle était décidée à lui dire : « Je ne vous aime plus, » franchement, nettement, carrément, et à lui offrir le choix entre la brouille définitive et une solide amitié. Son unique contrariété portait sur l'instant de cette explication, qu'elle souhaitait voir reculée

jusqu'à Paprès-midi, où elle serait libre, — contrariété qui ne l'empêchait pas d'ailleurs de refaire, avec sa certitude accoutumée, les additions et les multiplications de l'intendant. Il se tenait debout, montrant une de ces larges faces bronzées à ossature puissante et à bajoues tombantes, comme Bonifazio en donne à ses pharisiens et à ses mauvais riches. Il administrait les sept cents hectares de la terre de Piove, près de Padoue, celle de ses propriétés que Mme Sténo préférait. Elle en avait décuplé le revenu par le dessèchement d'une lagune stérile et souvent fiévreuse, dont le fond, situé d'un mètre au-dessous du niveau de la mer, s'était trouvé d'une fertilité surprenante, et elle discutait les opérations probables des semaines à venir, avec cette connaissance détaillée et précise de l'exploitation rurale, qui reste le véritable trait de l'aristocratie italienne et la raison permanente de sa vitalité. Toute noblesse dure, même sans privilèges légaux, quand elle demeure profondément historique et terrienne :

— « Alors tu estimes la récolte des vers à soie à environ cinquante kilos de cocons par once?... »

• — « Oui, Excellence, » répondit l'intendant.

— « Cent onces de jaunes : cent fois cinquante font cinq mille,... » reprit la comtesse. « Et à quatre francs cinquante?... »

— « Peut-être cinq, Excellence, » reprit l'intendant.

— « Mettons vingt-deux mille cinq cent8, » dit la comtesse, « et autant pour les Japonais... Cela

nous ferait rentrer dans nos dépenses de bâtisses... »

— « Oui, Excellence. Et pour le vin? »

— « Je suis d'avis, après ce que tu m'as dit de la vigne, que tu vendes au plus vite à l'agent de Kaufïmann tout ce qui reste de la récolte passée, mais pas à moins de six francs la Brentina. Tu sais qu'il faut que nos fûts soient débarrassés et réparés dès le mois d'août... Si nous en manquions cette fois, pour la première année où nous fabriquons notre vin avec la nouvelle machine, ce serait trop déraisonnable... »

— « Oui, Excellence. Et pour les chevaux? »

— « Je crois que c'est une occasion à ne pas laisser échapper non plus. Mon avis est que tu prennes l'express de Florence, aujourd'hui même, à deux heures. Tu es à Vérone demain matin. Tu conclus l'affaire. Les chevaux seront rendus à Piove le soir même... Nous avons fini juste à temps,... » conclut-elle en rangeant les papiers de l'intendant. Elle les mit elle-même dans leur enveloppe, qu'elle lui rendit. Elle avait une ouïe d'une finesse extrême, et elle venait d'entendre ouvrir la porte de l'antichambre. Il semblait que le gros administrateur emportât, dans son gros portefeuille, toutes les préoccupations de cette femme extraordinaire. Car, après avoir conclu par des chiffres et des ordres de cette précision cet entretien, ou plutôt ce monologue, elle eut son plus clair et son plus léger sourire pour recevoir le nouvel arrivant, qui était heureusement le prince d'Ardea. Elle dit au domestique :

— « J'ai à causer avec le prince. Si on me demande, ne recevez pas et ne renvoyez pas non plus. Apportez la carte... » Puis se tournant vers le jeune homme : « Eh bien ! Simpaticone?... » C'était le gentil surnom qu'elle lui donnait. « Comment avezvous achevé votre soirée d'hier?... »

— « Vous allez ne pas y croire, » répondit Peppino Ardea en riant, « moi qui n'ai plus rien à moi, pas même mon lit bientôt !... Je suis allé au cercle et j'ai joué... Je me suis mis en banque, et pour la première fois de ma vie j'ai gagné... »

Il était si gai en racontant cette enfantine équipée, il gaminait de nouveau si sincèrement avec sa ruine, que la comtesse le regarda presque avec stupeur, comme lui-même l'avait regardée, elle, en entrant. On se connaît si peu soi-même, et l'on se rend si peu compte de ses propres singularités de caractère, que chacun d'eux s'étonnait à part soi de trouver l'autre si calme. Ardea ne comprenait pas que Mme Sténo ne fût pas au moins inquiète du retour de Gorka et des conséquences qui en pouvaient résulter. Elle admirait, elle, que dans le désastre de sa fortune, cet étrange garçon trouvât cette jovialité à son service. Il avait visiblement pioché sa toilette du matin avec autant de complaisance que s'il n'eût pas eu à tenter une démarche capitale pour son avenir, et son veston à carreaux joliment contrariés, la couleur de sa chemise, celle de sa cravate, ses bottines jaunes, la fleur de sa boutonnière, tout s'harmonisait pour faire de lui une aimable et incorrigible poupée de frivolité spiri-

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tuelle. Il avait payé si cher cette irréflexion que la comtesse se mit tout d'un coup à le plaindre. Elle éprouva ce besoin que les êtres robustes ont devant les êtres désarmés, celui d'agir pour cet enfant, de le secouer malgré lui, et elle attaqua aussitôt la question du mariage avec Fanny Hafner. Dans son solide bon sens et avec son instinct de toujours tout arranger, Mme Sténo apercevait dans cette union tant d'avantages pour chacun, qu'elle avait une hâte de la conclure aussi vive que s'il se fût agi d'une affaire personnelle. Ce mariage convenait au baron qui lui en parlait depuis des mois. Il convenait à Fanny qui se convertirait au catholicisme avec le consentement de son père. Il convenait au prince qui, du coup, serait tiré de tous ses ennuis. Il convenait enfin au nom de Castagna. Quoique Peppino en fût le seul représentant en ce moment, et que, par une vieille tradition de famille, il portât un titre différent du titre patronymique du pape Urbain VII, cette vente à l'encan du célèbre palais produisait, dans la presse et l'opinion, un scandale qu'il était décent de faire cesser. La comtesse oubliait qu'elle avait assisté sans protester aux dessous ténébreux de cette mise en vente. N'avaitelle j3as su autrefois par Hafner qu'il se trouvait avoir acheté à vil prix un lot énorme de lettres de change du prince? Ne connaissait-elle pas assez le baron pour être sûre que le sieur Noé Ancona, le créancier implacable qui faisait vendre le palais, n'était que l'homme de paille de son terrible ami? Dans un mouvement de mauvaise humeur contre

le baron, ne l'avait-elle pas, elle-même, accusé auprès d'Alba de ce plan très simple : acculer Ardea à la catastrophe définitive pour lui offrir le salut sous la forme de l'union avec Fanny, et pour exécuter en même temps une excellente opération? Car une fois débarrassés des hypothèques qui les grevaient, et pour peu que l'on pût attendre, les terrains du prince et leurs constructions reprendraient leur vraie valeur, et l'imprudent spéculateur se retrouverait de nouveau tout aussi riche, peut-être davantage. N'était-ce pas encore une raison de plus pour vaincre au plus tôt les dernières hésitations du jeune homme devant ce mariage sauveur?

— « Voyons, » lui dit-elle après un instant de silence et sans autre préambule, « il s'agit maintenant de parler affaires... Vous avez dîné à côté de ma petite amie, hier, vous avez eu toute la soirée pour l'étudier... Répondez-moi franchement : ne ferait-elle pas la plus jolie princesse romaine qui soit allée s'agenouiller dans sa robe de noces au tombeau des apôtres? Vous ne la voyez pas, dans sa toilette blanche et sous son voile, descendant, devant cet admirable escalier de Saint-Pierre, du huit ressorts attelé de superbes chevaux que lui aura donné son père? Fermez les yeux et regardezla en pensée... Serait-elle jolie? Le serait-elle?... »

— a Très jolie, » répondit Ardea en souriant à la vision tentatrice que Mme Sténo venait d'évoquer, a bien qu'elle ne soit pas blonde. Et vous savez, pour moi, une femme qui n'est pas blonde... Ah 1 comtesse ! Quel dommage qu'à Venise, il y a

cinq ans, un certain soir... Vous vous rappelez?... »

— « Comme ça vous ressemble ! » interrompitelle en riant très haut de son rire sonore et clair. « Vous venez me voir ce matin pour me parler d'un mariage, inespéré avec votre réputation de joueur, de soupeur et de mauvais sujet, d'un mariage qui remplit des conditions presque folles tant elles sont complètes : beauté, jeunesse, intelligence, fortune, et même, chose invraisemblable, si j'ai bien regardé ma petite amie, commencement d'intérêt, d'un très vif intérêt... Et pour un peu, c'est à moi que vous allez faire une déclaration... Allons, allons ! » Et elle lui tendit à baiser sa belle main où brillaient de glorieuses émeraudes. « Vous êtes pardonné. Mais répondez par oui ou par non... Faut-il que je fasse la demande? Si c'est oui, je vais vers les deux heures au palais Savorelli. Je parle à mon ami Hafner. Il parle à sa fille, et il ne dépendra pas de moi que vous n'ayez leur réponse à eux ce soir ou demain. Est-ce oui? Est-ce non?... »

— « Ce soir !... Demain !... » s'écria le prince en secouant la tête avec le geste du plus comique effarement. « Mais je ne peux pas me décider comme ça. C'est un guet-apens ! J'arrive pour causer, pour vous consulter... »

— « Et sur quoi? » fit observer Mme Sténo, avec une vivacité presque impatientée. « Qu'est-ce que je peux bien vous dire que vous ne sachiez déjà? Dans vingt-quatre heures, dans quarante-huit, dans six mois, qu'y aura-t-il de changé, je vous prie? Il faut voir les choses telles qu'elles sont,

cependant. Demain, après-demain, les jours suivants, serez-vous moins ruiné?... »

— « Non, » dit le prince. « Mais... »

— « Il n'y a pas de mais, » reprit-elle sans plus le laisser parler qu'elle n'avait laissé parler son intendant. Le despotisme naturel aux personnalités puissantes dédaignait de se déguiser chez elle, quand il s'agissait de décisions pratiques sur lesquelles elle avait pris parti. « La seule objection sérieuse que vous m'ayez faite quand je vous ai parlé de ce mariage, il y a six mois, c'était que Fanny ne fût pas catholique. Je sais aujourd'hui qu'elle ne demande qu'à se convertir. N'en parlons donc point... »

— « Non, » dit le prince « Mais... »

— « Quant à Hafner, » reprit la comtesse, « vous me direz que c'est mon ami et que je suis partiale ; mais cette partialité même est une opinion... C'est précisément le beau-père qu'il vous faut... Ne hochez pas la tête... Il vous réparera tout ce qui peut être réparé de votre fortune... Vous avez été volé, mon pauvre Peppino, comme dans un bois. Vous me le racontiez vous-même... Devenez le gendre du baron, et vous me direz des nouvelles de vos voleurs... Je sais... Il y a ses origines et le procès d'il y a dix ans avec tous les peltegolezzi auxquels il a donné lieu. Tout cela n'a pas le sens commun. Hafner a eu des commencements rudes. Il était d'une famille juive d'origine, — vous voyez, je ne vous prends pas en traître, — mais convertie depuis deux générations, en sorte que l'histoire de

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son changement de religion depuis qu'il habite l'Italie est une calomnie comme le reste. Il a eu un procès dont il est sorti acquitté. Vous ne voulez pas être plus juste que la justice, n'est-ce pas?... »

— « Non, mais... »

— « Qu'attendez-vous alors? » conclut Mme Sténo. « Que ce soit trop tard? Comme pour vos terrains?... »

— « Hé ! Laissez-moi souffler, respirer, m* éventer, » dit Ardea, qui prit en effet l'éventail de la comtesse sur le bureau. « Moi qui n'ai jamais su le matin ce que je ferais le soir, moi qui ai toujours vécu comme on voyage, suivant ma fantaisie, vous me demandez de prendre, en cinq minutes, la résolution de me lier pour toujours !... »

— « Je vous demande de savoir ce que vous voulez, » reprit la comtesse. « C'est très amusant d'être un fantaisiste, quand on voyage, justement. Quand il s'agit d'arranger sa vie, ces enfantillageslà sont trop dangereux. Je ne connais qu'une chose, moi : voir son but et y marcher tout droit. Le vôtre est très net : sortir de ce désastre. La route n'est pas moins nette : c'est le mariage avec une fille qui a cinq millions de dot. — Oui ou non, voulez-vous la prendre?... Ah? » fit-elle tout d'un coup en s'interrompant, « je n'aurai pas une minute à moi ce matin, et j'ai rendez-vous à onze heures ! » Elle regarda la pendule de voyage posée sur sa table, qui marquait dix heures vingt-cinq. Elle avait entendu la porte s'ouvrir. C'était le valet de pied qui se tenait déjà devant elle et qui lui présentait

une carte sur un plateau. Elle prit cette carte, la regarda, fronça la barre de ses beaux sourcils blonds, regarda de nouveau la pendule, parut hésiter, puis : « Faites attendre dans le petit salon rond et dites que je viens tout de suite, » reprit-elle et se retournant vers Ardea : « Vous vous croyez sauvé. Vous ne l'êtes pas. Je ne vous permets pas de vous en aller avant que je revienne. J'en ai pour un petit quart d'heure... Voulez-vous des journaux? En voici... Des livres? En voilà... Du tabac? Cette boîte est pleine de cigarettes... Dans un quart d'heure je suis là et j'aurai votre réponse. Je la veux, entendez-vous? Je la veux... » Et sur le seuil, avec un nouveau sourire, employant cette fois un petit terme de patois usuel dans l'Italie du nord et qui n'est qu'une corruption de schiavo ou serviteur : « Ciao, Simpaticone... »

— « Quelle femme !... » se dit Peppino Ardea quand la porte se fut refermée sur la robe claire de la comtesse. « Quelle femme ! Oui, quel dommage qu'à Venise, il y a cinq ans, je n'aie pas été libre !... Qui sait? Si j'avais osé quand elle m'a reconduit à mon hôtel dans sa gondole?... Elle venait de quitter Vitale. Elle n'avait pas encore Boleslas... Elle m'aurait conseillé, dirigé. J'aurais joué à la Boursej comme elle, avec les conseils de Hafner. Mais pas en qualité de gendre ! Je n'en serais pas acculé au rastaquouérisme conjugal... Et elle n'aurait pas d'aussi mauvais tabac... » Il venait d'allumer une des cigarettes de Virginie, présent de Maitland. Il la jeta en faisant la grimace avec son sans-façon r. i. . 11

d'enfant peu élevé, au risque de brûler la natte mince qui couvrait le marbre frais du sol, et il passa dans l'antichambre, afin de prendre son étui à lui, dans la poche du léger pardessus avec lequel il était prudemment sorti dès huit heures. Tout en allumant une des cigarettes de cet étui, rempli d'un soi-disant tabac égyptien, mêlé d'opium et de salpêtre, que la mode lui rendait préférable au tabac très authentique de l'Américain, il jeta les yeux machinalement sur le plateau que le domestique avait reposé au sortir de là chambre. La carte du visiteur inconnu pour lequel Mme Sténo l'avait quitté s'y voyait encore. Ardea y lut, avec un étonnement qui confinait à la stupeur, ces mots : « Comte Boleslas Gorka... »

— « Elle est plus admirable que je ne croyais, » songea-t-il en rentrant dans le bureau désert. « Elle n'avait pas besoin de me demander de ne pas m'en aller. Je le crois bien, que je resterai pour la revoir au sortir de cette conversation-là !... »

C'était en effet Boleslas que la comtesse avait retrouvé dans le salon rond qu'elle avait choisi aussitôt comme la pièce la plus propice à l'orageuse explication qu'elle prévoyait. Il était isolé à une des extrémités du hall, et faisait comme pendant à la terrasse. C'était, avec la salle à manger, tout le rez-de-chaussée, ou mieux l'entresol de l'hôtel. L'appartement de Mme Sténo, ainsi que l'autre petit salon où se tenait Peppino, étaient au premier, de même qu« les chambres réservées

à la contessina et à sa gouvernante allemande Fraulein Weber, pour le moment en voyage. La comtesse ne s'y était pas trompée. Au premier coup d'oeil échangé la veille avec Gorka, elle avait deviné qu'il savait tout. Elle s'en était d'ailleurs bien doutée lorsque Hafner lui avait transmis les quelques mots de l'indiscret Dorsenne sur la présence clandestine du Polonais à Rome. Elle ne se méprit pas davantage cette fois aux intentions de Boleslas, et elle ne l'eut pas plus tôt regardé en face, qu'elle se sentit en péril. Quand un homme a été l'amant d'une femme comme cet homme avait été le sien, avec une vibrante communion de volupté renouvelée sans cesse pendant deux années, cette femme garde à son égard une sorte d'instinct physiologique et quasi animal. Un geste de lui, l'accent d'une parole, un souffle, une rougeur, une pâleur, sont des signes pour elle que son intuition traduit aussitôt avec une infaillible certitude. Comment et pourquoi cet instinct divinatoire s'accompagne-t-il de l'oubli absolu des anciennes caresses? C'est un cas particulier de cet autre insoluble et mélancolique problème : la naissance et la mort de l'amour. Mme Sténo, elle, n'avait aucune sorte de goût pour des réflexions de cet ordre. Comme toutes les créatures très vigoureuses et très simples, elle se constatait et elle s'acceptait. De même que la veille, elle se rendit compte que la présence de son ancien amant ne remuait plus dans son être cette corde intime qui l'avait rendue si faible pour lui pendant vingt-

cinq mois, si indulgente à ses moindres caprices. Elle demeurait aussi froide que le marbre du basrelief de Mino da Fiesole encastré dans le mur juste au-dessus du haut fauteuil au dossier duquel il s'appuyait. Et lui-même, malgré la crise de fureur lucide qu'il subissait en ce moment et qui le rendait capable des pires violences, il eut l'intuition de cette complète insensibilité où sa présence la laissait. Il l'avait vue si souvent, au cours de leur longue liaison, lui arriver à des rendez-vous du matin, vers cette heure-ci, dans des toilettes semblables, si fraîche, si souple, si jeune dans sa maturité, si gourmande de baisers, si frémissante de désir. Elle avait maintenant dans ses yeux bleus, dans son sourire, dans toute sa personne, ce je ne sais quoi de gracieux et d'inaccessible à la fois qui donne à un amant abandonné la frénésie de brutaliser, de frapper, de meurtrir une femme qui lui sourit de ce sourire-là, pour qu'elle sente du moins par lui, quand ce serait de la douleur. En même temps elle était si belle, dans la radieuse lumière tamisée par les stores baissés, qu'elle lui inspirait une égale envie de la prendre dans ses bras, qu'elle le voulût ou non. Il avait reconnu, dès qu'elle était entrée dans la pièce, le violent arôme d'une composition ambrée dont elle se servait pour son bain, et ce rien avait achevé d'exaspérer 6a passion, d'autant plus que, le domestique lui ayant d'abord répondu que Mme Sténo avait une visite, il s'était demandé si elle n'était pas en conversation avec Maitland. Ces sentiments passionnés, mais encore contenus,

frémissaient dans l'accent de la phrase bien simple avec laquelle il l'accueillit. A de certaines minutes, les mots ne sont rien, c'est le ton qui est tout. Et pour la comtesse, celui du jeune homme était terrible :

— « Je vous dérange? » dit-il en s'inclinant et sans prendre que du bout des doigts la main qu'elle lui avait tendue en entrant. « Excusez-moi, je vous croyais seule. Et si vous voulez me fixer un autre moment pour le petit entretien que je prends la liberté de vous demander?... »

— « Mais non, mais non, » répondit-elle sans lui permettre de finir sa phrase ; « j'étais avec Peppino Ardea qui m'attendra, qui nous attendra, » reprit-elle gentiment. « D'ailleurs, vous me connaissez, en toutes choses je suis pour le tout de suite. Quand on a quelque chose à se dire, il faut se le dire, un, deux, trois... D'abord ce n'est plus à dire, et puis c'est mieux dit. Il n'est rien de tel que d'attendre et de se taire pour rendre les plus faciles explications difficiles et brouiller les meilleurs amis... »

— a Je suis très heureux de vous trouver dans des dispositions pareilles, » répliqua Boleslas avec une ironie qui crispa son beau visage dans un sourire de haine atroce. La bonne humeur tranquille et simple qu'elle venait d'étaler lui perçait le cœur, et il continua, déjà moins maître de lui : a C'est en effet une explication que j'ai cru avoir le droit de vous réclamer et que je viens vous réclamer... »

— « Réclamez, mon cher, » dit la comtesse en le regardant bien en face et sans baisser ses yeux fiers où ce mot impératif avait allumé une flamme. Si elle avait été admirable la veille, en affrontant, comme elle avait fait, le retour de son ancien amant au sortir de son tête-à-tête avec le nouveau, peut-être le fut-elle davantage à cette seconde où elle n'avait plus, pour la soutenir, la galerie de ses intimes. Elle n'était pas bien sûre que le forcené à qui elle tenait -tête ne fût pas armé, et elle le croyait parfaitement capable de la tuer, là, sans qu'elle pût se défendre. Mais c'était une partie à jouer, ou plus tôt, ou plus tard ; et elle la jouait sans trembler. Elle n'avait pas menti en disant tout à l'heure à Peppino Ardea : « Je ne connais qu'une chose, voir son but et y marcher droit... » Elle voulait une rupture définitive avec Boleslas. Pourquoi eût-elle hésité sur le moyen? Lui s'était tu, cherchant ses mots. Il reprit :

— « Me permettrez-vous de remonter à près de trois mois en arrière, quoique ce soit, paraît-il, un long espace de temps pour une mémoire de femme? Je ne sais si vous vous rappelez notre dernière entrevue. Pardon. Je veux dire notre avant-dernière, puisque nous nous sommes revus hier au soir. Conviendrez-vous que la façon dont nous nous sommes quittés alors ne paraissait pas annoncer la façon dont nous nous sommes retrouvés?... »

— « J'en conviendrai, » dit la comtesse avec un nouvel éclair d'orgueil blessé dans ses yeux, « quoique je ne goûte pas beaucoup cette manière

de vous exprimer. C'est la seconde fois que vous me parlez comme un accusateur, et si vous preniez cette attitude, il serait inutile de continuer... »

— « Catherine !... » Ce cri du jeune homme, chez qui la colère grandissait, acheva de décider celle qu'il interpellait ainsi à brusquer le dénouement d'un entretien où chaque réplique devait être un éclat nouveau de rancune.

— « Eh bien?... » interrogea-t-elle en croisant ses bras dans un geste si impérieux qu'il s'arrêta de sa menace, et elle reprit : « Écoutez, Boleslas, voici dix minutes que nous nous parlons pour ne rien nous dire, parce que nous n'avons ni l'un ni l'autre le courage de poser la question entre nous, telle qu'elle est, telle que nous la savons et la sentons. Au lieu de m'écrire, comme vous m'avez écrit des lettres qui m'ont rendu les réponses impossibles, au lieu de revenir à Rome comme un malfaiteur en vous cachant, au lieu d'arriver chez moi, hier au soir, avec ce visage de menace, au lieu de m'aborder ce matin avec la solennité d'un juge, pourquoi ne m'avez-vous pas questionnée simplement, franchement, comme quelqu'un qui sait que je l'ai beaucoup, beaucoup aimé?... Avoir été amants, c'est donc une raison pour se détester quand on cesse de l'être?... »

— « Quand on cesse de l'être 1... » répondit Gorka. « Ainsi, vous ne m'aimez plus? Ah I je le savais, je l'avais deviné dès la première semaine de cette fatale absence!... Mais de croire que vous me le diriez un jour, comme cela, de cette voix

tranquille qui est un blasphème horrible pour tout notre cher passé, non, je ne l'ai pas cru. Je ne le crois pas encore, même en l'entendant... Ah ! C'est trop, c'est trop infâme... »

— « Et pourquoi? » interrompit la comtesse en redressant sa tête avec plus de hauteur encore. « Il n'y a qu'une chose infâme en amour, c'est le mensonge... Hé ! Je le sais, vous autres hommes, vous n'êtes pas habitués à rencontrer des femmes vraies, et qui aient le respect, la religion de leur sentiment. Mais je l'ai, moi, ce respect. Je la pratique, moi, cette religion. Je vous répète que je vous ai beaucoup aimé, Boleslas. Je ne vous l'ai pas caché autrefois. Je ne me suis pas disputée à vous. J'ai été loyale avec vous, comme la vérité même... J'ai la conscience de l'être encore en me reprenant et en vous offrant, comme je le fais, une amitié solide, une amitié d'homme à homme qui ne demande qu'à vous prouver la sincérité de son dévouement. »

— « Moi, une amitié avec vous ! Moi ! Moi ! Moi !... » s'écria Boleslas. « Ai-je eu assez de patience en vous écoutant comme je vous ai écoutée?... Je vous regardais me mentir et flétrir le mensonge dans la même haleine !... Et pourquoi ne me demandez-vous pas d'avoir aussi de l'amitié pour celui par qui vous m'avez remplacé?... Ah çà 1 vous me prenez donc pour un aveugle, et vous vous imaginez que je n'ai pas vu hier ce Maitland auprès de vous, et que je n'ai pas su au premier coup d'œil quel rôle il jouait dans votre intimité?

Vous n'avez donc pas compris que je devais avoir une raison capitale pour revenir comme je suis revenu? Vous ne savez donc pas que l'on ne joue point avec quelqu'un qui vous aime comme je vous aime?... Ce n'est pas vrai. Vous n'avez pas été loyale avec moi, puisque vous avez pris cet homme pour amant quand vous étiez encore ma maîtresse. Et vous n'en aviez pas le droit ; non, non, non, vous ne l'aviez pas !... Et quel homme ! Si c'était Ardea, Dorsenne, n'importe qui dont je n'eusse pas à rougir pour vous?... Mais cette brute, ce drôle qui n'a rien, rien pour lui, ni beauté, ni naissance, ni élégance, ni esprit, ni talent ; car il n'a point de talent, il n'en a pas !... Il n'a rien, que son encolure de taureau ! — C'est comme si vous m'aviez trompé avec un laquais... Non. C'est trop hideux. Ah ! Catherine, jure-moi que ce n'est pas vrai. Dis-moi que tu ne m'aimes plus, je me soumettrai, je m'en irai. Tout, j'accepterai tout, pourvu que tu me jures que tu n'aimes pas cet homme... Mais jure, jure donc... » ajouta-t-il, en lui prenant la main d'une étreinte si violente qu'elle jeta un petit cri et se dégagea en lui disant :

— « Laissez-moi, vous me faites mal. » Et elle continua : « Vous êtes fou, Gorka, et c'est votre seule excuse... Je n'ai rien à vous jurer. Ce que je sens, ce que je pense, ce que je fais ne vous regarde plus après ce que je vous ai dit... Croyez ce qu'il vous conviendra de croire... Mais, » et l'irritation de la femme amoureuse, blessée dans l'homme qu'elle adore, la remuait tout entière, « vous ne me

parlerez pas deux fois d'un de mes amis comme vous venez de vous le permettre... Vous m'avez manqué gravement, et je ne vous le pardonnerai pas... Au lieu de cette amitié que je vous offrais si honnêtement, nous n'aurons plus ensemble que des rapports de monde... Voilà ce que vous avez voulu... Tâchez de ne pas vous les rendre impossibles à vous-même. Soyez correct, au moins dans la forme. Souvenez-vous que vous avez une femme, que j'ai une fille, et que nous leur devons de leur épargner le contre-coup de cette triste rupture... Dieu m'est témoin que je l'aurais voulue tellement autre !... »

— « Ma femme? Votre fille?... » dit le jeune homme avec une amertume affreuse. « C'est bien l'heure en effet de vous en souvenir et de les mettre entre vous et ma juste vengeance !... Elles ne vous ont pas gênée autrefois, les deux pauvres créatures, quand vous avez commencé de vous faire aimer de moi?... Cela vous était commode alors qu'elles fussent amies. Et je m'y suis prêté !... Et j'ai accepté cette bassesse, — pour que vous veniez aujourd'hui vous abriter derrière ces deux innocentes !... Non, cela non plus ne sera pas. Non, vous ne me quitterez pas ainsi. Puisque c'est l'unique point où je puisse vous frapper, je vous y frapperai. Je vous tiens par là, entendez-vous? et je vous garde. Ou bien vous mettrez cet homme à la porte, ou je ne respecte plus rien. Ma femme saura tout... Hé 1 Tant mieux ! Il y a trop longtemps que j'étouffe de mentir... Votre fille saura tout... Elle vous

jugera plus tôt comme elle doit vous juger un jour... »

Il avait marché sur elle en parlant de la sorte avec un geste si cruel qu'elle avait dû reculer. Encore quelques minutes, et cet homme réalisait sa menace. Il allait la frapper, briser les objets autour de lui, provoquer un scandale affreux. Elle eut assez de présence d'esprit pour couper court à ce danger par une audace plus courageuse encore. Un bouton de sonnette électrique se trouvait à la portée de sa main. Elle le pressa tandis que Gorka lui disait avec un rire de mépris :

— « Il ne vous restait plus que cet affront à me faire : appeler vos domestiques pour vous défendre... »

— « Vous vous trompez, »" répondit-elle, « je n'ai pas peur. Je vous répète que vous êtes fou et je veux seulement vous le prouver en vous rappelant à la réalité de votre situation... Priez Mlle Alba de descendre, » dit-elle à l'homme que son coup de sonnette avait fait venir. Ce fut, cette petite phrase, la goutte d'eau froide qui brise soudain un jet furieux de vapeur. Elle avait trouvé le seul moyen d'arrêter net cette terrible scène. Malgré la menace de tout à l'heure, elle savait que le mari de Maud reculerait toujours devant la jeune fille, amie de sa femme, et dont il connaissait si bien la délicatesse et la sensibilité. Gorka était capable des plus redoutables égarements et des plus cruels dans un accès de passion encore exaspéré par la

vanité. Il y avait en lui un élément chevaleresque qui devait paralyser toute sa frénésie devant Alba. Quant à l'immoralité de cette combinaison de défense qui mêlait sa fille à sa rupture avec un amant vindicatif, la comtesse n'y songea point. Elle disait souvent : « C'est ma caramade, c'est mon amie... » Et elle le pensait. S'appuyer sur elle dans ce moment de crise lui fut aussi naturel que de prêter elle-même son épaule à la main de son enfant lorsqu'elles nageaient toutes deux en été, au Lido, et qu'elles allaient un peu trop loin en pleine mer. Dans la tempête d'indignation qui secouait Gorka, ce subit appel à l'innocente Alba devait lui paraître et lui parut un suprême degré de cynisme. Durant le court espace de temps qui sépara la sortie du valet de pied et l'arrivée de la jeune fille, il ne prononça plus que ces mots répétés en se promenant de long en large tandis que son ancienne maîtresse le défiait de son regard :

— « Je vous méprise... Je vous méprise... Ah! que je vous méprise !... » Puis, quand il entendit la porte s'ouvrir : « Nous reprendrons cette conversation, madame... »

— « Quand vous voudrez, » répondit Catherine Sténo ; et à sa fille qui entrait : « Tu sais que la voiture nous attend pour onze heures moins dix et qu'il est déjà moins le quart. Es-tu prête?... »

— « Tu vois, » dit la jeune fille en montrant à ses mains des gants gris perle à côtes noires qu'elle achevait de boutonner, et, sur sa tête, un large chapeau de tulle noir qui faisait comme une grande

auréole obscure et transparente à ses cheveux blonds. Son buste mince était serré dans le corsage très ajusté que Maitland avait choisi pour son portrait, sorte de cuirasse d'une serge d'un bleu noir, qui s'achevait à son cou et à ses poignets par des bandes de velours d'une nuance plus sombre. La ligne blanche d'un petit col et de manchettes d'homme achevait de donner à cette frêle silhouette une grâce d'adolescence plus jeune que son âge. Elle était visiblement descendue, sur l'invitation de sa mère, avec la hâte et le sourire de cet âge. Puis de voir l'expression de Gorka et l'éclat fiévreux des prunelles de la comtesse lui avait de nouveau donné ce qu'elle appelait, d'un terme bizarre, mais trop juste, la sensation de « l'aiguille au cœur », d'une pointe aiguë et fine qui lui traversait la poitrine à gauche. Elle avait dormi d'un sommeil si profond, elle aussi, après cette soirée de la veille où elle avait cru trouver dans l'attitude de sa mère entre le comte polonais et le peintre américain une preuve si certaine d'innocence. Elle l'admirait tant, cette mère, elle la trouvait si intelligente, si belle, si bonne, que de douter d'elle lui était un supplice à ne pas le supporter 1 Et il y avait des mois qu'elle en doutait. Une conversation affreuse sur la comtesse, surprise dans un bal entre deux femmes qui ne savaient pas Alba derrière elles, avait été le principe de ce doute, qui, tour à tour, avait grandi et diminué, qui l'avait abandonnée ou terrassée suivant des signes aussi peu décisifs que la tranquillité de Mme Sténo la veille ou que son trouble

ce matin. Ce ne fut qu'une impression, toute rapide, tout instantanée, vraiment ce passage d'une aiguille qui ne laisse après elle qu'une gouttelette de sang, et elle avait encore son sourire de l'entrée pour demander à Boleslas : — « Comment Maud a-t-elle reposé? Comment va-t-elle ce matin? Et mon petit ami Luc?... »

— « Mais ils vont très bien, » répondit Gorka. Le dernier frémissement de sa colère, arrêtée du coup par la présence de la jeune fille, se manifesta, mais pour la comtesse seulement, par cette phrase pourtant bien simple, à laquelle sa voix et son regard donnèrent une amertume extrême : « Je les ai retrouvés comme je les avais quittés, eux... Ah ! Ils m'aiment beaucoup... Je vous rends à Peppino, comtesse, » ajouta-t-il en marchant vers la porte. « Et vous, mademoiselle, je ferai vos amitiés à Maud... » Il avait reconquis, pour s'en aller ainsi, toute la gentilhommerie qu'une longue ascendance de grands seigneurs sauvages, mais de grands seigneurs tout de même, avait déposée en lui. S'il fut correct dans son salut à Mme Sténo, il sut mettre une grâce spéciale dans l'inclination plus profonde qu'il eut pour prendre congé de la contessina. Ce n'était qu'un rien, mais que la comtesse était trop fine pour ne pas sentir. Elle en fut remuée, elle que les désespoirs, les fureurs et les menaces avaient trouvée si impassible ou si courroucée. Toute la souplesse de cette nature slave qui l'avait si longtemps charmée n'était-elle pas dans la volte-face qu'il avait eu le tact d'exécuter sans la moindre

appaTence de contrainte? Pendant un instant, elle demeura vaguement humiliée du succès remporté sur cet homme, qu'elle aurait volontiers, cinq minutes plus tôt, fait jeter à la porte par ses gens. Elle se taisait, oubliant jusqu'à la présence de sa fille, quand celle-ci la rendit à la sensation de la réalité en lui disant :

— « Alors je remonte prendre mon voile et mon ombrelle?... »

— « Et tu me rejoins dans le petit bureau, où je vais finir de causer avec Ardea, » répondit la mère, qui ajouta : « J'aurai peut-être une nouvelle à t'annoncer en voiture, qui te fera plaisir !... » Elle avait retrouvé son vaillant sourire, et elle ne se doutait pas, tandis qu'elle reprenait elle-même sa conversation avec Peppino, que la pauvre Alba, aussitôt rentrée dans sa chambre, avait essuyé sur ses joues pâles deux grosses larmes et qu'elle avait rouvert, pour la relire, l'infâme lettre anonyme reçue la veille. Elle en savait cependant par cœur toutes les perfides phrases !... Fallait-il que l'esprit qui les avait composées fût infernalement égaré par la vengeance, pour n'avoir pas craint de faire tenir à cette innocente enfant une dénonciation ainsi rédigée : « Un ami véritable de Mlle S... la prévient quelle se compromet plus quil ne convient à une jeune fille encore à marier, en jouant auprès de M. Mailland le rôle qu'elle a déjà joué auprès de M. Gorka. Il y a des aveuglements si volontaires qu'ils deviennent des complicités... » Ces mots énigmatiques pour tout autre, mais pour ta contessina

d'une horrible clarté, avaient été, comme ceux des lettres dont Boleslas parlait à Dorsenne, découpés à même un journal, mis ensemble, puis collés sur une feuille de papier trop impersonnel pour permettre aucune recherche. Le raffinement d'une haine acharnée se reconnaissait à la difficulté que le Judas avait dû vaincre pour découvrir les noms propres imprimés, sans doute dans quelque compte rendu d'une fête mondaine. Dieu ! Comme Alba avait tremblé de tout son corps la veille au matin, en lisant ce billet, d'une émotion redoublée par l'horreur de sentir planer sur elle et sur sa mère une pareille cruauté de scélératesse ! Comme ensuite les quelques paroles échangées avec Dorsenne lui avaient fait du bien, et surtout cette sérénité de la comtesse à l'entrée de Boleslas Gorka ! Fragile paix et qui s'en était allée rien qu'à voir sa mère et le mari de sa meilleure amie vis-à-vis l'un de l'autre, avec les traces dans leurs yeux, dans leurs gestes, sur leur visage, de cette effroyable scène. Cette idée : « Pourquoi étaient-ils ainsi? Que se sont-ils dit? » lui faisait, trop mal de nouveau. Tout d'un coup elle froissa dans sa main, avec violence, cette maudite lettre anonyme qui donnait comme une forme concrète à sa douleur et à son soupçon, et, allumant une bougie, elle en approcha le papier, que la flamme eut bien vite transformé en un débris noir. Elle le broya, ce débris, elle le roula entre ses petites mains jusqu'à ce qu'il ne fût plus qu'une poignée de cendres, qu'elle dispersa au vent par la fenêtre. Puis elle regarda ses gants, d'un gris si

tendre tout à l'heure et maintenant flétris de cette poussière couleur de fumée. C'était le symbole, ce résidu de souillure, de la tache que cette lettre, même brûlée, devait laisser sur sa pensée. Eux aussi, ces gants, lui firent horreur. Elle se les arracha des doigts plutôt qu'elle ne les quitta, et, quand elle descendit pour rejoindre Mme Sténo, il n'était pas plus possible de saisir sur ses mains, gantées à nouveau, les traces de ce tragique enfantillage, qu'il n'était pas possible de discerner sous le grand voile qu'elle avait noué autour de son chapeau la trace des larmes de ses yeux. Elle trouva cette mère, dont elle souffrait tant, coiffée elle aussi d'un large chapeau de soleil, mais clair, avec un voile blanc, à l'intérieur duquel ses cheveux blonds, ses yeux bleus et son teint rose mettaient comme une lumière, la taille prise dans une robe de couturier, d'une étoffe et d'une coupe plus jeunes que celle de sa fille, et, rayonnante de plaisir maintenant :

— « Eh bien ! » disait-elle à Peppino Ardea, « je vous félicite d'avoir pris votre parti. La démarche sera faite aujourd'hui même, et vous me remercierez toutes les heures de votre vie. »

— « En attendant, » répondit le june homme, « je me connais. Je vais regretter ma résolution tout l'après-midi... Il est vrai, » ajouta-t-il philosophiquement, « que je regretterais tout autant de ne pas l'avoir prise... »

— « Tu as deviné qu'il s'agit du mariage de Fanny, » disait Mme Sténo à sa fille quelques mi-

mîtes plus tard, toutes les deux assises comme deux sœurs, dans la Victoria qui les emportait' vers l'atelier de Maitland.

— « Alors, » demanda la contessina, « tu penses que cela se fera? »

— « C'est fait, » répondit Mme Sténo. « Je suis chargée de la demande... Vont-ils être heureux tous les trois !... Ce diable de Hafner a-t-il visé cela longtemps ! Quand je pense qu'en 1880, après son procès, tu m'entends, il est venu me voir à Venise, — vous jouiez, Fanny et toi, sur le balcon du palais, — il me questionna beaucoup sur le Quirinal, sur le Vatican, sur le monde noir et sur l'autre... Puis il conclut en me montrant sa fille : « Je ferai de la petite une princesse romaine !... »

La Dogaresse était si heureuse à la pensée du succès de sa négociation, si heureuse aussi d'aller, comme elle y allait, à l'atelier de Maitland au trot de ses deux cobs anglais qui marchaient si vite qu'elle n'aperçut pas du tout sur le trottoir Boleslas Gorka qui la regardait passer. Alba était de son côté si troublée par cette nouvelle preuve, et indiscutable celle-là, de l'inconscience de sa mère, qu'elle ne remarqua pas non plus le mari de Maud. Ce qui lui avait rendu presque insupportable la veille l'attitude du baron Hafner et du prince d'Ardea vis-à-vis de Fanny, c'avait été de pressentir, sans se l'avouer, une douloureuse analogie entre l'atmosphère de mensonge où vivait la pauvre fille cl l'atmosphère où elle croyait parfois vivre elle-même. Cette ana-

logie la ressaisit, et elle sentit de nouveau « l'aiguille au cœur » à se souvenir de ce qu'elle avait appris autrefois par la comtesse sur l'intrigue dont le baron Justus Hafner avait en effet enlacé son futur gendre. Elle eut un accès d'infinie mélancolie, et elle tomba dans un de ses silences accoutumés, tandis que la comtesse racontait, en riant toujours, les indécisions de Peppino. Que lui importaient les fureurs de Boleslas en ce moment? Et que pouvait-il contre elle? Cette insouciance absolue de la scène qui venait d'avoir lieu entre eux, Gorka s'en était rendu compte, rien qu'à voir passer la Victoria. Longtemps il resta immobile sur le trottoir, à suivre du regard le grand chapeau clair et le grand chapeau sombre qui descendaient dans le fourmillement de la large rue du Vingt-Septembre. Une idée s'empara de lui tout d'un coup : Mme Sténo et sa fille allaient ainsi à l'atelier du peintre Maitland !... Il n'eut pas plus tôt conçu ce cruel soupçon qu'il lui devint impossible de ne pas le vérifier sur l'heure. Il s'élança dans un fiacre qui passait, juste au moment où Ardea, sorti de la villa Sténo après lui, le rejoignait en lui disant :

— « Où vas-tu? Peux-tu me prendre avec toi, que nous causions?... »

— « Impossible, » répondit-il, « j'ai un rendezvous très pressé ; mais dans une heure j'aurai peutêtre besoin de te demander un service... Où serastu?... »

— « Chez moi, » dit Peppino. « Viens déjeuner. »

— « C'est entendu, » reprit Gorka, et, se dres-

sant, il dit à l'oreille du cocher, trop bas pour que son ami pût l'entendre : « Un louis de bonne main pour toi si tu me mets en cinq minutes au coin de la rue Napoléon III et de la place Victor-Emmanuel... » Le cocher ramassa ses guides, et, par la souveraine magie de la manda, la rosse éreintée qui traînait la botte se trouva transformée en un bon et solide cheval de race romaine, la botte ellemême en une voiture légère comme la plus rapide des carrozzelle toscanes, et le tout disparut par une ruelle transversale, tandis que le sage Peppino se disait à part lui :

— « Voilà un brave garçon qui ferait beaucoup mieux de rester avec son ami Ardea, au lieu de courir où il court. Cette histoire-là finira par quelque duel... Si je n'avais pas cette sottise à liquider, » et il se montrait à lui-même avec la pointe de sa canne une affiche de vente de son propre palais, « je m'amuserais à leur prendre la Caterina à tous les deux... Mais c'est pour après mon mariage, ces petites fêtes. En ce moment, operia séria sur toute l'affiche. »

Comme on l'a vu, le fin matois qu'était le prince ne s'était point trompé sur la direction du fiacre hélé par Gorka. C'était bien du côté de l'atelier occupé par Maitland que courait l'amant délaissé. L'insensé voulait se démontrer à lui-même que la mise à nu de sa douleur n'avait servi de rien, et qu'à peine débarrassée de lui, Mme Sténo s'était rendue chez l'autre. A quoi cela lui servirait-il dr le savoir, et (pie prouverait cette évidence? La

comtesse s'était-elle cachée de ces séances, — de ces commodes séances, — comme le jaloux avait dit à Dorsenne? Leur seule image brûlait ses veines d'un feu plus fiévreux que l'image des autres rendez* vous. Car de ces derniers, malgré les lettres dénonciatrices, malgré le tête-à-tête de la terrasse, malgré l'insolent Linco qu'elle avait proféré devant luij malgré la scène de tout à l'heure, il pouvait douter encore, au lieu que les longues intimités de l'atelier lui étaient certaines. Elles l'affolaient, et, en même temps-, par cette étrange contradiction, signe commun de toutes les jalousies, il avait comme faim et comme soif de se les rendre plus présentes. Il était donc descendu de sa voiture au coin qu'il avait indiqué à son cocher et d'où il pouvait fouiller du regard la rue Leopardi où se trouvait la maison de son rival. C'était une grande bâtisse du style moresque construite par le célèbre artiste espagnol Juan Santigosa, qui avait dû tout vendre cinq ans auparavant, maison, atelier, chevaux, tableaux finis, ébauches commencées, pour acquitter d'immenses pertes de jeu. Florent Chapron avait acheté à ce moment-là ce faux Alhambra aux portes cintrées dont il louait une partie à son beau-frère. Pendant les quelques minutes qu'il attendit sur cet angle de trottoir, Boleslas Gorka se souvint d'avoir visité cet hôtel l'année précédente, au cours d'une de ces tournées d'atelier dont les femmes du monde sont si friandes, à Rome aussi bien qu'à Paris, en compagnie de Mme Sténo, d'Alba, de Maud et de Hafner. Un instinct irraisonné lui avait rendu le

peintre et sa peinture antipathiques dès cette première rencontre. Avait-il eu assez raison?... Tout d'un coup, en se penchant un peu de manière à voir $ans être vu, il aperçut une victoria qui entrait dans cette longue rue Leopardi, puis dans cette victoria le chapeau noir de Mlle Sténo et le chapeau éclatant de sa mère. Encore deux minutes, et l'élégante voiture s'arrêta devant la maison moresque dont la blancheur brillait au milieu des autres bâtisses de cette rue, pour la plupart inachevées, avec une insolente somptuosité. Les deux femmes descendirent, et elles disparurent derrière la porte qui se referma, tandis que le cocher faisait repartir ses chevaux au pas de bêtes qui vont rentrer à l'écurie. Il les contenait pour qu'ils ne s'échauffent point, et les braves cobs s'actionnaient d'impatience dans leurs harnais qu'ils avaient besoin de baigner d'écume. Evidemment la comtesse et Alba étaient dans l'atelier pour une longue séance. Qu'avait appris Boleslas qu'il ne sût déjà? Était-il assez ridicule sur le trottoir de ce square au centre duquel se dresse la ruine d'un réservoir antique appelée, pour une raison plus que douteuse : le trophée de Marius? D'un regard le jeune homme enveloppa ce tableau : la victoria vide qui tournait en sens inverse, la vaste place, cette ruine, la ligne des hautes maisons, son fiacre. Il s'apparut à lui-même comme si grotesque d'être ici à espionner ce dont il était trop sûr, qu'il éclata d'un rire nerveux, et il remonta dans sa voiture en donnant sa propre adresse au cocher : « Palazzetto Doria. Place de Venise. » Le

fiacre s'ébranla lentement cette fois, car l'homme avait compris que la frénésie d'arriver vite ne bouleversait plus son client. Par une nouvelle métamorphose, le rapide cheval romain était redevenu une vulgaire rosse, et le véhicule une pesante, une sordide machine qui roulait le long des rues, à la grâce de Dieu. Boleslas s'abandonnait lui-même à cet affaissement, réaction inévitable après l'accès de violence qu'il venait de traverser. La vision de l'atelier dans lequel se trouvait maintenant Mme Sténo recommença de se préciser pour le jaloux avec plus de netteté à mesure qu'il s'éloignait. Il aperçut en pensée son ancienne maîtresse qui se promenait dans ce décor de tapisseries, d'armures, d'études commencées, comme il l'avait vue si souvent se promener dans son fumoir, à lui, avec le sourire de la femme amoureuse en train de toucher aux objets parmi lesquels vit son amant. Il aperçut Alba immobile et qui servait de chaperon à cette nouvelle intrigue de sa mère, avec la même naïveté qu'elle avait mise autrefois à protéger leur liaison. Il aperçut Maitland et son regard indifférent de la veille, ce regard de l'homme préféré, si sûr de son triomphe qu'il n'éprouve même pas cette jalousie du passé, seule consolation pour l'orgueil d'un prédécesseur outragé. Cette tranquillité souveraine de celui qui nous remplace auprès d'une maîtresse infidèle augmente encore notre fureur, si nous avons le ridicule et le malheur de traverser une crise comme celle que traversait Gorka. A un moment cette évocation de son rival lui devint, à la lettre, impos-

sible à supporter. Il était tout près de sa propre maison, car il venait de doubler cette admirable place encombrée de débris de basiliques, ce forum de Trajan que domine la statue de saint Pierre dressée au faîte de la célèbre colonne. Autour du fût de marbre sculpté les légions montent pour aboutir là-haut au triomphe de l'humble pêcheur galiléen qui débarqua au port du Tibre, voici dixhuit cents ans, inconnu, persécuté, mendiant peutêtre. Quel symbole et quel conseil de dire comme l'apôtre : « Où irions-nous, Seigneur? Vous seul avez des paroles de vie éternelle !... » Mais Gorka n'était ni un Montfanon ni un Dorsenne pour écouter dans son cœur et dans son esprit l'écho de pareils enseignements. C'était un homme de passion et d'action, qui ne voyait que sa passion et que son action dans le cadre où le hasard le jetait. Un accès nouveau de sa fureur le reprit à l'idée de l'attitude que Maitland avait eue la veille. Cette fois il ne fut plus maître de se dompter. Il tira violemment le cocher stupéfié par la manche de son habit, et il lui cria l'adresse de la rue Leopardi d'un ton si impératif que le cheval recommença aussitôt de trotter comme dans la première course, et la voiture de filer lestement dans le dédale des rues. Une vague de volonté tragique roulait sur le cœur du jeune homme. Non. Il ne tolérerait pas cet affront davantage. Il était trop cruellement atteint dans les cordes les plus vivantes et les plus intimes de son être, dans son amour aussi bien que dans son orgueil. L'un et l'autre saignaient en lui, et un autre instinct

encore le poussait à la folle démarche qu'il allait tenter. Le vieux sang des Palatins, à propos desquels Dorsenne le plaisantait toujours, bouillonnait dans ses veines. Si les Polonais ont fourni tant de héros aux drames et romans modernes, c'est qu'ils demeurent, à travers des défauts payés bien cher, la race la plus chevaleresquement, la plus follement brave d'Europe. Quand ces hommes d'une excitabilité si déréglée et si complexe sont touchés à une certaine profondeur, ils pensent à se battre aussi naturellement que le descendant d'une lignée de suicidés pense à se tuer. Le joyeux Ardea, avec son coup d'œil infaillible, avait aperçu aussitôt le terme où le caractère de Gorka devait l'entraîner. C'était un duel qu'il fallait à cet amant trahi pour qu'il pût supporter cette trahison. Ou bien il blesserait, il tuerait peut-être son rival, et sa passion serait satisfaite ; ou bien il risquait d'être tué lui-même, et le courage qu'il déploierait à braver la mort lui permettrait de se relever à ses propres yeux. Une idée folle s'était emparée de lui et qui le précipitait vers la rue Leopardi : provoquer son rival tout de suite et devant Mme Sténo. — Dieu ! qu'il aurait de joie à la voir trembler, car il faudrait bien qu'elle tremblât quand elle le verrait entrer dans l'atelier ! — Mais il serait correct, comme elle le lui avait si insolemment demandé. Il arriverait soi-disant pour voir le portrait commencé d'Alba. Il dissimulerait, puis il saurait bien trouver un prétexte à discussion. Il est si aisé d'en faire sortir un de la plus simple causerie d'art, et d'une discussion une querelle est

sitôt née ! Tout prétexte lui serait bon, la première étude venue qui lui déplairait. Il parlerait de manière que Maitland dût lui répondre. Le reste suivrait. Mais Alba Sténo serait présente? Hé ! tant mieux ! Il en serait plus à l'aise, si l'altercation prenait naissance devant elle, pour abuser ensuite sa propre femme sur la véritable raison de ce duel. Ah ! il l'aurait coûte que coûte, sa dispute, et dès l'instant qu'il y aurait eu échange de témoins il faudrait bien que l'Américain marchât. Sinon Boleslas saurait s'arranger de manière à rendre impossible à ce drôle un plus long séjour à Rome. D'ailleurs, si le personnage avait un peu de cœur, il comprendrait dès le début les intentions de son visiteur, et alors l'affaire se déciderait vite. Le jeune homme était exalté à ce point par le roman de cette provocation et de ce duel qu'il en éprouvait un apaisement, cette sensation de délivrance dont s'accompagnent les volontés extrêmes quand elles terminent de longues, de fiévreuses journées d'incertitude et de rongement intérieur.

— « Que cela refraîchit le sang de se venger d'un drôle et d'une drôlesse ! » se disait-il en descendant de son fiacre et en sonnant à la porte de la maison moresque. — « M. Maitland?... » demanda-t-il au valet de pied qui dissipa du coup son exaltation en lui répondant cette simple phrase, la seule à laquelle il ne se fût pas attendu, dans sa crise de frénésie :

— « Monsieur n'y est pas. »

— « Il y sera pour moi, » reprit Boleslas ; « j'ai rendez-vous avec Mme et Mlle Sténo qui m'attendent. »

— « C'est que les ordres de monsieur sont for-

mels..., » répondit le domestique. Habitué, comme tous les serviteurs chargés de défendre le travail d'un artiste, à une certaine rigueur de consigne, il hésitait néanmoins devant le mensonge qu'avait subitement imaginé Gorka, et il allait céder à une nouvelle insistance lorsque quelqu'un parut sur le palier de l'entresol, qui n'était autre que Florent Chapron. Le hasard avait voulu que ce dernier eût envoyé luimême chercher une voiture quelques minutes auparavant pour aller déjeuner en ville, et que cette voiture tardât. Au bruit des roues qui s'étaient arrêtées devant la porte, il avait regardé par une des fenêtres de son appartement qui donnait sur la rue. Il avait vu descendre Gorka. Une pareille visite à une pareille heure, avec les personnes qui étaient dans l'atelier, lui avait semblé si menaçante qu'il accourait aussitôt. Il avait pris son chapeau et sa canne afin de justifier sa présence dans le vestibule par le prétexte tout naturel de sa propre sortie. Il se trouva au milieu de l'escalier juste à temps pour arrêter le domestique qui s'était décidé à « aller voir », et, saluant Boleslas avec plus de raideur que d'habitude :

— « Mon beau-frère n'y est pas, monsieur, » dit-il, et il ajouta, en se tournant vers le valet de pied, afin d'éloigner ce témoin s'il devait y avoir un échange de mots un peu vifs entre l'importun visiteur et lui : « Nereo, courez me chercher un mouchoir dans ma chambre. J'ai oublié le mien. »

— « Cette consigne ne saurait être pour moi, monsieur, » insista Boleslas. « M. Maitland m'a donné rendez-vous pour ce matin, pas plus tard

que hier soir, chez Mme Sténo, afin de voir le portrait d'Alba... »

— « Ce n'est pas une consigne, » répondit Florent. « Je vous répète que mon beau-frère est sorti. L'atelier est fermé, et il m'est d'autant plus impossible de prendre sur moi de vous le faire ouvrir pour vous montrer ce portrait que je n'en ai pas la clef. Quant à Mme et Mlle Sténo, elles ne sont pas venues depuis plusieurs jours, la pose ayant été interrompue... »

— « Voilà qui est d'autant plus extraordinaire monsieur, » reprit l'autre, « que je les ai vues de mes yeux, il y a cinq minutes, entrer ici, et lem voiture s'en aller... » Il sentait sa colère grandir de nouveau et se porter tout entière contre ce chier de garde soudain dressé au seuil de la maison di rival. Florent, de son côté, commençait à perdre patience. Il avait lui-même de ce sang noir qu'i n'avouait pas, mais qui teintait de brun les profon deurs de son teint, l'irritabilité violente. L'attitud< de l'ancien amant de Mme Sténo lui paraissait si exor bitante qu'il répondit très sèchement en faisant 1< geste d'ouvrir la porte, afin d'obliger l'autre à sortir

— « Vous vous serez trompé, monsieur, voilj tout. »

— « Savez-vous, monsieur, » répondit Boleslas « que vous venez de me parler sur un ton qui n'es pas absolument celui que j'ai le droit d'attendri de vous?... Quand on se charge de certains métiers il faut au moins y mettre la forme... »

— « Et moi, monsieur, » reprit Chapron, « ji

vous serais très obligé de vouloir bien, quand vous me parlez, me parler autrement que par des énigmes... Je ne sais pas ce que vous voulez dire avec vos certains métiers, mais je sais que c'en est un parfaitement indigne d'un gentilhomme que de se conduire comme vous le faites à la porte d'une maison qui n'est pas la vôtre et pour des raisons que je ne comprends pas... »

— « Vous les comprenez fort bien, monsieur, » dit Boleslas décidément hors de lui, « et vous ne vous êtes pas fait sans motifs le nègre de monsieur votre beau-frère... »

Il n'avait pas plus tôt dit cette phrase, que Florent, incapable, lui aussi, de se contenir davantage, leva sa canne dans un geste de menace que le comte polonais arrêta juste à temps en saisissant la badine de sa main droite. Ce fut l'éclair d'une seconde, et les deux hommes étaient de nouveau face à face, pâles de fureur, prêts à se colleter sans doute ignoblement, lorsque le bruit d'une porte refermée au-dessus de leurs têtes les rappela au sentiment de leur dignité. Le domestique descendait. Chapron retrouva le premier tout son sang-froid, et il dit à Boleslas, d'une voix basse pour n'être entendu que de lui :

— « Pas de scandale, monsieur, n'est-ce pas? J'aurai l'honneur de vous envoyer deux de mes amis... »

— « C'est moi, monsieur, » répondit Gorka, « qui vous enverrai deux des miens. Vous me payerez votre geste, je vous i«- jure. »

— « Hé ! ce que vous voudrez, » fit l'autre ; « j'accepte d'avance toutes vos conditions... Je vous demande pourtant une chose, » ajouta-t-il : « qu'aucun nom ne soit prononcé. Il y aurait trop de personnes atteintes. — Convenons que nous avons eu une discussion dans la rue, que nous nous sommes mal parlé l'un à l'autre, et que je vous ai menacé. »

— « Soit, » dit Boleslas après un silence, « vous avez ma parole. »

— « Voilà un homme, celui-là, » se disait-il, cinq minutes plus tard, en roulant de nouveau avec son fiacre le long des rues, après avoir donné au cocher l'adresse du palais Castagna cette fois. « Oui, c'est un homme... Il a été très crâne, tout à l'heure, et moi, j'ai manqué de sang-froid. J'avais trop mal aux nerfs... C'est égal, j'aurais du regret de donner un mauvais coup à ce garçon. Patience, l'autre ne perdra rien pour attendre... »

LES INCONSÉQUENCES d'un VIEUX CHOUAN

Tandis que cet insensé de Boleslas courait chez Ardea lui demander avec une espèce de joie sauvage son assistance dans la plus déraisonnable des rencontres, Florent Chapron n'était préoccupé qui! d'un seul souci, empêcher à tout prix que sou beau-

frère ne soupçonnât sa querelle avec l'amant éconduit de Mme Sténo et le combat qui allait en résulter. Son amitié passionnée pour Lincoln était si forte qu'elle le préserva de l'énervement qui précède d'ordinaire un premier duel, surtout lorsque celui qui débute sur le terrain a négligé toute sa vie de manier l'épée ou le pistolet. Pour un escrimeur, même faible, et pour un habitué de tir, même médiocre, une rencontre se traduit par des images de détail qui enlèvent au danger son je ne sais quoi d'indéterminé, d'aveugle et partant de presque absurde. L'homme conçoit la possibilité de la lutte, d'une action à bravement accomplir. Il pense à une parade, à une manière de presser la gâchette de son arme. C'en est assez pour lui rendre un sang-froid que l'ignorance absolue ne saurait garder, à moins qu'elle ne soit soutenue par un de ces sentiments profonds et plus forts en nous que la chair et que le sang. C'était le cas pour Florent. Cet instinctif de Dorsenne, avec un flair presque physique des choses du cœur, ne s'y était pas mépris : le peintre avait dans le frère de sa femme un dévouement d'une abnégation entière. Il pouvait tout exiger de ce mameluk ou plutôt de cet esclave, car c'était bien le sang des esclaves, ses ancêtres, qui se manifestait dans Chapron par une absorption si totale de sa personnalité. L'atavisme de la servitude a ces deux effets qui ne sont contradictoires qu'en apparence : il produit des capacités insondables de sacrifice ou «J<- perfidie. L'une et l'autre de ces dispositions morales se trouvaient incarnées dans le

frère et dans la sœur. Ils s'étaient, comme il arrive quelquefois, distribué le double caractère de leur race : l'un en avait hérité toute la vertu d'immolation, l'autre toute la puissance d'hypocrisie. Mais le drame provoqué par la galanterie de Mme Sténo et déchaîné définitivement par la frénésie de Gorka devait seul amener à la lumière des états moraux que Dorsenne pressentait sans les bien comprendre. Il ignorait trop complètement les circonstances où Florent s'était développé, celles où Maitland et lui s'étaient rencontrés, comment Maitland s'était décidé à épouser Lydia, enfin une exceptionnelle et longue histoire qu'il est nécessaire d'esquisser au moins ici pour éclairer de leur vrai jour les relations prodigieusement anormales de ces trois êtres.

Comme on l'a vu, l'allusion faite brutalement par Boleslas au sang noir avait marqué la minute où Florent avait perdu toute patience, au point de lever sa canne sur son insolent interlocuteur. C'est qu'aussi bien cette tache originelle, cachée avec le soin le plus jaloux, représentait pour le jeune homme ce qu'elle avait représenté pour son père, le point vital de l'amour-propre, la secrète et constante humiliation. Elle était bien faible, cette dose de sang noir qui coulait dans leurs veines, si faible qu'il fallait en être averti pour y penser. Elle avait suffi pour que le séjour de l'Amérique leur devînt d'autant plus intolérable à tous les deux, qu'ils avaient la grande et légitime fierté de leur nom, un nom que l'Empereur a mentionné à Sainte-

Hélène comme celui d'un de ses plus braves officiers. Le grand-père de Florent n'était autre que ce colonel Chapron qui, devant le Dnieper, et comme Napoléon désirait un renseignement, passa le fleuve à la nage avec son cheval, poursuivit un Cosaque sur l'autre rive, le força comme un cerf, le coucha terrifié au travers de sa selle et le rapporta au camp français. Quand l'Empire tomba, ce héros, qui s'était compromis d'une manière irréparable dans l'armée de la Loire, quitta son pays, et, accompagné d'une poignée de ses anciens soldats, il vint fonder au sud des États-Unis, dans l'Alabama, une colonie agricole à laquelle ces braves donnèrent le nom — qu'elle conserve encore — d'Arcola, mélancolique et naïf hommage à la fabuleuse épopée qui avait été leur vie réelle cependant. Qu'elle était loin déjà en 1820 ! Qui aurait reconnu le brillant colonel entré à côté de Montbrun au cœur de la Grande Redoute, dans le planteur de quarante-cinq ans, préoccupé de ses cotons et de ses cannes à sucre, qui fit d'ailleurs fortune en très peu de temps à force d'énergie et de bon sens? Cette réussite, connue en France, fut la cause indirecte de cette autre émigration conduite au Texas par le général Lallemand et qui se termina si mal. Le colonel Chapron n'avait pas, comme on pense, acquis en courant l'Europe des notions très scrupuleuses sur les rapports des sexes entre eux. Cependant, ayant rendu mère une très jolie et très douce mulâtresse qu'il avait rencontrée dans un petit voyage à la Nouvelle-Orléans et ramenée à T. i. 13

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Arcola, il s'attacha profondément à ce pauvre charmant être et à son fils, d'autant plus qu'avec une simple différence de teint et de cheveux, cet enfant était son portrait à lui, un de ces portraits d'une ressemblance si saisissante que la paternité en est doublée. Bref, en mourant, l'ancien homme de guerre, et qui ne tenait plus à personne dans son pays natal, laissa toute sa fortune à ce fils qu'il avait baptisé, comme il convient, Napoléon. Lui vivant, personne parmi les voisins n'avait osé traiter le jeune homme autrement que ne le traitait son père. Il n'en alla plus de même quand le prestige du soldat de l'Empereur ne fut plus là pour protéger ce garçon contre cette aversion de race qui est, moralement, un préjugé ; mais, socialement, elle traduit un instinct de conservation d'une infaillible sûreté. Les États-Unis n'ont grandi qu'à cette condition. Le mélange des sangs y eût dissous cette admirable énergie anglo-saxonne que la lutte contre une nature à la fois très riche et très rebelle a exaltée pour de si étonnantes splendeurs. Il ne faut pas demander à ceux qui sont les victimes d'un instinct semblable d'en comprendre la légitime injustice. Ils n'en sentent que la férocité. Napoléon Chapron, repoussé dans plusieurs tentatives de mariage, contrecarré dans son exploitation, humilié dans vingt petites circonstances par les anciens compagnons mêmes du colonel, devint une espèce de misanthrope. Il ne vécut plus que soutenu par une double volonté : accroître démesurément sa fortune d'une part, et de l'autre

épouser une femme blanche. Ce n'est qu'à l'âge de trente-cinq ans, en 1857, qu'il réalisa le second de ces deux projets. Au cours d'un voyage en Europe, il s'intéressa sur le bateau à une jeune institutrice anglaise qui revenait du Canada, rappelée par de grands malheurs de famille. Il la revit à Londres. Il fut à même de l'aider avec tant de délicatesse qu'il la toucha, et elle consentit à devenir sa femme. De cette union naquirent, à un an de distance, Florent et Lydia. Cette dernière avait coûté la vie à sa mère, juste au moment où la guerre de sécession compromettait la fortune de Chapron, qui, fort heureusement pour lui, avait, dans son désir de s'enrichir vite, hasardé son argent de plusieurs côtés. Il ne se trouva ruiné qu'à moitié. Seulement cette demi-ruine l'empêcha de retourner en Europe comme il avait rêvé de le faire. Il dut rester dans l'Alabama pour réparer ce désastre, et il y réussit, car à sa mort, survenue en 1880, ses deux enfants héritèrent chacun de plus de quatre cent mille dollars. Ce n'était pas à cette construction d'une grande fortune que s'était borné le dévouement de ce père incomparable. Il avait eu le courage de se priver de la présence de ces deux êtres qu'il adorait, pour leur éviter les humiliations d'une école américaine, et il les avait envoyés dès la douzième année en Angleterre, le fils chez les Jésuites de Beaumont, la fille chez les religieuses du Sacré- Cœur à Rochampton. Après quatre ans de séjour dans ces deux maisons, il les avait fait passer à Paris, Florent à Vaugirard, Lydia rue de Varenne,

et c'est juste au moment où, ayant réalisé ses quatre millions, il se préparait à revenir vivre auprès d'eux dans un pays sans préjugés, qu'un coup d'apoplexie l'avait frappé, encore bien jeune. La double usure du travail et du chagrin avait eu raison d'un de ces organismes comme le croisement de la race noire et de la race blanche en produit souvent, athlétiques d'apparence, mais d'une sensibilité trop vive et chez qui la résistance vitale n'est pas en proportion avec la vigueur musculaire. Celui-là avait à peine soixante ans.

Quelque soin que cet homme, si intimement et continûment blessé par la tare de sa naissance, eût apporté à préserver ses enfants d'une épreuve semblable, il n'avait pu l'empêcher, et bien avant l'entrée à Beaumont cette épreuve avait commencé pour son fils. Les quelques petits garçons avec lesquels Florent s'était trouvé en rapport, dans des hôtels simplement ou dans des promenades, durant son séjour en Amérique, lui avaient déjà fait sentir cette humiliation du sang dont le père avait tant souffert. L'écolier de douze ans, silencieux et follement sensible, lui aussi, qui fit son apparition sur le lawn du paisible collège anglais par un matin voilé d'automne, y apportait un amour-propre déjà saignant et pour qui ce fut une surprise délicieuse de 6e trouver au milieu de camarades de son âge qui ne parurent même pas se douter qu'une différence les séparât de lui. Il fallait le coup d'œil d'un Yankee pour discerner sous les ongles de ce bel adolescent un peu bruni la toute petite goutte

de ce sang noir déjà si lointain. Entre un octavon et un créole, jamais un Européen n'a pu faire de différence. Florent avait été présenté pour ce qu'il était réellement, le petit-fils d'un des meilleurs officiers de l'Empereur. Son père avait eu soin de le donner comme Français, et ses compagnons n'avaient vu en lui qu'un écolier comme eux, venant par hasard de l'Alabama, c'est-à-dire d'un pays aussi chimérique à peu près que le Japon ou que la Chine. Tous ceux qui dans la première jeunesse ont connu les ombrageuses tortures de l'appréhension jugeront quelle fut l'angoisse de ce pauvre enfant lorsque, après quatre mois d'une vie en commun épanouie à la chaleur de sympathies sans arrière-pensées, un des pères Jésuites qui dirigeaient le collège lui annonça, croyant lui être agréable, la prochaine arrivée d'un Américain, du jeune Lincoln Maitland. Ce fut pour Florent une secousse si violente qu'il en eut réellement la fièvre pendant quarante-huit heures. A des années de distance, il se rappelait quelles idées intenses l'avaient assiégé le jour où, ayant su la venue du nouveau, il descendit de sa chambre vers le réfectoire commun, sûr qu'aussitôt en face de ce camarade il recevrait ce coup d'œil dédaigneux subi si souvent aux États-Unis. Nul doute pour lui qu'une fois son origine découverte, l'atmosphère de bienveillance amicale où il se mouvait avec tant d'étonnement ne fût aussitôt changée en hostilité. Il se revoyait traversant le préau, appelé soudain par le père Roberts, — c'était le maître qui l'avait

averti, — et sa surprise quand Lincoln Maitland lui avait donné la vigoureuse poignée de main d'un demi-compatriote qui en retrouve un autre. Il devait comprendre plus tard que cet accueil était tout naturel venant du fils d'une Anglaise, élevé uniquement par sa mère et emmené de New- York en Europe avant sa cinquième année, pour y vivre dans un milieu aussi peu américain que possible. Chapron ne raisonna pas de la sorte. Il avait le cœur infiniment tendre. La reconnaissance y entra du coup, aussi passionnée qu'avait été son enfantine épouvante. Une semaine après, Lincoln Maitland et lui étaient amis, et amis aussi intimes que s'ils ne se fussent jamais quittés depuis les douze ans qu'ils avaient déjà vécu.

Cette affection, qui n'aurait été pour la nature indifférente de Maitland qu'un banal épisode de collège, devait devenir pour Florent le sentiment le plus sérieux, le plus complet de sa vie. Ces fraternités d'élection, la plus belle fleur et la plus délicate du cœur de l'homme, éclosent d'ordinaire dans l'adolescence. C'est l'âge idéal de l'amitié passionnée que cette période qui va de dix à seize ans, lorsque l'âme est si pure, si fraîche, si vierge encore, si féconde en généreux projets d'avenir. On les forme à deux, ces projets. On rêve d'un compagnonnage presque mystique avec l'ami pour lequel on n'a aucun secret, dont on voit le caractère sous une telle lumière de noblesse, à l'estime de qui l'on tient comme à la plus sûre récompense,

à qui l'on souhaite naïvement de ressembler. Enfin ce sont, entre de pauvres bambins innocents qui peinent côte à côte sur un problème de géométrie ou une leçon d'histoire, de véritables poèmes de tendresse dont l'homme fait sourira plus tard, en retrouvant si éloigné de lui par tous les goûts, par toutes les idées, par l'être de son être en un mot, celui qu'il a souhaité d'avoir pour frère. 5I1 arrive pourtant que dans certaines natures, d'une sensibilité particulièrement précoce et fidèle à la fois, cet éveil de la vie affective est trop fort, trop envahissant, et cette amitié passionnée persiste, d'abord à travers cet autre éveil, celui de la sensualité, si meurtrier à toutes les délicatesses, puis à travers le premier tumulte de l'expérience sociale, non moins meurtrier à notre idéal d'adolescent. Ce fut le cas pour Florent Chapron, soit que son caractère, à la fois un peu farouche et cependant soumis, le rendît plus propre à cette abdication de notre personnalité que suppose l'amitié, — soit qu'éloigné de son père et de sa sœur et n'ayant plus sa mère, son cœur aimant eût besoin de s'attacher à quelqu'un qui lui tînt lieu de famille, — soit enfin que Maitland exerçât sur lui un prestige spécial par des qualités contraires aux siennes. Fragile et un peu souffreteux, fut-il séduit par la force et l'adresse que son ami apportait à tous les exercices? Timide et volontiers taciturne, fut-il dominé par l'aplomb de cet athlète aux gros rires, à l'énergie invincible? Les étonnantes dispositions pour les arts que l'autre déploya dès ces années le

COSMOPOI.IS

conquirent-elles, et aussi la sympathie pour des malheurs dont il reçut la confidence et qui le touchèrent plus qu'ils ne touchaient celui qui les éprouvait? Gordon Maitland, le père de Lincoln, d'une excellente famille de New- York, s'était fait tuer fort bravement à la bataille de Chancellorsville, pendant cette même guerre qui avait failli ruiner le père de Florent. Mrs Maitland, pauvre fille d'un petit recteur d'une église presbytérienne de Newport et qui n'avait épousé son mari que pour sa fortune, n'eut plus, une fois veuve, qu'une seule idée, to go abroad, comme ils disent là-bas, — s'en aller. Où? En Europe, lieu vague et fascinateur, où elle s'imaginait devoir marquer par son esprit et sa beauté. Elle était jolie, vaniteuse et sotte, et ce voyage à la poursuite d'un rôle indéterminé à jouer dans le vieux monde se réduisit à passer deux ans d'hôtel en hôtel. Après quoi, elle épousa le second fils d'un pauvre pair d'Irlande, avec cette nouvelle chimère d'une entrée dans cet Olympe de l'aristocratie britannique dont elle avait tant rêvé. Elle s'était faite catholique, et son fils avec elle, pour obtenir ce beau résultat qui lui coûta cher. Car non seulement le grand seigneur ruiné qui lui avait donné son nom était brutal, ivrogne et cruel, mais il joignait à tous ces défauts celui d'être un des joueurs les plus acharnés de tout le Royaume-Uni. Il tint son beau-fils hors de chez lui, battit sa femme, qu'il ne présenta nulle part, et mourut vers 1880 après avoir mangé la fortune de la pauvre créature et presque toute celle

de Lincoln. En ce moment-là ce dernier, que son beau-père avait naturellement laissé se développer à sa guise, et qui, depuis sa sortie de Beaumont, travaillait la peinture un peu partout, à Venise, à Rome et à Paris, se trouvait dans cette dernière ville et l'un des premiers élèves de l'atelier de Bonnat. Voyant sa mère ruinée, à quarante-quatre ans, persuadé lui-même de son glorieux avenir, il avait eu un de ces mouvements magnifiques comme en a la jeunesse et qui prouvent beaucoup moins la générosité que l'orgueil de la vie. Sur les quinze mille francs de rente qui lui restaient, il en avait cédé douze mille cinq cents à sa mère. Il convient d'ajouter que moins d'un an après il épousait la sœur de son ami de collège et quatre cent mille dollars. Il avait vu la misère et il en avait eu peur. Sa bonne action vis-à-vis de sa mère lui servit à justifier devant ses propres yeux le caractère purement intéressé de cette combinaison qui affranchissait à jamais son pinceau. Il y a d'ailleurs des consciences d'artistes ainsi faites. Celui-là ne se serait jamais pardonné une concession d'art. Il considérait comme des scélérats les peintres qui mendient le succès par des compromis dans leur manière, et il trouvait naturel de prendre les deux millions de Mlle Chapron, qu'il n'aimait pas, et pour laquelle, maintenant qu'il avait grandi et connu quelques-uns de ses compatriotes, il n'était pas loin d'éprouver lui aussi le préjugé de race. La gloire du colonel de l'Empire et l'amitié pour « ce bon Florent », comme il disait, achevèrent de couvrir le tout.

Pauvre et bon Florent, en effet ! Ce fut pour lui, ce mariage, le roman réalisé de sa jeunesse. Il le désirait depuis la première semaine où Maitland lui avait donné cette cordiale poignée de main qui les avait liés. Vivre dans l'ombre de son ami devenu à la fois son beau-frère et son grand homme, il ne rêvait pas d'autre solution à sa propre destinée. Les défauts de Maitland développés dans leur plénitude par l'âge, la fortune et le succès, — on se rappelle le triomphe de sa Femme en violet et en jaune au Salon en 1884, — trouvèrent Florent aussi aveugle qu'à l'époque où les deux écoliers jouaient ensemble au cricket sur les prairies de Beaumont. Dorsenne avait très justement diagnostiqué là un de ces hypnotismes d'admiration, comme les artistes, grands ou petits, en inspirent souvent autour d'eux. Seulement le romancier, qui généralisait trop vite, n'avait pas compris que l'admirateur chez Florent était greffé sur un ami digne d'être peint par La Fontaine ou par Balzac, les deux poètes de l'amitié, l'un dans son sublime et tragique Cousin Pons, l'autre dans cette courte fable, mais divine, où se trouve ce vers, un des plus tendres de la langue :

Vous m'êtes, en dormant, un peu triste apparu...

Florent n'aimait pas Lincoln parce qu'il l'admirait. Il l'admirait parce qu'il l'aimait. Il n'avait pas tort de considérer le peintre comme un des mieux doués qui aient paru depuis trente ans. Mais Lincoln n'aurait eu ni l'élégance hardie de son

dessin, ni la force éclatante de son coloris, ni les finesses ingénieuses de son imagination, que l'autre ne s'en serait pas mis avec moins d'ardeur au service de son travail et de sa gloire. Quand Lincoln avait voulu voyager, il avait trouvé dans son beaufrère le plus diligent des courriers. Quand il avait besoin d'un modèle, il n'avait qu'une parole à dire, et Florent de se mettre aussitôt à la recherche. Lincoln exposait-il à Paris ou à Londres? Florent se chargeait de toutes les démarches comme de tous les emballages : voyant les journalistes et les marchands de tableaux, composant jusqu'aux lettres de remerciements pour les articles, d'une écriture devenue si pareille à celle du peintre, que ce dernier n'avait plus qu'à signer. Lincoln avait désiré revenir à Rome. Florent avait déniché la maison de la rue Leopardi, et il l'avait installée avant même que Maitland, alors en Egypte, eût fini une grande étude commencée au moment du départ de cet autre luimême. Car Florent en était arrivé, à force d'affection pour ce frère qu'il s'était donné, à comprendre la peinture comme le peintre lui-même. Ce mot dira tout pour ceux qui ont fréquenté de près des artistes et qui savent quelle distance les sépare de l'amateur le plus éclairé. L'amateur peut juger et sentir. L'artiste seul, et qui a manié l'outil, sait, devant un tableau, comment il est fait, quel coup de pinceau a été donné et pourquoi, enfin la trituration de la matière par l'ouvrier. C'en est assez pour que l'opinion du plus ingénieux dilettante soit nulle à ses yeux. Florent avait tant regardé

COSMOPOLtS

Maitland travailler, il lui avait rendu tant de petits services effectifs dans l'atelier, que chacune des toiles de son beau-frère était vivante pour lui jusque dans les touches les plus légères. Quand il les voyait sur un mur de galerie, elles lui racontaient une intimité qui était à la fois sa plus grande joie et son plus fier orgueil. Enfin l'absorption de sa personnalité dans celle de son ancien camarade était si totale qu'elle l'avait conduit à cette anomalie que Dorsenne lui-même, malgré son indulgence pour les singularités psychologiques, n'avait pu s'empêcher de trouver presque monstrueuse. Florent était le beau-frère de Lincoln, et il semblait trouver parfaitement naturel que ce dernier eût des aventures en dehors de son mariage, si les émotions de ces aventures devaient être utiles à son talent !

Peut-être cette longue et pourtant incomplète analyse permettra-t-elle de mieux comprendre quelles émotions agitaient le jeune homme tandis qu'il remontait l'escalier de sa maison, — de leur maison à Lincoln et à lui, — auprès sa dispute inattendue avec Boleslas Gorka. Elle atténuera du moins à son égard la sévérité des consciences simples. Toute passion a pour premier effet, quand elle se développe dans un cœur, d'étioler autour d'elle la vigueur des autres instincts. Chapron était un ami trop fanatique pour être un frère très équitable. Il lui paraissait très simple et très légitime que sa sœur fût au service du génie de Lincoln, comme il y était lui-même. D'ailleurs, si depuis ce mariage

.avec l'ami de son frère cette sœur avait été traversée elle-même par la tempête d'une tragédie morale, Florent ne le soupçonnait pas. Où aurait-il appris à connaître Lydia, cette silencieuse, cette concentrée, sur laquelle il s'était formé une opinion une fois pour toutes, comme c'est l'usage presque constant de parent à parent? Ceux qui nous ont vus jeunes sont comme ceux qui nous voient chaque jour. L'image qu'ils se tracent de nous reproduit toujours ce que nous fûmes à un certain moment, presque jamais ce que nous sommes. Florent considérait sa sœur comme très bonne, parce qu'il l'avait éprouvée telle autrefois ; comme très douce, parce qu'elle ne lui avait jamais tenu tête ; comme peu intelligente, parce qu'elle ne s'intéressait pas suffisamment à l'œuvre du peintre ; comme assez vaniteuse et futile, parce qu'elle sortait volontiers. Quant au martyre et à la révolte cachée de cette créature prise, opprimée, broyée entre son aveugle partialité, à lui, et l'égoïsme d'un mari méprisant, il ne les soupçonnait même pas, et pas davantage les résolutions terribles desquelles cette apparente résignation était capable ! S'il avait eu peur quand Mme Sténo avait commencé de s'intéresser à Lincoln, c'avait été uniquement pour le travail de ce dernier, d'autant plus que depuis un an il constatait non pas une décadence, mais comme un trouble dans la peinture de cet artiste, trop volontaire pour n'être pas inégal. Il n'y a de constant en nous que ce qui s'accomplit par instinct et avec une certaine inconscience. Puis

Florent avait vu, au contraire, la verve de Maitland se rajeunir à la chaleur de cette intrigue. Le portrait d'Àlba s'annonçait comme une magnifique étude, digne d'être mise à côté de la fameuse Femme en violet et en jaune que les envieux de Lincoln rappelaient toujours. En outre le peintre avait achevé avec un entrain sans pareil deux grandes compositions à demi abandonnées. Devant cette évidence d'une fièvre de production de plus en plus active, comment Florent n'aurait-il pas béni Mme Sténo, au lieu de la maudire, d'autant plus qu'il lui suffisait de fermer les yeux et de ne rien savoir pour que sa conscience fût en repos vis-à-vis de sa sœur? Il savait tout néanmoins. La preuve en était son frisson lorsque Dorsenne lui avait annoncé l'arrivée clandestine à Rome de l'autre amant de Mme Sténo, et une preuve plus certaine encore, l'élan qui l'avait précipité au-devant de Boleslas en train de parlementer avec le domestique. Et maintenant c'était lui qui se trouvait avoir accepté le duel qu'un rival exaspéré était certainement venu proposer à son cher Lincoln, et il ne pensait qu'à ce dernier.

— « Il faut qu'il ne sache rien qu'après... Sans cela, il voudrait prendre l'affaire pour lui, et j'ai la chance de le tuer, moi, ce Gorka, de le blesser au moins. En tout cas, je m'arrangerai pour qu'un second duel soit rendu difficile à cet aliéné... D'abord assurons-nous que nous n'avons pas parlé trop fort et que l'on n'a pas entendu là-haut les éclats de voix du malotru... »

C'est en ces termes qu'il qualifiait de bonne foi

son adversaire du lendemain. Encore un peu, il aurait jugé Gorka impardonnable de ne pas remercier Lincoln qui lui avait fait le grand honneur de lui succéder auprès de la comtesse ! En attendant, il s'agissait de jeter un coup d'oeil à l'atelier. Lorsque cet ami, dévoué jusqu'à la complicité, mais aussi jusqu'à l'héroïsme, entra dans la vaste pièce, il put constater au premier regard qu'il avait calomnié les éclats de voix du jaloux et qu'aucun bruit n'était monté d'en bas à ce paisible atelier du travail. Cet atelier du peintre américain était meublé avec la somptuosité harmonieuse que les vrais artistes, une fois riches, savent déployer autour d'eux. Le grand morceau de ciel aperçu à travers la baie vitrée éclairait un coin véritablement romain, — de cette Rome d'aujourd'hui qui atteste un effort arrêté vers une ville nouvelle à côté de la ville ancienne. On apercevait un angle du vieux jardin évidemment mutilé par une construction récente et le fragment d'un édifice antique, avec un clocher d'église un peu au delà. C'était sur ce fond d'azur, de verdure et de ruines, dans un horizon plus large et plus lointain, mais composé des mêmes éléments, que devait s'enlever le profil de la jeune fille dessiné d'après la manière tout ensemble si sèche et si modelée de ce Pier délia Francesca dont Maitland était préoccupé depuis six mois jusqu'à en être obsédé. Tous les grands producteurs, d'une originalité plus composite que géniale, ont de ces engouements grâce auxquels ils renouvellent leur point de vue et leur faire lui-même. Celui-ci était à son chevalet, vêtu

avec cette élégance correcte qui est la marque presque constante des artistes anglo-saxons, fussentils les plus épris de fantaisie. Avec ses petits souliers vernis, ses fines chaussettes noires ponctuées de rouge, sa jaquette de soie piquée, la perle de sa cravate claire et la pureté de son linge, il avait l'air d'un gentleman appliqué à une besogne d'amateur et non pas du patient et laborieux manœuvre d'art qu'il était réellement. Mais ses toiles et ses études appendues de tous côtés, parmi les tapisseries, les armes et les bibelots, racontaient ce patient labeur. C'était l'histoire d'une énergie acharnée à l'acquisition d'une personnalité toujours fuyante. Maitland manifestait à un suprême degré ce trait commun à presque tous les hommes de son pays, même venus très tôt en Europe, ce désir très intense de ne pas manquer la civilisation, qui s'explique trop bien par cet autre fait que l'Américain est un être tout neuf, doué d'une activité incomparable et dépourvu de saturation traditionnelle. Il n'est pas né cultivé, mûri, déjà façonné virtuellement si l'on peut dire, comme un enfant du Vieux Monde. Il doit se créer lui-même de toutes pièces, à coups de volonté. Avec des dons supérieurs, mais tout physiques, Maitland était un self made man de l'art, comme son grandpère avait été un self made man de l'argent, comme son père avait été un self made man de la guerre. Il avait eu dans sa main et dans son œil deux merveilleux outils de peinture, et dans sa persévérance à se développer un outil plus merveilleux encore. Il devait toujours lui manquer ce je ne sais quoi de

nécessaire et de local qui donne à certains peintres très inférieurs l'inexprimable supériorité d'une saveur de terroir. On ne pouvait pas dire qu'il ne fût pas inventif et nouveau, et cependant on éprouvait à voir n'importe lequel de ses tableaux que c'était un être tout de culture et d'acquisition. Les études ainsi éparses dans cet atelier montraient d'abord l'influence de son premier maître, du solide et simple Bonnat. Puis il avait été tenté par les préraphaélites anglais, et une belle copie du fameux Chant d'amour de Burne Jones attestait cette réaction du côté d'un art plus subtil, plus pénétré de cette poésie que les peintres professionnels traitent dédaigneusement de littéraire. Mais Lincoln était trop vigoureux pour les rigueurs d'un pareil Idéal, et il était bien vite revenu à d'autres enseignements. L'Espagne l'avait conquis et Velasquez, ce coloriste d'une fantaisie si particulière qu'après une visite au musée du Prado on emporte l'impression que l'on vient de voir la seule peinture digne de ce nom. La fougue du grand Espagnol, ce coup de brosse despotique, et qui semble puiser la couleur à même dans le fond du tableau pour la faire saillir en des rehauts presque solides, son absence absolue d'intentions abstraites et sa nouveauté qui affecte d'ignorer entièrement le passé, tout dans cette formule d'art convenait au tempérament de Maitland. Aussi lui avait-il dû son chefd'œuvre, cette Femme en violet et en jaune, dont une réduction par lui-même éclairait encore l'ateiier d'un éclat qui éteignait le reste. L'inquiet t. i. • 14

chercheur ne s'était pas tenu à ce point de perfection. L'Italie l'avait repris et les Florentins, ceux justement qui sont les plus opposés à Velasquez, les peintres mêlés de sculpture et qui confinent aux orfèvres : les Pollajuoli, Andréa del Castagno, Paolo Uccelo, et, par ce dernier, Pier délia Francesca. Peut-être le succès du délicat et fort John Sargent, le seul de ses rivaux que Maitland redoutât vraiment, avait-il exaspéré en lui ce désir de renouveler sa facture. Jamais on n'aurait cru que la même main qui avait fouetté d'une brosse si libre la couleur de la Femme en violet fût aussi celle qui serrait le contour du portrait d'Alba avec un dessin si sévère, presque rigide. A l'instant où Florent entra dans l'atelier, ce travail absorbait si complètement l'attention du peintre qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir, non plus que Mme Sténo qui fumait des cigarettes, couchée paresseusement sur le divan et si heureuse, avec ses yeux mi-clos fixés sur l'homme qu'elle aimait. Lincoln ne devina une présence nouvelle qu'à un changement de la physionomie d'Alba. — Dieu ! était-elle pâle ce matin-là, assise dans l'immobilité de la pose sur un grand fauteuil héraldique à dossier de bois sculpté, ses mains comme crispées sur les griffons des bras, et la bouche amère, les yeux profonds dans leur regard fixe !... Devinait-elle ce qu'elle ne pouvait pourtant pas savoir, que sa destinée se rapprochait d'elle avec le visiteur qui entrait, et qui, sorti de l'atelier un quart d'heure auparavant, dut justifier son retour par un prétexte?

— « C'est moi qui reviens, » dit-il ; « j'ai oublié de te demander si tu veux définitivement acheter ces trois dessins d'Ardea au prix qu'on les offre... »

— « Pourquoi ne m'en avez-vous pas parlé hier, mon petit Linco? » interrompit la comtesse. « J'ai revu Peppino encore ce matin. J'aurais su de lui son dernier vrai chiffre... »

— « Il ne manquerait plus que cela, » répondit Maitland en riant très haut. « Mais il ne les avoue pas, ces dessins, chère Dogaresse... Ils font partie de la série des bibelots qu'il a soigneusement soustraits à l'inventaire de ses créanciers et déposés un peu partout... Il y en a chez sept ou huit antiquaires, et nous pouvons nous attendre à ce que pendant dix ans tous les cockneys de mon pays soient empaumés par cette phrase fatidique : Cela vient du palais Castagna. Je l'ai eu par un petit arrangement... Et quels rossignols cette annonce, prononcée avec un certain clignement d'yeux, fera passer !... » Il cligna de l'œil lui-même en contrefaisant un des plus célèbres marchands de bric-àbrac de Rome, avec cet incomparable don d'imitation physique qui distingue tous les anciens habitués des ateliers parisiens. « Pour le moment ces trois dessins-là sont chez un regrattier du Babuino, et bien authentiques... »

— « Sauf qu'on les donne pour des Vinci, » dit Florent, « quand Léonard était gaucher, et que leurs hachures sont faites de gauche à droite... »

— « Et vous croyez qu'Ardea n'en conviendrait pas avec moi?... » reprit la comtesse.

— « Pas même avec vous..., » dit le peintre. « Il a eu le front, comme je les mentionnais devant lui, de me demander l'adresse pour aller les voir... »

— « Mais alors, comment avez-vous su leur provenance? » interrogea Mme Sténo.

— « Adressez-vous ici, » dit le peintre en montrant Chapron de la pointe de son pinceau. « Quand il s'agit d'enrichir la collection de son vieux Maitland, il devient plus marchand que les marchands. Vinci ou non Vinci, c'est de la pure manière lombarde. Achète-les. Ils me manquent.

— « On y passera donc, » répondit Florent. « Comtesse... Contessina... »

Et il salua Mme Sténo et la jeune fille. La mère lui sourit de son meilleur sourire. Elle n'était pas de ces maîtresses pour qui les intimes amis de leur amant sont toujours des ennemis. Elle les enveloppait au contraire dans l'opulente et heureuse sympathie que l'amour éveillait chez elle. Et puis elle était trop fine pour ne pas sentir que Florent si invraisemblable que fût cette complaisance, approuvait son amour. En revanche, l'intense aversion d'Alba pour les intrigues soupçonnées de sa mère fut empreinte dans la sécheresse avec laquelle elle inclina sa tête maussade. Le jeune homme n'y prit pas garde. Il était trop heureux d'avoir constaté que la dispute n'avait pas été entendue.

— « D'ici à demain, » songeait-il en redescendant l'escalier, « il n'y aura personne pour prévenir Lincoln... Cet achat de dessins est une idée de

génie pour démontrer ma tranquillité... Maintenant il me faut trouver deux témoins discrets... »

C'était un homme très réfléchi que Florent, et il trouvait à son service une parfaite justesse d'esprit, chaque fois qu'il ne s'agissait pas de son amitié exaltée pour son beau-frère. Il avait cette force d'observation habituelle aux personnes dont l'amour-propre blessable a dû beaucoup se garder. Il remit donc à plus tard ce choix difficile et il alla déjeuner, comme si de rien n'était, au restaurant où il était attendu. Certes son amphitryon, un diplomate français installé à Munich et de passage à Rome, ne se doutait pas, en répondant aux questions de son convive sur les plus récents portraits de Lenbach, que ce jeune homme, si calme, si souriant, avait sur les bras une affaire peut-être mortelle. Ce fut seulement au sortir de ce déjeuner que Florent, après avoir mentalement passé en revue une dizaine de ses connaissances, résolut de tenter une première démarche auprès de Dorsenne. Il se souvint de l'avis mystérieux que lui avait donné le romancier dont la sympathie pour Maitland s'était d'ailleurs affichée par un éloquent article. En outre, il le croyait éperdûment amoureux d'Alba Sténo. C'était une probabilité de plus en faveur de sa discrétion. Dorsenne se tairait sur une rencontre au sujet de laquelle, si elle était sue, le nom de la comtesse serait prononcé inévitablement. Il était trop clair que Gorka et Chapron n'avaient aucune raison

COSiMOPOLlS

personnelle pour se disputer et pour se battre. Tous ces motifs firent que vers deux heures et demie, c'est-à-dire trois heures pleines après la déraisonnable altercation du vestibule, Florent sonnait à la porte de l'appartement de Julien. Ce dernier était chez lui, occupé aux dernières corrections des épreuves de Poussière d'idées. La confidence de son visiteur le bouleversa au point que ses mains tremblaient en rangeant ses papiers épars. Il se souvenait de la présence de Boleslas sur ce même canapé, à ce même moment de la journée, quarante-huit heures auparavant. Comme le drame allait marcher si ce forcené y allait de ce train ! Il sentait trop que le beau-frère de Maitland ne lui disait pas tout.

— « Mais c'est absurde, » s'écria-t-il, « c'est de la sauvagerie et de la folie !... Voyons, vous n'allez pas vous battre pour une discussion comme celle que vous me racontez? Vous vous dites quelques mots un peu vifs, et puis là, tout de suite, des témoins, un duel... Allons donc ! C'est insensé !... »

— « Vous oubliez que j'ai commis la grosse faute de lever ma canne sur lui, » interrompit Florent, « et puisqu'il veut une réparation, je la lui dois... »

— « Et vous croyez, » dit l'écrivain, « que la galerie, elle, se contentera de ces raisons-là? Vous vous imaginez que l'on ne cherchera pas de secrets mobiles à cette rencontre? Est-ce que je sais, moi, quelque histoire de femme?... Remarquez que je ne vous interroge pas. Je m'en tiens à ce que vous

me confiez. Mais le monde est le monde, et vous n'échapperez pas à ses commentaires... »

— « C'est précisément pour cela que je vous ai demandé une discrétion absolue, » répondit Florent, « et pour cela aussi que je suis venu vous prier de me servir de témoin... Il n'y a personne en qui j'aie confiance autant qu'en vous. C'est la seule excuse de ma démarche... »

— « Je vous en remercie..., » dit Dorsenne. Il hésita une minute. Puis l'image d'Alba, qui le poursuivait depuis la veille, se présenta soudain à sa pensée. Il se souvint de la sombre angoisse surprise dans les yeux de la jeune fille, puis de son soulagement quand sa mère avait souri à la fois à Gorka et à Maitland. Il se rappela les lettres anonymes, et cette haine mystérieuse qui planait sur Mme Sténo. Si la querelle entre Boleslas et Florent était connue, nul doute qu'on ne racontât partout que Florent se battait pour son beaufrère à cause de la comtesse. Nul doute non plus que le racontar ne fût rapporté à la pauvre contessina. C'en fut assez pour que l'écrivain reprît : « Eh bien ! j'accepte. Je vous servirai de témoin. Ne me remerciez pas, vous, à votre tour. Nous perdrions un temps précieux. Il vous faut un autre témoin. A qui avez-vous pensé?... »

— « A personne, » répondit Florent. « J'avoue que j'ai compté sur vous pour m'y aider... »

— « Dressons une liste, » dit Julien, « c'est le meilleur moyen, et échenillons-la... »

Dorsenne écrivit un certain nombre de noms,

et ils les échenillèrent en effet, suivant son expression, si bien qu'après un examen minutieux, il les avait tous rejetés. Ils en étaient là, aussi embarrassés que devant, lorsque les yeux du romancier brillèrent. Il poussa un petit cri, et brusquement :

— « Quelle idée ! Mais oui, c'est une idée ! Connaissez-vous le marquis de Montfanon?... » demanda-t-il à Florent.

* — « Le manchot?... » répondit l'autre. « Je l'ai vu une fois à propos d'un petit monument que j'ai fait élever à Saint-Louis des Français... »

— « Il m'en a parlé, » dit Dorsenne. « Pour un de vos parents, n'est-ce pas?... »

— « Oh ! un petit-cousin, » reprit Florent, « un capitaine Chapron tué, en 49, dans la tranchée devant Rome... »

— « Voilà notre affaire, » s'écria Dorsenne en se frottant les mains. « C'est Montfanon qui doit être votre témoin. — D'abord c'est un ancien duelliste, tandis que je ne suis jamais allé sur le terrain. C'est très important, cela. Vous connaissez le mot célèbre : ce ne sont ni les épées ni les pistolets qui tuent, ce sont les témoins... Et puis, s'il y a lieu d'arranger l'affaire, il aura un autre prestige que votre serviteur... »

— « C'est impossible, » dit Chapron, « le marquis de Montfanon !... Il ne voudra jamais. Je n'existe pas pour lui... »

— « Ça me regarde, » s'écria Dorsenne. « Laissez-moi faire la démarche en mon nom, et puis, s'il consent, vous la ferez au vôtre propre... Seu-

lement, nous n'avons pas de temps à perdre. Ne bougez pas de chez vous jusqu'à six heures. D'ici là je saurai à quoi m'en tenir... »

Si l'écrivain avait montré au premier moment une grande confiance dans l'issue de son étrange tentative auprès de son vieil ami, cette confiance était déjà tournée en une appréhension absolument contraire lorsqu'il se trouva, une demiheure plus tard, devant la maison que le marquis Claude-François occupait dans un des plus vénérables endroits de Rome, sur le Capitole même, à l'angle qui domine la rue de la Consolation, avec un belvédère d'où il découvrait toute l'admirable vue du Forum antique. Que de fois Julien était venu là depuis six mois, auprès de ce résigné de la vie, qui plongeait, qui noyait sans cesse ses mélancolies dans le sentiment profond du passé, contempler le panorama tragique et splendide de cet horizon d'histoire ! A la voix du solitaire les colonnes brisées se redressaient, les temples écroulés se reconstruisaient, la voie triomphale se nettoyait de son gazon. Il parlait, et la formidable épopée de la légende romaine s'évoquait, interprétée par ce fervent chrétien dans ce sens mystique et providentiel que tout proclame sur cette place, où la prison Mamertine raconte le procès de saint Pierre, où le portique du temple de Faustine sert de fronton à l'église Saint-Laurent in Miranda, où Sainte-Marie Libératrice s'élève sur l'emplacement du temple de Vesta, — « Sancta

Maria, libéra nos a pœnis inferni, » — ajoutait toujours Montfanon quand il en parlait, et il montrait l'arc de Titus qui raconte l'accomplissement des prophéties de Notre-Seigneur contre Jérusalem, comme la basilique de Constantin proclame le triomphe de la Croix, tandis qu'en face, les bosquets du Palatin laissent apparaître la silhouette d'un couvent de femmes par-dessus les ruines des habitations des Césars persécuteurs. Et là-bas, au fond, la courbe du Colisée se dessine, remémorant les quatre-vingt-dix mille spectateurs venus pour voir souffrir les martyrs... Telles étaient les visions au milieu desquelles vieillissait l'ancien zouave pontifical, et, tout en pressant sur le timbre de la porte du troisième étage, Julien se disait :

— « Je suis un fou de venir proposer à un pareil homme ce que je viens lui proposer. Pourtant il ne s'agit pas d'être témoin dans un duel ordinaire, mais d'arrêter net une aventure qui peut coûter la vie à deux hommes d'abord, l'honneur à Mme Sténo ensuite, le repos enfin à trois innocentes, à Mme Gorka, à Mme Maitland et à ma petite amie Alba... Il n'y a que lui qui ait assez d'autorité pour tout arranger. C'est une charité comme une autre... Pourvu qu'il soit à la maison seulement, » conclutil en entendant le bruit du pas du domestique qui reconnut le visiteur et qui devança toute question :

— « M. le marquis est sorti ce matin avant huit heures. Il ne rentrera que pour dîner... »

— « Et vous ne savez pas où il est allé?... »

— « Mais entendre la messe dans une catacombe et assister à une procession, » répondit le valet de chambre, qui prit la carte de Dorsenne en ajoutant : « Les trappistes de Saiiit-Calixte savent certainement où est M. le marquis. Il a déjeuné chez eux... »

— « Essayons cependant, » se dit le jeune homme, passablement découragé. Sa voiture commença de rouler dans la direction de la porte Saint- Sébastien, près de laquelle se trouvent la catacombe et la pauvre ferme attenante, — dernier morceau du domaine papal gardé par de pauvres moines. « Montfanon aura communié ce matin, » pensait-il, « et au seul mot de duel il ne voudra plus rien entendre. Il faut cependant que cette affaire s'arrange. Il le faut... Que ne donnerais-je pas pour savoir la vérité sur la scène Gorka et Florent? Par quel étrange et diabolique ricochet le Palatin est-il venu se heurter à ce dernier quand il en avait au beau-frère?... Va-t-il être furieux que je sois le témoin de son adversaire !... Bah ! Après notre conversation de l'autre jour, nous sommes brouillés... Bon, me voici déjà à cette petite église du Domine, quo vadis (1)?... Et moi, je pourrais me dire aussi : Juliane, quo vadis?... Mais faire une action un peu meilleure que la plupart des miennes, » se répondit-il. Cette âme légère et qui vibrait au moindre contact venait d'être touchée, comme il lui arrivait toujours, par le souvenir d'une des innom-

(1) Seigneur, où allez-vous?

brables légendes pieuses que dix-neuf siècles de catholicisme ont suspendues, couronnes d'impérissables roses, à tous les coins de Rome et de sa campagne. Il s'était rappelé cette touchante histoire de saint Pierre fuyant la persécution et rencontrant Notre-Seigneur : « Seigneur, où allezvous? » demanda l'apôtre. « Me faire crucifier une seconde fois, » lui répondit le Sauveur, et Pierre, honteux de sa faiblesse, revint au martyre. Montfanon lui-même avait raconté cet épisode sublime au romancier, qui se perdit de nouveau en réflexions sur le caractère du marquis et sur le meilleur moyen de l'aborder. Il oubliait de regarder la vaste solitude de la banlieue romaine déjà développée devant lui, et il faillit, tant sa rêverie était profonde, dépasser sans même s'en apercevoir le but de son expédition. D'ailleurs, un nouveau contretemps l'attendait à cette première étape de son voyage d'exploration. Le moine qui vint à son coup de cloche ouvrir la porte de l'enclos attenant à Saint-Calixte lui apprit que celui qu'il cherchait était parti une demi-heure auparavant :

— « Vous le trouverez à la basilique de Saint- Nérée et de Saint-Achillée, » ajouta le trappiste ; « c'est la fête de ces deux saints, et à cinq heures il y a une procession dans leur catacombe... C'est à un quart d'heure d'ici, près de la tour Marancia, sur la via Ardeatina... »

— « Vais- je le manquer une troisième fois? » songea Dorsenne. Descendu enfin de voiture, il gagnait à pied, à travers le gazon déjà brûlé, l'ou-

verture par où l'on accède à cette nécropole souterraine dédiée aux deux saints, qui furent les eunuques de Domitilla, la propre nièce de l'empereur Vespasien. Quelques ruines et une pauvre maison marquent seules la place où se dressait l'opulente villa de cette pieuse princesse. La grille était ouverte, et, personne ne se rencontrant pour lui donner une indication, le jeune homme fit quelques pas dans le souterrain. Il s'aperçut que la longue galerie était éclairée. Il s'y engagea, en se disant que la ligne des bougies, allumées ainsi de dix pas en dix pas, marquait assurément le chemin que suivrait la procession et qui conduisait à la basilique centrale. Quoique son anxiété sur l'issue de sa démarche fût extrême, il ne put s'empêcher d'être saisi par la majesté du spectacle que présentait la catacombe illuminée. Les niches inégales réservées à des morts endormis dans la paix du Seigneur depuis tant de siècles trouaient les parois des galeries et leur donnaient un aspect solennel et tragique. Des inscriptions s'y voyaient, tracées sur la pierre. Toutes parlaient de la grande espérance dont s'étaient nourris ces premiers chrétiens, la même dont se nourrissent les croyants de nos jours. Julien savait assez de symbolique pour comprendre la signification des images derrière lesquelles ces persécutés de la primitive Église cachaient leur foi. Elles sont si touchantes et si simples ! C'est l'ancre qui représente le salut dans la tempête, la douce colombe et la douce brebis, figures de l'âme qui s'envole et de celle qui cherche

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son pasteur, le phénix dont les ailes annoncent la résurrection, le pain et la vigne, le rameau d'olivier, la palme, et le poisson, lT/ôùç naïvement formé d'après les premières lettres des titres de Notre- Seigneur : « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur (1). » Ce qui achevait d'emplir d'un charme presque fantastique ce silencieux cimetière de martyrs, c'était le vague arôme d'encens que Dorsenne respirait depuis son entrée. La grand'messe célébrée le matin avait laissé pour toute la journée ce parfum sacré comme épars autour de ces ossements, engagés autrefois dans des corps vivants qui s'étaient agenouillés parmi le même saint arôme. Le contraste était si fort entre cet endroit où tout parlait des choses éternelles et le drame de passion mondaine et coupable dont sa démarche était un épisode, que l'écrivain en fut lui-même tout remué. Il se fit à l'instant l'effet d'un profanateur, quoiqu'il obéît au plus généreux mobile et au plus humain. Aussi éprouva-t-il une sensation de soulagement, lorsque à un détour d'une galerie prise après beaucoup d'autres, il se trouva face à face avec un prêtre qui tenait à la main une corbeille pleine de pétales destinés sans doute à la procession. Il lui demanda le chemin de la basilique en italien, et, comme l'autre lui avait répondu dans le meilleur français :

— « Vous connaissez peut-être M. le marquis de Montfanon, mon père? » interrogea-t-il.

— « Je suis un des chapelains de Saint-Louis, » dit le piètre en souriant, et il ajouta : « Vous le trouverez dans la basilique même. »

— « Allons, le moment est venu, » songea Dorsenne. « Soyons subtil... Après tout, c'est une charité que je vais le supplier d'accomplir... M'y voici... Je reconnais l'escalier et la grande ouverture audessus... »

Un coin de ciel apparaissait en effet, par où tombait une pleine lumière d'en haut, qui permit bien vite à l'écrivain de distinguer celui qu'il cherchait parmi les quelques personnes réunies dans cette chapelle en ruine, la plus vénérable par son antiquité de toutes celles qui entourent ainsi Rome d'une ceinture cachée de sanctuaires. Montfanon, trop reconnaissable, hélas ! à la manche vide de sa redingote noire repliée contre le moignon mutilé de son bras, se tenait assis sur une chaise, pas très loin de l'autel où brûlaient de grands cierges à la flamme mouvante. Des prêtres et des moines disposaient des paniers remplis de pétales, pareils à celui du chapelain que Dorsenne avait rencontré tout à l'heure. Un groupe de trois curieux commentait à mi-voix des peintures, à peine visibles sur le stuc décoloré de la voûte. Montfanon, lui, était absorbé tout entier dans le livre que tenait son unique main. Les grands traits de son visage, ennoblis et comme transfigurés par l'ardeur de la dévotion, lui donnaient une expression admirable de vieux soldat chrétien. — Bonus miles Christi, a-t-on écrit sur le tombeau du chef derrière lequel il s'était

fait blesser à Patay. — On eût dit un gardien laïque du tombeau des martyrs, capable de confesser sa foi comme eux, jusqu'au sang. Et quand Julien se décida à l'aborder en le touchant doucement à l'épaule, il vit que, dans ces yeux clairs bleus de gentilhomme, d'ordinaire si gais et quelquefois si colères, brillait l'humidité de larmes à demi répandues. Sa voix aussi, cette voix volontiers mordante, était comme adoucie par l'émotion des pensées que la lecture, le lieu, l'heure, l'emploi de sa journée avaient éveillées en lui.

— « Ah ! vous voilà, » dit-il à son jeune ami, sans étonnement. « Vous êtes venu pour la procession. C'est bien. Vous entendrez chanter les belles strophes : Hi sunt quos fatuè mundus abhorruit. » Il prononçait ou pour u, à l'italienne, car son éducation liturgique s'était faite tout entière à Rome. « La saison est bonne pour ces cérémonies. Les touristes sont partis. Il n'y aura que des gens qui prient ou qui sentent, comme vous. Et sentir, c'est la moitié de prier. L'autre moitié, c'est croire... Vous finirez avec nous, je vous l'ai toujours prédit. Il n'y a de paix que là... »

— « Je voudrais bien n'être venu que pour cette procession, » répondit Dorsenne, « mais ma visite a un autre motif, cher ami..., » dit-il d'un ton plus bas encore. « Je vous cherche depuis plus d'une heure pour que vous m'aidiez à rendre un immense service à plusieurs personnes, empêcher peut-être un très grand malheur... »

— « Un très grand malheur?... » répéta Mont-

fanon. « Et que je peux vous aider à empêcher?... »

— « Oui, » reprit Dorsenne ; « mais ce n'est pas ici le lieu de vous expliquer le détail de cette longue et terrible aventure... A quelle heure est la cérémonie? Je vous attendrai, voilà tout, et je vous parlerai en vous ramenant. J'ai un fiacre... »

— « C'est qu'elle ne commence qu'à cinq heures, cinq heures et demie, » dit Montfanon en regardant sa montre, « et il en est quatre un quart... Sortons de la catacombe, si vous voulez bien, et vous me raconterez votre histoire là-haut, en faisant les cent pas... Un très grand malheur?... Eh bien ! » ajouta-t-il en serrant la main du jeune homme, dont il aimait la personne autant qu'il en détestait les idées, depuis des années qu'ils s'étaient rencontrés chez leur commun ami, le regretté comte de Gobineau, l'apôtre de la théorie des races, « rassurez-vous, mon cher enfant, on l'empêchera... »

Il y avait dans la manière dont il prononça ces mots la belle tranquillité d'une conscience qui ne connaît pas l'inquiétude, celle d'un croyant qui se sait assuré de faire toujours tout ce qu'il peut de tout ce qu'il doit. Il n'aurait pas été Montfanon, c'est-à-dire une espèce de visionnaire et qui adorait discuter avec Dorsenne parce qu'il s'en savait malgré tout compris, s'il n'eût pas continué, tandis qu'ils remontaient vers le jour, le long des galeries illuminées : « C'est égal, vous, monsieur l'apologiste du monde moderne, je suis assez content de vous tenir ici et de vous demander, là, franchet. i. 15

ment : Ne vous sentez-vous pas plus contemporain de tous les morts qui dorment dans ces murs que d'un électeur radical ou d'un député franc-maçon?... N'avez-vous pas l'impression que si ces martyrs n'étaient pas venus prier sous ces voûtes il y a dix-huit cents ans, le meilleur de votre âme n'existerait point?... Où trouveriezvous une poésie plus attendrissante que celle de ces symboles et des épitaphes? Cet admirable de Rossi m'en a montré une à Saint-Calixte l'année dernière. Les larmes m'en viennent quand j'y songe : Pete pro Phœbe et pro virginio ejus... Prie pour Phœbe et pour... Mais comment traduire ce mot, ce virginius, l'époux qui n'a connu qu'une seule femme, l'homme vierge qui a possédé son épouse vierge?... Votre jeunesse passera, Dorsenne. Vous sentirez un jour ce que je sens, le bonheur manqué à cause des anciennes souillures, et vous comprendrez qu'il n'était que là, dans le mariage chrétien, dont toute la sublimité tient dans cette prière : Pro virginio ejus... Vous serez comme moi alors, et vous trouverez encore dans ce livre, » et il montra YEucologe qu'il tenait dans sa main, « de quoi offrir à Dieu vos remords et vos regrets... Connaissez-vous l'hymne au Saint Sacrement, Adoro te, devotè?... Non... Et vous êtes pourtant digne de sentir ce qu'il y a dans ces strophes. Écoutez celle-ci. Rien que l'expression ravira l'artiste en vous... Il s'agit de rendre cette idée : que sur la croix on ne voyait que l'homme et non le Dieu, que dans l'hostie on ne voit même plus

l'homme et que cependant on croit à la présence

réelle :

In cruce latebat sola Deitas; Al hic latet simul et humanitas.

Ambo tamen credens atque confitens...

Et maintenant ce dernier vers :

Peto quod pelivit latro pœnitens (1) /

Quel cri ! Ah ! que c'est beau ! Que c'est beau ! Quelle parole à dire en mourant ! » Et il reprit : « Peto quod petivit latro pœnitens... Et que demandat-il, ce pauvre voleur, ce Dixmas dont l'Église a fait un saint pour ce seul appel : « Souvenez-vous de moi, Seigneur, dans votre royaume !... » Mais nous sommes arrivés... Baissez-vous pour ne pas trop gâter votre chapeau... Allons, maintenant, que voulez-vous de moi?... Vous connaissez la devise des Montfanon : Excelsior et firmior. — Toujours plus haut et plus fermement... On n'a jamais trop de bonnes actions à faire..'. Si c'est possible, présent, comme nous disions à l'appel... »

Ce singulier mélange de ferveur et de bonne humeur, d'éloquence exaltée et de fanatisme politique ou religieux, c'était Montfanon tout entier. La bonne humeur disparut vite de sa physionomie à la fois si altière et si simple, à mesure que se déroula le récit, d'ailleurs très habilement composé, de Dorsenne. L'écrivain ne commit pas la faute de

(1) Je demande ce qu'a demandé le larron repentant.

formuler aussitôt sa proposition. Il avait trop compris qu'il n'y aurait pas à la discuter avec l'ancien zouave pontifical. Ou bien ce dernier la jugerait monstrueuse et absurde, ou bien il y verrait un devoir de charité à accomplir, et alors, quelque ennui que la chose lui causât, il accepterait, comme il faisait l'aumône. C'était cette corde de générosité que Julien, devenu diplomate pour la première fois de sa vie, essaya de toucher par sa confidence. S'autorisant de leur conversation de l'avant-veille, il raconta ce qu'il pouvait raconter de la visite de Gorka, — en se taisant sur cette parole d'honneur faussement donnée qui lui pesait toujours d'un poids mortel. Il dit comment il avait calmé ce furieux, comment il l'avait reconduit à la gare, puis la rencontre des deux rivaux vingt-quatre heures après. Il insista sur l'attitude d'Alba dans cette soirée et sur l'infamie des lettres anonymes écrites, par une scélératesse inouïe, à la fille et à l'ancien amant de 'Mme Sténo. Et après avoir rapporté la mystérieuse querelle soudain survenue entre Gorka et Chapron :

— « J'ai donc accepté d'être son témoin, » conclut-il, « parce que je crois qu'il est de mon devoir absolu de tout essayer pour que ce duel n'ait pas lieu... Pensez-y donc. S'il a lieu, et que l'un des deux soit tué ou blessé, comment cacher la chose dans cette ville de bavardages qu'est Rome? Et quels commentaires !... Trop évidemment ces deux hommes ne se sont querellés qu'à cause de l'histoire de Mme Sténo avec Mailland. Par quel bizarre

détour? Cela, je n'en sais rien. Mais il n'y aura pas un doute dans l'opinion. Et voyez-vous d'ici les nouvelles lettres anonymes écrites à Alba, à Mme Gorka, à Mme Maitland?... Eux, je m'en moque... Deux sur trois méritent que tout leur arrive. Mais ces innocentes créatures, n'est-ce pas affreux?... »

— « Affreux, en effet, » répondit Montfanon. « C'est cela qui rend ces aventures d'adultère si hideuses. Il y a trop de gens qu'elles atteignent en dehors et à côté des coupables... Vous le voyez, vous qui trouviez cette société si plaisante avanthier, si raffinée, si intéressante?... Mais il ne sert à rien de récriminer. Je comprends. Vous êtes venu me demander de vous conseiller sur votre rôle de témoin. Mes folies de jeunesse auront eu ceci de bon que je pourrai vous diriger... La correction dans le moindre détail et pas de nerfs, tout est là quand on veut arranger une affaire... Ah ! vous aurez du mal. Gorka. est un fou en ce moment. Je connais les Polonais. Ils ont de terribles défauts, mais ils sont braves. Dieu ! qu'ils sont braves ! Et ce petit Chapron, je le connais aussi, c'est une de ces natures de doux entêtés qui se font trouer la poitrine sans dire « ouf » plutôt que de reculer. Et un amour-propre !... Il a du bon sang de soldat dans les veines, cet enfant-là, malgré le métissage. Et avec le métissage, voyez quel héros c'a été que le premier des trois Dumas, le général mulâtre?... Oui. Vous avez là une rude corvée, mon bon Dorsenne... Il vous faudrait un autre témoin, pour vous

assister, qui eût les mêmes intentions que vous, et, pardonnez-moi, plus d'expérience peut-être?... »

— « Eh bien, marquis, » reprit Julien dont la voix tremblait d'anxiété, « il n'y a qu'une personne à Rome qui soit assez respectée, assez vénérée de tous, y compris Gorka, pour que son intervention dans cette dangereuse affaire soit décisive, qu'une personne qui puisse dicter à Chapron des excuses ou en obtenir de l'autre... Enfin il n'y a qu'une personne qui ait l'autorité d'un héros devant qui l'on se tait lorsqu'il parle d'honneur, et cette personne, c'est vous... »

— « Moi, » s'écria Montfanon, « moi, vous voudriez que je sois... ? »

— « Un des témoins de Chapron, » interrompit Dorsenne. « Oui... C'est vrai. Je viens de sa part et pour cela... Ne me dites pas ce que je sais, que votre situation ne comporte pas de pareilles démarches. C'est parce qu'elle est ce qu'elle est, cette situation, que j'ai eu l'idée d'accourir à vous. Ne me dites pas non plus que vos principes religieux sont contraires au duel. C'est pour qu'il n'y ait pas de duel justement que je vous conjure d'accepter... Il ne faut pas que cette affaire ait lieu. Je vous le jure, il y va de la paix de trop de personnes innocentes... »

Et il continua, déployant au service du décisif appel qu'il tentait en ce moment toute la souplesse d'intelligence et aussi tout le talent de parole dont il était capable. Il pouvait suivre sur le visage de l'ancien bretteur, devenu le plus passionné des

catholiques pratiquants et le plus maniaque des vieux garçons, vingt impressions diverses et contradictoires. Enfin Montfanon posa sa main avec une véritable solennité sur le bras de son interlocuteur qu'il étreignit fortement, et lui dit :

— « Écoutez, Dorsenne, ne m'en racontez pas davantage... Je consens à ce que vous me demandez, mais à deux conditions, entendons-nous bien. La première, c'est que M. Chapron s'en référera d'une manière absolue à ma décision, quelle qu'elle soit. La seconde, c'est que vous vous retirerez avec moi, si ces messieurs se mettent à vouloir faire les petits jeunes gens... J'accepte de vous aider à remplir une mission de charité et pas autre chose, je vous le répète, pas autre chose... Avant d'amener chez moi M. Chapron, vous lui rapporterez mes paroles, textuellement... »

— « Textuellement, » répondit l'écrivain, qui ajouta : « Il attend chez lui le résultat de ma démarche... »

— « Alors, » dit le marquis, « je rentre à Rome avec vous tout de suite... Il a déjà dû recevoir les témoins de Gorka, et si l'on veut arranger vraiment une affaire, la règle est de ne pas traîner, quand ce ne serait que pour couper court aux potinages probables et aux crises d'amour-propre qui en résultent... Je n'aurai pas ma procession, mais empêcher le mal, c'est faire le bien, et c'est encore une manière de prier Dieu... »

— « Laissez-moi vous serrer la main, mon grand ami, » dit Dorsenne ; « jamais je n'ai mieux com-

pris ce que c'est qu'un vrai brave homme... » Quand l'écrivain descendit, trois quarts d'heure plus tard, à la maison de la rue Leopardi après avoir reconduit Montfanon, il se sentait soutenu par un tel appui moral qu'il en était presque joyeux. Il trouva Florent dans son espèce de salonfumoir, en train de ranger des papiers avec le flegme méthodique qu'annonçaient ses yeux noirs toujours si lents dans son teint vaguement bruni.

— « Il accepte, » fut le premier mot que les jeunes gens prononcèrent presque à la fois, et Dorsenne répéta les paroles qu'il avait promis de répéter.

— « Je m'en rapporte absolument à vous deux, » répondit l'autre. « Je n'ai aucunement soif du sang de M. le comte Gorka... Encore faut-il que ce monsieur ne puisse pas accuser de lâcheté le petit-fils du colonel Chapron... Je compte pour cela sur le parent du général Dorsenne et sur l'ancien soldat de Charette... »

— « Cela va de soi, » dit Julien à qui Florent tendait une lettre et qui demanda : « Qu'est ceci? »

— « Ceci, » reprit Florent, « c'est un billet qu'a écrit à votre adresse, sur cette table même, il y a une demi-heure, le baron Hafner... Car il faut que je vous tienne au courant. Il y a du nouveau. J'ai reçu les témoins de mon adversaire. Le baron est un des deux, l'autre est Ardea... »

— « Le baron Hafner !... » s'écria Dorsenne. « Quel singulier choix !... » Il s'arrêta et ils échangèrent un regard, Florent et lui. Tous les deux

venaient de se comprendre sans se parler. Boleslas n'avait pas trouvé de moyen plus sûr pour faire savoir à Mme Sténo quel procédé il entendait employer dans sa vengeance, — ou dans ses vengeances. D'autre part, le dévouement connu du baron à la comtesse donnait une chance de plus à une solution pacifique, en même temps que le fanatisme de Montfanon faisait de la confrontation avec le père de Fanny un épisode de comédie jeté soudain à travers le drame violent des jalousies de Gorka. Aussi Julien reprit-il en souriant : « Vous allez voir la tête de Montfanon, lorsque nous lui annoncerons ces deux témoins-là. C'est un homme du quinzième siècle, vous savez, un Montluc, un duc d'Albe, un Philippe IL Je ne sais pas lesquels il déteste le plus des francs-maçons, des libres-penseurs, des protestants, des juifs et des Allemands. Et comme cet obscur et tortueux Hafner est un peu tout cela, il lui a voué une de ces haines !... Sans compter qu'il le soupçonne par moments d'être un agent secret au service de la triple alliance... Mais voyons la lettre... » Il l'ouvrit, et la parcourant d'un coup d'œil : « Ça sert tout de même à quelque chose, la finesse, et ça équivaut presque à la bonté... Il a senti, lui aussi, qu'il fallait en finir tout de suite avec votre affaire, ce baron, ne fût-ce que pour éviter les mauvais propos. Il nous donne rendez-vous chez lui entre six heures et sept heures, à moi et à votre autre témoin... Allons, le temps presse. Il vous faut venir avec moi chez le marquis, pour lui faire

officiellement votre demande. Commencez par là. Ayez sa promesse avant de prononcer le nom du citoyen Hafner. Je le connais. Il ne reviendra pas sur sa parole. Mais, c'est tout juste... »

Les deux amis trouvèrent Montfanon qui les attendait dans son bureau, vaste pièce garnie de livres et dont la vue dominait ce panorama du Forum, plus majestueux encore par cette fin d'un pur après-midi, où l'ombre des colonnes et des arcs commençait de s'allonger sur le pavé presque blanc. Cette grande cellule carrelée et passée au rouge n'avait d'autre confort qu'un tapis sous le large bureau encombré de papiers, — sans doute les fragments du fameux ouvrage sur les rapports de la noblesse française et de l'Église. — Un crucifix droit était posé sur ce bureau. Au mur, deux portraits gravés, celui de Mgr Pie, le célèbre évêque de Poitiers, et celui du général de Sonis, en pied, avec sa jambe de bois, se faisaient pendants aux deux côtés d'une assez belle toile, dans la manière forte, représentant un saint François, le patron du maître du logis. Telle était la seule décoration artistique de ce modeste réduit. Le gentilhomme disait souvent : « Je me suis affranchi de la tyrannie de l'objet... » Mais avec ce fond merveilleux de ruines grandioses et ce lambeau de ciel, cet endroit si simple était un asile incomparable où finir dans la méditation et dans le renoncement une vie jadis remuée par les tempêtes des sens et du monde. L'ermite de cette thébaïde se leva pour saluer ses deux visiteurs, et, désignant à Chapron un volume ouvert sur sa table :

— « Je m'occupais de vous, » lui dit-il ; « c'est le livre de Châteauvillars sur le duel. Il y a là un code qui n'est pas très complet. Je vous le recommande pourtant, si jamais vous devez remplir une mission comme la nôtre. » Il montra Dorsenne et se montra lui-même, d'un geste qui constituait la plus amicale des acceptations. « Il paraît que vous avez failli avoir la main un peu vive... Hé ! hé ! Ne vous en défendez point. Tel que vous me voyez, à vingt et un ans, j'ai jeté une assiette à la figure d'un monsieur qui daubait Mgr le comte de Chambord devant une galerie de jacobins en liesse, dans une table d'hôte de province. Tenez, » continuat-il en relevant sa moustache blanchissante et découvrant une balafre, « voilà le souvenir. Ce lascarlà était un ancien officier de dragons qui proposa le sabre. J'acceptai et j'ai failli y rester, mais il a perdu deux doigts... Voilà qui ne vous arrivera pas, cette fois du moins... Dorsenne vous a posé nos conditions?... »

— « Et je lui ai répondu que j'étais sûr de ne pouvoir confier mon honneur en de meilleures mains,... » répondit Florent.

— « Touchez là, » reprit Montfanon, avec un geste de contentement. « Pas de phrases. C'est bien... D'ailleurs, je vous ai jugé, monsieur, dès le premier jour où vous m'avez parlé à Saint- Louis. Vous honorez vos morts. Pour moi qui crois que l'homme ne vaut que par le passé, cela me suffit. Voilà pourquoi je serai heureux, très heureux de vous être utile. Maintenant refaites-moi,

bien clairement, bien posément, le récit que vous avez fait à Dorsenne... »

Quand Florent eut raconté en quelques mots ce dont il était convenu avec Gorka, c'est-à-dire leur discussion et sa vivacité, en omettant avec soin les détails où le nom de son beau-frère se serait trouvé mêlé :

— « Diantre, » dit familièrement Montfanon, « l'affaire se présente mal, très mal... Voyons, un témoin est un confesseur... Vous avez eu une discussion dans la rue avec M. Gorka, mais sur quoi?... Vous ne pouvez pas répondre? Que vous a-t-il dit, pour que vous vous soyez emporté au point de vouloir le frapper? C'est la première clef de la position, cela... »

— « Je ne peux pas répondre, » dit Florent.

— « Alors, » reprit le marquis après un silence, « il ne reste d'établi nettement qu'un geste de votre part, comment dirai-je? irréfléchi et en définitive inachevé. C'est la seconde clef de la position, ceci... Vous n'avez pas de raison particulière d'en vouloir à M. Gorka? »

— « Aucune. »

— « Et lui de vous en vouloir, à vous? »

— « Aucune. »

— « L'affaire se présente mieux, » dit Montfanon, qui se tut de nouveau pour reprendre, de la voix d'un homme qui se parle à lui-même : « M. le comte Gorka se considère comme offensé?... Offensé? Mais y a-t-il offense? C'est là-dessus que nous devrons discuter... La voie de fait ou la me-

COSAIOPOLIS

nace de voie de fait ne donneraient lieu à aucun arrangement... Mais un geste esquissé, réprimé aussitôt, puisque l'on n'est pas allé jusqu'au bout... Ne m'interrompez pas, » insista-t-il. « J'essaye de déblayer et d'y voir clair... Nous devons arriver à une solution... Il nous faudra exprimer des regrets, en laissant le champ ouvert à une autre réparation, si Gorka l'exige... Et il ne l'exigera pas. Tout le problème repose sur le choix de ses témoins, à lui, maintenant... Qui va-t-il prendre?... »

— « J'ai déjà reçu leur visite, » dit Florent, « il y a une demi-heure. L'un est le prince d'Ardea... »

— « C'est un gentilhomme, » répondit Montfanon, « on pourra s'entendre. Je ne suis même pas fâché de le voir pour lui dire mon sentiment sur cette vente publique de son palais à laquelle il n'aurait jamais dû se laisser acculer... Et l'autre?... »

— « L'autre? » interrompit Dorsenne. « Préparezvous à un coup... Je vous jure que je ne savais pas son nom quand je suis allé vous chercher aux catacombes. C'est... Enfin... C'est le baron Hafner... »

— « Le baron Hafner! » s'écria Montfanon, « Boleslas Gorka, le descendart des Gorka, de ce grand Luc Gorka qui fut palatin de Posen et évêque de Cujavie, a pris pour témoin M. Justus Hafner, ce voleur, ce forban, qui a eu cet abominable procès !... Non, Dorsenne, ne me dites pas cela, ce n'est pas possible... » Puis, avec un air de combattant : « Nous le récuserons, voilà tout, pour manque d'honorabilité. Je m'en charge, moi, et de

238 cosmopûlis

dire son fait à votre Boleslas. Nous passerons là un joyeux quart d'heure, je vous en réponds... »

— « Vous ne ferez pas cela, » dit vivement Dorsenne. « D'abord, en matière d'honorabilité officielle, il n'y a que la loi, n'est-ce pas? Hafner a été acquitté et ses adversaires condamnés aux dépens. C'est vous-même qui me le répétiez l'autre jour... Et puis, vous oubliez la conversation que nous venons d'avoir... »

— « Pardon, » interrompit à son tour Florent. « M. de Montfanon, en acceptant de m'assister, m'a fait un grand honneur que je n'oublierai jamais... S'il devait en résulter pour lui la plus légère contrariété, j'en serais désolé, et je suis tout prêt à lui rendre sa parole... »

— « Non, » dit le marquis, après un nouveau silence, « je ne la reprends pas... » Il était si généreux quand il ne s'agissait pas de ses deux ou trois manies que la moindre délicatesse éveillait un écho en lui. Il tendit de nouveau la main à Chapron, et il continua, mais avec un accent dont l'âpreté trahissait une irritation contenue : « Cela ne nous regarde pas, après tout, si M. Gorka a jugé bon de se faire représenter dans un débat d'honneur par quelqu'un qu'il ne devrait seulement pas saluer... Vous allez donc donner nos deux noms à ces deux messieurs, et, Dorsenne et moi, nous les attendrons, comme c'est la règle. C'est à eux de venir, puisqu'ils sont les mandataires de l'offensé... »

— « Ils ont déjà arrangé un rendez-vous pour ce soir, » répondit Chapron.

— « Comment? Arrangé? Et avec qui? Et pour qui? » s'écria Montfanon, en proie à un nouvel accès de colère. « Avec vous? Pour nous? Ah ! que je n'aime pas cela, ces bonhomies et ces à peu près, quand il s'agit de choses graves ! Le code est absolu là-dessus... Une fois leur appel porté, auquel vous aviez, vous, monsieur Chapron, à répondre par oui ou par non, ces messieurs devaient se retirer, et tout de suite... Ce n'est pas votre faute, c'est celle d'Ardea qui a laissé ce tripoteur de faux dividendes faire sa besogne d'intrigant et de coulissier... Mais nous allons tout rectifier, nous autres, à la bonne manière, qui est la française... Et quel est-il, ce rendez-vous?... »

— « Je vais vous lire le billet que le baron a laissé pour moi à Florent, » dit Dorsenne, qui lut en effet la lettre fort courtoise que Hafner lui avait écrite, en s'excusant de choisir sa propre maison comme lieu de rendez-vous pour les quatre témoins. « On ne peut pourtant pas laisser sans réponse un mot aussi poli?... »

— « Il y a trop de cher maître et de compliments, » dit avec brusquerie Montfanon. « Asseyezvous là, » insista-t-il en cédant son fauteuil à Florent, «et annoncez-leur notre nom à tous deux et notre adresse, en ajoutant que nous nous tenons à leur disposition, sans mentionner cette première incorrection de leur part. Mais qu'ils n'y reviennent pas !... Et vous, Dorsenne, puisque vous avez peur de froisser ce monsieur, je ne vous empêche pas d'aller chez lui, — personnellement, entendez-

vous? — le prévenir que M. Chapron, ici présent a choisi comme premier témoin un mauvais coucheur, un ancien duelliste, tout ce que vous voudrez, mais qui veut des formes strictes, et, d'abord, une démarche en règle faite auprès de nous deux en leur nom à tous deux, à cette fin de fixer un rendez-vous officiellement... »

— « Qu'est-ce que je vous avait dit? » fit Dorsenne lorsqu'il se retrouva dans l'escalier de Montfanon avec Florent ; « c'est un autre homme depuis que vous lui avez nommé le baron... La discussion entre eux va être à payer sa place... Pourvu qu'il n'embrouille pas tout avec sa folie. Ma parole d'honneur, si j'avais pu deviner qui Gorka s'en irait choisir, jamais je ne vous aurais indiqué le vieux ligueur, comme je l'appelle... »

— « Et moi, quand M. de Montfanon devrait me faire battre à cinq pas, au visé, » répondit Chapron en riant, « je vous remercierais de m'avoir remis en rapport avec lui. C'est un homme tout d'une pièce, comme mon pauvre père, comm(7 Maitland. J'adore ces gens-là... »

— « Il n'y a donc pas moyen d'avoir à la fois du cœur et de la tête? » se dit Julien en gagnant le palais Savorelli où habitait Hafner. Il songeait aux colères du marquis d'une part, et de l'autre aux illusions sur cet égoïste de Maitland que venaient de révéler une fois de plus les derniers mots de Florent. Il avait retrouvé toutes ses appréhensions de l'après-midi et plus fortes encore, tant il Bavait Montfanon irritable sur certains points, et

un de ces points allait être blessé au vif par les rapports forcés avec les témoins de Gorka. « Je ne compte plus que sur Hafner lui-même, » songeat-il. « Si ce dangereux finaud a accepté cette mission absolument contraire à ses goûts, à sa position, à ses habitudes, presque à son âge, ce doit être de connivence avec son futur gendre et pour tout concilier. Sans compter que le mariage est peut-être conclu à l'heure présente?... J'espère que non. Le marquis en serait si furieux qu'il exigerait le duel au mouchoir!... »

Le jeune homme ne croyait pas toucher si juste. Le hasard, qui se complaît parfois à accumuler événement sur événement, avait voulu qu'Ardea, au moment même où il délibérait avec Gorka sur le choix d'un second témoin, et très ennuyé lui-même de la corvée à laquelle il avait cependant consenti, reçut un billet de Mme Sténo qui contenait simplement ces mots : « Votre demande est faite, et c'est oui. Que je sois la première à vous embrasser, Simpaticone... » Une idée de génie lui était venue : faire arranger par son futur beau-père cette querelle qu'il jugeait à la fois absurde, inutile et dangereuse. L'empressement que Gorka avait mis à accepter le nom de Hafner provenait, comme l'avaient aperçu aussitôt Dorsenne et Florent, du désir que sa perfide maîtresse fût informée de ses faits et gestes. Quant au baron, il avait consenti lui-même, — ô ironie des coïncidences ! — en prononçant à Peppino Ardea des phrases identiques à celles que Montfanon avait prononcées à Dorsenne : t. i. . 16

— « Nous allons rédiger d'avance un procèsverbal de conciliation, et, si l'affaire ne s'arrange pas, nous nous retirons... »

C'est dans ces termes que s'était conclu ce mémorable entretien, vraiment digne de la combinazione que représentait le mariage de la pauvre Fanny. Il y avait été question moins encore de ce mariage lui-même que du service à rendre aux amours deux fois adultères de la grande dame qui présidait à ce triste trafic. Est-il besoin d'ajouter que ni Ardea ni son futur beau-père n'avaient fait l'ombre de l'ombre d'une allusion aux dessous vrais de l'affaire? Peut-être, en tout autre moment, la profonde prudence innée au baron et son méticuleux souci de ne jamais se compromettre l'eussent ils détourné des tracas possibles que comportait cette intrusion dans l'aventure brutale d'un amant évincé et exaspéré. Mais sa joie à l'idée que sa fille allait être princesse romaine, — et de quel nom ! — lui avait réellement tourné la tête. D avait eu, pourtant, le bon sens de dire à l'étourdi Ardea :

— « Que Mme Sténo n'en sache rien, au moins jusqu'à nouvel ordre. .Elle ne manquerait pas d'avertir Mme Gorka, et Dieu sait ce dont celleci serait capable... »

En réalité, les deux compères se rendaient trop compte qu'il fallait, directement ou indirectement, se garder surtout d'avertir Maitland. Ils avaient employé la fin de leur après-midi à faire.leur visite à Florent, puis à envoyer télégrammes sur télé-

grammes pour annoncer des fiançailles dont la charmante Fanny paraissait d'autant plus heureuse que le cardinal Guérillot avait consenti, sur un simple mot d'elle, à présider à son baptême. Le baron, lui, devant ce contentement, ne se possédait plus de joie. Il aimait sa fille, l'étrange homme, un peu à la manière dont un éleveur aime un cheval favori qui lui fait gagner le Grand Prix. C'est une sincérité encore qu'une affection semblable. Aussi, quand Dorsenne arriva, porteur du billet de Chapron et du message de Montfanon, fut-il accueilli par une cordialité et une complaisance qui l'éclairèrent aussitôt sur le résultat de l'intrigue matrimoniale dont lui avait parlé Alba :

— « Tout ce que votre ami voudra, mon cher maître... N'est-ce pas, Peppino? » dit le baron en s'asseyant à sa table. « Voulez-vous dicter la lettre vous-même, Dorsenne? Non... Tenez, est-ce bien comme cela?... Vous comprendrez tout de suite dans quels sentiments nous avons accepté cette mission, quand vous saurez que Fanny est fiancée au prince d'Aidea ici présent... La nouvelle date de trois heures. Ainsi vous ë%#$ le premier à la savoir, n'est-ce pas, Peppino?... » Il ne s'était pas expédié dans la maison moins de deux cents dépêches !... « Revenez quand vous voudrez avec le marquis. Je vous demande seulement, vu la circonstance, que l'entrevue ait lieu ici, et, si c'était possible, entre six et sept, ou entre neuf et dix, pour ne pas gâter notre petit dîner de famille ! »

— « Mettons neuf heures, » dit Dorsenne. « M. de Montfanon est un peu formaliste. Il voudra vous avoir répondu par une lettre. »

— « Le prince d'Ardea épouse Mlle Hafner ! » Ce cri qu'arracha à Montfanon la nouvelle apportée par Julien fut si douloureux, que le jeune homme ne pensa pas à en rire. Il avait cru devoir prévenir son irascible ami, de peur que le baron ne fît quelque allusion au grand événement dans le cours de l'entretien et que l'autre n'éclatât. « Quand je vous disais que le catholicisme de cette jeune fille n'était qu'une comédie ! Quand je le disais à Mgr Quérillot ! Voilà ce qu'elle visait, depuis des années, avec cette perfection d'hypocrisie. C'était le palais Castagna. Et elle va y rentrer en maîtresse?... Elle va y apporter le déshonneur de cet or piraté sur lequel il y a du sang?... Qu'ils ne m'en parlent pas, surtout, prévenez-les, ou je ne réponds pas de moi... Témoin d'un Gorka, beau-père d'un Ardea, il triomphe, ce voleur, qui serait occupé à des chaussons de lisière s'il y avait des juges... Mais voyons. Tous les autres princes romains qui n'ont pas de tache sur leur blason, eux, les Orsini, les Colonna, les Odescalchi, les Borghèse, les Rospigliosi ne vont-ils pas empêcher cette monstruosité?... Heureusement la noblesse est comme l'amour : ceux qui achètent ces choses sacrées les avilissent en les payant, et ce qu'on leur livre n'est plus que de la boue... Princesse d'Ardea !... Cette créature !... Ah ! quelle honte !... Mais il faut penser

à notre engagement vis-à-vis de ce brave Chapron. Ce garçon me plaît, d'abord parce que très probablement il se bat pour quelqu'un d'autre et par un dévouement que je ne comprends pas bien. C'est un dévouement tout de même et c'est de la chevalerie !... Il aura voulu empêcher ce malheureux Gorka de provoquer un esclandre qui aurait donné l'éveil à sa sœur... Et puis, comme je le lui ai dit, il a le respect des morts... Voyons. Je n'ai plus ma tête, tant cette nouvelle m'a secoué... Princesse d'Ardea !... Enfin, écrivez que nous irons chez ce M. Hafner à neuf heures. Je ne veux pas de ces gens-là chez moi. Chez vous, ce ne serait pas correct, vous êtes trop jeune. Et j'aime encore mieux aller chez le beau-père que chez le gendre. Il fait son métier, ce scélérat, en achetant ce qu'il achète, avec ses millions volés. Mais l'autre?... Et son arrière-grand-oncle aurait été Sixte-Quint, Jules II, Pie V, Hildebrand, il aurait tout vendu de même !... Et il ne peut pas se faire illusion ! Il a entendu parler du procès de cet homme ! Il sait d'où lui viennent ces millions ! Il a bien fallu qu'ils causassent de leurs familles, de leur vie !... Et cela ne lui a pas donné une horreur profonde d'accepter l'or de cet aventurier. Il ne sait donc pas ce que c'est qu'un nom?... Notre nom ! Mais c'est nousmême, c'est notre honneur dans la bouche et dans la pensée des autres ! Que je suis heureux, Dorsenne, d'avoir cinquante-deux ans du mois dernier I Je m'en irai avant d'avoir vu ce que vous verrez : l'agonie de toutes les aristocraties et de

toutes les royautés. Si c'était seulement dans le sang qu'elles tombaient. Mais elles ne tombent pas. Hélas ! elles se fichent par terre, ce qui est la tristesse des tristesses... Qu'importe, d'ailleurs? La monarchie, la noblesse et l'Eglise sont éternelles. Les peuples qui les méconnaissent mourront, voilà tout... Allons, écrivez votre lettre que je signerai. Faites-la porter, et vous dînerez avec moi. Il s'agit d'aller dans ce repaire, munis d'une argumentation qui empêche ce duel, en conservant un beau rôle à notre client... Il lui faut un arrangement que j'accepterais pour moi-même... Il me plaît, je vous le répète. Il me repose des autres. »

Cette exaltation, qui commençait à effrayer Dorsenne, ne fit qu'augmenter pendant le dîner, d'autant plus qu'en discutant les conditions de cet arrangement qu'il comptait encore soutenir, les récurrences de sa terrible jeunesse affluaient dans la pensée et dans les discours de l'ancien duelliste. Était-ce bien le même personnage qui récitait les vers d'une hymne pieuse dans les catacombes, quelques heures auparavant? Il avait suffi que le féodal qui était en lui fût réveillé pour le transformer. Et puis, l'éclat de ses yeux et le pourpre de son visage le disaient assez, cette aventure de duel, où il avait cru de bonne foi s'engager par charité, le grisait pour son propre compte. C'était le vieil amateur, le friand de la lame, très peu maniable, qui remuait dans cet homme de croyance dont les passions avaient été brûlantes

et qui avait aimé toutes les émotions, y compris celle du danger et des épées nues, comme il aimait aujourd'hui ses idées, comme il avait aimé son drapeau, — d'une manière effrénée. Il ne s'agissait plus des trois pauvres femmes à qui épargner des soupçons, ni d'une bonne action à ne pas manquer. Il revoyait tous ses anciens amis et leur talent de bretteurs, les cartons de celui-ci, la manière que cet autre avait d'attaquer par des coups droits, le sang-froid d'un troisième, et le même refrain coupait sans cesse cette conversation de peu pacifiques anecdotes : « Mais pourquoi diable Gorka a-t-il été prendre ce Hafner comme témoin? C'est tellement dégradant que c'en est inconcevable... » jusqu'à ce qu'en montant dans la voiture qui devait les mener à leur entrevue, il entendît Dorsenne dire au cocher : « Palais Savorelli. »

— « C'est le dernier coup, » fit-il en levant son bras et crispant son poing. « Cet aventurier habite la maison du Prétendant, la maison des Stuarts... » Il répéta : « La maison des Stuarts !... » Et il tomba dans un silence que l'écrivain sentit plus gros d'orage encore que les déclamations de tout à l'heure. Il n'en sortit qu'une fois introduit dans le salon du courtier en bibelots devenu grand seigneur, — dans un des salons, plutôt, car l'appartement en comptait cinq. Là Montfanon commença de tout regarder autour de lui d'une mine si dégoûtée et si rogue que, malgré son angoisse, Dorsenne ne put s'empêcher de rire et de le taquiner en lui disant :

— « Vous ne prétendrez pas qu'il n'y a pas de belles choses, ici? Ces deux peintures de Moroni, par exemple?... »

— « Rien qui soit à sa place, » répondit Montfanon. « Oui, ce sont deux magnifiques portraits d'ancêtres, et ce monsieur n'a pas d'ancêtres !... Voilà des armes dans cette vitrine, et il n'a jamais touché une épée ! Et voilà une tapisserie qui représente le miracle de la multiplication des pains, ce qui est d'une audace !... Vous ne me croirez pas, Dorsenne, cela me fait physiquement mal d'être ici. Je songe à ce qu'il tient de travail humain, d'âme humaine aussi dans tous ces objets, et pour aboutir à ce capharnaum, payé comment? Possédé par qui? Fermez les yeux et pensez aux Schrceder et aux autres que vous ne connaissez pas. Voyez des galetas où il n'y a plus ni meubles, ni bois, ni pain. Et puis, ouvrez les yeux et regardez... »

— « Et vous, mon brave ami, » répliqua le romancier, « je vous en conjure, pensez à notre conversation des catacombes, pensez aux trois femmes au nom desquelles je vous ai supplié d'assister Florent !... »

— « Je vous remercie, » dit Montfanon qui passa sa main sur son front ; « je vous promets d'être calme... »

Il avait à peine prononcé ces mots, que la porte s'ouvrit, laissant voir une autre pièce, éclairée aussi, et qui devait, à en juger par le bruit des con-

versations contenir plusieurs personnes, — sans doute Mme Sténo et Alba, songea Julien, — et le baron entrait, accompagné de Peppino Ardea. Tout en faisant les présentations, l'écrivain demeura saisi du contraste qu'offraient entre eux ses trois compagnons. Hafner et Ardea en frac de soirée, la boutonnière fleurie, avaient la physionomie ouverte et heureuse de deux braves bourgeois qui n'ont rien sur la conscience. Le teint d'ordinaire si fané de l'homme d'affaires était animé, son œil si dur était attendri. Quant au prince, la même admirable inconscience d'enfant gâté éclairait son jovial visage, au lieu que le héros de Patay, chaussé de grosses bottes, son large torse serré dans une redingote un peu râpée, montrait une face si contractée qu'on l'eût cru bourrelé de remords. Un intendant infidèle, obligé de rendre ses comptes à des maîtres généreux et confiants, n'a pas la face plus sombre et plus rongée de souci. Il avait d'ailleurs mis son unique bras derrière son dos d'une façon si raide que ni l'un ni l'autre des nouveaux venus ne lui tendit la main. Cette apparition était sans doute peu en harmonie avec ce qu'attendaient le père et le fiancé de Fanny ; car il y eut, quand les quatre hommes se furent assis, un moment de silence que le baron rompit le premier. Il commença de sa voix posée, mesurée, une voix qui traite les mots comme la balance d'un usurier traite les pièces d'or, en les pesant à un milligramme près :

— « Messieurs, je crois correspondre à notre

sentiment commun en établissant tout d'abord un point qui doit dominer notre réunion... Nous sommes ici, c'est bien entendu, pour faire œuvre de conciliation entre deux hommes, deux gentlemen que nous connaissons, que nous estimons, je dirai mieux, que nous aimons également... » Il s'était tourné successivement, en prononçant ces paroles, vers chacun de ses trois interlocuteurs, qui s'étaient tous inclinés, à l'exception du marquis. Hafner prit un temps devant cette abstention. Il regarda le gentilhomme de son regard habitué à lire jusqu'au fond des consciences pour deviner ce qu'elles peuvent coûter. Il pensa que le premier témoin de Chapron était un faiseur d'embarras, et il continua : « Cela posé, je vous demanderai de vous lire le petit papier que voici. » Il avait sorti de sa poche une feuille pliée en quatre et assuré sur la pointe de son nez son fameux lorgnon d'or : « C'est très peu de chose, une de ces directives, comme disait M. de Moltke, qui servent à guider les opérations, un projet de procès-verbal, que nous modifierons après discussion... Enfin c'est un premier jalon, de quoi ne pas nous lancer dans le vide... »

— « Pardon, monsieur, » interrompit Montfanon qui avait froncé plus fortement ses sourcils broussailleux au rappel du célèbre feld-maréchal, et arrêtant d'un geste le lecteur qui, dans sa surprise, laissa son lorgnon tomber sur la table où il était accoudé : « Je regrette, » continua-t-il, « beaucoup d'être obligé de vous dire que nous ne sau-

rions absolument, M. Dorsenne et moi, » et il se tourna vers Dorsenne, qui esquissa un geste d'homme très contrarié, « que nous ne saurions, je le répète, admettre le point de vue auquel vous vous placez... Vous prétendez que nous sommes ici pour faire œuvre de conciliation?... C'est possible... Je vous accorde que c'est désirable... Mais je n'en sais rien, et, permettez-moi de vous le dire, vous n'en savez rien non plus. Je suis ici, nous sommes ici, M. Dorsenne et moi, » et il se retourna vers Julien qui refit son geste équivoque, « pour écouter les griefs que M. le comte Gorka vous a chargés de formuler aux, mandataires de M. Florent Chapron. Formulez-nous ces griefs, et nous les discuterons. Formulez-nous les réparations que vous prétendez au nom de votre client, et nous les discuterons. Les petits papiers viendront ensuite, s'ils viennent, et, encore un coup, ni vous, ni nous, ne savons ce que sera l'issue de cet entretien, ni ne devons le savoir avant d'avoir établi les faits... »

— « Il y a eu un malentendu, monsieur, » dit Ardea que ce discours de Montfanon avait un peu agacé. Il ne pouvait, pas plus que Hafner, comprendre le caractère très simple, mais très singulier, du marquis, et il ajouta : « J'ai été mêlé à plusieurs rencontres, — quatre fois comme témoin et une fois autrement, — et j'ai vu employer sans discussion le procédé que M. le baron Hafner vient de vous proposer, et qui n'est lui-même qu'un moyen plus expéditif peut-être pour arriver à ce

que vous appelez, fort correctement d'ailleurs, l'établissement des faits... »

— « J'ignorais le nombre de vos affaires, monsieur, » reprit Montfanon, plus nerveux encore depuis que le futur gendre de Hafner s'était mêlé à la discussion ; « mais puisqu'il vous a plu de nous l'apprendre, je me permettrai de vous dire aussi que je me suis battu sept fois et que j'ai été témoin à peu près quatorze... Il est vrai que c'était à une époque où le chef de votre maison était monsieur votre père, si j'ai bonne mémoire, le défunt prince Urbain que j'ai eu l'honneur de connaître auprès de Sa Sainteté quand je servais dans les zouaves. C'était une belle figure de gentilhomme romain, monsieur, et qui portait fièrement son nom... Ce que je vous en dis est pour vous prouver que j'ai quelque compétence en matière de duel... Eh bien ! nous avons toujours considéré que les témoins étaient créés et mis au monde pour arranger les affaires arrangeables, mais aussi pour faire régler comme il convient les affaires inarrangeables. Voyons donc l'affaire, nous sommes ici pour cela et rien que pour cela... »

— « Ces messieurs sont de cet avis? » demanda d'une voix conciliante Hafner qui consulta d'un signe de tête Dorsenne d'abord, puis Ardea. « Je ne tiens aucunement à ma méthode, » continuat-il en repliant son papier. Il le glissa dans son gilet et il reprit : « Établissons donc les faits, comme vous dites. M. le comte Gorka, notre ami, se trouve avoir été offensé, gravement, très gra-

vement, par M. Florent Chapron, au cours d'une discussion dans un endroit public. M. Chapron s'est emporté comme vous le savez, messieurs, jusqu'à une... comment dirai-je? vivacité, qui n'a pas été suivie de conséquences, grâce à la présence d'esprit de M. Gorka... Mais enfin, effectuée ou non, la menace est là. M. Gorka a été offensé et il lui faut une satisfaction... Je ne crois pas qu'il y ait un doute quelconque sur ce point de départ qui est l'origine même de l'affaire, ou plutôt toute l'affaire. »

— « Je vous demande encore pardon, monsieur, » répondit sèchement Montfanon, qui ne se donnait plus la peine de dissimuler son humeur, « M. Dorsenne et moi, nous ne pouvons accepter votre manière de poser la question... Vous admettez que la vivacité de M. Chapron n'a pas été suivie de conséquences à cause de la présence d'esprit de M. Gorka. Nous prétendons, nous, qu'il n'y a eu de la part de M. Chapron qu'un geste à peine indiqué et dont il s'est rendu maître. Par conséquent, vous attribuez à M. le comte Gorka la qualité d'offensé ; vous allez trop vite. Il n'est que le demandeur, jusqu'ici. C'est fort différent. »

— « Mais il l'est de droit, l'offensé, » interrompit Ardea. « Réprimé ou non, le simple geste constitue une menace de voie de fait. Je n'ai pas prétendu faire le bretteur, en vous rappelant mon unique duel... Mais c'est l'A b c du Codice cavalleresco, cela : si l'injure est suivie d'une voie de fait, c'est celui qui a reçu le coup qui est l'offensé.

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et la menace d'une voie de fait équivaut à une voie de fait. Or l'offensé avec voie de fait a le choix du duel, des armes et des conditions... Consultez vos auteurs et les nôtres, Châteauvillars et Du Verger, Angelini et Gelli, tous sont d'accord... »

— « Je le regrette pour eux, » fit Montfanon, et il regarda le prince avec un froncement de sourcils presque menaçant, « car c'est une opinion qui ne se soutient ni en général, ni dans le cas particulier... La preuve, c'est qu'un bretteur, comme vous venez de le dire, » sa voix tremblait en soulignant l'insolence voulue de l'autre, « un bravo, pour prendre le mot de votre pays, n'aurait pour accomplir un assassinat légitime qu'à insulter celui qu'il vise, en paroles atroces. L'insulté réplique par un geste irréfléchi et contenu, sur la signification duquel on peut se méprendre, et vous admettez que le bravo est l'offensé, et qu'il a le choix des armes?... »

— « Mais enfin, monsieur le marquis, » reprit Hafner avec une visible souffrance, tant les arguties et la mauvaise volonté du gentilhomme irritaient en lui le sens de l'arrangement pratique et facile, « où voulez- vous en venir? Croyez- vous que ce soit en soulevant des chicanes de ce genre...? »

— « Comment? des chicanes !... » s'écria Montfanon en se levant à demi.

— « Montfanon ! » supplia Dorsenne en se levant à son tour tout à fait et forçant le terrible homme à se rasseoir.

— « Je retire le mot, » dit le baron, « s'il vous

a blessé... Rien n'était plus loin de ma pensée... Je vous répète que je vous présente toutes mes excuses, monsieur le marquis... Mais, voyons, ditesnous ce que vous voulez pour votre client, là, c'est bien simple... Et puis nous ferons tout pour mettre vos exigences d'accord avec celles de notre client à nous... C'est une petite cote mal taillée à établir... » — « Non, monsieur, » reprit Montfanon avec une sévérité insolente, « c'est une justice à rendre, ce qui est très différent aussi... Ce que nous voulons, M. Dorsenne et moi, » continua-t-il d'une voix dure, « le voici : M. le comte Gorka a insulté gravement M. Chapron... Laissez-moi finir..., » insista-t-il sur un geste simultané d'Ardea et de Hafner. « Oui, messieurs, il faut qu'il l'ait insulté gravement pour que M. Chapron, connu de nous tous pour sa parfaite courtoisie, ait même eu le petit mouvement incorrect dont on parlait tout à l'heure... Or il a été convenu entre ces deux messieurs, pour des raisons de délicatesse qu'il nous faut accepter comme ils nous les donnent, il a été convenu, dis-je, que la nature de l'insulte faite par M. Gorka à M. Chapron ne serait pas divulguée... Mais nous avons le droit, et, j'ajoute, le devoir de mesurer la gravité de cette insulte à l'excès de la colère soulevée chez M. Chapron... J'en conclus que, pour être équitable, le procèsverbal de conciliation, si nous le dressons, doit contenir des concessions réciproques. M. le comte Gorka déclarera retirer ses paroles et M. Chapron regretter sa vivacité... »

— « Mais c'est impossible, » s'écria le prince ; « jamais Gorka n'acceptera cela... »

— « Vous voulez donc absolument les faire battre? » gémit Ha mer.

— « Et pourquoi pas? » dit Montfanon exaspéré. « Cela vaudrait mieux que de garder, l'un ses injures, l'autre son coup de canne... »

— « Eh bien ! messieurs, » répondit le baron en se levant après le silence qui suivit cette imprudente boutade d'un homme hors de lui, « nous conférerons de nouveau avec notre client. Si vous le voulez bien, nous reprendrons cet entretien demain, à dix heures, par exemple, ici ou dans tel endroit à votre commodité... Vous nous excuserez, monsieur le marquis, Dorsenne a dû vous dire dans quelles circonstances particulières... »

— « Oui. Il me les a dites, » interrompit Montfanon qui regarda de nouveau le prince et d'une façon si triste que ce dernier se sentit rougir sous cet étrange regard, dont il était cependant impossible de se fâcher. Dorsenne n'eut que le temps de couper court à toute explication, en répondant lui-même à Justus Hafner :

— « Voulez-vous que ce rendez-vous soit chez moi? Nous aurons plus de chance d'éviter les commentaires... »

— « Vous avez bien fait de changer l'endroit, » disait Montfanon, cinq minutes plus tard, en remontant en voiture avec son jeune ami. Ils avaient

ndu l'escalier sans se parler, tant le brave et peu raisonnable personnage qu'était le marquis

se sentait aux regrets maintenant de son attitude si étrangement provocante de tout à l'heure. « Que voulez-vous? » ajouta-t-il. « Ce palais profané, le luxe insolent de ce voleur, ce prince qui vend sa famille, ce baron dont le passé est sinistre, je ne me possédais plus ! Ce baron, surtout, avec ses directives! Des mots à citer, quand on est Allemand, à un soldat français qui s'est battu en 70, que ceux de M. de Moltke ! Et sa cote mal taillée, ces termes de Bourse appliqués à l'honneur, et cette politesse affreuse où il y a de la servilité et de l'insolence !... Enfin, je ne suis pas content de moi. je ne suis pas content du tout... »

Il y avait dans sa voix tant de bonhomie, un si visible remords de ne pas s'être dominé dans une circonstance si grave, que Dorsenne lui serra la main au lieu de lui faire des reproches, en lui disant :

— « Ce sera pour demain... Nous rarrangerons tout, ce n'est que partie remise... »

— « Vous dites cela pour me consoler, » fit le marquis, « mais je m'y connais, cela va mal, très mal... Et c'est ma faute ! Peut-être n'aurons-nous plus d'autre service à rendre à notre brave Chapron, que de lui ménager une rencontre dans des conditions pas trop dangereuses... Ah ! Que je viens de me mettre en colère mal à propos !... Mais aussi pourquoi Gorka a-t-il été choisir un pareil témoin? C'est inconcevable !... L'avez-vous entendu, prononçant ce mot cabalistique de gentleman, qui signifie pour ces gaillards-là : Volez, trahissez,

assassinez, mais ayez des voitures bien attelées, une maison élégante, des dîners bien servis et de la tenue, — de la tenue !... Non, j'ai trop souffert ! Ah ! Ce n'est pas bien, et dans quelle journée encore?... Dieu ! que le vieil homme est dur à mourir !... » ajouta-t-il d'une voix si basse que son compagnon ne l'entendit point.

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